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Série : Numb3rs
Création : 05.05.2009 à 17h53
Auteur : Cissy
Statut : Terminée
« Don et Charlie se rendent à la soirée du 20ème anniversaire de leur promo. Bien sûr rien ne va se dérouler comme ils le pensaient. Episode sans enquête (désolée Orkhadia), que j'écris seule. » Cissy
Cette fanfic compte déjà 116 paragraphes
XXX Chapitre 12 XXX
Flashback, 1987
De ce jour, il évita autant que possible les toilettes du lycée. Il évita aussi de se trouver seul dans les couloirs. Il avait eu trop peur et ne pouvait pas imaginer ce qui se serait passé si le surveillant n'était pas intervenu. Ses tourmenteurs seraient-ils allés au bout de leur délire ou cherchaient-ils seulement à l'effrayer ? Il ne le saurait sans doute jamais, mais il ne leur donnerait pas l'opportunité de le coincer à nouveau dans les mêmes conditions.
Durant les semaines qui suivirent, ses seuls contacts avec la bande fut la remise des devoirs qu'il continuait à rédiger pour eux, tard dans la nuit. Il s'épuisait à faire tous leurs travaux scientifiques en prenant soin qu'aucune des copies de soit semblable et en laissant volontairement des erreurs, grossières pour lui, pour ne pas attirer l'attention des professeurs. Mais il savait que ça ne pourrait pas durer : avec son propre travail, il passait des heures sur ses cahiers et sa concentration commençait à s'en ressentir.
Ce jour-là, la journée s'achevait par un cours de sport. Charlie détestait ces moments où il se retrouvait aux vestiaires entourés de ces garçons tous déjà de jeunes hommes alors qu'il n'était encore qu'un gamin. Et pourtant, le groupe dans lequel il était en sport était loin d'être le plus désagréable de ceux avec lesquels il était amené à travailler. Et au moins, Don n'en faisait pas partie ! C'aurait été un vrai calvaire que de se trouver avec lui dans cette discipline : il était si brillant, tout lui était tellement aisé à ce niveau que, par comparaison, lui en aurait paru encore plus gauche et maladroit.
Ils avaient pris leur douche et s'étaient rhabillés rapidement, la plupart ayant d'autres activités après ce cours. Charlie et quelques camarades s'étaient attardés dans les vestiaires : le garçon leur expliquait sa théorie sur la manière dont ils auraient pu réussir l'épreuve imposée par le professeur en appliquant la démarche qu'il venait d'imaginer. Il avait sorti un bloc note et faisait un schéma pour appuyer sa démonstration, totalement dans son élément, ayant oublié que, ce jour là, Don devait le ramener chez eux et qu'il lui avait très clairement spécifié d'être à l'heure. Et puis, soudain, il sentit ses interlocuteurs se figer. Il releva la tête et son cœur manqua un battement en voyant entrer Ross et ses cinq acolytes habituels.
- Salut les gnomes ! lança Nick, goguenard.
- Allez, on dégage les morpions ! ajouta Clark sous les rires stupides des filles.
Ils ne se le firent pas dire deux fois et saisissant rapidement leurs affaires, ils s'empressèrent de quitter les lieux.
- Pas toi, petit génie ! dit soudain Ross en attrapant Charlie par le bras alors qu'il passait devant lui.
Charlie sentit son sang se figer dans ses veines. Non ! Pas ça ! Mais qu'il le laisse enfin en paix !
Norton s'était arrêté à son tour, indécis.
- Charlie ?
- C'est bon, le petit génie reste avec nous, file microbe ! lui répliqua Ross.
- Mais, on doit travailler ensemble... tenta le garçon.
Charlie lui jeta un regard reconnaissant : il savait combien Norton avait peur de Ross et le courage qu'il lui avait fallu pour oser lui tenir tête ainsi.
- A ouais ? Et bien moi aussi je dois travailler avec le petit génie. Hein petit génie qu'on doit travailler ensemble ?
- Oui, c'est vrai Norton. J'avais oublié. Je suis désolé.
Il ne voulait pas mettre son ami en danger.
- Tu es sûr ? Norton hésitait, déchiré entre le désir de s'éloigner au plus vite du péril et sa loyauté envers son ami.
- Oui. Ne t'inquiète pas. Tout ira bien.
Il aurait aimé en être sûr.
- Bon, alors, j'y vais ?
- C'est ça, tu dégages ! Et plus vite que ça ! rugit soudain Ross, à bout de patience.
Vaincu, Norton s'éclipsa à son tour et Charlie se retrouva seul avec ses tourmenteurs, seul et la panique au cœur.
- Alors petit génie, ça fait un bail non ? On dirait que tu nous évites.
- On se demande pourquoi, persifla Clark.
- Allez, viens donc par ici, on sera plus à l'aise pour parler.
*****
Ils l'entraînèrent vers la grande pièce divisée en deux : d'un côté les douches, de l'autre les toilettes. Et Charlie gémit à l'idée qu'ils allaient reprendre, en pire peut-être, l'horreur qui avait été interrompue quelques semaines plus tôt.
Mais Ross avait autre chose en perspective, une autre façon d'humilier son souffre-douleur.
- C'est pas tout ça, j'ai une furieuse envie ! déclara-t-il avant de s'enfermer dans l'un des édicules. Les bruits, puis l'odeur qui s'en échappèrent bientôt ne laissaient aucun doute sur la nature de ses besoins et Charlie se demanda jusqu'où pouvait bien descendre l'obscénité du lycéen.
Celui-ci sortit bientôt en se rajustant, sans tirer la chasse d'eau. Il ne fit pas mine non plus de se laver les mains et un haut-le-cœur souleva Charlie devant cette preuve de manque d'hygiène. Ross s'approcha alors de lui et il se raidit : qu'allait-il encore inventer pour le persécuter ?
- Dis donc petit génie, tu en as une belle montre ! dit-il soudain.
Charlie jeta un regard incertain sur sa montre : c'est vrai que c'était un bel objet, offert par il ne savait plus trop quel comité lors d'un exposé qu'il avait fait pour eux. Il reporta son regard, plein d'appréhension, sur Ross.
- Ouais, ça c'est une chouette montre, n'est-ce pas les gars ?
- Et comment ! s'exclamèrent ceux-ci en s'approchant pour examiner l'objet.
- Je peux te l'emprunter quelques instants ?
Sans comprendre où voulait en venir son tourmenteur, Charlie acquiesça et entreprit de retirer la montre de son poignet. De toute façon, s'il ne le faisait pas, il savait que celui-ci se servirait lui-même. Steven Ross prit la montre et se mit à la tourner et à la retourner entre ses mains : c'était réellement un objet de prix, très complexe, plutôt élégant, le genre de montre que Charlie n'aurait pas achetée pour lui-même mais qu'il trouvait agréable à porter. Il se demanda un instant si, après l'intimidation et les menaces, son bourreau allait maintenant passer au racket.
Ross allait et venait dans la pièce empuantie par les odeurs qui émanaient des toilettes, la montre à la main, en débitant un tas de lieux communs que Charlie n'écoutait même pas, trop inquiet de ce qui pouvait lui arriver pour prêter attention à la péroraison creuse du lycéen. Puis celui-ci disparut à nouveau dans l'édicule d'où il était sorti quelques minutes plus tôt et soudain Charlie l'entendit crier, faussement contrit !
- Oh non ! Quel maladroit je fais !
Ses cinq comparses se mirent à ricaner, ils avaient déjà compris ce qui se passait. Ross ressortit de la cabine, sans la montre et il regarda alors Charlie
- Je suis vraiment désolé petit génie, j'ai laissé tombé ta montre dans la cuvette !
Un grand éclat de rire répondit à cette affirmation. Seul Charlie ne riait pas : ce n'était pas l'idée de sa montre tombée au milieu des excréments qui le bouleversait, mais ce qu'il pressentait qui allait suivre. Il ne se trompait pas.
- C'est ennuyeux ça, petit génie, dit alors Ross en revenant vers lui. Ta belle montre...
- Ca ne fait rien, tenta de dire Charlie.
- Mais si, ça fait quelque chose. Heureusement que je n'ai pas encore tiré la chasse ! Il n'est pas trop tard.
Ce serait vraiment dommage, une si belle montre, gémit Ross.
- C'est vrai, tu ne peux pas la laisser là, insista Clark.
- Il va falloir aller la récupérer, conclut Nick.
Charlie eut un frisson de terreur.
- En tout cas, moi je n'y vais pas ! hurla Cyndie.
- Pas question ! dirent les deux autres filles.
- Mais c'est la montre du petit génie après tout, décida Ross.
- C'est vrai, renchérit Nick.
- Normal qu'il aille la rechercher alors, termina Clark.
- Non, oh non ! gémit Charlie, paniqué.
- Quoi non ? Tu ne veux pas récupérer ta belle montre, petit génie ?
Le ton de Steven devenait menaçant.
- Ca m'est égal, j'en ai une autre.
- Je suis sûr qu'elle n'est pas aussi belle.
- Ce n'est pas grave.
- Oui, mais moi je me sentirais mal si je te privais de ta belle montre. Et je n'aime pas me sentir mal, tu comprends ça petit génie ?
- Oui.
- Alors, tu vas aller récupérer ta montre, et vite, de manière à ce que je puisse me sentir à nouveau bien.
- Non, non, je n'irai pas.
- Attends ? Tu viens de me dire non là ?
- Je vous en prie... tenta Charlie.
Mais il savait que ses supplications n'y changeraient rien.
- Tu vas faire ce que je te dis petit génie.
- Non !
Soudain il se redressa, la peur l'ayant déserté au profit de la colère.
- Mais c'est qu'il se fâcherait le petit coq, rit soudain Steven Ross. Attends, j'ai un moyen de te calmer moi, petit génie.
Il attrapa le jeune garçon par le cou et l'entraîna vers l'une des cabines des toilettes. Charlie se débattait comme un beau diable mais les deux autres garçons vinrent prêter main forte à leur chef et le gamin se retrouva à genoux devant le siège des toilettes dans lequel ses tortionnaires lui enfoncèrent la tête avant de tirer la chasse d'eau. Il se releva, les cheveux trempés, les larmes aux yeux.
- Alors, tu es calmé maintenant, tu vas faire ce qu'on te dit ?
- Non !
Ross s'approcha de lui et saisit violemment son visage dans sa main, resserrant douloureusement ses doigts autour des maxillaires du garçon tremblant d'effroi.
- Maintenant ça commence à bien faire petit génie ! Ne joue pas avec ma patience ! Je crois que tu n'as pas bien compris là ! Ta montre, tu vas aller la récupérer, de toute façon : alors soit tu y vas tout de suite et ça ne se passe pas trop mal, soit tu y vas après que je t'ai flanqué la raclée de ta vie !
Charlie sentit tout son corps se rétracter à cette annonce. Il savait qu'il ne supporterait pas les coups. Il s'en voulait de sa lâcheté mais il savait que l'adolescent avait raison : de toute façon il cèderait. Ses yeux se remplirent de larme.
- Je vous en prie... dit-il.
Tout ce qu'il parvint à obtenir, ce fut un éclat de rire général. Même la fille qui avait pris sa défense lors de l'épisode du van ne semblait avoir aucune pitié pour lui. Sans doute pensait-elle qu'ici les choses ne risquaient pas de dégénérer comme elle l'avait craint lors de la scène précédente.
- Bon maintenant ça suffit. Allez les gars, un coup de main.
Les trois garçons se précipitèrent sur lui et il comprit qu'ils allaient l'obliger à effectuer la besogne immonde qu'ils attendaient de lui. Il ne pourrait pas plus leur résister qu'il ne l'avait fait quand ils lui avaient plongé la tête dans la cuvette des toilettes. Il se débattit cependant de toutes ses forces, tentant de lancer des coups de pieds à ses agresseurs qui ne firent qu'en rire. Lentement mais sûrement ils l'attiraient vers le réduit nauséabond et, le désespoir au cœur, il comprit qu'ils parviendraient bientôt à leurs fins.
*****
A ce moment-là, des pas pressés se firent entendre et les trois garçons lâchèrent aussitôt leur souffre-douleur.
- Bon sang Charlie, qu'est-ce que tu fous ? Je t'avais dit de te magner...
La voix furieuse de Don emplit la pièce tandis que la silhouette de son frère émergeait soudain dans la lumière. Charlie sentit le soulagement s'emparer de lui : quelle que soit l'attitude de Don envers lui, il ne laisserait pas la petite bande achever sa dégoûtante comédie.
Don s'immobilisa sur le seuil de la pièce, et son regard se fit interrogatif tandis qu'il regardait son petit frère, les larmes aux yeux, rouge encore de s'être tant débattu, les cheveux mouillés qui ruisselaient dans son cou, et les six lycéens qui l'entouraient, dont trois filles qui n'avaient rien à faire dans les vestiaires des garçons d'ailleurs ! Son air se fit plus dur tandis qu'il demandait :
- Qu'est-ce qui se passe ici ?
- Rien, rien du tout Eppes, répondit aussitôt Ross. On avait juste une petite conversation avec le petit génie.
- Ah oui ? Et à quel sujet ?
Et puis soudain son nez se plissa et une grimace écoeurée lui vint aux lèvres
- Mais ça pue ici !
- Justement, c'est de ça dont on parlait. Il se trouve que le petit génie vient de se soulager et qu'il n'a pas tiré la chasse. On lui faisait remarquer que ce n'était pas très convenable !
- Exactement, appuyèrent les cinq autres.
- Charlie ? interrogea Don, le regard fixé sur son frère.
Celui-ci se contenta de hausser les épaules.
- Bon, tu n'as qu'à aller tirer cette foutue chasse et qu'on n'en parle plus, OK ?
Charlie jeta un regard incrédule. Comment Don pouvait-il, ne serait-ce qu'une seconde, croire cela ? Il le connaissait pourtant assez pour savoir qu'il ne ferait jamais ce genre de chose. Mais que pouvait-il lui dire ? Comment lui raconter l'humiliation, cette terrible sensation d'impuissance ? Son frère allait avoir honte de sa faiblesse, lui qui était si fort, si sûr de lui, si apprécié de tous !
- Allez Charlie, je n'ai pas que ça à faire.
Sous les sourires narquois de ses tourmenteurs, bien trop avisés pour se moquer ouvertement de lui devant l'un des membres les plus appréciés de l'équipe de base-ball, Charlie se rendit dans le réduit et ils entendirent bientôt le bruit de l'eau qui s'écoulait. Puis le jeune garçon se dirigea vers les lavabos pour se laver les mains. Ensuite il passa devant son frère, toujours immobile à l'entrée de la salle des douches, puis il alla récupérer ses affaires.
Dès qu'il fut sorti, Don regarda Ross droit dans les yeux :
- Tu sais que les filles n'ont rien à faire ici, non ?
- Et alors ? Tu ne vas pas me dire que tu n'as jamais amené de filles dans les vestiaires, toi non plus ?
- On en reparlera plus tard.
- Quand tu veux mon pote.
Don sortit à son tour de la pièce et entraîna Charlie dans son sillage. Celui-ci monta silencieusement dans la voiture. Il s'attendait à des questions, à des reproches peut-être, mais son frère n'ouvrit pas la bouche jusqu'à la maison et lui-même se plongea dans ses pensées. Il en voulait à Don de n'avoir pas réagi : il avait obligatoirement compris ce qui se passait dans les vestiaires. Il ne pouvait pas ne pas avoir réalisé que son frère servait de souffre-douleur à la petite troupe agglutinée là. Et s'il n'avait rien dit, c'est qu'il trouvait ça normal, qu'il cautionnait peut-être ce genre d'attitude.
Qui sait si, lui-même, ne martyrisait pas quelques lycéens tout aussi démunis que lui ? Et c'était cela le pire pour Charlie : que son frère puisse accepter cet état de choses sans protester le décevait terriblement, c'était un accroc inacceptable dans l'image du héros que son grand frère représentait à ses yeux. Mais non, Don ne pouvait pas se livrer à des actes aussi immondes. Simplement il n'avait pas réagi parce qu'il pensait que son frère n'en valait pas la peine. Pourquoi perdre son temps avec lui ?
Charlie, d'un seul coup, se dit qu'en fait, son aîné le détestait vraiment ou, à tout le moins, se désintéressait totalement de ce qui pouvait lui arriver, agréable ou non. En tout cas, il savait désormais à quoi s'en tenir et il avait bien eu raison de dire à Norton que se plaindre à Don ne changerait rien à sa situation. Arrivé à la maison, il quitta la voiture sans un mot et monta s'enfermer dans sa chambre.
Ni lui ni Don ne reparlèrent jamais de ce qui s'était passé. Il trouva une excuse pour expliquer à ses parents la disparition de sa montre : de toute façon, même s'il l'avait récupérée, jamais il n'aurait pu la porter !
Mais, curieusement, il ne fut plus jamais harcelé par Steven Ross ni par aucun membre de sa bande. Il reçut juste un mot dans son casier lui annonçant qu'il était inutile qu'il continue à leur faire leurs devoirs, et qu'ils étaient quitte après la peur qu'ils lui avaient flanquée. Délivré de son angoisse, il ne chercha pas plus loin et se résigna à ne jamais comprendre les motivations qui avait amené son tourmenteur à changer d'avis.
Chapitre 13
Gymnase, lycée de Pasadena, 2008
Tout cela lui revint en un éclair au moment où son regard croisa celui de Ross. L'homme avait bien changé : il avait grossi, s'était dégarni et il portait d'épaisses lunettes à double foyer. Rien à voir avec l'adolescent triomphant de ses souvenirs ! Il l'aborda plutôt froidement, résistant à l'envie de lui flanquer son poing dans la figure plutôt que de lui serrer la main. Mais il ne s'abaisserait pas à se conduire comme lui aurait pu le faire à l'époque.
- Salut Ross, se contenta-t-il de dire froidement.
- Oh... Je vois. Tu m'en veux encore non ?
- De quoi pourrai-je bien t'en vouloir ? persifla alors le mathématicien. Attends voir...
- Non, écoute Charlie. Si je suis heureux de te voir, c'est parce que j'espérais avoir l'occasion de te présenter mes excuses.
- Quoi ?
Charlie n'en revenait pas. Pourtant, finalement quoi d'étonnant ? En vingt ans tant de choses changent ! Pourquoi n'avait-il pas imaginé que son ancien tourmenteur avait pu devenir quelqu'un de bien ?
- Oui. Je m'en veux terriblement de ce que je t'ai fait subir à l'époque. Je n'ai pas d'excuses pour ça, sauf d'avoir été un sombre crétin dont le manque d'intelligence n'avait de pendant que la jalousie qu'il ressentait à ton égard.
- Toi ? Jaloux de moi ?
C'en était trop ! Charlie chercha désespérément un siège pour se poser.
- Bien sûr. Comment penses-tu que je pouvais me sentir ? Tu avais six ans de moins que moi et tu étais admiré de tous les professeurs. Et si tu avais entendu mes parents et mon jeune frère parler de toi !
- Mais de quoi tu parles ?
- C'est vrai, tu ne peux pas savoir. Tu ne sais pas qui sont mes parents apparemment ?
- Non, pourquoi ? Je devrais ?
- Non, ils ne jouent pas dans la même cour que toi. Mais ce sont des scientifiques aussi. Mon père est professeur de mathématiques au collège et ma mère est physicienne dans un laboratoire qui fait des recherches sur les particules subatomiques. Et ils avaient rêvé d'avoir un fils brillant qui aurait explosé au firmament des sciences. Au lieu de ça ils n'ont su engendrer qu'un imbécile incapable d'apprendre la moindre table de multiplications et n'ayant même pas d'aptitude particulière dans aucun domaine, sauf la méchanceté, bien sûr. Et quand ils ont lu certains de tes travaux de l'époque, leur déception envers moi s'est accru d'un degré encore. Et mon petit frère, qui avait ton âge, n'était pas en reste de compliments envers toi : tu étais véritablement son idole.
- Je ne vois pas...
- Non, tu ne le connaissais pas. Il est plutôt doué c'est sûr, mais à l'époque, il n'était naturellement qu'au collège. Mais je peux t'assurer qu'entendre les trois personnes qui comptent le plus dans ta vie passer leur temps à chanter les louanges d'un gamin qu'ils ne connaissent que de nom en regrettant explicitement qu'il ne soit pas à ta place, c'est difficilement supportable. Alors c'est vrai, je me suis vengé sur toi, et je n'en suis pas fier.
- J'ignorais tout ça, dit Charlie.
Le mathématicien prenait soudain conscience que la douleur peut aussi conduire à la cruauté. Il soupira : combien de fois déjà avait-il vu ça, cette pression que les parents mettent parfois sur leurs enfants, certes le plus souvent avec les meilleures intentions du monde ? Mais souvent il s'était demandé pourquoi ils ne pouvaient pas se satisfaire de ce qu'était leur progéniture et rien de plus. Il se félicitait d'avoir eu des parents qui l'avaient accepté comme il était. Parfois il se demandait pourtant si, s'il avait été l'un de ces élèves médiocres et d'intelligence plus que moyenne, ils ne lui auraient pas imposé aussi ce type de pression. Non, pas Alan et Margaret : pour eux, ce qui comptait avant tout, c'était que leurs fils soient heureux. Ainsi sa mère ne s'était pas opposée à ce qu'il arrête la musique et son père, quoi qu'il en ait pensé à l'époque, n'avait pas empêché Don d'entrer au F.B.I. Sans doute avaient-ils eu de la chance tous les deux. Oui, ils avaient eu beaucoup de chance.
*****
- Tu ne m'en veux pas trop ?
Le ton de Steven Ross était presque suppliant et Charlie eut pitié de lui. Qui aurait cru ça ? Qui aurait cru qu'un jour il prendrait en pitié celui qu'il avait voué aux gémonies pendant plusieurs semaines ?
- Non ! C'est oublié.
Il mentait : ça ne serait jamais oublié. Mais le pardon n'est pas l'oubli. D'ailleurs serait-il aussi méritant s'il était oubli ? Quelle difficulté de pardonner si on ne se souvient pas ?
- Tu ne peux pas savoir ce que je suis soulagé ! C'est important pour moi que ceux à qui j'ai fait du mal à l'époque me pardonnent.
- J'espère que ce sera le cas.
- Et bien, j'ai déjà vu certains d'entre eux. Mais je crois que tu es le premier qui accepte spontanément de m'absoudre et ça me touche beaucoup.
- Arrête un peu...
Il ne savait pas trop quoi lui dire, alors il questionna :
- Il y en a qui t'ont envoyé paître ?
- Et comment ! Les T-T m'ont carrément fusillé du regard, quant à Bates, son sourire lorsqu'il m'a dit : « On en reparlera au cours de la soirée », m'a fait froid dans le dos. Je me demande s'il est tout à fait normal ce type.
- Et c'est toi qui demande ça ? persifla Charlie retrouvant son sens de l'humour. Toi qui voulais que j'aille chercher ma montre dans...
- O.K. Tu as raison. Je ne suis pas le mieux placé pour juger de la normalité des gens. Mais tout de même, on dirait que ce gars n'a pas évolué depuis vingt ans. Regarde-le.
Charlie contempla un instant en silence son ancien ami qui continuait à s'entretenir avec les jumeaux :
- C'est vrai qu'il n'a pas beaucoup changé. Quant aux jumeaux, à les regarder on a l'impression que le temps s'est arrêté.
C'était presque hallucinant, en effet, de voir à quel point les deux hommes, actuellement âgés d'une quarantaine d'année, à l'instar de la plupart des personnes présentes dans la salle, avaient peu changé en vingt ans. Ils étaient toujours vêtus de manière identique, portaient les mêmes lunettes rondes qu'à l'époque, coiffaient toujours leurs longs cheveux bruns dans lequel on ne distinguait aucun cheveu blanc, en catogan et semblaient toujours porter toute la misère du monde sur leurs épaules.
Il secoua l'espèce d'envoûtement qui le gagnait à les contempler et reporta son attention sur son interlocuteur.
- Bon et bien je te remercie de tes excuses..., il hésita un instant avant de prononcer le prénom, ... Steve, et je te souhaite une bonne soirée.
- Tu veux que je t'offre un verre ?
Oh ! Apparemment Steven Ross n'avait pas vraiment envie de le lâcher de sitôt. Charlie chercha Don des yeux :
- Tu cherches quelqu'un ? interrogea aussitôt son vis-à-vis.
- Oui, mon frère.
- Oh ! Don est ici aussi ?
- Ben oui. Ca paraît normal non ?
- Bien sûr. Mais dans ce cas, je ferais peut-être mieux de ne pas trop m'attarder auprès de toi.
- Comment ça ? Qu'est-ce que tu veux dire par là ?
- Tu sais bien...
- Pas vraiment non ! Je ne vois pas en quoi le fait que tu me parles pourrait déranger mon frère.
- Maintenant je ne dis pas, mais à l'époque... Je peux te dire que je m'en souviens encore !
- Mais de quoi tu parles ?
- Enfin, tu sais bien que, si je t'ai lâché à l'époque c'est grâce à lui.
- Quoi ?
Steven Ross le regarda, interdit.
- Quoi ? Tu n'étais pas au courant ?
- Mais au courant de quoi bon sang ?
L'homme eut l'air embarrassé.
- Ecoute... Visiblement tu ne sais rien. Alors je ferais peut-être mieux de me taire. Je pense que c'est à ton frère de...
Il amorça un mouvement de retraite que le mathématicien stoppa net en l'attrapant par le bras. Dire qu'il n'aurait jamais imaginé faire un jour un tel geste !
- Ah non mon vieux ! Tu en as trop dit ou pas assez ! Alors maintenant j'exige des explications !
Comme Ross se taisait, semblant en proie à la confusion la plus totale, il insista :
- Et puis, tu me dois bien ça non ?
Steven le regarda longuement et soudain tout dans son attitude annonça sa reddition.
- Tu as raison, je te dois bien ça. Et puis il est temps sans doute que tu apprennes certaines choses.
Il l'entraîna un peu à l'écart et se mit à lui parler, longuement, et les yeux de Charlie s'ouvrirent grands comme des soucoupes aux mots qu'il prononça alors.
X X X TRACY MAC DONALD XXX
Partie réservée aux adultes, le chapitre 15 notamment est déconseillé aux moins de 18 ans.
Chapitre 14
Gymnase du lycée de Pasadena
- Non ! Je rêve ! C'est bien toi ? Don Eppes ?
Don se retourna vers la femme qui venait ainsi de l'interpeller et un flot de souvenirs lui revint en mémoire lorsqu'il l'identifia : Lucy Mac Donald. En seconde, ils étaient dans les mêmes cours de littérature, d'histoire et de mathématiques et elle avait visiblement le béguin pour le lycéen de quinze ans qu'il était alors. Ils avaient un peu flirté ensemble, mais l'un comme l'autre très jeunes, ils n'allaient pas vraiment plus loin que quelques baisers. Parfois elle lui permettait de glisser une main indiscrète dans son corsage, mais elle n'était visiblement pas prête à passer au niveau supérieur et, à vrai dire, il n'était pas vraiment sûr d'y être prêt non plus, malgré ses rodomontades d'adolescent en proie à de furieuses montées de testostérone.
Flashback, 1985
Et puis la superbe sœur aînée de Lucy était entrée dans le tableau. Don revoyait encore la première fois qu'il l'avait aperçue. Lucy et lui étaient en train de se bécoter gentiment sur le canapé du salon, leurs livres de littérature ouverts devant eux : ils préparaient un exposé sur les poètes maudits. Elle était entrée dans le salon et il en était resté bouche bée. Bien sûr il savait que Lucy avait une sœur, il avait déjà entraperçue celle-ci au lycée, mais elle était déjà en terminale et n'avait pas un regard pour les moustiques de deuxième année. Tracy Mac Donald était vraiment superbe : grande, blonde, sculpturale, avec tout ce qu'il faut pour faire rêver des adolescents en pleine puberté. Et la rumeur disait qu'elle n'était pas particulièrement farouche. Elle les avait regardé gentiment :
- Et bien les petits ? Ca avance le travail ?
Lucy s'était raidie : elle connaissait les manœuvres de sa sœur ! Don, lui, avait balbutié quelques inepties dont il ne se souvenait plus vraiment, le rouge au front. Tracy ne s'était pas attardée, mais en partant, elle avait jeté, d'un ton plein de sous-entendus :
- Travaillez bien, et soyez sages !
Le regard qu'elle avait jeté à Don en quittant la pièce avait rempli le garçon de confusion. Il avait eu ensuite bien du mal à se reconcentrer sur l'exposé, et sur Lucy, qui, de ce moment, venait de perdre tout intérêt à ses yeux. Il ne pensait plus qu'à Tracy, bien que persuadé de n'avoir aucune chance avec elle : ils avaient plus de trois ans d'écart ! A cet âge là, c'était un abîme insurmontable, surtout si c'était la fille la plus âgée !
Il avait continué à fréquenter Lucy, simplement pour le plaisir de pouvoir apercevoir Tracy de temps en temps, bronzant au bord de la piscine ou s'ébattant dans l'eau, son corps superbe à peine caché par un mini bikini. Il rêvait d'elle la nuit et parfois, le matin, à sa grande confusion, ses draps en portaient la preuve. Bref, il était éperdument amoureux, comme peut l'être un gamin de quinze ans d'une créature qui lui paraît inaccessible. Il était le « ver de terre amoureux d'une étoile » qu'avait chanté Victor Hugo dans Ruy Blas. Sa conscience le dérangeait bien un peu de son attitude envers Lucy : il l'encourageait à s'attacher à lui, tout en sachant que ce n'était plus réciproque. Mais, comme l'avait dit quelqu'un : « En amour, comme à la guerre, tout est permis. »
Il se souviendrait toujours du mercredi où tout avait basculé. Il avait rendez-vous avec Lucy, chez elle, pour plancher sur leur prochain devoir de mathématiques. Ils devaient se retrouver vers dix-sept heures, mais, le matin même, sa mère lui avait demandé de rentrer à cette heure-là pour surveiller Charlie. En effet, elle devait absolument voir un client qui venait de s'annoncer et Alan était retenu toute la journée à son bureau. Quant à leur baby-sitter habituelle, elle était justement indisponible ce jour-là. Et Charlie avait beau clamer qu'il était bien trop grand pour avoir une baby-sitter et parfaitement capable de se garder seul, Margaret et Alan se refusaient à le laisser livrer à lui-même : après tout, il n'avait que dix ans.
Donc, malgré ses récriminations, Don fut obligé d'accepter la « corvée ». Comme il se plaignait amèrement qu'on ne lui permette pas de travailler sérieusement et qu'en l'occurrence, il ne faudrait pas s'étonner s'il se plantait au prochain devoir, sa mère, excédée, lui avait rappelé qu'il pouvait toujours décaler l'heure du rendez-vous : s'il allait travailler avec Lucy en début d'après-midi, il pourrait être rentré pour dix-sept heures. Renfrogné, Don avait précisé qu'il avait d'autres projets pour le début de l'après-midi, ce à quoi d'un ton sans réplique Margaret répondit :
- Ecoute, je t'ai donné une solution. A toi de voir. Mais de toute façon c'est comme ça et pas autrement !
Lorsqu'elle employait ce ton, il savait qu'il était inutile de discuter plus avant : elle ne cèderait pas. Il avait donc décroché le téléphone pour appeler Lucy. Il préférait encore annuler sa séance au stade avec les copains que risquer de rater une opportunité de voir Tracy. Un mercredi après-midi, il y avait de fortes chances qu'elle soit chez elle ! Et justement, ce fut la jeune fille qui répondit. Lucy était absente, mais elle lui ferait la commission : il viendrait à quatorze heures et non à dix-sept comme prévu.
- Non, non, répondit-elle à sa question de savoir si ça ne dérangerait pas Lucy. Elle n'a rien de prévu de toute manière. Alors à tout à l'heure Don.
Il avait raccroché, un sourire idiot aux lèvres : elle lui avait dit à tout à l'heure ! Il allait la voir bientôt. Et puis il se secoua : ça ne voulait sûrement rien dire.
XXXXX Chapitre 15 XXXXX
Flashback, 1985
Lorsqu'il était arrivé chez les Mac Donald, il n'était pas encore tout à fait quatorze heures. Personne ne répondant à son coup de sonnette, il avait commencé par s'étonner, puis, sûr qu'il y avait quelqu'un puisque Tracy le lui avait assuré, il avait fait le tour et était entré par le jardin. Son cœur s'était arrêté de battre une seconde : Tracy était en train de nager et il s'était figé pour admirer, une fois de plus, sa plastique irréprochable. Soudain elle l'avait aperçu et était sortie lentement de l'eau.
Avec le recul, Don savait qu'elle avait tout calculé, mais, à l'époque, il était resté là, comme un idiot, béant d'admiration devant elle. Elle s'était approchée de lui, le corps ruisselant d'eau et une boule s'était installé dans son ventre, qu'il n'avait pas su identifier comme la montée du désir.
- Oh Don ! Déjà là ?
- Ben oui, réussit-il à articuler, la bouche sèche. Il est quatorze heure !
- Ah oui ? Tiens, tu me donnes mon peignoir s'il te plaît ?
Il posa rapidement son sac sur le transat qui se trouvait là et ramassa le peignoir de satin qui traînait sur le dossier. Il le lui tendit et elle sourit :
- Tu m'aides à l'enfiler ?
Les mains tremblantes, il approcha le vêtement et frémit lorsque ses mains entrèrent en contact avec la peau humide : il avait l'impression de brûler. Consciente des sensations qu'elle éveillait chez l'adolescent, elle lui décocha un sourire ravageur.
- Merci.
Il tenta de secouer l'envoûtement qui fondait sur lui.
- Lucy est là ?
Elle le regarda, l'air soudain effaré, comme si quelque chose de terrible venait de lui traverser l'esprit.
- Oh non !
- Quoi ?
- J'ai complètement oublié de lui faire ta commission ! Elle est partie au centre commercial des copines ! Elle ne devrait pas rentrer avant dix-sept heures !
- Oh... Et bien, dans ce cas... Tant pis, je crois que je vais rentrer...
Il commença à reculer, à regret. Il n'avait plus rien à faire là. Elle proposa alors :
- Tu ne vas pas repartir comme ça ? Tu veux peut-être boire quelque chose ?
Il se contenta d'acquiescer, ne voulant pas croire à sa chance : non seulement il avait le bonheur de voir Tracy seule à seul, mais il allait pouvoir prolonger ce moment précieux !
Ils entrèrent dans le salon et elle lui demanda :
- Alors, bière ? Whisky ? Non, tu es bien trop jeune ! ajouta-t-elle aussitôt.
- Pas si jeune que ça ! se défendit aussitôt Don.
- Non, tu as raison, pas si jeune que ça !
Le regard qu'elle jeta alors sur lui le troubla profondément : il était trop innocent pour savoir déceler le désir dans le regard d'une partenaire, mais la lueur trouble qu'avaient ses yeux lorsqu'elle les posait sur lui, semblant le déshabiller du regard, comme si elle tentait de le jauger, éveilla chez lui un sentiment à la fois d'embarras et de convoitise.
- Allez viens, assieds-toi à côté de moi.
Elle venait de s'étendre à demi sur le grand canapé d'angle et tapotait le siège à côté d'elle pour lui faire signe de venir y prendre place à son tour. Sans vraiment comprendre ce qui se passait, il prit place à côté d'elle, son verre à la main, s'en voulant de se sentir aussi emprunté lorsqu'il aurait voulu se montrer expérimenté et conquérant. Mais de l'expérience, elle en avait visiblement pour deux. Lorsqu'il fut près d'elle, elle lui dit :
- Je n'ai rien pris pour moi, tu me laisses boire dans ton verre ?
La main tremblante, il tendit le verre vers sa bouche et elle y porta les lèvres. Dans le même temps, ses doigts venaient se poser sur les siens et un long frisson le parcourut.
- Merci, se contenta-t-elle de dire.
Avant qu'il n'ait pu s'écarter, elle lui enleva le verre d'une main et le posa sur la table basse tandis que l'autre se refermait sur son poignet. Il sentit soudain ses doigts lui caresser l'avant-bras et il frémit en fermant les yeux malgré lui. Il ne voulait pas croire à ce qui lui arrivait. Il était en train de faire un rêve délicieux et n'allait pas tarder à se réveiller.
- Est-ce que tu es obligé de rentrer ? questionna-t-elle.
- On ne m'attend pas avant dix-sept heures.
- Alors viens.
*****
Elle l'avait entraîné au premier étage et il s'était laissé faire, sans plus de volonté qu'un petit enfant, craignant par-dessus tout que son rêve ne vole d'un seul coup en éclat. Ils étaient entrés dans une chambre qu'il avait compris être la sienne et elle avait fermé la porte à clé avant de se tourner vers lui. Il restait là, gauche, hésitant, ne sachant pas ce qu'il devait faire ou dire, ou ne pas faire ou dire et elle avait ri gentiment.
- Quel petit garçon tu fais ! se moqua-t-elle.
- Je ne suis pas un petit garçon ! s'insurgea-t-il.
- Ah non ? Et bien, montre-moi, viens !
Elle l'attirait vers le lit, et il se laissait faire, à la fois mort de peur et en proie à un désir irrépressible. En même temps, il ne cessait de se dire que ce n'était pas possible : elle se moquait sans doute de lui et elle allait le laisser en plan d'un seul coup. Peut-être même certaines de ses copines étaient-elles cachées là, qui le railleraient cruellement d'avoir pris ses désirs pour des réalités. Il savait que cela se produisait.
- Enlève ton tee-shirt.
La voix de Tracy était rauque de désir et il s'exécuta tandis qu'elle s'allongeait voluptueusement sur le grand lit. Lorsqu'il fut torse nu, elle tendit la main vers lui.
- Viens, allonge-toi près de moi.
Il ne se fit pas répéter l'invite et il fut très vite contre elle, tremblant de désir et d'appréhension.
- Tu veux me toucher ?
Il avança une main hésitante vers l'échancrure du peignoir largement entrebâillé, craignant toujours qu'au dernier moment elle ne se moque de lui. Mais non, il connut l'ivresse de pouvoir laisser ses doigts courir sur la peau satinée. Soudain elle le repoussa et il se demanda ce qu'il avait fait de mal. Mais elle se contenta d'enlever le peignoir et se rallongea à ses côté en murmurant :
- Caresse-moi, c'est bon !
Prenant de l'assurance, il laissa alors ses mains glisser sur le corps offert, la respiration oppressée, la sueur au front. Il hésita un instant avant d'oser poser les mains sur les seins qui se soulevaient sous le mince tissu du bikini. Lorsque ses paumes s'arrêtèrent sur les mamelons dressés, il lui jeta un coup d'œil interrogatif, comme s'attendant à une protestation. Mais elle avait fermé les yeux et semblait apprécier ses caresses. Il dénoua alors le cordon du maillot et, tremblant d'excitation, il dénuda la poitrine. Elle gémit et lui dit !
- Viens sur moi !
Il ne se le fit pas dire deux fois et, maladroitement, il s'allongea sur le corps qui se donnait à lui. Il sentait le désir l'embraser mais n'osait pas finir de se dévêtir : et s'il se trompait ? Si elle voulait seulement jouer avec lui ?
Et puis soudain il se redressa dans un gémissement désespéré et elle ouvrit les yeux, étonnée. Elle regarda le visage empourpré de l'adolescent, lut la gêne intense dans son regard et dans un premier temps elle ne comprit pas ce qui arrivait. Et puis ses yeux se posèrent sur la tache qui maculait le devant du pantalon du garçon et elle rit :
- Oh ! Je vois...
Don était mort de honte, il aurait voulu disparaître dans un trou de souris. Comment pourrait-il désormais supporter de se retrouver dans la même pièce qu'elle ? Une fille superbe s'offrait à lui, et tout ce qu'il était capable de faire c'était de... Il se releva, humilié au plus haut point, prêt à prendre la fuite pour ne plus jamais revenir. Elle le retint fermement par le poignet.
- Allons, il n'y a pas de quoi avoir honte, c'est plutôt flatteur pour moi que je te fasse de l'effet à ce point !
Ce n'est pas grave du tout du sais.
La gentillesse de sa voix le rasséréna un peu. Elle semblait vraiment ne pas lui en vouloir et, surtout, elle ne se moquait pas : ça, il n'aurait pas pu le supporter.
- Ecoute, tu vas enlever tout ça et aller prendre une douche : ma salle de bain est juste là. Et moi, je vais mettre tes affaires dans le lave-linge. Elles seront propres et sèches en moins de vingt minutes.
Il restait là, bras ballants, incapable du moindre geste et elle s'approcha de lui, vêtue seulement de son mini slip de bikini, s'exposant sans aucune gêne.
- D'accord, je vais t'aider.
Il eut un geste de défense quand ses mains se posèrent sur sa ceinture, mais elle écarta son bras et, pour l'empêcher de protester, elle écrasa sa bouche d'un baiser. Interdit, Don sentait cette langue qui s'insinuait entre ses lèvres et s'introduisait dans sa bouche. Cela n'avait rien à voir avec les baisers, qu'il croyait torrides, qu'il avait échangé jusqu'ici avec ses flirts. Là, il avait à faire au vrai baiser, d'une vraie femme. Il se rendit soudain compte qu'il était nu : pendant qu'elle le retenait avec la bouche, elle avait fait glisser son pantalon et son slip sur ses chevilles. D'un mouvement de pudeur incontrôlé, il porta les mains à son pubis et elle rit de nouveau.
- Allez, file sous la douche ! se contenta-t-elle de dire tandis qu'elle ramassait les vêtements souillés.
*****
Don se précipita sous le jet brûlant. Il s'en voulait à mort : comment avait-il pu réagir de cette manière ? Qu'est-ce qui clochait chez lui ? Cette fille magnifique, dont il rêvait depuis des semaines, s'offrait à lui et, tout ce qu'il arrivait à faire, c'était se couvrir de ridicule devant elle. Il n'y avait aucun doute que, dès que ses vêtements seraient secs, elle le mettrait dehors sans ménagement. Il sortit de la douche et s'entoura les hanches d'une serviette.
A ce moment-là, Tracy entra dans la salle de bain et il se tourna vers elle, cherchant vainement à se donner une contenance. Il savait qu'il devait lui parler, essayer d'expliquer, mais les mots ne venaient pas. Et puis il s'aperçut que ce n'était pas ce qu'elle attendait de lui.
- C'était bon cette douche ?
Il se contenta de hocher la tête, se détestant d'être incapable de prendre l'air détaché : elle allait le prendre pour un parfait crétin ! Elle s'approcha de lui et lui enleva sa serviette. Il ne savait pas quelle contenance prendre : il se sentait à la fois terriblement gêné d'être ainsi exposé à ses regards, et terriblement flatté qu'une fille comme elle s'intéresse à lui. Il hésitait entre son réflexe naturel qui était de cacher sa nudité et son envie de paraître expérimenté qui lui interdisait de le faire. Elle le couvait d'un regard gourmand :
- Ainsi, voilà le vilain petit soldat qui n'obéit pas aux ordres ! dit-elle, les yeux fixés sur son bas ventre.
Il bredouilla quelques mots incompréhensibles.
- Il va falloir lui apprendre à ne pas partir à l'assaut trop vite, continua-t-elle.
- C'est que...
Que pouvait-il dire ? Il n'avait aucune expérience de ce genre de conversation, pas encore. Mais elle n'attendait pas de lui qu'il réplique. Elle posa ses longs doigts fuselés sur sa bouche
- Chut ! Ne dis rien. Je comprends, tu n'as pas à te justifier. Il faut juste que tu apprennes à dominer ton désir. Et je vais t'apprendre, tu veux bien ?
Incapable de répondre à une invite aussi claire, il se contenta d'acquiescer de la tête et elle l'entraîna à nouveau vers la chambre.
- Allonge-toi, dit-elle.
Il s'exécuta, incapable d'émettre la moindre objection. Le désir renaissait à nouveau en lui et il priait de toutes ses forces pour que ne se reproduise pas l'embarrassant incident précédent.
- Ferme les yeux, concentre toi juste sur ton plaisir.
Il se laissait aller à la douceur de cette voix. Il sentit un souffle sur son visage et elle l'embrassa, forçant à nouveau sa bouche et tandis qu'il se laissait transporter par ce baiser sensuel, elle commença à faire courir ses mains sur son corps. Un long frisson le parcourut, fait de désir et d'appréhension : il comprenait qu'elle ne jouait pas. Il savait que, ce jour-là, il allait perdre sa virginité, et l'exaltation qui le soulevait à cette évidence se teintait tout de même d'appréhension.
Il gémit lorsque ses mains commencèrent à le caresser, n'oubliant aucune parcelle de son corps, même les endroits les plus intimes. Le plaisir insinuait chaque fibre de sa chair et il aurait pu mourir là, sans aucun regret.
- Tu aimes ça ?
Il ouvrit les yeux et aperçut, à quelques centimètres de son visage, celui de la jeune fille qui lui procurait ces sensations délicieuses. Elle le regarda tendrement et fit courir une main légère sur son visage.
- Bien sûr que tu aimes ça, et tu vas aimer plus encore !
Il sentit sa main descendre sur son corps et il poussa un léger cri lorsqu'elle s'arrêta sur sa verge. Il n'aurait pas su dire ce qu'il ressentait : ce mélange d'excitation et de souffrance, cette envie à la fois de se soustraire à la caresse et de la prolonger indéfiniment. Son sexe se dressait et le plaisir montait en lui en longues vagues presque douloureuses tant elles étaient intenses. Et puis elle cessa sa caresse et un immense sentiment de frustration s'empara de lui : pas encore, c'était trop tôt !
Elle approchait sa bouche de son oreille pour lui susurrer :
- Tu vois, c'est comme ça qu'on apprend à obéir.
Il gémit : il ressentait comme une véritable souffrance l'arrêt brutal du plaisir qui le transcendait. Il ne pouvait pas rester dans cet état là, c'était impossible. Elle rit doucement en lisant dans son regard toutes les sensations qu'il éprouvait.
- Ne t'inquiète pas, ce n'est pas fini ! Tu vas adorer. Détends-toi !
Sa main douce se posa sur ses paupières, les forçant à s'abaisser.
Il l'entendit ouvrir le tiroir de la table de nuit et ouvrit les yeux : elle avait sortit un étui de préservatif qu'elle était en train de déchirer. Il se laissa aller sur les oreillers tandis qu'elle déroulait lentement la mince pellicule sur son membre, rallumant le plaisir. Il sentit soudain sa bouche sur sa poitrine, puis sur son ventre. Son souffle s'accéléra tandis que des râles qu'il ne pouvait retenir lui montaient aux lèvres. En même temps, son cerveau s'affolait : elle n'allait pas ?..
Quand il sentit ses lèvres sur son pénis, il cria, incapable de se retenir tant la jouissance qu'il ressentit à cet instant se confondait avec la souffrance et l'embarras. Sa bouche enserrait étroitement sa verge et il se tordait sous la caresse humide, comme s'il voulait y échapper, tout en souhaitant qu'elle dure éternellement. Soudain il balbutia, affolé :
- Arrête, je vais... je vais...
Elle releva la tête et lui sourit :
- Laisse-toi aller !
Et elle reprit sa succion, juste quelques instants, avant que dans un cri d'extase, il ne parvienne à l'orgasme, libérant, pour la seconde fois, un flot visqueux. Elle conserva son membre en elle jusqu'à ce qu'elle sente son corps se relâcher, puis s'allongea près de lui en disant simplement.
- Tu vois, tu fais déjà des progrès, cette fois tu l'as senti venir.
- C'était tellement... tellement...
Il ne trouvait pas ses mots et elle rit doucement.
- Et tu n'as pas tout vu ! Tu as encore bien des choses à découvrir.
Il y avait tellement de promesses dans sa voix chaude et vibrante de sensualité qu'il sentit aussitôt le désir renaître en lui. Pourtant il s'inquiéta.
- Quelle heure est-il ?
- Ne t'inquiète pas, nous avons le temps.
- Mais Lucy ?
- Elle ne rentrera pas de sitôt. Vois-tu, je crois que j'ai fait une terrible erreur.
- Comment ça ?
- Et bien, je n'avais pas très bien compris ton message. Je n'écoutais pas vraiment et j'ai juste retenu que tu ne viendrais pas, sans relever le changement d'horaire. Alors, elle a décidé d'accompagner ses copines au centre commercial et elle doit passer la nuit chez Sandra.
- Quoi ? Mais, tu es sûre ?
- Tout à fait ! Quant à mes parents, ils travaillent jusqu'à vingt-deux heures ce soir.
- En fait, tu avais tout manigancé depuis le départ ?
- Peut-être oui.
- Mais pourquoi ? Pourquoi moi ?
- On dirait que tu ne te regardes pas souvent dans le miroir bébé ! Depuis le premier jour où je t'ai vu j'ai eu envie de toi !
Il la regardait, hésitant à la croire, incroyablement flatté de l'intérêt qu'une fille comme elle portait à un gars comme lui.
- Alors tu vois, nous avons tout le temps. On va pouvoir passer à la troisième leçon.
- Mais, je dois rentrer à dix-sept heures. Je dois garder mon petit frère.
- Oh alors, si tu dois garder ton petit frère !
Elle s'était redressée, comme une princesse blessée dans son amour propre. Il ne pouvait pas la laisser s'éloigner de lui, pas après ce qu'il venait de ressentir. Il l'attrapa par le poignet en disant :
- Mais on a encore largement le temps non ?
Elle jeta un coup d'œil au réveil.
- Oui, on a encore largement le temps.
*****
Elle s'allongea de nouveau près de lui et cette fois-ci, c'est lui qui fit courir ses mains sur sa peau, s'enhardissant au fur et à mesure, jusqu'à poser la bouche sur ses seins dressés, avec une audace dont il ne se serait jamais cru capable. Elle se mit à son tour à gémir et à onduler sous ses caresses et le désir les emporta bientôt. Il fit glisser le slip, qu'elle portait toujours, le long de ses jambes fuselées et ses doigts tremblants vinrent se poser sur la toison soyeuse. Un instant, il s'attendit à ce qu'elle lui intima l'ordre d'arrêter là son exploration indécente, mais au contraire, elle l'encouragea, de la voix et du geste, à aller plus loin, à s'insinuer plus profondément dans son intimité tandis qu'elle geignait de plaisir sous ses caresses de plus en plus précises. Elle finit par écarter largement les cuisses en soufflant :
- Viens, viens, j'ai envie de toi !
Il s'allongea maladroitement sur elle, taraudé par le désir mais paralysé par le trac. Soudain, elle se releva et sa main plongea dans le tiroir de sa table de chevet resté ouvert. Elle en sortit un nouvel étui qu'elle lui tendit.
- Tiens ! Tu te protèges d'abord.
Il déchira l'étui puis resta tout bête devant l'enveloppe de plastique qu'il tenait entre ses doigts tremblants. Elle rit à nouveau, à la fois amusée et terriblement excitée par le manque d'expérience de son nouvel amant. Elle n'avait jamais eu à faire à un garçon pour qui c'était la première fois et elle trouvait ça particulièrement intense au niveau des sensations qu'elle ressentait.
- Allonge-toi bébé ! lui ordonna-t-elle.
Et tandis qu'il gisait sur le dos, elle développa elle-même le préservatif sur son membre rigide, puis, prenant définitivement la direction des opérations, elle enfourcha le garçon et elle l'introduisit ainsi délicatement en elle. A ce moment-là, Don avait totalement oublié qu'il devait rentrer s'occuper de Charlie. Le monde aurait pu s'écrouler autour de lui sans qu'il en prenne conscience.
Leur étreinte passionnée lui sembla durer des heures jusqu'à ce qu'ils arrivent au paroxysme du plaisir. Il hurla le premier, un cri où le plaisir le disputait à la griserie de la victoire et elle cria à son tour tandis que, comme elle le lui demandait, il accélérait encore le rythme de son va et vient jusqu'à ce qu'il explose enfin en elle en hurlant de nouveau dans l'intensité du plaisir.
Il resta immobile quelques instants, ébloui par ce qu'il venait de vivre, incapable de se résoudre à quitter la chaude intimité qui lui avait procuré une telle jouissance. Puis il se désengagea doucement et s'allongea près d'elle.
- C'était bon, gémit-elle.
Il ne répondit pas. Il restait allongé près d'elle, sans forces, épuisé par l'intensité des sensations qu'elle venait de lui faire connaître et elle rit doucement en l'embrassant sur le front.
- Petit garçon, dit-elle.
- Je ne suis pas un petit garçon ! s'écria-t-il, vexé.
- C'est vrai, désormais tu ne l'es plus ! lui concéda-t-elle.
Ce fut à ce moment qu'il prit conscience qu'il venait, en effet, de passer de l'autre côté, du côté de ceux « qui l'avaient fait ». Et il eut l'impression qu'une page venait de se tourner dans sa vie.
Il passèrent le reste de l'après-midi à s'aimer, et pas une fois Don ne se préoccupa de l'heure qu'il pouvait être, emporté loin de toute contingence terrestre par un flot de sensations nouvelles qui lui ouvraient les portes d'un monde de délices jusque là inconnus.