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Série : Numb3rs
Création : 14.04.2009 à 17h47
Auteur : Cissy
Statut : Terminée
« Le tout premier épisode que j'ai écrit, il y a quelques mois. Il prend place juste après la fin de la saison 4. » Cissy
Cette fanfic compte déjà 67 paragraphes
Pour couper ce silence qui devenait pesant, Don demanda en s'efforçant de prendre un ton enjoué :
« Vous pourriez me rendre mes mains s'il vous plaît ? »
Son père et son frère s'aperçurent alors qu'ils serraient toujours ses mains au creux des leurs, comme pour former une chaîne qui le retiendrait dans ce monde. Ils se sourirent et le lâchèrent d'un même geste.
« J'ai soif. »
Alan s'empressa de verser de l'eau fraîche dans un verre et, passant un bras autour des épaules de son fils pour le soulever, il l'approcha de ses lèvres. Don but à longs traits et son visage se détendit.
« Merci, ça fait du bien.
- Comment vas-tu ?
- Un peu vaseux mais ça va aller. »
Il tenta de se redresser sur ses oreillers. Aussitôt Charlie s'empressa d'actionner le dispositif permettant de relever la tête du lit tandis que son père arrangeait les oreillers dans son dos pour l'installer plus confortablement. Il s'assirent alors sur le lit, de chaque côté de lui, ne se lassant pas de le regarder.
« Que s'est-il passé au juste ?
- Tu ne te souviens pas ?
- C'est un peu flou à vrai dire.
- On t'a enlevé et séquestré dans des conditions abominables.
- Je me rappelle qu'il faisait froid, en effet. Et j'étais attaché je crois.
- Pieds et poings liés dans un camion frigorifique ! C'est un miracle que tu sois encore en vie !
- En tout cas, ces salopards auront ce qu'ils méritent. »
Don fut presque choqué de l'intensité de la haine qu'il ressentit alors dans le ton de son frère. Charlie était si peu enclin à ce type de réaction ! Il s'aperçut que les yeux de son frère étaient pleins de larmes et imagina alors ce qu'il avait dû ressentir durant... quoi ? des heures ? des jours ? il ne parvenait pas à savoir combien de temps il était resté entre les mains de ses ravisseurs.
« Quel jour sommes-nous ?
- Jeudi.
- Jeudi, mais c'est impossible ! Ça fait une semaine ?
- Oui.
- Mais comment est-ce possible ?
- On ne t'a retrouvé qu'au bout de trois jours et tu allais très mal, la voix d'Alan trembla. Tu es resté deux jours complets dans le coma et tu n'as ouvert les yeux qu'hier.
- Tu nous as vraiment fait très peur, tu sais ! »
Oui il le savait, il n'avait qu'à jeter les yeux sur ces hommes qu'il aimait et qui le lui rendaient au centuple. Oh oui ! il pouvait sans peine imaginer le calvaire qui avait été le leur en se projetant à leur place : il savait ce que lui-même aurait ressenti si les rôles avaient été inversés.
« Je suis désolé.
- Désolé ? Mais tu n'as surtout pas à être désolé voyons !
- Donnie... tu n'as rien fait de mal, pas toi ! C'est plutôt à moi de te demander pardon.
Don regarda son frère, incrédule.
- Enfin, de quoi tu parles Charlie ? Tu n'es pour rien dans ce qui vient d'arriver.
- Je n'ai pas cessé de le lui répéter, intervint Alan.
- Mais bien sûr que si ! Vous pourrez dire ce que vous voudrez, les faits sont là. Tout d'abord, si je n'avais pas été le professeur Charles Eppes, personne n'aurait cherché à enlever mon frère pour me faire chanter !
- Ça tu n'en sais rien Charlie. Ç'aurait pu être pour autre chose mais...
- Et puis, je n'ai pas suivi les consignes des ravisseurs. Si je n'avais pas alerté le F.B.I., si je m'étais contenté d'obéir à leur ordres sans rien exiger, tu n'aurais pas été battu.
- Et je serais sans doute mort à l'heure qu'il est.
- Peut-être pas : ils auraient peut-être joué franc-jeu. C'est moi qui ai demandé à te parler, si je ne l'avais pas fait...
- Charlie, la voix de Don était lasse, tendue, ces gens ne m'auraient jamais relâché : je les avais vus. Crois-tu vraiment qu'ils auraient pris ce risque ? Et puis, s'ils avaient voulu m'épargner, ils m'auraient traité un peu mieux, tu ne crois pas ?
- Ton frère a raison Charlie : à l'heure qu'il est, si tu n'avais pas agi comme tu l'as fait, il nous aurait quitté.
La voix d'Alan trembla à cette évocation.
- Et toi aussi sans doute, ajouta Don. Je ne pense pas qu'ils auraient laissé le moindre témoin derrière eux.
Mais Charlie s'entêtait dans sa culpabilité.
- D'accord, peut-être que cette demande a permis de te retrouver...
- Pas peut-être Charlie. A coup sûr ! Quelle autre piste aviez-vous ?
- Mais j'ai mis tellement de temps à comprendre ce que tu voulais me dire ! Tu était prisonnier, blessé, retenu dans des conditions abominables, et tu as eu, malgré tout, cette présence d'esprit incroyable de me faire passer un message afin de m'aider à te retrouver. Et moi, il m'a fallu des heures pour comprendre ! Si j'avais été un peu plus vif, on aurait pu te libérer plus tôt, tu n'aurais pas eu à endurer encore des heures de ce calvaire !
- Etant donné le peu que j'ai pu te dire, je trouve que tu t'en es plutôt bien tiré compte tenu de l'état d'esprit dans lequel tu devais être à ce moment-là.
- Ça, on ne peut pas dire qu'il était dans les meilleures des conditions pour se concentrer sereinement sur la résolution de l'énigme ! opina Alan. Et je n'étais pas franchement en état de lui apporter une aide efficace, il faut le dire. Alors si quelqu'un est responsable...
- C'est absurde papa, s'insurgea Charlie. Tu sais très bien que tu as tout fait pour sortir Don de là ! C'est même toi qui m'a convaincu de collaborer avec le F.B.I. je te rappelle !
- Et à quel prix !
- Tu ne vas pas t'y mettre aussi papa ! s'alarma Don. Vous n'avez rien à vous reprocher, ni l'un ni l'autre. Ou alors, je devrais me sentir coupable aussi.
- Toi ? Mais de quoi grand Dieu ?
- Et bien, après tout, je suis censé être un professionnel et je ne me suis même pas rendu compte que j'étais suivi. Je me suis laissé embarquer comme un débutant !
- N'importe quoi ! se fâcha Charlie. Tu sais très bien que, s'il y en a un qui n'est responsable de rien dans cette horreur, c'est toi. Quant à moi...
- Maintenant ça suffit Charlie ! Tu vas m'écouter bien attentivement : tu n'es responsable de rien et tu as fait exactement ce que j'attendais de toi ! Je savais que tu étais le seul qui pouvais comprendre et déduire où j'étais retenu : personne d'autre ne l'aurait pu. Je savais que, s'il y avait une personne au monde capable de me sauver, c'était mon petit frère et je n'aurais confié ma vie à personne d'autre. J'ai confiance en toi Charlie, tu comprends... J'aurai toujours confiance en toi !
- Malgré tout ? Malgré mon accréditation et le reste ?
Don planta son regard dans celui de son frère et répéta en appuyant sur chaque mot :
- J'aurai toujours confiance en toi Charlie. Sauf, ajouta-t-il après un silence, pour ce qui concerne les résultats des matches ! »
Le sourire qu'il attendait fleurit enfin sur le visage de son frère et il se sentit soulagé d'avoir réussi à lui ôter ce poids de culpabilité qu'il aurait traîné le reste de sa vie et qui l'aurait empoisonné. Il jeta un coup d'œil à son père qui souriait aussi.
Qui fit le premier un mouvement, de Charlie ou d'Alan ? Peut-être eurent-ils le même élan en même temps. Quoi qu'il en soit, les trois hommes se retrouvèrent étroitement enlacés dans une étreinte où passaient tout ce que leur pudeur leur interdisait de se dire, tout l'amour qu'ils ressentaient les uns pour les autres et toute cette inquiétude qui les avait rongé durant cette semaine d'enfer.
« Ça suffit ! Don tentait de plaisanter. Les câlins, c'est bon pour les filles. Charlie, si tu ne me lâches pas, je t'en colle une !
- Encore faudrait-il que tu le puisses ! répliqua son frère, joyeux de voir que le sens de l'humour lui revenait : c'était le signe qu'il allait bien.
- Ah non ! Pas de dispute aujourd'hui où je vous punis tous les deux, c'est clair ? »
Alan rentrait à son tour dans le jeu. Les trois hommes échangèrent des regards où l'affection le disputait à la gratitude et au respect et leurs mains se joignirent en une ronde que rien ne semblait pouvoir jamais briser.
*****
L'arrivée du médecin interrompit ce moment d'émotion. Il demanda à la famille de sortir pendant qu'il faisait passer quelques tests à Don pour vérifier s'il avait retrouvé tous ses moyens. Alan et Charlie attendirent dans le couloir, mais, pour la première fois depuis une semaine, ils n'étaient pas inquiets. Tout indiquait que Don allait bien. C'est d'ailleurs ce que confirma le médecin en sortant : pas de séquelle apparente, la mémoire et l'élocution étaient parfaite. Bref, tout allait pour le mieux.
« Nous allons le garder en observation dans le service encore vingt-quatre heures et si son état continue à s'améliorer nous le transfèrerons en médecine générale dès demain.
- Et quand pourrons-nous le ramener chez nous ?
Le médecin sourit à cette question impatiente.
- Monsieur Eppes, votre fils a failli mourir alors quelques jours de plus ou de moins...
- Vous avez sans doute raison, mais j'ai tellement hâte de mettre toute cette horreur derrière nous !
- Je vous comprends. Mais n'oubliez pas que Don a été sérieusement secoué. A vrai dire, je ne donnais pas très cher de ses chances. Vous avez beaucoup de veine : il a survécu et ne présente apparemment aucune séquelle. Je peux vous dire que je n'y croyais pas.
- Pourtant vous ne l'avez jamais montré.
- Surtout pas ! Si la famille perd espoir, c'est le malade qui s'en ressent !
- Mais vous pouvez tout de même nous donner une fourchette, insista Charlie. Pensez-vous qu'il pourra rentrer dans deux jours ou dans dix jours ?
- Difficile à dire. Comme je viens de vous l'avouer, je ne croyais pas qu'il s'en sortirait aussi bien. Pour quelqu'un d'autre j'aurais dit au moins dix jours. Pour lui, allez savoir... Et puis, il faut avant tout que sa fièvre tombe. De toute façon, l'important c'est qu'il s'en sorte bien non ?
- Bien sûr. Pardonnez-nous notre insistance, mais vous comprenez, ce n'est que lorsqu'il sera enfin à la maison que nous serons sûrs que tout est bien fini.
- Je vous comprends, mais soyez un peu patients. »
Le médecin les quitta après leur avoir indiqué qu'ils pouvaient permettre à ses amis de venir rendre visite à Don, à la condition de ne pas être plus de deux à la fois dans la chambre et de ne pas s'attarder. Le malade restait encore faible et avait besoin de beaucoup de repos.
CHAPITRE 20
Hôpital, chambre de Don
Alan pénétra dans la chambre de son fils pour y rejoindre Charlie qui avait tenu à rester près de lui pour la nuit. Pourtant, Don, la veille au soir, leur avait assuré qu'il se sentait bien et leur avait demandé de rentrer se reposer, ajoutant qu'ils semblaient en avoir besoin. Ils avaient donc quitté la pièce mais, comme la veille, arrivés en bas, ils n'avaient pu se résoudre à le laisser seul. Cette fois-ci, c'était Charlie qui était remonté, profitant du sommeil de son frère pour se glisser à nouveau près de lui.
Durant la journée, tous ses amis étaient venus le voir. D'abord Colby et David puis Amita et Larry et quelques collègues du F.B.I. Alan et Charlie avaient veillé à ce que les visites ne soient pas trop proches les unes des autres et qu'elles restent brèves. Ils n'avaient fait une exception que pour Robin, échappée de son procès vers dix-sept heures, qui avait passé un long moment auprès de l'homme qu'elle aimait, simplement à le regarder en tenant sa main dans la sienne, soulagée de le trouver bien mieux qu'elle n'osait l'espérer.
Epuisé par ces visites, Don s'était endormi très tôt. Charlie confirma à son père qu'il avait bien dormi, sans cauchemar, bien que des quintes de toux l'aient parfois secoué.
Alan contempla longuement le visage de son fils. Une infirmière avait procédé à sa toilette et on l'avait rasé, ce qui semblait encore accentuer sa pâleur. Un regard au moniteur, lui indiqua que sa fièvre avait monté d'un degré. L'inquiétude lui mordit instantanément le cœur.
« Qu'en dit le médecin ?
- Qu'il faut laisser le temps aux antibiotiques de faire leur effet.
- Mais il n'est pas inquiet ?
- Je ne sais pas trop, tu connais sa maxime sur l'inquiétude des familles...
- C'est quoi cette maxime ?
Don venait de se réveiller et s'interposait dans la conversation.
- Rien d'important. Comment te sens-tu ce matin ?
- Ça va, mais son ton était si las que les deux hommes ne furent pas dupes.
- Tu n'en as pas vraiment l'air.
- Juste un peu de fatigue, mais ça va aller, ne vous inquiétez pas. »
Une violente quinte de toux le secoua et un gémissement de douleur lui échappa : la toux n'était pas ce qui était le plus compatible avec ses blessures ! Il s'efforçait pourtant de ne pas montrer combien c'était pénible, ne voulant pas rajouter à l'inquiétude qu'il percevait à nouveau chez son père et son frère. Mais ceux-ci n'étaient pas aveugles.
Le médecin ne tarda pas à arriver et son visage soucieux après l'auscultation leur serra leur cœur dans un étau : quelque chose n'allait pas, c'était évident. D'ailleurs, ils n'avaient pas besoin de médecin pour le voir : Don respirait plus difficilement, sa fièvre augmentait encore malgré les antipyrétiques et il s'agitait de nouveau dans son sommeil. Chacune des fibres de leur corps leur disait que, après ce soulagement de courte durée, le temps de l'angoisse était de nouveau venu. Le laissant à demi-endormi, ils quittèrent sa chambre sur les pas du médecin.
« Que se passe-t-il ? Qu'est-ce qu'il a ? attaqua Charlie, le seuil à peine franchi.
- On entend des râles crépitants à la base des deux poumons, commença le médecin.
- Qu'est-ce que ça veut dire ? s'inquiéta Alan.
- Votre fils a une pneumonie. Cela n'a d'ailleurs rien d'exceptionnel après ce qu'il a subi.
- D'accord, mais ça se soigne une pneumonie, non ?
- Bien sûr, mais il est déjà sous antibiotiques et il ne semble pas que son état s'améliore. La fièvre continue d'augmenter et il devient moins cohérent. De plus il réagit anormalement à la lumière. Je crains qu'il n'y ait un début d'encéphalite. Il nous faut découvrir rapidement la source de l'infection.
- Que comptez-vous faire ?
- Il faut identifier l'agent pathogène : nous allons devoir faire une série d'analyses pour rechercher quelle est la bactérie en cause.
- Quels types d'analyses ?
- Prise de sang et ponction lombaire.
- Une ponction lombaire ? Non ! s'interposa Charlie.
- Docteur, vous savez ce qu'il vient de traverser. Vous ne pourriez pas lui épargner cette épreuve supplémentaire ?
- Je suis désolé, c'est le seul moyen d'adapter exactement le traitement à sa pathologie. Et puis la technique de la ponction lombaire a énormément évolué. Ce n'est plus l'examen horriblement douloureux que c'était. De nos jours, elle est pratiquement indolore si on sait s'y prendre et que le patient reste tranquille ensuite. Vous qui êtes un scientifique vous devriez le savoir, dit-il à Charlie d'un ton quelque peu chargé de reproches.
- Justement. En tant que scientifique je sais aussi que rien n'est jamais certain et... »
Ils furent interrompus par l'infirmière qui était restée auprès de Don et qui surgissait, affolée :
« Docteur, vite ! Il convulse ! »
Ils se précipitèrent dans la chambre. Horrifiés, Alan et Charlie, impuissants, virent Don tressauter sur son lit, les yeux révulsés, le corps tendu comme un arc, tandis que s'empressaient autour de lui le médecin et plusieurs infirmières. Des ordres fusaient qu'ils entendaient comme dans un brouillard, des mots qu'ils n'identifiaient pas. Une seringue s'enfonça dans le bras de Don et, petit à petit, les spasmes se calmèrent. Il retomba sur sa couche, calmé. Le médecin croisa le regard d'Alan :
« Il me faut votre accord pour la ponction lombaire monsieur Eppes, ça ne peut plus attendre !
- D'accord, mais je veux rester près de lui.
- Si vous y tenez... »
*****
Il leur fallut très peu de temps pour préparer Don à l'examen. Il avait repris conscience et s'inquiétait de ce qui était arrivé. En quelques mots Alan le mit au courant et l'informa de ce qu'on allait entreprendre. Don sentit dans sa voix toute la détresse qu'éprouvait son père à l'idée de cette manipulation, qu'il allait devoir subir, craignant qu'elle ne le fasse souffrir, malgré les assertions du médecin.
« Ça va aller papa, tu verras, j'en ai vu d'autres. »
Alan sourit à ce fils si courageux qui cachait trop souvent ses peurs et ses souffrances pour ne pas leur faire de mal. C'était typique de Don. Déjà petit, il avait cette propension à ne jamais se plaindre ou à minimiser son mal pour ne pas que ses parents s'inquiètent pour lui. Il se souvenait de cette fois, alors qu'il n'avait pas douze ans, où il s'était brisé le poignet lors d'un entraînement de base-ball. Il avait fallu plus de vingt-quatre heures pour qu'ils s'aperçoivent de la gravité de son état. Il n'avait rien dit, se contentant d'affirmer que ça allait. Heureusement Margaret n'avait pas été dupe longtemps : le teint pâle et le manque d'appétit de son fils, qui d'habitude dévorait comme un ogre, l'avait alertée et elle l'avait emmené aux urgences. Mais Margaret n'était plus là pour déceler la souffrance de son fils et il n'était pas sûr d'être aussi doué qu'elle à ce petit jeu.
Il s'aperçut que, durant le temps où ses pensées avaient dérivé, on avait fini de préparer l'examen. Charlie avait été refoulé à l'extérieur. On roula Don sur le côté, le menton sur la poitrine et les genoux relevés, et son père s'empara aussitôt de sa main tandis que l'infirmière ouvrait sa chemise d'hôpital pour dénuder son dos. Le médecin étala largement l'antiseptique et saisit une seringue d'anesthésique. Alan sentit la main de son fils frémir dans la sienne tandis qu'on lui injectait le produit, mais son garçon lui souriait en même temps, comme pour le rassurer. C'était un comble : c'était lui qui aurait dû le rassurer et l'encourager !
« Vous allez ressentir un pincement. Surtout ne bougez pas ! »
La voix du médecin lui parvenait à travers le masque qu'il avait passé. Alan détourna les yeux pour ne pas voir, l'immense aiguille qu'on allait enfoncer dans le dos de son enfant, et se contraignit à ne fixer que le visage de celui-ci, en essayant de sourire. Le résultat ne fut qu'un piteux rictus tandis que sa main droite allait essuyer le front, couvert de sueur, de Don. Il sentit sa main se contracter alors que l'aiguille pénétrait sa chair et il la lui serra en retour pour le réconforter.
« Tout va bien, mon ange, c'est presque fini. »
Le visage de Don était pâle et sa respiration saccadée. A un moment donné, il serra la main de son père presque douloureusement et Alan eut l'impression fugace qu'il réprimait réprimer un cri. Il se sentait tellement impuissant à aider son enfant, et il s'en voulait, même si sa raison lui disait qu'il n'y pouvait rien.
Le médecin dit :
« C'est bon, je viens de prélever le liquide. Je vais retirer l'aiguille. Voilà, c'est terminé. Reposez-vous maintenant. Essayez de remuer le moins possible durant les deux heures à venir. Essayez de dormir. »
On avait retourné Don sur le dos, délicatement, après avoir rajusté sa chemise. Il gardait les yeux clos, paraissant trop épuisé pour pouvoir les ouvrir, mais sa main continuait d'étreindre celle de son père, comme s'il y cherchait l'apaisement.
« Il va bien ? Tout s'est bien passé ? »
La voix inquiète de Charlie tira Alan de ses pensées : il n'avait même pas vu qu'il était de nouveau entré dans la pièce lorsque médecins et infirmières l'avaient quittée.
« Ça s'est bien passé oui.
- Il n'a pas souffert ?
- En tout cas, il ne s'est pas plaint.
- Ce qui ne veut rien dire chez lui, malheureusement. Quand est-ce qu'ils auront les résultats ?
- Il faut compter deux à trois heures d'après le médecin.
- Bon. Après un silence, il reprit en contemplant le visage de son frère qui semblait s'être assoupi. Je ne l'avais jamais vu comme ça, tu vois. Ça change tellement de choses.
- Comment ça ?
- Et bien, Don a toujours été mon grand frère. Il m'est toujours apparu solide, sachant où il allait, maître de ses décisions et si fort ! J'avais l'impression d'être protégé auprès de lui, que rien ne pourrait jamais m'arriver parce que rien ne pouvait lui arriver à lui. Et aujourd'hui, il me paraît si faible, si vulnérable ; j'ai l'impression que c'est à moi de le protéger : j'ai envie de le prendre dans mes bras et de le bercer comme un enfant.
- Il vaudrait mieux pour toi que tu n'essaies pas ça Charlie !
La voix lasse de Don les fit sursauter en même temps qu'un sourire se dessinait sur leurs visages. Décidément, il ne changerait pas !
- Donnie, tu te sens bien ?
- J'ai connu mieux, mais ça va aller. Et puis cesse de m'appeler Donnie OK ?
- Comme tu veux... Donnie ! »
Un pâle sourire vint détendre les lèvres crispées de Don. Une nouvelle quinte de toux le secoua, violente et douloureuse. Charlie et Alan le maintinrent assis le temps qu'elle passe puis le rallongèrent avec infiniment de douceur. Epuisé, il s'endormit d'un sommeil agité, et ils reprirent leur place de chaque côté de son lit pour veiller sur son repos. Ils avaient l'impression d'avoir fait ça de toute éternité et que ça ne s'arrêterait plus.
CHAPITRE 21
Hôpital, chambre de Don
Alan lisait tranquillement dans la chambre inondée de soleil. De temps à autre, il jetait un coup d'œil sur son fils, tranquillement endormi, presque par réflexe, pour se rassurer aussi. Don était calme, la fièvre était retombée et on l'avait transféré dans cette chambre de médecine générale deux jours avant, tout danger semblant cette fois définitivement écarté. Alan avait du mal à réaliser qu'une nouvelle semaine venait de passer depuis le réveil et les premiers mots de son fils.
Les analyses effectuées avaient permis de mettre en évidence deux types de bactéries distincts attaquant les poumons et migrant dans tous le système, séquelles vraisemblables des heures passées dans l'air conditionné d'un véhicule à la propreté douteuse : c'était terriblement dangereux.
Ils avaient de nouveau vécu trente heures d'angoisse à voir Don décliner petit à petit. L'impression atroce de revoir le film à rebours. Il avait d'abord fallu lui remettre un masque à oxygène pour tenter de remonter sa saturation qui chutait. Mais les poumons ne parvenaient plus à remplir leur office et les médecins avaient dû se résoudre à recourir de nouveau à l'intubation. C'était horrible d'être là à le regarder respirer au travers de cette machine : il était conscient et luttait de toutes ses forces pour reprendre le contrôle de son corps. Douze longues heures d'inquiétude s'étaient étirées durant lesquelles Charlie et lui avaient repris leur veille vigilante et pleine de sollicitude.
La saturation étant redevenue correcte, le médecin avait extirpé le long tube de la gorge de Don. Il avait tout de même dû garder le masque à oxygène plusieurs heures encore avant que sa fonction respiratoire ne redevienne normale. Vingt-quatre heures après, rassuré, le chef de la réanimation signait le transfert du malade dans un autre service. L'épreuve semblait enfin toucher à sa fin.
Mais la lutte avait été féroce et elle avait laissé des traces : le visage de son garçon était pâle et émacié, il avait perdu beaucoup de poids et restait terriblement fatigué. Cependant les médecins disaient que tout rentrait dans l'ordre, tranquillement.
Don dormait beaucoup encore, cela paraissait normal : il devait avant tout reprendre des forces. Pourtant, le matin même, il avait commencé à se plaindre de devoir rester allongé et Charlie et Alan avaient eu un regard presque triomphant : s'il commençait à vouloir bouger, c'est qu'effectivement il allait vraiment mieux. Mais ni l'un ni l'autre, malgré les demandes réitérées de Don, n'acceptait de le laisser seul, ne serait-ce qu'un instant. L'un des deux était toujours à ses côtés, y compris la nuit et rien ne pouvait les convaincre d'abandonner cette surveillance alternée : ils avaient eu beaucoup trop peur et n'étaient pas prêts encore à baisser leur garde.
Pour le moment, Alan était seul. Charlie était parti déjeuner avec Amita et Larry et reprendre un peu contact avec l'université : après quinze jours, il commençait à se faire temps qu'il revienne un peu à ce que, deux semaines auparavant, il aurait qualifié d'essentiel et qui maintenant lui paraissait secondaire, au sens propre du terme. Il n'allait sans doute pas tarder.
Don avait mangé un peu mieux que la veille mais son appétit restait léger : d'un autre côté, on ne pouvait pas dire que la nourriture de l'hôpital était faite pour le stimuler ! Alan avait hâte qu'on lui permette de le reprendre chez lui, afin de lui cuisiner de bons petits plats qui le remettraient très vite sur pieds. Il lui semblait que ce moment béni ne viendrait jamais, tout en notant les améliorations qui, jour après jour, permettait d'espérer qu'il arriverait bientôt.
Le matin on avait enfin débranché le moniteur de constantes vitales et retiré le tube nasal qui maintenait son oxygène au niveau optimum nécessité par son état, qui lui-même avait remplacé le masque : Don retrouvait encore un peu plus de liberté. Il ne lui restait plus qu'une perfusion qui lui apportaient les vitamines et nutriments qui lui manquaient, faute d'une alimentation correcte, ainsi que les antibiotiques destinés à éradiquer les dernières souches de bactéries encore potentiellement viables.
Et sa demande de se lever, même si elle semblait un peu prématurée, était pleine d'encouragement. Connaissant son garçon, Alan savait qu'entre l'envie et la réalisation, il ne se passerait pas plus de vingt-quatre heures, que les médecins soient ou non d'accord. Mais il savait aussi que, compte tenu de ce tempérament, c'était à lui de veiller à ce que son fils n'en fasse pas trop, et surtout pas trop vite.
*****
Ses pensées furent interrompues par un mouvement venu du lit : Don se réveillait de sa sieste. Ses yeux se fixèrent aussitôt sur son père.
« Oh non ! Ne me dis pas que tu es resté là tout le temps ! Combien de temps est-ce que j'ai dormi ?
- Un peu plus de deux heures, mon ange.
- Pourquoi n'en as-tu pas profité pour aller prendre l'air ? Si tu te voyais ! Tu es plus pâle qu'un cachet d'aspirine.
- Tu peux parler toi ! On voit qu'il y a longtemps que tu ne t'es pas regardé dans un miroir ! renvoya son père du tac au tac.
- Papa, je vais bien maintenant. Il est inutile que toi et Charlie continuiez à me veiller comme un trésor.
- Sauf que tu es bien un trésor, tu es notre trésor mon ange et ça, quoi que tu dises ou fasses, tu n'y pourras rien changer. Don était gêné, il n'avait jamais été à l'aise avec l'expression des sentiments. Il choisit la dérision comme échappatoire.
- Papa ?
- Quoi ?
- Rassure-moi : tu n'as pas l'intention de m'appeler mon ange devant mes collègues, n'est-ce pas ? Sinon, bonjour les vannes !
- Pourquoi pas ? Moi je trouve que ça ferait moins sévère sur ta carte : agent spécial Mon ange Eppes. Il faudrait que j'en parle à ton patron.
- Alors là, oublie tout de suite ! Alan lui sourit avec infiniment de tendresse.
- Non, rassure-toi Donnie, cette habitude va sans doute disparaître en même temps que le souvenir de tout ça. »
Mais Alan savait très bien que le souvenir de ce qui s'était passé le hanterait jusqu'à sa mort et que jamais plus il ne pourrait retrouver la tranquillité d'esprit, même relative, qu'il avait fini par se forger vis-à-vis des dangers encourus par son aîné. Don ne fut pas dupe.
« Tu sais, finalement, c'est plutôt sympa que quelqu'un te traite d'ange de temps à autre. Dans mon boulot, on aurait plutôt tendance à me voir comme un démon.
- Je crains que tu ne sois ni l'un ni l'autre.
- Et je suis quoi alors ?
- Juste mon fils, mon fils que j'aime et que j'ai failli perdre. Alors ne me demande pas de ne pas m'inquiéter pour toi et de reprendre ma vie, comme si de rien n'était, tout de suite. Pour le moment je ne le pourrai pas.
- D'accord papa, je comprends. »
Il y eut un long silence entre les deux hommes. Alan semblait vouloir dire quelque chose qu'il ne parvenait pas à formuler. Comme une crainte qui le tarauderait mais dont il ne savait pas comment faire part à son fils. Puis il se décida :
« Je te demande pardon Don. Les yeux de son fils s'arrondirent de stupeur.
- Pardon pour quoi enfin ? Ne me dis pas que, toi aussi, tu culpabilises encore de ce qui s'est passé ? Charlie y suffit !
- Pas de ce qui s'est passé directement non. Mais je ne peux m'empêcher de me dire que, si j'avais fait les choses autrement, on n'en serait pas arrivé là.
- Tu délires !
- Non, si au lieu d'aller me coucher j'étais resté avec Charlie et toi, j'aurais pu empêcher la dispute ou tout au moins, t'empêcher de partir et...
- Arrête ça tout de suite papa ! Tu sais très bien que c'est stupide. Premièrement, as-tu déjà réussi à nous empêcher de nous disputer Charlie et moi ?
- Pas vraiment, c'est sûr. Même en vous menaçant d'une punition, lorsque vous étiez remontés l'un contre l'autre, il n'y avait pas grand-chose capable de vous calmer. A part votre mère, et encore....
- Tu vois bien. Deuxièmement, crois-tu vraiment que tu aurais pu m'empêcher de partir si j'étais décidé à le faire ? J'aimerais bien savoir comment tu aurais pu t'y prendre.
- Je ne sais pas, en te passant tes propres menottes peut-être !
- Ah ça merci ! d'autres s'en sont chargés !
Don se mordit la lèvre, conscient de la maladresse de ses propos mais, son père ne releva pas, se trouvant lui-même bien maladroit de s'être engagé sur ce terrain. Il enchaîna :
- D'accord, tu es une tête de mule, inutile de t'en vanter !
- Et, troisièmement, même si j'étais resté, tu peux être sûr que toute la bande m'aurait cueilli à mon départ le matin. Alors cesse de te laisser emporter par des hypothèses spécieuses !
- Spécieuses hein ?
- Spécieuses, oui !
- J'ignorais qu'on avait du vocabulaire au F.B.I. !
- La ferme ! »
Mais après ce moment de détente, Alan reprit son sérieux. Il avait enfin le courage d'aller au fond des choses, de ce qui le tourmentait depuis bien des années déjà et il savait qu'il ne devait pas laisser passer ce moment sous peine de ne jamais le voir revenir. Don attendait, suffisamment intuitif pour sentir que son père n'avait pas dit tout ce qu'il avait sur le cœur.
« En fait, ce n'est pas vraiment de ça que je me sens coupable. Non, tu vois, je me dis que si j'avais fait l'effort de t'envoyer à l'université de Fresno, on n'en serait peut-être pas arrivés là. Don le regarda, incrédule :
- Tu es sérieux là ?
- Je n'ai jamais été plus sérieux. Si j'avais été un père à la hauteur, je me serais arrangé pour que tu puisses entrer dans cette université ; tu aurais intégré l'équipe des Pioneers et ça aurait sans doute tout changé.
- Comment ça ?
- Et bien, tu serais vraisemblablement professionnel de base-ball aujourd'hui plutôt qu'agent au F.B.I. et... »
CHAPITRE 22
Hôpital, chambre de Don - Flash-back
Don ne l'écoutait plus. L'aveu de son père venait de le renvoyer dix-neuf ans en arrière, alors qu'il venait de recevoir son diplôme de fin d'études. Il se souvenait d'avoir été accepté dans cette université dont l'équipe de base-ball était renommée : il en rêvait ! Mais les rêves ne sont pas faits pour être vécus. Lorsqu'il avait annoncé la nouvelle à ses parents, il s'était aperçu que, malgré leur fierté, ceux-ci paraissait soucieux. L'inscription n'était assortie que d'une bourse très modeste et les frais de scolarités restaient particulièrement élevés.
Or, dans le même temps, Charlie, lui, bien qu'âgé seulement de treize ans, avait été admis à Princeton, certes avec une bourse quasi-complète, mais, compte tenu des dépenses engendrées par cette orientation, d'autant plus que Margaret l'accompagnant, elle devait abandonner son emploi, ils ne pouvaient pas faire face à ces deux engagements simultanément. Aucun des deux n'avaient eu le courage de le dire à Don ; peut-être espéraient-ils confusément un miracle, mais leur air préoccupé lui avait mis la puce à l'oreille : la fameuse intuition qui faisait de lui un excellent agent était déjà perceptible chez l'adolescent de presque dix-huit ans qu'il était alors. Semblant quitter la pièce, il avait écouté la conversation qui avait suivi son annonce.
« Il faut lui dire que c'est impossible, commença Alan.
- Non, ce serait un crève-cœur pour lui ! C'est son rêve !
- Et c'est celui de Charlie d'aller à Princeton ! Alors quoi ? C'est à lui qu'on doit dire non ?
- Bien sûr que non ! Charlie a un avenir magnifique devant lui et il passe par Princeton. Comment pourrions-nous le lui refuser ?
- Margaret, nous n'y arriverons pas. Si seulement la bourse proposée à Don était un peu plus conséquente, mais là...
Son ton était découragé.
- Je connais Don, il travaillera.
- Et s'il travaille comme il devra le faire pour payer ses études, étant donné le peu de soutien financier qu'il recevra de nous, ce sont soit ses études, soit le base-ball qui en souffriront, voire les deux !
- Ce n'est pas juste Alan, ce n'est pas juste pour lui !
- Je sais Margaret.
- Non, tu ne sais pas ! On n'a pas à lui demander de se sacrifier ! Tu ne crois pas qu'on l'a déjà assez pénalisé comme ça à toujours nous occuper de son frère ? Et lui n'a jamais rien exigé, ne nous a jamais rien reproché. Ce sont nos enfants ! C'est à nous de faire des sacrifices pour eux. Il serait injuste de demander à Don de faire une croix sur son rêve au bénéfice de son frère : ce n'est pas son rôle ! C'est le nôtre ! Elle en pleurait de frustration et de culpabilité.
- Ne te mets pas dans des états pareils. Ecoute, je vais y réfléchir : peut-être qu'il y a un moyen. On pourrait hypothéquer la maison par exemple, je pourrais prendre un second emploi.
- Et moi je trouverai bien quelque chose à faire à Princeton pendant que Charlie sera en cours. Je suis sûr que là-bas aussi une assistante légale est utile ! On peut y arriver Alan, on doit y arriver !
- Tu as raison, on va tout faire pour y arriver. »
Mais le ton de son père était si découragé, si triste que Don comprit que c'était mission impossible. Ses parents ne pourraient pas payer à la fois sa scolarité et celle de Charlie. « Et alors, se dit-il, après tout, pourquoi est-ce que ce serait à moi de lui laisser la place ? » Mais il savait très bien pourquoi : parce que son petit frère, pour pénible qu'il soit, était un vrai génie, destiné à de grandes choses et qu'il devait avoir la chance de passer par les meilleures écoles. Alors que lui, était-il destiné à devenir un grand joueur de base-ball ? Après tout, aucune université ne s'était bousculée pour l'engager, l'incitant à rejoindre leur équipe en lui octroyant une bourse suffisante. « Non et non ! Il n'a qu'à se débrouiller lui aussi, pourquoi ce serait toujours tout pour lui et rien pour moi ? »
Là encore, Don savait très bien que son raisonnement ne tenait pas : comment, étant donné son jeune âge, son frère serait-il en mesure de se « débrouiller » ? Et puis, vu le niveau de ses études, il n'aurait sûrement pas beaucoup de temps libre : devait-il le passer à remplir un emploi ingrat et mal payé où il serait en butte aux tracasseries de gens bien moins brillants que lui et d'autant plus envieux ? Il était sorti sans bruit : il devait réfléchir, penser à tout ça. Ses pas l'avaient tout naturellement portés vers le terrain de base-ball où s'entraînait une équipe de tout jeunes enfants. Il sourit en se souvenant qu'il avait été un jour de ceux-là : combien d'entre eux avaient les mêmes rêves, les mêmes espoirs ? Et combien d'entre eux devraient y renoncer ? ajouta-t-il avec une grimace.
Un homme s'approchait de lui qu'il regarda avec attention : il portait un blouson au revers duquel était cousu l'écusson des Stockton Rangers. Il connaissait cette équipe de seconde division, plutôt bonne au demeurant, qu'il avait vu jouer à plusieurs reprises durant ces années. L'homme avait visiblement l'intention de l'aborder et il attendit :
« Vous êtes bien Donald Eppes ?
- Don Eppes, oui, dit-il, corrigeant machinalement ce prénom qu'il n'appréciait guère.
- Je suis Kyle Harris, l'entraîneur des Stockton Rangers.
Don se souvint alors d'avoir effectivement remarqué cet homme trapu, d'une quarantaine d'années, sur le bord du terrain lors des derniers matches auxquels il avait assisté.
- Oui, je vous remets. Votre équipe a bien tourné cette année.
- Oui, plutôt bien. Mais le titre nous a échappé parce qu'il nous manquait une bonne deuxième base. Nous avons vraiment besoin d'un joueur polyvalent si nous voulons avoir des chances l'an prochain.
- Alors vous devez en recruter un, ça doit bien se trouver non ?
- Ça se trouve, effectivement. C'est d'ailleurs pourquoi je suis ici.
- Ah oui ? Vous pensez avoir trouvé quelqu'un dans l'équipe de la fac ?
- Non, dans celle du lycée.
- Du lycée ? Vous voulez dire, notre équipe ?
- En effet, juste le joueur que je recherche : rapide, précis, analysant rapidement les situations et sachant s'y adapter très vite ; il serait idéal pour nous.
L'esprit de Don fonctionnait à toute allure, repassant un à un chaque membre de son équipe.
- Et je peux savoir de qui il s'agit ? Si ce n'est pas indiscret bien sûr.
- C'est de vous qu'il s'agit Don : vous permettez que je vous appelle Don, n'est-ce pas ?
- Bien sûr, répondit-il, l'esprit en déroute. »
Il était à mille lieux d'imaginer qu'un entraîneur pouvait venir le voir, lui, Don Eppes, avec l'idée de l'engager dans une équipe professionnelle. Non, il se méprenait sans doute.
*****
Et pourtant non : Kyle Harris lui proposait en effet de rejoindre l'équipe des Stockton Rangers. En tant que professionnel, il toucherait un salaire qui lui permettrait de financer ses études à l'université de Californie. Quelque part Don savait que c'était inespéré et pourtant il hésitait : il avait souvent rêvé de jouer professionnel, mais ses rêves le plaçaient toujours en première division, pas en seconde. Jouer à ce niveau ne risquait-il pas de lui interdire à jamais d'accéder à la division supérieure ? Le jeu professionnel comportait des risques de blessures, le jeu universitaire aussi conclut-il honnêtement, à ce point de son raisonnement. D'un autre côté, ses études payées...
« Je sais ce que vous pensez, déclara Kyle Harris lorsque Don lui fit part de ses doutes dans la mesure où il était accepté à Fresno. Mais réfléchissez-y. Si vous intégrez les Pioneers, vous jouerez au niveau universitaire : c'est vrai que c'est là que la plupart des recruteurs de première division font leur marché. Mais croyez-moi, ils surveillent aussi la seconde division et ne se gênent pas pour nous piquer nos meilleurs joueurs. A vous de les convaincre. Par ailleurs, quel est le montant de la bourse qu'on vous offre ? vingt, trente pour cent du montant total de vos études ? Moins peut-être ? Vos parents pourront payer la différence ?
- Je ne pense pas.
Don n'en revenait pas d'être en train d'avouer cela à cet homme qu'il ne connaissait pas.
- Donc vous devrez vous trouver un travail. Vous imaginez ce que ce sera ? Les cours, le base-ball et le travail en plus. Vous ne pourrez pas tout mener de front, tôt ou tard vous devrez faire un choix entre les cours et le base-ball. Ou bien, la fatigue aidant, vous vous blesserez sérieusement et compromettrez à jamais vos chances. Alors je sais que ce n'est sans doute pas votre premier choix mais réfléchissez bien : si vous rejoignez l'équipe, vous jouerez tout autant au base-ball, à la différence près que vous n'aurez pas à occuper un autre emploi puisque ce sera justement le base-ball votre emploi. Vous joindrez ainsi l'utile à l'agréable, si je puis me permettre, car vous vous doutez bien que le niveau d'entraînement sera autrement plus exigeant que celui que vous connaissez actuellement. Mais je crois en vous. J'aimerais que vous me permettiez d'en parler avec vos parents. »
Don avait quitté l'entraîneur en lui demandant à réfléchir. Et il était rentré chez lui en tournant et retournant tous les arguments pour et contre dans sa tête. Pourtant, il savait déjà que c'était la réponse à son tourment : l'entraîneur avait raison : jouer professionnel en seconde division ne l'empêcherait pas d'accéder à la première s'il se montrait à la hauteur. Et il pourrait délivrer ses parents de toute contrainte financière à son égard : le salaire proposé couvrait intégralement ses frais de scolarité et d'hébergement.
Arrivé chez lui, il annonça à ses parents la proposition faite par l'entraîneur et sa décision d'y répondre favorablement. Si Alan, soulagé, se contenta de le féliciter chaleureusement, ne voulant pas savoir si la décision de son fils reflétait son choix réel, Margaret fut plus réticente. Elle attira son fils à part et eut une longue discussion avec lui pour s'assurer qu'il ne regretterait pas ce choix. Il sut la convaincre que c'était ce qu'il voulait et qu'il était totalement emballé par l'idée de jouer professionnel dès la saison suivante. Elle n'insista pas et Charlie, à qui on annonça la nouvelle au repas du soir, poussa des cris de joie et se montra particulièrement fier de pouvoir annoncer que son grand frère jouait était un joueur de base-ball professionnel. Ses parents avaient cependant tenu à rencontrer l'entraîneur avant de donner leur accord. Celui-ci avait su les convaincre du sérieux de sa proposition, et surtout du fait que leur fils serait en sécurité dans son équipe. C'était ce qui comptait avant tout pour eux. C'est ainsi qu'il avait rejoint l'équipe, dès la fin de l'été.
Et la vie avait suivi son cours entre base-ball et études jusqu'au jour où Don s'était rendu compte, à tort ou à raison, qu'il ne parviendrait jamais en première division. Il s'était alors engagé au F.B.I alors qu'il n'avait pas tout à fait vingt-trois ans et il ne regrettait rien.
*****
Mais pour Alan, qui avait cheminé sur la même route en pensée, les choses étaient différentes. A de nombreuses reprises, il s'était demandé s'il n'aurait pas dû, ce soir-là, approfondir un peu les motivations de son fils aîné. Il aurait sans doute dû l'inciter à choisir le base-ball universitaire et à s'inscrire à Fresno. Cette pensée lui était déjà venu quinze ans auparavant, ce jour de juin où était arrivée chez eux une lettre à l'en-tête du F.B.I adressée à Don. Cela avait provoqué un vent de panique : qu'est-ce que le bureau, dont Alan gardait un si mauvais souvenir de ses années de militantisme pacifiste, pouvait bien vouloir au garçon ? Qu'avait-il pu commettre pour attirer l'attention de ce qu'il était convenu de considérer comme la meilleure police du pays ?
Ayant ouvert la lettre, Don leur avait alors annoncé tout de go qu'il avait passé le concours d'entrée au F.B.I deux semaines auparavant, les entretiens un peu après et que la missive lui apprenait qu'on l'attendait une semaine plus tard à l'académie de Quantico pour y faire son stage de formation.
La stupeur avait alors cloué ses parents sur place tandis que Charlie le regardait avec des yeux grands comme des soucoupes : son frère au F.B.I ? C'était géant ! Alan, quant à lui, ne put s'empêcher de penser qu'il avait raté quelque chose avec son garçon : il n'avait pas réussi à lui inculquer la notion qu'on ne choisissait pas une voie pour plaire ou déplaire à quelqu'un, mais parce qu'elle nous tentait. Et il n'avait pas compris à ce moment-là que c'était la voie qui plaisait à son fils, que celui-ci avait trouvé son but et non qu'il cherchait à s'affirmer face à ses parents et surtout face à ce petit frère à la hauteur duquel il ne parviendrait jamais à se hisser quoi qu'il fasse. C'est alors que, pour la première fois, il avait eu l'impression que, s'il n'avait pas si facilement accepté que Don s'engage dans les Stockton Rangers, ils n'en seraient pas là. C'était ce sentiment qu'il tentait à nouveau d'exprimer aujourd'hui.
Fin du flash-back - Hôpital, chambre de Don
« Arrête papa ! Tu dérailles. D'abord, qui te dit que j'aurais accédé à la première division ? Ce n'était pas gagné tu sais !
- Mais j'ai l'impression de ne pas t'avoir permis de saisir ta chance.
- Papa ! J'avais fait mon choix tu comprends. Rien ne m'y obligeait !
- Sauf ce que tu nous avais entendu dire, ta mère et moi !
- Tu le savais ?
- Que tu avais écouté ? Non, tu viens de me le confirmer. Mais ta mère s'en doutait : ce soir-là, après que tu nous aies eu annoncé ta décision, elle me l'a dit.
- Comment ?
- Elle l'avait compris d'après votre conversation, lorsqu'elle avait tenté de s'assurer que ton choix était vraiment ce que tu désirais.
- Mais c'était ce que je désirais papa, vraiment ! Et je n'ai jamais regretté ce choix, je t'assure !
- Mais si tu étais allé à l'université, tu ne serais peut-être pas entré au F.B.I et tout ça ne se serait pas produit.
- Sauf que tu oublies une chose essentielle.
- Laquelle ?
- Mon travail au F.B.I. n'a rien à voir avec mon enlèvement ! Mes ravisseurs voulaient faire pression sur Charlie et ils m'auraient cravaté même si j'avais été professionnel de base-ball, sauf que, dans ce cas, ajouta-t-il avec un sourire, ils auraient pu avoir fort à faire avec les bookmakers ! »
Alan lui rendit son sourire, soudain soulagé d'un grand poids, s'apercevant que tous ces faux remords qu'il ressassait n'étaient que l'expression de l'intense terreur qu'il avait vécu ces jours derniers.
« D'accord, j'ai tout faux, on n'en parle plus ! dit-il en s'approchant de son fils pour déposer un rapide baiser sur ses cheveux.
- Tu as fini de m'embrasser comme ça ! protesta Don pour dissiper l'émotion qui les envahissait. On croirait une fille !
- Je te prie de rester correct avec ton père. Une fille ! Non mais ! râla Alan sans pouvoir s'empêcher d'ébouriffer les cheveux qui, décidément, avaient beaucoup poussé ces deux dernières semaines.
- Mais tu sais, continua Don sur le ton de la plaisanterie. Si vraiment tu as des remords de ne m'avoir pas payé d'études, il y a un bon moyen de t'en débarrasser.
- Ah oui ? Et comment ça, mon ange ? Alan avait appuyé sciemment sur le surnom, souriant à la grimace qu'il attendait sur le visage de Don.
- Fais-moi un chèque du montant de ce que tu aurais déboursé à l'époque. Ça me dépannerait bien.
- C'est ça ! Rêve ! C'est plutôt toi qui devrais me payer pour t'avoir donné la chance de devenir un excellent flic.
- Un excellent flic hein ? Rien que ça ?
- Quoi ? Tu préfèrerais que je dise minable ?
- Non, tout compte fait, je préfère excellent. »
Les deux hommes éclatèrent de rire de l'absurdité de ce dialogue : ils en avaient tellement besoin. Dans ce rire, disparaissait les derniers vestiges de souffrance, de peur, de culpabilité qui les avaient déchirés.
CHAPITRE 23
Hôpital
Alan ne se lassait pas de regarder son fils rescapé et il avait du mal à le quitter des yeux, comme s'il risquait de le perdre dans le laps de temps où il détournerait le regard. Il lui semblait que Don lui était plus précieux encore depuis qu'il avait été si près de mourir. La conversation qu'il avait eu avec le médecin, lorsqu'enfin on avait pu transférer son garçon dans le service de médecine, résonnait encore à ses oreilles.
« Vous êtes sûr qu'il n'est pas trop tôt ? s'était-il inquiété, lui qui était si impatient pourtant de pouvoir rentrer avec son fils et de tourner cette page atroce.
- Non, ne vous inquiétez pas. Cette fois-ci, il est vraiment tiré d'affaire : la pneumonie est presqu'enrayée, il respire normalement et sa saturation est bonne.
- Mais il a toujours de la fièvre.
- C'est normal après ce qu'il vient de vivre. Elle devrait tomber dans les quarante-huit heures à venir.
- Et si ce n'était pas le cas ?
- Cessez de vous inquiétez de ce qui pourrait arriver et profitez plutôt d'avoir toujours votre garçon près de vous. Croyez-moi, vous avez beaucoup de chance !
- Soyez sûr que j'en suis conscient.
- En tout cas, votre fils est solide. Je ne connais pas un homme sur cent qui aurait survécu à ce qu'il a traversé. C'est presqu'un miracle qu'il soit encore en vie.
- De ça aussi je suis conscient.
- Ce doit être quelqu'un de très pugnace non ?
- Comment le savez-vous ?
- Parce qu'il a fallu qu'il se batte pour survivre, et sans cette volonté, il ne serait plus là aujourd'hui.
- Il est très volontaire en effet. C'est pour ça qu'il est excellent dans son métier.
- Je n'en doute pas. En attendant, veillez bien sur lui et nous vous en faites pas : tout ira bien désormais. »
Tout irait bien, Alan ne cessait de se répéter cette dernière phrase, mais il ne pouvait pas effacer d'un trait toute cette inquiétude qu'il avait ressentie et qui ne le quittait plus. Il en gardait ce besoin d'avoir encore son fils auprès de lui : pouvoir le voir, le toucher, lui parler.
« A quoi penses-tu ? demanda Don, le voyant ainsi songeur.
- A plein de choses, ou à rien, au choix.
- Voilà une réponse d'une clarté formidable ! s'esclaffa son fils.
Cela faisait tellement de bien d'entendre à nouveau ce rire qui avait failli s'éteindre à jamais.
- Je t'aime mon fils.
Don redevint sérieux : ce n'était vraiment pas sa tasse de thé les effusions, et ce n'était pas non plus le style de son père. Il prenait à nouveau la mesure du traumatisme que celui-ci avait subi.
- Je t'aime aussi papa. »
Ils furent interrompus par l'irruption dans la chambre de Charlie qu'ils n'avaient pas entendu arriver. Il était un peu pâle mais ne tarda pas à se joindre à eux dans une conversation sans queue ni tête qui n'avait pour but que de les rassurer.
Ce soir là, Don mangea enfin de bon appétit. Il convainquit Charlie et son père de le laisser enfin seul cette nuit et s'endormit à peine eurent-il passé le seuil. Le lendemain matin, en se réveillant, il aperçut son frère profondément assoupi dans le fauteuil à son chevet et eu un sourire à la fois attendri et résigné : décidément, il n'arriverait pas à se débarrasser de ses garde-malades tant qu'il serait hospitalisé. Raison de plus pour sortir le plus vite possible de cette chambre. Il fit ses premiers pas le matin suivant, soutenu par ses deux « nounous » comme il les appelait, et le soir même on débranchait sa perfusion.
Trois jours plus tard, il sortait de l'hôpital, encadré par Charlie et son père. Cela donna encore une fois lieu à une passe d'armes. Conformément au règlement hospitalier, il fut contraint de s'installer dans un fauteuil roulant, malgré ses récriminations. Ce fut son père qui, dans un premier temps, mena l'engin jusqu'à ce que Charlie réclame le droit de le faire à son tour, arguant que, contrairement à Don, il n'avait jamais eu le privilège de pousser le landau ou la poussette de son frère : il ne tenait pas à laisser passer l'occasion qui lui était donnée.
Evidemment, Don protesta haut et fort, déclarant que confier le maniement du fauteuil à Charlie revenait à lui faire courir le risque de se retrouver cloué au lit avec de multiples fractures. Finalement, le cadet obtint gain de cause et la sortie eut lieu dans un grand éclat de rire collectif déclenché par la trajectoire quelque peu erratique que le mathématicien imprima au fauteuil de son frère.
*****
Maison des Eppes
A la maison, Don, très ému, s'aperçut qu'on avait préparé une fête en son honneur : Robin qui vint l'embrasser tendrement, lui donnant une furieuse envie de l'entraîner à l'écart de tout ce monde, Larry et Amita, David, Colby et quelques autres collègues étaient présents. On bu à la santé du rescapé qui se sentit gêné de tous ces témoignages d'amitié : il n'arrivait pas à s'habituer à être le centre d'intérêt. Et puis, il y eut ce moment où le surnom, revenu de son enfance, échappa à son père et son embarras s'accrut tandis qu'il attendait les moqueries inévitables de ses collègues. Ceux-ci pourtant se contentèrent de sourires plus attendris et complices que moqueurs et il prit alors conscience qu'eux aussi avaient eu terriblement peur pour lui et que le soulagement qu'ils ressentaient à le voir sain et sauf, et à voir son père et Charlie enfin apaisés, le mettait vraisemblablement à l'abri de leurs esprits caustiques pour quelque temps.
Cependant, Alan ne laissa pas la soirée se prolonger : son fils restait encore faible et avait besoin de repos. Les uns après les autres, les invités prirent congés, heureux d'avoir pu constater que Don allait bien, beaucoup mieux qu'ils n'auraient pu l'espérer deux semaines auparavant. Robin fut la dernière à partir, au grand regret de son fiancé, mais elle avait été intransigeante : pas d'effort pour le moment ! Avec un grand soupir, Don lui arracha la promesse de revenir le voir dès le lendemain.
La porte refermée, les trois hommes se laissèrent tomber dans le canapé, se sentant simplement heureux d'être réunis tous les trois. Puis Alan, reprenant son rôle de père autoritaire, ordonna à son aîné d'aller se coucher. Après des protestations, plus destinées à convaincre les siens qu'il allait parfaitement bien que réellement sincères, Don monta s'aliter dans son ancienne chambre et s'endormit immédiatement, épuisé par la journée chargée qu'il venait de vivre.
A leur tour, Charlie et Alan montèrent et se séparèrent dans le couloir qui menait à leurs chambres après s'être souhaité le bonsoir. Alan laissa passer une bonne heure puis ressortit silencieusement de sa chambre avec un oreiller et une couverture. Il passa devant celle de Charlie, en catimini : aucune lumière ne filtrait sous la porte. Le mathématicien était déjà endormi. Tant mieux, son père ne tenait pas à ce qu'il sache ce qu'il comptait faire.
Il arriva à la porte de Don et l'ouvrit. Il ne pouvait se décider à le laisser dormir seul, un irrépressible élan le poussait, pour une nuit encore à veiller sur son sommeil. Il y avait dans la chambre un canapé sur lequel il serait très bien installé. Et il veillerait à quitter la chambre avant le réveil de Don. Il pénétra dans la chambre où résonnait la respiration calme et régulière de son fils. Puis soudain il se figea, l'oreille aux aguets : un second souffle faisait écho au premier. Plissant des yeux, il devina que Charlie avait eu la même idée que lui. Sauf que son cadet s'était directement allongé aux côtés de son frère, dans le grand lit qui occupait le centre de la chambre. Il dormait paisiblement, ayant passé son bras au travers du corps de son aîné qui lui tournait le dos. Alan eut un sourire attendri : ses deux enfants, ses petits à lui ! Il alla s'allonger sur le canapé et s'endormit à son tour, serein.
Don ouvrit les yeux dans la pénombre et écouta les respirations de son frère et de son père ; il sourit, résigné : il ne parviendrait donc pas à les convaincre qu'il allait bien désormais ! Et dans le même temps, un sentiment d'infinie sécurité l'envahit : jamais autant qu'aujourd'hui il n'avait ressenti l'immense bien-être que procure la sensation d'appartenir à une vraie famille.