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Série : Veronica Mars
Création : 15.11.2008 à 23h22
Auteur : babou31
Statut : Terminée
« Fic de Mulderbuz » babou31
Cette fanfic compte déjà 23 paragraphes
CHAPITRE 5
J-1 : mercredi 14 septembre 2013 ( journal de Veronica Mars)
Le réveil fut encore plus difficile que la veille.
Mais je me sentais tellement bien. Le soleil brillait dans un ciel sans nuage et venait caresser mon corps encore lourd de la merveilleuse nuit que je venais de passer.
Je me retournai pour le regarder et réalisai qu'il était parti, ne sentant plus son corps chaud et tendre contre le mien.
- Logan ?
Son nom dans ma bouche prenait une consistance étrange, comme si cela faisait une éternité que je ne l'avais plus prononcé. Pourtant cette nuit encore, nous nous étions murmuré passionnément nos prénoms, inlassablement, pendant que nos corps et nos cœurs battaient à l'unisson.
Je me levai pour partir à sa recherche dans l'appartement. Au fur et à mesure que mes pas m'amenaient dans le salon, un frisson se propageait le long de ma colonne vertébrale. J'y arrivai, glacée, brusquement tétanisée.
Tout ceci n'avait été qu'un rêve.
Rêve.
Comme une automate, je retournai dans ma chambre et me préparai pour partir travailler.
Arrivée au bureau, ma tête se mit à tourner violemment, si bien que c'est les mains appuyées sur mes tempes et les yeux fermés que me trouva mon boss.
- Veronica ça va aller ? Je vous trouve bien pâle.
A bien y réfléchir mon dernier repas datait d'il y a deux jours et une bonne partie s'était retrouvée sur ses chaussures après avoir vu le cadavre de John.
Dans ses propos, je devinais l'inquiétude.
- Vous êtes vraiment sûre de vouloir continuer cette enquête Veronica ? Votre implication est un malheureux concours de circonstance. Rien ne pouvait laisser présager qu'elle vous connaissait. Vous ne l'aviez pas reconnue, vous-même ?
- Moi je ne l'avais jamais vue. Elle a été la petite amie d'un de mes ex à l'époque du lycée. Elle a dû me reconnaître à partir d'une photo et puis il faut dire qu'à cause de moi, ils ont perdu une quantité de marchandise non négligeable !
Je me rendis compte que le commissaire ne saisissait pas le sens de mes paroles.
Je lui expliquai donc l'affaire Troy/Shauna. Comment, lors de mes activités de détective, j'avais été manipulée par un petit ami qui dealait de la drogue achetée au Mexique et comment la situation s'était retournée contre lui et sa petite copine Shauna, qu'il avait rencontrée dans son précédant établissement scolaire.
- Je constate donc qu'elle est montée en grade, mais qu'elle n'est toujours sortie de ses mauvaises habitudes ! Ca peut être une piste pour retrouver la trace de Stonator.
- Vous avez toujours des contacts avec ce Troy ?
- Non ! Je n'ai pas pour habitude de pardonner facilement.
Ces dernières paroles me firent l'effet d'un coup de poing dans l'estomac. J'en eu le souffle coupé.
- Veronica vous allez bien ?
- Un léger vent de culpabilité !
J'avais marmonné, mais il m'entendit.
- Je vous le répète. Vous ne pouviez pas deviner qu'elle vous reconnaîtrait. Dans ce métier, il est fréquent de retomber sur d'anciennes fréquentations. C'est même comme ça qu'on se fait les meilleurs indics !
Sa tentative d'humour tomba à l'eau. J'étais désolée pour lui mais il ne pouvait pas deviner que la culpabilité que je ressentais n'avait rien à voir avec la mort de John.
J'étais à l'origine de la plupart de nos séparations. Je ne savais que juger, jamais pardonner.
Et désormais, je ne pourrais plus jamais me racheter.
La pendule accrochée au mur égrenait ses secondes comme le tic-tac d'une bombe annonçant l'imminence d'une apocalypse.
Je me souviens vaguement avoir emprunté des rues que je ne connaissais pas. Les passants me regardaient étrangement. Peut-être n'était-ce qu'une impression. Je me sentais comme ces coquillages ramassés après que la mer se soit retirée, vides de toute vie, seul un faible écho pour se souvenir de ce qui avait été.
Un enfant poussait son bateau dans le bassin du parc sous le regard bienveillant de ses parents. Un couple d'une soixantaine d'années, main dans la main, serrés l'un contre l'autre sur un banc se parlait doucement en regardant les gens passer.
Nous aurions pu être ceux-là, nous aurions pu être tout ça.
A qui la faute ?
Il n'était pas encore l'heure des reproches, je me refusais à m'abandonner à une introspection en règle qui me renverrait toutes mes fautes au visage.
J'arrivai au moment où la foule pénétrait dans l'église. Je me demandai qui étaient tous ces gens. Il n'avait plus de famille et le cercle de ses amis était restreint.
Même si, durant l'année qui avait passé, nous nous étions refusés à nous revoir... Même si, au cours de ces douze mois, j'avais voulu tirer un trait sur cette relation épique mais destructrice qui nous unissait, il me semblait peu probable qu'il se soit sociabilisé à outrance pendant cette courte période.
Je vis Dick et Mac au premier rang. Je voyais que Mac se retournait souvent, me cherchant du regard.
Mais j'avais préféré me fondre dans la foule anonyme, partageant avec eux un chagrin factice mais de circonstance. Leurs visages restaient concentrés sur les paroles du prêtre, sérieux, compatissants, des vautours se repaissant de la tristesse des proches.
Ce n'était pas la première fois que j'observais ce phénomène, les agents de police avaient toujours énormément à faire pour éloigner les badauds lorsque nous arrivions sur le lieu d'un crime. Les humains sont censés avoir une conscience, c'est parait-il ce qui les différencie de l'animal, pourtant à la vue du sang, ils sont appâtés et se regroupent comme une meute prête à fondre sur sa proie.
Une immense photo de Logan était exposée près de son cercueil. Lorsque j'avais lu le rapport de son accident, il était mentionné que le corps avait été fortement abîmé. La photo était là pour rappeler à chacun la jeunesse du mort et ajouter une note macabre à toute cette cérémonie.
Je me demandais qui avait bien pu avoir cette idée de photo grotesque.
Puis la foule commença à se déplacer vers l'extérieur pour se diriger vers le cimetière. Mac m'aperçut.
- Veronica, mais où étais-tu enfin ? On t'a cherchée partout !
- Je viens d'arriver.
Je mentis. Je ne voulais pas qu'ils se demandent pourquoi j'avais refusé de venir à leur côté. Je ne voulais pas qu'ils voient mon visage pendant la cérémonie.
Je me joignis malgré tout à eux pour suivre le cortège jusqu'aux grilles du cimetière. Devant celles-ci, je bloquai. Mes jambes refusaient d'avancer. Un bras réconfortant entoura mes épaules.
- Viens ma chérie, je suis là, nous sommes tous là avec toi.
- Papa ? Mais qu'est-ce que tu fais là ?
- C'est Mac et Wallace qui m'ont appelé quand ils ont appris la nouvelle, si tu avais besoin de moi...
Le voir à mes côtés alors que nous ne nous retrouvions qu'épisodiquement depuis un an, depuis que je m'étais plongée dans le travail avec la volonté d'une forcenée, le voir là fit vaciller mes barrières pendant quelques instants. Je sentis que si je ne me reprenais pas, je m'effondrerais dans ses bras et... Et ce n'était pas ce que je voulais.
M'attacher n'apportait jamais du bon dans ma vie. Les gens que j'aimais me quittaient, que ce soit par la force des choses ou d'une autre manière, je finissais toujours seule.
Lilly, ma mère, Duncan, Meg, John... Logan.
Qui serait la prochaine victime ?
- C'est gentil Papa, mais ça va aller. Tu sais, on est sur une affaire compliquée alors j'ai beaucoup de travail et ça m'aide à penser à autre chose.
Il prit le regard peiné que je lui connaissais si bien et qu'il affichait dès qu'il sentait que je tentais de l'embobiner.
Mais grâce à lui, je réussis à entrer dans le cimetière. Désormais, devant le prêtre qui marmonnait les dernières prières, nous n'étions plus qu'un petit groupe de personnes, ses proches.
Je me refusais à regarder ce cercueil, à l'imaginer allongé dans cette boîte en bois sombre, à accepter que plus jamais je ne le reverrai.
Mon regard errait sur les tombes alentour, sur ces silhouettes que j'apercevais au loin et qui venaient honorer un de leurs morts.
Puis soudain, je le vis. Il était impensable que je puisse me tromper.
Je me dégageai des bras de mon père et courus dans sa direction.
Il était loin et s'éloignait déjà. Mais j'étais sûre que c'était lui.
Il n'était pas mort.
Lorsque j'arrivai à l'entrée du cimetière, une foule dense obstruait le parking. J'avais beau me tourner dans tous les sens, crier son nom le plus fort que je le pouvais, rien ni personne ne me répondait.
Une main m'attrapa violemment l'épaule et me retourna avec force.
- Qu'est-ce que tu es en train de faire là !
- Dick, je l'ai vu, il est vivant, il n'est pas mort, je l'ai vu !
Son visage était fermé et rouge de colère. Jamais je ne l'avais vu dans cet état de fureur.
- Mais tu vas arrêter ton cirque Veronica ! Logan est mort, mort et enterré maintenant.
Il me criait au visage. Les gens autour de nous nous regardaient et chuchotaient.
- Non, Dick, je t'assure, je viens de le voir !
- Veronica, je l'ai vu, je l'ai vu mort. Tu entends !
- Quoi ?
J'avais seulement murmuré.
- Veronica, c'est moi qui suis allé à la morgue pour identifier le corps ! Alors s'il te plait, ne viens pas me raconter de telles conneries !
Je restai hébétée quelques secondes devant lui, me demandant depuis quand l'insouciance et la désinvolture qui lui servaient de seconde peau avaient quitté son corps et son visage.
Sans un mot, je fendis le groupe de personnes qui ne nous avait pas quitté des yeux et me mêlai à la foule qui arpentait les rues de Los Angeles.
Le flot constant me bousculait m'envoyant balader d'un côté à l'autre du trottoir.
Un instinct de survie, peut-être, m'amena jusque devant ma porte.
Je mis la télévision et me laissai choir dans mon canapé. Ils repassaient un vieux film de Schwarzenegger, Total Recall.
Mon portable sonna plusieurs fois. Je refusai d'y répondre.
J'entendis soudain les voix de mon père et de Mac derrière la porte qui me demandaient de les laisser entrer.
Connaissant mon père et redoutant un esclandre dans la cage d'escalier, je me postai derrière la cloison et leur parlai calmement.
- Papa, ne t'inquiète pas, tout va bien. J'ai juste besoin d'être seule. Je suis désolée pour vous deux mais je ne veux voir personne et je ne vous laisserai pas entrer... Et Papa, elle est blindée, tu ne pourras pas l'enfoncer.
Ils tentèrent encore quelques paroles réconfortantes mais je ne changeai pas d'avis.
Mon père me glissa sous la porte une feuille sur laquelle il avait noté l'adresse de l'hôtel où il avait pris une chambre et j'entendis enfin leur pas qui s'éloignaient dans le couloir.
Les images défilaient devant mes yeux sans que j'y prête vraiment attention. Je connaissais déjà cette histoire où l'on vend du rêve en seringue pour compenser une vie trop pleine de vide et de déceptions. J'aurais aimé trouver la pilule qui m'emmène loin de la mienne.
Ce film était tout ce qu'il me fallait, pas de sentiments exacerbés, pas d'histoire d'amour désespérée, juste des muscles et une morale évidente comme quoi la vie ne vaut pas toutes les promesses qu'elle nous fait miroiter.
La nuit était tombée. Je voyais à travers ces grandes fenêtres les étoiles qui scintillaient. Elles ne savaient donc pas qu'on venait de l'enterrer aujourd'hui. Leur indécence me fit me lever et m'enfermer dans ma chambre.
Je ne voulais toujours pas penser et cette petite pilule jaune devrait m'y aider. Il le fallait. Je n'avais plus qu'à l'attendre dans mes rêves.
Cette nuit, je le retrouverai.
CHAPITRE 6
Il tourne une nouvelle page. Il réalise le mal qu'il lui a fait. Comprendre cette spirale de destruction dans laquelle elle s'est enfermée est difficile pour lui. Il l'a toujours connue vindicative, s'engageant pour les causes perdues, s'érigeant comme le dernier rempart des plus démunis face aux injustices de ce monde. C'est pour ça qu'elle aimait son métier. C'était sa façon à elle de faire quelque chose pour la société. Parler, communiquer, aider directement les gens, elle ne savait pas faire. Le contact avec les autres n'avaient jamais été une évidence pour elle, excepté dans un passé lointain et révolu. Seuls quelques privilégiés avaient réussi à passer au-delà de cette carapace qui la protégeait du monde extérieur. Il en faisait partie, mais ensuite il l'avait abandonnée. Il a mal, il se sent coupable. A se demander si la culpabilité n'est pas une seconde nature chez lui.
Mac revient dans la chambre et s'assoit à ses côtés. Attendre, voilà tout ce qui reste à faire.
Mercredi 15 septembre 2013
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En quittant l'appartement de Veronica la veille au soir, il s'était senti tellement démuni face à la jeune femme qu'il n'avait pas pu s'empêcher de rappeler Mac pour lui parler. Le son de sa voix lui avait fait du bien.
Il lui avait demandé de prévenir Keith, il n'était pas sûr que Veronica l'ait fait, et de lui donner l'heure et le lieu de l'enterrement. Dick pensait que la présence de son père serait peut-être un électrochoc bénéfique qui la sortirait de l'isolement et de la torpeur dans laquelle elle était en train de s'enfermer.
Pour l'instant ses projets étaient on ne peut plus simples. N'importe quelle boite de striptease ferait l'affaire tant que l'alcool était assez fort pour aller jusqu'à l'aube et les filles assez jolies pour lui faire oublier le regard qu'il venait de revoir deux ans après.
Il se réveilla dans sa chambre d'hôtel, ne sachant plus très bien comment et qui l'avait ramené ici. Une migraine lui tenaillait le crâne, résultat de ses frasques nocturnes. Il se leva péniblement et regarda par la grande baie vitrée du salon attenant à sa chambre.
Il faisait un temps magnifique. C'était déjà ça. Cette journée serait sûrement une des plus pénibles de sa vie. Il était trop jeune pour enterrer son meilleur ami.
Puis lui revint en mémoire l'entrevue qu'il avait eue avec ce notaire. Logan même dans la mort semblait garder son humour si particulier. A quoi pensait-il en lui cédant ainsi la société, et son compte en banque ?
L'arrivée du room service lui apportant le petit déjeuner qu'il avait commandé quelques minutes plus tôt le sortit de ces sombres pensées.
L'ascenseur gravissait rapidement et silencieusement les étages qui le séparaient des bureaux de la société. Logan les avaient installés ici six mois plus tôt, en plein centre des affaires. Dick avait toujours l'impression d'arriver chez quelqu'un d'autre. Il avait beau lire son nom en grosses lettres sur la plaque dorée accrochée à l'entrée des locaux, il n'avait jamais réussi à se sentir chez lui ici. Spacieux, élégants mais terriblement impersonnels, leurs bureaux avaient une vue imprenable sur la ville.
- Bonjour Mr Casablancas, l'interpella une secrétaire de derrière son écran d'ordinateur.
- Bonjour Chloé. Je viens voir si j'ai des documents à signer et j'aimerais qu'on me laisse tranquille un moment, OK ?
- Pas de problème Mr Casablancas... Nous sommes toutes très tristes de ce qui est arrivé à Mr Echolls.
- Merci... Et merci de vous être occupée des procédures pour l'enterrement.
Elle lui offrit un petit sourire contrit, puis il s'éloigna vers son bureau.
Il se jeta dans le grand fauteuil en cuir et laissa le siège tourner sur lui-même. La pièce défilait lentement devant ses yeux, passant sur la photo que Dick avait mis sur une étagère, seul vestige d'une époque désormais révolue, puis sur la fenêtre où l'éblouissaient les vitres des tours voisines, puis dévoilant la porte coulissante donnant sur le bureau de Logan.
Il savait qu'il allait devoir y entrer mais il reculait l'échéance, regardant encore et encore cette photo, s'éblouissant encore et encore au reflet du soleil, fermant les yeux en passant devant la porte.
Puis le fauteuil s'arrêta.
Une grimace se voulant être un rire s'afficha sur son visage. Le bureau. Il aurait encore préféré se lamenter sur cette image où ils étaient tous les quatre, souriant à l'objectif, sur la plage, Logan et lui serrant dans leurs bras les deux jeunes femmes.
La porte coulissa sans bruit. Si le bureau de Dick était impersonnel par manque de présence, celui de Logan l'était par une volonté farouche de ne pas vouloir détourner son attention de son travail. Les secrétaires étaient passées et aucun papier ne traînait en désordre sur la table. Les piles de documents étaient minutieusement ordonnées comme si, à tout moment, il pouvait rentrer et se mettre au travail.
- C'est à toi mon vieux que cette tâche incombe maintenant, s'adressa-t-il à lui-même dans le silence de la pièce.
Comme une macabre coïncidence, Logan et lui en avait parlé peu de temps auparavant. Dick était prêt à travailler. Logan lui avait proposé de passer plus de temps au bureau et de lui donner au départ des projets faciles pour l'intégrer petit à petit.
Dick avait donné son accord et ils avaient décidé que les choses se mettraient en place progressivement, naturellement.
- Oui, la nature a bien fait les choses, ajouta-t-il sarcastique.
Chloé frappa à la porte entre les deux bureaux.
- Excusez-moi de vous déranger, mais j'ai une jeune femme en ligne qui voudrait vous parler, Mlle Mackenzie. Elle insiste pour vous parler.
- Passez-la moi, dit-il lui indiquant le téléphone du bureau de Logan.
- Mac ! Alors, tu ne peux plus te passer de moi ?
- ...
- Il est déjà presque midi, tu veux qu'on mange ensemble ? On pourra en parler.
- ...
- Ok ! Après l'enterrement, je dois passer chez lui...
- ...
- Il faut bien que quelqu'un s'en occupe. Et ce n'est pas à elle que je vais le proposer. Mais peut-être que tu auras plus à faire avec elle qu'avec moi après la sépulture. Enfin on verra. A tout à l'heure.
Qu'avait donc Mac de si important à lui raconter ?
Après tout, il le saurait bien assez tôt.
Il ouvrit le premier tiroir à sa droite... Des stylos, des papiers, quelques enveloppes vierges. Le second tiroir, plus grand, contenait de nombreuses chemises de couleur rangées de manière quasi militaire.
Au fur et à mesure qu'il inspectait le bureau de Logan, une angoisse sourde commença à l'envahir. Il réalisait que la reprise de la société allait signer la fin de sa vie d'homme libre de toute attache. Il ne savait pas si cela l'attristait. La seule chose pour l'instant qu'il ressentait prenait plutôt la forme d'une peur panique de tout faire foirer. Détruire par son incompétence cette société que Logan avait bâtie de ses propres mains, à laquelle il s'était donné corps et âme, serait comme tuer une seconde fois son meilleur ami.
Et il ne pourrait pas le supporter.
Au bout d'une bonne vingtaine de minutes de lecture laborieuse, il reprit le téléphone et appela la jeune femme prénommée Chloé.
- Oui, Mr Casablancas ?
- Si j'avais besoin de quelqu'un pour m'expliquer le fonctionnement de cette société et des derniers dossiers en cours, à qui devrais-je m'adresser ?
- Moi par exemple, dit-elle timidement. Mr Echolls me laissait pas mal de responsabilités depuis quelques mois et j'étais devenue plus son assistante que sa secrétaire, ajouta-t-elle modestement.
- Bien ! A partir de demain, ça vous dirait de devenir mon assistante à moi ? lui lança-t-il, charmeur.
Rester le grand Dick lui avait dit Mac. Il s'y efforçait. Mais le naturel semblait avoir perdu sa raison d'être. C'était peut-être ça après tout devenir adulte. Ranger les automatismes puérils de l'adolescence pour porter désormais le masque de la responsabilité et des convenances.
Il quitta le bureau environ une heure après, Chloé lui ayant brièvement exposé les contrats en cours. Avant de partir, il la remercia encore de s'être occupé de l'enterrement.
Il n'avait pas remarqué en arrivant le contour de ses yeux rougis et gonflés, la tristesse dans sa voix. La mort de Logan la touchait elle aussi.
- Vous serez présente cet après-midi, lui demanda-t-il.
Elle acquiesça en silence.
- Merci encore et à tout à l'heure, dit-il en s'engouffrant dans l'ascenseur.
Il ne pouvait rien avaler. Au lieu de s'arrêter pour manger, il roula dans la ville au hasard et se retrouva au bord de la plage. Marcher dans le sable l'avait toujours apaisé, après la mort de Cassidy il s'y était souvent abandonné. C'est donc le ventre vide mais la tête pleine de sentiments confus qu'il se gara devant l'église.
Il n'y avait pas encore beaucoup de monde, mais Chloé était déjà là. Elle lui indiqua le prêtre et lui expliqua que le cercueil était maintenant dans l'église. Le service commencerait d'ici une demi-heure.
Mac les surpris alors que Dick avait posé son bras autour des épaules de la jeune femme, bouleversée par la mort de Logan. Dick avait toujours deviné qu'elle ressentait quelque chose pour son patron et son attitude venait de le lui confirmer.
- C'est ta nouvelle conquête Dick, l'interpella Mac sur un ton un peu trop sec.
- Mac ! se retourna-t-il surpris et un gêné.
- Je vous laisse, murmura Chloé en s'éloignant pour rejoindre le personnel de la société qui s'était réuni devant l'église.
- Je lui ai fait peur ? interrogea du regard la jeune femme brune.
- Arrête Mac, je crois qu'elle avait le béguin pour Logan et elle est malheureuse, c'est tout.
- Pardon... Tu as raison, ma remarque était déplacée. Tu as vu Veronica ? ajouta-telle détournant ainsi la conversation d'un sujet sensible.
- Non toujours pas, mais je crois que son père vient d'arriver, lui répondit-il en lui indiquant une silhouette qui s'approchait d'eux.
- Bonjour Mr Mars, dirent-ils d'une même voix.
- Bonjour Mac, heureux de te voir, même en ces circonstances. Dick, ajouta-t-il plus froid, signifiant ainsi la brièveté de leurs rencontres et la connaissance toute relative qu'ils avaient l'un de l'autre.
- Mr Mars, retourna Dick sur le même ton.
- Wallace m'a envoyé un mail comme quoi il devrait essayer de rentrer d'ici deux semaines, reprit rapidement Mac face au silence qui s'était soudainement installé entre les deux hommes. Il est toujours en Afrique et ne peut pas quitter le camp aussi vite. Veronica est avec vous ?
- Non, quand je me suis présenté à la brigade, on m'a dit qu'elle était déjà partie. Il y a bien une heure de ça. Elle devrait déjà être là, s'inquiéta-t-il.
Ils avaient beau scruter les environs, aucune tête blonde ne faisait son apparition. Ils durent rentrer dans l'église sans elle, le service allait commencer.
Ce fut un moment pénible, émouvant.
Dick ne pouvait quitter des yeux le long cercueil de bois foncé présent devant lui. Comment un être aussi plein de vie, aussi irrespectueux des convenances que Logan pouvait en quelques secondes se résumer désormais à cette boîte froide et sinistre. Il se refusait à fixer la photo qui avait été installée sur un chevalet près du corps. Une très mauvaise idée, cette photo, très mauvaise.
La cérémonie passa sans qu'il ait conscience de ce qui l'entourait. Il sentait Mac qui gigotait sur la chaise à côté de lui dans l'espoir d'apercevoir Veronica.
Ils la trouvèrent à la sortie de l'église. Elle était pâle, le visage fermé.
Ils partirent tous les trois vers le cimetière. Arrivée devant le grand portail, elle refusa d'avancer, mais l'arrivée de son père lui permit de pénétrer dans l'enceinte.
Dick ne voulait pas la regarder. Ses diverses réactions à son égard l'avaient profondément blessé et il avait besoin de prendre du recul par rapport à elle.
Le prêtre prononça sa litanie de mots sans aucun sens pour lui. Plus rien ne pourrait le faire revenir et c'était tout ce qui comptait. Il se pliait aux convenances de la cérémonie, mais son esprit était déjà bien loin.
C'est le départ précipité de Veronica qui le fit revenir à la réalité. Elle s'éloignait en courant à travers les tombes et il vit, au regard de Mac, qu'il se devait de faire quelque chose.
Il partit la rattraper.
Puis sur le parvis, il l'entendit crier son nom. Comme une mère ayant perdu son enfant dans la foule, elle criait le nom de Logan, ses yeux cherchant autour d'elle une silhouette à laquelle se raccrocher.
Ce fut trop pour le jeune homme. Il l'attrapa violemment par le bras et la força à lui faire face.
- Qu'est-ce que tu es en train de faire là !
- Dick, je l'ai vu, il est vivant, il n'est pas mort, je l'ai vu !
Son visage était fermé et rouge de colère.
- Mais tu vas arrêter ton cirque Veronica ! Logan est mort, mort et enterré maintenant.
Il lui criait au visage. Les gens autour d'eux les regardaient et chuchotaient.
- Non, Dick, je t'assure, je viens de le voir !
- Veronica, je l'ai vu, je l'ai vu mort. Tu entends !
- Quoi ?
Elle avait seulement murmuré.
- Veronica, c'est moi qui suis allé à la morgue pour identifier le corps ! Alors s'il te plait ne viens pas me raconter de telles conneries !
Il la vit soudain se figer, réalisant la portée de ce qu'il venait de lui dire. Sans un mot, elle lui tourna le dos et s'éloigna dans la foule.
Mac arriva alors qu'il se passait les mains sur la tête, las et déboussolé par l'attitude la jeune femme.
- Dick, ça va ?
- Non Mac ça va pas, j'en peux plus, je viens d'enterrer mon meilleur ami, ma famille, j'ai dû aller regarder un corps à la morgue, j'ai dû leur dire que c'était bien lui, j'ai dû voir son visage tuméfié, j'ai dû signer tous ces fichus papiers, j'ai dû le laisser là-bas, j'ai dû le laisser tout seul ! Et elle, elle s'amène et elle me dit qu'elle vient de le voir ! Tu comprends ! Je ne veux plus avoir ces images devant les yeux en permanence. Je suis fatigué Mac, fatigué...
Elle le prit dans ses bras et, comme la veille dans l'appartement de Veronica, le berça doucement. Elle sentit ses larmes qui coulaient le long de sa joue, le tremblement de son corps contre le sien. Elle aurait tellement voulu l'aider.
Le père de Veronica les surprit ainsi. Ils se devaient de rester jusqu'à la fin de la cérémonie.
Lorsque tout fut terminé Mac, après avoir demandé à Dick une fois de plus si tout irait bien, se proposa d'accompagner Keith Mars au domicile de sa fille.
Dick partit donc seul pour un nouveau pèlerinage dans la vie de son ami. Quand Veronica et lui s'étaient séparés, Logan avait acheté un immense appartement luxueux mais dénué de toute intimité et personnalité. Comme il l'avait expliqué à Dick qui lui avait reproché l'anonymat des lieux, il voulait à tout moment pouvoir quitter son appartement sans qu'il n'ait rien à y regretter.
- S'attacher n'amène rien de bon, de la souffrance et des regrets, c'est tout, lui avait dit Logan froidement.
Alors que l'appartement de Veronica dégageait une ambiance chaleureuse et agréable, cet appartement ne révélait absolument rien de son propriétaire.
Dick errait dans les pièces, marchant au hasard, posant la main sur une table de marbre froid, dérangeant l'alignement trop parfait des objets de prix qui se succédaient sur les étagères. Il se sentait perdu. Ce lieu était sans vie.
Il pénétra enfin dans la chambre de Logan. Cette pièce était différente des autres. Les murs d'une couleur plus douce atténuaient la tristesse des autres pièces. Il s'approcha du lit et s'y installa, la tête entre les mains.
Que devait-il faire, que pouvait-il faire ?
Il savait que c'était à lui de ranger ses affaires, de débarrasser et de mettre en vente cet appartement. Il pouvait aussi se l'approprier, pourquoi pas après tout, Logan ne lui avait-il pas tout cédé ?
Il tendit la main et ouvrit le tiroir de la table de chevet. Son regard fut immédiatement attiré par l'enveloppe qui s'y trouvait, tache blanche parmi les magazines de couleurs criardes.
« Pour Veronica »
Il n'aurait peut-être pas dû la lire. Mais après tout, qui était là désormais pour lui dire ce qui était bien ou ce qui était mal ?
Une minute, une heure plus tard, il ne savait plus, il entendit que quelqu'un frappait la porte. Les yeux encore humides, il alla ouvrir.
- Dick ?
Sans un mot, il lui tendit la lettre. Mac s'installa sur le grand canapé blanc qui trônait au milieu de la pièce et entama sa lecture.
« Je suis désolé. Désolé d'être parti aussi vite ce soir-là. Mais c'était vital pour moi.
Je ne regrette pas notre séparation.
On n'est plus des enfants. On a beau être à peine sortis de l'adolescence, toi et moi, on sait déjà ce qu'est la vie. On sait pertinemment qu'elle n'est pas faite d'amour et d'eau fraîche, mais de violence, de haine, de jalousie et de rancœur. De tant de choses en fait.
Te rencontrer a sûrement été une des plus belles choses qui me soient arrivées. Que l'on se soit aimé en est une autre. Mais elle nous a finalement apporté tant de souffrances.
J'ai longtemps pensé que mes sentiments pour toi suffiraient à tout te pardonner, à oublier et recommencer.
Je ne sais plus quoi penser aujourd'hui.
Tu as longtemps douté de moi, puis un jour, enfin, tu as réussi à me faire confiance. J'ai cru que dès lors tout irait bien. Je me suis trompé.
C'est triste quand on y réfléchit, maintenant c'est moi qui n'ai plus confiance. Cette trahison, je ne pourrais pas te la pardonner, pas celle-ci.
Alors que tu m'as donné un bonheur tel que personne ne pourra sûrement jamais m'en donner de nouveau, tu es aussi celle qui a réussi à me détruire. Mon père n'y était jamais arrivé et ce n'est pas faute d'avoir essayé.
Toi, sans violence, par ton attitude et par tes mots, tu y as réussi.
J'ai cru que tu changerais, que tu comprendrais.
Alors non, je ne regrette pas. Je ne regrette rien, ni les mots que je t'ai dit, ni mon départ.
C'est paradoxal, mais je veux que te quitter me fasse revivre.
Pourtant j'ai mal. Tu me manques, ta peau me manque. Ton sourire, tes yeux, ton odeur.
Je te vois parfois traverser la pièce, j'espère encore que ce qui s'est passé n'ait été qu'un mauvais rêve.
Mais la réalité est bien là, dure, froide.
Je ne me sens pas coupable. Pas cette fois-ci.
Tu as toujours pris les décisions. Celle-ci aussi fut la tienne.
Je n'aimerai sûrement jamais quelqu'un comme je t'ai aimée, comme je t'aime. Mais je veux essayer.
Contrairement à ce que tu crois, je n'ai jamais apprécier de te faire souffrir.
On s'est dit des mots horribles ce soir-là, comme si depuis le lycée, les années n'étaient pas passées, comme si nous n'avions pas grandi.
Je sais bien que tu ne pensais pas tout ce que tu m'as dit, que la colère t'aveuglait. Mais je sais aussi que ces mots étaient la marque d'une cicatrice qui n'a jamais vraiment réussi à se fermer complètement.
Cet enfant, je pensais que c'était un signe qu'enfin tout serait plus simple entre nous. Que désormais tu saurais voir les vraies priorités dans ta vie, que tu comprendrais que lorsque tu rentres le soir, tu as des gens qui t'aiment, qui t'attendent, que lorsque ta vie touche à sa fin, ces mêmes personnes sont toujours là pour toi. Un travail ne pourra jamais te donner ça, il t'abandonnera et tu te retrouveras seule.
J'aurais pu comprendre ta peur d'être mère, j'aurais pu t'aider à la surmonter. Tu te rappelles, on disait toujours qu'à deux nous étions plus forts. Mais là tu as joué toute seule. Tu as joué la vie de notre enfant, sans moi.
J'aurais voulu être là pour toi. Mais ce que je veux n'a jamais été ta priorité.
Cet enfant est mort et en même temps ma capacité à te pardonner.
Je t'écris cette lettre et je ne sais même pas si j'aurai le courage de te l'envoyer.
Je ne sais même pas pourquoi je te l'écris. »
CHAPITRE 7
Elle se précipita dans leur chambre un immense sourire dessiné sur ses lèvres.
- J’ai quelque chose à t’annoncer, entama-t-elle.
- Mum, marmonna-t-il les yeux encore embués de sommeil.
- Allez réveille-toi !!
- Mais c’est pas possible Mars, je croyais que tu n’étais pas du matin !
- Je ne suis toujours pas du matin, mais en fait je viens de rentrer, j’étais sur une affaire. Mais dis donc, tu ne te rappelles même pas que tu t’es endormi tout seul ? Parce que tu t’es bien endormi tout seul, n’est-ce pas ?
- Je suis découvert... j’en ai mis une sous le lit, une autre dans le placard à chaussures et je crois que la dernière grelotte sur le balcon. Je devrais peut-être même faire les présentations parce que tu sais ce que c’est, en petite tenue…
- Dommage, dommage. Je te laisse donc réunir ton troupeau pendant que je vais me morfondre avec un pot de glace au chocolat et aux cookies. Enfin, c’est déjà ça, je n’ai plus à me priver, maintenant que je suis deux, j’ai droit aux portions doubles !
Sur ce, elle quitta la chambre en fermant la porte derrière elle. A peine dix secondes plus tard, le temps qu’il intègre ce qu’elle venait de lui dire, il rouvrit en grand la porte pour se trouver nez à nez avec sa petite blonde qui l’attendait de pied ferme.
- Je constate qu’il te reste quelques connexions neuronales après tes frasques sexuelles nocturnes, plaisanta-t-elle.
- Est-ce que j’ai bien compris ce que j’ai compris ? la coupa-t-il le plus sérieusement du monde.
- Quoi, au sujet de ton harem et le fait que je n’étais pas particulièrement pour ? le taquina-t-elle.
- Non, l’autre sujet… sourit-il. Ronnie, tu es enceinte ?
- Ah ça… Et bien à moins que l’hôpital ne se soit trompé dans mes analyses, il se pourrait fort bien que d’ici environ 7 mois tu sois papa, effectivement.
Tout doucement, il s’approcha d’elle, la prit dans ses bras et la ramena vers le lit.
- Il est déjà fait tu sais, on n’est plus obligé de passer par la case conception…
- Peut-être mais on ne sait jamais, histoire d’être sûr.
J : jeudi 16 septembre 2013 (Journal de Veronica Mars)
Aujourd’hui est le jour où tout est devenu clair.
Aujourd’hui est le jour où j’ai pris ma décision.
Toujours ces rêves. Toujours ce vide au creux du ventre au réveil. Toujours ce froid qui me tétanise quand la réalité me surprend.
Je me suis réveillée sur le canapé. Mes membres étaient engourdis par l’inconfort de la position dans laquelle je m’étais endormie. J’ai encore fait un rêve, mais cette fois-ci il était plus bref que les précédents. J’aurais préféré qu’il comble mes moments d’insomnie. Le médicament que m’a donné le médecin perd de son efficacité.
Je pris ma douche comme une automate. Au moment de quitter l’appartement, je trouvai le papier que m’avait laissé mon père la veille au soir. Je ne veux pas les voir. Je ne veux qu’une chose. Et je ne peux pas l’avoir.
Arrivée au bureau, un collègue m'annonça que Troy avait été retrouvé et qu’il avait été amené dans une salle d’interrogatoire. Désormais c’était à moi de jouer.
On ne l'avait pas prévenu de ma présence. Je l’observai à travers la vitre sans tain. Il était misérable, son visage avait une couleur cireuse, sans vie. Ses mains par contre ne cessaient de s’agiter, ses yeux allaient d’un coin à l’autre de la pièce, inquiets. Il sursautait au moindre bruit.
Triste devenir, c’était désormais un junkie comme tous ceux que je côtoyais à longueur de temps, un homme prêt à tout pour obtenir sa ligne de coke, un homme facile à manipuler.
Je rentrai enfin dans la salle, sûre de moi.
- Troy, tu te souviens de moi ?
- Veronica, dit-il surpris et quelque peu déstabilisé.
- Bien ! Je vois qu’il te reste quelques neurones, la drogue ne t’a pas encore tout grillé.
Il baissa la tête, n’osant affronter mon regard. Il avait honte de ce qu’il était devenu.
- Sais-tu pourquoi tu es là ?
- Non, mon contrôleur judiciaire m’a juste dit de me présenter, soit-disant pour aider la police. Alors je suis là.
Je ris. Il devina la moquerie derrière mon éclat de voix.
- Toi qui avais tout pour réussir tu es tombé bien bas Troy, que s’est-il donc passé ? Après tout non, je ne veux pas savoir, l’empêchai-je de parler quand je vis qu’il tentait un semblant de réponse. Tous les mêmes excuses…
Mon ton était sévère et froid. Le temps de la fac était bien loin et il devait comprendre que c’était moi qui avait le pouvoir ici et qui dirigeait cette conversation. Je rentrai donc dans le vif du sujet.
- Nous avons trouvé chez toi une certaine quantité de drogue, suffisante pour te faire retourner en prison. Tu es en période probatoire, et ce sera largement suffisant pour te faire replonger. Si tu acceptes de m’aider, je ferme les yeux.
Il releva les yeux pour me fixer avec effroi, comme si un monstre se tenait devant lui.
- Quoi, tu penses que parce que nous avons un bref passé en commun, je te dois respect et dévotion ? Réveille toi Troy, le monde dans lequel nous vivons est bien loin des contes de fées. On doit payer pour ses erreurs. Ou tout au moins, limiter la casse. Et c’est ce que je te propose, retourner dans ta petite vie minable, dès lors que tu m’auras donné ce que je veux. N’attends de moi aucune compassion. Je ne ressens même pas de la pitié quand je vois ce que tu es devenu, juste de l’indifférence. On reste responsable de nos actes et on doit en payer le prix. Tu as joué, tu as perdu. Tu dois désormais passer à la caisse.
- Que veux-tu, me murmura-t-il enfin, regardant à nouveau ses mains qui devaient trembler sur ses genoux, en demande d’une nouvelle dose.
- Je veux Shauna, dis-je simplement.
Le temps qu’il intègre enfin ce que je venais de lui dire, je m’assis à côté de lui sur la table, le dominant physiquement et mentalement.
- Je ne la vois plus, il y a longtemps qu’elle a grimpé l’échelle sociale alors que moi j’en dégringolais.
- Ecoute-moi bien, dis-je très calmement en lui relevant le menton pour plonger mon regard dans le sien. Je ne veux pas savoir comment, mais je veux Shauna, répétai-je sans me départir de ma froideur.
Il réalisa enfin que je n’aurais aucune clémence pour lui.
- Je te laisse jusqu’à demain. Si demain tu n’es pas là avec un nom ou quoique ce soit qui me permette de la retrouver, ce sera retour à la case prison !
Il me regardait toujours, ces yeux étaient ternes et sans vie, j’y lisais seulement de la peur. Que pouvait-il bien voir dans les miens ?
Je le lâchai enfin et sortit de la pièce sans me retourner.
- Veronica, je crois que vous avez bien mis la pression, c’est du beau travail.
Je devinai à sa voix que derrière le compliment se cachait autre chose, une inquiétude à peine voilée face à mon mutisme quasi constant au bureau, à mon visage marqué par la tristesse et la fatigue.
Je n’avais parlé à personne ici de la mort de Logan. A quoi bon ? Je n’avais même pas de coupable à chercher, ni quoi que ce soit sur qui j’aurais pu transférer ma colère, mon chagrin.
Que pouvais-je faire contre un semi-remorque ? L’envoyer à la casse ? Je n’en étais plus là pour assouvir mes vengeances.
Je passai la fin de ma matinée chez la psychologue. Monstrueuse perte de temps et d’argent.
- Je vous trouve fatiguée. Dormez-vous bien ?
Sa question me fit sourire.
- Comme un bébé, mes nuits sont les seuls moments où je suis sereine. Elles sont mon seul havre de paix.
- Et rêvez-vous ?
- Oui, un peu, hésitai-je à lui répondre.
- De quoi rêvez-vous ?
- Je rachète mes erreurs passées.
- C'est-à-dire ?
Je n’appréciais pas la tournure que prenait cette entrevue. Et pourtant je lui répondis. Etonnamment, cette femme que je ne connaissais pas et qui ne me connaissait pas, arrivait à entrer en contact avec moi. Brièvement. Mais je lui parlai.
- J’embellis mon passé. Je me fais le coup du « et si j’avais » ou plutôt « et si je n’avais pas fait ça ».
- Et vous avez beaucoup de choses à vous reprocher ?
Je ris, froidement, durement, sans joie.
- Une vie ne suffirait pas à me racheter du mal que j’ai pu faire.
- Depuis quand faites-vous ces rêves ?
- Depuis trois jours.
- Cela correspond avec la mort de votre collègue. J’ai également lu le rapport du médecin mentionnant que votre organisme pouvait dans les jours qui suivaient cette prise de drogue pendant votre intervention, vous rendre sujette à des réactions inhabituelles. Vous savez, je suppose que ces rêves ont de fortes chances d’en faire partie ?
- Je commence à faire le rapprochement.
Même si cette idée me trottait déjà dans l’esprit, sa remarque ne fit que confirmer les conclusions auxquelles j’étais parvenue. Il ne me restait plus qu’à savoir combien de temps cela durerait.
La vibration sur ma peau me fit sursauter. Je récupérai mon portable dans ma poche et regardai la provenance de l’appel. Les confidences avaient assez duré. Je profitai de cette communication pour abréger notre entretien. Je ne lui laissai pas le choix de toute façon.
J : jeudi 16 septembre 2013 (Journal de Veronica Mars) (suite)
(...)
Je savais qu'à un moment ou un autre, j'allais devoir lui parler. Autant le faire rapidement.
Je lui donnai rendez-vous dans une petite pizzeria qui jouxtait le commissariat.
Pour ne pas lui faire plus de peine, j'affichai un sourire de convenance.
Il ne fut pas dupe, je le sentis au ton de sa voix quand il me demanda comment j'allais.
- Ma chérie, je me fais du souci pour toi, je sais que la situation est difficile avec ce qui s'est également passé il y a trois jours avec ton collègue.
Je n'osai pas lui dire que c'était justement la mort de John qui me faisait tenir, que retrouver son assassin était la seule chose qui me faisait me lever le matin et m'asseoir à mon bureau. Sans lui, je ne rechercherais qu'une chose, dormir et ne plus jamais me réveiller.
- C'est encore plus dur pour sa femme et ses enfants Papa, m'entendis-je lui répondre pour donner le change. Et ce sont malheureusement les risques du métier.
- Arrête Veronica, ne joue pas à ça avec moi. Tu es ma fille et je te connais mieux que quiconque. Je sais que tu souffres et je n'aime pas ta façon d'y faire face. Ce n'est pas sain.
Oui, il fait partie des rares personnes à bien me connaître.
Il n'y a désormais plus que lui et Wallace à lire en moi comme dans un livre ouvert. Le troisième larron est parti faire la fête ailleurs.
- Papa, trouver son assassin me permettra d'aider la famille à faire son deuil. C'est important, pour eux et pour moi.
- Je sais très bien tout ça, mais ne me prends pas pour un idiot, tu sais très bien que je ne parle pas de la mort de ton collègue. Je te parle de Logan.
Voilà. Le nom était lâché. Trois jours déjà que Dick était venu m'annoncer sa mort et c'était seulement aujourd'hui que quelqu'un cherchait à savoir ce que je ressentais.
Je n'aurais eu que trois jours de répit.
- Je te connais honey. Je sais que te confier n'est pas une chose facile, mais je veux être là pour toi, pour t'aider. Je veux que tu saches que je serais toujours prêt à t'écouter. Il te suffit de parler.
Je ris tristement.
- Papa, tu veux que je te dise quoi ? Que je suis malheureuse ? Alors oui, je suis malheureuse. Mais cela fait déjà un an que nous étions séparés et...
Je m'étais bien promis de ne pas craquer en me décidant à partager ce repas avec mon père. Pourtant mes yeux me piquaient, mon cœur se serrait rien qu'à son évocation.
- Papa, je ne veux pas en parler. Tu comprends, c'est encore trop dur, lâchai-je laissant quelques secondes mes vrais sentiments s'échapper de la carapace que j'avais décidé de porter.
Il approcha sa chaise de moi. J'entends encore le grincement des pieds sur le carrelage du restaurant. Cela fonctionna comme un électrochoc. Ne pas faiblir, ne pas s'ouvrir, pas encore... Mais mentir, jouer la comédie, tenir le choc.
Le repas se passa dans une atmosphère étrange, entre compréhension et distance. Nous nous séparâmes après une brève étreinte, chargée d'une émotion contenue.
Lorsque je remontai à mon bureau, une bruyante effervescence me sauta au visage. Un de mes collègues se planta devant moi et me parla si vite que j'avais du mal à discerner les mots qu'il prononçait.
J'en retins l'essentiel. Ils avaient retrouvé la trace de Stonator.
Ils étaient déjà en train de se préparer pour aller le surprendre dans sa planque.
Dès que j'ouvris mon tiroir pour prendre mon arme, mon supérieur posa doucement sa main sur mon épaule.
- Non, Veronica. Pas vous. Vous restez là.
- Quoi ? Mais je dois y aller. Cette enquête c'est aussi la mienne. Ça fait plusieurs mois que je suis dessus, vous ne pouvez pas me faire ça !
Je criais dans la pièce. Les autres avaient stoppé leurs gestes et dirigeaient tous leurs regards vers nous. Ils n'osaient dire un mot. Je ne sentais pas leur soutien.
Je me sentais affreusement seule.
- Veronica, ça n'a rien à voir avec vos compétences, mais je ne vous trouve pas dans votre état normal depuis que John est mort et je ne veux pas que vous mettiez en péril cette intervention.
Je sentis qu'il ne changerait pas d'avis. Alors je décidai d'agir autrement.
- Ok pour ne pas intervenir, mais je veux être là. Je veux voir son visage quand vous l'arrêterez.
Je me surpris à retrouver ce visage d'autrefois que j'utilisais pour amadouer mon père et tous ceux dont je désirais obtenir quelque chose. Mes lèvres s'avancèrent, mes paupières se baissèrent alors que je levai mon regard vers lui.
- Vous voyez, je n'ai pas tant changé que ça. La jeune recrue que vous avez engagée il y a maintenant trois ans et dont les techniques de séduction vous amusaient tant est toujours là, et je suis toujours un de vos meilleurs agents. Laissez-moi au moins vous accompagner.
Il me sourit. Je sus que j'avais gagné.
- Bien, mais vous rester dans le véhicule tant que tout n'est pas terminé, c'est compris ?
- Très bien compris.
J'emportai malgré tout mon arme et leur emboîtai le pas.
Les voitures roulaient vite dans les rues encombrées de la ville. Les sirènes hurlantes vrillaient les tympans. J'étais coincée entre deux de mes collègues dont les visages fermés traduisaient parfaitement l'animosité qu'ils ressentaient à mon égard. Attitude réciproque.
Depuis la mort de John, mon manque de compassion et d'expression d'une douleur que je ressentais pourtant fortement au fond du ventre les avait progressivement montés un à un contre moi. Ils auraient voulu que je craque, que je baisse les bras.
Je n'avais jamais réussi à me faire des amis dans ce service, seule l'arrivée de John et David avait égayé mes journées de travail. Leur façon de voir la vie, le fait aussi qu'ils ne m'aient pas connue avant ma séparation d'avec Logan, ils me voyaient intransigeante dans mon job sans imaginer que je n'avais pas toujours été aussi distante et froide.
Ils s'étaient habitués à moi.
Puis les gyrophares arrêtèrent de tourner, les sirènes de crier. Les voitures ralentirent et se divisèrent dans les rues avoisinantes. Le cliquetis des fusils qu'on arme, la main qu'on passe une dernière fois sur le gilet pour se rassurer et se dire qu'il nous protègera, aucun autre bruit.
Tout ça avait un goût de déjà-vu, amer et sanglant.
Après un dernier regard vers moi pour m'intimer une dernière fois de ne pas bouger du véhicule, ils sortirent et claquèrent les portes me laissant à mon ressentiment et à mes frustrations.
Je les vis s'engouffrer, silhouettes noires et furtives, dans la cage d'escalier d'un bâtiment des quartiers laissés à l'abandon dans le nord de la ville. Un second groupe investit l'immeuble d'a côté. De part et d'autre, ils seraient pris au piège, cette fois-ci aucune possibilité de repli, la traque finirait ici, sous un soleil de plomb, dans une ville où la drogue et les paillettes se côtoyaient et se mélangeaient au gré des envies et de la fortune de ses habitants.
Soudain, j'entendis des coups de feu, des cavalcades, des cris. Je sortis de la voiture et, mon arme à la main, je m'apprêtai à m'engager dans les escaliers quand une poigne de fer me repoussa en arrière.
- Tu ne crois pas que tu en as déjà assez fait ? Il a dit que tu ne devais pas bouger de là, alors tu restes là !
De la haine. Ce que je lisais dans ses yeux aurait très bien pu s'y apparenter. Dès que j'étais arrivée dans ce service où je m'étais fait muter, il y a un peu plus d'un an, il m'avait tout de suite pris en grippe. Une femme, de surcroît petite et frêle, comme moi n'avait rien à faire là, voilà à quoi se résumait sa pensée. La suite des événements n'avait fait que le conforter dans ce sentiment.
Puis ils sortirent enfin, poussant devant eux des hommes qui traînaient les pieds, têtes baissées, les mains derrière le dos. Moi je n'attendais de voir qu'une personne. Non en fait deux. Mais toujours rien. Seuls des hommes de main, hommes d'armes et de mort.
Je m'adossai à la voiture, lasse. Stonator nous avait encore échappé, se faufilant entre les mailles d'un filet que nous lui tendions avec peine.
- Regarde, Jim, regarde ! Ils l'ont eu ! Ce salop, ils l'ont eu !
Je relevai la tête et croisai son regard. Même si lui aussi avait les mains maintenues derrière son dos, même si deux policiers se tenaient à ses côtés et lui disaient ses droits, il avançait fièrement, le menton levé vers le ciel, dominant de sa haute taille les hommes qui l'avaient arrêté.
D'un signe de tête discret, il accrocha mon regard et je vis ses lèvres esquisser un petit sourire moqueur. Je ne me rappelle pas ce que j'ai ressenti, je sais juste que je ne le quittai pas du regard tant que la voiture n'eut disparu de la rue pour l'emmener à la brigade.
Dans le véhicule qui nous y ramenait, je compris pourquoi cette tension et cette inquiétude sur le visage de mes collègues. Ils avaient bien réussi à les arrêter, mais aucune marchandise n'avait été trouvée, rien de quoi les inculper. Shauna, quant à elle, restait introuvable.
Il arpentait la pièce, tournant autour de Stonator comme prêt à fondre sur une proie. Mais ce dernier, serein ne se départissait pas de ce rictus sarcastique qu'il m'avait adressé. Tandis que l'agent chargé de le faire avouer s'arrêtait enfin devant lui pour le fixer, Stonator se décida à parler.
- J'espère que vous avez bien pris en compte ma requête concernant mon avocat, questionna-t-il les officiers qu'il savait cachés derrière cette grande vitre à l'abri de son regard. Vous n'avez rien contre moi, je le sais, vous le savez, alors quoi ? Rien d'autre à faire par une si belle journée ?
Il s'interrompit quelques instants puis reprit doucement avec ce sourire désinvolte sur les lèvres.
- Mais que croyez-vous, vous m'arrêtez moi, mais depuis que je suis enfermé ici, déjà dix au moins ont pris ma place. Vous n'avez pas l'impression que vouloir assécher l'océan est un travail douloureux, fatiguant et surtout vain ?
Après tout il avait raison. Ma haine et mon chagrin l'avaient utilisé comme justification d'une quête sans fin. Demain un autre visage, mais les mêmes morts dans les rues, les mêmes gamins servant de messagers, les mêmes familles pleurant la perte d'un enfant qui n'avait pas su dire non au vendeur de rêves.
Je me sentais comme le lapin d'Alice aux pays des merveilles, toujours en retard, jamais dans le bon wagon, en quête de l'inaccessible.
Je les laissai là, collés à cette vitre, à écouter le monologue d'un homme qui avait depuis longtemps compris que les hommes ne sont que des jouets et qu'il suffit d'appuyer sur le bon bouton pour en faire ce que l'on veut.
Je récupérai ma veste abandonnée sur la chaise de mon bureau et quittai les lieux. Demain, tous seraient encore là, et Stonator, qui sait, déjà loin grâce à un avocat grassement payé dont l'intervention n'aurait rien eu de divin mais de tristement réaliste.
Et je suis rentrée chez moi. J'aperçus Mac qui s'éloignait lorsque je pénétrai dans la rue. Pour aujourd'hui, la visite de mon père avait été déjà suffisamment éprouvante.
Et ce soir ce serait l'ultime expérience. La teneur de mes rêves de cette nuit scellerait mes plans pour la journée de demain.
Le tube de médicaments sur ma commode était vide.
Je me suis changée et j'ai écrit ce journal, je viens de terminer de raconter cette journée.
Je vais le refermer et, enfin, aller m'allonger.
Je redoute en fait cette nuit.
CHAPITRE 8
Jeudi 16 septembre 2013
Le matin les surprit nus et enlacés sur le lit dans l'appartement de Logan. Un repos salvateur après la nuit enfiévrée qu'ils venaient de passer. Le désarroi de Dick suite à la lecture de la lettre de Logan, le rapprochement de ces deux êtres unis dans un même chagrin, tout cela avait suffi à ce que les bras de l'autre, de réconfort deviennent chaleur et désir.
Inconsciemment leurs lèvres s'étaient rapprochées et ne s'étaient plus quittées. Cette nuit avait été le seul moyen qu'ils avaient trouvé pour oublier les derniers jours, pour ne penser qu'à eux et au manque qu'ils avaient l'un de l'autre.
Ce fut Mac qui ouvrit les yeux la première. Le bras qui la tenait fermement à la taille n'était pas celui de Connor. Les cheveux blonds n'appartenaient pas à l'homme qui partageait sa vie depuis maintenant quatre ans.
Le furtif mouvement qu'elle fit pour s'éloigner du lit suffit à réveiller Dick. Il ouvrit les yeux aussitôt éblouis par les rayons du soleil qui inondaient la pièce.
Depuis qu'il était arrivé à Los Angeles, c'était la première nuit qu'il passait sans cauchemars, mais son visage s'assombrit soudain quand il rencontra le regard de Mac et que lui revinrent les souvenirs de la veille... Tous les souvenirs.
Ils étaient gênés.
Elle récupéra rapidement ses vêtements qui traînaient sur le sol et sortit de la chambre.
Dick se passa une main lasse dans les cheveux, rabattant inconsciemment sa mèche sur son front.
Un tic d'ado attardé lui disait toujours Logan. Par esprit de contradiction, il s'ébouriffa et se laissa retomber sur le lit en soupirant.
Quand il entendit le bruit de vaisselle dans la cuisine, il se décida à se lever et à l'affronter. Torse nu, ayant seulement revêtu le jean qu'il portait la veille, il s'approcha de la cuisine et s'adossa au bar laqué qui la séparait du salon.
- Alors, poupée, tu n'as pas pu résister au grand Dick ? essaya-t-il de plaisanter, ne sachant comment faire pour alléger l'atmosphère.
L'oeil noir qu'elle lui lança lui ôta toute envie de continuer sur cette voie.
- Je te préviens, tu me sors encore une phrase comme ça et... commença-t-elle la voix vibrante d'une colère contenue.
Mais le regard désemparé de Dick l'empêcha de continuer.
- Merde Mac, qu'est-ce qu'on a fait, murmura-t-il.
- Tu veux que je te fasse un dessin, t'as pas appris à l'école ?
- Ca, ça devrait être ma réplique Mac... Je suis désolé, je ne voulais pas...
Il ne savait pas quoi lui dire. Il n'était pas désolé, ce n'était pas vrai. Il en mourrait d'envie depuis qu'il l'avait revue.
- Bon, on fait quoi maintenant, lui demanda-t-il enfin.
- Toi je ne sais pas, mais moi je dois rentrer et trouver une raison valable pour expliquer que je sois encore ici.
- Oh, oui, bien sûr, tu dois rentrer, ta vie, ton homme, ta vie, répéta-t-il en reculant vers la chambre. Je vais prendre une douche moi.
- Dick ! l'interpella-t-elle lorsqu'il arriva à la porte.
Il se retourna sans rien dire, le visage impassible, ayant revêtu son masque de désinvolture.
- Dick, je ne regrette rien, furent les seuls mots qu'elle prononça avant qu'il ne disparaisse dans la chambre.
Il pensait qu'elle se serait envolée quand il reviendrait dans le salon une demi-heure après. Mais elle était toujours là, assise sur le canapé blanc, les genoux repliés sous elle et tenant la fameuse lettre dans ses mains.
- Je croyais que tu devais rentrer ?
- Je l'ai appelé et je lui ai expliqué que j'avais encore des choses à faire.
- Quoi tu veux déjà remettre ça ?
- Dick, s'il te plait, je veux bien que tu restes toi-même, mais essaie de choisir plus judicieusement tes interventions dickiennes !
- Hey, tu crées de nouveaux mots ? s'amusa-t-il.
- Non, sache-le, avec Veronica c'est comme ça qu'on appelait tes phrases cultes à l'époque.
- J'ai toujours su que j'aurais dû déposer un brevet, je suis une richesse inexploitée !
- Inexploitée ?... Ça c'est sûr. Pour la richesse, je demande à voir ! sourit-elle enfin.
- Ne mets pas en doute le pouvoir dickien pour reprendre ton expression. Bon qu'est-ce que tu fais encore là alors ?
- Je t'ai dit hier que j'avais quelque chose à te montrer. Or, je suis partie avec le père de Veronica et quand je suis arrivée ici...
- Oui, tu as manqué de temps... Ou tu as revu tes priorités. En même temps, je comprends...
- Dick... Stop ! lui intima-t-elle.
- Bon allez Columbo, qu'est-ce que tu avais à me dire ?
- C'est par rapport à la grossesse de Veronica. Je relisais la lettre pour essayer de comprendre.
- Justement ! l'interrompit-il. Est-ce qu'on doit la donner à Veronica cette lettre ?
- Logan l'a écrite il y a presque un an, peu de temps après leur rupture, vu la date en haut de la feuille. Il n'a jamais réussi à lui envoyer. J'imagine qu'il ne voudrait pas qu'elle la reçoive maintenant non plus, supposa Mac hésitante.
- Pourtant, il ne l'avait pas jetée. Il la gardait dans sa table de chevet et vu comment le papier et l'enveloppe sont froissés, il a dû la relire un bon nombre de fois.
- Oui, mais je te le répète, il ne l'a jamais envoyée. Je pense en plus que ce n'est pas le moment. Plus tard peut-être...
- Ouais, tu as raison. Bon et alors, quel est le rapport avec cette lettre ?
- Quand je t'ai quitté avant-hier soir, ça m'intriguait cette photo qu'on avait trouvée, alors j'ai fait quelques recherches.
- Quelques recherches ? Tu veux dire que tu as joué les fouineuses toi aussi ?
- Le temps de la fac où j'aidais Veronica n'est pas si loin que ça après tout. Bref, je suis entrée dans son dossier médical et j'ai découvert qu'elle a bien été enceinte, il y a environ un an.
- Qu'est-ce qui s'est passé ?
- Elle l'a perdu. Elle en était à deux mois et demi et, d'après ce que j'ai compris, elle a fait une fausse-couche.
Dick se passa une main sur le front. Trop peu d'éléments et pourtant tant de questions.
- Mais pourquoi dans la lettre, Logan l'accuse-t-il d'avoir tué leur enfant ?
- Ça, je ne sais pas.
- Ce n'est pas écrit dans son dossier médical ?
- Il y a juste écrit fausse-couche, rien de plus. C'est étrange...
- Quoi ?
- Non, je ne sais pas... Je me demande s'il faut en parler à son père, s'il est au courant.
- Tu crois qu'elle aurait pu lui cacher ? Quoique... Tu as raison, elle n'est pas particulièrement reconnue pour ses confidences intempestives, j'en ai su quelque chose pendant ces deux jours. Mais s'il n'est pas au courant, je ne suis pas sûr que ce soit à nous de lui dire.
- Oui, toujours beaucoup trop de secrets autour de Veronica Mars, beaucoup trop...
Tous les deux gardaient le silence, se cherchant des yeux furtivement, n'osant se fixer plus longuement, ne voulant pas que ce moment privilégié prenne fin et les ramène vers une réalité où chacun allait devoir partir de son côté, abandonnant cette nuit à l'oubli. Le temps s'étirait, le soleil inondait la pièce, s'accrochant aux objets précieux, créant des reflets dansants le long des murs du salon.
Doucement il ramena derrière son oreille une mèche qui s'était libérée et s'accrochait à sa joue. Elle la laissa s'attarder quelques instants contre la main qu'il n'avait pas retirée.
A ce moment précis, ils se regardèrent, sans tabou, sans peur, sans gène. Une seconde qui dura le temps d'une éternité. Puis il se releva du canapé et se dirigea vers la chambre.
- Je dois aller au bureau, je dois apprendre maintenant ce que c'est qu'être un adulte, et je vais prendre ma première leçon, énonça-t-il sans se retourner.
- Je vais rentrer, dit-elle sans prendre la peine de lui répondre. J'essaierai d'aller la voir ce soir.
Ils se comprenaient, ils savaient tous les deux, leur vie était déjà bien trop compliquée.
Il la laissa partir. Il préférait ne pas la voir passer la porte. Trop de gens en si peu de temps l'avaient quitté. Il ne voulait pas assister à son départ même s'il était d'une autre nature mais tout aussi douloureux. Son attachement pour Mac restait un mystère pour lui. Comment une fille qui n'avait rien des bimbos qu'il draguait à longueur de temps pouvait-elle lui faire autant d'effet ? Penser à ce genre de chose ne faisait pas particulièrement partie de ses habitudes, mais la question restait d'actualité chaque fois qu'il la revoyait.
Quoique deux années fussent passées depuis la dernière fois, il en était toujours au même point.
Déjà à l'époque, elle vivait avec ce Connor. Déjà ils avaient flirté mais sans jamais être allés aussi loin que cette nuit. Sauf peut-être ce fameux jour sur la plage où tous les quatre s'étaient retrouvés. Qui sait, s'il n'avait pas fui à la fin de la journée avec une grande rousse pulpeuse, s'il avait eu le courage de faire face à ce qu'il ressentait, qui sait...
Et puis, une chose après l'autre. Dick n'était peut-être pas l'écervelé que tous le monde pensait mais il refusait de se compliquer la vie quand il pouvait faire autrement.
- Allez ! Demain, j'aurais toujours le temps d'y penser ! Aujourd'hui, je passe mon permis chef d'entreprise !
(...)
Une heure plus tard, il pénétrait pour la seconde fois en deux jours dans la société.
- Si je continue comme ça, le vigile va enfin me reconnaître quand je rentrerai ici, s'amusa-t-il, remarquant que systématiquement, le personnel chargé de la sécurité de l'immeuble lui demandait son identité avant de le laisser prendre l'ascenseur.
Il arriva enfin à l'étage où étaient installés les bureaux. Chloé était devant son ordinateur, tapant furieusement sur son clavier. Lorsqu'il passa la porte, elle releva la tête et lui fit un léger sourire.
- Bonjour Monsieur Casablancas. Vous êtes prêts pour découvrir tous les secrets de O.P.J Cie ?
A chaque fois qu'il entendait le nom de la société, il ne pouvait s'empêcher de sourire. Logan, lui avait laissé chercher la dénomination et il avait trouvé très drôle de faire allusion au passé tumultueux de ce dernier et au fameux surnom que lui avait donné Veronica. Le plus drôle était que bien sûr, systématiquement, les nouveaux clients demandaient ce que voulaient dire ces initiales et le même silence répondait à leur interrogation. Dick savait que finalement Logan avait trouvé une parade en disant qu'ils s'étaient trompés à l'enregistrement et que les choses étaient restées telles quelles.
Ils s'installèrent tous les deux dans le bureau de Dick et la jeune femme commença à lui exposer les derniers dossiers importants en cours.
Il ne voulait pas le montrer, mais il crevait de trouille. Signer des papiers, ça il avait toujours bien géré, comme signer les chèques. Pas de responsabilités, personne dont le devenir dépendait de lui, pas de décisions à prendre.
- Monsieur Casablancas, Monsieur ! Ça va ? l'interrogea Chloé en tournant vers lui un visage où se lisait une certaine inquiétude.
- Je... Oui, ça va. Pas de problème. Pourquoi un problème, marmonna-t-il pour lui-même.
Puis il releva brusquement la tête.
- Il est presque 13 heures, je vous invite à déjeuner, ça vous va ? On continuera de parler de la boîte dans un endroit moins solennel, ajouta-t-il en désignant du menton les murs sombres de son bureau.
- Bien Monsieur, comme vous voulez, acquiesça-t-elle, n'osant le contredire.
Il récupéra sa veste et la laissa passer devant lui. Elle était toujours aussi appétissante se fit-il la remarque, détaillant les courbes de ses hanches soulignées simplement par une jupe fine qui découvrait à intervalles réguliers ses jambes bronzées.
Ils s'arrêtèrent dans un restaurant gastronomique réputé, Dick ayant décidé d'endosser son rôle de PDG très au sérieux. Pour combien de temps, voilà une autre question qui trottait dans sa tête mais à laquelle il ne voulait pas répondre pour le moment.
Pendant le repas, il se décida enfin à aborder le sujet qui l'intéressait le plus.
- Chloé, est-ce que vous pouvez me parler de Logan ?
- Pardon ? Qu'est-ce que vous voulez savoir ? C'est vous son ami.
Cette phrase, au lieu de le rassurer, lui fit du mal. Effectivement, il était censé être son ami, mais alors pourquoi tant de secrets, de non-dits ? Pourquoi n'était-il pas au courant du bébé ? Pourquoi avait-il fait rédiger son testament par un cabinet privé ? Pourquoi soudain Logan devenait-il un inconnu pour lui ?
- J'aurais voulu savoir comment il était cette dernière année, depuis sa séparation ? Vous êtes au courant, questionna-t-il quand même.
- Oui, bien sûr. On a tous vu le changement. Il est devenu triste et sombre. Il passait beaucoup plus de temps au bureau. Mais il est toujours resté très réservé sur sa vie privée. Moi je dirais que ce qui nous a étonné c'est plutôt lorsqu'il y a trois mois, il a commencé à s'absenter dans la journée sans qu'il ait pour autant de rendez-vous de prévus, et puis cette femme qui est venue le voir plusieurs fois au bureau. Ils s'y enfermaient et nous avions ordre de ne pas les déranger. J'avoue que ça a beaucoup jasé à cette époque.
Dick restait sans voix. Une autre femme ? Logan voyait quelqu'un d'autre ?
- Elle était comment cette femme ?
- Jolie, grande, brune, se limita-t-elle à répondre avec une pointe de jalousie dans la voix.
- Pas vraiment le style Echolls ça ! s'exclama-t-il. Ça change du format habituel. Après tout c'est peut-être ce qu'il voulait... Mais vous êtes sûre que ce n'était pas une cliente ? Au fait je peux dire tu ? Je veux bien endosser le costume mais le vouvoiement c'est un peu trop pour moi !
- Oui, bien sûr, le rassura-t-elle.
Après tout, ce nouveau patron n'était pas mal non plus.
- J'aurais remarqué son nom dans les dossiers, reprit-elle pour répondre à la première question de Dick, surtout qu'à cette époque, il m'a justement beaucoup délégué de responsabilités.
- Et tu te souviens de son nom ?
- Oh oui ! Lynn Beaver ! J'avais trouvé ça étrange.
Dick éclata de rire, tristement. Chloé, ne comprenant pas la raison de cette attitude, attendait qu'il s'explique.
Logan en dépit de tout avait gardé le sens de l'humour. Personne n'aurait pu s'appeler ainsi sauf si le sieur Echolls ne l'avait baptisé comme tel.
- OK ! Je pense effectivement que Logan ne voulait pas que l'on connaisse l'identité de cette femme. Ca ne peut être qu'un nom d'emprunt, Lynn était le prénom de sa mère et Beaver un surnom que j'aurais préféré oublier, ajouta-t-il amèrement, conservant toujours des pensées très contradictoires au sujet de son frère.
- Oh ! laissa échapper la jolie assistante, comprenant enfin.
- Et tu es sûre que l'on ne peut pas rattacher cette femme à un quelconque dossier de la boîte ? Et puis soyons clair, enchaîna-t-il suite à la confirmation silencieuse de Chloé, vous entendiez des bruits ou quoi que ce soit de suspect quand ils s'enfermaient dans le bureau tous les deux ?
La jeune femme rougit violemment.
- Et bien, nous ne voulions pas être indiscrets, mais on a essayé d'en savoir plus et j'avoue que si c'est le cas, ils étaient plutôt silencieux...
- Alors j'ai des doutes, commença Dick pour lui tout seul, se remémorant la période où ils avaient vécu ensemble et où les prouesses de Logan ne passaient pas inaperçues envers la gent féminine. Est-ce qu'il y a un moyen d'avoir plus de renseignements sur elle ?
- Je ne sais pas. Je regarderai si je trouve quelque chose d'étrange quand je rentrerai tout à l'heure.
Le repas se termina tranquillement, Dick en apprenant un peu plus sur Logan et son travail à O.P.J.Cie et donc sur ce qui l'attendait. Progressivement, son angoisse s'apaisait, il découvrait que Chloé était très au fait du fonctionnement de la société et qu'il aurait désormais un bras droit sur qui il pourrait compter.
L'après-midi se passa studieusement, la tête plongée dans une paperasse qui de hiéroglyphes intraduisibles devenait chiffres et termes compréhensibles ou tout au moins abordables, pendant que le reste du personnel quittait un à un les bureaux.
Alors que la jeune secrétaire s'affairait bruyamment dans le bureau de Logan à la recherche d'un dossier précis qui pourrait lui permettre de clore l'affaire qu'elle expliquait à Dick, celui-ci fit une proposition à Chloé qui la laissa muette pendant quelques secondes.
- Chloé, j'aimerais que tu m'accompagnes chez Logan pour voir s'il y a des dossiers qui doivent être traités rapidement et que nous devrions ramener. Si ça se trouve, celui que tu cherches est là-bas. Il ramenait du boulot chez lui, non ? Quoique je n'aie pas remarqué beaucoup de paperasse dans son appartement aseptisé, marmonna-t-il, même un moine y aurait mis plus de vie.
C'est ainsi qu'une demi-heure plus tard Dick revenait dans ce grand appartement luxueux, mais vide.
- C'est ici qu'il vivait ?
Chloé semblait surprise.
- Ça t'étonne ?
- Et bien, je ne le connaissais pas dans l'intimité, mais il me semblait moins... Enfin plus... On se croirait dans une chambre d'hôtel, finit-elle par lui dire, continuant son inspection du grand salon.
- Je pense que c'était le but. Impersonnel. Rassurant.
- Moi un appartement comme ça je ne trouve pas ça rassurant, plutôt terrifiant. Il n'y a aucune photo, rien pour se souvenir.
- Chloé, tu regardes la télé de temps en temps ? lui lança-t-il narquois.
Elle le regarda sans comprendre tout en acquiescant.
- De quoi tu veux qu'il se souvienne ? De son père assassin ? De sa mère alcoolique et noyée ? Les souvenirs de Logan, pas besoin de les accrocher aux murs, il lui suffit de regarder la chaîne people qui, même après plusieurs années, se délecte encore à passer en boucle la magnifique vie d'Aaron Echolls et de sa petite famille. Alors tu sais, les photos souvenirs très peu pour lui !
- Oui, mais ses amis ? Veronica ?
Dick resta silencieux repensant à la photo trouvée chez Veronica.
- Il n'a jamais su prendre mon bon profil en photo et de toute façon il n'est pas photogénique, dit-il pour clôturer la conversation. Merde, il n'était pas... ajouta-t-il réalisant qu'il venait de parler de Logan au présent. Bon Chloé on s'occupe de ce pour quoi on était venu ? détourna-t-il la conversation.
La jeune femme commença à errer dans le grand appartement, laissant sa main traîner dans les rideaux lourds et sombres qui contrastaient étrangement avec le mobilier clair du salon.
- Il me manque, murmura-t-elle continuant sa lente inspection des lieux.
Tandis que Dick était déjà dans le bureau de Logan en train de sortir tous les dossiers qu'il trouvait, Chloé s'était arrêtée devant une petite boîte à musique sur la grande bibliothèque qui habillait tout un pan de la pièce. Elle l'ouvrit curieuse de découvrir les sons qui en sortiraient. Mais contrairement à ce qu'elle attendait, aucune musique. Même pas de petite danseuse ou autre personnage pour effectuer quelques tours de piste. En revanche, au fond de la boîte, ce qu'elle cherchait depuis qu'elle avait pénétré dans ces lieux, l'âme de son propriétaire.
- Chloé, ces dossiers, tu sais ce que c'est ? entendit-elle parvenir de la pièce à côté.
- Lesquels ? demanda-t-elle en passant la tête par l'ouverture de la porte.
Vraiment jolie, pensa Dick, vraiment très jolie. Hum ! Le Dick reprendrait-il du service ?
Lorsqu'elle eut jeté un rapide coup d'œil sur la teneur des chemises de couleur, elle tourna vers lui un visage où se mêlaient l'étonnement et l'incompréhension.
- Ce sont des investisseurs qui nous avaient contactés, il y a environ 6 mois et dont les demandes avaient été rejetées. Logan, enfin Mr Echolls, m'avait fait clore le dossier en m'expliquant qu'ils ne correspondaient pas à ce qu'il recherchait.
- Et pourquoi ça t'étonne qu'il ait encore le dossier ?
- Ce n'est pas la présence du dossier qui m'étonne, c'est surtout que celui-ci est bien plus avancé qu'il ne devrait l'être si on avait décidé d'abandonner toute collaboration.
C'est ainsi qu'ils se retrouvèrent tous les deux assis devant ce bureau partageant un espace relativement réduit et cherchant une explication logique au fait que Logan ait voulu conserver le dossier de ces investisseurs et ce, discrètement.
Dick laissait Chloé faire la plus grande partie du travail, elle était pour l'instant plus rapide et plus compétente que lui. Pendant qu'il la regardait s'affairer parmi les liasses de feuilles qui constituaient ce dossier et recouvraient désormais tout le bureau, il jouait négligemment avec son crayon, imaginant déjà les diverses possibilités qui s'offraient à lui pour la soirée. Il avait une idée en tête qui pourrait sûrement lui changer les idées et lui faire oublier, tout au moins le temps d'une nuit, une certaine brunette qu'il n'arrivait pas à chasser de ses pensées. Il esquissa un sourire, déjà conquis par le futur qui s'annonçait, et laissa s'échapper son crayon qui glissa sur le bureau pour aller se coincer entre celui-ci et le petit meuble où Logan avait installé son ordinateur.
Cherchant à le récupérer, il dut décaler légèrement la table.
- Chloé, redonne-moi le nom cette société, lui demanda-t-il en se relevant un disque à la main.
- SOLO.ONE, pourquoi ?
- Je crois que les explications seront plus claires dès qu'on aura fait une partie de jeu vidéo, répondit-il en agitant devant ses yeux le fameux C.D. où les initiales s'étalaient en grand.
Mais le disque resta muet pour eux. Il était protégé par plusieurs mots de passe et ni Dick, ni Chloé n'étaient suffisamment qualifiés pour passer outre.
Au bout de quelques secondes, Dick se redressa sur sa chaise et se tapa le front.
- Le Dick a une idée ! s'exclama-t-il, surprenant par la même occasion la jeune femme qui ne connaissait pas encore cette facette schizophrénique de son nouveau patron. Je reviens, je passe un coup de fil.
Elle resta seule dans le bureau et en profita pour ouvrir de nouveau la boîte à musique qu'elle avait amenée jusqu'ici, et sortit cette fois-ci les photos qui s'y trouvaient. Dick la retrouva ainsi, les yeux perdus sur les images d'un passé révolu et disparu à jamais.
- Où tu les as trouvées ? la questionna-t-il en se réinstallant près d'elle pour mieux les regarder.
- Dans cette boîte sur l'étagère, murmura-t-elle réalisant l'intimité qu'elle violait innocemment. Je ne devrais pas peut-être... commença-t-elle.
- Je me rappelle de cette journée, soupira Dick ne l'écoutant déjà plus, parti dans des souvenirs qui n'appartenaient qu'à lui.
Ce jour-là était un des premiers où Veronica lui était apparue différemment. Plus une petite peste blonde, enfin plus seulement. Logan avait décidé de lui apprendre le surf et Dick les avait rejoints un peu plus tard dans l'après-midi.
Le spectacle l'avait fait rire aux éclats. Son meilleur ami, lui si conquérant habituellement avec une planche, restait en arrière histoire d'éviter les foudres de sa belle qui, en plus d'afficher la mine la plus renfrognée qui soit, se tenait agressivement près de la planche que Logan lui avait donnée et la rouait de coups de poing vengeurs.
- V, dit-il en s'approchant, laisse cette pauvre bête tranquille, prends-toi en à ton professeur, c'est lui qui n'a pas su te faire « sentir la vague », lui susurra-t-il à l'oreille en passant sa main devant le nez de Veronica en ondulant.
- T'inquiètes pas Dick, la planche n'est que la seconde à souffrir, j'ai l'épaule couverte de bleus à force d'avoir reçus des coups. Petite mais costaude, la Mars en colère !
- Je ne suis pas...
- Petite ! On sait, dirent en cœur les deux surfeurs.
La soirée s'était terminée dans l'appartement de Veronica et Logan, tous les trois affalés sur les chaises longues qu'ils avaient installées sur le balcon, histoire de prolonger leur journée de détente. C'est à ce moment-là que Dick s'était saisi de l'appareil photo de Veronica et les avait pris tous les deux, riants et heureux.
Il les enviait. Même si leur relation était pire que les montagnes russes, ils n'étaient pas seuls, ils s'étaient trouvés.
Et là aujourd'hui, alors que plus de deux années étaient passées depuis cette photo, il en était toujours au même point, regrettant de ne pas connaître cette communion qui peut unir deux personnes.
Chloé le regardait étrangement, attendant une réaction, une parole. Dick se secoua brusquement et poussa sa chaise.
- Allez, on va être en retard et j'en prendrais encore pour mon grade ! En route !
- En route pour où ?
- Pour le monde merveilleux des fantômes, s'écria-t-il, et ne t'avise pas de lui répéter ça sinon, c'est pour ma tête que je vais craindre cette fois-ci ! s'exclama-t-il en récupérant tous les documents de cette société mystère et en rangeant le CD dans sa poche.
C'est ainsi qu'ils se retrouvèrent une demi-heure plus tard devant un bel immeuble cossu, où un portier leur ouvrit la porte.
- Melle Mackenzie, quel étage ? S'il vous plait, lui demanda Dick.
- 5ème Monsieur, répondit-il en leur indiquant l'ascenseur.
- C'est une amie ? le questionna Chloé.
- En quelque sorte, et surtout un petit génie de l'informatique donc qui devrait nous aider à pénétrer dans le monde fantastique de CDland.
Arrivés devant la porte, alors que Dick levait la main pour actionner la sonnette, il réalisa que c'était la première fois qu'il venait chez elle, une drôle de sensation lui nouait le ventre. Quoi, le grand Dick perdant ses moyens face à une fille ?
- Ah non, pas à une fille, murmura-t-il lorsqu'il vit que ce n'était pas Mac qui lui ouvrait la porte.
- Pardon ?
- Euh, bonsoir. J'ai appelé Mac tout à l'heure et elle m'a dit de passer, j'aurais besoin de son aide pour... balbutia-t-il.
- Pour un problème informatique, termina Chloé devant les hésitations de Dick.
- Oui, elle m'a prévenu que vous arriviez, elle ne devrait pas tarder.
Alors que Connor les avaient invités à s'asseoir dans le canapé en cuir rouge du salon, Dick se traitait inlassablement de crétin pathétique et nostalgique.
Il ne lui était pas venu une seule seconde à l'esprit qu'il pourrait être là. Il l'avait aperçu une seule fois et il faut bien avouer qu'il l'avait pratiquement rayé de sa mémoire, ce qui avait pour conséquence une vingtaine de minutes des plus pénibles, pendant lesquelles Chloé tentait tant bien que mal d'assurer un semblant de conversation civilisée avec son hôte.
Et bien sûr, Mac qui se faisait attendre.
Enfin la porte s'ouvrit sur une Mac essoufflée et les bras chargés de courses.
- Mais tu es une vraie femme d'intérieur, dis donc, ironisa Dick dès qu'elle se fut approchée.
Elle sentait poindre l'amertume dans sa voix et son regard traduisait parfaitement la gêne qu'elle-même ressentait sur le moment.
- Et oui Dick, certaines personnes ont une vraie vie aussi, lui retourna-t-elle blessée par ses paroles. Le room service n'est pas compris dans les charges ici !
Connor s'avança vers elle et l'embrassa tendrement.
- Donne ma puce, je vais emmener tout ça là-bas et te laisser voir avec eux. Je vais préparer à manger en attendant. Vous restez dîner ? leur demanda-t-il en se dirigeant vers la cuisine.
- Je vois qui porte la culotte et le tablier ici, ajouta sarcastiquement Dick en baissant la voix pour ne pas être entendu.
- Non mon chéri, répondit-elle à Connor en appuyant fortement sur les derniers mots. Ça devrait être rapide.
Elle leur demanda froidement de la suivre dans son antre. Alors que quelques heures plus tôt ils partageaient des moments pleins de tendresse et d'émotion, désormais ils étaient à deux doigts de l'affrontement. Chloé restait silencieuse, réalisant la forte tension qui régnait et craignant qu'un mot quelconque ne les fasse exploser.
- Alors, tu veux que je te montre comment on met un CD dans un ordinateur et comment on fait pour appuyer sur le bouton lecture, lui lança Mac sans le regarder.
Dick souffla bruyamment et prit sur lui.
- Je veux que tu me dises ce qu'il y a sur ce CD, lui dit-il simplement.
- Oui, c'est donc bien ce que je pensais, tu veux aussi que je t'apprenne à lire le mode d'emploi ? ajouta-t-elle ironiquement.
- Mac, le combat dans la boue ce sera pour plus tard d'accord ? Là c'est important. On a essayé mais il y a plein de mots de passe et on bloque.
- Et alors ? Tu veux que je t'aide à passer au niveau supérieur de ton nouveau jeu vidéo ?
- C'est en rapport avec Logan, s'immisça Chloé espérant désamorcer la situation en faisant intervenir le prénom de son ancien patron.
Les yeux de Mac naviguaient entre ses deux invités. Au bout d'une minute, elle leur tourna le dos et s'attabla devant son écran.
- Vous m'expliquez ? leur demanda-t-elle simplement.
Ils passèrent les dix minutes suivantes à lui faire part de leurs interrogations, de cette société étrange, de cette femme secrète et de ce disque très protégé.
- J'avoue que j'ai quelque peu perdu le contact avec Logan quand ils se sont séparés, et avec toi par la même occasion, rajouta-t-elle amère.
- Tu aurais pu appeler...
- Je l'ai fait. Une fois. Comment s'appelait-elle celle-là, Mindy, ou bien était-ce Stacy, ou Carla ? Quelle importance après tout... Mais qu'est-ce que c'est que ce truc...
- Quoi, Mac, quoi ? reprit-il face à son silence prolongé.
- Regarde toi-même, lui répondit-elle enfin en lui laissant sa place.
Il s'installa et commença à déchiffrer les mots qui s'affichaient sur l'écran. Pendant plusieurs minutes, il fit défiler les différents dossiers, revenant en arrière, posant quelques questions à Chloé sur la provenance de certains noms et lui demandant la signification de colonnes de chiffres dont quelques unes apparaissaient en rouge.
- Mac je n'arrive pas à ouvrir ce dossier, se plaignit soudain Dick.
- Voyons Dick ! On ne t'a pas appris à cliquer droit avec une souris...
- Mac...
- OK, redonne-moi la place, lui ordonna-t-elle.
Il restait penché sur son épaule, son souffle s'insinuant doucement le long de son cou. Il la vit frissonner et sourit doucement.
- Je suis sûr qu'on aurait été beaucoup plus à notre aise chez Logan pour faire ça lui murmura-t-il à l'oreille.
- A ton avis pourquoi je t'ai demandé de venir ici, lui rétorqua-t-elle, et puis une partie à trois ne m'a jamais branchée, ajouta-t-elle en indiquant du menton Chloé qui s'était éloignée pour prendre un verre d'eau.
- J'aime quand tu es jalouse...
- Dick, ce n'est ni le lieu ni le moment pour parler de ça d'accord... Mais comment tu m'as dit que s'appelait cette fameuse femme qui venait voir Logan ? changea-t-elle soudainement de sujet de conversation.
- Lynn Beaver.
- Elle apparaît ici et regarde quel nom est associé en contact !
Dick se pencha un peu plus, frôlant dangereusement le dos de la jeune femme.
- Quoi ? Mr Mars ? Mais qu'est-ce que c'est que cette histoire ?
CHAPITRE 9
J+1 : vendredi 17 septembre 2013 (journal de Veronica Mars)
Je le savais, je le craignais.
Je ne ressens plus l'effet des médicaments et de la drogue.
Tout est redevenu normal, ou plutôt tout est devenu cauchemar.
J'ai décidé d'écrire ce journal. Je dois m'y tenir. Je dois raconter cette fameuse nuit.
Le réveil vient à peine de sonner pour cette nouvelle journée, je suis encore dans mon lit et je tiens déjà ce maudit cahier dans mes mains. J'ai beau paraître forte et invincible pour les gens qui m'entourent, je me sens me briser un peu plus chaque jour.
Mon courage devient aussi fragile que cette mine que je casse à longueur de lignes.
Mais je dois tout dire, que quelqu'un sache, que quelqu'un comprenne.
C'est pour ça que je dois coucher sur ces pages le rêve de cette nuit, mon cauchemar.
Et pourtant il est si proche de la réalité, une année est passée, mais cette nuit me l'a rendu aussi net que si je l'avais vécu la veille.
Je ne dois pas édulcorer mes sentiments.
Si je veux être honnête dans cette démarche, je dois tout dire, je dois tout raconter, même si pour cela je vais devoir me haïr encore plus.
Il était tard, sûrement plus de minuit. Logan devait déjà s'être couché. Je me disais que je saurais bien lui faire oublier cette désertion nocturne. Une fois de plus.
J'appréciais qu'il ne me harcèle plus au sujet de mon travail. Lorsque quelques mois plus tôt j'avais suivi mon patron dans cette nouvelle brigade, il l'avait très mal pris. Ce service était réputé pour être beaucoup plus dur que les autres, s'attaquant au haut du panier et non plus aux petits malfrats et dealers anonymes.
Il m'avait accusé une fois de plus de me mettre en danger consciemment. Je m'étais, comme d'habitude, réfugiée derrière les risques du métier et le fait que j'avais toujours été ainsi, que je ne lui avais jamais menti à ce sujet. Alors depuis, superficiellement en tout cas, aucun conflit n'avait éclaté.
Nous attendions encore dans les voitures garées près de la bâtisse que nous venions discrètement d'encercler.
Puis tout alla très vite. Les premiers hommes sortirent de l'immeuble, les officiers jaillirent des véhicules banalisés.
Immédiatement les malfrats réagirent et sortirent leurs armes. Les officiers ripostèrent en se mettant à couvert.
Moi et un de mes collègues avions réussi à atteindre discrètement l'échelle de secours dans la ruelle avoisinante. Arrivés au second étage, nous pénétrâmes par la fenêtre d'un couloir que des néons blafards peinaient à l'éclairer. Nous avancions discrètement vers les escaliers pour les prendre à revers.
Nous avions découvert la veille que le traitement et le conditionnement avaient lieu au premier étage de cet immeuble des quartiers pauvres de Los Angeles.
Mais nous n'entendîmes pas venir derrière nous un homme qui commença à nous tirer dessus. Mon coéquipier me poussa à l'abri d'un mur et partit se cacher dans le haut de l'escalier qui le mettrait à l'abri des tirs du bandit. Moi, de mon côté, je m'étais ressaisie et rampai discrètement vers un petit recoin qui me laisserait hors de portée de la fusillade et surtout duquel, s'il lui prenait l'envie d'avancer dans le couloir, je l'aurais immédiatement dans ma ligne de mire.
Et c'est ce qu'il fit.
Une heure plus tard, je me trouvais sur la table d'un médecin des urgences où l'ambulance de la police m'avait emmenée pour quelques examens après que je me sois évanouie. Quand j'avais tiré sur l'homme qui s'était avancé dans le couloir, je l'avais vu s'écrouler puis doucement mon corps s'était alourdi et mon esprit s'était refermé. Deux minutes après, je rouvrais les yeux dans les bras de mon coéquipier.
- Hey, Veronica ça va ? entendis-je lisant par la même occasion une forte inquiétude dans son regard.
- Hum, je pense. On l'a eu ?
Il me sourit enfin.
- Tu l'as eu ma belle, toute seule, comme une grande. Qu'est-ce qui t'a pris de tomber dans les pommes comme ça ? me redemanda-t-il en continuant à détailler mon corps histoire de vérifier que je n'avais pas été touchée.
- Aucune idée. Tout d'un coup tout s'est assombri et je me suis réveillée dans le confort de tes bras musclés, le taquinai-je.
- Ne me flatte pas ! J'en connais un qui n'apprécierai sûrement pas de me voir ici avec toi dans mes bras, s'exclama-t-il.
- T'inquiètes pas je ne lui parlerai pas de notre petit tête-à-tête, lui confiai-je, saisissant l'allusion à Logan.
- Bon, je crois que tu vas avoir droit à une petite balade en ambulance suivie d'une chouette visite aux urgences alors...
- Je sais, c'est la procédure, ruminai-je, pestant une fois de plus contre les obligations de la bureaucratie qui me retiendraient encore au moins une heure loin de chez moi.
Voilà pourquoi je me tenais sur cette petite table blanche, serrant mes bras autour de mon corps pour me réchauffer pendant que le médecin était parti chercher les résultats de mes analyses. Il arriva enfin un grand sourire aux lèvres.
- J'ai deux bonnes nouvelles pour vous. Cet évanouissement n'est rien du tout, mais vous risquez d'en refaire si vous continuez à vous agiter ainsi.
- C'est ça que vous appelez une bonne nouvelle, le regardai-je avec des yeux étonnés.
- Le meilleur est pour la fin. Voilà je suis heureux de vous annoncer que d'ici environ 7 mois vous serez maman, me dit-il gaiement.
Le monde venait brusquement de s'ouvrir sous mes pieds. Je n'arrivais pas à lâcher le visage du médecin. Etait-ce un rêve, non, un cauchemar ?
- Non ce n'est pas possible. Je prends un contraceptif, c'est une erreur. Quoi, vous plaisantez, c'est une blague, ajoutai-je face à son manque de réaction. Vous êtes sûr, il ne peut pas y avoir une erreur, lui demandai-je enfin d'une petite voix.
- Je... je, non, je suis désolé, cela ne vous fait pas plaisir ? s'inquiéta-t-il en découvrant le regard implorant que je lui lançai dans l'espoir d'un revirement de situation.
Je suis rentrée directement chez moi. La pluie s'était mise à tomber. Les essuie-glaces dansaient devant moi, m'hypnotisant un peu plus à chaque fois. Un coup de klaxon me sortit de cette torpeur et, d'un brusque coup de volant, je redressai la voiture.
La montée des escaliers jusqu'à l'appartement me parut durer une éternité. Quand j'entrai enfin, tout était éteint. Après tout, il était déjà deux heures du matin, ses journées étaient chargées et je comprenais parfaitement qu'il soit parti se coucher sans m'attendre.
Et je préférais qu'il dorme, pour l'instant, j'avais besoin de réfléchir.
Je passai la tête par la porte de notre chambre et le regardai. J'aimais l'observer quand il dormait. Il était paisible et je retrouvais son visage d'adolescent comme si la vie ne l'avait jamais touché ou blessé. Il était couché sur le ventre son bras gauche tendu sur la place que
j'aurais dû occuper, un besoin tactile permanent, la nécessité de vérifier que j'étais toujours là.
A m'être enfuie tant de fois, j'avais crée chez lui cette peur permanente que je ne disparaisse à nouveau.
Je refermai doucement la porte pour ne pas le réveiller et m'installai sur le canapé avec un café. La chaleur de la tasse irradiait ma main mais n'arrivait pas à réchauffer mon corps de la pluie du dehors. J'avais juste retiré ma veste mais je gardais encore mon pantalon humide et mes cheveux laissaient s'échapper quelques gouttes à intervalles réguliers dans mon cou. Je frissonnais, mais je ne voulais pas bouger.
Je me sentais prise au piège. Il était déjà en moi. Je ne savais comment lui présenter les choses. L'avortement restait une option. Mais comment le prendrait-il si je refusais de le garder ?
Si son envie d'être père avait toujours été tempérée par sa crainte d'être comme le sien, absent et violent, ce n'était rien comparé à ma peur panique de devoir assumer un enfant, l'élever, lui donner du temps et de l'amour, pour finir par l'abandonner en raison d'une incapacité génétique à être une bonne mère.
Les lumières de la ville continuaient à briller dans la nuit de Los Angeles. Mes tourments ne la troublaient pas et je me retrouvais seule face à cette immensité sombre et étrangère où dansaient mille étoiles scintillantes.
Comme s'il avait senti ma présence, comme si nous étions reliés par un fil invisible, il ouvrit la porte et me sourit. Je ne savais comment réagir alors j'en fis de même. Mais il sentit tout de suite que quelque chose n'allait pas, mon cou était trop raide tandis que mes épaules étaient voûtées. Mon regard le fuyait alors que généralement quand je sortais d'une mission difficile comme celle-ci, il restait mon seul réconfort et j'aimais me blottir dans ses bras et me laisser bercer par sa chaleur.
Cette nuit-là reste à jamais gravé dans ma tête ; l'impression de le trahir, la sensation de l'amputer d'un peu de son âme.
- Hey, Ronnie dit-il d'une voix enrouée d'incertitude. Qu'est-ce qui ne va pas ma belle ?
Ses bras se serraient autour de moi, son menton se calait dans mon cou.
-Je viens des urgences, et j'ai vu un médecin, lui murmurai-je en gardant mon regard baissé.
Il s'écarta de moi et inspecta mon corps d'un rapide coup d'œil comme l'avait fait mon équipier quelques heures plus tôt. Ses mains courraient sur mes épaules, me palpant, me tâtant pour chercher la moindre blessure que je pourrais avoir. Je le stoppai en riant tristement.
- Arrête. Je ne suis pas blessée. Tout va bien.
A ces mots, je m'assombris de nouveau. Non, rien n'allait bien.
- Mais si tout va si bien, pourquoi ce regard de chien battu, pourquoi l'agent Veronica Mars ne défaille-t-elle pas sous les caresses de son homme, hum ? Pourquoi reste-t-elle de marbre sous ses baisers, ajouta-t-il en me chatouillant le lobe de l'oreille de ses lèvres.
Elles étaient chaudes et tendres. Ses mains se glissèrent sous mon pull pour caresser la peau de mon ventre et remonter vers ma poitrine. Je me serrai contre lui, passant mes jambes de chaque côté de sa taille. Je sentais son envie de moi s'éveiller dans son bas ventre. Même ainsi il me dominait de quelques centimètres. Je lui retirai le T-shirt qu'il avait revêtu en se levant. Sa peau m'enivrait. Lui seul pouvait en quelques secondes me faire tout oublier. Il n'y avait plus que son odeur, ses yeux, sa bouche, ses mains. J'avais envie de lui, tout de suite. C'était un besoin, charnel, animal. Je ne voulais plus penser, juste ressentir, laisser mon corps répondre à ses caresses et à cette nécessité de lui appartenir.
Nous avons fait l'amour, sauvagement, tendrement, amoureusement. Nous nous sommes endormis repus l'un de l'autre sur le canapé, ne voulant même pas un seul instant rompre le contact de nos deux corps.
Ce fut la sonnerie de mon téléphone qui nous sortit de cette douce torpeur. Je n'avais pas vu l'heure, j'étais déjà en retard, pourtant il fallait que je lui parle, je ne devais pas lui mentir, plus jamais.
- Logan, l'appelai-je alors qu'il s'était levé et commençait à préparer le café.
Il se retourna, étonné par le ton que j'avais employé, entre la crainte et la résolution.
- Logan, repris-je, je dois te dire quelque chose, c'est important. Mais, je ne sais pas comment...
Ma voix se brisa sur les derniers mots. J'entendis le bruit des tasses qu'il reposait brutalement sur la table, le crissement de la chaise qu'il poussa rapidement pour venir jusqu'à moi.
- Hey, Ronnie, raconte-moi, qu'est ce qu'il y a ? C'est ça qui te mettait dans cet état hier soir ?
Je relevais vers lui un visage où les larmes avaient commencé à couler. J'avais tellement peur. Je ne mis pas les formes et je lâchai ma phrase abruptement, comme on annonce une sentence.
- Je suis enceinte et je ne sais pas ce que je dois faire.
Il s'arrêta net au milieu du living. Je voyais sur son visage se succéder mille émotions à la fois. Je lisais la joie, puis la peur, puis de nouveau la joie, et enfin un grand désarroi quand il eut intégré l'intégralité de ma phrase.
- Quoi, tu es enceinte ? Répéta-t-il. Tu ne veux pas le garder, c'est ça... ,murmura-t-il enfin.
- Je ne sais pas, mais tu m'imagines moi en mère ? Vu l'exemple que j'ai eu, tu crois que je pourrais élever un enfant correctement ? J'ai tellement peur Logan...
Il s'était approché de moi et m'avait repris dans ses bras. Il me berçait en me murmurant les mots les plus tendres et les plus aimants. Il voulait que je ressente tout cet amour qu'il portait déjà à l'enfant qui grandissait en moi.
- Mais tu n'es pas ta mère V, tu es différente, toi tu te bats et tu affrontes les difficultés. Tu sauras aussi te battre pour lui. Et je serais là, je serais toujours là. Moi aussi ça me fait peur, mais c'est aussi le plus beau cadeau que tu pouvais me faire. Une revanche sur mon passé, leur montrer à tous que je ne suis pas comme lui, que je suis quelqu'un de bien, me rassurait-il en me tenant à bout de bras, ses yeux plongés dans les miens.
Il essuya doucement mes larmes et m'embrassa avec une tendresse infinie.
Comment pouvais-je lui expliquer ? Il n'aurait jamais compris. Comment aurait-il pu saisir cette peur panique qui m'avait envahie dès que les mots du médecin étaient parvenus jusqu'à moi ?
Ce rêve pourrait apparaître comme un rêve anodin, une tranche de vie. Pour moi, il reste mon pire cauchemar. La dernière fois où je l'ai trahi. Je lui ai joué la comédie, celle de la femme heureuse et confiante dans cet avenir qu'il voyait pour nous deux, pour nous trois.
Pourtant jusqu'à ce que je perde cet enfant, je lui ai menti. Je lui ai souri, cachant sous des faux-semblants et des rires qui n'étaient en fait destinés qu'à lui, cette haine de mon corps et de ce qui poussait dans mon ventre.
Je ne veux pas revivre cette nuit, plus jamais. A chaque fois, je meurs un petit peu, à chaque fois, je le tue encore une fois.
CHAPITRE 10
Il a besoin de faire une pause.
Il s'arrête devant le distributeur de boissons et glisse une pièce dans la fente. Ses gestes sont mécaniques, son esprit est toujours dans la chambre. Il sent à peine la brûlure du liquide dans sa gorge.
La lecture de ce journal est éprouvante, mais il s'est juré qu'il irait jusqu'au bout.
Alors il retourne dans cette pièce livide et aseptisée, simplement rythmée par le respirateur et les bips des appareils qui la maintiennent en vie.
Il s'hypnotise quelques instants sur le cœur qui clignote sur l'écran de contrôle, seul signe matériel qu'elle soit toujours de ce monde. Il se demande si on le branchait lui à cet appareil si le cœur palpiterait. Poésie à deux balles.
Le fauteuil lui tend les bras. Depuis quelques jours, il est devenu son meilleur ami.
Le journal est là devant lui, posé sur le lit où il l'a laissé quelques minutes plus tôt. Il n'a pas bougé, rien n'a changé.
Pour elle le jour et la nuit n'ont plus d'importance. Les saisons peuvent se succéder, les arbres fleurir puis se recouvrir de neige, le temps n'a plus de prise. Ils sont désormais les seuls à souffrir, à chaque instant, de son absence.
Rapidement il feuillette les pages suivantes pour constater combien de temps encore cette épreuve qu'il s'inflige va durer. Il se rend compte que c'est le dernier jour où elle a écrit. Il réalise qu'il aurait préféré qu'il y en ait d'autres. Son calvaire à elle s'arrêtera, mais le sien ne fera que commencer. Attendre.
Il reprend donc où il avait interrompu sa lecture.
J+1 : vendredi 17 septembre 2013 ( journal Veronica Mars suite)
La journée avait mal débuté avec ce rappel du passé. Elle semble en avoir décidé autrement pour cette fin d'après-midi.
Je les ai. Ils sont là devant moi, sur ma table du salon. Je les regarde tour à tour, j'ai un peu peur. Je suis retournée chercher dans ma chambre cette photo que Logan avait prise de nous deux sur ce balcon. Je me sens sentimentale, voire un brin mélo.
Mais, je pense que c'est la seule solution. Si je veux réparer mes erreurs, il n'y en a pas d'autre.
Je lui montrerai que je peux être quelqu'un de réfléchi, que je peux arrêter de ne penser qu'à moi, que je peux prendre en considération ce qu'il me dit.
Je veux qu'il comprenne que ma vie ne tourne pas qu'autour de moi. Je m'en suis rendu compte trop tard, mais là-bas, je lui montrerai. On y sera heureux tous les trois.
Il pourra avoir confiance en moi, je ne le trahirai plus.
Ce matin, la tête encore pleine de ce rêve que je venais de faire, je suis finalement partie à la brigade. Sur la route, je me suis arrêtée à l'hôpital pour récupérer un nouveau flacon de comprimés pour dormir. Le médecin n'a pas eu l'air étonné. Mon teint blafard et les cernes sous mes yeux attestaient de la mauvaise nuit que j'avais passée.
Une bonne surprise m'attendait en arrivant à mon bureau.
A peine m'étais-je assise, que le téléphone sonna.
Quand je reconnus la voix à l'autre bout du fil, je baissai instinctivement la voix.
- Alors, qu'est-ce que tu as à m'offrir ?
- ...
- Très bien. Je te préviens si tu m'emmènes sur une mauvaise piste, tu pourras dire adieu à ton appartement minable et te réjouir des murs gris de ta cellule. Tu m'as bien compris ?
Un silence révélateur clôtura cet entretien.
Désormais j'avais un nom, une adresse. Je décidai de ne pas attendre et d'y aller immédiatement.
Lorsqu'un de mes collègues me demanda ce qu'il devait dire au patron pour expliquer mon départ, je lui répondis sèchement comme à mon habitude.
- Où tu vas comme ça Mars ? Le patron a demandé à te voir dès ce matin !
- Tu lui diras que je suis partie faire mon travail. Tu comprends ce que ça veut dire ou tu préfères que je te l'écrive sur un papier pour être sûr ?
Son regard traduisait parfaitement toute la haine qu'il ressentait à mon égard.
Jack Sadoti. Un bon flic, mais à la misogynie exacerbée qui laissait plus parler ses poings que son cerveau. Une caricature de ces policiers que les séries télé passaient en boucle dans les années quatre-vingt. Le côté sexy en moins. Qui sait, il y a vingt ans, il était peut-être le sosie de Hutch sous son crâne désormais dégarni et son ventre bedonnant ?
Je n'ai jamais cherché à savoir, jamais cherché à le connaître. Lui non plus.
A se côtoyer chaque jour dans le même bureau, à affronter le même danger, un statu quo s'était péniblement installé, mais je sentais bien que la plus petite brèche embraserait l'étincelle.
Il m'avait même trouvé un surnom, Tituba, une des présumées sorcières de Salem.
Il disait que mes résultats au commissariat ne pouvaient pas être réglementaires, au vu de mon sexe et mon âge. Je lui avais rétorqué que s'il avait grandi à Neptune, il saurait pourquoi je considérais Salem comme le Paradis. Il n'avait pas compris. Comme d'habitude.
Le feu s'était déjà déclaré une fois. Je ne sais pas comment cela se serait terminé si mon patron n'était pas intervenu. En pugilat. Moi grillant sur le bûcher, les flammes de l'enfer allumées et entretenu par ses soins.
Je me rappelle de ce jour comme si je venais de le vivre.
Le médecin m'avait dit qu'il ne pouvait pas cacher mon état à mon boss sachant que mon métier pouvait être dangereux pour le bébé.
Déjà que j'avais un mal fou à faire comprendre à Logan que je ne voulais pas encore en parler à mon entourage, y compris mon père, il avait fallu que ce stupide médecin aille révéler ma grossesse à mon supérieur. Je ne sais pas comment, mais Sadoti l'avait également appris.
Et de ce jour, alors qu'il aurait pu modifier sa considération pour moi, bien au contraire, son aversion n'en fut que plus forte. Je n'avais plus qu'à rentrer chez moi au lieu de faire subir à cet enfant les pires traumatismes qu'il y ait par ma profession. Voilà ce qu'il me répétait à longueur de journée. J'aimais le terrain et il était hors de question que je me transforme en gratte-papier pendant cette période.
J'acceptais de le garder, mais il ne devait pas devenir une entrave à mon travail.
Quand l'accident se produisit, en plus de ma séparation d'avec Logan, je dus subir également les foudres de mes collègues et notamment de Sadoti qui me ressassa pendant des semaines qu'une femme n'avait rien à faire ici, et que j'étais totalement responsable de sa mort.
Il avait sans doute raison, mais ce n'était pas à lui de me le dire. J'y avais déjà suffisamment perdu.
J'attrapai au vol ma veste et après lui avoir fait un grand sourire, je quittai la charmante compagnie de Sadoti.
L'adresse que m'avait donnée Troy se situait dans les beaux quartiers. J'espérais que je la trouverais seule, je n'étais pas en position de force, même si l'arme frôlant mes côtes à intervalles réguliers me rassurait.
Je garai ma voiture en bas de son immeuble et attendis. Au bout d'une heure, je la vis sortir du hall, le portier lui ouvrant la porte tout en la dévorant des yeux.
Un tailleur haute couture, des chaussures dignes de Carrie Bradshaw, elle ondulait sur le trottoir, sûre d'elle. Les hommes se retournaient sur son passage, le regard des femmes se remplissait d'une jalousie immédiate. Je la suivis toute la matinée, flânant dans les boutiques chics de la ville.
Enfin en début d'après-midi, elle se décida à rentrer chez elle. Et je savais comment pénétrer dans cet immeuble.
La faiblesse des hommes est notre meilleur atout. Une fois de plus, j'allais en user et en abuser.
J'ouvris les trois premiers boutons de mon chemisier, me maquillai de manière plus appuyée, et me dirigeai enfin vers la porte de l'immeuble.
La bouche en cœur, un regard mutin et le tour serait joué.
- Bonjour, je veux faire une surprise à mon amie car je rentre tout juste d'un long séjour en France mais je ne connais pas l'étage auquel son appartement se trouve ?
Après m'avoir détaillée de haut en bas sans omettre un seul de mes boutons, il s'appuya nonchalamment sur son comptoir et me regarda enfin dans les yeux.
Effectivement après quelques œillades, des attitudes largement explicites, j'avais l'étage et le numéro de l'appartement de Shauna, ainsi que la promesse qu'il ne préviendrait pas sa locataire pour conserver l'effet de surprise.
Au fur et à mesure que les chiffres apparaissaient sur le cadran rouge de l'ascenseur, mon cœur accélérait la cadence de ses battements.
Je me souvenais encore de cette effervescence froide qui m'avait envahie quand quelques jours plus tôt, John, David et moi, nous apprêtions à nous tenir devant Stonator. Un subtil mélange de peur et de fièvre. Une alchimie étrange, qui m'habitait dès que je me mettais dans une situation où le danger était le mot d'ordre.
Comme il y a un an.
Comme dans cette arrestation qui avait mal tourné.
Comme cette nuit où toute ma vie avait basculé.
Comme ce matin où Logan était arrivé en courant à l'hôpital.
Comme quand il avait appris que ma chute dans les escaliers, alors que je poursuivais un trafiquant de plus, avait tué le bébé.
La sonnerie de la porte annonçant que j'étais arrivée me sortit de mes pensées. Une bonne chose, je devais garder la tête froide et n'avoir qu'un seul but, sans être perturbée par des émotions parasites.
Je toquai à la porte et attendis en prenant soin de mettre ma main sur l'œilleton qui lui permettrait de me reconnaître.
Je l'entendis me demander de m'identifier.
- C'est votre voisine Madame Lebovski, dis-je simplement ayant au préalable regardé le nom sur la porte qui jouxtait la sienne. J'aurais besoin de votre aide.
J'entendis le cliquetis de la serrure et la porte s'entrouvrit. Dès qu'elle m'aperçut, elle voulut la refermer violemment, mais j'avais pris soin de la bloquer avec mon pied et je la tenais maintenant en joue avec mon arme.
- Ne t'avise pas de faire le moindre geste superflu et d'élever la voix plus haut qu'un murmure, lui assénais-je clairement avec le plus grand calme apparent.
L'appartement devait être entretenu par Stonator. De beaux objets, une décoration irréprochable digne des plus grands magazines, elle avait pris l'habitude d'évoluer dans un cadre doré où la vie était facile et sans exigences. Ici, chez elle mais sans la présence charismatique de Stonator, elle ressemblait plus à une petite fille prise en flagrant délit.
Je la poussai durement sur le canapé et m'assis devant elle sur une chaise du salon. Je n'arrivais pas à définir la nature de son regard, la peur, la provocation, l'innocence perdue ?
Mais je refusai de me laisser avoir par son jeu de victime consentante.
- Tu es au courant que ton patron a été arrêté hier soir ?
- Et je suis au courant aussi que son avocat l'en a fait sortir ce matin même. Vous n'avez même pas été fichus de le garder le temps légal d'une garde à vue, rétorque-t-elle goguenarde.
J'appris la nouvelle devant elle, mais cela ne m'étonnait guère. Lorsque la veille au soir, j'avais découvert qu'aucune preuve l'impliquant directement n'avait été trouvée sur les lieux de l'arrestation et, au vu de sa prouesse d'acteur dans la salle d'interrogatoire, j'avais immédiatement compris que l'affaire était loin d'être terminée.
Mais je n'étais pas là pour ça.
- Je veux que tu me dises ce que tu m'as donné, il y a quatre jours. Le médecin m'a dit que la drogue était modifiée. Je veux savoir.
- Tu as aimé ? Je m'en doutais, une petite pimbêche comme toi, sous tes dehors de sainte nitouche, tu n'es pas mieux que ceux que tu arrêtes, en fait, une junkie comme une autre !
- Je ne t'ai pas demandé de me faire mon portrait psychologique, d'autres s'en sont chargés avant toi. Et tu serais bien la première à voir en moi une femme fragile et sans défense.
Mon ton devenait plus menaçant. Je devais lui faire peur, ou tout au moins il fallait qu'elle réalise que j'irais jusqu'au bout et que je ne portais qu'une attention négligeable à sa vie.
Alors je me suis levée et mon arme toujours à la main, je me suis rapprochée d'elle.
- N'oublie pas qui tient l'arme ma belle, lui susurrai-je à l'oreille. Le contact du canon contre ta tempe te rafraîchit-il la mémoire ? Ou dois-je déclencher une sensation plus douloureuse sur ton joli corps pour que tu comprennes que je ne plaisante pas ? J'adorerais t'abattre alors donne moi la moindre raison...
Brusquement une raideur apparut dans son cou et je sentis que son dos se redressait sous le coup de la menace.
- Tu es un flic, tu ne pourras rien me faire, tenta-t-elle désespérément.
Je repassai devant elle pour lui faire face.
- Regarde moi bien, regarde bien mes yeux. La loi est le cadet de mes soucis aujourd'hui. J'ai bien plus important à vivre désormais. Alors, tu me donnes cette drogue et tu m'expliques comment renouveler le mélange et je te laisse la vie sauve. Pour cette fois... Et non, ma main ne tremblera pas.
J'avais gagné. Presque trop facile.
Histoire de protéger mes arrières, je la bâillonnai et la ligotai à un radiateur avant de partir.
- Fais de beaux rêves Shauna, les miens en tout cas devraient me combler, lui lançai-je avant de refermer la porte.
Je m'arrêtai sur le palier et soufflai lentement. Mes mains avaient repris une vie propre et je n'arrivai pas à dompter leurs tremblements. Le petit sachet palpitait dans la poche de ma veste et je le protégeai comme le Saint Graal.
Après un clin d'œil complice au portier, je quittai cet immeuble avec l'idée de ne jamais y revenir.
Cette quête m'aura pris la journée, mais maintenant ils sont là devant moi, un tube et ce petit sachet.
Je veux vivre, je ne veux pas mourir.
Mais je veux vivre avec lui, nous donner une autre chance de recommencer et cette fois-ci de la réussir, ensemble.
Et désormais ce n'est plus possible qu'ici, dans ma tête, dans mes rêves.
Il est déjà tard. La nuit commence à tomber. Ce que je m'apprête à faire me fait peur. Mais je lui dois bien ça. Lui montrer que je peux changer, que tout peut recommencer.
Je ne sais pas si je pourrais écrire d'autres pages, je ne sais pas ce qui va se passer. Je sais seulement qu'il est temps.
Mais je veux aussi expliquer. Que chacun comprenne que je ne veux plus vivre avec cette culpabilité de l'avoir fait partir, d'avoir volontairement risqué ma vie sans tenir compte de celle de son enfant. Tout cela est vrai, mais désormais trop lourd à porter.
Depuis que j'ai compris que cette drogue me permettait d'embellir ma vie et que les médicaments me faisaient suffisamment dormir pour que mes rêves deviennent réalité, mon esprit ne pense plus qu'à ça. Je veux vivre la vie que je rêve.
Je viens de les prendre. Je vais aller m'allonger et attendre que le sommeil me le ramène.
On frappe à ma porte. J'écris encore ce qui se passe car j'appréhende malgré tout de ne plus en être capable.
Je sens mes yeux qui se troublent un peu. Je dois aller répondre, j'entends la voix de mon père derrière la porte, il me crie d'ouvrir. Je reconnais aussi celles de Mac et de Wallace.
Tiens Wallace, il est donc rentré. Il m'a manqué.
Qui que vous soyez, je vous laisse ce semblant d'explication, je ne sais pas si j'espère vous revoir. Si c'était le cas cela signifierait que j'ai donc quitté le monde des rêves pour regagner la réalité.
Mon père crie de plus en plus fort, je dois y aller, je ...
CHAPITRE 11
Vendredi 17 septembre 2013
Jeter au vent des instantanés de son anatomie et attendre la réaction des passants qui tomberaient sur ces clichés l'amuserait-il toujours autant ?
Draguer le premier postérieur qui passe suffirait-il à combler le vide affectif qui le dévorait depuis son retour dans cette ville ?
Errer d'une plage à une autre pour affronter les vagues des diverses étendues d'eau de la planète pourrait-il décemment compenser l'inutilité des journées que constituait sa vie actuelle ?
Depuis quand des questions répondaient-elles aux interrogations d'une vie ?
Mais surtout depuis quand se posait-il des questions ?
Le trafic était déjà dense sur la grande avenue qu'il observait du haut de l'immeuble de Logan. Une vue imprenable sur une ville insaisissable. Lui n'avait jamais rien compris à ce rythme effréné que semblaient prendre les hommes dès qu'ils se considéraient comme adultes devant faire partie du monde actif, comme ils disaient. Mais où était donc passé le plaisir ?
- Et merde, encore une question !
Enfin, il espérait surtout que cette journée serait aussi celle des réponses.
Il quitta enfin la grande terrasse déjà éblouissante de soleil et pénétra dans l'appartement pour se servir un nouveau café.
Sobre et rutilante. C'étaient les mots les mieux adaptés à cette cuisine. Fonctionnelle et hors de prix, ceux qui aurait pu accompagner les commentaires en bas de page d'un magazine de décoration haut de gamme.
Pour Dick, elle n'était que propre et vide.
Mais comment Logan faisait-il pour se nourrir ?
Il trouva son sésame perdu au milieu d'un placard où ne se battaient qu'une boite de sucre et le café recherché.
Le frigo n'était pas mieux. A peine un reste de bouteille de lait en bas de la porte réfrigérée et trois œufs qui roulaient encore suite à l'ouverture brutale du meuble de cuisine.
Pendant que sa tasse de café chauffait dans le micro-onde, il comparait mentalement cette pièce mais dans deux appartements différents : le blanc et le noir, le ying et le yang, ..., la mort et la vie.
- Dick, la réflexion n'est pas ton fort ! Finalement les postérieurs sont peut-être une option satisfaisante !
Il s'installa de nouveau face à la baie vitrée dans le salon, affalé sur le canapé, les pieds indélicatement posés sur la table basse. Il laissait sa main courir sur le cuir doux et lisse.
Sur son chemin, il avait récupéré la boîte à musique découverte la veille par Chloé et regardait de nouveau les photos.
Logan malgré tout n'avait pas tiré un trait sur sa vie avec Veronica, contrairement à ce qu'il lui avait affirmé avec force.
Dick s'en souvenait encore.
Alors qu'il rentrait d'un de ses séjours en Australie pour tester de nouvelles planches, il l'avait trouvé derrière son bureau, dans cette vieille bâtisse que la société occupait avant qu'ils n'emménagent dans les nouveaux locaux. L'antithèse de l'actuelle image de la société. Une âme qui transpirait à chaque détour de couloir.
Logan et Veronica l'avaient découverte alors qu'ils se baladaient dans le quartier et, immédiatement, ça avait été le coup de cœur.
Mais ce jour-là, quand Dick était entré dans la pièce, alors qu'il s'apprêtait à lancer une remarque graveleuse sur la nouvelle secrétaire qu'avait engagée Logan, il s'était arrêté net sur le pas de la porte.
- Je n'aime pas ce regard, très mauvais souvenir, très mauvais. T'as beau avoir changé le décor et ne plus être affalé sur le lit du NGH, la dernière fois que je t'ai vu comme ça tu m'as fait un remake de Bridget Jones en beaucoup plus pathétique !
Logan ne l'avait tout d'abord pas entendu entrer et c'étaient ses derniers mots qui l'avaient sorti de cette torpeur dans laquelle il baignait depuis maintenant deux jours.
- Ferme la porte Dick et assieds toi, lui avait-il dit simplement en lui indiquant le fauteuil en face de lui.
- Quoi, tu veux me faire passer un entretien d'embauche ? T'oublie que je suis déjà dans la boîte, il y a mon nom sur la plaque à l'entrée ! Et puis pour le rôle de secrétaire, je préfère avec plus de poitrine et...
- Dick, la ferme !
Le ton péremptoire de Logan lui indiquait que l'heure n'était vraiment pas aux réjouissances.
- Encore une attaque marsienne ?
- Mais bon sang, qu'est-ce que tu ne comprends pas dans ces deux mots ? La ferme !
- OK, on se calme. Je t'écoute. Quel nouveau cyclone a soufflé sur Los Angeles pendant cette semaine ?
Cherchant par tous les moyens à dédramatiser la situation qu'il devinait beaucoup plus délicate qu'il voulait le laisser paraître, il s'était penché en arrière sur le fauteuil et avait posé lourdement ses deux pieds croisés sur le bureau de Logan.
Le regard courroucé que lui avait lancé son ami n'avait malgré tout pas réussi à lui faire changer de position. Tout juste une boule dans la gorge face à la discussion qui allait suivre.
- Je voulais t'annoncer que je cherchais à déménager la société. On commence à être à l'étroit ici et il faudrait trouver plus grand et plus fonctionnel.
- Et ? Tu me prends pour une agence immobilière ? C'est pour ça que tu fais cette tronche ?
- Et Veronica et moi on s'est séparés et cette fois-ci c'est définitif.
- Oui, comme toutes les autres fois ! Arrête Logan, quand comprendras-tu que même si c'est la plus horripilante des femmes qui existent sur cette terre, celle-là c'est la tienne !
- Je répète donc puisque tu n'as pas l'air de comprendre. J'ai tiré un trait sur Veronica. Cette fois-ci il n'y aura pas de retour en arrière. Alors je voulais te le dire parce que j'aimerais que, si possible, son nom disparaisse de ton vocabulaire.
- Son nom et tous les dénominatifs associés ? Peste, blonde, petite, chieuse, emmerdante, futée, furie, intelligente, bornée, nulle pour le surf...
- Ça va Dick, j'ai saisi. Mais si possible, oui. Tous.
- Oh, c'est encore plus grave que je ne le pensais. Et je peux savoir ce que tu as encore fait pour lui déplaire ?
- L'aimer, la désirer, vouloir faire ma vie avec elle, la voir vieillir à mes côtés, la protéger, vouloir fonder une famille avec elle, ...
- OK, moi aussi j'ai saisi. Mais en plus simple ?
- C'est entre elle et moi. Enfin c'était. Je veux juste que tu saches que le sujet est désormais clos et que je ne veux pas que nous en reparlions.
Et de ce jour, le prénom de Veronica n'avait plus passé les lèvres de Logan, en tout cas devant Dick.
Mais l'absence de mot n'a jamais protégé contre les souvenirs. Son ami était imprégné de Veronica. Rien ni personne n'aurait pu changer cet état de fait. Logan avait eu beau crier sur tous les toits que c'était terminé, il avait passé une année plongé dans ses dossiers, avec un emploi du temps de ministre, s'abrutissant dans le travail.
Dick se sentait blessé d'être resté à l'écart de la peine de Logan. Il n'aurait pas dû se sentir trahi par un mort pensait-il, et pourtant c'était ce qu'il ressentait. Logan avait refusé de lui confier les raisons de leur rupture. Si, à l'époque, Dick n'y avait pas prêté plus d'attention, maintenant qu'il avait découvert cette lettre dans le tiroir et compris que l'origine de leur séparation était sans aucun doute la mort de cet enfant, il aurait voulu que Logan soit là pour recevoir ses reproches.
Mais il n'était plus là. Après tout, cela avait-il vraiment de l'importance ?
Tout se bousculait dans sa tête, trop d'informations nouvelles, trop de paramètres inconnus, trop de responsabilités soudaines.
Si devenir un homme ressemblait à ça, il aurait donné cher pour rester dans sa tenue de surfeur décervelé. Malheureusement il était trop tard. Désormais d'autres comptaient sur lui, il ne pouvait pas récupérer discrètement sa valise et partir à l'autre bout du pays, voire même sur un autre continent. Pourtant une furieuse envie lui tenaillait le ventre.
Il n'était que dix heures et déjà quelqu'un frappait à sa porte. Il avait pourtant bien précisé à Chloé que, ce matin, il désirait rester tranquillement chez lui. Il avait besoin de réfléchir.
Sans s'en rendre compte, il avait dit chez lui. L'appartement d'un mort ne le perturbait pas tant que ça. Evoluer dans ses murs, aussi impersonnels soient-ils, était comme rester malgré tout en contact avec Logan. Il n'était pas encore prêt à couper le cordon ombilical.
- Mac ? s'étonna-t-il en la découvrant la main en l'air prête à frapper de nouveau. Il va vraiment falloir que tu apprennes à vivre sans moi tu sais, j'ai cru voir un domestique très attaché à toi hier soir...
- Bien, jaloux dès le matin ça promet, murmura-t-elle en le poussant d'une main et en pénétrant dans l'appartement.
- Bon, qu'est-ce que tu viens faire là à dix heures du matin ? La nuit ne t'a pas contentée ? Il ne sait peut-être faire que la cuisine, t'as loupé quelques options en la commandant ta poupée multitâches...
- Dick, je ne suis pas là pour comparer vos virilités, ni vos taux de testostérone respectifs. Je suis là pour venir avec toi voir Mr Mars.
- Tu ne me crois pas capable de gérer ça tout seul ? se refroidit-il soudain.
- Je te crois capable de beaucoup plus de choses que tu ne penses, sûrement même plus que toi. Bref, moi aussi j'ai envie de savoir et l'approche sera sûrement plus facile avec moi qu'avec toi. Tu l'as vu combien de fois depuis notre départ de Neptune ? Et même avant, je ne pense pas qu'il te considérait comme le gendre idéal !
- Logan non plus et il a bien fini par l'accepter, rétorqua-t-il acerbe.
- Veronica ne lui a pas vraiment laissé le choix. C'est la première fois où j'ai pu constater que quelqu'un avait autant sinon plus d'influence sur elle que son père. Même si aucun des deux n'était prêt à le reconnaître.
- Est-ce que Veronica t'avait dit quelque chose au sujet de leur séparation ? s'enquit-il en l'interrompant.
- Tu veux dire le bébé ? Je t'ai déjà dit que non...
- Mais comment elle t'a expliqué leur rupture ? persévéra-t-il.
- Parce que tu crois qu'avec Veronica il suffit de demander pour obtenir ? Ça n'a jamais fonctionné comme ça. Tu obtiens si elle veut donner. C'est tout. L'extorsion de confidences, c'est à sens unique avec elle !
Dick entendait au ton qu'employait Mac poindre une certaine rancœur face à ce manque de partage de la part de sa meilleure amie. Il comprenait Mac. Mais il comprenait aussi à quel point Logan et Veronica étaient semblables.
- O.K. ! Je m'habille et on y va. Tu as l'adresse de son hôtel ?
Une heure après ils se trouvaient sur le parking du motel où Mr Mars avait loué une chambre. Rien à voir avec l'état miteux du Camelot de Neptune, celui-ci possédait des parterres fleuris et entretenus et on pouvait apercevoir le bleu turquoise d'une piscine derrière le premier bâtiment.
Mac devança Dick et frappa à la porte.
- Il est au courant de notre venue. Je l'ai appelé pendant que tu étais sous la douche, lui dit-elle sans prendre la peine de lui faire face. Et quand j'ai prononcé le nom de Lynn Beaver, il n'a pas eu l'air étonné et...
Elle se retourna soudain en l'entendant qui gloussait derrière elle.
La main devant la bouche pour étouffer son rire, les larmes commençaient à rouler le long de ses joues et les soubresauts de son corps trahissaient sa difficulté à se retenir.
- Mais qu'est-ce qui te prend ? lui fit-elle les yeux ronds.
- Je... Tu te rappelles... Chloé... La grande brune... tentait-il de prononcer, le corps désormais plié en deux, se tenant à la rambarde pour ne pas perdre l'équilibre.
- Oui, quoi ? s'énerva Mac ne comprenant pas où il voulait en venir.
- Et si... c'était Monsieur Mars ?
L'esprit toujours vissé sur son délire, Dick n'avait pas vu la porte s'ouvrir et ce ne fut que lorsqu'il se redressa enfin, à peu près calmé, qu'il réalisa que le père de Veronica l'observait, les bras croisés sur sa poitrine, avec un regard perplexe et légèrement désapprobateur.
Dick toussa fortement et tenta de marcher le plus dignement possible pour entrer dans la chambre.
- Sache que les talons hauts me vont très bien Dick, murmura Keith Mars à l'oreille du jeune homme quand celui-ci passa devant lui.
La chambre était simple mais bien rangée. Deux grandes valises étaient adossées contre un des murs. Indécis face à un tel contexte, il avait préféré opter pour la sécurité et emmener de quoi tenir le temps qu'il faudrait, qu'il ne s'agisse que de quelques jours ou que la situation requière plus de temps.
Les bras le long du corps, Dick ressemblait à ces jouets pour enfants sans pied, qui oscillent d'avant en arrière et de droite à gauche, hésitant quant à la posture à adopter. Mac, elle, s'était déjà installée sur le lit et attendait.
- Dick, avant toute chose je vais ôter ce fantasme que tu as dans la tête en me voyant. Je ne suis et n'ai jamais été Lynn Beaver, commença le père de Veronica en allant s'asseoir sur la chaise près du bureau. Assieds-toi, nous allons sûrement en avoir pour un bon moment.
Le jeune homme, toujours sans un mot, se dirigea vers le lit et, lorsqu'il se retourna pour lui faire face lança brusquement la phrase qui lui brûlait les lèvres.
- Logan est vraiment mort ?
Keith Mars le regarda, peiné.
- Je pense que tu le sais mieux que moi, c'est toi qui es allé à la morgue. Moi, je peux vous dire qui est Lynn Beaver et pourquoi elle voyait Logan, mais mes capacités s'arrêtent là.
- Bien, alors commencez par le commencement, demanda calmement Mac.
Il laissa passer quelques secondes, regroupant ses souvenirs pour retranscrire, le plus fidèlement possible, les faits qui avaient créé la rencontre de ces deux personnes.
- Bien. Il y a environ 4 mois, j'ai reçu un appel de Logan qui me demandait s'il pouvait passer à mon bureau à Neptune. Depuis sa séparation d'avec Veronica, je n'avais plus eu aucune nouvelle de lui et j'avoue que, au vu du seul coup de fil que je lui avais passé après leur rupture pour essayer d'obtenir plus de renseignements que par ma fille, l'envie m'était passée de prolonger nos contacts.
- Il vous a envoyé balader, constata Dick, curieux et soulagé de constater que Logan n'avait pas été plus loquace avec quelqu'un d'autre.
- Tout en conservant des propos d'une politesse excessive, oui. Alors j'ai pris ça comme une fin de non-recevoir et je n'ai pas insisté. J'ai été à bonne école avec ma fille, et je sais que la menace n'est pas un moyen de pression efficace dans leur cas. Ils se ressemblent pour ça, et pour beaucoup d'autres choses aussi, murmura-t-il amer, arrivant aux mêmes conclusions que Dick. Bref, j'ai accepté de le voir. Je me suis dit que, peut-être, j'aurais le fin mot de l'histoire.
Mais j'en ai été pour mes frais. Logan n'avait absolument pas l'intention de me parler de Veronica. Lorsque j'ai abordé le sujet, je me suis fait de nouveau rembarrer et je l'ai ensuite laissé m'exposer le pourquoi de sa venue.
Keith Mars se leva et commença à arpenter la pièce de long en large, gêné.
- De but en blanc, sans explication, il m'a demandé si j'avais des contacts fiables à la brigade financière, entama-t-il. Je lui ai dit que j'avais quelques noms mais qu'il devait quand même m'expliquer de quoi il retournait. En fait, il avait l'impression que des investisseurs cherchaient à intégrer la société pour du blanchiment d'argent et voulait mettre ce dossier dans les mains de personnes compétentes. Craignant que Veronica ne soit au courant s'il se présentait directement, il voulait que les choses ne passent que par moi, ayant confiance dans ma discrétion me disait-il. Il savait que c'était paradoxal, mais il disait que toute la sécurité de ce projet tenait dans ce paradoxe. C'était une des conditions de notre « affaire », ajouta-t-il en singeant les guillemets.
Il se rassit enfin sur la chaise, mais ses épaules étaient désormais plus voûtées. Mac et Dick ne le quittaient pas des yeux et respectaient un silence religieux, l'une extrapolant déjà quant à la suite des événements, l'autre réalisant qu'il était complètement passé à côté d'une partie de la vie de son ami.
Le père de Veronica les regardait, constatant tristement les répercussions que ces derniers événements avaient pu avoir sur leur vie à tous.
- C'est comme ça que je l'ai présenté à une amie de la brigade financière en qui j'avais totalement confiance. Le premier mois, je leur ai servi d'intermédiaire, le temps que le dossier se constitue et qu'elle élabore un plan, puis elle a décidé d'agir directement avec Logan. Un jour, celui-ci est venu me voir pour me dire que notre collaboration était terminée, qu'il me remerciait de tout ce que j'avais fait mais que désormais il n'avait plus besoin de moi.
- Et vous n'avez pas voulu savoir pourquoi ? questionna soudain Dick anxieusement.
- Bien sûr que si. J'ai appelé mon amie et elle m'a expliqué qu'il était plus pratique pour elle d'intervenir sous couverture et que pour ma non-participation à la suite de l'affaire, c'était Logan qui y avait mis cette condition, qu'elle était sans appel. Je savais qu'il était entre de bonnes mains, alors j'ai laissé faire.
- Et vous n'avez pas essayé de votre côté de poursuivre l'enquête ?
- Le dossier était dans les mains d'agents compétents, je n'avais aucune raison de le faire. Je ne suis pas Veronica, moi je fais confiance.
Le silence se réinstalla dans la petite chambre. Aucun n'osait croiser le regard des deux autres, trop de non dits accumulés, trop de souffrance et de tristesse.
Brusquement comme un diable sortant de sa boîte, Dick se leva et sortit précipitamment.
- Tu ne vas pas le voir Mac ? Dick est... enfin n'est pas...
- Dick est beaucoup plus que vous ne pensez Monsieur Mars. Si son âge semblait avoisiner les dix ans, il y a encore quelques jours, je peux vous assurer qu'en une semaine, il est devenu bien plus adulte que la plupart des hommes de son âge, le rassura-t-elle. Je pense qu'il a besoin d'intégrer ça, doucement.
Deux minutes plus tard, Dick revenait et se postait droit comme un i devant l'ancien détective.
- Je veux rencontrer cette femme. Je veux lui parler. J'ai besoin de plus d'explications.
- Dick, ce n'est pas...
- Ce n'est pas une question Monsieur Mars. Je ne me permettrais pas non plus de vous donner un ordre, mais c'est une nécessité. J'ai besoin de savoir comment tout ça c'est fini, aussi bien pour Logan, que pour la société. Le PDG qui sommeille en moi doit savoir où il va, continua-t-il. Hey Mac, c'est moi qui vient de dire ça ? s'exclama-t-il en se tournant vers la jeune femme et en lui décochant un sourire incertain.
- J'en ai bien peur Dick, le roi du sexe s'est envolé ! Dommage...
- T'inquiète beauté, Il n'y a pas plus schizophrène que moi ! Tous les Dick restent en Dick !