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Série : Numb3rs
Création : 25.07.2010 à 18h42
Auteur : Cissy
Statut : Terminée
« Des vols ont lieu à Casci. Charlie décide d'enquêter alors que Don lui demande de l'aider sur un autre cas. » Cissy
Cette fanfic compte déjà 16 paragraphes
Chapitre 11 : Des conjectures
- Alors les gars, vous avez quelque chose ?
David et Colby, qui étaient en grande conversation se retournèrent vers le chef qui venait ainsi de les apostropher. En voyant Charlie à ses côtés, leur visage exprimèrent le plus complet étonnement :
- Charlie mais…, commença David, tandis que de son côté Colby s’exclamait :
- Charlie ? Je croyais que…
- Je suis désolé, se contenta de dire le mathématicien, coupant la parole aux deux agents. J’aurais dû venir plus tôt. Seulement…
Il se tut, cherchant le soutien de son frère. Celui-ci posa une main protectrice sur son épaule et termina :
- Seulement il y avait des choses que mon petit frère nous avait cachées. Asseyez-vous, on a pas mal d’infos nouvelles pour vous. Liz et Nikki ne sont pas là ?
- Non… le légiste a appelé. Apparemment il aurait trouvé quelque chose sur le dernier corps.
- Si seulement ça pouvait nous donner un début de piste ! reprit Colby. J’ai l’impression de tourner en rond.
- Justement. Avec Charlie sur le coup, on devrait avancer.
- Charlie retravaille avec nous ?
Le ton de David était quelque peu dubitatif. Voyant son frère prêt à se fâcher, Charlie l’arrêta d’une mimique : après tout il pouvait comprendre la réaction de son adjoint. Il les avait lâchés en pleine enquête, qui savait s’il n’allait pas à nouveau leur faire faux bond ?
- Je sais… Je vous dois des excuses, commença-t-il.
- Non Charlie. Tu ne dois d’excuses à personne, s’insurgea son frère. Tu avais tes raisons : de mauvaises raisons, mais des raisons tout de même, acheva-t-il dans un sourire pour détendre son cadet qu’il sentait terriblement anxieux.
Il lui avait fallu du temps pour le calmer après sa douloureuse confession. Il l’avait longtemps tenu contre lui, le rassurant, lui assurant qu’il avait fait le bon choix et que rien ne lui arriverait, ni à lui, ni à Amita, à Larry ou à leur père.
Tout de suite après, son premier geste avait été de demander une protection pour eux trois puis il avait convaincu Charlie de se faire examiner par un médecin. Après un examen complet, le praticien avait rassuré les deux frères : rien de cassé, des ecchymoses, dermabrasions, brûlures, lacérations à des degrés divers de cicatrisation mais aucune lésion grave ou permanente. Charlie n’avait pu s’empêcher de dire à son frère qu’il n’avait pas besoin d’un examen médical pour en arriver à cette conclusion. Ce à quoi l’aîné avait rétorqué qu’il devait avant tout en avoir le cœur net.
Le plus jeune avait ensuite surpris une conversation entre son frère et le médecin qui lui avait fait comprendre pourquoi Don avait tant insisté pour cet examen qui semblait bien inutile au vu de l’état de Charlie plus de vingt-quatre heures après les faits. L’agent du F.B.I. s’inquiétait de possibles abus sexuels et le médecin l’ayant rassuré à cet égard, il avait poussé un puissant soupir de soulagement. Charlie avait frissonné en repensant à ce qui aurait pu se produire sans l’opposition de l’un des hommes qui se trouvaient-là. Il se souvenait que Don lui avait posé la question de savoir si ses ravisseurs avaient abusé de lui et il avait répondu négativement, incapable de parler de cet épisode court mais traumatisant. Apparemment il n’avait pas été assez convaincant puisque Don doutait de son récit.
Soudain il lui était revenu en tête les médicaments que lui avait remis son tortionnaire et il en avait parlé à son aîné qui s’était presque fâché qu’il ne lui ait pas fait part de ce détail avant. Mais, devant l’air misérable de son petit frère, il s’était vite calmé : après tout ceux qui méritaient sa colère c’étaient ceux qui avait enlevé et torturé son cadet, et pas celui-ci qui s’en voulait déjà bien assez et avait souffert au-delà du supportable, moralement et physiquement, depuis les dernières quarante-huit heures.
Le médecin avait rassuré Don quant à la dangerosité des remèdes absorbés par son frère, lui recommandant toutefois de veiller à ce qu’il ne s’y accoutume pas. Puis il lui avait fourni quelques antalgiques supplémentaires et, après une injection d’antibiotiques, il l’avait déclaré apte à sortir.
Les deux frères avaient alors pris le chemin du F.B.I., déterminés à mettre la main sur les assassins, détermination particulièrement virulente chez Don qui se promettait de leur faire passer un sale quart d’heure lorsqu’ils lui tomberaient entre les mains.
*****
A la fin du récit durant lequel les deux frères s’étaient relayés, Don venant au secours de son cadet lorsque les souvenirs étant trop pénibles, les mots avaient du mal à passer ses lèvres, David et Colby restèrent un instant sans voix. Ils fixaient le mathématicien d’un regard où compassion, horreur et admiration se mêlaient. Comment avait-il pu endurer tout cela sans rien dire, sans rien laisser paraître ? Comment avait-il trouvé le courage d’éloigner tous ceux qui auraient pu lui venir en aide pour les protéger ? Ils imaginaient parfaitement les affres par lesquelles le malheureux avait dû passer.
- D’accord. On sait maintenant que ces types ne reculent devant rien, finit par dire Colby. Mais en quoi ça nous aide à circonscrire le profil ?
- Il y a un lien avec Calsci, forcément ! déclara alors Charlie.
Il leur exposa alors la théorie sur laquelle il travaillait depuis la veille, ce qu’il avait compris durant ces heures de souffrance morale. Comme toujours lorsqu’il était perdu, Charlie avait cherché des réponses… Pourtant celle qui s’était présentée assez vite à lui ne lui avait vraiment pas plu.
Comment les meurtriers avaient-ils pu remonter jusqu’à lui ? Et surtout, comment savaient-ils à quel point de ses recherches il en était alors même qu’il n’en avait pas encore informé son frère ? A cela il n’y avait qu’une réponse : une connexion avec l’université.
- Mais il y a des milliers d’étudiants et de professeurs…, soupira David, accablé par la tâche qui les attendait.
- Par rapport aux millions d’habitants de Los Angeles c’est déjà un progrès, contra Don.
- Et puis on peu réduire le nombre de suspects potentiels à ceux qui sont en contact avec Charlie, non ? risqua Colby en jetant un regard incertain vers le professeur.
Celui-ci acquiesça de la tête. Il avait dû se rendre à l’évidence : seuls des étudiants fréquentant son cours pouvaient être mêlés à ce qui lui était arrivé, quel que soit leur degré d’implication. Malgré sa répugnance à admettre que des jeunes gens auxquels il accordait toute sa confiance, pour lesquels il tentait, jour après jour, de faire de son mieux, qu’il tentait de mettre sur une voie leur permettant d’avoir une vie riche et épanouie, puissent être mêlés à quelque chose d’aussi atroce que l’assassinats de personnes marginales, puissent avoir osé lever la main sur lui de cette manière, il n’y avait que cette explication qui soit plausible. Et parmi les dizaines d’étudiants qu’il suivait régulièrement, il en était vite arrivé à restreindre le nombre de façon drastique.
- Je pense qu’il s’agit d’un étudiant du groupe d’enquête, affirma-t-il d’une voix un peu hésitante en coulant un regard inquiet vers son frère qu’il n’avait pas mis au courant de son initiative.
- Le groupe d’enquête ? questionna celui-ci aussitôt.
En quelques mots un peu hachés tant il était anxieux de la réaction de Don, Charlie expliqua son initiative suite aux vols à l’université. Il s’attendait à des moqueries, de la colère peut-être. Mais après ce qui lui était arrivé, Don ne voulut surtout pas l’accabler :
- Oh Charlie !!! se contenta-t-il de soupirer. Bon sang ! Tu as vraiment le chic pour…
Puis il s’interrompit, comprenant qu’il ne ferait qu’enfoncer encore plus son cadet dans ses remords, son incertitude, sa culpabilité.
- Ce qui est fait est fait…, reprit-il. Et puis c’était sans doute une bonne chose puisque ça va nous permettre de réduire énormément le nombre de suspects.
- Attention, prévint Charlie. Tout ce que j’ai dit c’est que l’un au moins des étudiants de ce groupe avait fourni des informations à mes ravisseurs. Pas qu’ils étaient impliqués dans les meurtres… Peut-être qu’il s’agit d’un des voleurs qui a eu peur qu’on ne le retrouve et a trouvé ce moyen pour m’écarter.
- Quelle que soit la raison, si on retrouve cet informateur, on fera un grand pas en avant, répondit Don.
- Je ne voudrais pas que vous vous en preniez à un innocent…
- Charlie, fais-nous un peu confiance tu veux… Et fais-toi aussi un peu confiance !
- Comment ça ?
- A ton avis, qui va nous analyser les données pour nous fournir les suspects les plus crédibles ?
Charlie regarda son frère, comme si l’idée ne l’avait pas effleuré avant :
- Tu veux que j’enquête sur MES étudiants ? Mais Don c’est…
- Charlie… Parmi tes étudiants se trouve vraisemblablement un voleur qui, pour se couvrir, n’a pas hésité à mettre ta vie en danger. De quoi sera-t-il capable s’il se sent aux abois ? Et le pire à envisager serait que…
Il s’interrompit. Après tout ce qu’il avait subi au cours des deux jours écoulés, Charlie n’était sans doute pas prêt à entendre certaines choses. Après tout, il n’était pas du F.B.I. et beaucoup moins apte à accepter la noirceur de l’âme humaine souvent dissimulée sous une apparence d’une innocence totale.
- … que l’un de mes étudiants soit aussi l’un des meurtriers de ces personnes…, finit Charlie, prouvant ainsi à son frère qu’il avait déjà envisagé la chose.
- Exactement. Tu comprends pourquoi c’est important…, plaida alors Don.
- Je sais. Je vais le faire mais… J’ai un peu l’impression de trahir ma mission là.
- Non Charlie. Au contraire. S’il y a une brebis galeuse dans le troupeau, il faut l’en extraire pour sauver le reste du groupe.
- Tu as raison… Bien sûr… Tu as raison…
Il se tut, baissant la tête, semblant en proie à des pensées plutôt pénibles, tandis que Don, David et Colby échangeaient des regards inquiets et compatissants, comprenant ce que pouvait ressentir le mathématicien à ce moment précis.
Charlie poussa un profond soupir puis releva la tête : la détermination se lut alors sur son visage :
- Bien… Ma salle est libre j’espère ?
- Personne n’oserait toucher à ta salle, plaisanta David, soulagé de voir que le consultant semblait en pleine possession de ses moyens.
- Alors je vais m’y mettre sans tarder avant que cet esclavagiste ne tempête sur la lenteur de mes résultats !
Il eut un sourire un peu crispé et quitta la salle avant que son frère n’ait pu répondre à sa petite pique. Les trois hommes le regardèrent partir, pleins d’admiration pour lui et, chez Don, ce sentiment le disputait à la fierté.
- Don, ton frère est vraiment quelqu’un d’exceptionnel, dit Colby avec un accent qui ne laissait aucun doute sur le respect qu’il portait à l’universitaire.
- Hé oui… C’est mon petit frère ! conclut Don, la voix remplie d’affection, faisant sourire ses subordonnés par la fierté et le zeste de fanfaronnade qui perçait dans son ton tandis qu’il suivait des yeux le génial petit frère dont il n’avait jamais, jusqu’à ce jour, mesuré la force de caractère.
Puis il se retourna vers les deux agents :
- Bon, c’est pas tout ça !! Charlie nous a fourni une liste de noms : on va déjà voir s’il y en a qui sont connus. Je vous charge de ça. Et Liz et Nikki ? Il leur faut combien de temps pour aller chez le légiste ? C’est pas vrai ! Faut vraiment tout faire ici !
Ils échangèrent à nouveau des sourires avant de partir chacun vers leur travail. Le moment n’était pas franchement à la plaisanterie. Il y avait quelque part des monstres en liberté et ils s’étaient un peu trop approchés de l’un d’entre eux. Désormais c’était une affaire plus personnelle que jamais.
(à suivre)
Chapitre 12 : Des réponses
- Comment va Charlie ?
Don jeta un coup d’œil distrait à David qui venait d’entrer dans la pièce. Son regard se détacha de son adjoint pour se fixer à nouveau sur son frère, penché sur son clavier d’ordinateur, semblant rechercher une anomalie. Un sourire apparut sur ses lèvres en voyant la main du mathématicien accrochée à celle d’Amita tandis qu’il faisait cette recherche.
- Je crois que ça va aller, dit-il. Surtout dès qu’on aura arrêté ces salopards.
Vingt quatre heures s’étaient écoulées depuis les aveux de son cadet. Celui-ci avait finalement accepté qu’Amita, Larry et Alan soient mis au courant de son épreuve. Don avait eu bien du mal à le convaincre, mais avait fini par obtenir gain de cause en lui expliquant qu’aucun des trois n’allait comprendre autrement la nécessité d’être mis sous protection et donc de limiter au maximum ses déplacements pour faciliter le travail de leurs gardes du corps. D’autre part, l’agent savait bien que, pour surmonter l’horreur de ce qu’il avait subi, Charlie aurait besoin de l’amour et de la compréhension de tous et cela ne risquait pas d’arriver si des malentendus subsistaient entre eux, avec Amita notamment.
Finalement son frère avait cédé en profitant de l’occasion pour exercer un chantage sur son aîné : il acceptait de parler à condition que lui-même accepte d’être plus prudent, à savoir, s’il ne voulait pas de garde du corps attitré, qu’il accepte de ne pas prendre de risques et d’être toujours accompagné d’un agent durant ses déplacements. Et que, par ailleurs, il s’installe chez lui durant l’enquête.
Don avait accepté le compromis, à la fois pour soulager son cadet d’un fardeau, mais aussi parce que finalement ça lui permettait de garder un coup d’œil sur lui : pas question que quiconque s’en prenne de nouveau à lui !
Charlie avait donc raconté son calvaire à son père, sa fiancée et son ami la veille au soir. Ils avaient été horrifiés tous les trois d’apprendre ce qui s’était passé et Amita en pleurs s’était jetée dans les bras de l’homme qu’elle aimait en le suppliant de lui pardonner. Bien évidemment, il l’avait assuré qu’il n’y avait rien à pardonner et au bout de plusieurs minutes de larmes et d’enlacement, ils avaient échangé un baiser torride sous les quolibets gentiment attendris des autres occupants de la pièce.
Don avait surveillé avec attention la réaction de son père. Celui-ci avait été très affecté d’apprendre ce qu’avait enduré son fils, mais aussi soulagé qu’il s’en soit sorti et surtout qu’il ait trouvé le courage d’en parler avec son frère. Ou plutôt que celui-ci ait trouvé le moyen de l’obliger à se confier. Il avait d’ailleurs félicité son aîné d’avoir su trouver les mots qu’il fallait et celui-ci n’avait pu se retenir de rougir de plaisir des compliments de son père, se traitant mentalement d’imbécile de continuer, à son âge, à réagir comme s’il était encore un adolescent désireux de briller aux yeux de son géniteur quand il avait l’impression que seul son petit frère était source de fierté pour lui.
Puis Charlie avait voulu s’excuser auprès de Larry de son accident et celui-ci les avait stupéfiés en indiquant être persuadé qu’il s’agissait effectivement d’un accident. C’était lui qui était en cause : perdu dans ses pensées, comme cela lui arrivait trop souvent, il s’était engagé sur la chaussée sans faire attention. Il ne pensait pas qu’il puisse s’agir d’une volonté délibéré de le blesser. D’ailleurs la conductrice en cause, affolée dans un premier temps, n’avait pas tardé à se faire connaître et il ne faisait aucun doute qu’elle n’avait rien à voir avec leur affaire.
A l’annonce de cette nouvelle, Don s’était traité d’imbécile : trop pris par son affaire, tourmenté par l’intuition que quelque chose n’allait pas avec son petit frère, il avait complètement omis de se renseigner sur les suites de la mésaventure du professeur Fleinhardt auprès des forces de l’ordre. Charlie, dans le même temps, s’adressait des reproches similaires.
Quant à savoir comment les criminels avaient pu faire croire qu’ils étaient responsables de l’accident, il ne fallait pas être grand clerc pour comprendre que, ayant vraisemblablement assisté à celui-ci, ils avaient sauté sur l’occasion qui leur était donnée d’affoler un peu plus leur victime déjà fragilisée par ce qu’elle avait subie et les menaces reçues. Ce qui renforçait et confirmait l’hypothèse que des membres de l’université étaient compromis dans cette sombre histoire, même si Charlie avait encore bien du mal à accepter sereinement cette histoire.
Finalement le mathématicien avait passé une bonne nuit dans les bras de sa fiancée, rassuré de savoir tous ceux qu’il aimait autour de lui, en sécurité et, au matin, il était reparti avec son frère pour continuer à travailler sur sa théorie, éliminant de plus en plus de suspects potentiels.
Le médecin légiste avait trouvé, sous les ongles de la dernière victime, des traces d’ADN qui n’avaient malheureusement aucune correspondance dans aucun fichier : les criminels n’avaient encore jamais eu à faire à la justice. Mais le prélèvement avait permis de définir que le suspect était de sexe masculin, âgé de vingt à vingt cinq ans et d’origine caucasienne, ce qui limitait encore les candidats potentiels.
Finalement, au terme d’une dizaine d’heures d’analyses, d’hésitation et de suppositions, Charlie, fatigué mais plus serein déposa sur le bureau de son frère une liste de cinq noms de suspects potentiels dans laquelle, se basant sur tout ce qu’il savait et l’extrême intelligence que semblait démontrer celui qui se cachait derrière tout ça, il avait entouré, avec un regret extrême le nom, de Earl Wanigan.
- Et si Wanigan est mouillé dans cette horreur, alors tu peux être sûr que Tellman et Stroblic sont de mèche avec lui.
- Un groupe de trois… Ca correspondrait à ce témoignage…, répondit alors Don, fouillant dans une liasse de papier.
- Quel témoignage ?
- Attends une seconde… Là… L’un des SDF que Colby a vu il y a une semaine a parlé d’un groupe de trois « fils à papa », ce sont ces termes, qui les avaient insultés lui et ses deux compagnons avant de disparaître dans une ruelle. On a retrouvé un corps pas très loin le lendemain.
- Fils à papa, ça correspond tout à fait à eux, intervint Amita.
- Mais ils ne sont pas les seuls, objecta alors Charlie, toujours réticent à voir accuser l’un de ses étudiants, à fortiori trois d’entre eux, et surtout inquiet de s’être laissé plus ou moins consciemment guider par l’agacement qu’il avait si souvent éprouvé envers le trio.
- Mais ce Wanigan fait partie des étudiants qui t’aidaient dans ton enquête stupide sur les vols…, reprit Don.
- Comment ça mon enquête stupide ?…, commença Charlie avant de s’apercevoir que son frère souriait.
- D’accord… Tu essaies de me mettre en colère on dirait…
- Pas du tout frangin. Rappelle-moi seulement les probabilités pour que vous parveniez à arrêter ces petits voleurs ?
- Tu verras…., sourit Charlie avant de répondre à la question posée. Oui, Wanigan m’aidait et…
Il s’interrompit soudain.
- Quoi ?
- Et bien, il y a trois jours… Je travaillais sur une ligne d’équations et il est entré pour me remettre leurs recherches sur les voleurs. Il a semblé intéressé par ce que je faisais.
Don releva la tête, en alerte :
- Intéressé… Jusqu’à quel point ?
Charlie passa une main hésitante dans ses boucles brunes :
- Je ne sais pas vraiment… Ca peut être juste comme un étudiant brillant, ce qu’il est indéniablement, qui se passionne pour une série de calculs, mais peut-être aussi…
- Peut-être qu’il a compris que tu tenais quelque chose et qu’il a pris ses dispositions en conséquences.
- Mais… Charlie, loin de moi l’idée de vouloir remettre en cause ton hypothèse, commença Liz. Cependant…
Elle s’interrompit, regardant le professeur et son frère avec un peu d’inquiétude. Elle savait combien ils étaient soumis à une rude tension et combien Don notamment avait à cœur d’arrêter ceux qui avaient fait souffrir son cadet. Elle n’était pas du tout sûr que son objection allait être acceptée.
- Quoi ? Qu’est-ce qui te chiffonne ? interrogea Don, sachant qu’elle n’interviendrait pas sans un bon motif.
Sa volonté de revanche ne lui faisait pas perdre de vue son objectif premier : arrêter des meurtriers sadiques avant qu’ils ne récidivent. Il n’était pas aveuglé par le désir de vengeance au point de risquer de les laisser échapper en se jetant à corps perdu sur une fausse piste.
- Durant ton enlèvement, tu aurais dû reconnaître leurs voix si ce sont eux qui t’ont retenu.
Le mathématicien médita cette phrase : il n’avait pas pris cet aspect des choses en compte.
- Non… Effectivement ce ne sont pas eux qui m’ont enlevé mais… En fait je pense que mes ravisseurs étaient des criminels confirmés.
- Comment ça ? demanda la jeune femme, sachant qu’elle jouait l’avocat du diable, mais déterminée à rendre la situation le plus clair possible.
- Leur manière de parler, les expressions qu’ils employaient, les sous-entendus entre eux… J’ai vraiment eu l’impression d’être aux mains de la pègre.
- Charlie, tu es sûr ? intervint alors Don, un accent de désappointement dans la voix : la piste qu’il voyait se dessiner semblait soudain s’évanouir aussi vite qu’elle était apparue.
- Oui… L’homme… celui qui semblait être le chef… C’est lui surtout qui a parlé. Ce n’était pas l’un de mes étudiants.
- Alors on aurait fait fausse piste ?
- Non !! Il a dit… Je me souviens maintenant : il a mentionné l’enquête sur les vols !
- Comment ça ? interrogea Don, de nouveau fébrile.
- Un peu avant de me relâcher. Lorsqu’il m’a dit d’abandonner l’enquête sur les SDF… Ca vient de me revenir : il m’a dit de me concentrer sur celle des vols. Et comment aurait-il pu savoir cela vu que je n’en avais parlé à personne ?
- Sauf si quelqu’un qui t’assistait sur ce coup-là le lui avait dit.
- Exact…
- Mais, ça remet en cause ta liste ? demanda Colby, un peu perdu.
- Non pas du tout ! Wanigan travaillait sur ce cas. Je crois qu’en fait mon inconscient m’a guidé sans que je garde un souvenir précis de cette phrase.
- Mais on en revient à mon objection, reprit Liz. Ce ne sont pas eux qui t’ont enlevé, tu le confirmes.
- Mais il y avait d’autres personnes, la coupa Charlie. Je vous ai dit que j’avais l’impression qu’il y avait des « spectateurs ».
A ces mots, Don ne put s’empêcher de serrer les poings : l’idée que des hommes aient pu être là à regarder son petit frère se faire torturer, à se délecter peut-être de ce spectacle sans intervenir, le remplissait de fureur plus encore envers eux qu’envers les tortionnaires.
- Et même à un moment l’un d’eux a…
Il se mordit soudain la lèvre : il n’avait pas abordé l’épisode des attouchements. Etait-ce la honte qui l’avait retenu, ou le désir de ne pas infliger plus de désarroi à ceux qu’il aimait ? Mais désormais il était trop tard et sa phrase inachevée n’était pas passée inaperçue de son frère qui s’empressa de lui demander des explications qu’il lui fournit à mots hésitants.
Un long silence succéda à l’évocation du souvenir douloureux. Amita s’était rapprochée de lui, les larmes aux yeux, horrifiée de cet épisode qu’il avait passé sous silence. Les agents le regardaient avec compassion et Don semblait lutter contre une colère qui menaçait de devenir incontrôlable.
Lorsque le médecin l’avait rassuré quant à d’éventuels abus sexuels, un poids immense s’était déchargé de ses épaules : il ne pouvait pas imaginer que son petit frère ait pu subir une telle abjection. Mais apparemment il s’en était fallu de bien peu. Heureusement qu’il semblait que l’un au moins des criminels, aussi abjects soient-ils, avait assez de sens moral pour refuser ce type de pratique ! Il n’osait imaginer l’état dans lequel aurait été son cadet si son tortionnaire n’avait pas été arrêté.
- Je pense que cette réaction conforte l’hypothèse « étudiants ».
Nikki fut la première à reprendre la parole, permettant aux autres personnes, bouleversées de se détourner de leurs pensées moroses.
- Comment ça ? demanda Don, reconnaissant qu’elle brise le silence pesant qui s’était propagé dans la pièce.
- Ils voulaient que Charlie cesse de travailler sur le cas des SDF et prenaient sans doute un certain plaisir à le voir torturer. Mais cependant en tant qu’étudiants ils doivent avoir un certain respect, voire de l’admiration pour lui, d’où le refus de le voir outragé de cette façon.
- Oui… Je pense qu’elle a raison, appuya David.
- Mais comment des étudiants pourraient-ils se trouver en rapport avec des criminels endurcis ? objecta Liz, revenant à ce qu’elle souhaitait aborder dès le départ.
Les agents s’entre-regardèrent : elle venait de soulever en effet un point important. Le trio d’étudiants et les hommes qui s’en étaient pris à Charlie vivaient aux antipodes les uns des autres.
- Le père de Stroblic est avocat, précisa alors le mathématicien d’un ton égal.
Le regard qu’échangèrent alors les agents n’était plus du tout le même : cette précision leur fournissait une explication plausible qui rendait l’hypothèse bien plus crédible.
- D’accord. Et bien on va aller voir ce que ces messieurs ont à nous dire, trancha alors Don. Nikki et David, vous vous occupez de Stroblic. Faites attention, si le père est avocat il risque de nous mettre des bâtons dans les roues, alors vous suivez la procédure à la virgule près. Liz et Colby vous vous chargez de Tellman. Pour ma part je me réserve Wanigan.
- Don… Tu n’y vas pas seul ? s’inquiéta soudain Charlie.
Don se retourna vers son frère et n’eut pas besoin de le questionner pour comprendre sa double préoccupation : qu’il puisse se trouver en danger puisque, selon toute vraisemblance, ses ravisseurs savaient maintenant qu’il n’avait pas tenu sa langue ; et qu’il puisse se laisser submerger par la colère et se livrer sur le suspect à des gestes qui lui vaudraient de sérieux ennuis.
- Non, t’inquiète, répondit-il dans un sourire. Je prends l’agent Falks avec moi. Pas d’objection ?
- Aucune…, souffla le mathématicien soulagé.
- Bien… Parce que pendant une minute je me suis demandé qui commandait ici, conclut Don dans un sourire avant de quitter les lieux.
Charlie les regarda partir, le cœur battant la chamade. Avait-il eu raison de tout dévoiler ? Ses conjectures étaient-elles les bonnes ? Ne venait-il pas de les envoyer sur une fausse piste qui, compte-tenu de la personnalité des étudiants, allait leur occasionner des problèmes sans fin avec la hiérarchie, à Don en premier lieu en tant que chef de service ? Ne risquait-il pas de perdre la confiance de ses étudiants en ayant incité le F.B.I. a arrêter trois d’entre eux ?
- Arrête de te mettre martel en tête…
La voix d’Amita interrompit ses interrogations lancinantes tandis que sa main douce se posait sur son bras.
- S’ils n’y sont pour rien on le saura très vite, continuait la jeune femme.
- Et s’ils sont coupables…
- S’ils sont coupables ils n’auront que ce qu’ils méritent !
Sa voix s’était faite tranchante, presque vindicative et il la regarda avec étonnement : il ne l’avait jamais vu aussi impitoyable. Comprenant sa surprise, elle reprit :
- Désolée Charlie. Mais je ne pourrai jamais leur pardonner ce qu’ils t’ont fait.
- Mais ils ne m’ont rien fait eux…
- C’était pire ! le coupa-t-elle. Ils t’ont livré à des tortionnaires qui t’ont fait endurer des horreurs. Et ils ont regardé sans rien faire !!!
- Chuut… c’est terminé, l’interrompit-il, voyant que les larmes commençaient à rouler sur ses joues. Je vais bien mon amour.
- Mais, ils auraient pu…
Il lui coupa la parole en posant ses lèvres sur les siennes. Dans le baiser qu’ils échangèrent alors, toutes leurs peurs, tous leurs regrets, tous leurs espoirs, tous leur amour s’entremêlèrent et ils se comprirent mieux qu’avec tous les mots du monde.
(à suivre)
Chapitre 13 : Des aveux
De la salle de contrôle, Don regardait les trois étudiants dans trois salles séparées, interrogés par David et Nikki pour Tellman et Colby et Liz pour Stroblic. Sous la surveillance d’un jeune agent, Wanigan attendait de son côté.
Don étudiait les écrans : si Wanigan et Strobic ne paraissaient pas trop inquiets, il n’en était pas de même de Tellman. Tout son langage corporel faisait comprendre son effroi d’être là. Visiblement il n’avait à aucun moment envisagé d’être démasqué. Parce qu’il ne faisait aucun doute pour les agents que le trio était bien compromis dans les assassinats des SDF, et par contrecoup, dans l’enlèvement de Charlie.
Il n’y avait plus qu’à les faire craquer et Tellman semblait le maillon faible de l’équipe.
*****
Ce fut long et laborieux, mais les policiers finirent par obtenir gain de cause et ce malgré les grands avocats accourus à la rescousse dès le coup de téléphone de leur client. Mais les professionnels surent resserrer l’étau autour des étudiants qui, pour être intelligents et retors, n’étaient tout de même pas des criminels confirmés. En mettant notamment la pression sur Tellman qui présentait une belle griffure sur le bras droit, ce qui amena les enquêteurs à supposer qu’il était le donneur du prélèvement ADN effectué par le légiste, ils purent peu à peu dénouer l’écheveau.
Tout cela était à la fois consternant et absurde : rien qu’un jeu de trois gosses de riches persuadés d’avoir toujours l’impunité et qui s’ennuyaient. Alors pour trouver un dérivatif à cet ennui, plutôt que de s’investir dans des causes humanitaires, ils avaient créé leur propre cause : se débarrasser des nuisibles.
Cela avait commencé par les étudiants peu fortunés, boursiers, obligés de travailler pour payer leurs études : c’était si amusant de leur prendre ce qu’ils mettaient des mois à payer pour investir dans leurs études ; l’ordinateur portable de l’un, la calculatrice scientifique de l’autre, le notebook d’un troisième… Une sorte de concours s’était établi entre les garçons à qui aurait le plus prestigieux butin, à qui prendrait le plus de risques pour l’acquérir, à qui serait le plus malin dans la subtilisation des objets…
Puis ça n’avait plus suffi. D’autres nuisibles peuplaient les rues, la ville, et ils avaient entrepris de les effrayer. Chaque attaque était plus violente parce que chaque garçon, en charge tour à tour de l’opération, avait à cœur de surpasser son prédécesseur. Ils avaient beau se dire amis, il y avait entre eux une rivalité de caste et de prestige qui les poussait à vouloir être toujours devant les autres. Jusqu’à ce soir où l’une de leur victime était morte sous les coups. Après un moment d’affolement, ils s’étaient enivrés de la montée d’adrénaline provoquée par ce dérapage, de la sensation d’impunité qu’ils avaient ensuite éprouvé en voyant qu’ils n’étaient pas inquiétés, et n’avaient plus pu s’en passer.
La décision de Charlie de se lancer sur les traces des voleurs les avait bien amusés : c’était un challenge de plus que de tenir à l’écart leur brillant professeur. Wanigan s’était investi dans cette recherche, pour pouvoir, le cas échéant détourner les soupçons. Ils avaient déjà choisi leur bouc émissaire en la personne de la jeune Drake. Cependant, en découvrant la direction que prenaient les recherches de leur enseignant sur la mort des marginaux, l’étudiant avait pris peur : pas question de finir ses jours en prison ! Ce n’était pas dans son plan de carrière.
Il fallait donc trouver un moyen d’entraver les progrès de Charlie et cela s’avèrerait moins facile que pour l’enquête sur les vols. C’est Stroblic qui avait eu l’idée d’embaucher des clients de son père pour « s’occuper » du gêneur. Les trois garçons avaient assisté à la « correction » de leur professeur en riant sous cape de le voir ainsi démuni, lui qui leur imposait un sentiment qu’ils détestaient ressentir : une forme de respect.
Ils avaient refusé de donner le nom de leurs complices, mais Don n’était pas inquiet : avec les éléments dont il disposait, il n’aurait aucun mal à les identifier, d’ailleurs son équipe était déjà sur ce versant de l’affaire.
Il secoua doucement la tête avant de masser ses tempes : un début de migraine commençait à le tarauder. Il était dix-neuf heures et cela faisait sept heures qu’ils détenaient les trois criminels. Le sort de ceux-ci était désormais scellé. Quel gâchis ! Ces gosses avaient tout pour réussir et ils finiraient leurs vies en prison, puisqu’ils avaient négocié avec le procureur l’abandon de la peine de mort en échange de leur coopération. Tout ça pour s’être crus au-dessus des lois parce que, depuis leur naissance, on leur avait donné à penser qu’ils étaient meilleurs que les autres et bénéficiaient d’une sorte d’impunité due au rang et à l’argent.
Tout ça pour le fun !!!
C’était un de ces jours où Don se demandait s’il y avait encore des choses à sauver dans ce monde pourri !
Lorsqu’ils avaient compris qu’ils ne s’en tireraient pas cette fois, les trois bravaches n’avaient plus présenté que le spectacle lamentable des lâches qu’ils étaient, chacun rejetant sur l’autre la responsabilité de ses actes, prouvant par là-même que leur amitié n’avait jamais été vraie mais juste le lien qui réunit des jeunes de même âge et de même statut social.
C’était d’ailleurs cette lâcheté qui leur interdisait de livrer les noms de leurs complices. Wanigan et Tellman prétendaient que seul Stroblic les connaissait d’ailleurs. Mais celui-ci était visiblement tétanisé par la peur de ce que pourraient lui faire ces hommes s’ils étaient arrêtés parce qu’il avait donné leurs noms. Lorsqu’ils les avaient contactés, ils avaient été très clairs à ce sujet : véritables criminels endurcis, il leur avait fallu l’appât du gain pour accepter de marcher dans le plan des gamins qui s’étaient présentés à eux. Sans les milliers de dollars promis et versés, ils auraient très vite fait comprendre aux impudents qu’ils étaient un peu trop tendres pour jouer dans la cour des grands. Don supputait que peut-être le fait que la victime soit liée au F.B.I. avait aussi fait pencher la balance en faveur des néophytes. Certains malfrats ne peuvent pas résister à l’envie de s’en prendre à des représentants de l’ordre, directement ou non, surtout lorsqu’ils sont assurés d’une quasi-impunité.
Mais ils allaient vite s’apercevoir que cette impunité avait été très brève !
- Don… On les a !!!
Oui… Encore plus brèves qu’ils ne le pensaient.
- Qui ?
- Le gang Ackerman…
Don dévisagea David qui venait de lui apporter la nouvelle.
- Attends… Ils auraient été assez idiots pour tremper dans ce gâchis ?
- On dirait oui…, répondit son adjoint en lui tendant le dossier qu’il tenait à la main.
Don feuilleta rapidement celui-ci et dut se rendre à l’évidence : les probabilités qu’il s’agisse effectivement des hommes de mains des étudiants étaient de l’ordre de… Il regretta un instant que son frère soit reparti pour l’université juste avant l’arrestation des étudiants, ne voulant pas voir ses élèves menottes aux poignets. Lui, il lui aurait donné la réponse très vite.
- Bon, on va en avoir le cœur net, décida-t-il.
Il retourna vers la salle où désormais les trois prévenus avaient été réunis dans l’attente de leur transfert au pénitencier fédéral, et posa devant eux les portraits qu’il avait prélevés dans le dossier :
- Jason Ackerman, son frère Samuel et leur cousin Steven Flich dit Stich…
Le sursaut et la brusque pâleur qui envahit les traits des étudiants lui fit comprendre qu’effectivement son équipe avait une fois de plus eu raison.
- Mais bande de petits crétins !!!! Comment avez-vous pu vous mettre dans un tel merdier ?
Puis il se tut. A quoi cela servait-il ? De toute façon les garçons avaient définitivement brisé leur avenir et l’association avec ce gang ultra violent, bien connu des services de police n’était qu’une broutille par rapport au reste.
Jason Ackerman et ses deux acolytes avaient attaqué plusieurs banques en Californie, tuant quiconque s’opposait à eux. Lors d’une prise d’otages particulièrement brutale, deux jeunes hommes avaient été violés sans qu’ils acceptent de dire lequel des braqueurs les avaient agressés. Les soupçons se portaient sur Samuel, particulièrement pervers et sadique, mais rien n’avait pu être prouvé, les victimes refusant obstinément de parler, traumatisées par ce qu’elles avaient subi et terrorisées par les menaces proférées par les preneurs d’otages.
La bande avait fini par être coincée dans une opération conjointe entre la police d’état et le F.B.I. Mais l’avocat particulièrement retors qu’ils avaient engagé à prix d’or, ils pouvaient se le permettre étant donné que leurs attaques leur avaient rapporté un peu plus d’un million de dollars, avait réussi à semer le doute dans l’esprit des jurés sur certains points et ils n’avaient été condamnés qu’à sept ans dans une prison fédérale.
Ils en étaient sortis au bout de cinq, malgré les efforts de certains policiers pour qu’ils n’obtiennent pas de remise de peine : mais assez malins pour se faire passer pour des prisonniers modèles, les accusés avaient mis toutes les chances de leur côté.
Depuis cinq ans qu’ils étaient dehors, on les soupçonnait d’avoir participé à d’autres braquages, et aussi à des kidnappings contre rançon. Mais aucune preuve n’avait jamais pu être retenue contre eux : ils étaient devenus plus prudents, plus violents aussi. Quiconque aurait pu les identifier était froidement exécuté. De cette manière, les policiers avaient beau être sûrs qu’ils se cachaient derrière certaines exactions, ils n’avaient jamais pu les arrêter et ils en enrageaient.
Alors leur mettre la main dessus pour enlèvement et voies de faits sur un consultant du F.B.I., c’était un plaisir que les agents n’avaient pas envie de bouder !
- Vous me faites pitié !
La phrase acerbe d’Earl Wanigan stoppa Don qui sortait de la pièce. Il se tourna d’un bloc vers l’ex-étudiant :
- Comment ça ?
- Vous croyez vraiment que des types de cette pointure permettront au professeur Eppes de témoigner contre eux ?
Le sourire qui accompagnait ces mots fit froid dans le dos à l’agent du F.B.I. Il sentait que le jeune homme se réjouissait que Charlie puisse être mis hors d’état de nuire : non que ça change quoi que ce soit pour lui ou ses comparses, leurs aveux étaient dûment enregistrés et rien ne pourrait les sauver du destin qui les attendait. Simplement il savourait par anticipation sa vengeance : le professeur éliminé par les criminels, finalement ce serait du baume sur son amour propre blessé par son échec.
Don blêmit : effectivement, avec le gang Ackerman dans l’équation, son frère était en grand danger !
- T’inquiète, tenta de le rassurer Colby alors qu’ils se précipitaient vers les ascenseurs après que Liz leur ait fourni une adresse où ils avaient des chances de cueillir les trois criminels, Jazz veille sur lui. Il ne laissera rien lui arriver.
- Jazz n’est pas de taille contre les Ackerman, rétorqua Don en décrochant son portable. Charlie, c’est moi…, dit-il dans le combiné. Passe-moi Jazz tu veux…
- …
- Non… Plus tard… Je dois parler à Jazz…
- …
- Jazz… Il semble que le gang Ackerman soit dans le coup. Alors vous restez dans le bureau avec Charlie jusqu’à ce que j’arrive… Oui… dans vingt minutes environ.
- …
- Non Charlie… Tu restes avec Jazz, vous vous enfermez et tu m’attends.
- …
- Il t’expliquera. Je suis sérieux Charlie, tu ne bouges pas !
Il raccrocha sans écouter ce que son frère lui disait.
- Tu ne viens pas avec nous ? questionna Liz qui avait assisté à la conversation.
- Non… Je vous fais confiance. Vous êtes capables de vous en sortir sans moi. Je préfère rester avec Charlie.
- Le syndrome du grand-frère mère poule…, tenta de plaisanter David.
- Peut-être. Mais avec des types comme ça dans le paysage, j’aime mieux être avec lui.
- Tu veux que je t’accompagne ? questionna Nikki.
- Non. Vous ne serez pas de trop tous les quatre. Le SWAT est en route ?
- Oui…, répondit Colby en faisant claquer son téléphone. Je les ai eu. On se retrouve là-bas dans vingt minutes.
- D’accord. Tenez moi au courant.
- Sans problèmes patron. Et t’inquiète… Tout va bien se passer avec Charlie.
- Oui… Bien sûr…
On aurait dit qu’il tentait de s’en convaincre lui-même, mais sa voix n’était pas très ferme en disant ces mots.
- A tout à l’heure, jeta David en s’engouffrant dans le SUV dont Colby avait pris le volant tandis que les deux filles grimpaient à l’arrière.
- Faites gaffe quand même ! les prévint Don.
- T’inquiète… Fais gaffe à toi aussi patron !
Ce fut la dernière chose qu’il entendit tandis que l’agent blond faisait crisser les pneus sur l’asphalte du parking. Malgré son inquiétude il ne put s’empêcher de sourire : décidément, Colby adorait les départs théâtraux. Puis son sourire se figea tandis que lui-même mettait son moteur en route et partait en direction de Calsci, toutes sirènes hurlantes et gyrophares allumés. Il ne pouvait pas s’empêcher d’avoir un très mauvais pressentiment depuis qu’il savait à qui il avait à faire.
Il devait rejoindre Charlie au plus vite.
(à suivre)
Chapitre 14 : Une prise d’otages
- Charlie tout va bien ?
Le mathématicien leva la tête vers Amita qui entrait après avoir discrètement frappé à la porte de son bureau. Il lui sourit d’un sourire un peu tendu, un peu crispé, qui laissait percevoir que non, décidément ça n’allait pas vraiment bien. Pourtant il tenta de prétendre le contraire, mais la jeune femme ne fut pas dupe.
- Charlie… Ce n’est pas ta faute ce qui arrive.
- Je sais mais c’est tellement…
- …moche ? proposa-t-elle alors qu’il semblait chercher le mot approprié.
- Oui.. moche. Bon sang ! Ces gamins avaient tout pour réussir : l’intelligence, la santé, et l’argent en plus. Et ils ont tout gâché ! Et moi…
- Toi tu n’as rien fait de mal Charlie. Tu n’as fait que soumettre une hypothèse au F.B.I. Ce n’est pas ta faute si elle s’est révélée exacte. Ces garçons ont creusé leur propre tombe.
- Je sais…, abdiqua-t-il. Mais ça ne rend pas les choses plus faciles.
- Oh Charlie…
Elle s’approcha de lui et prit ses lèvres pour tenter de le détourner de ses pensées moroses, de cette culpabilité qui semblait de pas devoir le quitter. Il répondit à son baiser d’abord tendrement puis, petit à petit, ses lèvres se firent plus exigeantes, sa langue quémanda et obtint le passage vers sa jumelle qu’elle commença à caresser avec ardeur. Ils se détachèrent juste le temps de reprendre un peu leur souffle, puis leurs bouches se trouvèrent à nouveau. Amita s’installa à califourchon sur les cuisses de son fiancé et celui-ci laissa ses mains s’infiltrer sous le chemisier de soie grège qu’elle arborait ce jour-là.
Oubliant le lieu où ils se trouvaient, ils se cramponnaient l’un à l’autre, ne se quittant que pour mieux se retrouver et les mains et les bouches commencèrent à dériver vers d’autres zones érogènes : le cou, la poitrine… Ils avaient besoin de ce contact pour effacer les dernières traces de malentendus, toute cette tension qui s’était installée entre eux depuis deux jours, la culpabilité que chacun ressentait : lui de lui avoir menti, elle de n’avoir pas su déceler son mal-être.
Amita se rapprocha un peu plus du corps de son amant, ondulant doucement des hanches sur la virilité qu’elle sentait durcir entre ses cuisses. Les mains de Charlie descendirent sur ses hanches et se rejoignirent dans le dos, faisant glisser la fermeture éclair de sa jupe tandis qu’elle-même déboutonnait la chemise du mathématicien avant de poser sa bouche sur son mamelon, avec beaucoup de délicatesse. La peau était marquée et elle ne voulait pas le faire souffrir. Mais il n’y avait aucune douleur dans le gémissement qu’il poussa lorsque la langue habile de la jeune femme commença à lécher le bourgeon de chair.
Un toussotement un peu gêné les fit soudain s’écarter l’un de l’autre, le teint écarlate. L’agent Jazz se tenait sur le pas de la porte, le café qu’il était allé cherché au distributeur à la main.
- Euh… désolé de vous déranger professeur, balbutia le jeune policier, ne sachant comment dissimuler son embarras.
Les deux enseignants se détachèrent l’un de l’autre, le rouge au front, tentant rapidement de remettre de l’ordre dans leurs tenues débraillées.
- Non… Ce n’est rien…, réussit finalement à articuler Charlie essayant de dissimuler sa frustration et de faire revenir une certaine partie de son anatomie à une position un peu plus « professorale ».
- De toute façon, j’allais y aller, enchaîna Amita en passant une main nerveuse dans ses cheveux. J’ai un cours dans dix minutes.
Elle passa rapidement devant l’agent puis, au moment de quitter le bureau, elle se retourna vers Charlie :
- Tu m’attends pour rentrer ?
- Ca comptes-y ! promit-il avec un sourire qui ne laissait aucun doute sur ses intentions de mener à bien ce qui venait d’être interrompu aussitôt qu’ils seraient chez eux.
- Alors à dans deux heures…
Elle lui envoya un baiser du bout des doigts et s’éclipsa dans le couloir tandis qu’il la regardait aller, un franc sourire sur les lèvres, s’efforçant de ne pas sentir le désir qui pulsait au niveau de son bas ventre.
- Je suis vraiment désolé, professeur, reprit l’agent Jazz, soucieux de ne pas déplaire au frère de son patron.
- Non… De toute façon elle avait un cours, tenta de le rassurer Charlie, ne pouvant empêcher un accent de regret de glisser dans sa voix. Vous vouliez quelque chose de particulier ? reprit-il après une seconde de silence.
- Non. Je dois simplement rester près de vous…
- Ah oui… C’est vrai…
Le délicieux intermède avec Amita lui avait totalement fait perdre de vue l’ordre donné au jeune agent de le garder à l’œil. Il avait vainement tenté de prouver à son frère qu’une fois les étudiants arrêtés il ne risquait plus rien, mais il s’était heurté à un mur. Toutefois, ayant besoin de son équipe pour l’arrestation, Don avait confié le « baby sitting » à cette recrue arrivée six mois auparavant que Charlie connaissait peu, mais qui était visiblement soucieux de bien faire. Le mathématicien ne parvenait simplement pas à savoir si cela était dû à une vraie conscience professionnelle ou au fait qu’il était le frère de Don.
Tiens, il pourrait toujours se pencher sur ce problème en attendant Amita. Quoi qu’il ferait mieux de se pencher sur les corrections en souffrance qu’il délaissait depuis trop longtemps au profit de ses enquêtes, officielles ou non.
- Vous n’êtes pas obligé de rester là, dit Charlie. Je vais corriger ces devoirs et ça n’aura rien de drôle pour vous. Si vous voulez il y a une télévision dans la salle des professeurs.
- Désolé, professeur, je ne dois pas vous quitter. Ordre de l’agent Eppes.
Charlie poussa un soupir exaspéré : malgré ses demandes réitérées, Jazz refusait obstinément de l’appeler autrement que « professeur ». Il se demanda si, en sortant de Quantico, Don avait été aussi emprunté et aussi scrupuleux du moindre règlement. Non… Don n’avait sans doute jamais eu cet air de premier de la classe désirant plus que tout s’attirer les compliments du maître. Don était un électron libre qui savait d’instinct jusqu’où il pouvait aller et comment le faire.
Comme si le simple fait d’évoquer son frère le faisait se manifester, le téléphone de Charlie sonna et celui-ci vit s’inscrire le numéro de Don. Il porta l’appareil à son oreille.
*****
- Charlie, c’est moi… Passe-moi Jazz tu veux…
- Don ? Il se passe quelque chose ?
- Non… Plus tard… Je dois parler à Jazz…
Au ton de son frère, il comprit que ce n’était pas le moment de perdre du temps en vaines questions qui trouveraient forcément des réponses. Il tendit l’appareil à l’agent en lui disant :
- C’est pour vous. Mon frère.
- Agent Jazz, monsieur, se présenta le garde du corps.
- Jazz… Il semble que le gang Ackerman soit dans le coup. Alors vous restez dans le bureau avec Charlie jusqu’à ce que j’arrive…
- Le gang Ackerman ? Vous voulez dire les frères Ackerman ?
- Oui…
- D’accord. Et vous serez-là dans combien de temps ?
- Dans vingt minutes environ.
Avant que l’agent n’ait pu ajouter quoi que ce soit, Charlie lui avait repris l’appareil.
- Don, tu vas me dire ce qui se passe ? Tu as un souci ?
- Non Charlie… Tu restes avec Jazz, vous vous enfermez et tu m’attends.
- Mais enfin… dis-moi ce que…
- Il t’expliquera. Je suis sérieux Charlie, tu ne bouges pas !
Avant qu’il ne puisse protester, Don avait raccroché et il lança un regard interrogatif vers le jeune agent qui avait sorti son arme avant de s’approcher de la porte pour la fermer à clé.
- Jazz mais qu’est-ce que…
Il n’eut pas le temps de finir sa phrase. Il y eut un chuintement et le policier partit à la renverse, lâchant son arme et s’effondrant au sol où il resta immobile. Charlie mit quelques secondes à comprendre ce qui se passait, quelques secondes durant lesquelles trois hommes pénétrèrent dans son bureau.
- Content de vous retrouver professeur…
Le son de cette voix lui fit dresser les cheveux sur la tête : c’était celle de son bourreau. Son regard égaré se posa sur Jazz qui ne donnait plus signe de vie : une tache rouge s’agrandissait sur sa poitrine. Puis il le posa sur la main de l’homme et s’aperçut qu’il tenait un pistolet prolongé par un silencieux : le chuintement qu’il avait entendu.
- Alors professeur, on a été un peu trop bavard ? reprit l’homme en s’approchant de lui, un mauvais sourire sur les lèvres.
Charlie se laissa tomber dans son fauteuil, les jambes coupées, le cœur battant la chamade : le cauchemar recommençait ! Mais cette fois-ci il savait qu’il n’en sortirait pas vivant : les trois hommes qui se tenaient devant lui ne portaient pas de masque.
- On vous avait pourtant prévenu…, continua Samuel Ackerman en pointant son arme sur la tête du mathématicien recroquevillé sur son siège. Il souriait de plus belle, visiblement ravi de la panique qu’il inspirait à sa victime.
Il jouit un peu trop longtemps de cette peur. Au moment où il allait presser la détente, un hurlement retentit et ses deux acolytes se retournèrent avec un juron. Une étudiante se trouvait sur le seuil et regardait la scène, tétanisée, la main crispée sur sa bouche. Quand elle vit les trois hommes se tourner vers elle, elle sortit de sa sidération et s’enfuit en hurlant de plus belle.
- Merde ! pesta Jason Ackerman. Descends-le et on file !!!
Charlie se recroquevilla encore plus dans son fauteuil. Pourtant il savait qu’à la distance où il se tenait, le malfrat, il n’avait aucune chance de lui échapper.
- Trop tard !!! s’exclama Steven Flich qui regardait par la porte.
En effet, des agents de sécurité du campus se hâtaient vers le bureau, vraisemblablement envoyés par Don pour prêter main forte à Jazz en attendant son arrivée.
Le criminel lâcha deux coups de feu dans la direction des policiers et ceux-ci se mirent à couvert. Jason en profita pour fermer rapidement la porte et tourner la clé dans la serrure.
- Bordel ! Je t’avais dit qu’il fallait l’attendre dehors ! fulmina-t-il vers son cadet qui ne semblait pas affolé outre mesure de la situation.
Ce n’était pas la première fois qu’ils se trouvaient ainsi assiégés par les forces de l’ordre. Il avait une idée très précise de la manière de s’échapper de ce piège.
- C’aurait été beaucoup moins drôle, rétorqua-t-il à son frère en regardant Charlie avec un sourire qui donna la nausée à son otage.
- On fait quoi maintenant ? questionna Stich.
- Comme d’habitude…, déclara Samuel en regardant son frère.
Celui-ci, le premier mouvement d’humeur passée, sourit à son tour. Oui… ce n’était pas la première fois qu’ils se faisaient piéger et ils s’en étaient toujours sorti grâce aux otages. Et là ils en avaient un de choix. Et même deux si ce connard de fédéral n’était pas encore mort.
- Hé vous dehors ! cria l’aîné des Ackerman en se tournant vers la porte. Vous allez m’écouter attentivement. On a deux otages ici ! Si vous ne nous laissez pas passer on les massacre !
- Que voulez-vous ? demanda une voix un peu tremblante.
Les policiers de l’université n’étaient certes pas taillés pour ce type d’événements.
- Vous avez dix minutes pour nous laisser le passage : on veut une voiture, moteur allumé, devant la porte. On part avec le prof en vous laissant le flic. Et si personne ne nous suit, on vous rendra le prof sain et sauf…
- Enfin… après avoir passé quand même un agréable moment avec lui…, murmura distinctement Samuel en fixant Charlie épouvanté droit dans les yeux.
Le professeur ne pouvait pas se méprendre sur le message qu’il voyait dans ce regard. Le souvenir des mains de cet homme sur lui le fit frissonner. C’était bien lui qui lui avait parlé durant tout son calvaire, lui qui avait osé les caresses indécentes dont le souvenir lui mettait le cœur au bord des lèvres, lui qui n’avait pas caché qu’il aurait aimé le violer. Il comprit que s’il sortait avec cet homme, il n’échapperait pas à cette abomination cette fois-ci et ses yeux s’emplirent de larmes.
Il aurait voulu avoir la force de crier aux agents de ne pas céder, de donner l’assaut quitte à mettre sa vie en danger s’il le fallait. Il préférait mourir là, d’une balle, dans ce bureau, que d’être livré aux instincts bestiaux de cet homme avant d’être exécuté. Parce qu’il n’y avait aucun doute dans son esprit : ces hommes le tueraient dès qu’ils n’auraient plus besoin de lui.
Perdu dans ses pensées effrayantes, il n’entendit pas le reste du dialogue entre Ackerman et les vigiles mais soudain il s’aperçut que le chef du gang avait cessé de parler, comme s’il avait obtenu un délai.
- Alors ? interrogea Samuel. Tu crois qu’ils vont faire ce qu’on leur demande ?
- Je présume qu’ils vont en référer au niveau supérieur. Ce ne sont pas de vrais flics alors…
- Ils vont peut-être avoir besoin d’un petit encouragement, intervint Stich. Une balle dans la tête du fèd et on le leur envoie, ça devrait leur prouver qu’on est sérieux non ?
- Non ! Pas encore… Je pense qu’ils vont nous envoyer quelqu’un qui saura prendre les bonnes décisions. Alors pour le moment on les garde tous les deux en vie ! D’ailleurs, regarde-donc où il en est…
Un instant il crut que son cousin allait le défier, mais celui-ci savait quand il valait mieux ne pas contrarier l’aîné et il se baissa vers Jazz, cherchant une impulsion dans son cou.
- Ouais… il vit encore, mais à mon avis il n’en a pas pour très longtemps si un toubib ne s’occupe pas de lui très vite.
- Très bien…. Ca va donner plus de poids à notre négociation. Si sa vie est en danger, ils seront plus pressés de le sortir de là et donc plus enclins à céder à nos demandes.
Charlie de son côté poussa un soupir de soulagement : le jeune agent était en vie ! Il n’osait l’espérer au vu du sang qui maculait désormais sa chemise et commençait à former une flaque sur le sol de son bureau.
- Vous devriez le laisser sortir…, articula-t-il d’une voix faible.
- Comment ? Qu’est-ce que tu as dit ? questionna Samuel en se tournant vers lui.
Charlie sentit le sang quitter son corps : jamais personne n’avait eu à ce point le pouvoir de lui faire perdre son calme, de le terroriser d’un seul mot, d’un seul regard, sans même poser la main sur lui, au point que ses pensées s’entrechoquaient sans qu’il arrive à les aligner. Pourtant il se devait d’essayer de sauver la vie de l’agent fédéral.
- Vous devriez le laisser sortir. Ca compterait…
Un grand éclat de rire l’interrompit…
- Regardez-le !! Il tremble comme une feuille mais veut sauver la vie du gentil fédé qui est là… Pourtant il n’est pas très doué le pauvre… C’était bien lui qui était chargé de veiller sur toi non ? Pas l’inverse ?
Pendant que son frère se moquait ainsi, Samuel faisait le tour du bureau pour s’approcher de Charlie qui se rencogna plus encore dans son fauteuil à l’approche de son bourreau, cet homme qu’il avait pris pour le chef et dont il s’apercevait à présent qu’il n’avait été aux commandes que sur ce cas précis, sans doute parce que son sadisme le rendait le plus apte à organiser « l’entrevue ». Il tenta de reculer lorsque le criminel tendit la main vers lui, mais celui-ci bloqua son geste et sa main vint courir sur sa joue.
Charlie hoqueta et ferma les yeux, sentant sa peau se rétracter sous la caresse.
- Attends Jason… Peut-être que le professeur est prêt à nous offrir quelque chose en échange de la libération de son garde du corps pas très doué… Hein professeur ? Que nous offres-tu si on le laisse sortir maintenant ?
Charlie retint son souffle tandis que l’homme faisait courir ses doigts sur sa chemise, exactement comme Amita quelques minutes, quelques siècles, plus tôt. Mais l’effet n’était pas du tout le même et le mathématicien retint un gémissement en sentant les mains s’insinuer sous le tissu pour venir caresser sa peau encore meurtrie.
- Hé… On n’a pas le temps pour ça maintenant ! gronda Jason en s’approchant à son tour.
Samuel ouvrit la bouche pour lui répondre, mais à ce moment-là une voix venue de l’extérieur l’interrompit :
- Ackerman !!! Est-ce que vous m’entendez ? Ici l’agent Don Eppes du F.B.I. Relâchez vos otages immédiatement et sortez les mains en l’air, sinon nous donnons l’assaut !
Les trois hommes se regardèrent, brusquement en alerte : il n’était plus question de plaisanter ou de perdre du temps. Ils savaient que les minutes à venir allaient décider sinon de leur vie, du moins de leur liberté. Le F.B.I. était là et vraisemblablement le SWAT n’allait pas tarder non plus. Ils devaient partir très vite. Et l’aîné des Ackerman savait qu’il avait un atout non négligeable dans sa manche : celui qui menait les négociations était aussi le frère de son otage, et ça, c’était plutôt bon pour lui.
- Tiens donc… Ton grand frère…, sourit-il en s’adressant à Charlie. Pourquoi est-ce que je n’en suis pas étonné ?
Le premier mouvement de Charlie avait été le soulagement : Don était là ! Comme d’habitude il allait le sortir de ce piège ! Don ne le laisserait jamais tomber.
Et puis soudain il lui était revenu les menaces proférées à l’encontre de son frère et un gémissement d’épouvante lui monta aux lèvres : ces hommes risquaient de l’abattre, quitte à mourir eux-mêmes, rien que pour le plaisir de prouver au professeur qu’ils tenaient leurs promesses, eux.
- Agent Eppes ! cria Ackerman à travers la porte. Je crois que vous n’êtes pas en mesure de donner des ordres. On tient votre frère et un de vos hommes et si on n’a pas une voiture dans les cinq minutes, ça risque de très mal tourner pour eux.
- Comment vont-ils ? exigea Don.
- Le professeur va bien… pour le moment…
- Et l’agent Jazz ?
- Il aurait besoin d’un médecin assez vite. Vous devriez éviter de perdre du temps.
Don sentait l’affolement le gagner. Au moment où il arrivait sur le parking de l’université, il s’était rendu compte qu’une certaine panique régnait aux abords du bâtiment de mathématiques. Un mauvais pressentiment lui avait serré le cœur. Il avait interpellé un garde qui courait dans sa direction :
- F.B.I., avait-il dit en brandissant sa carte. Que se passe-t-il ?
- Des types on pris un de nos professeurs en otage…, avait balbutié l’homme, plus blanc que sa chemise d’uniforme.
Don n’avait pas eu besoin de plus de détails pour comprendre et son cœur avait chuté dans sa poitrine. Il était arrivé trop tard ! Tout en se hâtant vers le bâtiment, il avait appelé David, lui ordonnant de revenir au plus vite : il ne trouverait pas le gang Ackerman au nid.
Maintenant il était devant la porte du bureau et il avait peur comme jamais. Son petit frère était à l’intérieur, prisonnier de malfrats prêts à tout et il ne pouvait rien faire pour lui. Et il y avait Jazz, un agent sous sa responsabilité, qui, de l’aveu même du criminel, était sérieusement blessé. Il devait faire quelque chose ! Il devait sortir son frère de là ! C’était sa responsabilité !
Il jeta un coup d’œil nerveux à sa montre : David et les autres ne seraient pas là avant dix minutes au moins, le SWAT, prévenu, arriverait encore plus tard. Et apparemment Ackerman et ses complices n’avaient pas l’intention d’attendre si longtemps. Gagner du temps ! Bon sang ! Gagner du temps !
Il prit une grande inspiration avant de déclarer :
- Je vous propose un échange !
- Un échange ?
- Non… Don…
Charlie aurait voulu hurler mais ce n’était guère qu’un souffle qui passa ses lèvres. Il savait très bien à quel genre d’échange son frère pensait. Sa protestation ne fut évidemment pas perceptible du couloir, mais Samuel Ackerman, lui, l’entendit. Il se tourna vers lui avec un sourire qui lui fit comprendre que, lui aussi savait où Don voulait en venir, et qu’il s’en réjouissait. Cela ne fit que décupler sa peur : cet homme s’en prendrait à Don pour le simple plaisir de le faire souffrir, lui, Charlie, qui n’avait pas su tenir sa langue !
Inconscient des affres que traversaient son cadet, Don continuait :
- Moi contre l’agent Jazz. J’entre, je l’aide à sortir et je reste avec vous…
- Pas question qu’il entre ! souffla Stich qui semblait un peu agité.
Jason, lui, semblait réfléchir à la proposition. Deux otages en bonne santé valait mieux qu’un seul valide et l’autre à demi-mort…
- Sam ? demanda-t-il en interrogeant son frère du regard.
- Ca pourrait être amusant, rétorqua le cadet, un sourire sadique sur le visage.
L’aîné sourit à son tour. Oui… Ca pourrait être amusant de tenir ce flic entre les mains, surtout ce flic-là qui leur avait bien souvent mis des bâtons dans les roues. Et avec son petit frère dans la ligne de mire, il ne ferait pas le malin.
- D’accord… Vous contre lui…
Charlie essaya de nouveau de protester, de hurler à son frère de ne pas se jeter dans la gueule du loup, mais ses cordes vocales semblaient lui refuser tout service.
- Vous venez sans arme, évidemment…, continua le malfrat.
- D’accord… Ouvrez-moi.
- Un instant.
Il eut un autre regard vers son frère et celui-ci comprit sans qu’il ait besoin de dire un mot. Il passa rapidement derrière Charlie, le força à se lever et, le maintenant d’un bras douloureusement serré autour de son cou, il pressa son arme contre sa tempe. Le mathématicien ferma les yeux, s’efforçant de lutter contre la panique qui menaçait de le dominer.
- Que ce soit bien clair agent Eppes. Mon frère a son arme braquée sur la tête du tien ! A la moindre entourloupe de ta part il est mort !
- Il n’y a pas de piège, rétorqua Don.
- D’accord… Ouvre, ordonna Jason à Stich.
Celui-ci hésita, parut sur le point de dire quelque chose, puis, devant le regard implacable de son cousin, il céda.
La porte s’ouvrit, laissant apparaître Don, en chemise, les bras levés à hauteur d’épaule pour montrer qu’il n’était pas une menace.
Charlie avait ouvert les yeux et Don put lire toute sa peur, tout son désarroi dans ceux-ci. Il s’efforça de le réconforter du regard, même si la vision de son cadet, retenu par un criminel, une arme sur la tempe, faisait presque se dérober ses jambes sous lui. S’efforçant de se détourner du spectacle traumatisant, Don s’approcha de son agent, cherchant rapidement un pouls :
- Il est vivant je t’ai dit…, grommela Jason. Alors tu le sors d’ici vite fait avant que je ne vous garde tous les trois.
Don saisit le jeune homme sous les aisselles et le tira vers le couloir. Dès qu’il lui eut fait passer le seuil, Ackerman, qui se tenait derrière le battant, ferma la porte, les enfermant tous les cinq dans le bureau.
- Stich, tu le fouilles ! ordonna l’aîné en pointant son arme sur Don qui ne bougeait pas.
Il avait de nouveau les yeux rivés sur son frère et celui-ci tentait de lire le message qu’il semblait vouloir lui faire parvenir. Des encouragements, certes, mais aussi…
*****
Il se souvenait de cette expression. Don l’avait eu vingt six ans auparavant lorsqu’un jour ils s’étaient trouvés confrontés à deux petites brutes de dix ans qui prenaient régulièrement Charlie comme souffre-douleur. Don était intervenu plusieurs fois pour défendre son cadet, parvenant toujours à l’arracher à ses tourmenteurs, deux sales gosses plus bêtes que méchants qui n’admettait pas que le gamin de trois ans plus jeune qu’eux réussisse systématiquement mieux. Mais ce jour-là, l’un des gamins avait amené ses frères aînés, deux voyous de treize et quinze ans qui se jetèrent sur Don. Celui-ci avait plié sous le choc : il avait beau être vif et plutôt fort pour ses douze ans, il n’était pas de taille. C’est alors qu’il avait eu ce regard qui disait à son frère : « Tous les deux on peut s’en sortir mon pote. Il suffit juste que tu te battes aussi. Ensemble on peut réussir ! » Et Charlie s’était jeté dans la bataille avec toute la rage qu’il avait retenue durant des mois. Il avait saisi la batte de base-ball que Don avait laissé échapper et s’était rué sur les agresseurs de celui-ci avec un cri où se mêlait la terreur et la colère, survolté par une impression d’invulnérabilité qui avait annihilé toutes ses craintes et fait sauter toutes ses barrières. Il avait fallu que Don l’arrête sinon il aurait sans doute blessé sérieusement les petites brutes qui ne s’étaient plus jamais attaquées à lui.
*****
Aujourd’hui Don lui donnait le même ordre : « Bats-toi frangin ! Ne te laisse pas faire ! Ne laisse pas la peur te bouffer ! »
Il vit Sitch s’approcher de Don pour le fouiller et comprit qu’il devait agir sur le champ. Sans prendre le temps de réfléchir, sa main agrippa violemment le bras qui l’étouffait en même temps qu’il lançait sa tête en arrière. Samuel ne s’attendait pas à ce geste et il poussa un hurlement de souffrance quand l’arrière du crâne de Charlie heurta son nez, le brisant net. Un peu sonné par son geste, Charlie sentit la prise sur sa gorge se relâcher et aussitôt, mettant en œuvre les leçons du F.B.I., il tourna la tête vers le pli du coude de son agresseur, saisit le bras à deux mains et se dégagea tout en envoyant son coude dans l’estomac de l’homme qui se plia en deux.
L’attaque du mathématicien surprit totalement les deux autres criminels qui mirent une fraction de seconde à réagir, fraction de seconde que Don mit à profit pour se baisser et saisir son arme de secours, passée dans son étui de cheville. Roulant sur le dos, il fit feu sur Stich, le plus proche de lui, touchant son bras armé qui laissa échapper le pistolet. Puis il dirigea son arme vers Samuel : celui-ci était trop proche de Charlie, il devait impérativement l’empêcher de reprendre le contrôle sur lui.
Samuel s’était courbé en deux sous le coup reçu à l’estomac. Son esprit battait un peu la campagne. Son nez brisé laissait échapper des flots de sang. Puis soudain une rage homicide le saisit : ce petit prof de rien avait osé se rebeller ! Pire ! Il l’avait eu par surprise, lui qui se vantait de ne pas se faire avoir facilement. Il n’y avait qu’une sanction à ce geste.
Charlie s’éloignait de lui en titubant un peu sous l’effet de la peur et il leva son arme, visant le dos du mathématicien. Il n’eut pas le temps d’appuyer sur la détente : une balle le heurta à la gorge et il s’effondra, cherchant vainement à reprendre son souffle. Sa dernière pensée fut qu’il s’était fait avoir par un minable professeur de mathématiques… Bon sang !!!! C’était…. La mort le prit avant qu’il ne puisse trouver le mot qui lui manquait.
- Sam !!!!
Ackerman vit tomber son frère. Il tourna son arme vers l’agent du F.B.I. en même temps que celui-ci, désormais tranquille pour son cadet, retournait son attention sur lui.
Bon Dieu ! Pourquoi est-ce qu’il n’avait pas écouté Stich ?!! Pourquoi s’était-il cru plus fort que ce maudit fédéral ? Parce qu’il tenait son frère ? Parce que jamais il n’aurait pensé que le prof, visiblement terrorisé, risquerait un geste pour se défendre ? Il avait gravement sous-estimé l’entente et l’affection entre ces deux là ! Mais il allait rectifié les choses tout de suite !
Il tira au moment où une balle le percutait à l’épaule droite, lui faisant lâcher son arme. Il s’effondra en poussant un cri de douleur.
A ce moment-là, la porte du bureau fut enfoncée et plusieurs agents se ruèrent à l’intérieur, David en tête, les armes brandies. Très vite ils constatèrent qu’ils n’avaient rien d’autre à faire qu’a appeler les secours.
Charlie restait prostré derrière son bureau, le souffle court, les oreilles bourdonnant, n’arrivant pas à maitriser ses tremblements.
- Charlie… Charlie… ça va…
Il leva des yeux incertains vers la voix qui lui parlait et reconnut Colby, le visage pâle. Il tenta de reprendre ses esprits, de calmer les battements frénétiques de son cœur.
- Oui… Je…
Et puis soudain l’anomalie le frappa de plein fouet : pourquoi était-ce Colby qui s’inquiétait de lui ? Normalement Don aurait dû être là, Don aurait dû le prendre dans ses bras pour le serrer contre lui en lui murmurant que tout irait bien, qu’il était sauvé…
- Don !!!!
Il se redressa brusquement et chercha son frère des yeux.
- Noooooon !!!!!!!!!!!!
Eperdu il se précipita vers son aîné qui gisait au sol, Liz et David s’empressant autour de lui, tandis que les autres agents passaient les menottes à Jason Ackerman et Steven Stich, ayant tout de suite vu que, là où il était, Samuel Ackerman ne répondait plus de la justice des hommes.
- Non… Donnie… Non, non, non…., psalmodiait le mathématicien en se jetant auprès du corps.
Ils avaient gagné finalement ! Ils avaient mis leurs menaces à exécution ! Ils lui avaient pris son frère. Tout ça c’était sa faute, sa faute, sa faute !!!
- Charlie… Charlie…
Une voix faible qui l’appelait, une main qui venait se poser sur la sienne, l’arrachèrent à la folie dans laquelle il se noyait. Il leva ses yeux pleins de larmes et s’aperçut que Don le regardait. Il était pâle, ses traits étaient figés de douleur, mais il le regardait, il lui souriait même d’un sourire certes un peu contraint, mais un sourire quand même !
- Oh Donnie… Donnie… J’ai cru que…
Il explosa en sanglots tandis que son frère chuchotait :
- T’inquiète frangin… Ca va aller… Tu ne crois pas que ces minables allaient m’avoir non ? Je croyais t’avoir déjà dit une fois qu’ensemble on était invincibles.
Il renifla, tentant de reprendre le contrôle de lui-même, honteux de se donner ainsi en spectacle, inquiet de l’opinion que son frère allait avoir de lui.
- Invincibles… Pas tant que ça…, tenta-t-il de plaisanter en s’efforçant de détourner le regard de la tâche rouge qui s’élargissait sur le flan de son frère.
- Oh ça… Juste un petit accroc à ma tunique… On va vite réparer ça, répondit Don, tentant de distraire son frère de sa peur.
David appuya un peu plus fort sur la blessure pour empêcher le sang de couler et il gémit malgré lui. Charlie pâlit encore un peu plus, ce qu’il aurait cru impossible tant il était déjà blafard.
- Donnie…
- Ca va Charlie… C’est juste que… David est une brute !
Celui-ci lui sourit à son tour, sans parvenir à dissiper les rides d’inquiétude qui barraient son front.
- Et toi tu es une tête brûlée !!! Depuis quand on entre dans une pièce où se trouvent trois criminels armés et dangereux hein ?
- Depuis que son équipe est trop lente pour être là à temps, attaqua Don en guise de défense.
- Don tu aurais pu…
- David !!! coupa Don, comprenant très bien ce qu’allait dire son adjoint et ne voulant surtout pas qu’il le dise devant Charlie déjà bien assez perturbé comme ça, on les a eu non ?
- Ouais… N’empêche que…
L’agent ne finit pas sa phrase. Ce n’était ni le lieu ni le moment. Et puis il comprenait ce qui avait motivé l’action de Don. Celui-ci ne pourrait jamais rester calme et respecter la procédure quand une vie était en jeu, à fortiori si cette vie était celle de son petit frère.
De toute façon, l’arrivée des ambulanciers l’empêcha de continuer cette conversation, quand bien même il l’aurait envisagé. Jazz avait déjà été évacué sur l’hôpital et les nouveaux venus se concentrèrent sur Don tandis que deux de leurs collègues s’occupaient des criminels menottés dans un coin de la pièce.
Quelques minutes plus tard, l’agent était sanglé sur une civière et Charlie, en état de choc, fut invité à l’accompagner à l’hôpital. Au moment où il quittait la pièce, il entendit un cri et reçut Amita contre lui.
- Oh Charlie… J’ai eu si peur… pleurait-elle.
Elle s’aperçut alors que le mathématicien ne réagissait pas à son étreinte, ne croisait pas son regard. Alarmée elle interrogea Colby :
- Qu’est-ce qu’il a ? Il est blessé ?
- Non… Il est choqué simplement, répondit Colby. Amita… Est-ce que vous pouvez prévenir Alan ?
- Mais… Je veux aller avec eux… Comment va Don ? s’inquiéta-t-elle soudain.
- Ca devrait aller. Je les accompagne.
- Je veux venir aussi.
- Amita. Ils ne vous prendront pas en plus dans l’ambulance. Allez chercher Alan et rejoignez-nous à l’hôpital.
Sur ces mots, il courut pour rejoindre les ambulanciers qui avaient continué leur route, poussant la civière à laquelle Charlie était accroché, les yeux rivés sur Don qui l’encourageait du regard, conscient qu’en cet instant précis, il était la seule chose qui retenait son frère de basculer dans l’hystérie.
Lorsqu’ils eurent disparus, Amita resta un instant désemparée puis elle s’efforça de maîtriser le tremblement de ses mains. Colby avait raison : elle serait plus utile en allant prévenir Alan qu’en restant aux côtés de Charlie qui, pour le moment, n’avait besoin que de s’assurer que son frère était en vie.
Elle se détourna rapidement pour regagner son bureau afin d’y prendre les clés de sa voiture : plus vite elle préviendrait Alan, plus vite elle retrouverait Charlie.
(à suivre)
Chapitre 15 : De l’angoisse
- Ne vous inquiétez pas Alan, ça va aller…
Alan jeta un coup d’œil à la jeune femme qui tentait ainsi de le rasséréner et ne répondit pas. Si elle avait voulu le rassurer, alors il aurait fallu que sa voix soit un peu plus convaincante que ça, que son teint soit un peu moins pâle et que ses mains cessent de trembler malgré elle.
Le patriarche des Eppes reporta son attention sur la route sans mot dire. Des pensées toutes plus horribles les unes que les autres tournaient en boucle dans son esprit. Après ce qu’il avait subi, fallait-il que Charlie soit de nouveau malmené par ses ravisseurs ? Pourquoi n’avaient-ils pas pressenti le drame ? Et si Don était grièvement blessé ? Si… Non ! Ca il ne pouvait pas l’imaginer, il n’avait pas le droit même de commencer à le penser.
Don allait s’en sortir ! Il était fort ! C’était Don, son Donnie, celui qui était toujours là pour aider les autres. Mais qui était là pour lui ? chuchotait une petite voix agaçante dans un coin de son esprit. Et s’il en avait assez justement de toujours soutenir les uns et les autres en s’oubliant ? S’il en avait par-dessus la tête de passer toujours après son frère, de toujours le protéger comme lorsqu’ils étaient enfants ? S’il aspirait maintenant à un repos bien mérité ?
- Non, pas Donnie.
Une main se posa sur les siennes, crispées sur ses genoux et il s’aperçut qu’il avait parlé à voix haute. Il releva les yeux vers Amita qui tenait le volant de la main gauche et recouvrait les siennes de la droite comme pour le rassurer et se rassurer en même temps.
- Don va s’en sortir, forcément ! dit-elle d’une voix qu’elle s’efforçait de rendre ferme.
Il fallait qu’il s’en sorte. C’était indispensable. D’abord parce que sa disparition creuserait un vide insupportable dans leur vie et qu’Alan savait qu’elle le conduirait un peu plus rapidement vers la tombe. Mais aussi parce que Charlie ne survivrait pas sans lui. Déjà dans d’autres conditions la mort de son frère avait de grandes chances de lui être insupportable, mais dans celles-ci, quoi qu’on lui dise il serait la proie d’une culpabilité qui finirait par le faire basculer dans la folie ou dans la mort.
Amita reposa sa main sur le volant, se concentrant sur sa conduite. Ce n’était certes pas le moment d’avoir un accident ! Unis dans la même inquiétude, les deux occupants du véhicule sentait celle-ci croître au fur et à mesure qu’ils approchaient de l’hôpital.
Enfin elle arrêta sa voiture sur le parking des urgences et Alan en jaillit aussi vite que le lui permettait son âge et ses jambes flageolantes d’angoisse. Ils se précipitèrent à la réception :
- Je suis Alan Eppes. Mes fils ont été admis ici et…
- Alan !
Le père se retourna vers la voix qui l’interpelait et soupira d’aise en reconnaissant Colby. Cela allait lui simplifier les choses et surtout il allait avoir des nouvelles récentes de ses garçons.
- Colby ! Comment vont-ils ? Don…
- Venez par ici Alan et calmez-vous. Don est en chirurgie mais les médecins disent qu’il va s’en sortir.
Un double soupir de soulagement s’échappa des deux poitrines avant qu’Amita n’interroge à son tour, prenant Alan de vitesse :
- Et Charlie ?
Un léger voile passa sur le visage de Colby, que ne manqua pas de déceler le père du mathématicien qui scrutait attentivement l’agent pour ne pas rater le moindre signe d’un possible mensonge ou d’une possible demi-vérité qu’il lui débiterait pour le protéger. Mais il avait besoin d’entendre la vérité, quelle qu’elle soit. D’ailleurs Colby dut le comprendre car son hésitation fut très courte, presqu’imperceptible et si Alan n’avait pas eu son attention exacerbée par l’angoisse, il ne l’aurait sans doute même pas perçue.
- Charlie était en état de choc lorsqu’il a quitté Calsci. Il semblait agir de manière totalement machinale, se contentant de rester rivé aux côtés de Don. Arrivé ici les médecins ont voulu emmener son frère pour l’examiner et…
- … quoi ? interrogea Amita pâle d’angoisse.
- Il a fait une véritable crise de panique. Il était à la fois affolé et agressif et rien de ce qu’on pouvait lui dire ne semblait l’atteindre.
- Mais Don n’a pas réussi à…, commença Alan.
Colby lui jeta un regard gêné : il aurait préféré passer certains détails sous silence.
- Don avait perdu connaissance quelques minutes avant d’arriver à l’hôpital.
- Quoi ? Mais… S’il s’est évanoui c’est que…
- Non… Il avait perdu pas mal de sang et il souffrait. C’est ce qui a provoqué son malaise. Mais ses constantes restaient correctes et, comme je vous l’ai dit, le chirurgien ne semble pas inquiet.
- Ne semble… Mais il n’est pas complètement sûr n’est-ce pas ?
- Alan… Il ne pourra être sûr qu’après l’intervention. Mais il m’a assuré que tout devrait bien se passer.
- Devrait…
Alan laissa tomber le mot avec une sorte de colère. Il n’avait pas besoin de conditionnel. Tout ce qu’il voulait c’était des certitudes qu’on lui dise que tout ALLAIT bien se passer, que le chirurgien n’ETAIT pas inquiet, qu’on le conforte dans la certitude que Don allait se remettre, qu’il n’était pas en danger, qu’ils allaient très vite oublier cet épisode traumatisant.
- Et Charlie ? reprit Amita, concentrée sur l’état de son fiancé.
Le père des garçons lui jeta un regard presque hostile : Charlie ! Charlie ! Charlie ! Depuis sa naissance on aurait dit qu’il n’y avait plus que lui qui comptait. Et Don dans tout ça ? C’était lui qui avait reçu une balle ! Lui qui était en chirurgie ! Lui qui peut-être…
« STOP ! lança la voix de la raison dans sa tête. Ca ne sert à rien de penser au pire. Les médecins savent ce qu’ils disent. S’ils ne sont pas trop inquiets tu ne dois pas l’être non plus. Et Amita a raison de s’inquiéter de Charlie, parce que pour le moment il n’y a rien que vous puissiez faire pour Don, ni les uns ni les autres. Et quoi que tu puisses ressentir actuellement, tu sais très bien que Charlie n’est pas responsable et qu’il est autant ton fils que Don. »
Il passa une main fatiguée sur son visage, s’en voulant de cette seconde de réaction provoquée par un trop plein d’émotions. Depuis qu’il savait ce qu’avait enduré Charlie, il vivait dans une tension perpétuelle, horrifié de ce qui s’était produit, angoissé de ce qui pourrait arriver : son petit garçon si sensible se remettrait-il de cette nuit d’horreur ? Les malfrats allaient-ils s’en prendre à lui de nouveau ? Et aujourd’hui la nouvelle des événements l’avait fait atteindre le point culminant de cette angoisse. Les mêmes questions auxquelles s’ajoutaient toutes celles sur l’état de Don, l’évolution de ses blessures et d’autres tout aussi obsédantes qui tournaient en boucle dans sa tête douloureuse. De là cette réaction épidermique à une question légitime.
Il s’aperçut qu’Amita et Colby le fixaient d’un air inquiet et comprit qu’il se devait de les rassurer : non il ne s’effondrerait pas. Du moins pas tant que ses enfants auraient besoin de lui.
- Où est Charlie ? demanda-t-il alors à son tour.
Qu’au moins il soit rassuré sur le sort d’un de ses garçons !
- Il a fallu le maîtriser et le sédater.
- Oh mon Dieu ! s’écria Amita en portant ses mains tremblantes à son visage.
- Mais ça va aller…, s’empressa de terminer Colby. Selon les médecins il ne devrait pas tarder à reprendre conscience.
- Où est-il ? réitéra Alan.
- On vient de le transporter dans une chambre du service de chirurgie.
- De chirurgie ? Mais… Il est blessé ? s’effraya le père.
- Non. Je leur ai simplement dit que le meilleur moyen pour qu’il reste calme était qu’il puisse s’assurer que son frère allait bien. On l’a monté dans la chambre où on installera Don dès qu’il sera sorti de réanimation.
- Comment ça en réanimation ?
Cette fois-ci le ton d’Alan était complètement affolé et Colby se gifla mentalement d’être si peu capable d’expliquer clairement les choses. Il aurait aimé que Liz ou David soient à ses côtés, mais les deux agents, ainsi que Nikki, qui en l’occurrence n’aurait pas été d’une grande aide, étant encore plus maladroite que lui dans ce genre de situation, avaient été requis ailleurs. David devait rester à l’université pour les constats avec les services scientifiques afin de déterminer les circonstances de la mort de Samuel Ackerman et faire en sorte que Don n’ait pas d’ennuis à la suite de ce décès. Nikki et Liz avaient accompagné Jason et Stich à l’hôpital où ils devaient être examinés avant, si possible, de les ramener dans les locaux du F.B.I. pour un interrogatoire qui se conclurait par leur emprisonnement dans une cellule dont, pour sa part, Colby aurait bien jeté la clé.
- Rassurez-vous Alan. C’est la procédure normale de chirurgie. Vous savez bien qu’on surveille les patients le temps que leurs constantes soient satisfaisantes. Je crois qu’en fait j’aurais dû dire : salle de réveil…, s’excusa l’agent.
Un profond soupir de soulagement échappa à Alan qui, l’espace d’un instant, avait eu l’impression qu’on lui avait menti sur l’état réel de son fils aîné. S’efforçant de calmer les battements désordonnés de son cœur, il demanda :
- On peut le voir ?
- Oui, bien sûr. Je descendais justement voir si vous étiez arrivés afin de vous emmener à sa chambre.
Guidés par Colby, Alan et Amita se dirigèrent à pas pressés vers la chambre où se reposait Charlie.
*****
Charlie reprenait conscience doucement. Pendant une fraction de secondes il se sentit bien. Puis, presqu’immédiatement, la sensation qu’il s’était passé quelque chose d’horrible le submergea. Désespérément il chercha dans ses souvenirs…
- Donnie !!!!
Le mathématicien se dressa sur son lit, les yeux écarquillés, le corps tendu comme un arc, la bouche ouverte sur un hurlement d’angoisse qui ne franchit pas ses lèvres.
- Charlie… Charlie… tout va bien fiston.
- Charlie, ça va aller.
Deux voix réconfortantes le ramenèrent définitivement à la réalité. Ses yeux se posèrent sur Alan et Amita qui se tenaient de chaque côté de son lit.
- Papa ? Amita ?
Durant un instant, il se sentit réconforté par leur présence puis soudain l’angoisse déferla à nouveau sur lui :
- Donnie… Comment va Donnie ?... Papa !!!
Alan sentit son cœur se serrer : cette voix, ce cri, c’étaient ceux d’un enfant qui perd pied et qui appelle à l’aide celui qui a toujours veillé sur lui. Il posa les mains sur les épaules de Charlie, le forçant à s’allonger doucement avant de passer une main rassurante sur son front en sueur, chassant les boucles brunes qui s’y étaient collées.
- Ton frère va aller bien, dit-il. On va l’amener dans quelque temps.
- Il va aller bien ? Vraiment ?
- Vraiment oui. Il est sorti de chirurgie. Le médecin nous a dit que la balle n’avait touché aucun organe vital. Ils ont eu un peu de difficultés à l’extraire et Don a perdu pas mal de sang. Mais ça va aller. Il va juste falloir prendre garde à une possible infection parce que l’intestin a été perforé. Mais le chirurgien est confiant : la plaie a été débridée, nettoyée, et ton frère est solide. Tout va bien se passer.
- C’est vrai ? Tu ne me racontes pas d’histoires ?
- Charlie… Crois-tu que je te mentirais sur ce point ? s’offusqua Alan.
Il sentit le corps de son fils se détendre soudain tandis que celui-ci murmurait :
- Non… Non… Je sais que tu ne me mentirais pas…
Il ferma les yeux un moment murmurant, comme pour lui-même, comme pour s’en convaincre :
- Ca va aller… Donnie va bien aller…
Amita et Alan échangèrent un regard mi- inquiet, mi-attendri. Puis la jeune femme déposa un baiser léger sur le front de son fiancé :
- Charlie, je reviens vite… Je dois aller prévenir les autres que tu vas bien. Larry est sur les charbons ardents.
Charlie ouvrit les yeux et se contenta d’acquiescer du regard, comme s’il était incapable d’articuler un mot tant il restait sous le coup de la frayeur qui l’avait paralysé. Lorsque la jeune femme eut quitté la chambre, Alan se retrouva seul avec son fils. Colby, rassuré sur l’état de Don, était allé prêter main forte à ses collègues, prévenant Alan qu’ils passeraient sans doute tous dès le lendemain matin pour rendre visite aux deux patients, qui risquaient de n’avoir de patients que le terme médical d’ailleurs, avait-il ajouté dans une tentative de détendre l’atmosphère qui avait atteint son but, un sourire amusé fleurissant sur les lèvres crispées d’Alan et d’Amita.
Néanmoins ils ne seraient totalement rassurés que quand Charlie aurait repris connaissance et que Don serait près d’eux aussi.
- Papa… Je suis désolé…
La voix de Charlie sortit Alan de ses pensées et, incrédule, il reporta son attention sur son cadet.
- Quoi ? Mais de quoi tu parles Charlie ?
- Don a été blessé à cause de moi.
- Charlie ! Tu t’enlèves ça de la tête tout de suite ! Don n’a pas été blessé à cause de toi mais à cause de criminels qui s’en sont pris à toi.
- Si je n’avais rien dit…
- Si tu n’avais rien dit des gens seraient morts Charlie. Tu étais prêt à vivre avec ça ?
- Mais c’est mon frère qui a failli mourir parce que j’ai parlé ! Est-ce que sa vie a moins de valeur que celles d’étrangers ?
- Charlie… Arrête ! Tu as tout faux et tu le sais. Ton frère n’accepterait jamais que la moindre vie soit sacrifiée à la sienne… C’est pour ça qu’il a choisi ce métier : pour faire le bien, aider les autres. Crois-tu qu’il pourrait se pardonner d’apprendre que, pour le protéger, d’autres personnes sont mortes ? Crois-tu qu’il aurait pu te pardonner de ne pas lui parler ?
- Mais… à cause de moi…
- Pas à cause de toi fils ! Ces hommes ont choisi leur voie et ils en ont payé le prix.
- Mais il s’est sacrifié pour moi. Il est entré dans cette pièce, et ils ont tiré sur lui…
- C’était son choix Charlie. Tu es son petit frère, il ne pourrait pas supporter qu’on te fasse du mal.
- Quitte à se sacrifier pour moi ?
- Oui.
- C’est injuste papa !
- Qu’est-ce qui est injuste ?
- Il me donne tant, tellement souvent, depuis toujours. Et moi je ne fais jamais rien pour lui. Il est toujours là pour moi et je ne lui attire que des ennuis. A plusieurs reprises il a été blessé à cause de moi, j’ai failli lui faire perdre son travail, sa pension, et maintenant…
Alan posa la main sur celle de son fils, le forçant à le regarder bien en face :
- Alors maintenant tu vas m’écouter attentivement Charles Edouard Eppes avant de continuer de débiter une litanie de bêtises qui mériterait que je te flanque mon pied aux fesses si tu étais dans une autre position ! Jamais Don n’a été blessé à cause de toi.
Il continua plus fort, serrant la main de son garçon pour l’empêcher de protester :
- JAMAIS. Certes tes calculs l’ont parfois mis dans des situations dangereuses qui ont à l’occasion abouti à des blessures. Mais sans tes calculs, il aurait tôt ou tard été face aux mêmes dangers. Et loin de lui être inutile, ton aide lui a été précieuse depuis toutes ces années. Il adore travailler avec toi et tu sais bien que ce ne serait pas le cas si tu ne lui apportais pas une aide précieuse. Tu as toujours été là pour lui Charlie, comme il a toujours été là pour toi, comme je serai toujours là pour vous deux. Il y a des choses comme ça qui ne changeront jamais. Alors certes parfois la vie vous envoie des avertissements, comme aujourd’hui mais c’est aussi ces moments-là qui vous permettent de mesurer l’affection que l’on vous porte.
Il se tut un instant, semblant vouloir laisser à son fils la possibilité d’argumenter. Mais le mathématicien se contentait de le fixer d’un regard où brillaient quelques larmes :
- Don n’aurait pas pu agir autrement qu’il l’a fait aujourd’hui, parce que sans toi il serait perdu, parce que, s’il t’était arrivé quelque chose dans ce bureau, il n’aurait jamais pu se le pardonner. Et je suis sûr qu’il préfère mille fois endurer une blessure que de te voir, toi, être blessé.
- Ce n’est pas pour autant que c’est juste, s’entêta Charlie.
- Mais qui a dit que la vie était juste fiston ? Quoi que tu dises, quoi que tu fasses, tu seras toujours le petit frère de Don, celui qu’il a pris dans ses bras quelques semaines avant ses cinq ans. Si tu avais pu voir son air fier à ce moment-là ! Ta mère et moi nous avons tout de suite su que quiconque se mettrait sur ta route le trouverait sur la sienne. Au moment précis où il a posé son regard sur toi, nous avons été certains qu’il veillerait toujours sur le petit frère que nous venions de lui offrir. Et ça ne s’est jamais démenti depuis.
Alors que Charlie ouvrait la bouche pour une remarque ou une nouvelle protestation, Alan ne le saurait jamais, la porte s’ouvrit sur les brancardiers poussant le lit dans lequel reposait Don.
Les deux hommes fixèrent leur regard sur la forme qui gisait dans les draps. Don avait les yeux fermés, il était pâle et une canule nasale était accrochée à son visage tandis qu’une ligne intraveineuse fixée au dos de sa main gauche lui apportait les médicaments dont il avait besoin, mêlés à du sérum qui le réhydratait. Son index était passé dans un doigtier qui indiquait ses constantes.
Après avoir vérifié les appareils, les infirmiers prirent rapidement congé tandis que le médecin entrait à son tour :
- Il va bien ? questionna Charlie d’une voix angoissée.
- Oui. Tout va bien. Il a repris conscience il y a vingt minutes et il était cohérent quoiqu’un peu léthargique ce qui est tout à fait normal. Ses constantes sont bonnes et il ne montre aucun signe d’infection. On lui a retiré la sonde urinaire et je pense pouvoir ôter l’oxygène d’ici une heure ou deux.
- Il est si pâle ! s’inquiéta le mathématicien.
- C’est normal. Il a tout de même perdu beaucoup de sang et subi une intervention chirurgicale qui n’est pas anodine.
- Mais ça va aller ? demanda à son tour Alan en s’approchant du lit de son fils pour prendre sa main dans la sienne.
- Oui… Nous allons le garder deux ou trois jours, le temps de nous assurer que la plaie cicatrise et qu’il ne développe aucune infection. Mais je ne suis pas inquiet.
- Merci docteur, dit Alan alors que le praticien quittait la chambre. Dieu merci ! Il va aller bien, reprit-il en fixant son regard sur Charlie comme pour l’en convaincre.
Le mathématicien en effet était alarmé par la pâleur de son frère et il avait du mal à croire aux déclarations du chirurgien.
- Papa… Tu es sûr que ça va aller ?
- Tu as entendu le médecin comme moi Charlie.
- Oui, mais si…
- Non ! Ne commence pas ! Pas de si, pas de mais, pas de conjectures inutiles. Don va aller bien !
- Ecoute un peu ce qu’on te dit, tête de mule…
La voix faible mais ferme de Don les fit sursauter tous les deux.
- Donnie… Comment vas-tu mon ange ?
Alan ne sut pas si la grimace qu’arbora alors son fils était due à la douleur ou à la réaction à ce surnom un peu trop « câlin » à son gré.
- J’ai déjà été mieux…, chuchota-t-il en prenant une légère inspiration pour tenter de maîtriser la douleur.
- Tu as mal ? s’inquiéta Charlie, cherchant des yeux la sonnette pour appeler l’infirmière.
- Charlie… j’ai pris une balle au cas où tu l’ignorerais.
- Oui… Je suis désolé Don…
- Oh non ! pitié !! Ca ne va pas recommencer ! Papa… dis-moi qu’il ne se sent pas responsable de…
Alan eut une moue désabusée :
- Tu connais ton frère…
Don ferma les yeux un instant puis les rouvrit. Il tourna la tête pour fixer son frère :
- Et toi comment tu vas Charlie ?
La question prit le mathématicien de court.
- Comment ça comment je vais ? C’est toi qui est blessé et…
Il s’interrompit en voyant une nouvelle grimace de douleur déformer les traits las de son frère. Ce n’était pas le moment de polémiquer.
- Je vais bien, admit-il.
- Alors tout va bien, sourit Don en refermant les yeux avec accablement. Et Charlie…
- Oui ?
- Tu n’es responsable de rien frangin tu m’entends… De rien du tout…
Avant que le cadet ait pu répondre, une infirmière entrait. Elle vit tout de suite que le patient souffrait et injecta un produit dans le fil de la perfusion. Très vite les traits de Don se détendirent et il plongea dans un sommeil réparateur.
Même s’il n’en avait pas envie, Alan dut se résigner à quitter ses fils, les heures de visite étant largement dépassées. Il n’avait dû son autorisation à rester plus longtemps qu’à l’insistance de Colby et à l’appartenance de Don au F.B.I. Maintenant qu’il était rassuré sur le sort de ses garçons, il devait rentrer chez lui prendre un peu de sommeil. De toute façon il n’y avait rien qu’il puisse faire pour eux. Charlie devait sortir dans la journée du lendemain et il devait lui apporter des vêtements.
Amita était revenue dans la chambre juste le temps d’embrasser son fiancé et de s’assurer que Don allait le mieux possible. Puis ils prirent congé du mathématicien qui se laissa à son tour doucement glisser dans le sommeil, bercé par le souffle de son frère. Don était là, près de lui… Il ne pouvait rien lui arriver.
(à suivre)
Chapitre 16 : Un entretien à cœur ouvert
Don s’étira doucement et gémit : une douleur fulgurante traversait son côté.
- Don… ca va ? Attends, j’appelle l’infirmière.
Il ouvrit les yeux pour voir Charlie assis sur le bord de son lit, sa main sur la sienne, ses yeux inquiets rivés sur lui tandis que son autre main se tendait vers le bouton d’appel. Aussitôt les événements lui revinrent en mémoire… Il s’aperçut que le soleil inondait la chambre : c’était déjà le matin.
- Vous avez sonné ?
L’infirmière se tenait à la porte.
- Oui, mon frère souffre. Est-ce que vous pouvez lui donner quelque chose ? s’enquit Charlie.
- Vous avez mal agent Eppes ? demanda la jeune femme en entrant dans la chambre.
« Bien sûr qu’il a mal espèce de conne ! se retint de clamer Charlie, furieux qu’elle ne semble pas tenir compte de son avis. Qu’est-ce que tu crois ? On lui a tiré une balle dans le flanc ! »
La main de Don sur la sienne l’empêcha de laisser fuser la remarque acerbe qui lui montait aux lèvres. Il comprit que son frère savait ce qui lui traversait la tête et lui demandait, par son geste, de ne pas réagir.
- Un peu…, répondait Don dans le même temps tout en lui adressant un regard d’avertissement.
Charlie le fusilla des yeux. S’il avouait souffrir « un peu », ça voulait sans doute dire qu’il endurait un vrai supplice.
- Vous pouvez lui donner quelque chose ? répéta-t-il.
L’infirmière était en train de consulter le dossier médical de Don et le mathématicien piaffait littéralement sur place. Comment pouvait-elle le laisser ainsi sans agir ? Pourtant sa raison lui disait qu’elle ne faisait que son travail et qu’elle le faisait très correctement en vérifiant les prescriptions du médecin, l’heure de la dernière injection d’antalgiques et la quantité de produit reçue par Don avant de décider ce qu’elle devait lui administrer. Une surdose de médicaments n’arrangerait pas son état.
S’étant assurée que le laps de temps minimal entre chaque administration de calmants avait été respecté, elle injecta une nouvelle dose dans le fil de la perfusion après avoir pris les constantes de son patient. Puis elle pris congé, remerciée du bout des lèvres par Charlie qui restait focalisé sur son frère, heureux de voir son visage se détendre.
- Le médecin fait sa visite dans une demi-heure, précisa-t-elle en quittant la pièce. Vous penserez à lui dire si la douleur persiste surtout.
« Ben non !!! Bien sûr !!! Il est trop bête pour penser à ca ! » fulmina Charlie à cette information qui lui semblait bien inutile. Quelle absurdité de dire à quelqu’un de penser à faire savoir qu’il souffre !!
- Tu n’as pas été très aimable, lui reprocha Don lorsque la porte fut refermée.
- Elle m’énerve, se contenta de grommeler Charlie en reportant son attention sur son frère.
Son visage était détendu et il semblait moins pâle.
- Tu vas bien ? demanda-t-il, se reprochant in-petto l’absurdité de sa question.
- Mais oui… ça va… Arrête de t’en faire. Et toi, ça va ?
Il regarda son frère comme s’il avait perdu la tête.
- Moi ? Je te signale que c’est sur toi qu’on a tiré. Pas sur moi !
- Mais tout ça a dû quand même te secouer pas mal, objecta Don. Je te connais frangin.
- Non… Tant que toi tu vas bien…
Le silence s’établit un instant entre eux.
- Pourquoi tu es là ? finit par demander Don.
- Comment ça ?
- Pourquoi est-ce qu’ils t’ont gardé ? Tu es blessé ?
L’inquiétude s’entendait dans le ton de la question. Charlie s’aperçut alors que son frère ne pouvait pas savoir la raison de son hospitalisation. Il avait perdu conscience au moment où il avait fait sa crise de panique. La rougeur envahit instantanément ses joues : comment expliquer à son aîné qui avait reçu une balle en le protégeant, qu’il avait été hospitalisé pour avoir perdu son sang froid comme un gamin apeuré ?
- Charlie… qu’est-ce qui s’est passé ? insista Don.
Alors à mots hésitants, Charlie raconta l’arrivée à l’hôpital, cette impression de traverser une brume de sons, de lumières qui le blessaient. Cette quasi certitude de ne survivre que par sa main sur celle du corps inerte qu’on transportait à travers les couloirs et l’horrible sensation de se noyer qu’il avait ressentie lorsqu’on avait tenté de l’arracher à cette main. Il se souvenait d’avoir hurlé, de s’être débattu comme un forcené, puis plus rien, le noir, le néant, le calme.
Lorsqu’il eut terminé son récit, il coula un regard honteux vers son frère s’attendant à lire dans ses yeux la moquerie ou pire, la déception devant sa lâcheté. Mais il ne lut dans les prunelles brunes posées sur lui qu’une immense compassion et beaucoup d’amour.
- Oh Charlie ! soupira Don. Ca ne valait pas la peine de te mettre dans des états pareils. Tu vois que je vais bien.
- Mais tu as failli être tué à cause de moi Donnie… Comment voulais-tu que je réagisse ? se défendit le mathématicien, les larmes aux yeux.
- Pas à cause de toi frangin, objecta aussitôt Don. A cause d’Ackerman. Tu n’y es pour rien et j’aimerais que tu te le tiennes pour dit une fois pour toute d’accord ?
- D’accord…, abdiqua Charlie, mais sur un ton si peu convaincu que Don fut sûr que tôt ou tard il leur faudrait avoir de nouveau cette conversation.
Il y eut un instant de silence, puis Charlie reprit, d’une voix quasi-inaudible :
- Je te demande pardon Don…
- Charlie ! Je viens de te dire que tu n’y étais pour rien ! s’exclama l’aîné. Alors tu n’as pas à t’excuser.
- Non… Je m’excuse pour ce que je t’ai dit, il y a deux jours. Tu sais que je ne le pensais pas… Je voulais juste t’écarter de moi, éviter que tu me poses des questions parce que je savais qu’alors je ne pourrais pas faire autrement que de te parler, et j’avais bien trop peur de ce qui pourrait se passer à ce moment-là.
- Oui. Lorsque j’ai su ce qui s’était passé je l’ai bien compris… Pourtant…
Don s’interrompit, comme s’il craignait de blesser son petit frère. Mais des phrases résonnaient encore dans sa tête, des phrases qu’il aurait du mal à oublier : Tu te sers de moi, tu m’utilises comme un super ordinateur et c’est tout ! Quoi que je ressente, quoi qu’il arrive en dehors, tout ce que tu veux ce sont des résultats, et rien d’autre… Assez d’être ton petit chien fidèle Assez de juste te servir de faire valoir ! Je voudrais, une fois, une seule fois, avoir le choix tu comprends ? A cause de toi je suis passé à côté d’opportunités fantastiques dans mon domaine ! A cause des enquêtes du F.B.I. j’ai négligé ma propre carrière. Parce que tant que je suis dans TES dossiers, ma théorie de l’émergence cognitive n’avance pas ! C’est fini Don ! J’arrête de te servir de larbin.
- Quoi ? Donnie… parle-moi.
- Ces mots que tu m’as dit Charlie… Est-ce qu’il n’y avait pas une part de vérité au fond ? Est-ce que tu ne te sens pas frustré parfois de devoir travailler sur mes cas alors que tu as tant d’autres opportunités qui s’ouvrent à toi ?
Charlie sentit le danger, il se rendit compte de la blessure qu’il avait ouverte dans le cœur de son frère et il sut qu’il devait au plus vite colmater la brèche avant qu’elle ne creuse entre eux une barrière.
- Non… Enfin… Parfois c’est vrai que c’est un peu agaçant. Lorsque tu m’apportes tes dossiers et que je suis sur un raisonnement… Mais je n’ai jamais aucun regret Donnie, tu m’entends, jamais. J’adore travailler avec toi !
- Je crois t’avoir déjà entendu dire ça une fois, sourit Don.
Mais ses yeux restaient préoccupés, le sourire n’y était pas monté et Charlie comprit qu’il n’était pas complètement convaincu.
- Don… Tu sais bien que si vraiment ça me pesait je te le dirais.
- J’aimerais le croire petit frère mais… Tu sais, ces mots que tu as choisis. Ils ont frappé juste là où ça fait mal et ça ce ne peut pas être une coïncidence. Peut-être qu’ils reflétaient inconsciemment ton véritable sentiment face à notre collaboration.
Charlie gardait le silence, les yeux emplis d’appréhension. Est-ce qu’après tout ce qu’il venait de traverser il allait subir une épreuve supplémentaire, devoir renoncer à travailler avec son aîné, le regarder à nouveau s’éloigner de lui, repartir dans son monde tandis que lui serait aspiré dans le sien, voir jour après jour se creuser de nouveau le fossé entre eux jusqu’à ce qu’ils ne puissent plus jamais se rejoindre ?
- Peut-être que tu as choisi ces mots-là parce que tu savais qu’ils m’obligeraient à voir la vérité en face. Parce que je ne veux pas me servir de toi Charlie, jamais ! Je veux ce qu’il y a de meilleur pour toi et…
- Mais ce qu’il y a de meilleur pour moi c’est d’être à tes côtés Don. Je t’en prie !!! Oui tu as raison… J’ai choisi ces mots en sachant qu’ils allaient te faire mal. Je me souvient de ta réaction lors de l’affaire Bonnie Parker, lorsque tu m’as fait promettre de te le dire si un jour j’avais le sentiment que mon travail avec toi m’empêchait d’avancer vers autre chose. C’était le meilleur moyen de t’éloigner : te rejeter impitoyablement, te conforter dans tes craintes. Crois-tu que j’ai oublié ce que tu as dit dans le cabinet du Dr Bradford ?
- De quoi tu parles ?
- Tu as dis que quand tu travaillais avec moi tu avais l’impression de m’utiliser, de te servir de moi et que tu détestais cela. Lorsque tu veux soulever un poids trop lourd pour toi tu utilises un levier. Et j’ai choisi ce sentiments que tu avais comme levier.
- Drôlement efficace alors, sourit Don.
Mais cette fois-ci Charlie ne manqua pas de voir que le sourire était monté à son regard et il comprit qu’il était en train de gagner la partie. Etait-ce parce qu’il était réellement convaincant ou parce que son frère ne demandait qu’à se laisser convaincre ? Parce qu’il ne voulait pas se passer de sa collaboration ? Non qu’il veuille l’exploiter contrairement à ce que le mathématicien lui avait jeté au visage, mais simplement parce qu’il aimait l’avoir à ses côtés, discuter avec lui des cas ardus qui se présentaient à sa sagacité, débattre pied à pied de ses théories et lui accorder la place qu’il méritait dans son équipe.
- Donnie… Tu m’as demandé de ne pas me sentir coupable de ce qui s’était passé.
- Oui, tu n’y es pour rien Charlie. Tu es une victime.
- Alors en échange, moi je te demande de croire qu’il n’y avait pas un mot de vrai dans ce que je t’ai dit.
- Charlie… Tu sais que parfois les mots nous échappent de manière inconsciente.
- Peut-être. Mais les miens n’étaient dictés que par l’urgence de la situation. Bien sûr que je ne les avais pas prémédités. Mais s’ils sont sortis ainsi ce n’était que dans le but de te rejeter impitoyablement pour t’ôter toute envie de revenir, pas parce qu’ils reflétaient la moindre parcelle de vérité… Tu dois me croire Don. Jamais je ne me lasserai de travailler avec toi mais cependant, si ça arrivait, alors je te le dirai franchement.
Don plongea son regard dans celui de son frère, semblant vouloir le sonder jusqu’à l’âme. Un sourire, franc cette fois-ci, apparut de nouveau sur ses lèvres :
- Dis donc frangin… depuis quand tu as un diplôme en psychologie toi ?
- Idiot ! rigola Charlie en envoyant une bourrade à son frère.
Aussitôt il s’affola :
- Oh mon Dieu… Donnie… je suis désolé… je n’ai pas réfléchi !!!! Je te t’ai pas fait mal ?
Don avait un peu pâli mais sa voix était ferme lorsqu’il répondit :
- C’est ça ton problème Charlie…
- Quoi ?
- Tu réfléchis trop quand tu ne devrais pas, et pas assez quand tu le devrais !
Les protestations de Charlie moururent sur ses lèvres en voyant le regard moqueur que son frère attachait sur lui. Il se contenta de lui serrer la main un peu plus fort, dans une étreinte où il faisait passer toute l’affection qu’il ressentait pour lui.
Sans un mot Don lui rendit son étreinte et les deux frères restèrent ainsi plusieurs minutes, les yeux dans les yeux, à se parler en silence, dissipant les dernières zones de malentendu qui aurait pu subsister entre eux.
FIN