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Série : Veronica Mars
Création : 02.04.2008 à 12h31
Auteur : lili59
Statut : Terminée
« Fic personnelle - suite du 320 » lili59
Cette fanfic compte déjà 68 paragraphes
Mercredi 21 décembre
Chère Marina,
Je suis calmée, rassure-toi.
Je suis finalement sortie hier. J’ai fui la foule en me réfugiant le long des quais. Une longue balade nappée de brouillard, ponctuée par les cris réguliers des dockers. J’ai marché longtemps, très longtemps, perdue dans mes pensées. Chacun de mes pas piétinait la folie, prenait la voie de la raison. De la guérison. Le froid gelait les microbes qui empoisonnaient mon âme, l’engourdissant jusqu’au bien-être.
Une idée germait dans mon esprit, confuse, délicate. Je ne l’effleurais que du bout des doigts, ne voulant pas la faire fuir. Je l’ai apprivoisée, sans lui dessiner de mouton. Et la rose a fini par éclore, révélant son secret parfumé.
Lola ne me connaît pas.
Oh, ça peut sembler stupide, je le reconnais, mais pour moi un monde s’écroule. Cette vérité est si simple qu’elle en est alarmante. Comment ma vie peut-elle être si intimement liée à celle d’un être me connaissant si peu, si mal ?
Enfin non, pas " si mal ". Ce que Lola sait de moi est véridique. Mais elle ne voit que la partie immergée de l’iceberg. Elle ne possède que le présent.
Car ce que la rose m’a révélée, c’est que Lola et moi n’avons jamais parlé du passé. Ni de l’avenir.
Sur ce deuxième point, c’est normal, puisque nous ne savons ni l’une ni l’autre où nous mène le flot de la vie. Nous sommes deux bouées se laissant porter au gré du courant.
Mais le passé… Comment imaginer, au regard de nos existences si particulières, que nous n’ayons jamais partagé nos expériences respectives ? Se souvenir des belles choses rend-t-il la réalité plus amère ? Oui, sans doute.
Mais j’ai un avantage sur Lola : sa vie n’a aucun secret pour moi. Son dossier au FBI était épais, j’ai pu retracer toute son existence.
Mais je ne sais pas… Hier, quelque chose me dérangeait, me mettait mal à l’aise. Il m’en fallait plus. Beaucoup plus. J’avais besoin d’affirmer notre relation, il fallait que je me prouve à moi-même que le lien qui nous unit ne se limite pas au partage d’un trois pièces et d’une télé.
Grâce à son dossier au FBI, je savais qu’il existait une biographie sur sa mère. J’ai donc tourné les talons et je me suis arrêtée à la première librairie que j’ai croisée. De retour à la maison, je me suis plongée dans cette biographie, cette épopée devrais-je dire. Et ma lecture a été fructueuse au-delà des mes espérances. Je sais désormais tout du passé de Lola, de ses racines qui expliquent bien des choses sur le trublion qui partage ma vie.
Je change de stylo : il me faudra beaucoup d’encre pour retracer l’épopée de cette famille homérique.
* * *
Tout commence en 1926. Marthe Fesnaud, fille aînée d’un couple de paysans, voit le jour dans un village de Normandie, en France.
Une très belle femme, d’après les illustrations. Une crinière aussi rousse que son caractère flamboyant.
Elle vit une enfance paisible, jusqu’à ce que la guerre n’éclate. Son père, envoyé au front, meurt en juin 1940 lors de la bataille de Dunkerque. Marthe a quatorze ans et passe son adolescence à élever ses cinq frères et sœurs pendant que sa mère cultive les champs avec Jean, le frère cadet. Le gros de la récolte étant réquisitionné par l’armée nazie, la survie de la famille est un combat de chaque instant. Marthe est confrontée très tôt, trop tôt, à l’âpreté de la vie. A sa vitalité naturelle se forgent une volonté farouche et un insatiable appétit de vivre.
Déjà elle écoute en cachette la BBC avec sa mère. Les deux femmes iront jusqu’à héberger quelques heures un parachutiste anglais perdu lors d’une mission de reconnaissance.
Lorsque le débarquement a lieu en juin 1944, Marthe, à peine majeure, veut apporter son aide dans la mesure de ses moyens. Elle n’est pas érudite, certes, mais elle n’a peur de rien. Son audace et son obstination lui valent un poste d’aide-soignante dans un hôpital de fortune à l’arrière front.
C’est là qu’elle rencontre John Callaghan, jeune brancardier américain de vingt ans. Oh pas un héros de guerre, seulement un pauvre gosse noyé dans les flots d’hémoglobine environnants et ne rêvant que de retrouver sa terre natale, la Californie.
Marthe tombe follement amoureuse de lui. Elle apprend l’anglais, tente de lui enseigner le français. Peu à peu, des liens se nouent.
A la fin de la guerre, le jeune homme veut rentrer chez lui. Il aspire à la douceur du foyer familial. Mais Marthe se bat, encore et toujours, cherchant à retenir l’homme de sa vie. Elle endosse tous les costumes, ceux de mère et de femme, afin de le satisfaire. Et ça marche.
John et Marthe se marient en 1946 et décident de faire de leurs différentes origines une force. Ils fondent un café où John, doux rêveur, fait découvrir à la jeunesse française les grands noms du jazz outre-Atlantique, Glenn Miller et Bing Crosby en tête. Découvertes qu’il fait également en matière de jeunes artistes français prometteurs : Piaf, Montand, Brel…
Je connais un peu ces chanteurs, ce sont leurs morceaux que Lola joue les soirs où elle veut que je la laisse tranquille.
En 1953, le couple donne naissance à une petite fille. Elle s’appellera Audrey. Peut-être en référence à la nouvelle icône du cinéma américain, Audrey Hepburn ? En tout cas, un prénom connu et porté sur les deux rives jouxtant l’océan Atlantique.
Pratique lorsque, en juin 1971, le couple de cafetiers envoie sa fille aux Etats-Unis. L’occasion de lui faire découvrir l’autre partie de ses racines. Audrey s’installe chez une tante à Los Angeles.
Coup de cœur : Audrey aime la frivolité et l’extravagance qui l’entourent. On est bien loin de l’austérité normande !
A sa demande, ses parents l’autorisent à rester chez sa tante le temps de ses études de droit à l’UCLA. Mais Audrey raconte qu’une autre motivation l’avait poussée à rester aux Etats-Unis : cet été-là, elle avait flirté avec le mouvement hippie et ne souhaitait pas quitter la communauté de joyeux drills avec qui elle usait et parfois abusait des paradis artificiels.
Ses années d’étude sont celles de l’ouverture, de l’hédonisme, mais aussi ses débuts de militante : avec ses camarades, elle dénonce la guerre au Viêt-Nam.
En 1976, Audrey termine ses études alors que le mouvement hippie s’essouffle. Elle a grandi et choisit de se lancer dans un nouveau combat, qui sera celui de toute sa vie : elle s’oppose à la peine de mort qui vient d’être rétablie aux Etats-Unis.
Elle installe son cabinet à New York mais parcourt tous les Etats-Unis, bête de travail qu’on surnomme très vite " la lionne " à cause de sa chevelure. Rousse. Comme celle de sa mère.
Elle est partout, défendant chaque accusé risquant la peine capitale. Elle sauve parfois leur tête. Pas toujours.
En novembre 1982, elle revient du Texas où elle a assisté à la mise à mort d’un de ses clients. Elle va prendre un verre dans un bar en bas de son cabinet et Stuart Hayles vient l’accoster. Il a vingt-deux ans, elle en a sept de plus. Il la séduit, mais elle n’est pas intéressée.
Stuart ne lâche pas prise ; ils se revoient régulièrement, pendant des mois. Ensemble, ils discutent politique et littérature : Stuart rêve de devenir écrivain. Il se consacre tout entier à sa passion, subventionné par la fortune familiale. Mais la lionne ne cède pas aux avances du " fils à papa ", refusant de se lancer dans une relation qui pourrait entraver sa carrière.
Et puis… L’anecdote est trop belle pour ne pas être racontée.
Toujours dans ses mémoires, Audrey raconte qu’un soir elle a trouvé dans sa boîte aux lettres un livre. Celui de Stuart. Imprimé dans une presse professionnelle ! Ca signifiait que le jeune homme avait trouvé un éditeur ! Elle est remontée chez elle et a commencé à parcourir l’ouvrage.
Plusieurs passages du roman sont retranscris dans le livre. Une déclaration d’amour à l’état brut. Stuart raconte son histoire avec Audrey, leur rencontre, son coup de foudre à sens unique. Sa douleur aussi.
Mais revenons à Audrey. Elle raconte que, lorsqu’elle a fini sa lecture, elle a pris son manteau, bien décidée à trouver Stuart malgré l’heure avancée de la nuit.
Elle n’a pas eu à le faire.
Il se tenait là, sur le seuil de sa porte.
L’autobiographie de "la lionne", c’est Stuart qui l’a rédigée.
Voilà comment est née le 18 août 1986 Lola Hayles-Callaghan.
Tu dois te demander pourquoi je t’ai raconté tout cela, et pourquoi cette lecture me révèle tant de choses sur ma colocataire… Mais parce que Lola n’est que le fruit de l’histoire de ses ancêtres. On ne peut la cerner qu’en réalisant combien sa force est issue de ses origines.
Sa famille n’est qu’une succession de femmes de caractère, allant chacune un peu plus loin dans l’engagement, un peu plus loin dans le combat. Dans la réussite aussi.
Crois-tu que cela soit un hasard que Lola la brune se teigne les cheveux en rouge ? Je ne crois pas… J’y vois là le moyen d’affirmer sa filiation avec ces femmes d’exception qu’elle considère sans nul doute comme des modèles.
Des femmes entières qui se sont épanouies auprès d’hommes qui leur apportaient une douceur et une fragilité qu’elles ne se permettaient pas. Refusant de dévoiler leur propre sensibilité, elles la retrouvaient au sein de leurs amants bohèmes.
Lola est un mixe de ses aïeux : elle a la force et le militantisme de sa mère et de sa grand-mère. Mais, comme son père et son grand-père, elle possède également une aspiration créatrice qui lui permet d’exprimer ses failles et ses fêlures.
Car Lola est fêlée, déchirée, mutilée.
Des failles qui s’expliquent cette fois par sa propre vie, et non pas par un quelconque héritage.
Mon Dieu, il est deux heures du matin ! Heureusement que je ne travaille pas demain ! Une bonne journée en perspective, car le jeudi soir est la traditionnelle soirée " Bitches’night " avec Lola : soirée gavage-de-crème-glacée-et-de-télé à médire sur quiconque passe à l’écran !
Peut-être l’occasion de vérifier si ma colocataire me connaît si mal que ça ?
En tout cas ça fera du bien de la voir, elle passe ses soirées dehors en ce moment. Serait-il très mal de dire que je hais les couples ?
Allez, au dodo !
Jeudi 22 décembre
Salut Marina,
C’est définitif : je hais les couples. Il est sept heures, et je suis déjà debout. Merci à Lola et à sa discrétion légendaire lorsqu’elle rentre à l’aube !
Enfin, essayons de voir le côté positif des choses : je profiterai davantage de mon jour de repos ! Je vais de ce pas me lancer dans la chasse aux acariens -ces monstrueuses petites bêtes qui se faufilent partout- avant d’aller chez la sorcière.
A plus tard !
Jeudi 22 Décembre 2011
Notes du psychologue Marilyn Froes
Patiente : Veronica Mars
Séance 20
Séance en demi-teinte. Si Melle Mars a semblé manifestement plus à l’aise lors de cette rencontre, sa posture face à l’expérience du journal intime se révèle inquiétante.
Point positif : pour la première fois, Melle Mars s’est installée confortablement dans le canapé, et ce dès son arrivée. Elle a immédiatement ouvert son journal intime et l’a parcouru. Visiblement, une vingtaine de pages a été rédigée, ce qui est largement satisfaisant. Après sa lecture, elle a aussitôt donné ses impressions. Je cite ses propos :
« Tout d’abord, je suis plus à l’aise avec le principe de journal intime. Avant je la vouvoyais alors que désormais je la tutoie. »
C’est cette phrase, a priori innocente, qui éveille mes craintes : qui est ce « la » sous-entendu par la patiente ?
Je distingue deux possibilités :
- Soit Melle Mars s’adresse à sa mère ou à une amie. Auquel cas cela signifie qu’elle ne se confie pas totalement, puisqu’il est clair qu’elle est incapable de se livrer à une tierce personne en l’état actuel des choses.
- Soit elle s’adresse à une entité imaginaire. Ici, le procédé serait tout simplement dangereux. Etant donnée la fragilité de Melle Mars, il est à redouter qu’une quelconque création schizophrène fragiliserait davantage sa santé mentale, au lieu de la soigner.
J’ai demandé à Melle Mars qui était ce « la ». Elle n’a pas souhaité répondre.
« Ensuite, j’ai parlé un peu de mon passé. Mais inutile de crier victoire : je n’ai pas parlé de ce que vous croyez »
Voici une information fort intéressante, mais le sous-entendu qu’elle contient l’est encore davantage : même si Melle Mars demeure actuellement incapable de parler de son traumatisme, elle y a fait – pour la première fois- spontanément référence. Certes, dans une position de défense et de sarcasme, mais référence néanmoins.
« Enfin, je remarque que je parle sans cesse de la même personne. Je ne m’en étais pas rendue compte jusque là. »
Melle Mars s’est alors tue et a conservé le silence jusqu’à la fin de la séance. Pas un silence frondeur. Il dénotait au contraire une véritable réflexion personnelle, que je n’ai bien entendu pas brisée.
Bilan : séance en demi-teinte. Melle Mars semble s’être prise au jeu de la confidence au sein de son journal intime, et cette expérience l’amène –comme je l’espérais- à réfléchir sur sa propre existence. Il faudra néanmoins s’assurer, lors des séances à venir, de la salubrité des conditions d’écriture mises en place.
Vendredi 23 Décembre
Chère Marina,
Si tu savais à quel point je me sens seule…
Lorsque je suis rentrée hier, un petit mot griffonné à la va-vite m’attendait sur la table basse :
« Salut Vera. Cas de force majeur, la Bitches’night devra attendre la semaine prochaine ! Bonne soirée. Biz biz. Lola »
« Cas de force majeur », laisse-moi rire ! Depuis quand tirer son coup est-il un cas de force majeur ?
Je deviens vulgaire, excuse-moi. C’est juste que…
Oui, c’est ça : je suis en colère. Ca bouillonne en moi… Mon sang s’est transformé en un magma visqueux qui brûle chacun de mes organes, chacun des pores de ma peau. J’étouffe. Je suffoque. Je suis en rage, je voudrais tout briser sur mon passage.
Elle n’a pas le droit. Voilà, c’est ça, elle n’a pas le droit. C’est moi, moi qui suis le centre de son monde. Tout comme elle est le centre du mien. Non, c’est plus que ça : elle est mon monde, et je dois être le sien. Parce que si je n’ai plus ça, je n’ai plus rien. Si elle disparaît, je n’ai plus de monde, plus de vie, plus d’envie. Je n’ai qu’elle. Et elle doit n’avoir que moi.
Je suis jalouse. Voilà. Je le reconnais, tu es contente ? « La jalousie est le pire de tous les maux » disait La Rochefoucauld. Eh bien il avait raison…
Rassure-toi, je ne suis pas lesbienne. Il n’est pas question d’amour entre Lola et moi.
C’est bien plus que ça.
Mais tu ne pourrais pas comprendre… Personne ne peut comprendre. A part elle.
Ironie du sort, j’ai compris la puissance de notre lien hier, chez la sorcière. En fait, lorsque j’ai relu mon journal, je me suis rendue compte qu’il parlait bien plus de sa vie que de la mienne.
Mais ce n’est pas étonnant, puisqu’elle est ma vie.
Je vis à travers elle, je respire à travers elle. Je ris grâce à elle. Je vibre à cause d’elle.
Et jusqu’à la semaine dernière, la réciproque était vraie.
Jusqu’à ce qu’Il n’arrive…
Je me sens si seule.
Heureusement que tu es là. Bon, tu n’existes pas vraiment, mais tu es très pratique en ces temps où je n’ai plus personne vers qui me tourner.
C’est la sorcière qui doit être contente : son expérience fonctionne. Ca m’énerve de l’avouer, mais son projet est plutôt bénéfique.
Enfin, rendons à César ce qui appartient à César : tout ceci n’est qu’un malheureux concours de circonstances: JAMAIS je n’aurais cru tenir un jour mon journal intime ! Je crois que si, à seize ans, Mrs James m’avait proposé de tenir un journal, je lui aurais répondu quelque chose du genre : « Mais bien sûr, ça ira très bien avec les posters de licorne dans ma chambre ! »
Mais la vie a voulu que cette expérience coïncide avec le moment où Lola m’abandonnait.
D’où ton utilité.
Pas très gentil de parler comme ça de quelqu’un, excuse-moi si je t’ai blessée.
Enfin bref… Je me sens un peu mieux.
Par contre Lola commence sérieusement à me chauffer les oreilles avec son Radiohead ! Elle l’écoute à longueur de journée en ce moment, jusqu’au moment fatal où le claquement de la porte d’entrée signera son départ vers d’autres horizons.
Il est 18h30, ça ne devrait plus tarder…
Je le déteste.
Chère Marina,
Tu ne devineras jamais ce qu’elle a osé faire ! C’est… C’est ahurissant ! Vraiment, elle a plus de culot qu’une ampoule ! Non mais j’hallucine…
Elle l’a invité ! Son mec, elle l’a invité ! Enfin invité… « Imposé » serait plus juste !
Je tombe des nues là… Déjà que Wallace a la gentillesse de l’inviter pour me faire plaisir, mais elle trouve en plus le moyen d’imposer la présence d’un parfait inconnu !
« Il n’est pas de New York, il est seulement de passage ici pour le boulot… Je ne pouvais tout de même pas le laisser tout seul le jour de Noël ! »
Eh ben qu’elle le rejoigne son étalon, qu’ils aillent au resto, qu’ils prennent une chambre, je sais pas moi ! D’ailleurs, c’est ce que je lui ai dit.
« Impossible, il vous a déjà acheté des cadeaux ! »
J’ai cru m’étrangler : parce qu’en plus il allait falloir lui faire un cadeau ?
« Oh mais ce n’est pas grand-chose… Il était tellement gêné quand je lui ai dit que vous l’aviez invité qu’il a voulu vous remercier… »
Mais il ne fallait pas voyons, l’invitation venait droit du cœur !
Non mais là, franchement, elle dépasse les bornes. Et bien sûr, c’est moi qui ai dû téléphoner à Wallace pour lui annoncer la bonne nouvelle :
« Prévois un couvert de plus pour demain midi Wallichou, Lola a les hormones en ébullition ! Mais n’oublie pas la capote en guise de rince-doigts surtout ! »
Et cet idiot, il n’a même pas refusé. Pourtant ce n’est pas faute d’avoir insisté…
« Non mais t’es sûr ? Parce que si ça pose le moindre problème…
- Non non, c’est cool V. Et puis comme dit le dicton : « Plus on est de fous, plus on rit ! » »
Grr…
Heureusement, je commence à bosser à 15h. La torture sera de courte durée…
Oui, je sais, je suis pathétique. Je devrais me réjouir pour elle, mon amie, mon âme sœur… Si je l’aimais vraiment, je devrais être heureuse qu’elle parvienne à reconstruire sa vie.
Eh ben non.
Je m’en fiche, je me suis vengée : son mec, je lui ai acheté un shampoing. J’espère qu’il a les cheveux gras, l’effet n’en sera que plus réussi !
De : [email protected]
Envoyé le 26.12.2011, 10h21
Salut Dick,
Dis, t’es au courant que les téléphones portables ne fonctionnent que lorsqu’ils sont branchés, même à Hawaï ? Non parce que ça fait quand même une semaine que j’essaie de te joindre, et je crois que je viens d’exploser ta messagerie. T’as de la chance, parce que je crois que c’est ta tête que j’exploserais si je t’avais sous la main, là tout de suite…
Alors, t’as du neuf pour Coco Ho ? Elle accepte de signer avec D.Lo ou pas ? Il faut que tu me tiennes au courant, tu sais à quel point c’est important qu’on la sponsorise pourtant !
Bon, ici les pourparlers avec Karl Marilghton se révèlent plus compliqués que prévus. Les prix qu’il demande pour la fabrication de la Speedsurfing sont exorbitants ! J’ai obtenu une ristourne de 2,5% vendredi. Là il est parti à Minneapolis pour Noël, mais il revient mercredi. Je reste donc sur New York et je renégocie. Je voudrais obtenir 4% ; de toute façon je crois pas qu’on pourra obtenir plus. Je me demande si on devrait pas changer de fabricant ?
Je te tiens au courant de toute façon … moi.
Sinon, il s’est passé un drôle de truc hier. J’ai revu une ancienne connaissance à nous…
Un indice : elle est petite, blonde et c’est l’ennemie jurée de Madison.
Oui, Veronica.
Elle a changé. Elle s’est coupée les cheveux, elle est coiffée comme après la mort de Lilly, en pétard. Ca lui va bien.
C’était assez … bizarre de la revoir. On ne s’y attendait pas, l’un comme l’autre.
Tu te souviens, je t’ai parlé de Lola lundi (avant que tu n’éteignes ton portable…) ? Ben en fait, la fameuse « Vera » dont elle me parlait tout le temps, c’était Veronica.
Et vu la réaction de notre blondinette, je ne pense pas qu’elle connaissait l’identité de l’invité mystère. Ca prouve que Lola est du genre discret. Tant mieux, j’aime ça. Je crois que j’ai assez donné niveau paparazzi.
Sur le coup, il y a eu un long silence. Et puis finalement Jackie (ah ouais, parce qu’en fait Lola m’avait invité à passer Noël chez Wallace Fennel. Il s’est remis avec Jackie Cook, ils se marient en juin prochain) a poussé un cri de joie et elle m’a sauté dans les bras.
Lola était complètement perdue, alors V lui a expliqué qu’on se connaissait depuis le collège, qu’on avait même été amis à une époque.
« Amis ». Très jolie manière de signifier « Je n’ai absolument pas envie de me rappeler de notre histoire ». Je n’ai pas relevé, ce n’aurait pas été délicat de toute manière.
Bref… T’as intérêt à répondre à ce mail dans les 24 heures, sinon je fais l’aller-retour New York / Hawaï sur la journée, et je te fous dans un avion pour qu’on échange les rôles : tu pars négocier le prix de la fabrication des planches à New York, et je m’occupe de Coco Ho au soleil. C’est clair ?
L.
Lundi 26 Décembre
Chère Marina,
Je croyais connaître la douleur. Je n’en connaissais que l’ombre.
Je viens de l’effleurer, de la caresser, de la pénétrer.
Je suis Douleur.
Je n’appartiens plus à ce monde, il ne me touchera plus.
J’observe. Je vois.
Pour la première fois.
La vie pullule autour de moi, vaste maladie incurable qui ne trouvera son salut que dans la mort.
Pourquoi s’évertuent-elles à poursuivre leur danse ridicule, ces minuscules particules que la misère accumule ?
Des molécules. Voilà ce que nous sommes.
Oui, de simples molécules que le vide relie, allie, délie.
Le vide. Le néant.
J’aimerais y plonger. Oublier.
« Le plus difficile dans ce monde, c’est d’y vivre. »
Logan.
Lola est amoureuse de Logan. Lola fait l’amour à Logan.
Mais je n’ai plus mal.
Les larmes ont expié mon chagrin. Je ne ressens plus rien.
Je suis Douleur, souffrir est ma raison d’être.
Plus de cause, plus de raison.
Souffrir est ma mission.
J’avais une vie, avant. Petite molécule grisée par la valse de l’existence.
Et dans cette danse, Logan était mon partenaire.
Un pas en avant, je t’aime.
Un pas en arrière, au revoir.
Un pas en avant, je t’aime.
Un pas en arrière, adieu.
La chanson est terminée. Les couples se sont séparés, de nouvelles alliances se sont formées.
Lola et Logan virevoltent au cœur de la piste. Leur couple aimante tous les regards.
Lola a relevé ses cheveux en un chignon ébouriffé. Elle rit aux éclats.
Le regard de Logan est plongé dans le sien. Il ouvre la voie, la guide au travers des embûches qui entravent leur chemin.
Epanouis.
Heureux.
Le spectacle est splendide depuis ma chaise, sur le bas-côté.
Regarde ! Wallace et Jackie les ont rejoints !
Jackie rayonne en blanc, lovée dans les bras de celui qu’elle aime. Les yeux mi-clos, elle a fourré sa tête dans sa nuque.
Ils sont beaux, tu ne trouves pas ?
Mais… Que se passe-t-il ? Qui a éteint les projecteurs ?
Je tâtonne dans l’obscurité…
Mon cœur s’emballe, la tête me tourne…
Je crois que la lumière revient. Oui, je ne me trompe pas. Où suis-je ?
J’ai dix-sept ans, je mène une enquête. Pourquoi suis-je dans un motel ?
Je ne sais pas, mais il faut que je sorte d’ici.
Il est là, sur la passerelle. Il m’attend.
Je me sens plus légère tout à coup ; tout mon être est sourire. Et pourtant, je tente de le masquer.
Il est mon meilleur ennemi, je ne dois pas l’oublier.
Je fourre les mains dans mon jean tandis qu’il me demande si ça va. Seul un petit bruit parvient à sortir de ma gorge. Trop serrée. J’ai mal au ventre aussi. Que m’arrive-t-il ?
Je ne comprends pas, les pensées se bousculent dans ma tête. Ca tourne… Je me sens happée par un tourbillon que je ne peux contrôler.
Se raccrocher à quelque chose…
J’ouvre les yeux : je l’ai embrassé. J’ai embrassé Logan. Qu’est-ce que…
Je secoue la tête. J’ai chaud. Je me sens stupide. Je dois partir.
Il me retient.
Sa main sur mon bras, et c’est tout mon être qui frémit.
J’ai l’impression que je vais vomir tant mon corps est oppressé. Tant mon cœur est oppressé.
Je me retourne. Il m’embrasse.
Ses lèvres sont si chaudes. Je… Je ne sais pas ce qui m’arrive. Sa bouche me rend mon âme, m’insuffle la vie.
Je n’étais plus rien, je suis son tout. Je n’étais plus personne, je suis sienne.
Se laisser emporter…
Je vis.
Bas les masques : je t’aime.
La pénombre se fait peu à peu. Je le sens s’éloigner de moi, je voudrais résister. Je ne peux pas.
Lumière. J’ai dix-sept ans, je suis en train de le quitter. Il ne réagit pas très bien, il parle de plus en plus fort. J’ai un peu peur.
Il projette une lampe contre le mur. J’ai vraiment peur maintenant, j’ignore jusqu’où peuvent le mener ses coups de sang.
Des pas résonnent dans le couloir…
Au revoir.
Nuit. J’ai froid.
Une musique familière résonne et prend de l’ampleur à mesure que mes muscles roidis se mettent en mouvement.
J’ai dix-huit ans. C’est le bal du lycée.
Je suis dans ses bras.
Ses yeux sont rivés dans les miens.
Son regard particulier qui transperce mon corps, pénètre mon être, bouleverse son âme.
« I don’t want to hurt you. I don’t wanna make you sway, like I know I’ve done before. I will not do it anymore...”
Une promesse?
Un pas en avant: je t’aime.
Silence. Il m’abandonne.
Ténèbres. Je frissonne.
J’ai vingt ans, je suis dans sa chambre.
Je tremble de colère : il vient de défigurer Piz. Il a appris pour nos ébats sur Internet et l’a tenu pour responsable.
Il me parle de notre présumée amitié, de ma protection.
Je ne l’écoute plus.
Mon regard s’obscurcit, mon esprit s’envole vers d’autres horizons.
La solution est là Veronica. Tu as fermé les yeux trop longtemps. Tu as toujours su ce qu’il fallait faire, mais tu n’as jamais trouvé le courage nécessaire.
Il faut que je lui dise…
C’est la seule chose à faire.
Plus jamais de pas en avant sans cela.
Ca fait mal. Les larmes me montent aux yeux.
Comme trois ans plus tôt, j’ai la gorge serrée, le ventre noué. Les mots ne veulent pas sortir.
Et pourtant il le faut.
C’est la seule chose à faire Veronica.
« Tu es sorti de ma vie. Pour toujours. »
Je n’ai pas pu le regarder dans les yeux pour le dernier mot. Je fais volte-face.
Tenir bon.
Ne pas tomber, ne pas vomir.
Je ferme les portes derrière moi.
Adieu.
Mardi 27 Décembre
Chère Marina,
Je flotte.
Je me sens légère.
Tout est sa place, tout est bien.
Ma décision est prise : je ne dirai rien à Lola.
La roue du destin fait admirablement les choses. Elle a sacrifié Oliver. Je sacrifierai Logan. Je croyais avoir assez donné. Mais visiblement je n’avais pas donné ce qu’il fallait.
Comment ai-je pu en arriver à cette décision, moi qui, il y a deux jours encore, ne supportais pas la simple idée que Lola s’éloigne de moi ?
Mais parce que Lola ne s’est pas éloignée de moi. Lola ne pourra jamais s’éloigner de moi.
On n’oublie pas la mort. On l’accepte. On fait avec.
Hier, après t’avoir écrit, je me suis allongée dans mon lit, les yeux rivés au plafond.
Plus de plafond.
Le ciel. Les étoiles. La brise légère caressant mon visage.
Et puis… Les premières notes de musique ont résonné.
Je l’attendais depuis des jours, cette chanson sans parole. Je savais qu’elle ne tarderait pas, que le revers de sa rencontre avec Logan ne se ferait guère plus attendre. Je savais que bientôt le passé la rattraperait, l’envelopperait, et que, inexorablement, la culpabilité la recouvrerait. Culpabilité de vivre.
Lola ne se contente plus de vivre : elle revit.
La crise allait être terrible…
Depuis des jours, je me demandais ce que je devrais faire, dire, au moment fatidique. Et, quoique j’aie honte de te l’avouer aujourd’hui, je penchais alors pour une non-intervention.
Qu’elle aille se détruire, qu’elle aille briser son couple flambant neuf, et qu’elle me revienne !
Mais, bien entendu, ce n’était pas la solution.
Et là, hier, tout est devenu évident. Limpide.
Je n’entendais plus sa musique, la mienne avait pris le dessus.
C’était à moi d’agir, tout reposait entre mes mains désormais.
Je me suis levée, je suis allée dans sa chambre. Je ne savais pas encore ce que j’allais lui dire, mais j’étais dans un tel état de plénitude que je ne doutais pas que les mots viendraient d’eux-mêmes.
Lorsque j’entre, elle me tourne le dos. Assise à sa coiffeuse, en pleine séance de maquillage, elle relève la tête et m’observe dans le miroir.
Je dis seulement :
« Non ».
Son regard se noircit encore un peu plus et elle se retourne. Elle va me lancer une de ces répliques cinglantes, je la connais. Alors je la devance :
« Oliver est mort, Lola. »
Son visage se défait. C’est la première fois que je prononce son nom depuis qu’elle vit chez moi. Jusqu’alors j’en étais incapable. Mais plus rien ne me touche, je peux briser tous les tabous. Plus rien ne me fait peur. Sauf la perdre, elle.
« Tais-toi. »
Ses mots sont à peine audibles, poussés dans un sifflement menaçant. Chacune des boucles de ses cheveux est un serpent qui ondule, prêt à mordre.
« Oliver est mort, Lola.
- Tais-toi ! »
Le visage contracté, elle se précipite sur moi et saisit brutalement mon bras. Les serpents s’enroulent autour de sa tête, ils ouvrent leur gueule et dévoilent leurs crocs.
« Je ne me tairai pas Lola. Je t’aime Lola. »
Son visage se décompose.
« Tu as Logan maintenant. La vie t’offre une nouvelle chance. Saisis-la. »
Ses sourcils se froncent, sa mâchoire se crispe. Elle déglutit avec difficulté.
« Tu es la femme la plus extraordinaire, la plus complexe, la plus intrigante, que j’aie jamais rencontrée. Tu as le droit, plus que quiconque au monde, au bonheur. Tu le mérites. Et je ne te laisserai pas tout gâcher. »
Le silence tombe. Je reprends :
« Il te rendra heureuse. C’est un homme bien. »
Les mots viennent tout seuls, c’est si facile !
Lola m’observe. Des larmes perlent au coin de ses yeux.
Je n’avais vu pleurer Lola qu’une seule fois. Le jour où je lui ai annoncé qu’Oliver était mort. Le jour de notre rencontre.
D’abord le silence.
Et puis, après d’interminables secondes, le cri. Ce cri. Celui qui a tatoué mon cœur à jamais.
L’effondrement, lent, au ralenti.
Et enfin les larmes.
Je lui prends la main, je la fais s’asseoir à la coiffeuse. Délicatement. Je m’empare d’un coton et je commence à la démaquiller. Tout doucement.
Elle a fermé les yeux. Je sais qu’elle ne peut plus parler. Alors c’est moi qui parle.
Je lui raconte Logan, petit ami de ma meilleure amie au collège, Lilly. Je lui raconte tout ce que Lilly m’a dit.
Je lui raconte ses colères, ses coups de sang.
Je lui raconte ses bêtises, son humour.
Je lui raconte sa présence, sa tendresse.
Je lui raconte l’homme qu’elle aime.
Je lui raconte le regard qu’elle posait sur lui à Noël, ce regard dévorant d’amour et de désir. Et je lui raconte son regard à lui, toute la profondeur de ses sentiments, toute l’admiration qu’il lui porte. Il est pudique, il tente comme d’habitude de le cacher. Mais ça crève les yeux : ils sont fait l’un pour l’autre. Ils se ressemblent. Deux écorchés vifs qui masquent leurs failles derrière une fausse assurance… Ils seront heureux.
Lola ouvre les yeux. Ils sont redevenus verts. Une douceur et une tendresse inouïes les animent. Je n‘ai jamais vu autant d’amour dans les yeux de Lola. Dans les yeux de personne. Elle ouvre la bouche, elle murmure :
« Je t’aime Vera. »
Je sais. Je l’ai toujours su.