Entrez dans la grande bibliothèque d'Hypnoweb. De très nombreuses fanfics vous attendent. Bonne lecture ! - Inscris-toi gratuitement et surfe sans pub !
Série : Numb3rs
Création : 05.05.2009 à 17h53
Auteur : Cissy
Statut : Terminée
« Don et Charlie se rendent à la soirée du 20ème anniversaire de leur promo. Bien sûr rien ne va se dérouler comme ils le pensaient. Episode sans enquête (désolée Orkhadia), que j'écris seule. » Cissy
Cette fanfic compte déjà 116 paragraphes
Chapitre 6
Gymnase du lycée de Pasadena
A peine les deux frères avaient-ils franchi le seuil de la grande salle du complexe sportif, qu'ils furent interpellés par un couple dont les visages leur parurent vaguement familier.
- Ca alors : Don et Charlie Eppes ! Ensemble ! Ca pour une surprise ! s'exclama la femme.
- On ne pensait pas vraiment vous voir, en tout cas, pas tous les deux, renchérit l'homme.
Les deux frères échangèrent un regard gêné que la femme intercepta :
- Arrête Bailey, on les gêne là !
- Oh, tu crois ?
A ce nom, Don identifia alors l'homme : Bailey Bludford, le président du club d'échecs de l'époque. Quant à la femme... Il avait beau se creuser la cervelle, son nom lui échappait désespérément : c'était une petite brunette au physique quelconque mais dont la jovialité faisait plaisir à voir. Ce fut Charlie qui, soudain, l'identifia :
- Mélanie Eastbrook ? C'est toi ?
- Et oui, ravie de voir que tu ne m'as pas oublié, à la différence de ton frère... ironisa-t-elle en coulant un regard qui se voulait rancunier vers Don contrit.
- Je n'aurais pas pu t'oublier : tu faisais partie des rares élèves qui voyaient en moi autre chose qu'une grosse tête sur patte ! Je me souviens que nous avions préparé ensemble un exposé sur la dispersion de la matière dans les trous noirs et...
- Pitié, pitié Charlie ! Pas ça ! gémit Don en élevant ses mains à hauteur de son visage. Promis, promis je le lirai dès que nous serons rentrés à la maison, mais là... Epargne-moi !
- Je n'avais pas l'intention de développer, rétorqua Charlie un peu sèchement.
- Charlie, je plaisantais...
Don venait de s'apercevoir qu'il avait blessé son frère sans le vouloir. Celui-ci s'aperçut aussitôt de son erreur et se morigéna intérieurement : bon sang, il suffisait qu'il se trouve deux minutes face à ses anciens condisciples et son agressivité d'antan refaisait aussitôt surface.
- Excuse-moi Don. Je crois que je me suis un peu laissé emporter.
Bailey et Mélanie les regardait, un sourire amusé sur les lèvres.
- Et bien, c'est dans des moments comme ça qu'on s'aperçoit que les choses ont bien changé en vingt ans ! dit Mélanie. Les deux frères Eppes capables de se parler sans se disputer, et même de s'excuser mutuellement, alors là...
- Vous exagérez un peu... protesta alors Charlie.
- A oui ?
Elle se tourna vers Bailey :
- Tu te souviens les avoir vu s'adresser la parole sans qu'on ait l'impression qu'ils allaient se jeter l'un sur l'autre ?
- Arrête Mel, tu vois bien que tu les mets mal à l'aise ?
- Non... Je vous mets mal à l'aise ? Moi, la petite Mélanie Eastbrook je mets mal à l'aise le grand Don Eppes et le génial Charles Eppes ? Quel honneur !
Les deux frères ne savaient pas trop comment prendre le persiflage de la femme. Et puis le sourire qui accompagnait ses mots l'emporta. Ils comprirent alors qu'elle les faisait marcher, peut-être pas de la manière la plus fine qui soit, mais ça ne partait pas d'une mauvaise intention.
- Bon, ça va, grogna alors Don. Et si, au lieu de disséquer notre relation, tu nous parlais un peu de toi Mélanie Eastbrook.
- Bludford en fait, deuxième base de mon cœur ! Cet affreux type et moi nous sommes mariés depuis dix-huit ans maintenant. Tant pis pour toi ! Tu m'as dédaigné à l'époque, j'ai donc épousé mon second choix !
- Le second choix te remercie vivement de cette précision éminemment agréable à son amour propre, rétorqua son mari avec humour.
- Comment ça, je t'ai dédaigné ? s'étonnait Don dans le même temps.
Il ne se souvenait absolument pas que cette femme ait pu chercher à lui plaire à l'époque.
- Tu vois... Même aujourd'hui tu ne te souviens pas que j'aurais fait n'importe quoi pour toi. Jusqu'à préparer un exposé rasoir avec ton petit frère, histoire de t'apercevoir au détour de quelques heures de travail.
- Attends, s'indigna alors Charlie. Tu veux dire que, si tu as accepté de faire équipe avec moi, c'était pour...
- Oups ! Désolée petit Charlie. Euh... A franchement parler, c'était effectivement l'une des raisons.
- Et l'autre ? questionna le mathématicien, ne sachant s'il devait se vexer ou non de cette franchise.
- Et bien, je savais qu'en faisant binôme avec toi, j'obtiendrai une excellente note. Je voulais le meilleur, je l'ai eu !
Apercevant l'air mi-figue, mi-raisin de Charlie, Bailey intervint.
- Et oui Charlie. Mel n'a jamais été particulièrement diplomate. Pour s'entendre avec elle, mieux vaut ne pas avoir l'ego trop chatouilleux !
- Ben quoi ? Attends... Ne me dis pas que je t'ai vexé ? questionna alors la femme, semblant réellement abasourdie à cette idée.
- Non, bien sûr que non !
Mais le ton du mathématicien manquait tellement de conviction qu'elle comprit et porta sa main à sa bouche :
- Oh Charlie ! Je suis vraiment navrée ! Je pensais que, depuis le temps, il y avait prescription ! Je t'assure que...
- Arrête, la coupa Charlie. Tout va bien. C'est juste que c'est un peu dur à avaler sur le moment.
- Mais ça lui fait le plus grand bien, intervint Don, pour dissiper le malaise qui semblait s'être emparé de Mélanie. Ca lui montre qu'il n'était pas aussi irrésistible qu'il pouvait le croire...
- Pff !
Mais la réflexion de son frère le fit sourire et l'atmosphère s'allégea soudainement tandis que Bailey partait d'un grand éclat de rire.
- Et oui, Mel a encore frappé !
- La ferme idiot ! répliqua son épouse en lui envoyant une bourrade.
- Ainsi vous êtes mariés ? attaqua alors Don.
- Et oui, et nous avons trois enfants de quinze à dix ans.
- Félicitations !
- Euh... Il vaudrait peut-être mieux attendre de les voir pour ça... plaisanta alors Bailey.
Ils continuèrent à parler agréablement tous les quatre, jusqu'au moment où le regard de Mélanie s'attarda au-delà des deux frères qui se tenaient côte à côte, face à elle et son mari.
- Et bien : en vous voyant j'ai dit que vous nous prouviez que les choses avaient bien changé en vingt ans. Il y en a d'autres qui vous reportent aussi sec vingt ans en arrière ! Une vraie machine à remonter le temps ces deux là...
- A moins qu'on les ait clonés, renchérit Bailey.
Chapitre 7
Gymnase, lycée de Pasadena
D'un même élan, Don et Charlie se retournèrent pour voir ce qui motivait leur réflexion. Et ils restèrent à leur tour bouche bée en voyant les deux hommes qui venaient de rentrer dans la salle et qu'ils identifièrent tout de suite. Les jumeaux, les T-Twins ou T-T, comme on les appelait, avait toujours été une énigme pour tous. On aurait dit qu'ils se suffisaient à eux-mêmes. Théophraste et Théophile Skeleton avaient dix-huit ans, l'année de leur terminale. C'était deux grand garçons dégingandés, presque maigres, au physique plutôt banal, aux résultats moyens. Rien ne les aurait distingués de la masse des lycéens besogneux s'il n'y avait eu leur gémellité portée au paroxysme. Déjà le fait d'avoir deux prénoms quasi-semblables !
Charlie se demandait encore comment des parents pouvaient ainsi faire fi de la nécessité pour des enfants de s'individualiser. En enfermant leurs fils dans une relation fusionnelle, ils leur interdisaient presque une vie relationnelle en dehors l'un de l'autre. Et c'était bien ce qui se passait : les jumeaux passaient tout leur temps ensemble, travaillaient ensemble, mangeaient ensemble et faisaient front ensemble face à ceux qui cherchaient à les brimer. Et il semblait qu'ainsi ils étaient invulnérables, à la méchanceté comme à la gentillesse d'ailleurs. On ne voyait jamais l'ombre d'une émotion sur leurs visages lisses, quoi qu'il se passe.
Parfois cependant Don avait pu voir au fond de leurs yeux, lorsque certains lycéens étaient humiliés devant eux, une lueur sadique qui l'avait mis fort mal à l'aise. Aussi il ne fréquentait pas les T-Twins. D'ailleurs personne ne les fréquentait vraiment et ils ne fréquentaient personne. Au point que des bruits avaient couru sur des relations contre nature entre les deux frères, bruits auxquels Don n'avait pas voulu prêter l'oreille, et dont il espérait bien qu'ils n'avaient pas atteint celles de son jeune frère à l'époque.
Aujourd'hui, en les regardant, il se demandait ce qu'il en était vraiment. Comment des hommes de près de quarante ans pouvaient-ils toujours s'habiller de la même manière, se tenir pareillement et ne pas se quitter d'une semelle ? Et, avec un malaise grandissant, Don vit auprès d'eux un troisième homme qui leur ressemblait trait pour trait, en plus jeune cependant.
A ses côtés, il entendit Charlie avaler sa salive :
- Et ben ça ! On les a vraiment cloné ma parole, chuchota-t-il.
En effet, outre qu'il était leur portrait craché, vraisemblablement le fils de l'un ou l'autre, le garçon était habillé exactement comme eux. C'était hallucinant !
- Et bien, j'espère qu'il n'y en a pas d'autres du même acabit, ironisa Don.
Mais il ne pouvait se défendre d'un sentiment diffus de malaise. Cela semblait tellement contre nature ce mimétisme jusque dans le moindre détail. Comment ce gamin qui n'avait sans doute pas plus de dix-huit ou dix-neuf ans, pouvait-il ainsi se fondre dans la personnalité de ceux qu'il supposait être son père et son oncle ?
- Et bien, en tout cas, murmura Mélanie, on a la preuve qu'ils n'ont pas eu de relations qu'entre eux non ?
- Mel !
Le ton de Bailey était presque choqué. Mais très vite un sourire refleurit sur son visage et, un instant, Don les envia : ils avaient l'air tellement heureux, tellement amoureux l'un de l'autre. Est-ce que lui aussi n'aurait pas pu connaître ce bonheur ? Et puis il se secoua : sa vie lui plaisait comme elle était, alors à quoi bon se mettre la cervelle à l'envers à imaginer ce qui aurait pu être ?
- Bon, désolés les frangins, mais en tant qu'organisateurs on doit accueillir tout le monde.
- Vraiment tout le monde... soupira Bailey.
Ils se dirigèrent vers les jumeaux qui s'approchaient, Don les vit les saluer et entendit alors Théophraste, à moins que ce ne soit Théophile, demander :
- Ca ne vous gêne pas que j'ai amené mon fils, Théobald ? Je n'aime pas le laisser seul à la maison.
Il n'entendit pas la réponse, sidéré de la remarque. Il s'aperçut alors que Charlie était tout aussi estomaqué que lui. Dans quel monde vivaient ces trois hommes ?
- Bizarre non ? commenta Don à l'intention de son frère.
- C'est le moins qu'on puisse dire, lui répondit le mathématicien.
Il allait ajouter quelque chose quand soudain une exclamation fusa :
Chapitre 8
Gymnase, lycée de Pasadena
- C'est pas vrai ! Je rêve ! Don ! Don Eppes !
Un homme de haute taille, des cheveux blonds qui se clairsemaient et un visage ouvert et souriant éclairé par de grands yeux bleus, se précipitaient vers Don, un large sourire sur les lèvres. Celui-ci se figea et son visage refléta un plaisir non dissimulé en reconnaissant celui qui venait de l'apostropher ainsi.
- Freddy Valéra ! C'est pas vrai !
Les deux hommes se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, échangeant force claques dans le dos et riant si bruyamment que, malgré le tohu-bohu ambiant, quelques personnes se retournèrent vers eux. Des sourires attendris ou moqueurs fleurirent sur les lèvres des spectateurs à regarder ces deux hommes dans la force de l'âge se comporter comme les gamins qu'ils étaient encore la dernière fois qu'ils s'étaient vus.
Charlie lui était resté immobile, un rictus un peu contraint sur les lèvres. Ca y était ! Ce qu'il redoutait par-dessus tout se produisait alors que ça ne faisait pas une demi-heure qu'ils étaient arrivés : un de ses anciens amis sautait sur Don et celui-ci allait se plonger avec lui dans leurs souvenirs communs et lui allait se trouver irrémédiablement laissé de côté, comme à l'époque où il souffrait si souvent de voir son grand frère l'ignorer superbement.
Mais il avait sous-estimé Don. Celui-ci revenait vers lui, un bras passé autour des épaules de Freddy Valéra. Il se planta devant son frère, lâcha son ancien ami et se tourna vers lui :
- Je ne vous présente pas, n'est-ce pas ?
Durant un instant, Freddy parut interdit, cherchant fébrilement qui pouvait être l'élève qui accompagnait son ami parmi leurs relations communes de l'époque. Et puis, soudain, son visage s'éclaira :
- Non ? C'est toi petit génie ?
Don intercepta la grimace imperceptible de son jeune frère à cette appellation détestée, il s'empressa de corriger :
- Et oui, c'est Charlie. Il n'a pas tellement changé, tu ne trouves pas ?
Freddy ne se méprit pas sur la manière dont Don avait, intentionnellement, appuyé sur le prénom de son frère.
- Charlie, ben ça alors ! Si j'avais pu prévoir...
- Oui, parvint à dire Charlie sur un ton un peu contraint, tu ne t'attendais pas à nous voir arriver ensemble n'est-ce pas ?
- Pas du tout, je trouve ça assez logique à vrai dire.
- Ah oui ?
Charlie était un peu étonné de cette déclaration : à ses yeux, personne ne pouvait prévoir que son frère et lui pourraient se présenter ensemble à cette réunion étant donné les rapports qu'ils avaient à l'époque. Mais avant qu'il ait le temps de demander à Freddy d'expliquer les raisons qui motivaient sa réflexion, celui-ci enchaîna.
- Non, ce que je voulais dire c'est que, si à l'époque j'avais pu prévoir qu'un jour tu serais célèbre, je t'aurais peut-être un peu mieux considéré.
Le mathématicien eut un léger rire, un peu gêné.
- Célèbre, n'exagérons rien !
- Mais si mon vieux. Ton livre sur les mathématiques de l'amitié a fait un carton au sein de mon entreprise.
- Tu rigoles ?
- Pas du tout. Mais tu me croiras si tu veux, quand j'ai dit que j'étais allé en classe avec le fameux Charles Eppes, la plupart de mes employés ont cru que je me vantais. Donc, tu as intérêt à venir te faire prendre en photo à côté de moi pour que je les convainque ! Sinon...
- Sinon quoi ?
Charlie perdait de sa raideur première. Il commençait à se sentir à l'aise. Il est vrai qu'il avait eu la chance de tomber sur Freddy. La plupart des amis de son frère l'ignoraient totalement quand ils ne se moquaient pas de lui cruellement. Avec Freddy rien de tout ça. Il avait toujours eu l'impression que le garçon était plutôt bien disposé à son égard. Il avait même remis à sa place, plusieurs fois, quelques uns de ses copains dont ils trouvaient qu'ils allaient trop loin dans leurs propos envers lui. Il se souvenait notamment d'une vive querelle qui l'avait opposé à Mickael Duddley, l'autre grand ami de Don de l'époque : avec celui-là, par contre, les choses ne se passaient vraiment pas bien. Un peu comme si entre Charlie et lui il y avait eu une sorte de compétition à qui retiendrait l'attention de Don. Evidemment, le petit frère n'avait jamais gagné ce concours là !
- Je n'en sais rien. Je ne voudrais pas que ton frère m'en colle une alors, je vais réfléchir à ce qui est possible de te faire subir sans m'attirer ses foudres.
- Oh ! Tu ne risques pas grand-chose à ce sujet, pas plus qu'alors, plaisanta Charlie.
Il intercepta alors un regard interrogateur que lança Freddy vers Don, celui-ci répliqua par un haussement d'épaules à peine perceptible et Charlie fut intrigué par cet échange muet. Comme si les deux hommes partageaient une information qu'il ignorait. Avant qu'il ait pu approfondir son impression, Don fut interpellé par un autre de ses anciens coéquipiers de base-ball. Il eut un mouvement d'hésitation et Charlie comprit que son frère était déchiré entre l'envie de retrouver ses anciens partenaires et celle de ne pas le laisser seul, comme il lui avait avoué le craindre. Il lui dit alors avec un franc sourire :
- Vas-y donc vedette ! On se retrouve tout à l'heure.
- Tu es sûr ?
- Mais oui. Je suis assez grand pour m'occuper de moi alors file. Tu ne comptes tout de même pas rester dans mes pattes toute la soirée ?
Don éclata de rire à cette réflexion qu'il se souvenait avoir si souvent lancé à son petit frère toujours désireux de s'imposer auprès de lui.
- O.K. boss, je file ! Freddy je te confie mon petit frère : gare à toi s'il lui arrive quelque chose !
- Compte sur moi vieux ! répliqua son ami du tac au tac.
Après un dernier regard à son frère, comme pour s'assurer que celui-ci ne lui en voulait pas de le quitter si vite, rassuré par le sourire complice que lui adressa Charlie, Don s'éloigna vers celui qui venait de l'interpeller.
*****
Charlie et Freddy se retrouvèrent seuls, un brin gênés de cette relative intimité, eux qui se connaissaient finalement si mal. Et puis Charlie se souvint alors du regard qui l'avait intrigué.
- Dis-moi Freddy.
- Oui ?
- C'était quoi ce regard que vous avez échangé avec Don à l'instant ?
- Un regard ? Quel regard ?
Freddy faisait celui qui ne comprenait pas, mais Charlie était capable de voir l'embarras dans ses yeux. Visiblement on lui cachait quelque chose, et le mathématicien détestait ça.
- Il y a quelque chose que j'ignore ?
- Comment ça ?
- Bon sang Freddy. Tu comptes répondre à toutes mes questions par une question ?
- Ca dépend. Que veux-tu savoir ?
Charlie commençait à s'énerver.
- Je veux savoir le pourquoi de votre petit échange à Don et toi. Et aussi ta réflexion comme quoi il est logique que nous soyons ensemble Don et moi.
- Je ne vois pas ce que cette réflexion a de bizarre.
- Bien sûr que si elle est bizarre. Attends, tu nous as connus à l'époque ! Qui aurait pu imaginer que, vingt ans plus tard, nous serions capables, non seulement de rester dix minutes dans la même pièce sans nous étriper, mais aussi de collaborer et mieux, de nous entendre comme des amis ?
- Moi. Je savais que ça arriverait un jour.
- Et bien tu étais apparemment mieux placé que moi ou même que Don. Parce que je peux te jurer que nous étions bien les derniers à imaginer ce genre d'évolution dans nos relations.
- Mais moi j'étais extérieur, je vous observais et je savais plein de choses que chacun de vous ignorait.
- Ah oui ? Et de quel genre ?
A nouveau Freddy sembla hésiter. Mais qu'avait-il donc à cacher ? Qu'est-ce qui pouvait bien le gêner dans l'exposition de faits remontant à plus de vingt ans ?
- Ecoute, si Don ne t'a rien dit...
- Quoi ? Qu'est-ce que Don aurait dû me dire d'après toi ?
Freddy jeta un regard gêné vers l'aîné des Eppes qui discutait avec trois de leurs anciens coéquipiers. Visiblement il aurait aimé être à des lieues de là plutôt que planté sous le regard scrutateur du mathématicien. Il tenta une retraite :
- Bon, écoute, je vais aller rejoindre les copains et dire à Don que...
- Pas question mon vieux. Tu en as trop dit, ou pas assez : alors maintenant, je crois que j'ai droit à des explications.
Freddy hésita encore un instant en jetant de nouveau un coup d'œil désespéré vers Don qui, accaparé par sa conversation, ne remarquait visiblement pas le désarroi croissant de son ami.
- D'accord... Bon, viens par là et...
- Charles Eppes, c'est bien toi ?
Charlie se retourna vers l'homme qui venait ainsi de l'interpeller : un type pas très grand et plutôt baraqué, affublé d'énormes lunettes de myope dont on se demandait comment elles pouvaient tenir sur son visage en lame de couteau. Il le reconnut aussitôt :
- Norton Bates ! Ca alors ! Quelle bonne surprise !
Chapitre 9
Gymnase, lycée de Pasadena
En lui-même, il se demandait si la surprise était vraiment bonne. Bien sûr il était content de revoir son ancien commensal, mais, d'un autre côté, il ne savait pas s'il tenait vraiment à ressasser avec lui les souvenirs souvent pénibles de leur année de terminale. Cependant Norton avait été son meilleur ami à l'époque et il ne pouvait pas se détourner de lui ainsi, même si leurs chemins s'étaient inexorablement séparés dès la fin du lycée, preuve, s'il en fallait, qu'ils n'avaient pas tant de chose que ça en commun.
Norton Bates avait quatre ans de plus que Charlie : il avait été admis en terminale avec un an d'avance. Mais il était loin d'être aussi brillant que le petit génie et n'attirait donc pas, en contrepartie de son jeune âge, la même admiration qui le mettait à l'abri de la plupart des brimades dont étaient victimes ceux qu'on appelait « les grosses têtes ».
Charlie était conscient que, plus que lui, Norton avait souffert durant sa dernière année de lycée. Il était petit pour son âge, pas plus grand en fait, à l'époque, que Charlie lui-même, mal habillé de vêtements souvent trop grands dont Charlie avaient appris que, pour la plupart, ils avaient appartenus à son frère avant lui, et pour qui connaissait Edwin Bates, il paraissait évident que les vêtements de ce dernier ne pouvait pas convenir à la stature de son cadet. De plus Norton était affligé d'une acné juvénile sévère qui ne le rendait pas particulièrement agréable à regarder d'autant plus qu'il ne prenait pas vraiment soin de lui : des cheveux un peu trop longs et beaucoup trop gras, ayant rarement connu le peigne, encadrait un maigre visage boutonneux surmonté d'une énorme paire de lunettes rondes. Bref, le souffre-douleur désigné de toutes les brutes et sadiques en herbe qui pullulent dans les collèges et les lycées.
Charlie regardait son ancien condisciple : il n'avait pas vraiment grandi, ayant visiblement quelques centimètres de moins que le mathématicien et si sa garde-robe semblait maintenant à sa taille, on ne pouvait pas dire qu'elle brillait par sa recherche et son élégance. Une chemise jaune paille détonnait affreusement avec le vert de la veste et le beige du pantalon de toile. Les lunettes, toujours aussi monumentales, n'étaient plus rondes mais carrées : là s'arrêtait la différence. Les cheveux par contre étaient nets, coupés courts et le visage était désormais sain. Mais le changement le plus remarquable était dans la stature de l'homme. Naguère fluet et malingre, il avait développé une musculature imposante qu'on devinait sous les vêtements un peu trop serrés. Charlie ne put empêcher la pensée fugace : « Il serait parfait pour une pub comparative avant - après », de fuser dans son esprit alerte.
- Alors Charlie ! Je ne te demanderais pas ce que tu deviens, tu es célèbre maintenant !
Bien que préparé à entendre ce genre de phrase une bonne partie de la soirée, Charlie fut mal à l'aise à cause du ton sur lequel celle-ci fut prononcée. Autant Freddy l'avait dit naturellement, autant il lui semblait ressentir, dans celle de Norton, comme une jalousie diffuse, un fiel invisible qui auvait irrémédiablement gâté le compliment.
- Célèbre, il ne faut rien exagérer ! dit-il. Et toi ? Qu'est-ce que tu deviens ?
Tandis que son vis-à-vis se lançait dans un exposé de son existence passée, présente et à venir, Charlie continuait de le dévisager. Quelque chose le gênait : il ne retrouvait pas le Norton craintif et effacé de leur adolescence. Non, l'homme qu'il avait en face de lui semblait assuré, presque vantard finalement et, avec un malaise diffus, Charlie compléta par : impitoyable. Oui, c'était ça qui le gênait depuis le début : il brillait dans les yeux de Norton Bates une lueur qu'il ne lui avait jamais vue auparavant mais qui donnait froid dans le dos.
*****
Il aurait bien aimé que quelqu'un vienne le délivrer de son encombrant interlocuteur, tout en se faisant des reproches de se détourner ainsi de l'un des seuls amis de son époque solitaire. C'était donc cela qu'il avait réussi à faire en se rapprochant de son frère ? N'avoir plus aucune considération pour ceux qui avaient été là pour lui à l'époque où Don l'ignorait ? Parce qu'il ne pouvait nier que Norton l'avait bien souvent aidé, lui qui, pourtant, était bien plus souvent en butte aux quolibets et brimades des autres. Peut-être que ce qui les avait rapproché, à l'époque, c'était d'avoir tous les deux un frère aîné dans la même classe. Mais les choses n'étaient pourtant pas comparables.
Certes Don ne s'occupait jamais de lui, sauf parfois pour se moquer, mais jamais il ne s'en prenait à lui non plus. Par contre Edwin, le frère aîné de Norton, était une espèce de brute qui faisait deux fois son poids et deux bonnes têtes de plus que lui. Il s'acharnait sur son jeune frère, l'insultant et le frappant ou se moquant cruellement de lui avec sa bande de vauriens. Alors si lui, Charlie, avait eu à se plaindre de l'attitude de son aîné, ce n'était rien à côté de ce que Norton avait subi de la part du sien.
- Charlie ?
Soudain, Charlie s'aperçut que Norton en avait fini avec sa péroraison creuse et ennuyeuse et qu'il venait visiblement de lui poser une question.
- Pardon ? Excuse-moi, j'étais distrait.
- Oui, j'ai vu ça. Heureusement que je prêtais un peu plus attention à toi à l'époque que toi maintenant.
A ces mots, le sentiment de culpabilité de Charlie à l'égard de l'aversion inexpliquée qu'il ressentait envers son ancien partenaire, gravit encore un échelon. Il s'obligea à répondre aimablement :
- Je sais, encore une fois je te demande pardon. Mais c'est de revoir tout ce monde : je dois avouer que je n'aurais pas cru que ça pourrait me faire cet effet-là.
- Quel effet ?
- Difficile à décrire tu vois. Pendant toute notre année de terminale j'ai eu l'impression de faire partie des gens les plus malheureux de la Terre, tout en étant conscient de la chance que j'avais pourtant. Les autres élèves avaient tous l'air si sûrs d'eux par rapport à moi, ils étaient si populaires pour certains, si admirés bien que moins doués que...
- Tu parles surtout de ton frère là !
- C'est vrai, je dois t'avouer que je vivais surtout dans l'ombre de Don à cette époque.
- Je dois t'avouer que ça se voyait ! Le grand Don Eppes !
Charlie fut un peu choqué, à nouveau, du ton employé par Norton pour parler de son frère. Il y avait de l'ironie dans sa voix, mais aussi, au fond, comme une aversion profonde, presque une haine qui le fit frémir. Il se faisait des idées : Norton n'avait aucune raison d'en vouloir à Don. Celui-ci ne s'en était jamais pris à lui, pas plus qu'à quiconque d'ailleurs : son frère était trop bien pour s'être abaissé à ce genre de brimades.
- Tu sais, Don était plutôt mieux que d'autres. Avec le temps je m'en suis aperçu.
- Bien sûr ! persifla Norton.
Charlie se sentit obligé de défendre son aîné.
- Je t'assure Norton. Je ne crois pas qu'il voulait me faire du mal. Il se contentait de m'ignorer. Tu sais, les choses n'étaient pas faciles non plus pour lui : être dans la même classe que son frère, de cinq ans plus jeune, ça le faisait paraître pour un demeuré aux yeux de certains.
- Il ne tenait qu'à lui de prouver qu'il n'en était pas un !
- Norton...
- Allons, je plaisante petit génie !
Charlie sursauta : entendre ce diminutif qu'il exécrait dans la bouche de son ex-ami le secouait. A l'époque, jamais celui-ci ne l'avait appelé ainsi, sachant combien il détestait cela. Alors pourquoi se le permettait-il aujourd'hui ? Si c'était une plaisanterie, elle était de mauvais goût. Mais Charlie n'était pas sûr qu'il s'agisse d'une plaisanterie, ou alors Norton était le meilleur des pince-sans-rire qu'il ait jamais côtoyé !
Norton dut s'apercevoir du malaise du mathématicien.
- Excuse-moi, j'avais oublié que tu détestais ce surnom
« Tu parles ! » pensa Charlie.
- Non, je suis sincèrement heureux de voir que les choses se sont améliorées entre toi et ton frère. Parce qu'elles se sont améliorées, n'est-ce pas ? insista-t-il.
- Oui. Maintenant Don et moi nous sommes...
Il ne trouvait pas les mots pour décrire sa relation avec son frère. Et puis, sans savoir vraiment pourquoi, il n'avait pas envie d'en parler avec Norton : toujours cette espèce de répulsion injustifiée qu'il ressentait envers lui depuis le départ.
- Nous nous entendons bien, conclut-il platement.
Et puis il enchaîna :
- J'espère que les choses se sont aussi améliorées entre Edwin et toi.
Le sourire qu'eut alors Norton lui fit froid dans le dos tant il y lut, l'espace d'une fraction de seconde, une indicible cruauté :
- Oui, on peut dire qu'elles se sont améliorées, en effet.
Le sourire de Norton était maintenant tout ce qu'il y avait de neutre : le sourire poli qu'on a lorsqu'on répond à une question sur laquelle on n'a pas outre mesure envie de s'appesantir. Charlie se dit alors qu'il avait rêvé ce rictus sardonique et sadique entraperçu avant que Norton ne lui donne sa réponse : décidément, l'attitude de son ex-compagnon le conduisait sur des sentiers bien étranges.
Il allait demander plus de précisions à Norton quand celui-ci lui dit soudain :
- Excuse-moi un instant. Je viens de voir des amis, il faut que j'aille les saluer.
Et il le planta-là, sans autre forme de procès.
- A tout à l'heure peut-être, lui dit Charlie en le regardant s'éloigner, espérant, malgré sa mauvaise conscience à cette pensée, qu'ils n'auraient plus l'occasion de se croiser ce soir-là : après tout l'assemblée était assez nombreuse pour qu'ils puissent s'éviter.
A peine l'idée lui avait-elle traverser l'esprit que déjà son cerveau formulait les équations lui permettant d'aboutir à la probabilité de ne plus avoir à faire à Norton Bates ce soir-là.
Celui-ci, cependant, s'était figé à la phrase du mathématicien. Il se retourna vers lui et lui dit :
- A tout à l'heure... sans aucun doute Charlie !
Et à nouveau le sourire dont il accompagna ses mots procura une sensation de malaise chez Charlie.
Il le regarda s'éloigner et rejoindre trois hommes. Il reconnut les jumeaux Skeleton et leur « clone ». Bon sang ! pensa-t-il à nouveau, on dirait qu'ils n'avaient pas pris une ride depuis le lycée.
Il ignorait que Norton les fréquentait : à l'époque il ne se souvenait pas les avoir jamais vus ensemble. Quelquefois les deux garçons les rejoignaient pour des devoirs communs, ou il se retrouvait à la même table au réfectoire, relégués dans le coin le moins agréable, auprès des toilettes avec les autres laissés pour compte. Mais il n'y avait jamais rien eu de plus, du moins à sa connaissance. Après tout, se dit-il, que savait-il vraiment de Norton Bates, même à cette époque-là ? Et il se sentit à nouveau mal à l'aise sous les regards conjugués des quatre hommes. Un moment il se demanda s'il devait aller vers eux, puisqu'ils le regardaient, bien qu'il n'en ait aucune envie. Mais après tout, ils faisaient tout de même partie des personnes avec qui il avait eu le plus de contact à cette époque. Sa loyauté naturelle l'enjoignait de ne pas les juger ainsi sur des apparences. C'est ce qu'on avait fait pour lui et il avait détesté cela, alors comment pourrait-il, à son tour, se conduire de cette façon ? Alors qu'il hésitait sur la conduite à tenir, il entendit :
- Charles Eppes ! J'espérais bien que tu serais là ce soir.
XX STEVEN ROSS XX
Trois chapitres de flashback qui, sans être particulièrement violents physiquement, peuvent être dérangeant par la violence psychologique qui s'y attache.
Chapitre 10
Gymnase, lycée de Pasadena
Charlie regarda qui venait de l'interpeller ainsi et son visage se crispa en reconnaissant Steven Ross, le cauchemar des ses premières semaines de terminale.
Flashback, 1987
Steven Ross faisait partie de ces garçons pas particulièrement doués, moins à cause de leur capacité que de leur paresse. L'année de leur terminale, il avait un an de retard, ce qui lui donnait un écart de six ans avec Charlie. Et il acceptait mal la domination sans conteste que celui-ci exerçait. Les premiers temps, il semblait ne pas se soucier de lui, jusqu'à ce jour où un professeur, peu psychologue, se moqua de lui en établissant un parallèle entre ses résultats et ceux de Charlie.
Celui-ci, tassé sur sa chaise, aurait voulu être à mille lieues de là tandis que la voix sarcastique du professeur disséquait impitoyablement toutes les erreurs et approximations contenues dans le devoir de Ross pour les rapprocher, dans un contraste qui rendait la différence encore plus saisissante, de la clarté et de la précision des analyses du gamin de douze ans. Charlie se souvenait des rires qui avaient échappé à ses camarades : Steven n'était pas excessivement populaire parmi eux, trop brutal, trop vantard pour vraiment inspirer une amitié sincère, trop peu doué pour être admiré, pas assez sportif pour faire partie de l'élite, n'ayant accédé qu'à l'équipe seconde de football. Bref, l'étudiant moyen qui compensait sa médiocrité par un regain de méchanceté envers ceux qui étaient moins favorisés que lui, intellectuellement ou physiquement. Et le regard mauvais que lui avait décoché le lycéen le hantait encore parfois. A ce moment-là, il comprit que Ross allait lui faire payer cher cette humiliation dans laquelle, pourtant, il n'était pour rien.
Le soir même, alors qu'il attendait le bus, un van s'arrêta auprès d'eux.
- Et petit génie, on t'emmène ? l'interpella une voix.
Il reconnut aussitôt Ross. Celui-ci était au volant avec, à ses côtés Cyndie, sa petite amie du moment, une blonde platinée dont les appâts opulents étaient la principale qualité. A l'arrière, Nick et Clark, ses deux lieutenants, eux aussi accompagnés d'une amie.
- On va faire un tour au bowling, ça te dit ?
Incapable d'articuler, mort de peur, Charlie se contenta de hocher négativement la tête, regardant désespérément le bout de la rue en espérant voir le car déboucher.
- Et oh ! Tu pourrais répondre quand je te parle !
La voix de Ross devenait plus dure.
- Non merci. Je dois rentrer chez moi. Mes parents m'attendent.
Il aurait aimé pouvoir empêcher sa voix de trembler à ce point. La petite bande éclata de rire.
- Mes parents m'attendent... Non mais, tu crois ça toi ?
- Arrête, c'est encore un bébé, dit l'une des filles.
- Allez petit génie, monte avec nous, on te ramène chez toi. Comme ça tu y seras plus tôt.
- Non merci, répéta-t-il.
- Monte !
La voix cette fois-ci était impérieuse. Nick et Clark avaient ouvert la porte latérale et descendaient du van pour s'approcher de lui. Il regarda éperdument autour de lui, se demandant dans quelle direction se sauver. Mais il savait bien qu'il n'avait aucune chance contre les sportifs qu'ils étaient. Il chercha des yeux quelqu'un qui pourrait venir à son secours. Mais les quelques lycéens qui attendaient avec lui se détournaient de la scène, trop heureux de n'être pas concernés par ce qui se passait. La bande de Ross inspirait une véritable terreur à beaucoup de gamins incapables de résister à leur brutalité. Ils avaient appris à ne pas se mêler de ce qui se passait et à s'occuper uniquement de leurs affaires.
- Allez, monte on te dit ! N'aie pas peur !
Il n'essaya même pas de se débattre quand les deux garçons le saisirent chacun par un bras et le firent monter dans le van. A quoi bon ? Le van roula pendant plusieurs dizaines de minutes. Charlie était assis dans le fond, le dos contre la cloison et il s'efforçait désespérément de ne pas se laisser aller à la panique. Ils n'oseraient pas lui faire du mal, on les avait vus l'emmener, ça leur coûterait trop cher. Mais qui pouvait savoir ce qui se passait dans la tête de garçons comme eux ?
*****
Lorsque le van s'arrêta, il faillit hurler tellement il était tendu. Ross quitta alors son siège et s'approcha de lui. Charlie se recroquevilla sur lui-même, certain qu'il allait le frapper. Mais le garçon se contenta de le regarder, jouissant de la terreur qu'il lui inspirait. Puis il alluma une cigarette, s'approcha de lui et lui souffla la fumée au visage. Charlie se mit à tousser.
- Et bien petit génie, on dirait que ça ne va pas très fort ? questionna le garçon.
- Je veux rentrer chez moi...
L'enfant était au bord des larmes. A ces mots, Cyndie éclata de rire.
- Non mais quel bébé !
- Tu sais petit génie, reprit Ross. Je n'ai pas du tout apprécié ce que m'a dit cet abruti de prof ce matin.
- Je n'y suis pour rien, tenta de se défendre Charlie.
- Bien sûr que si. Si ton devoir n'avait pas été aussi bon, le mien n'aurait pas paru si mauvais par comparaison. Non ? Non ? répéta-t-il menaçant en lançant une bourrade au garçon.
- Peut-être.
Malgré lui, les larmes commençaient à rouler sur ses joues. L'une des filles intervint.
- Bon ça va maintenant. C'est juste un gosse, laissez-le tranquille.
- Toi, quand j'aurais besoin de ton avis je te sonnerai ! lui répliqua brutalement Ross. D'ailleurs il n'est pas question de lui faire du mal. Le petit génie est mon pote ! Un petit génie que tu es mon pote ?
Sa main vint encercler douloureusement son poignet et le gamin chuchota :
- Oui.
- D'ailleurs, tiens, donnez-lui donc une bière !
On fit passer une cannette vers lui et Ross la déboucha avant de la lui tendre.
- Tiens petit génie, c'est bon pour ce que tu as.
Charlie hocha négativement la tête, il ne boirait pas.
- Bois !
Ross lui tendait la cannette d'un geste impérieux et il comprit qu'il n'avait pas le choix. Il absorba un peu du liquide et réprima un haut le cœur : c'était amer et tiède, comment pouvait-on aimer ça ?
- Allez, bois encore un peu, je suis sûr que tu as soif !
Il s'efforça d'avaler encore quelques gorgées puis, sous la pression de la bande, il finit la cannette.
- Et bien tu vois, c'était bon non ?
- Ca peut aller.
- Tu en veux encore ?
- Non, non merci.
- Une cigarette alors ?
Où tout cela le menait-il ? Que lui voulait ce garçon ? Pourquoi l'avait-on amené là ?
- Non, je ne fume pas.
- Mais si tu fumes, allez, tiens !
Il se retrouva avec une cigarette entre les lèvres et avala la fumée. Il se mit à tousser violemment tandis que les six adolescents qui l'entouraient éclataient de rire.
- Allez tiens, bois, ça va te remettre.
On lui tendait une seconde bière qu'il avala sans même y penser. Il commençait à se rassurer : apparemment on ne lui voulait pas de mal.
- Bon, tout ça ça ne règle pas notre problème, dit soudain Ross.
Et la peur l'enveloppa à nouveau dans ses bras glacés.
- Je ne voulais pas ça, gémit-il.
- Peut-être mais c'est arrivé. Et ça risque de se reproduire vu qu'on est avec lui jusqu'à la fin de l'année. Alors que me proposes-tu pour qu'il arrête de se fiche de moi ?
- Je ne sais pas...
- Je ne sais pas... le singea-t-il cruellement en lui envoyant une nouvelle bourrade. Et dire que tu passes pour un génie ! Je vais te dire moi, ce que tu vas faire : désormais, c'est toi qui fera tous mes devoirs de physique ! Et aussi ceux de Nick et Clark
- Et les miens ! ajouta Cyndie.
- Les miens aussi ! dirent d'une seule voix les deux autre filles.
- Mais, je ne pourrai pas, murmura Charlie.
- Comment ça tu ne pourras pas ? Tu es un génie ou pas ?
- Il le verra bien... Il comprendra que...
- Que quoi ?
- Que ce ne sont pas vos devoirs.
- Parce que tu nous crois trop bêtes pour rendre de bons devoirs, c'est ça petit génie ? Tu penses que tu es tellement mieux que nous qu'on reconnaîtra tout de suite ton style ?
- Je n'ai pas dit ça.
Il se recroquevillait sur lui-même, s'attendant à des coups tant la voix de Ross contenait de colère.
- Alors qu'est-ce que tu as dit hein ? Qu'est ce que tu as dit ?
En même temps, l'adolescent lui administrait une gifle magistrale qui le projeta sur le sol.
- Ca suffit maintenant ! s'interposa la même fille.
Elle reçut à son tour une gifle et se tut. Charlie avait porté la main à sa joue en feu, les yeux pleins de larmes.
- Ecoute petit génie, dit Ross, semblant soudain calmé. Je ne te demande pas de faire mes devoirs comme les tiens. Je n'ai pas besoin de A+, tu as raison ça paraîtrait louche. Mais je suis sûr que tu peux t'arranger pour que j'obtienne des C le plus souvent, voire quelquefois des B non ? Et pareil pour les copains.
Incapable de parler, Charlie hocha affirmativement la tête, terrorisé à l'idée de ce qui pourrait lui arriver s'il refusait.
- Et bien voilà, on est donc d'accord ! Tu veux encore une petite bière ? Non ?
Non, tout ce qu'il voulait, c'était rentrer chez lui, monter dans sa chambre et pleurer loin des regards de tous.
- Bon, puisqu'on est d'accord, descends maintenant.
Il le regarda, affolé.
- Pourquoi ?
- Je te dis te descendre !
En même temps il le saisissait brutalement par le bras et l'arrachait littéralement du van. Charlie s'aperçut qu'ils étaient au fin fond d'un parc quelconque, désert à ce moment de la journée et il se mit à trembler : qu'allait-on lui faire maintenant ? Mais Ross se contenta de remonter dans son van. Il mit le moteur en marche et lui dit :
- On est bien d'accord petit génie ? Demain je veux que tu me donnes mon devoir pour la semaine prochaine OK ?
Retenant ses larmes, Charlie hocha affirmativement la tête.
- Alors à demain.
*****
Le véhicule avait disparu. Charlie resta quelques instants prostré, attendant que reflue la peur abjecte qui lui avait tordu le ventre. Qu'allait-il devenir maintenant avec cette bande à ses trousses ? A qui parler ? Vers qui se tourner ? Un regard à sa montre lui apprit qu'il était plus de dix-sept heures. Ses parents devaient commencer à s'inquiéter ! Il se mit en marche dans la direction suivie par la voiture. Il lui fallut plus d'un quart d'heure pour parvenir à la sortie du parc. De là, il s'orienta rapidement et rentra chez lui. Margaret l'attendait sur le pas de la porte, inquiète.
- Bon sang Charlie, où étais-tu ?
- J'étais avec des copains, mentit-il.
Il ne voulait pas lui dire la vérité. Il savait qu'elle irait droit au bureau du proviseur et que les choses s'aggraveraient encore pour lui. Finalement il s'en était tiré à bon compte. Peut-être que, s'il faisait ce qu'il lui demandait, Ross le laisserait désormais tranquille.
- Tu sais bien que je ne veux pas que tu traînes après l'école.
- Je suis désolé M'man, dit-il en passant devant elle.
Elle l'attrapa par l'épaule.
- Viens ici mais... Mais tu as fumé !
- Non, bien sûr que non !
- Charlie, tu empestes le tabac et puis...
Elle approcha son nez de sa bouche et déclara, horrifiée
- Mais, tu sens la bière ! Tu as bu aussi ?
Comment lui avouer la vérité ?
- Oui, mais juste deux bières.
- Juste deux bières ! Charlie !
Il aurait tout fait pour effacer de ses yeux cette immense déception qu'il y lisait.
- Je suis désolé maman.
- Nous en reparlerons plus tard. Pour le moment tu vas me faire le plaisir de filer à la salle de bain. Et ensuite dans ta chambre ! Tu as des leçons à faire.
Il aurait voulu se serrer contre elle, l'implorer de lui pardonner, lui raconter sa peur, ses angoisses et l'entendre le rassurer doucement. Et il ne pouvait rien faire. Il lui obéit donc sans plus discuter et se dirigea vers la salle de bain. Il se déshabilla et se plaça sous la douche. Il avait un hématome au bras, là ou Ross l'avait frappé et son poignet, qu'il avait brutalement serré, était tuméfié. Mais ce qui lui faisait le plus mal, c'était le souvenir de cette peur qui l'avait paralysée et, plus que tout, de l'immense peine qu'il avait lue dans le regard de sa mère. Alors, tandis que le jet brûlant aspergeait son corps, il laissa enfin ses larmes couler.
Il dut encore endurer, le soir même, l'interminable leçon de morale dispensée par ses parents sur les dangers du tabac et de l'alcool, sur les mauvaises fréquentation, sur la nécessité de rentrer juste après la classe ou au moins de leur faire savoir où il était, tout ça sous le regard moqueur de Don. Découragés par son mutisme, ils finirent par l'envoyer dans sa chambre en lui faisant savoir qu'il était consigné pour le reste du mois.
Le lendemain, au premier intercours de la matinée, il tendit à Ross son devoir.
- Tu as intérêt à ce que ce soit bon ! se contenta de dire son harceleur.
- Je crois que ça ira.
- Un C ?
- Je crois.
- Tu as intérêt. Et n'oublie pas que tu dois faire ceux des copains.
Il se contenta de hocher la tête et s'apprêta à repartir. A ce moment-là, Ross le retint par le poignet.
- Et, petit génie, ne crois pas que nous soyons quitte pour autant !
A ces mots, son sang se figea : il n'en avait pas terminé avec cette bande !
Durant quelques jours, il fit tout pour échapper à Ross et à sa bande : d'autres garçons et filles de son acabit, qui jouaient à terroriser les plus jeunes élèves ou les plus fragiles. Son ami Norton le suppliait de faire part de ses craintes à Don : celui-ci saurait bien garder Ross à distance. Mais pour Charlie, il était hors de question de mettre son grand frère au courant. Pas question de faire appel à lui comme un gamin ! Il imaginait d'ici la réaction de son frère : il se moquerait de lui, ou bien le traiterait de froussard. De toute façon, il ne s'en mêlerait pas plus qu'il ne s'était mêlé de quoi que ce soit depuis que Charlie était entré au lycée, et spécialement depuis qu'ils se trouvaient dans la même classe. Il savait que Don ne lui pardonnait pas cet état de chose qui le faisait passer, aux yeux de certains, pour un imbécile.
Chapitre 11
Flasback, 1987
Ce mardi-là, la journée s'achevait : il ne restait qu'une vingtaine de minutes avant le passage du car. Charlie se précipita aux toilettes pour soulager une envie pressante. Il venait de passer deux heures à plancher sur une nouvelle théorie, sans se préoccuper des appels de plus en plus impérieux de sa vessie. Et il ne tiendrait pas jusqu'à la maison. Les lieux étaient déserts et il poussa un soupir de soulagement : il détestait par-dessus tout se retrouver dans cet endroit en compagnie des autres qui le regardaient toujours d'un air dubitatif, comme s'ils étaient intrigués du fait qu'il puisse être là. Et bien non, avait-il parfois envie de leur crier au visage, le fait d'être un peu plus intelligent que les autres ne lui permettait pas, pour autant, d'échapper aux basses contingences matérielles. Il avait les mêmes besoins que les autres. Il se dirigea vers les urinoirs et s'y soulagea. A ce moment là, il entendit la porte s'ouvrir dans son dos. Le ricanement qui éclata presqu'immédiatement fit courir un frisson glacé sur son échine. Il n'avait pas besoin de se retourner pour savoir qui venait d'entrer.
Il resta un instant tétanisé, puis il essaya de se raisonner : Ross avait besoin de lui pour rédiger ses devoirs, il n'allait pas se priver d'un atout dans son jeu. Mais ses mains se mirent à trembler lorsque son tourmenteur vint se placer à sa droite tandis que Nick se plaçait à sa gauche. Les deux garçons baissèrent leur fermeture éclair et se mirent à uriner. Puis Ross prit la parole, jetant un coup d'œil en biais vers Charlie.
- Et alors petit génie, tu n'en as jamais vu une aussi grosse n'est-ce pas ?
- C'est vrai qu'à côté de la sienne, rigola grassement Nick.
Charlie ne répondit pas. C'était le genre de conversation qu'il trouvait triviale et absurde. Il ne comprenait pas à quoi rimait cette obsession chez les garçons sur un paramètre qui, de toute façon, ne dépendait que de la génétique.
- Dis donc petit génie, tu pourrais répondre quand je te parle !
Ross s'était tourné vers lui, le sexe toujours dans sa main, dans l'attitude type de l'exhibitionniste et Charlie se mit soudain à trembler.
- Allez, ne sois pas timide, montre nous.
- Non, non !
Les deux garçons le saisirent chacun par un bras pour le forcer à se retourner et il connut la plus terrible humiliation de sa vie, exposé ainsi à leurs regards moqueurs.
- Et bien petit génie, on dirait que tu n'es pas développé de partout, ricana Clark.
Ce fut plus fort que lui :
- On est développé d'où on peut ! rétorqua-t-il.
- Ca veut dire quoi ça ? le ton de Ross était menaçant et Charlie se mordit les lèvres : pourquoi n'avait-il pas fermé sa grande bouche ? se disait-il.
- Rien, rien, juste... C'est vrai que je ne suis pas... Enfin...
Ross eut un sourire cruel.
- Allez, ne fais donc pas de complexe. L'important, pour les filles, ce n'est pas la taille, c'est que ça fonctionne bien.
Ses complices éclatèrent d'un rire grossier où transparaissaient l'excitation.
- Tu veux nous montrer comment tu fonctionnes ?
Charlie s'était reculé le plus loin possible, affolé, ne pouvant pas croire ce qui se passait. Ils n'allaient tout de même pas ... ? Ils n'oseraient pas aller jusque là ?
- Allez quoi, ne me dis pas que tu n'as jamais essayé...
La voix de Ross était suggestive et Charlie sentit la nausée s'insinuer en lui.
- Je dois rentrer, essaya-t-il de dire.
- Bien sûr, tu dois toujours rentrer. Et bien, montre-nous comment tu fonctionnes et tu rentreras. Ce n'est pas bien difficile tu sais. Tu veux que je te montre ?
A ce moment-là, la porte des toilettes s'ouvrit brusquement et la tête de Cyndie apparut :
- Gaffe les gars ! Le pion !
Aussitôt les trois garçons se rajustèrent et Charlie s'empressa d'en faire autant. La porte s'ouvrir sur Jeff Spencer, l'un des jeunes surveillant du lycée. Il regarda la scène d'un air soupçonneux :
- Vous faites quoi là les gars ?
- Rien m'sieur, rien du tout ! s'exclamèrent les trois garçons en quittant la pièce.
Charlie resta seul avec le surveillant, ses jambes le portaient à peine tant il avait eu peur.
- Tout va bien Eppes ? lui demanda le surveillant, inquiet de sa pâleur.
- Oui monsieur. J'allais me laver les mains, et puis le car va arriver.
Il se demandait comment il avait réussi à prendre une voix naturelle tandis qu'il se dirigeait vers les lavabos et faisait couler l'eau. Il se lava soigneusement les mains et les sécha. Le surveillant jeta un dernier regard derrière lui, comme s'il suspectait qu'on lui cachait quelque chose, puis il sortit. Charlie se demanda, durant un instant, comment les adultes réussissaient à être aussi peu réceptifs : comment cet homme n'avait-il pas pris conscience de l'intensité des émotions qui venaient de se croiser dans la pièce, la peur, la concupiscence, le sadisme, la méchanceté à l'état pur ?