HypnoFanfics

Solitudes

Série : Numb3rs
Création : 21.02.2009 à 15h30
Auteur : Cissy 
Statut : Terminée

« Une plongée (douloureuse) dans l'enfance et l'adolescence de Don. Episode un peu statique, en flash-backs, que j'écris seule. » Cissy 

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CHAPITRE XI

 Flash-back

La première fois, la toute première fois qu'il avait ressenti ce sentiment terrible d'abandon, même s'il était alors trop jeune pour le formuler ainsi, il n'avait pas encore cinq ans. Charlie venait juste de naître et ses parents, aux anges, venaient de le ramener à la maison. Il s'était fait une joie à la fois de retrouver sa mère, absente depuis trois jours, et de rencontrer ce nouveau petit frère qu'il attendait si impatiemment depuis ce qui lui semblait une éternité. Mais rien ne s'était déroulé comme il l'avait imaginé. Lorsqu'il avait couru pour se jeter dans les bras de sa maman, de retour de l'hôpital, elle ne l'avait pas serré contre elle, comme il s'y attendait. Il y avait dans ses bras un petit paquet enveloppé d'une couverture bleue qu'elle lui présenta tandis que son père l'arrêtait avant qu'il ne se jette sur elle.

« Regarde, avait-elle dit, c'est Charlie, ton petit frère. »

Il avait approché une main hésitante de la petite frimousse ridée qui émergeait de la couverture et s'était senti un peu déçu : c'était ça le petit frère ? Lui qui imaginait un camarade pour jouer avec lui au base-ball, quelle déception !

« Il est trop petit ! s'était-il exclamé, au bord des larmes.

- Mais il va grandir mon ange. Tu verras, il pourra bientôt jouer avec toi.

- Il est trop petit ! répéta-t-il.

- Tu étais tout petit toi aussi quand on t'a ramené de l'hôpital tenta de lui expliquer son père. Et tu vois, maintenant tu es devenu grand et fort ! 

- Tu as pourtant déjà vu des bébés, lui dit sa mère. »

Bien sûr qu'il avait déjà vu des bébés, mais dans son esprit d'enfant, il n'avait jamais imaginé que ce petit frère qu'on lui promettait, dont tous lui disait comme il serait heureux de jouer avec lui, serait un bébé incapable de partager ses jeux avant longtemps. Il pensait au gant de base-ball qu'il avait mis de côté pour lui et qu'il n'utiliserait pas de sitôt, à tous ces projets qu'il avait déjà formés pour l'arrivée du petit frère. Mais comment expliquer tout ça quand on n'a pas encore cinq ans ? Les grandes personnes ont parfois tendance à croire que tout tombe sous le sens, qu' il suffit de dire à un enfant : « Tu vas avoir un petit frère », et si l'enfant a déjà vu des bébés, ils en déduisent obligatoirement qu'il additionnera un et un. Mais ce n'est pas toujours le cas.

Puis les adultes s'étaient dirigés vers la maison où les attendait un groupe de parents et d'amis et Don, resté près de la voiture, avait regardé ces grandes personnes qui d'habitude s'occupaient de lui, s'extasier sur le nourrisson, rire et s'exclamer sans plus prêter attention à lui. C'était à ce moment précis qu'il avait senti en lui un sentiment d'abandon indicible : l'impression que son monde partait en lambeaux et que rien ne serait plus jamais pareil, qu'il ne comptait plus pour personne. Et ses yeux s'étaient alors remplis de larmes : il n'était qu'un tout petit garçon et il n'avait pu empêcher les pleurs de rouler sur ses joues.

 *****

 « Vous voyez Don, la solitude, vous l'avez connue déjà très jeune.

- Mais je n'étais pas vraiment seul alors.

- Pouvez-vous vraiment dire que vous n'étiez pas seul ? Ce sentiment que vous avez ressenti alors n'était-il pas le même que celui d'aujourd'hui ? Cette impression d'être absolument seul au monde, de ne compter pour personne, de n'avoir plus personne à qui vous raccrocher ?

- Mais ce n'était pas le cas. D'ailleurs, à ce moment-là ma mère s'est retournée vers moi. Je me souviens, elle souriait et d'un seul coup, elle s'est aperçue que je pleurais. Si vous aviez vu alors son regard ! Elle a tendu Charlie à je ne sais pas qui, je doute qu'elle-même sache qui le lui a pris à ce moment-là et elle s'est précipitée vers moi. Elle m'a pris dans ses bras et elle m'a bercé en me chuchotant des tas de mots doux à l'oreille et en s'excusant de m'avoir laissé là. Ensuite mon père est venu la rejoindre et tout le reste de la soirée ils se sont occupés de moi, comme si j'étais encore leur seul enfant.

- Vous n'écoutez pas ce que je vous explique Don. Je ne vous dis pas que votre sentiment était justifié, je dis qu'il était le même que celui que vous ressentez aujourd'hui, c'est totalement différent. Et puis, vous l'avez connu d'autres fois n'est-ce pas ? Il est encore arrivé que vos parents vous laissent seul sur le bord du trottoir non ?

- Mes parents étaient de bons parents !

- Je n'ai pas dit le contraire. Mais ils vous ont pourtant laissé seul, et plus d'une fois, n'est-ce pas ? Je veux que vous me racontiez Don.

Et de nouveau, comme indépendamment de sa volonté, il se mit à raconter.


Cissy  (24.02.2009 à 19:23)

CHAPITRE XII

Flash-back : 30 ans plus tôt

Il avait huit ans et sa mère lui faisait faire ses devoirs : des multiplications. Il détestait les mathématiques ! Et ce devoir n'en finissait pas. Il perdait du temps et sa mère commençait à s'impatienter.

« Voyons Don, concentre-toi un peu. Ce n'est tout de même pas si difficile ! Tu peux y arriver si tu le veux. Allez dépêche-toi.

- 3 686 multipliés par 7 avait-il lu, l'air maussade. Comment veux-tu que j'y arrive ? C'est beaucoup trop compliqué.

- Vingt-cinq mille huit cent deux ! se mit à chantonner Charlie qui gribouillait sur le bloc-notes que sa mère lui avait donné.

Depuis trois mois le garçonnet semblait s'être pris de passion pour les nombres. Il passait son temps à en dessiner partout, faisant mine d'additionner, soustraire, multiplier en imitant son frère. Ni Alan ni Margaret, pas particulièrement intéressés par l'algèbre, ne comprenaient d'où lui venait cette lubie. A tout bout de champ il répétait des nombres, de plus en plus grands, et ils s'amusaient d'entendre ce petit bout de chou énoncer de longues suites savantes dont il ne comprenait évidemment pas le premier mot. Mais Margaret, impressionnée, avait tout de même noté que jamais l'enfant ne mélangeait les familles de nombre : il les énumérait toujours dans l'ordre : billions, millions, mille. En soi, c'était tout de même stupéfiant. Elle s'était déjà dit qu'il serait peut-être bon de faire tester la mémoire de Charlie : elle semblait en effet hors norme. Et puis elle avait pensé qu'elle se faisait des idées. Le petit ne faisait qu'imbriquer entre eux des termes retenus elle ne savait trop comment, comme on imbrique des cubes dans un jeu de construction, type d'activité qui déjà ne semblait plus l'intéresser outre mesure. Par contre, depuis qu'elle lui avait donné ce bloc notes, Charlie était aux anges : il passait son temps à y aligner des nombres de plus en plus longs et ses parents s'amusaient à le voir si sérieux sur son passe-temps favori, se contraignant à grouper ses chiffres par trois, les séparant soigneusement par des virgules et venant, tout fier, leur montrer ses productions.

- Oui, mon chéri, c'est bien, dit-elle en riant. Mais j'aimerais bien que ce soit ton frère qui me donne la solution.

- Il dit n'importe quoi, se plaignit alors Don. Et puis il me gêne ! Comment veux-tu que je travaille correctement avec lui dans les jambes ?

- Donnie, c'est ton petit frère. Il ne fait rien de mal ! Il est plutôt calme.

- Et bien qu'il se taise, sinon je n'y arriverai jamais !

- Charlie chéri, ton grand frère doit travailler alors ne fais pas de bruit, lui demanda alors sa mère. Chut !

- Chut ! répéta l'enfant, du rire plein les yeux, en mettant, comme elle, un doigt sur sa bouche.

- Ca y est ! J'ai réussi ! dit alors Don.

- Montre-moi ça, mon ange. Tu trouves combien ?

- Vingt-cinq mille huit cent deux.

- C'est ça ! répondit Margaret qui vérifiait rapidement à la calculette.

- Ce n'est pas juste ! Toi tu utilises la calculette !

- Mais moi je sais déjà faire les multiplications ! Allons, tu passes à la suivante, et plus vite que ça ! ordonna-t-elle alors.

- 5 387 multipliés par 9. C'est trop difficile !

- Arrête de gémir et mets-toi au travail !

- Quarante huit mille quatre cent quatre-vingt-trois, se mit alors à chanter Charlie.

- Charlie tais-toi ! s'écria son frère exaspéré.

Le petit se mit à pleurer et Margaret le prit dans ses bras en jetant un regard de reproche à son aîné.

- Il ne pense pas à mal Donnie. Il croit simplement t'aider.

- Et bien il ne m'aide pas, mais alors là, pas du tout !

- Bon, il se tait, alors calcule ton opération et dépêche-toi.

Pendant que Don alignait ses chiffres en tirant la langue sous l'intensité de la réflexion, Margaret tapait les chiffres sur sa calculette. Un instant interloquée, elle demanda soudain :

- Combien tu as dit ?

- Je n'ai rien dit ! geignit Don. Je n'ai pas encore fini.

- Non ! Ce n'est pas à toi que je parlais.

Elle se tourna alors vers Charlie.

- 5 387 multipliés par 9 ? lui demanda-t-elle.

Et puis elle éclata d'un grand rire : quelle idiote elle faisait ! Comme si un enfant de trois ans pouvait résoudre de tête ce type d'opération !

- Quarante huit mille quatre cent quatre-vingt-trois, répondit alors le garçonnet, très sérieusement cette fois-ci.

Margaret regarda l'écran de sa calculette et ses yeux s'écarquillèrent.

- Don, lis-moi l'opération suivante.

- Mais je n'ai pas terminé celle-ci ! se plaignit-il.

- Ce n'est pas grave, lis la moi ordonna-t-elle sur un tel ton qu'il ne songea pas à protester plus.

- 9 638 multipliés par 5.

- 9 638 multipliés par 5 répéta-t-elle en tapant les chiffres sur le clavier, tandis que Don se replongeait dans son devoir.

Elle avait à peine tapé le zéro qu'elle entendait Charlie murmurer :

- Quarante huit mille cent quatre-vingt-dix.

- Oh mon Dieu ! Oh mon Dieu !

- Maman ? Qu'est-ce qui se passe ? demanda Don affolé.

Mais elle ne songea pas à lui répondre et quitta la pièce, Charlie sur les bras, en appelant

- Alan ! Alan !

Don, resta indécis, ne comprenant rien à ce qui se passait. Devait-il rester là ? Devait-il rejoindre ses parents ? Pourquoi cette agitation ? Quel était cet affolement qui semblait avoir saisi sa mère ? Avant qu'il ait pu prendre une décision, elle revenait, portant toujours Charlie, mais escorté d'Alan qui lui disait :

- C'est une coïncidence Margaret. Ou alors tu as mal entendu, c'est totalement impossible voyons !

- Enfin, je ne suis pas folle. Deux fois de suite il a donné le bon résultat ! Et peut-être même trois fois. La première, je n'ai pas vraiment écouté.

- Margaret, voyons...

- Si tu ne me crois pas, essaie toi-même ! Vas-y essaie !

- Papa, maman, qu'est-ce qui se passe ? questionna Don, inquiet.

Mais aucun de ses parents ne daigna répondre à la question. A la place Alan demanda à Charlie :

- Charlie, dis-moi, combien font 7 496 multipliés par 8 ?

Don haussa les épaules : les adultes se conduisaient vraiment de manière plus qu'étrange parfois. Comme si un gamin d'à peine trois ans pouvait résoudre ce genre d'opération qui lui posait à lui, de cinq ans son aîné, autant de problèmes !

- Cinquante-neuf mille neuf cent soixante-huit ! se mit à chantonner son petit frère.

Don vit les yeux se son père s'écarquiller comme des soucoupes.

- Mais... c'est impossible... balbutia-t-il alors que sa mère le regardait d'un air triomphant.

- Hein ? Qu'est-ce que je te disais ?

- C'est une coïncidence, juste une coïncidence, répétait-il en passant une main tremblante sur son front.

- Mais qu'est-ce qu'il te faut de plus ?

- Attends, j'en aurai le cœur net.

Alan vint alors saisir le cahier d'exercices de Don sans écouter les protestations de celui-ci. Et il se mit à lire les multiplications à Charlie, au grand ébahissement de son fils aîné. Puis, celui-ci, petit à petit, comprit que son petit frère semblait trouver à chaque fois les bonnes réponses. Il se dit qu'il se faisait des idées : comment cela serait-il possible ? Et pourtant l'attitude de ses parents lui confirma que son hypothèse était la bonne. Il pensa alors que, si vraiment son frère était capable de compter aussi vite, c'était une sorte de phénomène qui lui serait bien utile pour faire ses leçons. Il allait ouvrir la bouche pour faire part de sa pensée à ses parents lorsqu'il les vit se regarder. Puis ils serrèrent très fort Charlie dans leurs bras : le petit se débattit en riant et il se tortilla pour qu'ils le déposent à terre. Ils le laissèrent aller, mais le suivirent d'un regard empli d'une fierté immense, un regard comme Don ne les avait jamais vu en poser, comme sans doute il n'en poseraient jamais sur lui.

Et ce fut la seconde fois où il eut, consciemment, l'impression d'être totalement seul au monde, isolé de sa famille, séparé de ceux qu'il aimait par une frontière infranchissable. Et cette impression s'était trouvée renforcée, quelques semaines plus tard, lors des résultats des tests auxquels, suite à cet épisode, Margaret et Alan avaient fait soumettre Charlie. Don se souvenait encore de la réaction à la foi pleine de fierté et d'appréhension des parents à la découverte du potentiel extraordinaire de leur enfant. Et à ce moment-là, le petit garçon de huit ans avait compris qu'il ne serait jamais plus que le numéro deux dans la fratrie. Et il s'était à nouveau senti bien seul.

 *****

Chambre de la maison de soins

 « C'est bien Don. Nous avançons, le félicita le Dr Landsfort. Maintenant, vous allez dormir un peu, je reviendrai vous voir demain. »

Ils avançaient ? Mais vers quoi avançaient-ils ? A quoi rimaient ces plongeons dans son passé ? A quoi servait de lui rappeler des moments, non pas malheureux, mais pénibles de son enfance, des moments où il s'était senti indiciblement seul au monde. Mais à l'époque, sa solitude était toute relative. Celle qu'il ressentait aujourd'hui était effroyablement réelle et rien jamais ne pourrait venir la dissiper. Il n'y aurait jamais plus personne pour venir lui prendre la main, le rassurer, lui sourire. Il était réellement seul au monde et uniquement par sa faute !

Tous ces mots lui traversèrent l'esprit sans qu'il ait la force de les dire. D'ailleurs à quoi bon ? Il vit le Dr Landsfort planter une seringue dans sa perfusion et il sentit un grand calme l'envahir : dormir à nouveau, dormir et oublier, et si possible, ne plus jamais se réveiller !


Cissy  (25.02.2009 à 16:58)

CHAPITRE XIII

Chambre de la maison de soins

« Racontez, encore Don, c'est important. »

En quoi était-ce important ? Pourquoi cet homme venait-il le torturer, jour après jour, le faire plonger au plus profond de sa vie d'avant, dans ces souvenirs qu'il n'avait jamais dévoilés à personne ? Quel plaisir malsain pouvait-il bien tirer de l'exposition de tous ces petits mal-être qu'il avait traversé durant son enfance et son adolescence ? Et surtout, en quoi cela pouvait-il l'aider aujourd'hui à affronter l'irréparable ? Comment le psychiatre pouvait-il, ne serait-ce qu'un instant, penser que de se remémorer ces moments pénibles l'aideraient à affronter le désarroi absolu dans lequel il se débattait ? Don avait au contraire l'impression que tous ces épisodes ne faisaient que renforcer son désespoir et sa solitude, parce que, si seul qu'il se soit senti dans ces moments qu'il exposait au thérapeute, il y avait toujours eu un après où sa famille était à nouveau près de lui. Et désormais ce ne serait plus jamais le cas, la solitude qu'il vivait aujourd'hui était sans remède.

Il aurait aimé envoyer le psychiatre au diable, lui dire que tout ce qu'il voulait c'était qu'on le laisse seul, seul avec sa peine, seul avec sa conscience. Mais il n'y arrivait pas. Il se sentait impuissant contre la volonté de l'homme : il suffisait que celui-ci plante son regard dans le sien et les mots alors franchissaient la barrière de ses lèvres sans même qu'il en eut vraiment conscience et il racontait, racontait, sans se sentir mieux pour autant, toutes ces petites solitudes accumulées qui n'atteindraient jamais l'intensité du sentiment d'abandon qui l'étreignait aujourd'hui.

 *****

 Flash-back, vingt-huit ans plus tôt

Il se souvenait de ses dix ans : cette année là, Mlle Larseneur était son professeur et il adorait la jeune femme. Tous ses élèves l'adoraient d'ailleurs. Elle faisait partie de cette catégorie d'enseignants passionnés qui arrivent toujours à tirer le meilleur de leurs élèves. Sous sa férule, Don avait énormément progressé, en littérature notamment. Et il avait ainsi décroché le premier prix dans un concours de poésie : qui l'aurait jamais cru ? Il se souvenait être rentré chez lui si fier ce soir là d'annoncer la bonne nouvelle à ses parents : dans trois semaines, il devait aller chercher son prix et, à cette occasion, il lirait son poème devant l'assemblée. Pour une fois, pour une fois enfin, ses parents allaient être fiers de lui, peut-être pas autant qu'ils l'étaient de Charlie, mais au moins un petit peu plus que d'habitude. Pour une fois ils poseraient peut-être sur lui ce regard brillant de fierté qu'ils posaient si souvent sur son cadet. Mais il n'avait pas eu le temps d'ouvrir la bouche que ses parents lui annonçaient la « merveilleuse nouvelle ».

- Donnie, ton petit frère a obtenu un premier prix dans un concours de mathématiques, c'est magnifique non ?

- Oh ! Oui, mais tu sais...

- C'était un concours ouvert aux enfants de dix à treize ans ! Tu te rends compte ? avait insisté son père.

- Ben oui. Charlie est un génie ! avait-il alors laissé tombé sur un ton dépité.

Sa mère avait levé les yeux sur lui et avait semblé comprendre alors sa réaction.

- Allons mon ange, ne sois pas jaloux. Toi aussi tu nous rends très fier de toi, tu sais.

Mais le ton sur lequel elle avait dit cette phrase lui avait semblé alors sonner tellement faux !

- Justement... avait-il tenté de dire à ce moment-là.

Mais Alan lui avait alors coupé la parole.

- Et tu sais quoi ?

- Non ?

- Et bien, il doit aller recevoir son prix à Minneapolis le 24 avril. Alors on ira tous là-bas en famille et ensuite on pourra aller au stade voir le match de base-ball : j'ai déjà pris les billets !

Il s'attendait à voir son fils sauter de joie : l'équipe de Minneapolis en chair et en os ! Mais la réaction de Don ne fut pas celle qu'il attendait.

- Quelle date tu as dit ?

- Le 24 avril.

- Pas le 24 avril, non, ce n'est pas possible.

- Et pourquoi pas ? Qu'est-ce qu'il y a de si important le 24 avril dont nous ne serions pas au courant ? »

Il avait alors ouvert la bouche pour leur raconter, leur dire l'étonnement, la joie puis la fierté qu'il avait ressentis en espérant qu'à leur tour ils partageraient ses sentiments. Et puis il l'avait refermée : à quoi bon ? Quel intérêt ? Que valait un vulgaire prix de poésie décerné par une petite école face à un concours national de mathématiques remporté par un enfant ayant en moyenne sept ans de moins que les autres concurrents ? Comme d'habitude il ne faisait pas le poids, il ne le ferait jamais, quoi qu'il fasse. Il s'était contenté alors de murmurer :

- Lester nous avait invités à un méga super goûter chez lui ! On aurait fait plein de jeux puis on serait allés au terrain de base-ball. Et j'ai dit que j'irai et que je l'aiderai à tout préparer.

- Mais tu sais bien que tu ne peux pas prendre ce genre d'engagement sans nous en parler avant, mon ange, avait objecté Margaret.

- Pourquoi pas ?

- Justement pour qu'il ne se passe pas ce qui est en train d'arriver, avait alors répondu son père. Je suis désolé Don, mais il va falloir que tu te désistes auprès de ton ami.

- Mais je ne peux pas faire ça ! avait-il protesté.

- Tu le peux et tu le feras, et pas de discussion ! avait ordonné Alan.

- Mais... Vous pourriez aller là-bas sans moi. Je ne suis plus un bébé ! Je pourrai dormir chez Lester !

- Don ! Cesse de discuter ! Il est hors de question que tu restes seul ici, c'est clair ? »

Lorsque son père employait ce ton, Don savait qu'il était inutile de protester. Il avait alors tourné les talons et était monté s'enfermer dans sa chambre.

- Mais enfin, qu'est-ce qui lui prend ? avait-il entendu son père demander alors qu'il sortait de la pièce. Je croyais qu'il serait fou de joie d'aller à ce match.

- Il est peut-être un peu jaloux.

- Mais jaloux de quoi enfin ?

- De l'attention que nous portons à Charlie. C'est vrai, parfois j'ai l'impression que nous le négligeons un peu au profit de son frère.

- Mais Charlie est exceptionnel ! Nous devons tout faire pour qu'il puisse cultiver ses dons.

Don était arrivé en haut et il n'avait pas entendu sa mère qui répliquait alors doucement.

- Don est tout aussi exceptionnel que son frère, Alan. D'une autre façon, mais il ne vaut pas moins que lui.

- Bien sûr que non ! Enfin, qu'est-ce qui a pu te donner une idée pareille ? s'était indigné Alan.

- Je crois que c'est lui, qui a parfois cette idée.

- Tu crois ? s'était inquiété son père.

- J'en ai peur. »

Et les deux parents s'étaient regardés, l'air inquiet : comment être sûrs de faire pour le mieux avec deux enfants si dissemblables ? Comment arriver à donner à chacun ce dont-il avait besoin ? Ils avaient redoublé de gentillesse envers Don les jours suivants. Mais celui-ci ne leur avait jamais parlé de ce prix qu'il n'était jamais allé chercher. Et le jour du match, à Minneapolis, entouré de son père, de sa mère et de son petit frère enthousiasmé, malgré son intérêt pour le jeu qui se déroulait sur le terrain, la solitude l'avait de nouveau étreint dans ses bras glacés.


Cissy  (25.02.2009 à 17:04)

CHAPITRE XIV

 Flash-back

Il y avait eu ensuite, lorsqu'il avait douze ans, cette finale de base-ball à laquelle ses parents n'étaient pas venus, parce que Charlie, encore et toujours lui, devait aller passer des tests dans une grande école du pays et que ses deux parents l'avaient accompagnés. Ils devaient être revenus pour le jour de la finale, ils l'avaient promis. C'était compter sans les intempéries qui les avaient retenus à l'autre bout du pays tandis que les deux équipes de collégiens s'affrontaient. Tout le temps du match, Don avait espéré qu'ils allaient arriver, qu'ils allaient le voir sous son meilleur jour, dans une discipline où il excellait. Et au moment où les supporters enthousiastes avaient envahi la pelouse pour les féliciter de leur victoire, il avait été le seul à ne pas se trouver entouré de sa famille, le seul qui ne recevait pas les félicitations d'un père bouffi de fierté et d'une mère attendrie. Oh, il n'était pas seul, non ! Tous ses coéquipiers l'avaient porté en triomphe, lui qui avait joué un rôle décisif dans le point de la victoire. Mais, malgré cette foule qui l'entourait, il s'était senti terriblement abandonné. Bien évidemment, ses parents, arrivés quelques heures après, étaient désolés de ce retard et il les avait assurés qu'il ne leur en voulait pas : comment l'aurait-il pu ? Ce n'était pas leur faute. Bien sûr ils lui avaient alors dit combien ils étaient fiers de lui : mais il n'y avait pas dans leurs yeux cette étincelle qu'il leur avait vue si souvent lorsqu'ils commentaient les réussites de Charlie.

 *****

C'est sans doute de ce jour qu'il prit l'habitude de ne plus parler le premier de ses réussites ou de ses échecs : à quoi bon ? Il se contentait d'abord de tâter le terrain : savoir si Charlie avait quelque chose de particulier de prévu au même moment. Ainsi, il évitait à ses parents la pénible épreuve de devoir faire un choix qui, en général, était que l'un accompagnait Charlie et l'autre Don. Mais il ne pouvait s'empêcher de penser que celui qui restait avec lui regrettait amèrement de n'être pas avec Charlie. Alors, dans la mesure du possible, il leur évitait ce dilemme.

C'est ainsi qu'il ne leur avait pas annoncé sa nomination comme meilleur joueur du comté alors qu'il avait quinze ans. Et il avait ensuite pensé que bien lui en avait pris, puisque ce n'était pas lui qui avait été nommé, mais un joueur de deux ans plus âgé, au demeurant excellent et qu'il aurait été le premier à déclarer vainqueur si on lui avait demandé son avis. Et le même jour, à trois cents kilomètres de là, Charlie, lui, ne se contentait pas d'un accessit : il recevait évidemment le premier prix d'il ne savait trop quel concours. Il y en avait eu tant !

C'est aussi de ce jour que, petit à petit, il s'était éloigné de son frère. A quoi bon essayer de rester près de lui ? Il n'avait pas besoin de son lourdaud de grand frère, incapable de comprendre la moitié du centième des problèmes compliqués qui meublaient son ordinaire. Charlie était tellement entouré, fêté, adulé, félicité, qu'il ne pouvait pas se soucier d'avoir un admirateur de plus ou de moins. Leurs vies ne seraient jamais les mêmes. Son petit frère était appelé à briller au firmament, à être un jour reconnu par tous. Lui ne pourrait parvenir au même résultat qu'au travers du base-ball. Et même ainsi, sa renommée vaudrait-elle jamais celle de Charlie ? Il pourrait peut-être, un temps, être plus connu, surtout s'il parvenait en première division, mais connu voulait-il dire utile ? Charlie, lui, serait éminemment utile au monde dans lequel il vivrait. Don, quant à lui, ne se faisait aucune illusion : quand bien même il parviendrait au sommet, une carrière professionnelle est brève et aléatoire, soumise aux risques de blessures, aux résultats des compétitions et, tôt ou tard, le meilleur trouve toujours encore meilleur que lui et finit par retomber dans l'anonymat. Alors que, dans le domaine de Charlie, les meilleurs laissaient leur empreinte à travers les générations. Alors il avait abandonné Charlie à sa vie et avait suivi la sienne.

 *****

 Il y avait encore eu l'anniversaire de ses treize ans, la fugue de Charlie et cette journée, dont il se faisait une joie irrémédiablement gâchée, tandis que la culpabilité l'envahissait, accentuant encore le sentiment de solitude qu'il avait ressenti, lui qui aurait dû être le roi de la fête, et dont l'assistance entière se détournait pour chercher le petit garçon que, déjà, à cette époque-là, il n'avait pas été capable de protéger.

 *****

Il se souvenait également du jour où le petit génie était parti pour Princeton. Sa mère y allait aussi pour s'installer près de lui : à treize ans, il n'était pas question qu'on le laisse vivre seul. Il en aurait été bien incapable. Alan les accompagnait pour veiller à leur installation, il devait ensuite revenir à Los Angeles. Don restait à la maison : en ce qui le concernait, la semaine suivante, il devait rejoindre le camp d'entraînement des Stocktons Rangers, l'équipe de base-ball de seconde division qui venait de lui signer un contrat, lui assurant le financement de ses études en même temps que la pratique de son sport préféré, et l'opportunité d'être un jour sélectionné en première division. Il se revoyait encore ce jour-là, resté debout au bord de la route, agitant le bras dans la direction de la voiture qui s'éloignait : il ne disait pas seulement au revoir à sa famille, il lui semblait qu'il disait au revoir à l'enfance. Une page se tournait qu'il ne pourrait jamais relire. Désormais il devait aller de l'avant, tout retour en arrière était impossible. Mais à cet instant, debout sur ce trottoir, alors que ceux qu'il aimait disparaissaient au coin de la rue, il s'était senti plus seul que jamais et il avait eu l'impression que ce sentiment allait désormais être son compagnon de route.

 *****

 Chambre de la maison de soins

« Il y a encore eu d'autres moments de solitude n'est-ce pas ? Racontez encore Don.

Il détestait cette voix douce qui le forçait dans ses derniers retranchements, qui l'obligeait à revivre ces moments pénibles, ces moments qu'il aurait tant voulu oublier.

- A quoi cela sert-il, Dr Landsfort ? gémit-il.

- Faites-moi confiance Don. Je sais ce que je fais.

Confiance ? Mais justement, il n'arrivait pas à lui faire complètement confiance. Il ne comprenait pas le pourquoi de cette remontée dans le passé. De toute façon, rien ne pourrait jamais effacer ce qu'il avait fait.

- Vous ne m'avez pas parlé de votre plus atroce moment de solitude.

- Comment ?

- Vous savez bien de quoi je parle Don...

- Non, je ne veux pas en parler.

- Mais vous le devez !

- S'il vous plaît, pas ça !

- Allons Don, racontez-moi. Racontez-moi la mort de votre mère ! »


Cissy  (25.02.2009 à 17:12)

CHAPITRE XV

 Flash-back, cinq ans plus tôt

Il était seul auprès d'elle : son père avait accepté d'aller prendre un café. Il la regardait intensément, cherchant dans ce visage, émacié et marqué par la souffrance, le visage tant aimé de cette mère adorée qui lui avait tant manquée durant les années qu'elle avait passées à Princeton auprès de Charlie. Il se posait mille questions : pourquoi elle ? Pourquoi fallait-il qu'elle meure, si jeune encore ? Comment pourrait-il jamais réussir à vivre sans elle, elle qui avait toujours toutes les réponses, elle qui savait si bien lui parler ? Il ne voulait pas qu'elle s'en aille. Il savait qu'elle partie, la solitude qu'il ressentait si fort au fond de lui, l'envahirait définitivement. Personne jamais ne pourrait prendre sa place. Alan aurait son propre chagrin à gérer, et puis son père ne s'était jamais soucié autant de lui que de son jeune frère : seul Charlie avait vraiment de l'importance à ses yeux. Oh, il aimait son fils aîné, bien sûr ! Mais son seul vrai sujet de fierté c'était Charlie. Et ce d'autant que la voie choisie par Don était non seulement bien loin de celle qu'il imaginait pour lui, mais en plus, en totale contradiction avec les idées qu'il avait professées dans sa jeunesse. Quant à Charlie... Depuis que les médecins avaient annoncé l'échec de la chimiothérapie, le mathématicien s'était enfermé dans le garage. Pas une seule fois il n'était venu voir sa mère, même quand elle était rentrée chez eux. Pas une fois en trois mois ! Comment pourrait-il jamais partager quelque chose avec lui après ça ?

« A quoi tu penses, mon ange ? Tu as une bien vilaine ride sur le front ! »

La voix ténue de sa mère le fit sursauter. Il ne s'était pas aperçu qu'elle s'était réveillée et qu'elle le regardait avec amour. Mon ange... Elle était la seule à l'appeler encore comme ça, de temps à autre. Ca faisait longtemps maintenant qu'il lui avait assuré être bien trop grand pour ce genre de surnom ! Mais aujourd'hui, comme il aurait voulu pouvoir l'entendre encore indéfiniment ce petit nom si plein d'affection et d'aveuglement maternel ! Car s'il y avait bien une personne qui était loin d'être un ange, c'était lui. Mais pour Margaret il restait le petit garçon affectueux qu'elle avait mis au monde et que rien jamais ne séparerait d'elle. Lorsqu'elle aurait disparu, plus personne ne se souviendrait de ce petit garçon-là : il disparaîtrait avec elle.

Il prit sa main et la porta à ses lèvres

- Je t'aime maman, je t'aime tellement, réussit-il à dire, dans un sanglot.

- Je t'aime aussi mon ange, tu le sais n'est-ce pas ?

- Bien sûr maman.

- Où est ton père ?

- Il est parti prendre un café.

- C'est bien. Tu devrais en faire autant.

- J'irai plus tard. Pour le moment j'avais juste envie d'être près de toi.

- Donnie, je veux que tu me promettes une chose.

- Quoi maman ?

- Il faudra que tu sois fort, chéri. Ton père et ton frère vont avoir désespérément besoin de toi. Tu es le seul qui pourra les aider.

- Charlie n'a besoin de personne, il a ses maths ! répliqua-t-il amèrement.

- Ce n'est pas vrai, et tu le sais très bien mon ange. Ton petit frère aura besoin de toi. Il faut que tu me promettes de l'aider. Promets-moi Donnie. Je te confie ce que j'ai de plus cher au monde avec toi : ton père et ton frère. Promets-moi de veiller sur eux.

- Je te le promets maman.

- Je savais que je pouvais compter sur toi, mon ange. »

A ce moment-là, son père rentra dans la chambre et elle demanda à son fils de les laisser seuls un instant. Sans doute voulait-elle lui parler, comme elle venait de le faire avec lui. Il savait qu'elle vivait ses derniers instants et Charlie aurait dû être là. Il tenta de joindre son frère, en vain. Soit celui-ci était plongé dans ses calculs, soit il refusait de répondre. Quoi qu'il en soit, le résultat était le même.

Les yeux rouges, Alan était venu le rechercher dans le couloir.

« Elle te demande Donnie.

- Est-ce que... ?

Son père n'avait pas pu répondre par des mots à la question que lui-même n'avait pas pu formuler. Mais l'un et l'autre s'étaient compris. Oui, le moment était venu...

Son père s'étant installé sur la chaise, il s'était assis au bord du lit, près de sa mère, qui avait de nouveau fixé ses yeux sur lui.

« Tu vas me manquer mon ange, tu vas me manquer plus que je ne saurais le dire.

- Tu me manqueras aussi maman !

Comme il aurait voulu, à ce moment-là, laisser enfin couler ces larmes qu'il retenait fièrement. Mais nul ne l'avait plus vu pleurer depuis l'âge de douze ans, et il ne voulait pas que sa mère emporte de lui l'image d'un homme en pleurs.

- Donnie, j'ai toujours été si fière de toi. Tu le sais n'est-ce pas ? Tu sais combien je suis fière de mon grand garçon ?

Il ne put que hocher la tête, la gorge trop serrée pour laisser échapper le moindre son.

Elle éleva sa main jusqu'à son visage pour le caresser tandis que ses yeux se fixaient sur lui avec infiniment d'amour, un regard que plus personne n'avait jamais eu envers lui depuis. Il lui saisit la main dans les siennes, essayant de la retenir par son étreinte. Elle tendit ensuite son autre main à Alan puis, dans un murmure, elle souffla :

- Je vous aime... »

Elle avait fermé les yeux et, avant même que le tracé du moniteur de devienne plat, avant même que ne se mette à résonner cette alarme obsédante, Don sut qu'elle les avait quittés pour toujours. Et le sentiment de solitude qui l'envahit alors n'avait rien de commun avec ce qu'il avait pu connaître jusque là.

Ce sentiment était encore là, obsédant, envahissant, cinq jours plus tard, alors qu'il se tenait debout devant le monticule fraîchement retourné où Margaret reposait désormais. Plus jamais rien ne serait comme avant, plus jamais il ne pourrait trouver refuge auprès d'elle lorsqu'il se sentirait mal. Plus jamais personne ne poserait sur lui un regard rempli d'amour et de compréhension. Mais il devait se montrer fort, pour son père, effondré, et pour Charlie. Il chercha son frère des yeux : lui et son père avaient dû littéralement l'arracher à son tableau, le forcer à se doucher, se raser et s'habiller pour assister aux obsèques de sa mère. C'est tout juste s'il n'avait pas fallu employer la force pour le contraindre à être présent. Il se tenait de l'autre côté de la tombe, les joues couvertes de larmes, le bras de son père passé autour de ses épaules secouées de sanglots. Et en les regardant tous les deux, Don, une fois de plus, s'était senti de trop. Ils n'avaient pas besoin de lui : ils se comprenaient, ils s'aimaient et lui ne serait jamais qu'un intrus entre eux deux. La seule personne de la famille pour qui il avait réellement de l'importance venait de disparaître et jamais plus il n'y aurait de place pour lui dans la grande maison désormais vide de tout cet amour. Mais il avait fait une promesse à sa mère et il avait bien l'intention de la tenir.

 


Cissy  (26.02.2009 à 18:57)

CHAPITRE XVI

 Terrasse de la maison de soins

« Et je l'ai trahie ! J'ai trahi ma promesse, j'ai trahi ma mère ! J'ai tué mon petit frère et mon père en est mort ! Ma solitude d'aujourd'hui, je me la suis fabriquée, j'en suis seul responsable. Alors cessez de me dire qu'elle n'est pas plus grave que celle que j'ai déjà ressentie.

Il en avait assez, assez de s'entendre répéter les mêmes mots vains qui ne le délivraient pas de sa culpabilité.

- Vous refusez d'avancer Don. Vous refusez que je vous aide !

- Personne ne peut m'aider ! »

Encore une séance, encore des mots qui défilaient sans qu'il puisse les retenir. La seule différence était que, ce jour-là, le Dr Landsfort l'avait obligé à sortir de son lit, pour la première fois depuis son réveil une semaine auparavant. Aidé de l'infirmier qu'il détestait plus encore que son infirmière habituelle, sans savoir pourquoi, il l'avait contraint à s'installer dans un fauteuil roulant. Voilà désormais quel serait son moyen de locomotion ! Puis ils étaient montés sur le toit de la maison de soin : un vaste toit en terrasse, ombragé par des arbres artificiels plantés dans d'immenses jardinières de bois. C'était là que se détendaient le personnel soignant et quelques malades en voie de guérison. Ce jour-là, il faisait beau mais l'endroit était désert et le psychiatre avait décidé que la séance de thérapie serait aussi efficace ici que dans l'espace confiné de la petite chambre qu'il n'avait pas quittée jusqu'alors.

« Personne ne peut vous soutenir parce que vous refusez de voir la réalité en face. Quand vous vous déciderez enfin à le faire, alors on pourra vraiment vous aider !

Don éclata d'un rire âpre, amer, sans aucune joie.

- Je refuse de voir la réalité en face ? Que voulez-vous que je vois de plus que ceci : à cause de moi sept personnes dont mon père, mon frère et cinq collègues parmi lesquels deux étaient aussi des amis, sont morts. Deux autres agents, dont l'une m'est très chère, resteront lourdement handicapés et il y a eu plusieurs autres blessés. J'ai brisé la vie de tant de gens : tout est ma faute ! Que voulez-vous que je regarde de plus ?

- La vraie vérité Don. La vraie raison de ce massacre.

Il le regarda, sans comprendre.

- La vraie raison ?

- Oui. Vous êtes un agent efficace, expérimenté, particulièrement prudent et habitué aux opérations dangereuses. Alors pourquoi, justement ce jour-là ? Pourquoi ce fiasco ? Pourquoi cette imprudence ? Que vouliez-vous réellement faire ? C'est cela que vous devez vous décider à affronter !

- Je ne comprends rien à ce que vous me dites !

- Mais bien sûr que si, vous me comprenez, mais vous fuyez toujours la réalité.

- J'ai été imprudent, parce que j'étais inquiet pour mon jeune frère. Je voulais avant tout le soustraire à son ravisseur. Et...

- Vous mentez Don ! Ce n'est pas du tout ce que vous vouliez !

- Quoi ?

- Au fond de vous, tout au fond de vous Don... Vous savez bien que ce n'est pas ce que vous vouliez... Vous le savez n'est-ce pas ? Vous pouvez mentir à qui vous voulez Don, mais pas à vous-même et surtout pas à moi. Vous connaissez la vraie vérité, et je la connais aussi.

- Alors je serai curieux de l'entendre.

Le Dr Landsfort plongea à nouveau ses prunelles fixes dans les siennes et, une fois encore, Don se sentit incapable d'échapper au magnétisme de ce regard. Et pas plus qu'au regard il ne pouvait échapper aux mots qui sortirent alors de la bouche du praticien. Et ces mots le fouaillèrent, s'insinuèrent au plus profond de sa chair et y provoquèrent des ravages que rien jamais ne pourrait réparer.

- En fait, toute cette solitude que vous ressentez depuis si longtemps, elle a un point commun n'est-ce pas ? Une seule cause profonde et vous le savez. Tout a commencé à la naissance de votre frère. C'est à cause de lui que vos parents vous ont si souvent négligé.

- Il ne m'ont pas...

- Ne m'interrompez pas. Je vous ai écouté ; maintenant c'est à votre tour. Vous devez être capable d'entendre certaines choses, aussi désagréables soient-elles. C'est le seul moyen pour vous d'avancer.

Don cessa de protester : il n'en avait pas la force.

- Depuis toujours vous étiez jaloux de votre frère.

- Non, non !

- Bien sûr que si ! Et c'est naturel ! Vous étiez l'aîné, le premier né, celui sur lequel, d'ordinaire, reposent tous les espoirs des parents, celui qu'on pousse en avant, celui dont on est le plus fier. Mais vous, vous avez été supplanté par votre petit frère. A trois ans il était déjà bien plus brillant que vous ne pourriez jamais l'être et l'écart n'a fait que se creuser. Vous avez toujours été le vilain petit canard comparé au cygne magnifique qu'il représentait. Et quoi que vous puissiez faire, rien n'aurait pu détourner l'attention de lui : ni un minable petit poème, ni une médiocre finale de collégien, ni même une nomination qui n'a évidemment pas abouti.

Don avait envie de protester, de se défendre. En même temps, un sentiment diffus de malaise s'emparait de lui : pourquoi cet homme, censé l'aider à surmonter un traumatisme, de toute façon insurmontable, lui parlait-il sur de cette façon ? Pourquoi s'adressait-il à lui sur ce ton accusateur, en lui disant des horreurs qui ne pouvaient que l'enfoncer encore plus dans la déprime ? A quoi rimait cette approche ? Non qu'il ait une grande expérience des psychothérapies, n'ayant côtoyé que le Dr Bradford, mais si celui-ci avait parfois cherché à provoquer sa colère, c'était toujours pour obtenir de lui une réaction enfin sincère, et il ne manquait jamais ensuite de le rassurer. Peut-être était-ce aussi la conclusion à laquelle comptait aboutir le Dr Landsfort ? De toute façon, il s'en moquait... Rien de ce qu'il pourrait dire ou faire ne changerait la réalité des faits. Et puis il se sentait trop fatigué pour penser, pour discuter... Et les yeux rivés aux siens le maintenaient, malgré lui, dans cet état de passivité qui lui ressemblait si peu.

- Vous étiez jaloux, vous ne pouvez pas dire le contraire. N'importe qui aurait été jaloux. Mais tant que Charlie restait dans son monde et vous dans le vôtre, ça pouvait aller. Il était empereur d'un monde magnifique, vous étiez un obscur nobliau dans un univers bâti sur ce que l'homme a de plus malsain en lui, mais vous pouviez vous contenter de ce règne sans gloire puisque ceux que vous y rencontriez avaient alors de la considération pour vous. Et puis vous avez été imprudent : vous avez permis à votre frère de s'immiscer dans votre monde. Et évidemment, tout naturellement, il y a aussitôt pris la place qui lui revenait : le centre, l'axe autour duquel tout tourne, parce que c'est dans l'ordre des choses. Et votre jalousie s'est accrue : il vous a renvoyé à votre médiocrité, à votre misérable petite vie besogneuse et sans intérêt. On s'est détourné de vous pour le regarder, lui, comme lorsque vous aviez cinq ans, dix ans, quinze ans... Comme tout le long de votre vie. Il fallait que ça s'arrête n'est ce pas ?

- Non ! Non !

- Bien sûr que si. Evidemment vous ne pouviez pas lui faire du mal vous-même, d'autant moins que vous aviez juré à votre mère de prendre soin de lui. Et puis, vous disiez l'aimer aussi et jamais vous n'auriez pu vous en prendre sciemment à lui. Mais vous n'avez pas hésité à le mettre en danger.

- Vous racontez n'importe quoi !

- Ah oui ? Combien de fois s'est-il fait tirer dessus depuis qu'il travaille avec vous ? A votre avis, combien de fois cela serait-il arrivé dans son monde à lui ?

Il le regarda, l'air éperdu, commençant à se laisser pénétrer par cette vérité indicible.

- Mais il s'en était toujours sorti, jusqu'à ce jour-là. Vous saviez très bien que votre poseur de bombes pouvait remonter jusqu'à lui, mais vous n'avez rien fait.

- Non, bien sûr que non ! Si j'avais su je l'aurais fait protéger !

- Des mots ! Rien que des mots Don ! Et quand vous êtes arrivés là où il était retenu, il vous aurait suffi d'attendre les démineurs et ils l'auraient sauvé. C'est leur métier, ils y sont habitués. Ils auraient su désamorcer la bombe, mais vous avez préféré foncer tête baissée. Que vouliez-vous vraiment Don, dites-le, il est temps !

- Non ! Non !

Il s'agitait, secoué de tremblements, le visage recouvert d'une suée malsaine, cherchant de toutes ses forces à échapper à l'horreur.

- Vous saviez ce qui allait se passer, vous le saviez... Mais c'était l'occasion ou jamais : l'occasion de vous débarrasser enfin de ce petit frère qui vous avait tout volé !

- NOON !!

Il hurla de toute ses forces et amorça un geste, comme pour se jeter sur l'homme qui lui assénait ces atrocités en plein visage, sans une once de compassion. S'il avait été assez conscient pour ça, il aurait sans doute même pu déceler une lueur de jubilation malsaine au fond du regard du psychiatre.

Celui-ci lui saisit le visage dans les mains et l'obligea à planter de nouveau son regard dans le sien, ses prunelles fixes semblant exiger de lui des réponses inadmissibles :

- Cessez de mentir Don. Vous étiez jaloux de votre frère, n'est-ce pas ?

Etait-ce l'épuisement, le besoin d'échapper à cette pression intolérable, la perte de tous ses repères ou l'abrutissement provoqué par les sédatifs qu'on lui administrait, ou tout simplement l'envie qu'on lui fiche enfin la paix, quitte pour ça à répondre ce qu'on attendait de lui, vérité ou non ? Il s'entendit murmurer, malgré lui :

- Oui.

- Et vous vouliez qu'il disparaisse, n'est-ce pas ?

- Non ! non !

- Vous vouliez qu'il disparaisse, n'est-ce pas ?

En même temps que la voix se faisait plus forte, l'étreinte des mains sur le visage se resserrait, presque jusqu'à la douleur. Mais c'était l'intensité du regard plus que le reste qui poussa Don à murmurer dans un sanglot :

- Oui.

- Et ce jour-là, vous avez sciemment pris cette décision n'est-ce pas ?

- Oui.

- Vous étiez conscient de ce qui allait arriver ?

- Oui.

Sa voix s'était brisée tandis que des sanglots le secouaient. Le Dr Landsfort le lâcha alors. Sa voix redevint douce tandis que ses yeux se détachaient de lui.

- C'est bien Don. C'est très bien. Maintenant que vous avez enfin admis la vérité, vous allez pouvoir recommencer à vivre.

Il se leva et sortit une seringue de sa poche dont il injecta le contenu dans le goutte-à-goutte toujours branché au bras de son patient.

- Reposez-vous un peu Don. Profitez du soleil un moment. L'infirmier viendra vous chercher dans quelques minutes. »

Puis il le laissa seul. Don restait prostré sur son fauteuil, anéanti par ce qui venait de se produire. Ainsi c'était ça la raison de cette tragédie ? C'était ce sentiment de jalousie maladif qu'il avait développé envers son propre frère ? Comment n'avait-il pas pris conscience plus tôt de cet horrible sentiment qui le gangrenait ? Comment avait-il pu se laisser ainsi empoisonner par des réactions aussi négatives que vaines : Charlie était brillant, à quoi bon être jaloux de sa réussite ? En quoi était-il responsable de son génie ? Lui, Don, était pire que le pire des criminels qu'il avait poursuivis : parce que lui avait mené sa vengeance de manière pernicieuse et vicieuse, s'arrangeant pour qu'on le pense responsable peut-être, mais en aucun cas coupable.


Cissy  (26.02.2009 à 18:59)

CHAPITRE XVII

 Terrasse de la maison de soins

Pourquoi le sommeil ne venait-il pas ? D'habitude il s'endormait à peine quelques minutes après l'injection ! Pourquoi n'y arrivait-il pas aujourd'hui où il aurait, plus que d'habitude, eut besoin de sombrer dans l'inconscience pour oublier : oublier sa cruauté, oublier son abjection, oublier le dégoût incommensurable qu'il avait désormais de lui-même. Un éclat de rire dément lui échappa soudain en se remémorant la dernière phrase du psychiatre :

« Vous allez pouvoir recommencer à vivre ! »

Vivre ? Vivre cloué à ce fauteuil, incapable de se prendre en charge, dépendant totalement des autres pour tout, y compris les gestes les plus intimes de l'existence ? Vivre en permanence avec quelqu'un qui le laverait, le coucherait, l'emmènerait aux toilettes et l'essuierait comme un nourrisson ? Et surtout vivre avec cet horrible sentiment de culpabilité sur les épaules ? Vivre en lisant dans le regard des autres tout le reflet du dégoût qu'il s'inspirait ? Vivre comme ça ?

Il orienta son fauteuil vers le bord du toit. Une simple rambarde de planches en faisait le tour : on ne laissait pas monter ici n'importe qui ! Quelques vingt mètres plus bas, s'étendait l'immense parking d'une zone commerciale. Vingt mètres et du béton pour amortir la chute : que pouvait-il espérer de mieux ? Puisqu'il n'avait plus personne, puisqu'il avait fait de sa vie un enfer, puisque rien jamais ne viendrait le distraire de sa solitude et de sa culpabilité, comment pourrait-il vivre ?

Non, sa dernière décision d'homme libre ce serait de mettre fin à cette vie inutile qui n'avait que trop duré. Il y avait déjà bien longtemps qu'il aurait dû avoir le courage de faire ce geste, cela aurait épargné bien des vies. Sans lui Charlie serait encore en vie à ce jour, et aussi son père, et David, Colby, Nikki... tant de personnes qui avaient eu confiance en lui et qu'il avait trahies. De toute façon, il ne risquait pas de les retrouver de l'autre côté : il n'aurait pas la même destination que la leur, c'était certain.

Il prit une profonde respiration : il se sentait bien, calme, déjà presque apaisé maintenant que sa décision était prise. Il savait qu'il n'aurait pas mal, ou si peu, et ensuite, enfin, ce serait la nuit, la nuit éternelle : plus de pensées atroces pour le torturer, plus de douleur, plus rien que le silence et l'obscurité qui avaient déjà envahi son âme et son cœur et qu'il voulait désormais étendre à ce corps devenu inutile.

Il ôta son bras droit de l'écharpe qui le maintenait encore : la douleur fut beaucoup moins vive qu'il ne le redoutait. A moins qu'elle ne fut rien par rapport à l'effroyable souffrance qui l'habitait. Et puis, depuis le temps, sans doute ses blessures avaient-elles cicatrisé. Peut-être que cette écharpe n'était en fait plus nécessaire. D'ailleurs, qu'importait ? Sa main droite alla alors arracher la perfusion plantée dans son bras gauche : il ne voulait pas être gêné. Le sang se mit à ruisseler sur son avant-bras, mais il n'y prit même pas garde. Puis, à tâtons, il chercha le frein que le Dr Landsfort avait actionné lorsqu'ils s'étaient arrêtés à cet endroit et il l'ôta. Il posa ses mains sur les roues, de chaque côté, et la sueur perla à son front. Mais rien ne l'arrêterait : il prenait enfin la bonne décision, pour une fois dans sa vie, la première et la dernière fois ! Il ne ferait plus jamais de mal à quiconque. De toute façon, il n'y avait plus personne pour le regretter.

Il se mit à rouler en direction de la rambarde, de plus en plus vite. L'horizon s'avançait vers lui et il distinguait de mieux en mieux l'immense étendue bitumée qui s'étendait vingt mètres plus bas. Trois mètres, deux mètres, un mètre, cinquante centimètres... il ferma les yeux, s'attendant à basculer dans le vide d'une seconde à l'autre.

A ce moment lui parvint comme un bruit de cavalcade : comme si on courait sur le toit. Il y eut un cri et soudain deux bras lui entourèrent la poitrine, l'arrachant à son fauteuil. Celui-ci se renversa et il bascula avec lui. Don gisait maintenant à terre et un immense désespoir l'envahit : il avait trop attendu ! Et désormais on allait l'empêcher de recommencer : il allait devoir, durant des mois, des années peut-être, traîner sa vie inutile et nuisible ! Il ne voulait pas ouvrir les yeux, voir au-dessus de lui le visage de l'infirmier qui venait de lui ôter sa dernière chance de paix.

Et puis il se rendit compte qu'on le retournait sur le dos, il se sentit pressé désespérément contre une poitrine, tandis qu'on le berçait et que des baisers venaient se poser sur son front et ses cheveux, des baisers et des larmes. Il entendit des sanglots, puis une voix résonna à ses oreilles, pénétra jusqu'à son cœur engourdi, déclencha enfin une réaction.

- Donnie ! Oh mon Dieu, Donnie ! Qu'est-ce que tu allais faire ? Parle-moi, Donnie ! Qu'est-ce que tu allais faire ?

Il ouvrit les yeux, plein d'incompréhension, ne voulant pas y croire : il rêvait, il rêvait sûrement !

- Charlie ??!!

- Oh Donnie ! Mon grand frère ! Je suis là ! Je ne te quitterai plus jamais ! Plus jamais ! »

Celui qui le serrait désespérément dans ses bras, c'était son petit frère, Charlie, son petit frère qu'il avait vu exploser sous ses yeux huit semaines auparavant ! Incapable d'articuler un mot, il le serra à son tour, frénétiquement, contre lui. Puis tout se mit à tourner autour de lui et il perdit connaissance.


Cissy  (26.02.2009 à 19:01)

CHAPITRE XVIII

 Terrasse de la maison de soins

Charlie étreignait convulsivement Don, l'esprit à la dérive, le cœur battant la chamade, le regard rivé vingt mètres plus bas, sur le bitume froid, et il tremblait en imaginant le corps de son frère y gisant dans une mare de sang. Il s'en était fallu de si peu ! Quelques secondes plus tard et l'innommable aurait été consommé !

- Charlie, lâche-le ! Laisse-le respirer !

- Lâche-le Charlie, ça va aller maintenant !

Il n'entendait pas les agents venus le rejoindre : tout ce qu'il savait, c'est que s'il lâchait Don, une chose horrible risquait de se produire. Serrant le corps inerte de son frère contre lui, il lança un regard désemparé sur ceux qui l'entouraient. David se baissa pour prendre le pouls de son ami puis tenta de rassurer le mathématicien.

- Ca va aller Charlie, il n'est qu'évanoui : le choc sans doute.

- La drogue aussi, ajouta Colby.

- Lâche-le, Charlie, ordonna doucement Liz, le médecin arrive.

Mais il secoua énergiquement la tête dans un geste de dénégation désespéré.

- Non ! Non ! Il va tomber si je le lâche !

- Charlie, il ne tombera pas. Il ne risque plus rien maintenant, tu l'as sauvé.

Les yeux du mathématicien restaient rivés sur l'étendue bitumée qui s'étendait sous ses yeux et Colby, comprenant qu'elles étaient les images qui lui traversaient l'esprit, s'interposa entre Charlie et le bord du toit pour le distraire de ses pensées morbides.

- Tu dois laisser le médecin l'examiner Charlie.

- Il est sauvé, continuait de lui murmurer Liz, agenouillée près de lui, en tentant de relâcher l'étreinte dans laquelle il enserrait son frère.

Les paroles pénétrèrent enfin le cerveau de Charlie : les battements de son cœur s'apaisèrent et sa vue s'éclaircit. Il comprit que son frère était sauvé, qu'il était arrivé à temps pour l'empêcher de commettre un geste irrémédiable. Un gémissement lui échappa à la pensée de ce qui avait été sur le point d'arriver : une seconde de retard, un course un peu moins rapide et rien n'aurait pu inverser le destin. Un médecin arrivait et s'agenouillait près de Don que Charlie consentit enfin à lâcher, après avoir déposé un baiser sur son front. Son frère s'agita alors, comme s'il percevait l'abandon et le médecin lui dit :

- Tenez-lui la main, restez près de lui !

Il ne se le fit pas dire deux fois, de toute façon il n'envisageait pas de s'éloigner, ne serait-ce que de quelques mètres. Il resta agenouillé près de son frère, pressant sa main dans les siennes en lui murmurant des mots de réconfort dont il voulait croire qu'ils l'atteignaient à travers son inconscience.

Il vit le médecin poser un pansement à la saignée du coude où le sang coulait toujours en un mince filet depuis le moment où Don avait arraché sa perfusion. Puis il dénuda sa poitrine et posa un stéthoscope dessus, écoutant le cœur et les poumons. Il donnait des ordres brefs que l'infirmier appliquaient immédiatement : on fixa un masque à oxygène sur le visage de Don et le médecin plaça une nouvelle perfusion, directement à la clavicule, la blessure au bras gauche interdisant l'introduction d'une nouvelle aiguille et le bras droit, toujours bandé de l'épaule au poignet, n'étant pas plus utile.

Charlie ne quittait pas le praticien des yeux, on aurait dit qu'il surveillait étroitement chacun de ses gestes, veillant à ce qu'il ne fasse aucun mal à son frère, comme s'il craignait que, lui aussi, ne soit qu'un sociopathe en blouse blanche. Le médecin comprenait l'état d'esprit du mathématicien et ne s'en sentait ni blessé, ni affecté dans son efficacité. Il annonça bientôt qu'on pouvait placer Don sur la civière afin de le descendre dans l'ambulance qui les attendait à l'entrée. Charlie recula de quelques pas, sans lâcher la main de son frère, le temps qu'on le place sur le brancard où il fut recouvert d'un drap blanc, avant d'être solidement sanglé afin d'éviter tout accident. Et tandis qu'il se tenait là, fixant désespérément le visage blafard de Don évanoui, tous les événements des derniers jours affluèrent à son esprit dans un flash back douloureux.

 


Cissy  (27.02.2009 à 19:09)

CHAPITRE XIX

Maison des Eppes, quelques jours plus tôt 

« Bon sang, il exagère ! maugréait Charlie, à l'aube de ce vendredi.

- Il a sans doute été retenu, plaida Amita. Ce n'est pas facile pour lui de se libérer à sa convenance.

- Mais dans ce cas, il aurait dû s'abstenir de me proposer de s'occuper de la maison.

- Charlie...

Elle le regardait, les yeux à la fois plein d'amour et de reproche : elle n'aimait pas qu'il se mette en colère après son frère.

Ils étaient sur le point de partir pour une semaine en amoureux dans les Rocheuses. Ils préparaient ce voyage depuis plus de deux mois. Alan était, lui, parti deux jours auparavant passer dix jours chez l'un de ses cousins éloignés, dans les Everglades, s'y promettant de fructueuses parties de pêches et il avait formellement interdit à ses enfants de le déranger, de quelque manière que ce fut, durant ces dix jours, les premières vraies vacances qu'il prenait depuis le décès de leur mère. De toute façon, avait-il ajouté, là où il allait, les portables ne passaient pas, donc... Alan en Floride, Charlie quelque part dans le Colorado, Don avait proposé de s'occuper de la maison durant leur absence et les deux hommes avaient accepté avec reconnaissance, toujours inquiets de laisser leur domicile sans surveillance.

Il était cinq heures du matin et l'avion qui devait les emmener vers Denver décollait deux heures plus tard. De là, ils gagneraient tranquillement le petit chalet qu'ils avaient réservé dans un coin perdu du Mont Elbert où ils espéraient bien être tranquilles. Mais Don n'était toujours pas là et Charlie commençait à s'énerver : on ne pouvait vraiment pas compter sur lui ! C'aurait été tellement plus simple s'il avait accepté de passer la nuit ici, comme il le lui avait proposé. Mais non ! Bien entendu, monsieur n'avait voulu en faire qu'à sa tête et était reparti vers il ne savait trop quel rendez-vous professionnel qui avait dû l'entraîner fort avant dans la nuit. Résultat, il n'avait sans doute pas réussi à se réveiller. Charlie composa de nouveau le numéro de son frère et, comme les deux fois précédentes, il tomba sur la boîte vocale. Un gémissement exaspéré lui échappa.

- Calme-toi, Charlie. Tu sais très bien que ton frère fait de son mieux.

- Heureusement, sinon qu'est-ce que ça serait !

- Ecoute. Il a peut-être été réquisitionné par le F.B.I. sur une nouvelle affaire.

- Alors il pourrait nous appeler, ce n'est tout de même pas si compliqué !

- Il n'en a peut-être pas eu l'opportunité.

Il la regarda en souriant : il aimait sa manière de toujours tenter d'arrondir les angles, chaque fois qu'il montait sur ses grands chevaux, et notamment dans sa relation avec Don, à la fois si simple et si compliquée.

- D'accord, abdiqua-t-il. Tu as raison, ça ne vaut pas la peine de s'inquiéter. D'ailleurs j'avais prévu le coup et je m'étais mis d'accord avec Mme Hamilton pour lui laisser les clés dans la boîte au cas où...

Elle pourra ainsi récupérer le courrier et le déposer dans la maison.

- Et puis, de toute façon, Don ne sera pas sans passer. Il ne va pas être absent durant une semaine. Comme il a son propre trousseau, ça n'a pas beaucoup d'importance qu'il ne récupère pas les tiennes : il ne sera pas à la porte.

- C'est pourtant tout ce qu'il mériterait ce lâcheur !

Mais il n'était pas vraiment fâché, simplement terriblement déçu de n'avoir pas l'occasion de dire au revoir à son grand frère. C'était un peu bizarre: durant des années ils avaient passé des mois sans se voir et sans se manquer. Et maintenant, il envisageait difficilement de ne pas le côtoyer pendant une semaine entière !

- Bon, et bien il ne nous reste plus qu'à appeler un taxi.

- Tu sais, ton frère peut encore arriver.

- Ouais... J'éviterais de parier là-dessus, tu vois. »

Effectivement, le taxi que Charlie appela fut là moins d'un quart d'heure plus tard, et Don, lui, n'avait toujours pas donné signe de vie. A nouveau exaspéré par la légèreté dont faisait preuve son frère, Charlie forma de nouveau son numéro et, de nouveau, il tomba sur la boîte vocale.

« C'est encore moi ! dit-il. Alors je te rappelle qu'Amita et moi nous partons ce matin et que tu avais proposé de nous emmener à l'aéroport. Nous, on n'avait rien demandé. La moindre des choses, ç'aurait été que tu nous préviennes que tu étais empêché ! Enfin, au cas où ça t'intéresserait, j'ai laissé les clés chez Mme Hamilton. Comme ça, si ta proposition de t'occuper de la maison et de ramasser le courrier était aussi sérieuse que celle de nous accompagner, il y aura au moins quelqu'un de confiance pour veiller en notre absence. J'espère seulement que tu avais un bon motif pour te défiler ! En tout cas, inutile d'essayer de me joindre : comme les portables ne passent pas là où on va, on les laisse là. Je t'enverrai une petite carte pour te dire si on est bien arrivé, au cas où ça t'intéresserait, enfin... si j'y pense ! Bon, ben salut ! Et encore une fois, je ne te dis pas merci ! »

Il raccrocha, posa son portable sur le buffet du salon, à côté de celui d'Amita et quitta la maison qu'il ferma soigneusement à clés avant d'aller déposer son trousseau dans la boîte aux lettres de sa voisine, encore endormie à cette heure matinale. Puis il alla rejoindre sa fiancée, déjà installée dans la voiture et le chauffeur démarra aussitôt. Il s'adossa au siège arrière, renfrogné. Il en voulait à Don ne n'avoir pas prévenu qu'il ne pourrait pas se libérer, mais il s'en voulait aussi de s'être laissé dominer par la colère au fur et à mesure qu'il lui laissait son message. Il était évident que son frère, étant donné sa profession, ne pouvait pas se libérer à sa convenance, et il devait être le premier navré de ne pas avoir pu leur dire au revoir. Etait-il vraiment nécessaire qu'il en rajoute dans ce message sec et froid ? Et pas moyen de rappeler pour s'excuser puisqu'il n'avait pas pris son portable. Ca faisait partie de leur projet : une semaine rien qu'eux deux, sans personne d'autre, perdus dans la nature. Un peu de temps loin de l'université et du F.B.I. pour ne penser qu'à eux : ils en avaient terriblement besoin.

- Tu l'appelleras de l'aéroport, lui souffla Amita.

Il la regarda, toujours émerveillé de s'apercevoir qu'elle était capable de savoir ce qu'il pensait, ce qui le tourmentait, comme si elle lisait en lui à livre ouvert. Quelquefois, il se demandait si ça ne l'effrayait pas un peu cette capacité qu'elle semblait posséder : en tout cas, il aurait bien du mal à lui cacher quoi que ce soit, quelle que soit sa volonté de le faire. Il lui sourit et l'embrassa en guise de réponse.

Mais rien ne se passa tout à fait comme ils l'avaient prévus. Ils furent pris dans un embouteillage causé par une collision et n'arrivèrent à l'aéroport qu'in extremis pour faire enregistrer leurs bagages. Ce fut une course folle ensuite jusqu'à la salle d'embarquement, et ce ne fut qu'une fois installé dans l'avion, à bout de souffle et fort soulagé d'avoir réussi à embarquer, qu'il s'aperçut qu'il n'avait pas pu rappeler son frère pour, sinon lui parler en direct, du moins lui laisser un message un peu moins négatif que celui qu'il avait enregistré un peu plus tôt sous le coup de la déception et de la frustration.

 


Cissy  (27.02.2009 à 19:12)

CHAPITRE XX

Chalet, Mont Elbert, Colorado

Les choses continuèrent comme elles avaient commencé et les petites anicroches se multiplièrent tout le long de leur parcours, qui lui firent perdre de vue, son désir de rappeler Don. Quand enfin, ils posèrent leurs sacs dans l'adorable petit chalet qui allait être le leur durant les sept jours suivants, il se rendit compte qu'il était désormais trop tard pour appeler : ici, pas de téléphone, juste un poste émetteur en cas d'urgence. Il haussa les épaules : après tout, ça n'avait pas grande importance. Don comprendrait bien dans quel état d'esprit il se trouvait au moment du départ et il ne lui en voudrait pas. Et puis, même s'il lui en voulait, de toute façon... Il décida de ne plus penser à tout ce qui l'avait contrarié depuis leur départ et de se concentrer sur ce qui semblait maintenant, enfin, se dérouler selon ses plans : Amita et lui, perdus en pleine nature, rien que tous les deux pour une longue semaine ! Il se tourna vers elle, le sourire aux lèvres.

- Alors, professeur Ramanujan ? Le coin vous plaît ?

- C'est superbe Charlie ! Vraiment superbe ! Et ce chalet me plaît beaucoup. Je vais enfin pouvoir m'occuper de toi sans te partager avec personne.

- Tu comptes vraiment t'occuper de moi ?

- Et comment ! Par contre, ajouta-t-elle, l'air mutin, quelque chose me chagrine.

- Quoi ? s'inquiéta-t-il aussitôt.

- Je ne vois pas le moindre poste de télévision. Qu'allons-nous donc pouvoir faire durant les sept longues soirées qui vont se succéder, isolés de tout, loin de la ville et de ses tentations ?

- Je ne sais pas... Tu n'as pas une petite idée ?

- Et bien... peut-être.

Lequel des deux fit le premier un pas vers l'autre ? Sans doute se rejoignirent-ils dans le même temps et leurs lèvres se soudèrent en un baiser voluptueux qui alluma instantanément le désir en eux. Leurs mains s'attaquèrent fébrilement aux boutons, fermetures éclairs et autres agrafes qui fermaient les vêtements et ils furent très vite nus, alternant caresses et baisers, se laissant emporter par une vague de sensualité irrépressible. Enlacés, ils tombèrent sur le grand lit qui occupait le centre de la chambre et Charlie laissa sa bouche errer sur le corps d'Amita qui gémit sous les sensations qu'il éveillait en elle. Elle répondit à ses caresses avec ardeur, l'excitant à son tour des mains et de la bouche jusqu'à ce qu'elle sente contre elle son sexe rigide. Une nouvelle flambée de désir s'alluma en elle et elle écarta les jambes en lui disant :

- Viens.

Elle n'eut pas besoin de répéter son invite. Déjà, il était en elle et elle geignit lorsqu'il commença à aller et venir tout en douceur d'abord puis de plus en plus vite tandis que leurs mains et leurs bouches continuaient de s'activer pour décupler leurs sensation. Ils accélérèrent le rythme, haletant à l'unisson, en proie à une jouissance de plus en plus dévastatrice jusqu'à l'orgasme final qui les laissa tous les deux vidés et heureux de leur accord parfait.

 *****

 Ce moment de plaisir n'était que le prélude d'autres instants tout aussi exquis qui les réunirent durant les vingt-quatre heures qui suivirent. Ici, ils se sentaient libres de s'aimer sans avoir à se demander si quelqu'un n'allait pas venir les déranger au moment crucial, ou sans être gênés si des cris leur échappaient au paroxysme du plaisir : personne ne pouvait les entendre. Libérés de ces petits désagréments qui entravaient parfois leurs étreintes, il leur semblait que leur entente n'avait jamais été aussi profonde, que leur plaisir n'avait jamais été aussi parfait. Le bonheur, ce devait être ça, songeait le mathématicien au crépuscule du deuxième jour. Ils s'étaient aimés un peu plus tôt et Amita reposait, nue, sous ses yeux. Il ne se lassait pas d'admirer les courbes de son corps parfait, s'émerveillant qu'elle puisse être à lui. Jamais il n'aurait cru pouvoir un jour posséder une telle femme : pour lui, elles étaient l'apanage de son superbe grand frère. Lorsqu'il était étudiant, il lui semblait qu'il n'aurait jamais droit qu'à des adolescentes boutonneuses, à des fortes en thèmes disgracieuses qui ne voyaient en lui que le génial Charles Eppes et qui s'extasiaient niaisement devant son génie, sans jamais regarder l'homme. Avec Amita rien de semblable, leur entente physique ne le cédait en rien à leur entente intellectuelle. Il avançait lentement la main vers elle, lorsque le monde vint se rappeler cruellement à eux.


Cissy  (27.02.2009 à 19:14)

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