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Série : Hawaii Five-0 (2010)
Création : 28.01.2014 à 13h40
Auteur : MissHide
Statut : Terminée
« A la demande de MCGarrett, le Gouverneur Dennings accepte de rouvrir une enquête pour relaxer une vieille connaissance... » MissHide
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Maison de Steve McGarrett, de nos jours.
Penché au-dessus de la Mercury Marquis, le Capitaine de Corvette Steve McGarrett profitait de son jour de repos pour s’improviser mécanicien. Il adorait cette voiture pour tout ce qu’elle représentait ; son père l’avait acheté pour qu’ils puissent la retaper ensemble et aujourd’hui, elle était devenue son héritage. Un héritage particulièrement capricieux comme le lui avait fait remarquer Danny, lorsqu’elle était tombée en panne à sa première « sortie d’essai ». Il lui avait aussi suggérer de stopper les dépenses et de l’abandonner chez un ferrailleur, mais Steve ne pouvait s’y résoudre. Il préférait la retaper tranquillement dans son garage avec une bonne bière et le son de la radio locale à laquelle il ne prêtait qu’une oreille distraite. Du moins, jusqu’à ce qu’un bulletin d’information ne l’oblige à délaisser sa voiture pour augmenter le volume.
« […] Nouveau rebondissement dans l’affaire du meurtre d’Ewa Santano qui a ébranlé Hawaï en 2005, Lennie Kanela, la fille du condamné à perpétuité décédé en prison il y a 4 ans, continue de clamer l’innocence de son père et demande à ce que l’affaire soit de nouveau portée en justice. Sa déclaration suscite de vives émotions notamment dans l’entourage de la jeune Ewa, encore très affecté par sa soudaine disparition. Lennie Kanela se dit prête à tout pour que sa requête soit acceptée, que son père soit innocenté et – plus important encore, dit-elle – que justice soit faite pour le véritable meurtrier. Nous continuerons de vous tenir informés de la suite de cette affaire. […] ».
Steve fronça les sourcils. Il connaissait la famille Kanela depuis des années et peinait à croire ce qu’il entendait. Mais, plus important encore, il se demandait comment il avait pu passer à côté d’une telle chose...
Certes, Steve avait dû quitter précipitamment l’archipel à 16 ans pour intégrer une école militaire à la demande de son père et n’y avait remis les pieds qu’à la mort de ce dernier, une vingtaine d’années plus tard. Néanmoins, il culpabilisait de ne pas avoir été présent pour eux. Pour Elle. Il attrapa son téléphone, les clés de son pick-up et se rendit aussitôt à la dernière adresse connue. Mais durant le trajet, sa capacité de réflexion fut comme parasitée par les souvenirs du passé.
Maison des Kanela, 1992.
Allongé dans un lit – qui n’était pas le sien - Steve s’était assoupi. Les siestes n’étaient pas vraiment son genre, mais l’ambiance y était assez propice. Tandis que la maison des McGarrett était d’un calme morbide depuis le décès de sa mère, celle des Kanela était plus reposante, presque… réconfortante. Ici, il avait l’impression de pouvoir puiser le courage nécessaire pour affronter Mary, sa petite sœur, et ce père qui n’était plus que l’ombre de lui-même s’enfonçant un peu plus dans son travail d’officier de police. Instinctivement, Steve prit une grande inspiration et ouvrit les yeux en sentant un poids s’affaisser sur le lit. Il chercha aussitôt son regard. Lennie Kanela, autrement dit la fille qui ne quittait pas ses pensées depuis l’époque du bac à sable, était l’image même de la douceur. Sa beauté exotique, Lennie la devait à un mélange d’ethnies intéressant ; elle était à la fois hawaïenne, vietnamienne, indienne. Il ne se lassait pas d’admirer ses traits fins et ses yeux bridés d’un vert pur. Elle lui adressa un sourire qui devint rapidement contagieux. Lennie n’était pas seulement belle, elle avait l’esprit fin et l’humour mordant.
« Désolé. Ca fait longtemps que je dors ? » Grommela-t-il d’une voix encore endormie. Il afficha une moue attendrissante et récolta un bref baiser en retour.
« Deux bonnes heures. » répondit-elle en passant une main dans les cheveux de l’adolescent pour tenter de les discipliner. Sans grand succès.
Steve se redressa brutalement. Deux heures !?
« Mais pourquoi tu ne m’as pas réveillé plus tôt ? » s’exclama-t-il.
Lennie fronça légèrement les sourcils. Depuis quelques jours, les réactions de Steve l’étonnaient. Il semblait avoir les nerfs à vif lorsqu’ils étaient ensembles et elle ne comprenait pas ce qui l’amenait à se conduire de cette façon.
« Je n’ai pas eu le cœur à te réveiller, c’est tout… » Balbutia-t-elle, hébétée.
Le simple ton de sa voix aida Steve à prendre conscience de sa réaction exagéré. Il clôt les paupières une fraction de secondes et poussa un soupir lourd de sens en se doutant que Lennie ne pourrait pas s’empêcher de l’interroger. Et ça ne manqua pas.
« Qu’est-ce que tu as ? Ca fait quelques jours que tu m’as l’air… ailleurs et ça ne te ressemble pas, Steven. »
En d’autres circonstances, Steve l’aurait sûrement taquiné sur sa manière de le materner parfois. Il trouvait ça adorable, mais là, tout de suite, il s’en serait bien passé. L’adolescent ouvrit la bouche, prêt à former un « Rien » convaincant au possible, mais Lennie l’anticipa et lui fit comprendre d’un simple regard qu’elle ne serait pas dupe. S’avouant vaincu, il grommela de nouveau et attrapa sa main fine pour entremêler ses doigts aux siens. Steve espérait ainsi que ce simple geste rendrait l’aveu moins douloureux. Dès l’instant où il était rentré du lycée et qu’il avait vu la bouteille de bourbon bien entamé, Steve avait su que ce que son père s’apprêtait à lui dire ne lui plairait pas.
« C’est mon père. Il m’envoie dans une école militaire. » confessa-t-il enfin.
Steve sentit un feu naître dans sa gorge. Depuis quelques mois, il se reposait beaucoup sur Lennie. Il avait pris l’habitude de lui confier ses secrets et de chercher le réconfort dans l’éclat de ses beaux yeux verts mais, à présent, il lui était impossible de la regarder en face. Alors il se concentra sur leurs doigts enlacés en se demandant ce qu’il adviendrait d’eux.
« Mais c’est super, c’est ce que tu as toujours voulu ! » s’exclama-t-elle.
Pourtant, Lennie sentait très bien que Steve n’était pas à l’aise avec le sujet. Et pour cause, cela faisait des jours qu’il évitait soigneusement de lui en parler. Effectivement, il descendait d’une longue lignée de militaires et l’histoire de son grand-père mort pendant l’attaque de Pearl Harbor l’avait beaucoup influencé mais il n’était plus très sûr de vouloir quitter l’île à présent. Bien qu’il ne se sentait plus très à l’aise chez lui, le souvenir de sa mère était encore trop présent et il pouvait même sentir son parfum dans certaines pièces de la demeure familiale. Il n’avait tout simplement pas fait son deuil. Et puis, il n’était pas question que de lui : il y avait aussi Mary et maintenant Lennie !
« Sur le continent… » termina-t-il, en ne cachant pas sa déception.
« Oh… »
Steve n’eut pas besoin de la regarder pour sentir son enthousiasme retomber comme un soufflet. Tous deux savaient parfaitement que cela marquerait la fin d’une belle et courte idylle. Le jeune homme risqua un coup d’œil dans sa direction et serra la mâchoire de colère en la voyant ainsi tête baissée. Lennie ne comprenait pas toujours la complexité du lien père-fils qui les unissait, mais elle ne doutait pas que Steve était un bon garçon car John ne tarissait pas d’éloges à son sujet. Lennie en déduisit rapidement que s’il avait décidé d’éloigner ses enfants, ce n’était pas par envie mais par obligation. Il ne lui fallut pas très longtemps pour faire le lien et comprendre que tout ceci n’était que dans le seul et unique but de les protéger. Alors elle redressa la tête et accrocha son regard au sien avec détermination.
« Tu devrais y aller, c’est important pour lui. » déclara-t-elle.
Steve resta interdit l’espace d’un instant. Des deux, c’était elle le franc soldat ! Une fois l’étonnement passé, il trouva tout de même la force de lui sourire et l’attira tout contre lui pour profiter encore des quelques instants. D’autres filles auraient probablement piqué une crise de nerfs, mais pas Lennie. Lorsqu’elle ne plaisantait pas, elle était posée et juste. Steve ne savait pas exactement comme elle s’y prenait, mais elle réussissait à le tempérer y compris dans les heures les plus sombres.
Maison des Kanela, de nos jours.
Le Navy SEAL avait conduit jusqu’ici tel automate, ne portant que peu d’attention à la route qui défilait devant lui. La dernière note de son souvenir s’envola à l’instant où il s’engagea dans Welehu Street.
Dans cette rue autrefois si tranquille se dressait la petite bicoque de la famille Kanela. Il en observa longuement la devanture pour la confronter à ses souvenirs, mais elle lui sembla soudain beaucoup moins chaleureuse. Et quelque chose lui disait que ce n’était pas seulement à cause du petit carré de verdure laissé en friche. Dans cette maison, quelque chose s’était brisé. Exactement comme dans la sienne vingt ans plus tôt. Un pli d’inquiétude marqua son front tandis qu’il pensa à Elle, à ce qu’Elle avait dû enduré pendant toutes ces années et il se demanda encore une fois comment il avait pu la délaisser à ce point car avant d’être un amour d’adolescence, Lennie avait été ce qui se rapprochait le plus d’une meilleure amie.
Il n’était plus qu’à un portail, une petite allée et trois marches de leurs retrouvailles mais son esprit était en totale contradiction : une partie de lui mourrait d’envie de la revoir et de lui apporter son aide, mais une autre craignait sa réaction après vingt ans de silence radio. Finalement, son côté protecteur l’emporta sur tout le reste et au bout de plusieurs minutes interminables il se décida enfin à couper le moteur, puis à quitter l’habitacle de son pick-up pour franchir ce portail, cette petite allée et ces marches qui le séparaient d’elle. De nouveau, il marqua un nouveau temps d’arrêt, tendit l’oreille pour s’assurer que Lennie ne recevait pas de visite et frappa de son poing contre la porte.
Personne...
Le silence qui entoura Steve lui fit prendre conscience qu’il ne s’était pas renseigné au préalable ; il ignorait même si Lennie vivait encore dans sa maison d’enfance ou quel métier elle pouvait bien exercée. Blasé de cette attitude peu professionnelle de sa part, il se gratta le cuir chevelu. Inutile de préciser que même si Danno n’était pas physiquement présent ni même informé de sa démarche, Steve pouvait entendre l’écho de son sarcasme légendaire résonner dans son esprit. Il s’apprêtait à regagner son pick-up lorsqu’une voix familière s’éleva derrière lui. Il cligna plusieurs fois des paupières sous l’effet de surprise et ne se retourna pas tout de suite.
« Si vous êtes le peintre que j’ai contacté pour la porte de garage, vous pouvez repartir, je m’en suis occupée mais faîtes-moi savoir si je dois débourser quelque chose pour les frais de déplacement. Par contre, si vous êtes journaliste je ne peux rien pour vous. »
Même la voix de Lennie n’était plus aussi douce et chaleureuse qu’auparavant. Elle était même légèrement enraillée. Rien qu’au son de sa voix autrefois si mélodieuse, Steve pouvait sentir le nœud d’émotions qui s’était formé dans sa gorge et cela ne fit que renforcer son malaise. Lorsqu’il se retourna enfin, son cœur se serra douloureusement dans sa poitrine.
Lennie se tenait là, en bas des marches. Elle flottait dans des vêtements amples et mouchetés de peinture, au bout de son bras pendait un seau dans lequel trempait son matériel. La jeune femme était toujours aussi petite et menue que dans son souvenir mais ce n’était plus le corps d’une adolescente ; il pouvait constater comme les années avaient porté leurs fruits sur sa silhouette. Son visage lui semblait toujours aussi doux, fragile mais ses joues étaient pâles, aussi creusées que les cernes violacées qui se dessinaient sous ses yeux autrefois si rieurs. Ses traits étaient plus durs, marqués par les épreuves de la vie. La seule chose qui restait un tant soit peu fidèle à son souvenir restait sa magnifique chevelure brune et soyeuse à souhait qu’elle avait négligemment attachée à l’aide d’un crayon de bois.
Lennie était toujours aussi belle, oui, mais d’une beauté fanée…
« Mauvaise pioche. » l’entendit-il marmonner lorsqu’elle repéra le badge accroché à sa ceinture. « Ce n’est pas un peu tard pour les calendriers ? » railla-t-elle.
Steve fronça légèrement les sourcils. Il reconnaissait l’esprit de Lennie, mais ne l’avait jamais connu aussi piquante.
« Non. Je-Je ne suis pas là pour ça. » balbutia-t-il de surprise plus que de maladresse.
Son regard sonda alors le sien et lorsqu’il crut y voir un éclair de doute le traverser, Steve reprit :
« Tu ne me reconnais pas ? »
Et une fois encore, il entendait la voix de Danny se moquer de lui et s’évertua à la chasser de son esprit.
Lennie ne mit pas très longtemps à faire le lien de cause à effet. Elle eut un mouvement de recul et il crut la voir déglutir le fameux nœud qui serrait sa gorge.
« Steve ? » lança-t-elle dans un souffle, les yeux à présent ronds comme des billes.
« Bonjour, Lennie. » lui sourit-il doucement.
L’intéressée resta interdite quelques instants et secoua légèrement la tête pour reprendre ses esprits.
« M-Mais qu’est-ce que tu fais ici ? »
« Je rends visite à une amie. Ca fait longtemps… » dit-il en descendant les quelques marches pour être à sa hauteur.
Curieusement, sa présence n’eut pas l’effet escompté. Il pensait que la jeune femme aurait été aussi clémente que lors de son départ, mais ce ne fut pas vraiment le cas et, en une fraction de secondes, l’expression de Lennie redevint froide et distante.
« Longtemps… Ca fait 20 ans, Steve. 20 ans sans une lettre ou un coup de fil. Je crois qu’on a assez perdu de temps alors si tu pouvais me dire ce que tu fais vraiment ici. » Commença-t-elle en le contournant habilement pour regagner son foyer. Lennie n’avait pas élevée la voix et pourtant, sa phrase l’avait autant blessé que si elle avait été criée.
La jeune femme était devenue si méfiante, si amère, tellement éloignée du souvenir qu’il gardait d’elle que Steve en fut profondément bouleversé. Il savait que s’il ne la retenait pas, Lennie penserait à tort – ou à raison – que son acte son acte n’était pas aussi désintéressé qu’il le prétendait alors il pivota pour attraper son bras avec fermeté et douceur.
« Je suis désolé, Lennie. Sincèrement. Je ne voulais pas être aussi négligeant. »
« Tu as appris pour mon père, c’est ça ? ». Il n’eut pas le temps de répondre, elle éclata d’un rire nerveux. « Bien sûr que c’est ça. »
« Il y a un peu de ça, c’est vrai. » commença-t-il avant de marquer une pause. Steve avait l’impression de devoir peser chacune de ses phrases pour ne pas la froisser et lui laisser l’occasion de se renfermer. « Mais je suis surtout venu pour voir comment tu allais. » reprit-il le plus sincèrement du monde. Lorsqu’elle s’immobilisa enfin, Steve s’aperçut qu’il tenait toujours son bras et le relâcha.
« Comment je vais… » Bredouilla-t-elle, comme s’il venait de lui poser une colle. « J’en sais rien. Je ne me pose plus vraiment la question. » Se disant, ses épaules se relâchèrent et elle détourna rapidement son regard du sien.
Sans avoir à y réfléchir, Steve lui prit le seau des mains. « Et si on en discutait à l’intérieur, mh ? » Lennie l’observa un moment, hésitante puis acquiesça d’un signe de tête, passa devant lui et l’invita à entrer.
Dès qu’il eut franchi le seuil de la porte, les souvenirs de son adolescence lui revinrent en mémoire et il se surprit même à sourire. « Je te sers quelque chose ? » lui demanda Lennie avant de disparaître dans la cuisine où il ne tarda pas de la rejoindre. « Un café, ce sera très bien. ». Il s’appuya contre l’encadrement de la porte, l’observa un instant avant de s’intéresser au reste de la pièce. Son regard fut d’ailleurs comme aimanté par quelques photographies d’un enfant placardée sur le réfrigérateur américaine et qu’il désigna d’un signe de tête. « Qui est-ce ? ». Lennie se tourna et un sourire se dessina enfin sur son visage. « Mon fils, Neven. ». Manifestement, Steve avait raté beaucoup de choses. « Tu es mariée ? » demanda-t-il en s’approchant de la photo pour mieux la détailler. Lennie secoua la tête de gauche à droite. « Divorcée. » Steve afficha un air désolé mais sourit en observant la photo. « Il a tes yeux et ton sourire… Ca lui fait quel âge ? ». Lennie lui sourit avec fierté. « Il a 8 ans. – commença t-elle avant que son regard ne s’assombrisse – en attente d’une greffe de moelle osseuse. » Un ange passa. « Désolé. » souffla-t-il, gêné. « Ca va, tu ne pouvais pas savoir. » répondit-elle aussitôt. « J’aurais dû… ». La jeune femme ne préféra pas relever et lui tendit sa tasse de café. « Merci. Ca fait longtemps qu’il… » Commença-t-il avant qu’elle ne lui coupe l’herbe sous les pieds. « J’apprécierais qu’on ne parle pas de lui. Te parler de mon père est déjà assez pénible… ». Steve acquiesça. « Bien, je comprends… ».
Il but une gorgée de son café et le silence s’installa aussitôt entre eux. Le Navy SEAL ressentit bientôt le besoin de le briser. Il sentait que Lennie se renfermait. Il lui fallait amorcer la conversation en douceur.
« Tu as repeint seule ta porte de garage ? ». Ce fut tout ce qu’il trouva à dire.
Pourtant, Lennie acquiesça lui offrant même une chance inespérée d’aborder le sujet. « Depuis que mon père est en prison, les délinquants viennent ici pour taguer les murs de sa maison et avec les frais médicaux de Neven, je n’ai plus vraiment les moyens de payer une entreprise extérieure pour le faire. »
Steve fronça les sourcils. Sans réfléchir, il dégaina sa carte de visite qu’il lui tendit.
« La prochaine fois, tu m’appelles… Je suis sérieux. » Dit-il en la regardant sans ciller, jusqu’à ce qu’elle accepte enfin de prendre sa carte. « D’accord. Merci. » Reprit-elle timidement. Steve balaya ses remerciements d’un geste de la main car pour lui, c’était parfaitement normal. Elle serra un peu plus la carte de visite entre ses doigts comme s’il s’agissait d’un bien précieux.
« J’ai entendu à la radio que tu as fait appel. Pourquoi ? »
« Tu veux dire, mis à part le fait que mon père soit innocent ? – railla-t-elle, avant de soupirer. Désolée. Tu connais mon père, Steve. Il avait peut-être un casier pour de petits délits mineurs mais il n’aurait pas fait de mal à une mouche. Et puis, il y a ça. »
Elle s’éloigna pour prendre quelque chose dans la commode du salon et lui tendit une lettre estampillée du logo de la prison. Steve la déplia pour en lire le contenu tout à prêtant une oreille attentive à ce que Lennie lui disait. Dans cette lettre, son père lui faisait don d’un somme d’argent assez conséquente et destinée aux soins de Neven.
« Il n’a jamais eu autant d’argent... »
Steve fronça les sourcils. « Tu penses que c’est un pot de vin ? »
« Quoi d’autre ? » Répondit-elle.
« Tu l’as dépensé ? » Demanda-t-il.
Sa question sembla la vexer. « Non ! Pour moi c’est de l’argent sale et jusqu’à présent, je m’en sors bien. L’argent n’a pas bougé, il est toujours stocké sur le compte. »
« Bien… » Acheva Steve en saisissant son téléphone portable.
« Qu’est-ce que tu fais ? » S’enquit-elle aussitôt.
L’air déterminé, il lui répondit : « Je vais rouvrir l’enquête. »
« Ne fais pas de promesse que tu ne peux pas tenir. »
Le Navy SEAL tiqua : mais où était passé son optimisme légendaire ? « Ce n’est pas une promesse, c’est un fait. Tu as en ta possession un élément nouveau et il se trouve que j’ai le numéro du Gouverneur dans mon répertoire. »
Steve n’aurait su dire avec certitude combien de temps avait duré son échange téléphonique avec le Gouverneur et il ne se risqua pas non plus à un coup d’œil sur l’écran pour le savoir, mais il avait compris que l’immunité accordée au 5-0 par son prédécesseur était une époque plus ou moins révolue. Steve avait tout de même obtenu gain de cause et toutes les archives dont disposait le HPD allaient être mises à disposition de son unité. Il ne lui restait plus qu’à contacter son équipe et ce bon vieux Duke pour les informer.
« Alors ? » S’enquit-elle, manifestement nerveuse.
Steve reprit contenance. Sa conversation avec le gouverneur avait été si prenante qu’il en avait presque oublié la présence de la jeune femme qui n’avait pourtant pas quitté la pièce. Comme elle était stressée, il esquissa de son sourire le plus apaisant.
« J’ai eu l’accord du Gouverneur. On s’en occupe. » Assura-t-il.
Une lueur d’espoir passa brièvement sur le visage de Lennie, mais elle ne broncha pas et se mordit l’intérieur de la joue. En l’observant, Steve se remémora ce petit détail ; c’était un tic, sa manière de ne pas fondre en larmes à la première occasion comme lorsqu’il était partie pour le continent. Et ça fonctionnait. Il avait beau fouiller les moindres recoins de sa mémoire, Steve ne se souvenait pas l’avoir déjà vu pleurer. Lorsqu’elle leva la tête, Steve suivit aussitôt son regard qui s’arrêta sur l’horloge murale. La simple vue de l’heure sembla l’affoler.
« Les soins de Neven sont bientôt terminés. Je dois prendre le prochain bus si je veux y arriver avant mon ex-mari. » dit-elle, une moue désolée sur son visage en prenant un sac qui contenait sans doute les affaires destinées à son fils. « Pas que ce soit une compétition, mais je ne veux pas lui laisser une autre occasion de me faire des remarques. »
Steve se leva aussitôt.
« Tu devrais te débarbouiller un peu avant. C’est sur ma route, je t’accompagne. » Déclara-t-il, ne lui laissant pas d’autre choix que de le suivre.
De toute façon, il devait faire un détour au H.P.D pour récupérer les archives.
Straub Clinic & Hospital, South King Street.
Durant le trajet, Steve & Lennie avaient échangé quelques paroles sur leurs vies respectives. A sa demande, il lui avait résumé son passage chez les Navy SEAL et les raisons qui l’avaient poussé à revenir ici pour prendre la tête du 5-0. Lennie, quant à elle, lui avait expliqué avoir réalisé son rêve d’ouvrir un restaurant familial au bord de la plage qui fonctionnait plutôt bien. Et puis, il y avait le meurtre d’Ewa… Du jour au lendemain, plus aucun client n’en avait franchi le seuil et elle avait été contrainte de le vendre. La maladie de Neven, l’inculpation de Cam, la perte du restaurant et la détermination de Lennie à prouver l’innocence de son père eut finalement raison de son couple ; son mari n’avait plus supporté toute cette pression, alors il avait demandé le divorce. Steve comprenait à présent pourquoi Lennie s’était métamorphosée. Lorsqu’ils arrivèrent enfin sur le parking de l’hôpital, la jeune femme détacha sa ceinture de sécurité tout en regardant la bâtisse de ce qui était devenu son second foyer. « Merci de m’avoir déposée. ». En guise de réponse, le Navy SEAL coupa aussitôt le moteur du véhicule et s’amusa de son air surpris. « Je t’ai dis que je t’accompagnais… ». Il fut ravi de voir un sourire reconnaissant sur son visage et l’invita à sortir du pick-up d’un signe de la tête.
Lennie ouvrit la marche ; elle donnait l’impression de pouvoir se déplacer dans ces couloirs les yeux fermés et emprunta un raccourci qui les conduisit directement dans le service pédiatrique. La jeune femme s’arrêta devant une porte et poussa un long soupir comme pour se donner le courage d’affronter l’état de son fils. « Je ne sais jamais dans quel état je vais le trouver. Certaines fois, il est plein d’énergie et d’autres fois… - commença-t-elle avant de reprendre - Tout ce que je peux faire, c’est sourire. ». Se disant, elle ouvrit la porte et son visage se métamorphosa pour n’être plus que celui d’une mère. Il fallait être d’une force incroyable pour être ainsi capable de faire taire ses angoisses pour quelqu’un.
Ils eurent à peine mis un pied à l’intérieur que la voix d’un garçon s’éleva aussitôt dans la chambre joliment décorée. « Maman ! ». Manifestement, il était dans un bon jour et Steve resta en retrait pour être spectateur des retrouvailles mère-fils. « Hey, honey ! » S’exclama-t-elle avec douceur en le prenant dans ses bras tout en lui collant une série de baisers sur son visage livide qui le firent éclater de rire. Neven cessa brusquement toute activité lorsqu’il s’aperçut de la présence du Navy SEAL et le toisa d’un regard curieux. « Neven, je te présence Steve McGarrett... – elle marqua un temps d’arrêt pour regarder le Navy SEAL droit dans les yeux avant d’ajouter – C’est un ami. » qui lui mit un peu de baume au cœur. « Salut, kiddo ! » lança-t-il simplement en lui adressant un petit signe de la main. A présent, Neven le regardait avec des yeux écarquillés. « Vous faîtes partie du 5-0 ! » S’exclama-t-il avec l’enthousiasme d’un gamin qui rencontre son héros. Steve se mit à rire de bon cœur, s’approcha du lit et détacha le badge de sa ceinture pour le lui tendre. « Tu veux voir mon badge ? ». Neven le lui prit timidement des mains avant de le détailler sous tous les angles. « Wow ! ». Lennie ne se lassait pas de le voir s’émerveiller devant chaque chose : ça lui rappelait l’époque lointaine de sa propre candeur. Elle sourit et déballa les affaires du sac en prêtant une oreille distraite à leur petite conversation entre hommes. Puis, la porte s’ouvrit.
« Lennie ? ». L’intéressée cessa toute activité et se tourna vers la porte où se trouvait un homme d’une trentaine d’années que Steve associa aussitôt à son ex-mari. Ils échangèrent un regard en chien de faïence pendant une fraction de secondes qui sembla durer une éternité avant que Neven n’y coupe court. « Salut, daddy. ». L’homme se désintéressa de son ex-femme et traversa la chambre en jetant un regard condescendant à l’adresse de Steve qui se recula pour lui laisser la place. « James, c’est Steve McGarrett. Tu te souviens ? ». James !? Lennie s’était mariée avec James !? Steve eut un peu de mal à cacher sa surprise. Il se souvenait qu’à l’époque du lycée, James n’aspirait qu’à devenir populaire et s’était inscrit dans l’équipe de football américain en même temps que lui. Seulement, il n’avait pas l’esprit très fair-play et le choix du coach s’était rapidement tourné vers Steve. Inutile de préciser qu’il l’avait immédiatement méprisé pour ça. « Oui, je me souviens. Salut… ». Et manifestement, les années n’avaient rien changé. Steve acquiesça d’un simple signe de tête. «Hey, buddy. Tu m’as l’air en forme aujourd’hui ! » Dit-il en l’embrassant avant de passer une main dans ses cheveux. « Papa, tu m’embrouilles la crinière… » Se plaignit-il, citant au passage une réplique de son dessin-animé préféré qui leur arracha à tous un petit sourire. « Désolé mon grand. Tiens, c’est pour me faire pardonner. » Dit-il en lui donnant un sachet. « Des comics ! - S’exclama-t-il avant que son enthousiasme ne s’évapore - Maman me les a déjà achetés. ».James jeta un coup d’œil à Lennie qui n’osa pas le regarder. « Elle n’est pas en retard pour tout. » lança-t-il d’une demi-voix parfaitement audible. « Ce n’est vraiment pas le moment, James. » souffla-t-elle avec lassitude.
Le sang de Steve ne fit qu’un tour. En d’autres circonstances, il serait probablement intervenu mais c’était comme s’il pouvait sentir la main de Danny l’agripper par le bras pour l’empêcher de le flanquer à la porte sans sommation. C’était une affaire de famille dans laquelle il ne pouvait pas intervenir. Il en avait perdu le droit à l’instant même où il avait délaissé la jeune femme. L’enfant était sans doute le plus à plaindre dans cette histoire car en plus de devoir affronter la maladie tous les jours, il voyait ses parents se déchirer sous ses yeux innocents. Une colère sourde s’insinua en lui et Steve crut bon de s’éloigner avant que la situation n’échappe totalement à son contrôle. Il s’éclaircit la voix, forçant toutes les têtes à se tourner dans sa direction. « Je vais devoir vous abandonner, j’ai du travail qui m’attend. ». Lennie s’avança. « Je te raccompagne. ». Il y vit une tentative désespérée pour prendre l’air. Steve opina du chef et tendit la main au garçon qui s’empressa de la serrer avec une énergie mal contrôlée. « Quelle poigne ! - s’amusa le Navy SEAL - J’ai été ravi de te rencontrer, Champion. ». Neven afficha un sourire. Un sourire identique à celui de Lennie qu’il n’avait plus revu depuis des années. « Moi aussi, Sir ! Vous reviendrez me voir ? ». L’intéressé leva le menton en faisant mine de réfléchir. « Seulement si tu m’appelles Steve. ». Il lui ébouriffa les cheveux à son tour, mais contrairement à James, le garçon ne broncha pas et se contenta d’afficher un air béat.
Lennie referma la porte derrière eux, laissant son ex-mari seul avec son fils. « Neven est un gamin adorable. » Commença-t-il, provoquant le sourire de la jeune femme. « Oui. On dit que les parents sont les plus grands professeurs de la vie, mais je ne pense pas que ce soit entièrement vrai. Neven m’a beaucoup appris. Il est tellement courageux. » Répondit-elle avec sagesse. Il eut l’impression de faire un bond dans le temps, de revenir à l’époque où ils parlaient tout aussi simplement. « De ce que j’ai vu, c’est un trait de caractère qu’il tient de sa mère. ». Lennie accueillit le compliment avec modestie, mais il la vit rougir et se félicita d’avoir apporté un peu de couleurs à ce visage terni par la fatigue. Au bout de quelques minutes de marche, ils gagnèrent le parking et la place où était garé le pick-up du Navy SEAL, mais avant de grimper à l’intérieur et de disparaître, Steve posa la main sur l’épaule de Lennie. « Je reviendrai te voir, mais si tu as le moindre souci ou simplement besoin de parler, n’hésites pas à me contacter. Ok ? ». La jeune femme lui adressa un regard plus doux et acquiesça d’un signe de tête. Il monta à bord de son pick-up, démarra et amorça une manœuvre pour sortir de sa place de parking. « Accroches-toi. » Conclut-il une dernière fois avant de disparaître dans la circulation.
QG du 5-O, Aliiolani Hale
Après un détour par le H.P.D, Steve atteignit enfin le parking de la Cour Suprême d’Hawaï. Il ne fut guère surpris d’y trouver la Camaro de Danny, la Chevrolet Cruze de Kono et la Harley de Chin. Il parqua son véhicule à sa place habituelle, celle qu’il lui était réservé, et s’empara du carton contenant toutes les archives que Duke avait pris soin de rassembler. Lorsqu’il accéda enfin aux bureaux alloués à son unité tactique, Steve trouva ses amis en grande discussion et ne douta pas un seul instant du sujet abordé. Son coup de fil avait été bref, ils devaient sans doute se demander quelle genre d’affaire pouvait leur coûter une journée de repos, mais c’était devenu monnaie courante ici. Il poussa la porte vitrée et son entrée fut aussitôt remarquée par les trois autres.
« Hey boss. » lança Kono.
Danny s’était contenté d’un signe de la main en arborant un faux air bougon et Chin d’un signe de tête que Steve leur rendit aussitôt en guise de salutations.
« Merci de vous être libérés. » dit-il, conscient de les faire déranger un jour de week-end alors qu’ils avaient sûrement prévu quelque chose. Danny, par exemple, était censé avoir la garde de Gracie.
Steve sentit le regard suspicieux de ses collègues se poser sur lui. Ce n’était pas la première fois qu’ils se déplaçaient en dehors de leur temps de travail, mais c’était la première fois que Steve s’en excusait. Rien qu’à l’expression de son visage, ils en conclurent rapidement que l’affaire n’émanait pas directement du Gouverneur, mais qu’elle était menée à titre personnelle. Tandis que Chin &Kono avaient choisi de ne pas relever, Danny ne put s’en empêcher.
« Pourquoi tu n’abandonnerais pas cet air mystérieux que l’on puisse passer aux choses sérieuses ? »
Le Navy SEAL lui jeta un regard lourd de sens et posa le carton sur la table. Chin fut le premier à comprendre sa démarche.
« Tu rouvres une enquête du H.P.D ? » S’enquit-il.
Pour toute réponse, Steve opina du chef.Kono inclina légèrement la tête pour lire l’inscription que portait le carton et Danny l’imita.
« Pas n’importe laquelle ; ce sont les archives de l’affaire Santano… » Renchérit-elle en jetant un coup d’œil à son cousin.
En bon élève, l’inspecteur Williams leva la main.
« Quelqu’un aurait-il l’obligeance de faire un résumé pour les incultes ? »
Sa question provoqua un sourire chez les cousins, tandis que Steve resta de marbre. Ce fut Chin qui s’y colla.
« Avril 2005, Ewa Santano est retrouvée morte dans la réserve de Kahauale’a. C’était une étudiante en droit destinée à un brillant avenir, elle était stagiaire à la Cour au moment des faits. Les preuves recueillies par le H.P.D ont toutes conduites à cet homme – Dit-il tout en pianotant sur la table et, d’un geste ample de la main, afficha la photo du père de Lennie sur le grand écran – Cam Kanela, jusqu’à présent connus pour de petits délits mineurs. Il a été jugé, condamné et mort d’un cancer en 2010. »
Danny fronça les sourcils. Il ne comprenait pas pourquoi une affaire classée – d’après ce qu’il avait cru comprendre – faisait aujourd’hui l’objet d’une révision.
« Il n’a jamais clamé son innocence mais sa fille continue de le faire pour lui et elle a demandé à ce que l’affaire soit portée devant la Cour d’appel. » Ajouta Kono à son adresse lorsqu’elle le sentit un peu largué. A vrai dire, ils l’étaient tous.
Il y eut un moment de flottement, puis les regards se posèrent sur Steve.
« Une de tes connaissances, je suppose ? » Lança Danny.
Steve soupira, mais garda un air très solennel.
« J’allais au lycée avec sa fille. » Confessa-t-il, prenant soin d’éviter le regard de ses collègues.
Pourtant, le blond se mit à rire. Il entrevoyait sans mal le genre de relations que Steve avait pu entretenir avec la jeune Kanela par le passé.
« Donc tu fais ça pour elle ? » Reprit-il.
Steve fit mine d’ignorer sa remarque et, de sa poche, tira la fameuse lettre que Lennie lui avait montré.
« Il y a quelques semaines, un notaire est venu lui rendre visite. Son père avait fait appel à ses services avant de mourir ; il lui a légué une somme d’argent importante qui a longtemps été gelée par les procédures notariales. Cam lui avait cédé sa maison de son vivant et Lennie m’a assurée qu’il n’avait jamais été question d’une telle somme. C’est plus que son salaire ne pouvait lui permettre. » Expliqua-t-il.
« Donc, elle pense qu’on a acheté sa culpabilité ? » Reprit Chin.
« Ca se tient et Cam avait de bonnes raisons d’en porter le blâme. En plus de se savoir condamné, il a écrit que l’argent devait être destiné aux frais médicaux de son petit-fils atteint d’une leucémie. » Dit-il en désignant la lettre qui passait de main en main.
Un silence chargé d’une tension palpable s’installa dans la pièce.
« Je suis conscient de ce que je vous demande… » Commença-t-il, avant que Kono le lui coupe la parole.
« Je m’occupe des pièces à conviction. » Dit-elle en prenant le dossier en question.
« Je prends le résultat d’autopsie. » Surenchérit Chin.
« Il ne me reste plus qu’à me charger des comptes-rendusd’interrogatoires… » Grommela Danny.
Steve les observa s’éloigner avec un sourire plein de reconnaissance et de fierté pour cette équipe. Son équipe. C’est sur cette pensée qu’il ouvrit le dossier contenant la déposition du randonneur qui avait découvert le cadavre de la jeune Ewa.
Quelques heures plus tard.
L’affaire Santano n’avait maintenant plus aucun secret pour eux ; ils avaient étudié tous les éléments mis à leur disposition et devaient bien admettre que c’était plutôt mince. Steve ne s’en formalisa pas ; il restait toujours l’argent. D’un commun accord, l’équipe se scinda en deux binômes et se partagea les tâches. Pendant que Danny & Kono iraient questionner Lennie pour retracer les transactions financières, Steve & Chin continueraient d’examiner les preuves avec l’aide de Fong.
Straub Clinic & Hospital, South King Street
Kono jeta un coup d’œil à sa droite tandis qu’ils progressaient dans les couloirs de l’unité pédiatrique et esquissa d’un petit sourire compatissant. Danny était nerveux. Il n’avait cessé de lui dire que l’hôpital – du moins, ce service en particulier – lui rappelait l’époque où Grace avait été hospitalisée. L’expérience la plus pénible de toute sa vie, avait-il dit. Lui qui paniquait lorsque sa fille contractait un simple rhume n’osait même pas imaginer la souffrance de tous ces parents. D’ailleurs, lorsqu’ils entrèrent dans la chambre de Neven après y avoir été invités, Danny eut beaucoup de mal à se ressaisir. La pièce ne ressemblait à aucune autre chambre de l’hôpital ; elle était beaucoup plus colorée et contrastait de manière choquante avec le teint blafard du jeune hawaïen qui les observait de ses grands yeux pétillants.
En guise de salutations, Kono & Danny esquissèrent d’un mouvement de la tête accompagné d’un sourire et accaparèrent aussitôt l’attention de la maman.
« Madame Kanela ?Inspecteur Williams, Officier Kalakaua du 5-O. »Dit-il.
« Vous êtes les collègues de Steve… » Enchaîna Lennie.
« C’est exact. Nous voudrions vous poser quelques questions au sujet de l’argent que vous a légué votre père. »Poursuivit Kono.
« Bien. Suivez-moi. » Dit-elle en leur faisant signe de la suivre à l’extérieur de la chambre pour ne pas heurter la sensibilité du plus jeune.
Cependant, Kono empêcha à Danny d’aller plus loin et jeta un coup d’œil par-dessus l’épaule de son collègue pour voir Neven se tortiller dans son lit.
« Je m’en occupe. »
L’inspecteur la gratifia d’un sourire, referma la porte derrière elle et s’installa sur le fauteuil à côté de l’enfant.
« Salut ! Moi c’est Danny. Tu t’appelles Neven, c’est ça ? »Commença-t-il pour amorcer la conversation. Le petit acquiesça d’un signe de tête.
« Toi aussi t’as un badge ? »Lui demanda le gamin, tout sourire.
« Si j’ai un badge ? Bien sûr que j’en ai un.» Dit-il en lui tendant sa plaque. Et pendant que l’enfant détaillait l’objet avec le même émerveillement, son regard se posa alors sur les quelques comics qui traînaient sur la table amovible. « J’ai même une Bat Mobile. Sauf que Robin la conduit plus souvent que moi...»Marmonna-t-il.
Neven afficha un air suspicieux.
« Quoi ? »
« Rien. C’était… Rien. » Souffla-t-il. « Comment tu te sens ? »
Le garçon haussa les épaules.
« Ca va. J’ai bien supporté le traitement alors le médecin a dit que je pourrais rentrer chez moi ce soir. »
Danny déglutit. Ca lui faisait mal de voir un gamin aussi faible.
« Tu dois être content. » Enchaîna-t-il, faisant comme si de rien n’était.
« Je ne sais pas trop. »Répondit-il.
« Pourquoi ça ? Tu aimes bien cet endroit ?- L’inspecteur se pencha légèrement, comme s’il s’apprêtait à lui livrer son plus grand secret. - Moi non. Ça me rend nerveux. ».
« C’est pas si terrible. Ici, j’ai mes parents mais je sais qu’ils se disputent ma garde en ce moment même. »
Danny marqua un temps d’arrêt. Il connaissait cette situation pour l’avoir déjà vécu. D’ailleurs, il n’en avait pas encore fini. Parfois, l’inspecteur se disait que le jour où Rachel et lui trouveraient enfin un terrain d’entente au sujet de Grace, celle-ci aurait probablement atteint la majorité.
A cette pensée, son cœur se serra. Son bébé grandissait trop vite. Il avait l’impression que le temps passés avec elle n’était qu’une poignée de sable fin s’écoulant entre ses doigts.
« Et toi, qu’est-ce que tu préfères ? » Reprit-il enfin.
« Je les aime tous les deux, mais je préfère rester avec maman et lui faire de gros câlins. Est-ce que ça fait de moi un mauvais garçon ? »
Touché par la question du gamin, Danny ébouriffa affectueusement sa tignasse brune.
« Non, bien sûr que non. Je suis sûre qu’elle cuisine mieux que papa aussi, j’ai pas raison ? ».
Neven acquiesça d’un signe de tête en riant d’un rire aussi fragile et pur que sa condition actuelle, mais bientôt, il prit un air mélancolique.
« Et puis, elle est souvent triste. » Acheva-t-il.
Puis, la porte s’ouvrit. Lennie fut la première à entrer et Kono incita Danny à le suivre d’un simple signe de tête. Il s’exécuta après avoir salué les deux autres.
« T’as trouvé quelque chose ? »
Kono pianota sur l’écran de sa tablette tactile, afficha le compte en banque où avait été déposé le fameux héritage de Cam à sa fille et le lui tendit.
« Tu sais bien que je ne suis pas doué pour ces trucs-là. » Dit-il, obligeant la jeune femme à lui faire un bref résumé de la situation.
« Si tu ne vois rien, c’est qu’il n’y a pas grand-chose à voir… » Répondit Kono.
Danny fronça les sourcils
« Comment ça ? »
« Je n’ai pas été capable de trouver d’où provient l’argent, mais j’ai constaté que Cam avait fait une transaction de son vivant. Il a viré la moitié de la somme sur le compte de la société Abisoft. »
Danny fit mine de réfléchir.
« Ca ne me dit rien. »
« D’après mes recherches, c’est une petite start-up implantée dans Silicon Valley qui n’a même pas d’actions chez nous. Je ne pense pas que ça ait un lien direct avec notre affaire, mais je vais tout de même creuser pour chercher à comprendre ce qui a poussé Cam à leur faire un don. »
« Bien. Rentrons au QG pour plancher là-dessus et voir si les autres ont du nouveau. » Conclut-il en prenant le chemin du parking, Kono sur ses talons.
QG du 5-O, Aliiolani Hale
Légèrement courbé au-dessus de cette petite merveille de technologie qui représentait le cœur du 5-O, Chin continuait de passer en revue tous les éléments – anciens comme nouveaux – qu’ils avaient numérisés et centralisés dans un dossier pour avoir une meilleure vue d’ensemble sur l’enquête. Il avait beau concentrer tous ses efforts à la tâche, de temps à autre, son regard bifurquait vers le bureau de McGarrett. Steve s’y était enfermé avec une tasse de café à l’instant même où ils étaient revenus du laboratoire criminel. Il s’était fixé pour objectif de relire les dossiers une énième fois dans l’espoir qu’un indice s’en détacherait. Sans grand succès. Depuis le début de l’enquête, Chin jaugeait régulièrement l’humeur de son ami et plus les heures passaient, plus le Navy SEAL lui semblait désemparé. Manifestement, Steve était beaucoup plus impliqué qu’il le laissait entendre et commençait à entrevoir la possibilité que Cam soit le véritable assassin. Il était partagé entre son instinct d’homme de loi et ce code d’honneur de l’amitié qui l’incitait parfois à prendre de gros risques. Chin ne se leurrait pas ; il se doutait bien que Gouverneur de l’archipel avait accepté de rouvrir l’enquête parce que Steve avait su jouer sur les mots, mais sans preuve tangible, ils devraient tous affronter le déferlement médiatique et les vies brisées qui en résulteraient très certainement. Quant à leur unité tactique, elle se retrouverait sur la sellette et à défaut de pouvoir la supprimer complètement à cause de la notoriété qu’elle avait acquise auprès de citoyens, Denning remplacerait les éléments « défaillants » par un groupe de bons soldats doués pour suivre les ordres mais loin de l’être pour prendre des initiatives en situation d’urgence. Aujourd’hui, tout se jouait sur un coup de poker. Sur cette pensée qu’il soupira et se replongea dans son travail, mais cette ambiance de labeur fut interrompue, à peine quelques minutes plus tard, par le retour de Danny et Kono.
« Hey guys. La pêche aux indices a été fructueuse ? » Lança-t-il.
« Pas vraiment. Et pour vous ? » Répondit Kono.
« Fong est en train de réexaminer les preuves. Il devrait nous transmettre les résultats d’ici quelques minutes, mais il nous a bien fait comprendre de ne pas y placer tous nos espoirs. ».
Lorsque Danny s’aperçut que Steve était cloîtré dans son bureau, le nez plongé dans un rapport, il le désigna d’un simple signe de tête.
« Il n’a pas bougé de là depuis qu’on est revenu du labo. » Avoua Chin.
Tandis que Kono prenait un air inquiet, Danny afficha un air sceptique et reprit.
« C’est mal partie. Je veux dire, vous avez feuilleté les dossiers autant que moi ; il faudrait vraiment un miracle et je ne suis pas du genre croyant. »
C’était l’occasion rêvée pour une petite piqûre de rappel !
« Pas croyant ? Je dois vraiment te rappeler l’affaire d’Halloween et la raison pour laquelle tu n’as plus voulu habiter l’appartement que tu avais choisi ?* » Lança Chin d’un air taquin.
Pour un non-croyant, il était très superstitieux !
Danny plissa les yeux d’un air faussement mauvais, Kono pouffa de rire et Steve sortit de son bureau pour les rejoindre. Pour une fois, il ne chercha même pas à connaître leur sujet de conversation.
« Vous avez quelque chose ? » Demanda-t-il, tendu.
« Kono a tracé le… » Commença le blond avant de se rendre à l’évidence ; il lui était impossible d’expliquer avec précision la démarche entreprise par Kono. Danny l’invita donc à prendre la relève d’un simple geste de la main.
« J’ai cherché à tracer l’origine de l’argent, mais je n’ai rien trouvé. En revanche, Lennie possède la moitié de la somme totale. »
« Et où est passé l’autre partie ? » S’enquit le Navy SEAL.
« Sur le compte d’une petite start-up basée en Californie, mais le plus curieux c’est qu’elle n’est pas connue sur l’île. »
Kono contourna Chin et pianota sur la table pour afficher l’organigramme de l’entreprise.
« Cam devait être assez proche de l’un des employés. En tout cas, sa fille n’est au courant de rien. Je peux toujours recouper les informations ou tenter de les joindre pour plus de précisions. » Proposa-t-elle.
Steve opina en guise d’approbation. Kono, Chin et lui s’empressèrent de se pencher sur le problème, mais Danny resta en bout de table à les observer.
« Ok… Je vais encore passer pour le rabat-joie, mais je me dois de te le dire, Steve. On va droit dans le mur. »
L’intéressé se redressa, croisa les bras sur son torse et toisa son collègue en s’efforçant d’adopter une attitude neutre trahie par ses muscles tendus.
« Développes. »
« Comment crois-tu que le Gouverneur va réagir quand il va savoir que nous sommes dans une impasse ? »
« T’en fais pas pour ça, j’en prendrais la responsabilité. »
« Ce n’est pas ce que je voulais dire. On forme une équipe, tu le sais bien qu’on sera derrière toi quoi qu’il advienne - il s’approcha de lui et ponctua son explication de sa gestuelle des mains – Tu as accepté de reprendre l’enquête uniquement parce que ton amie a la conviction que son père est innocent. C’est compréhensible et honorable de ta part, mais au vue du dossier, tu devrais peut-être accepter le fait que son père est le meurtrier. »
« Tu ne comprends pas. Cette histoire a détruit sa vie au point que je l’ai à peine reconnue. » Protesta Steve.
« Nous sommes flics, pas magiciens. » Termina Danny.
Steve poussa un soupir. Il ouvrit la bouche, prêt à répondre, mais la sonnerie de son téléphone le coupa dans son élan. Sans quitter ses collègues du regard, le Navy SEAL porta l’appareil à son oreille.
« McGarrett. »
Un silence s’installa uniquement troublé par les grésillements qui émanaient du téléphone pendant que l’interlocuteur communiquait ses informations au leader de l’équipe. Au fur et à mesure, le visage de ce dernier changeait de couleur.
« Bien. Merci Fong. » Acheva-t-il d’un air blasé avant de raccrocher.
Steve baissa la tête et observa pensivement l’écran de son cellulaire.
« Il se fait tard… J’irais voir Lennie dès demain pour lui annoncer que l’enquête n’a rien donnée. »
Fong n'avait donc rien trouvé et le dernier espoir de Steve s'était envolé. Danny éprouva une drôle de sensation ; il était à la fois soulagé et profondément désolé. Kono, quant à elle, s’était tournée vers l’écran de télévision où les informations locales diffusaient un flash info.
« Guys ? Vous devriez voir ça… »
Les médias étaient déjà au courant de la réouverture de l’enquête, l’information n’avait pas tardé à se répandre comme une traînée de poudre et les esprits s’étaient échauffés au point qu’une manifestation avait lieu devant le bureau du Gouverneur.
« Si on voulait compter sur la discrétion pour que Denning ne nous tombe pas dessus, c’est raté... » Commenta Chin.
*(N.D.L.R : dans l’épisode 2x07)
Dans le hangar des taxis de l’aéroport.
En grimpant à bord de sa voiture de remplacement, une Ford à la carrosserie d’un jaune vif identique à celle qu’il avait l’habitude de conduire, Liko Kamelua afficha un profond air de dégoût lorsqu’une forte odeur de poisson le prit à la gorge. Il pesta et s’empressa de tourner les clés dans le contact pour baisser les vitres du véhicule.
« Bordel ! Qui a encore mangé son mahi-mahi dans la voiture ?! »
Son regard se posa sur ses collègues, hilares. Bien entendu, personne ne se dénonça. Il se pencha par la fenêtre pour vérifier le numéro du taxi qu’on lui avait attribué et grogna de plus belle ; c’était le véhicule que tous les employés refusaient de conduire. Tous, à l’exception de celui qui se l’était approprié et qui s’avérait être l’unique responsable de cette puanteur. Reiko était un abonné du camion à crevettes stationné en bord de plage et géré par un pseudo-cuisinier aux recettes douteuses.
« Fantastique. » ironisa-t-il en claquant rageusement la portière du taxi.
Liko se doutait par avance que sa tournée ne serait pas des plus fructueuses. Il n’attirerait jamais un client avec ce relent de poisson pourri.
« Bonne journée, Kamelua ! ». Le nargua un de ces collègues en tapotant sur la carrosserie lorsque l’intéressé avança pour quitter le hangar.
« La ferme, Mauno. » Rétorqua-t-il avant de disparaître de leur champ de vision.
Il lui tardait de récupérer sa propre voiture, car en plus de l’odeur, la réputation du taxi n°245 était telle que seuls les touristes de passage sur l’île se laissaient prendre au piège.
Malin, Liko se gara pile devant l’une des sorties les plus empruntées de l’aéroport et en profita pour asperger l’habitacle d’un parfum d’ambiance mais constata que le flacon de la boîte à gants était entièrement vite. « Merde ! » ragea-t-il en le lançant à travers la fenêtre. L’objet atterrit adroitement dans la poubelle d’à-côté.
Pour passer le temps, il tenta même de régler l’autoradio afin de mettre un peu de musique, en vain. Décidément, rien n’allait aujourd’hui !
Il soupira, s’avouant vaincu et tapota nerveusement le volant du taxi en laissant son regard vagabonder sur les passants, priant intérieurement que l’un d’eux s’approche de lui.
Finalement, au bout de 15 minutes, l’inespéré se produisit enfin.
Après s’être débarrassé du collier de fleurs qu’une hôtesse hawaïenne lui avait enfilé, un homme pimpant à la chevelure poivre et sel ouvrit la portière arrière de son taxi. Stressé à l’idée que son premier client ne change de véhicule, Liko démarra au quart de tour.
« Aloha. Où est-ce que je vous emmène ? » Demanda-t-il, sur un ton peu trop précipité à son goût.
« 1563, Welehu Street. Faites vite. » Répondit l’homme, non sans se dépeindre d’une grimace de dégoût. Liko opina du chef, s’inséra dans la circulation. Il monta le son de l’autoradio lorsque la voix de la présentatrice attira son attention et celle de son passager.
« […] Retour sur l’affaire du meurtre d’Ewa Santano, nous avons appris de source sûre que le Gouverneur Denning a accordé la réouverture de l’enquête par le 5-O suite à la découverte d’un indice qui pourrait disculper Cam Kanela. Cette décision a provoqué un mouvement de manifestation que le H.P.D tente de maîtriser. La fille du présumé coupable refuse d’émettre le moindre commentaire et, pour l’instant, rien ne filtre des bureaux de l’unité spéciale. »
Liko frissonna. Tout ceci ne présageait rien de bon…
Le taxi s’engagea ensuite dans Welehu Street, la rue où il avait vécu étant gamin. Il connaissait tout le monde dans cette rue, y compris la famille Kanela. Cependant mouvement de foule l’empêcha d’atteindre sa destination et il dût piler net. C’est à ce moment précis qu’il prit conscience que l’adresse donnée par son client n’était autre que la maison de Lennie.
« Vous vous rendez au domicile des Kanela, c’est ça ? » Demanda-t-il, en lui jetant un coup d’œil depuis le rétroviseur.
« Simple visite de courtoisie. J’étais le Procureur chargé du dossier en 2005... Vous pouvez arrêter ici, je vais continuer à pieds, ce n’est plus très loin. »
Sur ces mots, il sortit un billet doublé d’un pourboire assez généreux et le tendit à Liko.
« Profitez-en pour faire nettoyer l’intérieur de votre taxi. Bonne journée. » Lança-t-il une dernière fois avant de disparaître dans la foule.
Maison des Kanela, Welehu Street
Malgré la situation actuelle, Lennie était un tantinet plus sereine. L’oncologue avait autorisé la sortie de Neven. Il revenait à la maison et c’était tout ce qui lui importait en ce moment même. L’hawaïenne n’était pas rentrée directement à Welehu Street. Elle avait marché jusqu’au centre-ville d’Honolulu, y avait acheté de quoi passer une bonne soirée plateau-télé en compagnie de son fils et avait pris un bus pour le retour. Sitôt rentrée chez elle, la jeune femme s’était empressée de préparer le retour imminent de son fils comme l’on s’apprête à accueillir un Prince. Lennie procédait à un véritable nettoyage de printemps dans la chambre de Neven lorsqu’un raffut extérieur peu habituel l’incita à se rapprocher de la fenêtre.
Elle eut du mal à en croire ses yeux.
Cette rue d’ordinaire si tranquille était à présent noire de monde et il lui fallut un certain temps pour comprendre que les mots haineux scandés par la foule étaient entièrement destinés à la famille Kanela. Tous se rassemblèrent autour de sa maison et crièrent de plus belle lorsque l’un d’eux pointa la fenêtre du doigt en obligeant toutes les têtes à se lever dans cette direction. Lennie ferma brusquement la vitre et se recula comme si celle-ci l’avait mordu. Puis, il y eut un bris de glace venant du rez-de-chaussée. Sans attendre, la jeune femme se précipita dans sa chambre, prête à contacter la police, mais le cri d’une de leurs sirènes lui indiqua qu’ils étaient déjà sur place. De toute évidence, la patrouille du H.P.D avait suivi le cortège et leur arrivée provoqua aussitôt la dispersion de la foule. L’une des policiers frappa contre la porte et Lennie consentit enfin à descendre les escaliers pour venir le rejoindre, constatant par la même occasion que la vitre du salon était brisée.
« Bonjour Madame Kanela, nous voulions nous assurer que tout allait bien… » Commença le Sergent Duke Lukela.
Lennie le connaissait bien, mais pas pour les bonnes raisons ; c’était souvent lui qui embarquait son père au poste.
« Ca va, merci. Uniquement des dégâts matériels. »
« Bien… A présent, si vous le voulez, nous allons prendre votre déposition. »
« Oui, bien sûr. Entrez. » Dit-elle en s’écartant de la porte.
Ils entrèrent et la jeune femme s’apprêtait à refermer derrière eux lorsqu’une personne l’interpela dans l’allée.
« Lennie Kalena ? ». L’intéressée rouvrit légèrement la porte en fronçant les sourcils d’un air suspicieux.
« Je suis le Procureur Dean Matheson. J’aurais besoin de vous parler un moment au sujet de l’enquête… »
« D’accord. Je m’occupe de ces messieurs et je suis à vous. » Dit-elle en l’invitant à entrer lui aussi.
Ses yeux se posèrent sur le petit attroupement de voisins qui s’était formé sur le trottoir d’en face et son cœur se serra. Il y avait encore quelques années, Lennie vivait une vie paisible dans Welehu Street. Désormais, tout le voisinage préféré les ignorer et même leurs enfants et avaient reçus l’ordre de ne plus approcher Neven. Aujourd’hui, ils étaient visiblement devenus une bonne distraction. La tête haute, Lennie les toisa avec dédain et claqua la porte avec fermeté.
Maison de McGarrett
Ce soir-là, Steve fut le dernier à quitter le QG du 5-O et ne fut guère surpris de voir le soleil décliner à l’horizon ; il s’était abimé les yeux une dernière fois sur le dossier tout en sachant par avance que c’était peine perdue, qu’il ne trouverait rien de plus. Dans une tentative pour lui changer les idées, Danny l’avait même invité à prendre un verre en compagnie des deux cousins, mais Steve avait décliné la proposition sans faire la moindre remarque. C’était pour dire à quel point toute cette affaire le rongeait ! Il préférait rentrer et bricoler un peu sa Mercury Marquis pour se vider la tête, avait-il dit. Pourtant lorsque le Navy SEAL gagna le confort de son foyer, il fut incapable de songer à autre chose qu’à sa future confrontation avec son amie d’enfance ; si une partie de lui redoutait le face à face, l’autre souhaitait retrouver la complicité qu’ils avaient autrefois. Steve concentra alors toutes ses forces et son énergie à desserrer un boulon attaqué par la corrosion, mais la clé à mollette glissa et sa main ripa contre la taule du véhicule en le blessant au passage. Le trentenaire lâcha un juron, serra les dents et poussa un soupir à la fois rageur et résigné ; il en avait fini pour aujourd’hui. Il lança alors la clé à molette dans la vieille caisse à outils de son père et quitta son garage pour la salle de bain, cependant même la douche ne lui apporta qu’un réconfort passager. Steve attrapa donc les clés de son pick-up et prit la direction de Welehu Street, le cœur toujours aussi lourd.
Maison des Kanela
Dans la cuisine, Lennie apportait les derniers préparatifs de leur soirée pyjama/plateau-télé sous le regard envieux de son fils en tâchant de ne pas trop penser à l’incident qui avait eu lieu quelques heures plus tôt. Ce n’était pas bien difficile, un seul sourire de Neven suffisait à lui faire oublier la planche en bois qui remplaçait temporairement la fenêtre brisée. « Tu as choisi quel film, maman ? » demanda-t-il, pour la énième fois de la journée en ne manquant pas de la faire sourire. « Les adaptations cinématographiques de quelques bons Marvels. » répondit-elle en lui tendant le sachet qu’il ne tarda pas à vider de son contenu et sa réaction ne manqua pas de la faire éclater de rire : voir son fils aussi heureux comblait son cœur de maman. Lennie avait acheté tous les films que Neven n’avait pas eu l’occasion de voir au cinéma à cause de son hospitalisation prolongée. Lorsqu’il se remit enfin de ses émotions, le petit garçon observa sa mère : « Tu sais que je t’aime plus grand que l’univers ? » dit-il avec beaucoup de sérieux. Touchée par les mots de son fils, Lennie pouvait presque entendre son cœur ronronner doucement dans sa poitrine et ouvrit ses bras dans lesquels Neven ne tarda pas à se réfugier. « Moi aussi, je t’aime. Plus que tout. » murmura-t-elle à son oreille avant de couvrir son visage pâle de doux baisers. Un nœud lui prit aussitôt à la gorge. Son fils était tout ce qu’il lui restait à présent, mais il était malade et l’idée de le perdre lui était insupportable. Elle était d’avis qu’aucun parent ne devrait survivre à son fils. Finalement, quelques coups contre la porte mirent fin à leur chaleureuse étreinte et Lennie s’empressa aussitôt de se recomposer un visage pour qu’il n’y décèle pas son trouble. « Reste ici, je vais ouvrir. ». Elle embrassa le sommet de son crâne et quitta la cuisine.
Depuis le couloir, Lennie put apercevoir une silhouette masculine se dessiner derrière la porte d’entrée. Vêtue de son pyjama, elle enfila un peignoir dont elle resserra les pans avant d’ouvrir et se trouva nez-à-nez avec son visiteur. « Steve ? » bredouilla-t-elle, surprise de le voir chez elle à une heure aussi tardive. Celui-ci se désintéressa aussitôt de la ‘fenêtre de bois’ pour établir un contact visuel. « Hi. – commença-t-il avant de constater sa tenue – Je dérange ? ». Elle en déduisait qu’il était là pour l’enquête et qu’il voulait étudier d’autres pièces en sa possession comme celles qu’elle avait montré au Procureur quelques heures plus tôt alors, pour toute réponse, Lennie secoua la tête de gauche à droite et l’invita à entrer d’un simple mouvement de tête. Neven accourut vers Steve et, en guise de bonjour, claqua sa main dans celle du Navy SEAL comme s’ils étaient de vieux potes. « On se préparait juste à une projection privée. » glissa-t-elle dans un sourire. « Désolé de retarder vos projets. ». Lennie haussa les épaules. « C’est au sujet de l’enquête ? » s’empressa-t-elle de lui demander, ne faisant que renforcer son malaise. « En fait, non. Je voulais m’assurer que tout allait bien et j’ai vu… ça. ». Sur ce, il désigna la fenêtre et le sourire de Lennie s’effaça quelque peu. « Toujours le même problème… ». Steve n’eut pas besoin d’en entendre davantage, il savait que la vitre avait été brisée volontairement et probablement par les mêmes personnes qui avaient taggué sa porte de garage quelques jours plus tôt. Frustré de son impuissance, il serra les dents en faisant ainsi battre les muscles de sa mâchoire. « Je t’offre quelque chose ? Une bière ? » proposa-t-elle. Steve acquiesça. Lennie attrapa une Goose Island bien fraiche et la décapsula à l’aide d’un coin du plan de travail ; sa méthode ne manqua pas de surprendre le Navy SEAL et de le faire sourire. « Je garde quelques vieux réflexes de ma période barmaid… » se justifia-t-elle aussitôt en arquant légèrement un sourcil. Quelques minutes plus tard, ils étaient tous rassemblés dans le salon. Neven était assis à côté de Steve et prenait un malin plaisir à lui faire découvrir sa collection de figurines à laquelle le leader de du Five-O prêtait une attention toute particulière. Et lorsque l’enfant cessa enfin de parler, ce fut pour se tourner vers Lennie, des étoiles plein les yeux. « Maman ? Est-ce que Steve peut rester dîner avec nous ? » demanda Neven en lui lançant un regard de Chat Potté qui ne laissait jamais personne indifférent. Prise au dépourvue, la jeune femme ouvrit la bouche et chercha aussitôt la réponse dans le regard du Navy SEAL, mais étrangement, celui-ci semblait plutôt partant. « C’est une soirée -pyjama-plateau-DVD Marvel… » commença-t-elle, pour seule argumentaire. « Ça me va. » répondit Steve en haussant légèrement les épaules. Lennie resta interdite quelques instants aux prises avec plusieurs sentiments contradictoires. Comment l’expliquer ? Elle se sentait en sécurité mais tellement vulnérable à la fois car même s’ils n’étaient plus un couple depuis des années, Lennie craignait qu’il ne s’en aille une seconde fois. Retrouver Steve après tout ce temps et alors que sa vie était un véritable cauchemar lui avait apporté beaucoup de réconfort, d’espoir… Finalement, elle se surprit même à sourire, contaminée par l’enthousiasme de son propre fils. « Très bien. Je rajoute un plateau-repas, dans ce cas. ».
Ils passèrent une très bonne soirée. Très sereine. Comme ils n’en avaient probablement pas connue depuis très longtemps.
A peine le générique de fin s’était-il mis à défiler que Neven et se laissa lentement glissée dans les bras de Morphée sous le regard attendrie de sa mère. Lennie déposa un tendre baiser dans sa chevelure d’un noir de jais qui contrastait avec le teint d’albâtre et les profonds cernes violacés dus à la maladie. « Il a lutté durant tout le film… » commenta Steve, instinctivement attendri par l’enfant. « Oui, son obstination et son courage m’impressionneront toujours. » sourit-elle, en cherchant à le prendre dans ses bras pour le mettre dans son lit. Steve la devança. Il se leva, la poussa gentiment et prit le garçon dans ses bras avec aisance. « Et je crois savoir de qui il en a hérité. De ce côté-là, tu n’as rien à lui envier, Lennie. ». Touchée et de nature humble, l’intéressée baissa aussitôt la tête pour ne pas montrer son trouble. « Son lit ? » demanda-t-il. La jeune femme ouvrit donc la marche jusqu’à l’étage où se trouvait la chambre de Neven, décorée avec soin. Ce devait être la seule pièce qui n’était pas totalement impersonnelle. Du papier peint à la lampe de chevet, absolument tout reflétait la personnalité du petit bonhomme qu’il posa délicatement dans son lit. Ce dernier se réveilla et se redressa aussitôt tel un automate titubant de fatigue. « Maman ? Mon bisou. » réclama-t-il d’un ton pâteux. Lennie s’installa aussitôt au bord du lit et prit quelques minutes pour le border pendant que Steve s’effaçait. D’une certaine manière, le Navy SEAL avait compris que ce rituel était important pour eux parce que, malheureusement, la santé du petit garçon était encore très fragile et chaque baiser du soir pouvait être le dernier. Il s’apprêtait à quitter la chambre lorsque la voix du petit le stoppa. « Bonne nuit, Steve et merci d’être resté. » bredouilla-t-il. Le trentenaire eut tout juste le temps de lui répondre un « On se remet ça quand tu veux, buddy » avant qu’il ne se rendorme. Lennie passa une dernière fois sa main dans les cheveux de son fils et éteignit la lampe de chevet avant de fermer la porte derrière elle. Mais pas complètement, juste au cas où…
Maintenant que la soirée était terminée, toutes les appréhensions de Steve revenaient au galop. Il devait lui annoncer que l’enquête n’avait pas aboutie, mais après une soirée comme celle-ci où il avait pu entrevoir leur souffrance quotidienne, le Navy SEAL se sentait incapable de le faire. Au final, il n’était pas aussi courageux qu’un gamin atteint de leucémie ou qu’une mère célibataire détruite par une sombre affaire. « C’était une belle soirée… » murmura la jeune femme pour le tirer de ses pensées. « Merci de m’avoir invité, même si je n’étais pas vraiment dans le thème de la soirée. » répliqua Steve dans un sourire. Lennie pouffa. « T’as jamais été dans le thème des soirées déguisées, rappelles-toi la soirée d’Halloween ? Tu étais le seul à porter un treillis parmi tous les démons, sorcières et autres zombies. » dit-elle en se remémorant l’époque heureuse du lycée. Steve sourit à son tour car si Danny était là, il s’exclamerait sûrement : « CARGO PANTS, JE LE SAVAIS ! ». « Et comme tu peux le voir, certaines habitudes ont la vie dure. » dit-il en montrant son propre treillis.
Soudain, leurs regards se croisèrent, leurs sourires s’effacèrent quelque peu et un silence agréable plana entre eux. Ils eurent l’impression de revenir une vingtaine d’années en arrière, à l’époque où tout était simple. Constatant que les yeux verts de Lennie déviaient sur ses lèvres, Steve se surprit à être hypnotisé par les siennes et ne bougea pas d’un pouce lorsqu’elle se rapprocha de lui. Ils n’étaient plus qu’à quelques centimètres lorsque le souffle chaud de la jeune femme ne vint effleurer son visage en lui faisant le même effet qu’une gifle. Lennie avait encore les paupières closes lorsqu’il l’écarta de lui, presque aussi hébété qu’elle. « Désolé. Je… Je ne peux pas. Je ne peux pas te faire ça. » dit-il en passant une main sur son visage pour retrouver contenance. « Mais de quoi tu parles ? » reprit-elle enfin, une fois la surprise passée. « Je n’étais pas seulement venue pour m’assurer que tout allait bien. J’étais… J’étais aussi venu pour te dire que l’enquête n’avait pas aboutie. ». Lennie prit aussitôt un air affligé mêlé à le de l’incompréhension, il perçut aussitôt une larme perler dans son œil gauche, mais tandis qu’il s’approchait pour tenter de la réconforter, la jeune femme fit un mouvement en arrière et leva les mains comme pour l’interdire de la toucher. « Je suis vraiment désolé de ne pas avoir trouvé une autre explication. » dit-il, profondément sincère. « Une autre explication… » répéta-t-elle comme dans un état second avant de prendre une profonde inspiration. Et puis ses nerfs commencèrent à flancher. Lennie passa d’un grand éclat de rire à une crise de larmes qu’elle tenta vainement de contrôler. « Sors. SORS » parvint-elle à articuler entre deux suffocations. « Lennie… » commença-t-il. « NON ! Je ne veux plus t’entendre dire quoi que ce soit. Tu ne te rends pas compte… Il n’est pas forcément question de mon père. Tu m’as apporté ce qu’il ne faut jamais donner à une personne dans ma condition : DE L’ESPOIR. Que ce soit pour mon fils, pour mon père ou pour moi-même ; je suis épuisée d’attendre un miracle qui ne viendra jamais. ». Sa voix était tellement brisée – à l’image de son cœur – que Steve ressentit l’envie de la prendre contre lui pour calmer les soubresauts de ses sanglots silencieux, mais même dans son désespoir, Lennie trouva tout de même le moyen d’être tranchante. « Tu connais le chemin de la sortie. Tu peux aussi passer par la fenêtre qu’on m’a cassé ou la porte de garage qu’on m’a tagguée, si ça te chante… » railla-t-elle, lui rappelant subtilement que la réouverture de l’enquête avait engendré un profond sentiment de haine.
Ecrasé par la culpabilité, Steve accéda finalement à la demande de Lennie et quitta la maison de Kanela avec le cœur plus lourd que vingt ans auparavant.
QG du 5-O, Aliiolani Hale
En parquant sa Chevrolet Camaro devant le QG du 5-O, Danny prit quelques secondes pour observer la carrosserie rutilante du pick-up de Steve et soupira ; il n’avait pas besoin de tâter le capot pour savoir que le moteur avait largement eu le temps de refroidir, même sous ce soleil de plomb. Et ce fut sans surprise qu’il le trouva devant le grand écran en train de passer au crible le profil des employés d’Abisoft. « Salut » dit-il en se postant silencieusement à ses côtés. Il crut le voir sursauter avant que celui-ci ne lui réponde. Danny désigna alors l’écran d’un geste de la main. « Elle parle de quoi ta petite projection privée ? » reprit-il. En réalité, le détective n’avait pas besoin d’un dessin, il avait compris depuis bien longtemps qu’il n’arriverait pas à lâcher l’affaire avant d’avoir épuisé toutes les ressources possibles et inimaginables. La start-up était un fait nouveau qui s’était greffé à l’enquête, mais les recherches de Kono en discriminaient chacun des membres car, le jour du meurtre d’Ewa, toute l’équipe se trouvait à Las Vegas pour assister à la convention sur les nouvelles technologies comme en témoignaient l’album photo de leur site internet et les nombreux articles qui faisaient état de cette « petite start-up au grand avenir ». Steve jeta un regard en biais à son collègue avant d’afficher le visage de trois employés. « Si Cam a fait un don à la start-up, je pense que c’est pour l’une de ces trois personnes. » dit-il en les désignant du doigt. « En te basant sur … ? » demanda le blond. « Leurs origines. Ils sont tous les trois nés sur le continent, mais leurs parents ont tous vécu sur l'île. ». Les mains enfouies dans ses poches, Danny leva le menton et s’abstint de tout commentaire. D’après lui, ça ne résolvait pas l’enquête. Ils avaient tous un alibi en béton. Steve s’accrochait juste à ce qu’il pouvait, poursuivant une chimère qui ne le mènerait nulle part, sauf à comprendre pour quelle raison Cam avait tenu à ce qu’une partie de son héritage revienne à l’une des nombreuses sociétés de la Sillicon Valley qui n’avait aucun rapport avec l’enquête initiale. Pourtant, à le voir se pincer l’arrête du nez, Danny comprit que ça le démangeait plus que n’importe quelle enquête. « San Francisco est à 5h de vol, tu n’as qu’à sauter dans le premier avion pour les rencontrer… » proposa-t-il, ne supportant plus de le voir aussi tiraillé. Steve croisa alors son regard et il comprit que l’idée lui avait traversé l’esprit. « L’enquête est close, nous n’avons pas d’autres homicides sur les bras et je pense qu’un effectif de trois personnes sera largement suffisant pour aujourd’hui. » argumenta-t-il une dernière fois pour le convaincre de céder aux sirènes de la Californie. Un ange passa et après une minute de flottement, Steve lui sourit et tapa affectueusement son bras en guise de remerciement. Il profita ensuite de l’arrivée des cousins pour les briefer sur son voyage éclair en Californie et retourna chez lui pour prendre quelques affaires ainsi que son passeport.
Maison des Kanela, Welehu Street
Lennie était déjà réveillée depuis bien longtemps lorsqu’un rayon de soleil effleura sa peau brune. En toute honnêteté, l’hawaïenne n’avait pas su fermer l’œil de la nuit entre ses rondes fréquentes dans la chambre de son fils pour s’assurer de son rythme respiratoire régulier et le souvenir amer de ce qui s’était passé un peu plus tôt avec Steve. Lennie avait passé une majeure partie de la nuit à se demander si elle avait eu raison de se montrer aussi dure envers lui. Ce n’était pas de sa faute. C’était simplement sa vie qui allait de travers et, fatalement, l’hawaïenne mise à en vouloir à la Terre entière. Elle s’était totalement coupée du monde, persuadée qu’on venait vers elle pour piétiner son cœur plus que son paillasson. L’idée de contacter Steve pour lui présenter une ébauche d’excuse lui traversa l’esprit, mais son côté solitaire l’en dissuada très rapidement car, avec ce qui avait failli se passer entre eux, Lennie était déterminée à limiter son attachement pour lui et pour les hommes en général. Seul son fils lui importait.
C’est d’ailleurs sur cette pensée qu’elle fut interrompue par les pas feutrés de Neven qui descendait l’escalier, la mine encore toute endormie. La jeune maman le couva du regard avant de lui adresser son plus doux sourire. « Hey sleepyhead, comment tu te sens aujourd’hui ? » demanda-t-elle en l’embrassant sur le sommet de son crâne. « Je vais bien, maman… » répondit-il d’un air si adulte que le cœur de Lennie se serra : son bébé grandissait bien trop vite à son goût et son enfance était plus ou moins bridée entre la maladie et cette Epée de Damoclès qui planait au-dessus de leur famille. « Savoure ton petit-déjeuner de champion le temps que je prépare tes affaires pour ton week-end avec papa, mh ? ». Le petit acquiesça, s’installa à sa place habituelle et avala son bol de Lucky Charms en arborant une mine insipide qui ne lui ressemblait guère et Lennie en déduisit qu’il n’avait pas plus envie qu’elle de passer un week-end avec James. Son cœur de maman en éprouva aussitôt un pincement au cœur. « Ton père m’a dit qu’il t’emmènerais à un match de baseball. » dit-elle, essayant d’insuffler un minimum d’enthousiasme chez son fils qui haussa les épaules en affichant un air maussade. « Uniquement parce que ça l’intéresse… » marmonna-t-il. Lennie voyait parfaitement où Neven voulait en venir : James était égocentrique. Elle l’avait toujours connue ainsi et s’étonnait même de la faciliter qu’il avait eu pour l’attirer dans ses filets malgré ça, mais il lui avait aussi offert le plus beau des cadeaux. « Neven… » souffla Lennie, cherchant le regard de son fils. « J’aime papa. C’est mon papa. Mais je me sens triste avec lui. Il aime le baseball et je ne peux même pas en jouer sans m’écrouler de fatigue. Je-J’ai l’impression de ne pas être un bon fils, ou du moins, pas celui qu’il voudrait que je sois. Pourtant, j’aimerai bien être un garçon comme les autres et jouer avec mon père… Les week-ends que je passe avec lui ne sont pas aussi cool que les moments que je passe avec toi. Comme la soirée d’hier. » expliqua-t-il en rougissant. Peinée d’entendre ces mots dans la bouche de son fils, Lennie s’approcha aussitôt de lui et glissa une main dans ses cheveux en bataille qu’elle tenta de discipliner sans grand succès. « Je t’interdis de penser ce genre de chose. Là où tu vois de la faiblesse, nous voyons ta force et nous t’aimons… Plus que tout. Ton bien-être est la seule pour laquelle nous sommes en accord, d'ailleurs. » acheva-t-elle en prenant soin d’articuler ces derniers mots tout en soutenant son regard. En guise de réponse, l’enfant lui sourit et continua d’avaler son petit déjeuner pendant que sa mère s’affairait à préparer son départ en week-end. Si une partie d’elle ne voulait pas le voir partir, une autre se disait finalement que la vie à Wehelu Street était devenue bien trop compliquée ces derniers-temps.
Lennie était en train de refermer le sac lorsqu’on frappa à la porte. L’idée que ce soit Steve lui traversa l’esprit, mais en ouvrant, elle se trouva nez-à-nez avec James et arbora son habituel masque de froideur. « Je viens chercher notre fils. Il est prêt ? » demanda-t-il en passant devant elle sans daigner la regarder. « Est-ce que je t’ai déjà fait faux bond ? » rétorqua Lennie. Ce à quoi James s’abstint de répondre. Malgré ses aprioris envers son ex-mari, elle n’avait jamais privé Neven de son père mais, de son côté, on ne pouvait pas dire que James était très compréhensif. Sitôt que le divorce avait été prononcé, il avait cherché à obtenir la garde de son fils. « C’est quoi cette vitre cassée ? » demanda-t-il avec dédain. « Un accident… » souffla-t-elle en se doutant que la réponse susciterait la colère de son ex-mari. Et elle avait raison. Pour manifester son mécontentement, James émit un grondement sourd. « Tu veux dire qu’on a volontairement fracturé ta fenêtre, comme pour tout le reste ! J’en ai assez, Lennie... Tu veux rester dans cette maison ? Parfait ! Mais j’emmène mon fils loin de cette atmosphère malsaine. ». Bien décidée à lui faire front, la jeune femme se dressa devant lui pour l’empêcher d’accéder à la chambre où leur fils s’était réfugié. « Quoi !? NON. J’en ai la garde, il reste avec moi ! » s’exclama-t-elle d’un ton ferme. « Tant que tu n’aura pas fait le deuil de ton père, Neven restera avec moi et je te défis d’en référer au juge. Tu sais très bien que cet environnement ne lui est pas profitable… ». Elle était furieuse. Pas seulement parce que James s’attaquait à un point sensible, mais parce qu’il avait raison. « Es-tu en train de dire que je suis une mauvaise mère ? Que je suis incapable de protéger mon fils ? ». Pour toute réponse, James pinça les lèvres en lui laissant comprendre que c’était effectivement le fond de sa pensée. Les bras lui en tombèrent. Si bien qu’elle fut incapable de le retenir pendant qu’il se faufilait dans les escaliers pour rejoindre Neven. Tout ce qui se passa ensuite, Lennie eut l’impression de le vivre depuis l’intérieur d’une bulle où tout lui revenait en flou et différé. C’est à peine si elle avait apprécié le câlin échangé avec son fils sur le perron au moment du départ…