Entrez dans la grande bibliothèque d'Hypnoweb. De très nombreuses fanfics vous attendent. Bonne lecture ! - Inscris-toi gratuitement et surfe sans pub !
Série : Numb3rs
Création : 14.04.2009 à 17h47
Auteur : Cissy
Statut : Terminée
« Le tout premier épisode que j'ai écrit, il y a quelques mois. Il prend place juste après la fin de la saison 4. » Cissy
Cette fanfic compte déjà 67 paragraphes
CHAPITRE 10
Maison des Eppes
Charlie était plongé dans des calculs élaborés, s'absorbant dans sa tâche pour éviter de penser à ce qui était en train de se passer. Il tentait de toutes ses forces de se concentrer uniquement sur son travail, essayant vainement d'occulter le sort réservé à son frère. Mais, régulièrement, des images venaient perturber sa réflexion et il perdait le fil. Il se rendait compte du danger mais ne pouvait pas faire autrement.
Son esprit ne parvenait pas à se détacher de son frère : comment allait-il ? Où était-il ? Etait-il convenablement traité ? A quoi pouvait-il bien penser, aux mains de ces malfrats depuis au moins sept heures (il s'était rendu compte qu'il ignorait totalement à quel moment on avait enlevé Don). Comptait-il sur lui pour aider à le retrouver ? Et lui, Charlie, faisait-il le bon choix en décidant de laisser le F.B.I. à l'écart ? N'était-ce pas son père qui avait raison ? Ces pensées tournaient en boucle dans sa tête, l'empêchant d'être totalement investi dans le décodage qui était pourtant le seul moyen de s'assurer que son frère serait libéré.
Mais le libèrerait-on vraiment ? Les mots d'Alan résonnaient dans sa tête : « dans la majorité des cas, lorsque les ravisseurs ont obtenu gain de cause, ils tuent leur otage pour ne pas laisser de témoin ». Il savait que c'était la réalité. Mais quel autre choix avait-il que de jouer le jeu ? Travers lui avait donné rendez-vous à son bureau à seize heures, lui intimant d'avoir à ce moment-là des résultats concrets à lui fournir. Comment serait-il capable d'y arriver alors qu'il ne parvenait pas à se concentrer plus de cinq minutes d'affilée ?
Il se laissa tomber sur la chaise et posa les coudes sur son bureau, en proie à une panique grandissante : il avait l'impression que, quelque part, son frère l'appelait au secours, comptait sur lui pour le sortir du pétrin et qu'il ne faisait rien dans ce sens.
« Charlie, tu es là ? »
La voix de son père le fit sursauter. Il se souvint alors s'être demandé où celui-ci avait disparu : il l'avait cherché quelque temps auparavant ; il avait besoin de discuter avec lui, de se justifier à nouveau de son refus d'avertir le F.B.I. Mais Alan n'était nulle part. Il s'était alors dit que son père avait besoin de solitude, préférant ne pas afficher son désarroi devant lui, cela lui ressemblait tellement !
« Je suis là papa ! Je n'y arrive pas ! J'ai l'impression de ne plus rien savoir ! s'exclama-t-il sans se retourner lorsqu'il entendit la porte s'ouvrir.
Il n'osait pas affronter le regard de son père : comment réussir à lui avouer qu'il se sentait impuissant à trouver la solution qui pouvait leur rendre Don ?
« Charlie, écoute... »
Il se retourna et s'aperçut qu'Alan n'était pas seul. David et Colby venaient d'entrer derrière lui.
« Quoi ? Mais qu'est-ce qu'ils font là ? Tu les as prévenus ? Papa ! Tu m'avais promis de ne pas le faire.
- Non Charlie, je n'ai rien promis.
- Tu m'as dit que...
- Je t'ai dit que je ferai ce qui était le mieux pour ton frère et, à mon avis, le mieux était de prévenir le F.B.I.
- Ils ont dit qu'ils s'en prendraient à lui !
- Charlie, ils disent toujours ça, intervint Colby. C'est ce qui leur permet de s'assurer la collaboration entière des familles.
- Mais le plus souvent, ajouta David, ça ne change rien. S'ils ont décidé de maltraiter leur otage, ils le feront, quoi qu'il se passe : ils trouveront toujours une justification pour ça.
- Et c'est censé me rassurer ? s'emporta Charlie.
- C'est leur technique, reprit son collègue, faire en sorte que ce soit les victimes qui se sentent coupables.
- Ecoute-les Charlie, reprit Alan. Je sais que tu es terrifié à l'idée de ce qui pourrait arriver à ton frère. Crois-moi, je le suis tout autant que toi. Don est mon fils avant d'être ton frère. Mais je ne pense pas que jouer le jeu de ses ravisseurs soit le meilleur moyen de le sauver. Tu viens toi-même d'avouer que tu n'es pas sûr de trouver la solution qu'ils te demandent. Que feront-ils alors ?
- Tu as raison, admit Charlie d'une voix tremblante. Mais papa, j'ai si peur, si peur pour lui ! »
Il s'abattit en pleurant dans les bras de son père qui le serra longuement contre lui :
« Ça va aller Charlie, tu verras. A nous tous on arrivera bien à le sortir de là. Mais il ne faut surtout pas baisser les bras.
- Tu as raison, répéta Charlie en se reprenant. Il s'efforça de raffermir sa voix et demanda aux deux agents :
- Que dois-je faire ?
- Avant tout, dis-nous exactement ce que tu sais. Alan nous en a retracé les grandes lignes, mais on aimerait l'entendre de ta bouche. »
*****
Charlie leur narra alors son entrevue avec le dénommé Travers, les menaces que celui-ci avaient proférées à l'encontre de Don et le travail qu'il lui avait confié.
« Il t'a remis l'insigne de Don ? Tu l'as ici ?
- Oui. Tiens. Que veux-tu en faire ? Puis, voyant Colby déposer le porte-carte dans un petit sac plastique qu'il avait retiré de sa poche : oh ! tu veux voir si vous trouvez ses empreintes ?
- Et surtout si elles sont dans notre fichier.
- Il n'y a pas beaucoup de chances pour qu'il ait commis une telle imprudence.
- Peut-être pas, intervint David, mais on ne perdra rien à essayer. Bon, est-ce qu'il t'a dit dans quelles conditions Don avait été enlevé, à quel moment ?
- Rien du tout : c'est forcément entre le moment où il a quitté la maison et sept heures ce matin.
- Il est parti à quelle heure ? Colby s'adressait à Alan qui, d'un signe de tête, fit comprendre qu'il l'ignorait.
- Il devait être aux alentours de une heure quinze. Et attends... Charlie se précipita vers son téléphone et interrogea la mémoire : C'est ça, il m'a appelé à une heure vingt-sept !
- Il t'a appelé ? Mais pour quoi faire ? Vous veniez de vous quitter ! s'étonna David.
- Nous nous étions disputés... la voix de Charlie tremblait. Il m'a laissé un message.
- Un message ?
- Oui, je n'ai pas pris son appel. »
Il jeta un regard contrit et inquiet vers son père.
« J'étais encore trop énervé par notre accrochage, je me suis dit que je le rappellerais plus tard.
- Ça pourrait expliquer pourquoi la voiture était dans cette direction, dit soudain Colby.
- Que voulez-vous dire ? demanda Alan.
- Oui, lorsque nous avons retrouvé sa voiture, elle était garée en direction de chez vous. Ça nous avait paru bizarre mais bon, ça ne semblait pas non plus essentiel.
- Vous pensez qu'il était en train de revenir ici ? la voix de Charlie était atone.
- C'est vraisemblable. Vous vous êtes disputés. Il a fait demi-tour pour revenir s'expliquer puis il s'est arrêté pour t'appeler et vérifier que tu étais toujours debout.
- Ou, inversement, il a appelé puis fait demi-tour parce que tu ne répondais pas, compléta David.
- Et pendant qu'il était arrêté, ses ravisseurs en ont profité pour passer à l'attaque.
- Ça veut dire que, si j'avais répondu rien ne se serait passé ? Que sans notre dispute...
- Arrête Charlie, ce que tu fais-là est stupide. Ces hommes n'ont pas monté leur plan en cinq minutes. Hier ou aujourd'hui, ils auraient enlevé Don pour s'assurer ta collaboration. Et une dispute n'y aurait rien changé, tenta de le raisonner David.
Mais Charlie semblait de pas entendre, il continuait à parler, sans s'adresser à qui que ce soit en particulier :
- Il revenait et il voulait me parler. Il m'a appelé et je n'ai pas décroché. Oh Seigneur ! Si ça se trouve, je n'aurai plus jamais l'occasion de lui parler et j'ai refusé son dernier appel. Comment est-ce que je pourrai me pardonner ça hein ? Dites-le moi vous autres.
- Cesse de dire des sottises Charlie, ça n'avance à rien !
La voix d'Alan, cinglante, fit sortir Charlie de cet espèce d'état second dans lequel il se trouvait.
- D'autant, ajouta Colby, que je ne pense pas que ça aurait changé quoi que ce soit. A mon avis, ses ravisseurs devaient le suivre, attendant l'occasion de s'emparer de lui.
- Mais si j'avais répondu...
- Et alors ? Au pire tu aurais assisté à son enlèvement en direct.
- Justement, j'aurais pu alerter les secours plus vite et ...
- Charlie, avec des si et des mais, on referait le monde ! Alors arrête. Tu n'es coupable de rien, mais si tu es incapable de t'en convaincre, tu vas te détruire et ça n'aidera pas ton frère.
Le ton de David était ferme.
- C'est vrai. Excusez-moi mais, quand je pense à ce que Don est peut-être en train de vivre... sa voix se brisa.
- Ça non plus ça n'avance à rien Charlie. Ce n'est pas en se lamentant qu'on le sortira de ce guêpier.
- Mais que dois-je faire ?
- Ce Travers, il a bien dû prévoir de reprendre contact avec toi, ne serait-ce que pour savoir où tu en es ?
- On doit se retrouver à mon bureau à seize heures.
- Pourquoi pas ici ?
- Aucune idée. Il s'est peut-être dit que l'université était un endroit plus sûr parce que plus difficile à surveiller. Je n'en sais rien en fait.
- De toute façon, ça n'a pas grande importance. Ce qui compte, c'est que tu exiges de lui la preuve que Don est encore en vie.
- Mais quel genre de preuve ?
- Demande à lui parler !
- Et s'ils s'en prennent à Don parce que je ne joue pas le jeu ?
- Ecoute Charlie, comme je l'ai déjà dit à ton père, c'est malheureusement un risque qu'il nous faut courir si nous voulons avoir une chance de renouer la piste. Pour le moment on n'a rien ! Nous avons retrouvé des traces dans un entrepôt sur la zone portuaire mais ça ne mène nulle part. Alors, il faut les obliger à bouger.
- De toute façon, il est logique que tu t'assures que ton frère va bien. Ils ont forcément dû prévoir cette éventualité.
- Sans doute oui. Charlie n'avait pas l'air convaincu. Et toi papa, qu'est-ce que tu en penses ?
- Je pense comme eux Charlie. Si vos déductions sont exactes, voilà maintenant un peu plus de douze heures que ton frère est entre leurs mains. Il faut qu'on sache s'il est en vie.
- Même si c'est risqué pour lui ?
- Même si c'est risqué pour lui, oui.
Alan s'efforçait de rendre sa voix ferme, mais Charlie décela la fêlure au fond, et il comprit que son père vivait le même calvaire que lui, peut-être pire encore parce que, comme il l'avait dit, Don était son fils avant d'être le frère de Charlie.
- D'accord. Je ferai comme vous voulez. Maintenant, s'il vous plaît, laissez-moi travailler. Je dois impérativement avancer pour pouvoir leur présenter des résultats qui les satisferont.
- Justement, il nous faudrait aussi une copie de ce qu'ils t'ont demandé.
- Pourquoi ?
- Le fait de savoir de quoi il retourne peut nous permettre de savoir qui est derrière tout ça.
- Bien sûr ! Je n'y avais même pas pensé ! Tenez, tout est là, dit-il en leur tendant un dossier bleu.
- D'accord Charlie. Tu peux t'en passer pour le moment ?
- Oui, la chaîne de calcul sur laquelle je travaille est déconnectée du reste. Mais je dois impérativement l'avoir avec moi lorsque je rencontrerai Travers.
- Ne t'inquiète pas. On file au bureau faire une photocopie de tout ça et les confier à nos techniciens. Puis on revient avec du matériel.
- Du matériel ?
- Oui, on va mettre vos téléphones sur écoute, on ne sait jamais. On va aussi te confier un micro pour enregistrer ta conversation avec Travers. Et j'envoie une équipe installer du matériel de vidéo surveillance dans ton bureau dès maintenant.
- Je ne suis pas sûr...
- Charlie, tu as confiance en nous ou pas ?
- Oui mais...
- Ecoute, des affaires d'enlèvement et de chantage, on en a traité quelques dizaines alors crois-moi, on sait ce qu'on fait.
- Et s'ils s'en aperçoivent ? J'ai peur de ce qu'ils pourraient faire à mon frère.
- Je sais Charlie, je sais. Mais on n'a pas le choix.
- Vous avez raison, on n'a pas le choix.
- Bien, on n'a pas beaucoup de temps : si tu dois être à ton bureau à seize heures, on a moins de deux heures pour tout mettre en place. On te laisse.
- Oui. A tout à l'heure. »
Lorsque les deux agents eurent quitté la maison, Charlie regarda son père :
« Crois-tu vraiment que nous avons fait le bon choix papa ?
- Je pense que oui Charlie. En tout cas nous avons fait le choix que ton frère aurait fait.
- C'est vrai. C'est ce que Don aurait fait. »
Alors que son père s'apprêtait à quitter le garage, Charlie demanda :
« Papa, est-ce que tu m'en veux ?
- Est-ce que je t'en veux pour quoi Charlie ?
- Pour m'être disputé avec Don et ne l'avoir pas empêché de quitter la maison ? Pour n'avoir pas décroché ce téléphone ?
- Charlie, on en a déjà parlé : ça n'aurait rien changé. Si ton frère avait couché là, ses ravisseurs l'auraient enlevé ce matin ou plus tard, mais comme David et Colby l'ont dit, ils le suivaient et rien n'aurait pu les empêcher de s'emparer de lui. Comment pourrai-je t'en vouloir ? Tu n'y es pour rien, tu m'entends, pour rien du tout !
- Tu en es vraiment sûr ?
- J'en suis tout à fait sûr Charlie. Cesse de te torturer ainsi : Don ne le supporterait pas, et moi non plus.
- Don... Il va s'en sortir papa, n'est-ce pas ?
- J'espère Charlie, je l'espère de tout mon cœur. »
Alan serra rapidement son fils contre lui et sortit précipitamment du garage : il ne voulait pas que Charlie voit ses yeux se remplir de larmes.
CHAPITRE 11
Caslci, bureau de Charlie
Charlie arriva à son bureau dans un état d'agitation extrême : il était quatre heures moins dix. Il n'y avait aucune trace de Travers. Il jeta un coup d'œil circulaire pour s'assurer que le matériel de vidéo surveillance n'était pas détectable : rien n'apparaissait et, si lui-même n'avait pas vu le schéma de leur disposition, il aurait été absolument incapable de déceler les deux caméras et les trois micros dissimulés à des endroits stratégiques de manière à avoir une vue et une écoute parfaites sous tous les angles. Au cas où Travers l'entraînerait à l'extérieur, on lui avait aussi fourni un micro qu'il portait dans la poche poitrine de son veston.
Il rajusta l'oreillette que David l'avait convaincu de porter pour pouvoir, le cas échéant, lui souffler des commentaires, orienter ses réponses ou simplement l'aider à faire face au chantage que le ravisseur de manquerait pas d'utiliser contre lui. L'agent s'était installé avec deux techniciens et Colby dans un van garé sur le parking de l'université. Alan, après une lutte serrée, avait obtenu de prendre place à bord : il voulait être le plus près possible de son fils, avoir l'impression de faire quelque chose pour Don. Il n'aurait pu supporter de rester chez lui à attendre. Ainsi, si les déductions des agents se révélaient exactes, il pourrait entendre la voix de son garçon, s'assurer qu'il allait bien et que tout espoir n'était pas perdu.
Charlie avait peur : peur de ce qui avait pu arriver à son frère, peur de ce qui pourrait lui arriver s'il commettait une imprudence. Avait-il eu raison d'accepter de coopérer avec le F.B.I. ? Et s'il avait refusé, les choses auraient-elles eu plus de chances de s'améliorer ? Il aurait pu formuler tout cela en équations mais il lui apparaissait brusquement que les mathématiques n'avaient pas le pouvoir de prendre le pas sur l'anxiété et le bouleversement causé par la disparition d'un proche. Ses plus belles équations ne seraient jamais aussi précieuses que le bien-être et la vie de son frère.
*****
Il était seize heures douze lorsque Travers arriva : une tactique destinée à porter à son paroxysme la fébrilité et l'inquiétude de Charlie. Toute l'équipe présente dans le véhicule de contrôle se raidit : le temps de l'attente faisait enfin place au temps de l'action. Le visage de l'homme était goguenard lorsqu'il aborda son interlocuteur.
« Re-bonjour professeur. J'espère que vous avez quelque chose pour moi. Dans le cas contraire, il pourrait arriver des choses regrettables à l'agent Eppes.
- Je veux d'abord lui parler !
- Il me semble que vous n'êtes pas en mesure de dicter vos conditions, professeur.
- Peut-être mais, comme vous le signaliez ce matin, il s'agit d'un marché : dans un marché, c'est donnant-donnant. Vous voulez quelque chose, moi aussi. J'ai peut-être en effet des résultats à vous proposer mais, en échange, je veux parler à mon frère : m'assurer qu'il va bien et qu'il est bien traité.
- Sinon quoi ? Que feriez-vous professeur ? Vous refuseriez de me donner vos résultats, si résultats il y a ? Et alors ? Que pensez-vous qu'il arriverait alors à votre cher frère ? Que pensez-vous que votre attitude puisse lui valoir ? Avez-vous bien réfléchi ?
- Je dois parler à mon frère ! »
Mais la voix de Charlie était déjà moins assurée. Les mots et surtout le ton de Travers faisaient couler une sueur froide dans son dos. La détermination du malfrat, les menaces qu'il proférait le paralysaient. S'il l'avait menacé, lui, cela n'aurait pas eu d'importance ; mais il menaçait Don, Don retenu prisonnier il ne savait où : il était en mesure de lui faire subir n'importe quoi s'il ne suivait pas ses instructions et il ne pouvait supporter cette idée. David sentit le danger :
« Tiens bon Charlie, il essaie de t'intimider mais si tu t'entêtes, il sera bien obligé de céder ! »
Les mots murmurés à son oreille lui rendirent un peu de sang froid. Ce fut d'une voix plus ferme qu'il continua.
« Soit vous me laissez lui parler, soit vous quittez ce bureau immédiatement.
- Vous vous rendez compte du risque que vous prenez en me demandant ça ?
- Parfaitement et je l'assume. De toute façon, si vous ne voulez pas me laisser parler à mon frère, ça ne peut que signifier que vous n'êtes pas en mesure de le faire, et si Don est..., il fut incapable de prononcer le mot redouté ; il reprit : Si vous ne pouvez pas me prouvez que vous le détenez, je n'ai aucune raison de continuer à travailler pour vous.
- Très bien professeur. Vous avez gagné ! »
Charlie sentit un poids énorme libérer sa poitrine tandis que, dans le van de contrôle, des pouces se levaient et des mains s'entrechoquaient. Leur triomphe fut de courte durée.
« A vrai dire, j'avais prévu que vous me demanderiez cela. Le F.B.I a dû vous convaincre de le faire, quoi qu'il puisse vous en coûter, ou plutôt en coûter à votre frère. Je présume qu'ils vous ont dit que c'était un risque à courir.
- Le F.B.I. ?
La voix de Charlie était blanche, la chape de plomb qui pesait sur ses épaules venait d'un coup de s'alourdir encore. Je n'ai pas mis le F.B.I. au courant, ils ne savent rien.
- Si ce n'est vous, c'est donc votre père, persifla l'homme en paraphrasant La Fontaine.
- Mais de quoi parlez-vous ?
- Allons professeur : vous avez cherché à me rouler dans la farine. Je peux l'accepter, c'est de bonne guerre ! Mais faites-moi la grâce de ne pas me prendre pour un débile profond ! Croyez-vous vraiment que nous n'exerçons aucune surveillance sur vous ? Sans compter que j'ai été prévenu qu'une descente avait eu lieu à l'entrepôt où nous avions tout d'abord emmené votre frère. A votre avis, comment le F.B.I. serait-il arrivé là si vous ou votre père ne l'aviez pas prévenu ?
- Nous n'y sommes pour rien ! J'ignorais que le F.B.I était au courant, je vous l'assure !
- Evidemment ! Et ils ont deviné tout seuls, comme des grands, qu'on avait kidnappé votre frère.
- Je vous avais prévenu qu'on s'inquièterait de son absence. Votre certificat médical leur a paru suspect et ils ont remonté la filière : d'abord à la voiture de mon frère, puis à son biper !
- Son biper ?
- Oui, il l'avait sur lui quand il a été enlevé.
- Les imbéciles ! Je leur avais bien précisé de laisser le portable dans la voiture, mais comme je n'ai pas parlé du biper... Il faudrait tout faire soi-même !
- Vous voyez, j'ai respecté vos instructions : ce n'est pas moi qui ai averti le F.B.I.
- Mais vous leur avez parlé. Ils sont venus chez vous n'est-ce pas ? Ils vous ont demandé d'exiger la preuve que votre frère est encore en vie ? Sans doute y a-t-il un système d'écoute dans votre bureau ? Alors professeur, vous ne répondez pas ? »
Charlie, l'esprit à la dérive, était incapable d'articuler un mot. Les terribles implications de la situation le paralysaient. Il se reprochait d'avoir si gravement sous-estimé ses adversaires et il en voulait aux agents d'expérience qu'étaient Colby et David de n'avoir pas plus envisagé ce cas de figure. Il n'entendait même plus les suggestions que David lui faisaient parvenir par l'intermédiaire de l'oreillette ; toutes ses pensées n'étaient focalisées que sur une seule question : qu'allait-il advenir de Don maintenant ? Il avait joué avec la vie de son frère et il se liquéfiait littéralement à l'idée d'avoir perdu.
« Reprends-toi Charlie, nie tout en bloc. Tu dois parvenir à le convaincre que la découverte de l'entrepôt était un coup de chance et que nous n'en savons pas plus. Secoue-toi, la vie de Don dépend de toi mon vieux ! »
Les mots parvinrent à son esprit et le frappèrent comme un coup de fouet. Il réussit à faire face à Travers.
« Vous vous trompez. Oui le F.B.I. a bien découvert l'entrepôt. Oui, deux des collègues de mon frère sont venus chez moi à deux reprises aujourd'hui pour m'aviser de leurs recherches et tenter de me convaincre de collaborer. Mais j'ai refusé, vous m'entendez, j'ai refusé ! Jamais je ne ferai rien qui mettrait la vie de mon frère en danger ! »
L'homme le scruta longuement et Charlie s'efforça de croiser son regard pour tenter de le convaincre de sa sincérité. Sur la dernière phrase, ce ne fut pas difficile et le moins psychologue des hommes n'aurait pu qu'y déceler la vérité.
« Peut-être que oui, peut-être que non. Allez savoir. De toute façon, quand bien même il y aurait un système d'écoute, ils ne peuvent qu'écouter n'est-ce pas ? Parce qu'intervenir signifierait la mort certaine pour votre frère. S'il m'arrivait quoi que ce soit, mes complices s'occuperaient de lui, et je peux vous préciser que ce serait fort long et douloureux avant qu'ils n'en aient fini.
- Je vous assure qu'on ne tentera rien contre vous. S'il vous plaît, laissez-moi parler à mon frère.
- A vrai dire, j'avais prévu votre demande, voyez-vous. Qu'elle vienne de vous ou du F.B.I. est finalement peu important. A la limite, il serait tout aussi bien qu'ils soient à l'écoute, ainsi ils comprendront que nous ne plaisantons pas et ce à quoi ils exposent leur collègue avec leurs demandes déraisonnables. »
Le sang de Charlie se glaça dans ses veines tandis que les occupants du van échangeaient un regard angoissé.
« Que voulez-vous dire ?
- Vous allez le voir professeur. Comme je vous l'ai dit, j'avais prévu que vous demanderiez à parler à votre frère. Cela étant, vous n'avez pas joué le jeu et je vous avais prévenu d'entrée que cela aurait des conséquences.
- Que comptez-vous faire ?
- Tout d'abord, j'ai apporté mon propre ordinateur portable. Je ne veux pas, qu'à partir du vôtre, vous puissiez ensuite nous tracer : comme vous le voyez, moi, je ne vous sous-estime pas !
- De quoi parlez-vous ?
- Non seulement vous allez pouvoir parler à votre frère, mais je vais aussi vous permettre de le voir, professeur. Ainsi, vous saurez qu'il est en vie et vous pourrez vous concentrer sur votre travail. Au fait, inutile de tenter une localisation : je ne suis pas un amateur dans ce domaine ! »
Charlie aurait dû se sentir soulagé : il allait pouvoir voir et entendre Don, s'assurer qu'il allait le mieux possible étant donné les circonstances. Pourtant, les menaces proférées par Travers le hantaient : il avait l'intuition que quelque chose d'horrible se préparait, quelque chose qui concernait son frère, quelque chose qu'il aurait provoqué par son refus de suivre les règles édictées dès le départ. Dans le van, on était partagé entre le soulagement de voir le ravisseur accéder à l'exigence de Charlie et qui prouvait que Don était effectivement en vie, et l'appréhension provoquées par les paroles du maître chanteur.
*****
Travers avait procédé à la connexion de son ordinateur et installé un micro sur le bureau de Charlie puis il avait demandé à celui-ci de s'installer à sa place. L'une des caméra du F.B.I., idéalement placée derrière le bureau, leur permettait de suivre en direct l'image qui s'affichait sur l'écran.
D'abord floue, celle-ci se précisa : une petite pièce de quelques mètres carrés sans aucun ameublement où des tringles supportaient des crochets. Ils reconnurent une chambre froide et leur cœur se serra en pensant à leur fils, frère ou ami enfermé depuis plusieurs heures dans ce réduit glacial. Puis la caméra se focalisa sur une silhouette adossée à l'une des parois : un homme ligoté et bâillonné dans lequel, pleins d'émotion, ils reconnurent Don.
Charlie étouffa un gémissement : son frère paraissait si fatigué ! Son visage était extrêmement pâle et une barbe naissance recouvrait déjà ses joues. Le côté droit de son visage était maculé du sang ayant coulé de la blessure qu'il portait à la tempe. Il paraissait souffrir.
« Oh mon Dieu ! Don ! Mais que lui avez-vous fait ? »
Dans le van, les agents du F.B.I bouillaient de colère de voir dans quel état on avait réduit leur ami et la manière dont on le traitait tandis qu'Alan, au bord des larmes, se sentait le cœur déchiré à la vue de son fils dans cette situation.
« Comme je vous l'ai dit, votre frère n'a pas été très coopératif lors de son... invitation.
- Mais pourquoi l'enfermer dans une chambre froide ? C'est inhumain.
- Vous avez demandé à lui parler non ? dit Travers, négligeant de répondre à la question de Charlie. C'est le moment : vous avez une minute, pas plus. »
Charlie s'aperçut qu'on avait ôté le bâillon qui couvrait la bouche de son frère. Celui-ci essayait de se redresser face à la caméra, pressentant sans doute que ceux qui le regardaient avaient besoin de s'assurer qu'il tenait le coup.
« Donnie, tu m'entends, c'est Charlie. Comment vas-tu ?
- Charlie ! Ça va, ne t'inquiète pas, j'en ai vu d'autres.
- Don... »
Les larmes coulaient sur les joues de Charlie, et l'émotion qui lui serrait la gorge l'empêchait de parler.
- Don, on va te sortir de là, tu vas voir.
- Je sais bien petit frère. J'ai confiance en toi, tu le sais.
- Est-ce qu'ils te traitent bien au moins ? »
A peine avait-il fini de formuler sa phrase que Charlie s'aperçut de la profonde bêtise de celle-ci : bien sûr qu'ils ne le traitaient pas bien ! Il n'y avait qu'à voir sa prison, il n'y avait qu'à observer la pâleur de son teint et ces rictus de douleur qu'il ne parvenait pas toujours à réprimer, il n'y avait qu'à écouter sa voix lasse, sans compter le fait qu'il était étroitement entravé. Don eut cette sorte de petit sourire qu'il avait lorsque lui était déjà adolescent et que son frère, encore enfant, lui posait une question qu'il jugeait parfaitement absurde.
« Et bien, je ne recommanderais pas l'hôtel, même à des routiers. Franchement, aucun guide ne lui décernerait de médaille. Mais j'y survivrai, ne t'en fais pas. Et surtout, dis à papa de ne pas s'inquiéter. Tout roule ! Et Charlie...
- Quoi ?
- Tu n'es pas responsable de ce qui arrive, tu m'entends ?
- La minute est terminée professeur, intervint Travers.
- Encore une seconde, je vous en prie !
- Désolé, il est temps de passer à la suite !
- Don, je... »
Mais Travers venait de débrancher le micro. L'image continuait cependant à défiler : deux hommes cagoulés s'étaient approchés de Don. L'un d'eux tenait une corde à la main.
« Qu'est-ce qu'ils font ? Travers, dites-moi ce qui se passe ! s'affola Charlie. »
Dans le van, tous les occupants se raidirent.
« Je vous avais prévenu professeur : vous deviez simplement suivre mes instructions. Ce n'était pas plus compliqué que ça. Vous avez voulu jouer au plus malin, comme convenu c'est votre frère qui va en assumer les conséquences. Vous saviez à quoi vous l'exposiez.
- Non, non ! Je vous en supplie, il n'y est pour rien. Prenez-vous en à moi !
- Désolé professeur, vous êtes trop précieux pour qu'on vous malmène.
- Si vous lui faites du mal, vous ne tirerez rien de moi !
- Allons, vous voulez encore me provoquer ? Cela pourrait aggraver la punition, mais si vous vous en moquez...
- Je vous en supplie ! Ne lui faites pas de mal ! Je suivrai toutes vos instructions.
- Mais j'en suis sûr professeur. Seulement, pour m'en assurer encore plus, je vais vous montrer ce qui arrivera chaque fois que vous me défierez. Maintenant asseyez-vous et appréciez le spectacle !
*****
Calsci, dans le van de surveillance
« Il faut intervenir, il faut faire quelque chose ! tempêta Colby.
- Et que veux-tu qu'on fasse ? lui demanda David.
- On entre, on l'arrête et on exige de ses complices qu'ils libèrent Don en échange de sa relaxe.
- Tu sais très bien qu'on ne pourra plus le relâcher et si ses complices savent qu'on l'a arrêté, il est plus que probable qu'il tueront leur otage.
- Et bien on le cravate et on lui fait avouer où ils le retiennent. Et tant pis pour les conséquences.
- Arrête de dire n'importe quoi Colby.
- Je vous en prie, faites quelque chose ! Vous ne pouvez pas les laisser lui faire du mal !
Alan était livide, les yeux rivés sur l'écran, se tordant les mains, impuissant, à regarder ces hommes qui s'approchaient de son garçon dans le but évident de lui faire subir des violences.
- M. Eppes, vous ne devriez pas rester ici. Jesse, raccompagne-le chez lui.
- Non ! C'est mon fils ! je dois rester, voir ce qui lui arrive. Ici au moins j'ai un peu l'impression d'être avec lui. »
Résignés, les occupants du van reportèrent leurs regards sur l'écran pour assister à la scène qu'aucun d'eux ne pourrait plus effacer de sa mémoire.
CHAPITRE 12
Camion frigorifique, rues de Los Angeles
Lorsque le camion s'était arrêté, Don, retombé à terre depuis un moment déjà, avait réussi à s'adosser de nouveau à la paroi avant que la porte ne s'ouvre. Il ne savait pas depuis combien de temps il était là, il commençait à perdre la notion du temps. Ils avaient roulé sans arrêt, ne s'arrêtant qu'une fois : pour refaire le plein vraisemblablement. Personne n'était rentré dans la cabine où le froid s'intensifiait. Il s'était roulé sur lui-même pour ne pas s'assoupir mais il avait dû y renoncer à cause de la douleur que ce mouvement provoquait à son épaule ainsi qu'à ses poignets et à ses côtes. Le coup de pied reçu dans l'entrepôt avait dû en abîmer au moins une et la douleur, qu'il ne ressentait pas au début, allait en grandissant.
Il s'était alors allongé sur le dos, malgré l'inconfort de la position du à ses poignets entravés et s'il s'était contraint à lever et baisser les jambes régulièrement de manière a ne pas s'engourdir. Il faisait une vingtaine de mouvements puis s'arrêtait pour se reposer en roulant sur le côté droit pour soulager ses bras écrasés par son poids lors de l'exercice. Par moment, il réussissait à s'accroupir et s'obligeait alors à des flexions. Il était même parvenu à se lever en se calant dans un angle, mais un coup de frein brutal l'avait rejeté douloureusement au sol et il avait compris qu'il risquait de se blesser sérieusement s'il s'obstinait dans cette voie : menotté comme il l'était, il ne pouvait en effet amortir sa chute.
L'arrêt l'avait surpris alors qu'il prenait un temps de repos. Il s'était demandé si on était arrivé à destination avant de se remémorer le fait que le camion lui-même était vraisemblablement sa destination. Trois hommes étaient entrés à l'intérieur du véhicule. Il se dit alors qu'il allait peut-être enfin savoir pourquoi on l'avait enlevé, et qui. Mais les trois hommes ne lui adressèrent même pas la parole, s'afférant en silence.
Il les regardait avec curiosité tandis qu'ils installaient du matériel dont il comprit soudain qu'il s'agissait de matériel vidéo relié à un ordinateur. Un élan d'espoir le souleva : s'ils avaient l'intention de le mettre en contact avec quelqu'un, il essaierait d'en profiter pour faire comprendre où il était retenu. L'un des hommes s'approcha, tandis qu'un deuxième fixait juste en face de lui une webcam et un micro. C'était bien ça : on allait le mettre en relation avec quelqu'un.
Il réalisa alors qu'il servait d'otage : pour qui ? pourquoi ? il était bien déterminé à le comprendre. Le premier homme se pencha vers lui et lui dit :
« Bien, alors écoute. Tu vas avoir une minute pour parler à ton petit frère. Alors pas d'entourloupe : tu lui dis que tout va bien et que tout continuera comme ça tant qu'il fera ce qu'on lui dira. Et surtout, pas un mot au sujet du camion sinon il pourrait t'en cuire, ou plutôt, ajouta-t-il, se rendant peut-être compte que Don risquait fort de penser que, dans sa situation, il n'avait rien à perdre et qu'à ce titre, la menace ne l'effraierait pas outre mesure, ou plutôt, il pourrait en cuire à ton frère. Le gars qui est avec lui n'est pas particulièrement un tendre, compris ? »
Don acquiesça de la tête. Son cerveau fonctionnait à toute vitesse : ainsi on l'avait enlevé pour faire pression sur Charlie ? C'était logique au fond. Son génie de petit frère était précieux pour toutes sortes de gens, y compris les pires des malfaiteurs : qu'est-ce que ceux-là pouvaient bien attendre de lui ? En tout cas, il devait trouver un moyen de faire comprendre à son frère où on le détenait. Il se souvenait avoir vu la raison sociale sur le camion lorsqu'il avait tenté de s'échapper de l'entrepôt. Il se torturait les méninges pour faire rejaillir ce nom : il savait qu'il n'aurait pas d'autre chance de mettre son frère sur la voie. Il imaginait les affres que devait traverser Charlie, oubliant les siennes. Sachant combien son frère était sensible, il pouvait ressentir le poids de l'angoisse qui devait s'être abattu sur lui. Et sans doute celui de la culpabilité aussi : il connaissait assez Charlie pour savoir que celui-ci devait se sentir coupable de son enlèvement en estimant que, s'il n'avait pas été en mesure d'aider les bandits, ceux-ci ne s'en seraient pas pris à son frère. C'était tout à fait dans son style d'inverser les rôles entre coupable et victime.
*****
En entendant la voix de son frère, il eut la confirmation de ce qu'il pensait. Lorsque la communication fut coupée, il espéra avoir été assez clair, sur tous les points.
Il s'attendait à ce que les hommes débarrassent leur matériel avant de reprendre la route puis il s'aperçut que, si la communication était coupée de Charlie vers lui, il n'en était pas de même dans l'autre sens. La webcam restait fixée sur lui et le micro branché. Il comprit pourquoi lorsqu'il vit les hommes s'approcher de lui, une corde à la main : les mots prononcés par l'homme qui se tenait près de son frère, et qu'il avait parfaitement entendus, prirent alors tout leur sens : ils allaient vraisemblablement s'en prendre à lui pour contraindre le mathématicien à leur obéir au doigt et à l'œil. Et, dans le même temps, faire en sorte de lui instiller un tel sentiment de culpabilité qu'il n'oserait plus jamais aller à l'encontre des règles qu'ils édicteraient.
On passa la corde autour de son torse avant de la remonter sous les aisselles. En un rien de temps, il se trouva suspendu au plafond du camion, les pieds ne touchant plus terre : un gémissement de souffrance lui échappa alors qu'on le hissait, son épaule malmenée lui renvoyant de longues ondes douloureuses. L'un des hommes s'approcha à nouveau de lui et déboucla sa ceinture avant de déboutonner le haut de son pantalon.
La peur s'insinua en lui comme un serpent tandis que l'homme abaissait la fermeture éclair de sa braguette et descendait son pantalon jusqu'au dessous des genoux, forçant douloureusement sur ses chevilles garrottées. Il commençait à paniquer à l'idée de ce qui semblait se préparer et il tenta de se débattre, s'infligeant une souffrance qu'il savait pourtant inutile : quelles étaient ses chances de contrer ses agresseurs, garrotté comme il l'était, de surcroît suspendu sans aucun appui ?
Il ferma les yeux et son cerveau ne fut plus capable que d'émettre une litanie affolée : « Pas ça, oh ! mon Dieu ! pas ça ! »
Il ne savait pas, qu'à des kilomètres de là, la même prière envahissait les pensées de ceux qui assistaient à son calvaire.
Et puis il se rendit compte que l'homme s'était éloigné. Il rouvrit les yeux et il vit la cravache dans les mains du troisième comparse, resté jusque-là à la porte du camion. Il comprit, alors que le premier coup, porté avec violence, s'abattait sur le haut de ses cuisses, laissant une marque livide : sous le coup de la surprise autant que de la douleur, il ne put empêcher un cri de franchir ses lèvres. Puis il se rappela que Charlie regardait, de l'autre côté de la caméra et imagina ce qu'il pouvait ressentir à assister au spectacle de cette horreur : il devait au moins essayer de lui rendre l'épreuve un peu plus supportable, en maîtrisant sa propre souffrance.
Il se concentra donc au maximum pour tenter de ne pas laisser échapper ni gémissement, ni cri, témoignant de ce qu'il endurait, tandis que les coups continuaient de pleuvoir, finissant par ouvrir de profondes lacérations sur ses cuisses et ses genoux martyrisés. Cependant, la douleur eut raison de sa volonté et après les gémissements, des cris lui montèrent aux lèvres sur les derniers coups. Combien y en eut-il ? Il aurait été incapable de le dire, pas plus que le temps durant lequel dura la torture. Il avait l'impression qu'on le coupait en deux tellement la souffrance était atroce.
Au moment où il sentait qu'il ne pourrait pas en supporter plus, le calvaire cessa. L'un des hommes s'approcha de lui, remonta son pantalon sur ses jambes ensanglantées et d'un coup de couteau assuré, il trancha la corde qui le retenait au plafond. Il s'effondra, incapable de contrôler sa chute à cause de ses liens, mais aussi de la douleur qui lui coupait les jambes et l'aurait rendu incapable de se tenir debout, même s'il n'avait pas été entravé. Il poussa un nouveau cri en s'effondrant au sol, tout en se reprochant de n'être pas capable de se maîtriser plus.
Il se coucha en position fœtale et ne bougea plus, s'efforçant de chasser la souffrance au loin. Il ne s'aperçut pas que les hommes quittaient la cabine et que le camion redémarrait, trop occupé à tenter de gérer les ondes insoutenables qui remontaient de ses jambes lacérées. Avant de sombrer dans une demi-inconscience, il eut une pensée pour Charlie, plein de compassion à l'idée de ce que pouvait ressentir son petit frère à ce moment précis.
CHAPITRE 13
Calsci, bureau de Charlie
Don était bien loin de se rendre compte à quel point l'effroyable scène avait dévasté Charlie et son père qui avaient assisté, impuissants, à son calvaire. Ça n'avait pas duré plus de dix minutes et pourtant ils avaient l'impression que ça avait duré des heures : ils auraient aimé arrêter le temps, revenir en arrière et inverser les choses pour épargner cet homme qu'ils aimaient autant l'un que l'autre et ils ne pouvaient que le regarder, des larmes plein les yeux, être torturé.
Lorsqu'il avait vu les ravisseurs s'approcher de lui avec la corde au bout de laquelle il avait repéré le nœud coulant, Charlie avait senti son cœur bondir dans sa poitrine : ses supplications n'y feraient rien, Travers irait jusqu'au bout de son plan ; il l'avait compris en voyant le sourire sadique de son vis-à-vis tandis qu'il le forçait à s'installer derrière son bureau pour assister à ce qu'il appelait la punition. On passa la corde autour du cou de Don et Charlie entendit, dans son oreillette, un cri d'angoisse : il comprit qu'il s'agissait de son père qui, lui aussi, il s'en rendait compte maintenant, allait devoir regarder. La voix de David retentit soudain :
« Charlie, passe-le moi, tout de suite !
- Quoi ? »
Travers le regarda, intrigué.
« Que se passe-t-il professeur ?
- Passe-le moi Charlie !
- Mais comment ?
- A qui parlez-vous professeur ? soudain il comprit. Oh, j'y suis ! Le F.B.I. est bien au courant n'est-ce pas ? Et vous êtes en contact avec lui en direct. Une oreillette je présume...
- L'agent Sinclair veut vous parler. »
Au point où ils en étaient, il n'était plus temps de ruser ou de dissimuler la vérité.
- Qui est l'agent Sinclair, ou plutôt, plus important, où est-il ?
- Sur le parking de l'université, avec une équipe d'intervention.
- Et bien passez-le moi, ça peut-être intéressant. »
Charlie forma le numéro de David sur son portable et passa l'appareil à Travers qui le mit sur haut-parleur.
« Et bien agent Sinclair, qu'avez-vous de si important à me dire ?
- M. Travers, vous n'avez aucun intérêt à faire du mal à l'agent Eppes. Cela ne fera qu'aggraver votre cas.
- Excusez moi, agent Sinclair mais je me dois de me faire respecter non ? Si je laisse n'importe qui faire n'importe quoi, je n'y arriverai pas.
- Savez-vous à quoi vous vous exposez ?
- Je suis un homme d'affaires et j'ai l'habitude de m'exposer à beaucoup de choses. Maintenant, agent Sinclair, si vous n'avez rien de plus à me dire, je ne voudrais pas manquer le spectacle. Oh, et si vous pensez que venir m'arrêter y changera quelque chose, vous faites fausse route : cela ne pourra au contraire, que rendre la situation encore plus inconfortable pour votre collègue. »
Travers raccrocha, laissant les agents en proie à un mélange de fureur et d'appréhension conjugué à un sentiment d'impuissance terriblement frustrant. Ils ne purent que continuer à visionner les images tandis que Charlie, après un instant d'espoir, replongeait dans l'horreur.
*****
Il s'aperçut qu'on venait de passer la corde autour des aisselles de son frère qui fut ensuite hissé au plafond du local. Un gémissement de douleur lui échappa qui tordit le cœur du mathématicien.
« Je vous en prie... » souffla-t-il encore.
Mais il savait que c'était inutile : ces hommes prenaient autant de plaisir à torturer son frère qu'à le torturer, lui et tous ceux qui aimaient Don. Ils iraient jusqu'au bout pour leur démontrer qu'ils avaient tout intérêt à ne pas les contrarier. Lorsque l'homme descendit le pantalon sur les chevilles de son frère, il lui sembla que tout son sang se figeait à l'idée de ce qui allait se passer ensuite. Dans le véhicule du F.B.I., les agents, confrontés à toute sorte d'horreurs, retinrent leur respiration, ne voulant pas croire à ce qui leur semblait devoir arriver sous leurs yeux tandis qu'Alan fermait les yeux, en proie à une nausée dévastatrice.
Ce fut presque avec soulagement qu'ils assistèrent au premier coup de cravache. Charlie, de son côté, poussa une plainte tandis que le fouet s'abattait pour la première fois sur les cuisses de son frère, y laissant une longue traînée d'abord livide qui ne tarda pas à se transformer en boursouflure violacée. Il lui avait semblé ressentir le coup dans sa chair. Il ne pouvait pas savoir que, effondré sur sa chaise devant le moniteur du van, Alan ressentait exactement la même chose, que la même plainte lui avait échappé, se confondant avec le cri de Don. Les agents tentèrent vainement de l'éloigner de l'abominable spectacle, mais il lui semblait qu'il trahirait son fils s'il quittait les lieux et il resta jusqu'au bout, souffrant plus que si on l'avait lui-même frappé, sous l'œil impuissant des agents qui auraient tout donné pour sortir leur collègue des mains de ses tortionnaires et ne pouvaient que les regarder le supplicier sans pouvoir intervenir.
Charlie aurait voulu détourner ses yeux de l'effroyable réalité qu'ils enregistraient à travers l'écran. Le visage de son frère qui pâlissait encore, ses lèvres serrées qui ne purent s'empêcher de laisser passer des gémissements de douleur à partir du septième coup, ses jambes où la cravache laissait d'horribles marques qui s'ouvrirent bientôt sous les cinglements redoublés. Malgré tout le courage, toute la détermination qu'il lisait dans les yeux de son aîné, celui-ci ne put empêcher un cri de franchir le barrage de ses lèvres lorsque le douzième coup s'abattit, puis le treizième, le quatorzième et le quinzième.
Alors qu'il était au bord du malaise, le visage baigné de larmes, secoué de sanglots, Charlie s'aperçut que les coups avaient cessé. La « punition » venait de prendre fin. Après avoir remonté son pantalon, un homme coupa la corde qui maintenait son frère en hauteur et il vit Don s'abattre sur le sol froid où il resta allongé tandis qu'on rajustait son bâillon. La dernière image que vit Charlie, le cœur déchiré, fut son frère, couché en position fœtale, comme pour chasser la douleur qui devait le fouailler. Puis la connexion fut interrompue.
*****