David Macaluso : « Je crois qu'il est impossible de travailler sur Doctor Who sans en être un minimum fan. De par son historique, ses références, sa longévité, son inventivité… » - Inscris-toi gratuitement et surfe sans pub !

Retrouvez l'interview mise en pages dans HypnoMag #27, pages 4 à 12.
David Macaluso est acteur, comédien, musicien, chanteur et coach vocal belge.
Il a participé au doublage de films et séries, notamment dans l’univers des séries Pokémon. Depuis 2005, il est le directeur artistique de la version française de la série Doctor Who. Il a aussi prêté sa voix dans plusieurs épisodes entre 2005 et 2011, puis 2015, avant de faire son retour en 2023. Il est notamment la voix d’Adam Mitchell et plus récemment du Colonel Ibrahim.
En parallèle, il fait partie de la Ligue d’Improvisation Professionnelle (LIP) Wallonie-Bruxelles, dont il est l’actuel président.

Pouvez-vous nous expliquer en quoi consiste le métier de directeur artistique dans le domaine du doublage ?
En quelques mots, le directeur ou la directrice artistique en doublage est un peu comme un metteur en scène au théâtre. Nous devons choisir les acteurs et les actrices (parfois nous devons proposer plusieurs choix au client ou au diffuseur, surtout pour les premiers rôles). Ensuite, nous devons les convoquer intelligemment. Par exemple faire travailler ensemble au micro les comédiens et comédiennes qui doublent un duo à l'écran.
Nous leur expliquons la situation générale, et ensuite nous les dirigeons au mieux pour correspondre au jeu proposé à l'écran mais en essayant d’adapter les codes de jeu originaux aux codes francophones.
Est-ce vous qui choisissez les acteurs qui prêteront leurs voix, et le cas échéant, comment décidez-vous de l'attribution des rôles ?
Oui, choisir les acteurs et actrices fait partie du travail de la direction artistique en doublage. Chaque directeur ou directrice artistique a sa méthode. Le timbre de la voix est évidemment un élément important, mais l'énergie générale, la manière d'articuler, la forme de la bouche, sont des éléments qui entrent en compte également. Il est d'ailleurs parfois très étonnant de remarquer que les clients, qui ne connaissent pas le physique des acteurs que nous proposons, choisissent des acteurs francophones qui bizarrement ressemblent aux acteurs qu’ils doublent.
Vous êtes également doubleur. Que préférez-vous : diriger ou doubler ?
J'aime faire l'un ou l'autre. Le gros avantage de la direction, est que je connais l'œuvre sur laquelle je travaille, et donc l'ambiance qu'il y aura sur le plateau. J'ai l'impression de pouvoir maîtriser plus de choses. Quand on débarque sur certains plateaux en tant que comédien, on ne connaît pas toujours la qualité de l'œuvre sur laquelle on vient travailler, ni le temps imparti pour le travail, ni la pression éventuelle que le directeur ou la directrice artistique peut avoir… en tant que comédien en doublage, il y a plus d'inconnues pour moi.
Comment se passe le doublage d'un épisode ? Quelles sont les étapes en amont et/ou pendant le doublage ?
En résumé, je reçois l'épisode en VO, je le regarde d'un bout à l'autre, je prends des notes au fur et à mesure. Puis je le regarde à nouveau mais en passant plus de temps sur certaines séquences. Pour essayer de choisir l'interprète idéal à mes yeux. Ensuite j'appelle les comédiens et comédiennes pour demander leurs disponibilités sur la période d'enregistrement. Après ça, j'essaye de préparer des plans de travail idéaux. Donc de faire jouer les gens ensemble au maximum, d’isoler les personnages qui ont des effets sur la voix et qui devront donc être enregistrés à part, de décider de combien de personnes j'ai besoin pour les ambiances par exemple (les foules, les voix radio, les personnages non attribués...).
Puis nous enregistrons en studio en respectant le temps imparti par la production. En gros nous regardons la scène deux fois, nous la doublons, nous la vérifions et la corrigeons, nous réenregistrons. C'est à peu près la base de travail.
Évidemment il n'y a pas de règle absolue. Certains comédiens ou certaines comédiennes entrent plus rapidement dans le rôle que d'autres mais en gros c’est le schéma du travail en studio.
Avant le doublage, est-ce que les acteurs connaissent les intrigues de la série ou de l'épisode auquel ils vont participer ?
Non, les acteurs et les actrices découvrent les intrigues et même parfois la série ou le film auquel ils vont participer en arrivant sur le plateau. Quand on les appelle pour passer le casting, on leur explique en quelques mots dans quoi ils mettent les pieds.
Après, pour une série comme Doctor Who qui est présente depuis plusieurs années, les comédiens et comédiennes qui viennent passer des essais savent de quoi il s'agit.
Certaines séries sont diffusées désormais en VO et VF en même temps, est-ce que vous devez travailler plus vite ?
Effectivement dans ces cas-là, nous devons travailler plus vite. Et surtout nous devons travailler à partir de vidéos qui ne sont pas encore finalisées. Avec des effets spéciaux faits à moitié, parfois des montages qui changeront en cours de route.
En gros sur le plateau, la vitesse d'exécution n'a pas accéléré, mais dans la préparation du travail, oui.
Comment devient-on doubleur ? Y a-t-il des formations spéciales pour devenir comédien de doublage ?
Doubleur, ou comédien de doublage, n'est qu'une partie du métier de comédien donc, la formation est bien celle d'un comédien ou d'une comédienne. Les comédiens et comédiennes de doublage sont des comédiens qui peuvent (ou auraient pu) jouer au théâtre, au cinéma, dans des spectacles improvisés, dans des publicités… dans des doublages. Tout le monde ne fait pas tout, puisque une carrière est composée d'opportunités et de rencontres, mais en soi le travail est le même. Jouer devant un public, ou jouer devant un micro, c'est toujours jouer. Les techniques, le volume, le placement de la voix… seront différents d'une pratique à l'autre, mais la base est la même.
Êtes-vous fan des séries dont vous effectuez le doublage ?
J'aime presque toutes les séries sur lesquelles j'ai travaillé. Par contre, j'admets que je n'aurais pas aimé certaines séries si je n'avais pas travaillé dessus. Travailler sur le doublage d'une série nous la fait décortiquer d'une autre manière. On l’apprécie plus en profondeur que si nous devions la découvrir sur un écran. Par contre, Doctor Who est une exception. Je crois qu'il est impossible de travailler sur cette série sans en être un minimum fan. De par son historique, ses références, sa longévité, son inventivité…
Est-il arrivé que des comédiens, fans d'une série, demandent à participer au doublage ?
Oui, mais toujours de façon très informelle. Quand on se croise dans les couloirs, autour d'un verre...
Avez-vous un souvenir particulier d’une session de doublage à nous raconter ?
J'en ai des tonnes évidemment. Mais j'en ai une pour Doctor Who ! Dans la scène où Rose quitte le Docteur à jamais puisqu'ils sont dans deux dimensions différentes, nous avions décidé qu'il finirait par se tutoyer. Mais avec l'adaptateur nous n'avons pas décidé du moment. Nous en avions parlé mais nous avons laissé les comédiens David Manet et Géraldine Frippiat libres de le sentir eux-mêmes. Je leur ai dit : « Voilà ce serait bien qu'ils se tutoient à un moment, quand vous le sentez dans la scène ».
Ils ont joué la scène ensemble, et se sont tutoyés au moment où nous nous étions dit avec l'adaptateur que ce serait le moment idéal. Rose et le Docteur était en larmes à l'image. J'avais un peu la larme à l'œil également. Et là, je me retourne sur les comédiens et je remarque qu'ils sont en train de pleurer, je souris… et en me retournant vers l’ingénieur du son, je me rends compte qu'il était aussi en train de pleurer. C'était drôle de voir cette émotion qui avait été menée très habilement à l'image, toucher tous les gens qui étaient présents sur le plateau de doublage à peu près au même moment… C'est une scène qui n'a pratiquement pas été corrigée. Elle a été enregistrée d'une seule traite pour ne pas couper l'émotion qui était venue naturellement.

Voir la scène en VF sur Youtube
Est-ce qu'il y a des astuces pour rentrer dans le rôle d'un personnage et coller à la situation dans laquelle il est ?
Non, pas vraiment d'astuce. Ça fait partie du travail de comédien dont je parlais plus tôt. Les comédiens qui ont l'habitude de jouer, d'utiliser leurs émotions au sein de leur travail, y arrivent plus facilement. Après, il y a des personnages ou des situations dans lesquels il est plus facile de rentrer pour certains et certaines que pour d'autres. Je veux dire qu'une même situation ou qu'un même personnage sera joué plus facilement par l'un ou par l'autre… et inversement.
Il vous arrive de prêter votre voix à certains personnages. Est-ce par facilité ? Parce que vous appréciez aussi être devant le micro ? Est-ce une manière de laisser une trace vocale de votre travail ?
C'est sûrement un peu un mélange de tout. Il est arrivé quand je co-dirigeais la première saison avec Guylaine Gilbert qu'elle me distribue et me dirige elle-même.
Et parfois, il est arrivé que je remplace quelqu'un qui, après enregistrement, ne correspondait pas pour une raison ou pour une autre. Et dans ce cas-là, c'est le côté pratique qui l'emporte… mais c'est toujours sur des petits rôles.
Y a-t-il une série ou un projet en particulier auquel vous souhaitez contribuer ?
Pas particulièrement. Parfois j'aimerais qu'on pense plus souvent à moi en tant que comédien mais comme je le disais plus tôt, la direction de plateau me plaît beaucoup.
Avez-vous rencontré des acteurs que vous avez doublé ?
Non, ce n'est jamais arrivé.
Avez-vous carte blanche sur le doublage, le choix des voix, le texte ou devez-vous suivre un cahier des charges imposé ?
J'ai carte blanche pour la distribution des comédiens et comédiennes, sauf sur les rôles principaux pour lesquels il y a des castings avant le début des enregistrements. Au niveau du texte, en tout cas pour Doctor Who, j'ai à peu près carte blanche. Pour la simple raison que je connais assez bien la série, et que je suis aidé par Maxim Rixhon, qui est mon consultant officiel Doctor Who, et qui donc fait un travail préparatoire avec les adaptateurs très efficace qui me permet de savoir où je vais au niveau des références, des expressions… Cela n'évite pas toutes les erreurs bien sûr mais ça les limite énormément !
Des fans ou la presse vous ont-ils déjà proposé un pot-de-vin pour avoir des infos sur des épisodes non encore diffusés ?
Non, jamais, en tout cas pas encore.
Est-ce difficile de retranscrire des références dans une autre langue ?
C'est avant tout le travail de l'adaptateur ou de l'adaptatrice. Et il est vrai que certaines références sont très compliquées à adapter. Mais je crois qu'il y a toujours un moyen de trouver. Ça peut être tiré par les cheveux, mais avec du temps (ce dont on manque parfois…), je crois qu'il y a toujours une solution.
Au niveau du jeu, la difficulté se trouve dans la façon de traduire l'intention anglaise en intention francophone. Il y a des expressions, ou des musicalités de phrases, que nous ne pouvons pas copier… et que nous devons adapter pour que ça sonne naturellement. En tout cas, on essaie de faire au mieux.
Que pensez-vous de l'éternel débat VO/VF ?
Je n'arrive pas à bien comprendre ce débat. Il y a un plaisir différent pour chaque version. Il est évident qu'entendre la vraie voix du comédien ou de la comédienne semble normal. Mais si on ne maîtrise pas la langue, et que l'on est obligé de lire les sous-titres, on perd une partie du jeu qui se trouve dans les yeux, dans le visage des comédiens et des comédiennes. Et quand un doublage est fait avec respect par rapport à la VO, c'est très agréable de pouvoir se plonger dans l'image à 100 %. Qui préfère la VO, regarde la VO… Qui préfère la VF, regarde la VF.
Y a-t-il une VF que vous appréciez particulièrement et à laquelle vous auriez aimé participer ?
Il y a énormément de doublages que j'apprécie. Ceux de mon enfance, comme Retour vers le futur ou des comédies musicales comme La petite boutique des horreurs. J'aimerais participer à un doublage de comédie musicale, chansons comprises.
On entend que l’intelligence artificielle (IA) pourrait remplacer les comédiens de doublage en permettant de faire parler un acteur dans plusieurs langues ? Qu’en pensez-vous ?
C'est un sujet délicat. La technologie, remplace les humains depuis des décennies. Mais en général, elle remplace l'humain pour des tâches fastidieuses. Remplacer l'humain dans une expression artistique est une drôle “d'évolution”. Et le doublage n'est pas « faire parler » mais jouer. Et même si le timbre d'une voix peut être copié, les intentions, les finesses, les maladresses humaines sont des tonnes d'informations inattendues qui créent la vie ! L'IA y arrivera-t-elle un jour ? Je n'en suis pas sûr…
Les comédiens de doublage français ont lancé une pétition #TouchepasmaVF. Partagez-vous leurs inquiétudes ?
Nous avons tous et toutes les mêmes inquiétudes. C'est que l'on soit remplacés par les machines et que l'on ne puisse pas légiférer valablement. Que notre travail soit volé impunément. Car soyons bien conscients que l'intelligence artificielle n'est que du vol organisé. Rappeler aux gens que le doublage est exécuté par des humains, par des artistes est important.
Par quels moyens peut-on protéger le travail des doubleurs ?
Le premier moyen est de faire ce travail le plus humainement possible. Avec des imperfections que l'on retrouve dans la vie… Certains clients ou diffuseurs nous ont parfois demandé des choses tellement lisses, tellement attendues que ça aurait pu ressembler à de l'IA…
Y a-t-il des comédiens plus agréables à doubler ?
Chaque comédien ou comédienne aurait sûrement une réponse différente à cette question mais je pense que doubler un comédien ou une comédienne qui fait son travail, honnêtement, avec sincérité sera toujours plus facile à doubler. Nous devons parfois doubler des comédiens qui « cachetonnent », qui font des séries desquelles ils ne sont pas fiers, et que l'on sent avoir un pied dedans, un pied dehors. Doubler ce genre de comédien est très difficile. En tout cas, sans tomber dans une caricature.
Parmi tous les Docteurs de Doctor Who, qui fut le plus fun et qui fut le plus laborieux à doubler ?
Je ne peux absolument pas répondre à cette question. En fait chacun des docteurs avait ses particularités, ses difficultés, ses défauts, ses qualités… aucun laborieux, tous funs.

Vous avez doublé des personnages sur Doctor Who. Le dernier est le Colonel Ibrahim qui a été annoncé au casting principal du spin-off, The War Between The Land and The Sea, qui sera diffusé sur Disney+ en France. Savez-vous déjà si c’est vous et votre équipe qui assurerez le doublage de cette série ? Allez-vous à nouveau prêter votre voix à Alexander Devrient, l’acteur qui joue ce personnage, dont le rôle sera plus important que dans Doctor Who ?
Le personnage d'Ibrahim n'avait que quelques lignes sur le premier épisode. J'avais distribué un débutant qui avait passé un mini essai avec moi et qui était très très bien. Malheureusement, à la fin des enregistrements, en écoutant le résultat global, on sentait un peu plus de fragilité chez ce comédien. La fragilité normale d'un débutant… Mais le rôle étant un homme de poigne, un militaire ; la différence avec le reste du casting était un peu grande. Dans l'urgence, j'ai redoublé le peu de texte. Je ne savais pas du tout qu'il allait revenir…
Nous ne savons pas encore si cette série sera doublée par nous mais si elle l’est, oui je garderai sûrement ce rôle, mais je ferai de la co-direction pour ce rôle ; c'est-à-dire que je demanderai à une directrice artistique de me diriger. Quand le rôle devient conséquent, je ne pense pas qu'il soit possible de bien s'autodiriger. La distance, le regard extérieur sont des choses importantes. Nous ne sommes pas toujours conscients de ce qui sort de nous.