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Série : Veronica Mars
Création : 31.08.2014 à 11h11
Auteur : lili59
Statut : Terminée
« Suite du film Veronica Mars - Pour le reste, à vous de deviner grâce au spoiler de départ ! » lili59
Cette fanfic compte déjà 52 paragraphes
Soucieux de ne pas se salir, Logan avait ôté son pull en cachemire avant de plonger les mains dans le moteur de sa Tesla Roadster S. Vêtu d’un simple polo bordeaux à manches courtes, c’est avec plaisir qu’il savourait la chaleur du sempiternel soleil californien sur ses bras musclés.
- Alors comme ça, le fils prodigue est de retour à Neptune ? demanda une voix féminine.
Sortant la tête du capot, il découvrit une décapotable rouge stationnée en double file à son niveau. A son volant, Madison Sinclair l’observait derrière ses lunettes de soleil extra-larges.
- J’étais bien obligé, rétorqua-t-il, je savais que je te manquais trop…
Madison eut un sourire en coin.
- A qui veux-tu faire gober un tel bobard ? Tout le monde ici sait bien que ton goût en matière de femmes est déplorable, au point de gâcher une merveilleuse soirée pour défendre son honneur soi-disant bafoué !
A la référence de Veronica, le visage de Logan se tordit en une grimace. Il opta pour le silence et reporta son attention sur le moteur de son véhicule.
- Oh oh… Y aurait-il de l’eau dans le gaz entre toi et la petite garce ?
Peine perdue : Logan resta concentré sous son capot. Madison fit la moue et, jetant un coup d’œil à sa montre, sembla peser le pour et le contre. Enfin elle fit marche-arrière et gara sa voiture juste derrière celle de Logan.
- Qu’est-ce que tu veux Madison ? grommela le jeune homme tandis qu’elle arrivait à son niveau.
- C’est comme ça que tu me remercies alors que je viens te donner un coup de main ? minauda la jeune femme.
- Pourquoi ? Tu t’y connais en voiture électrique ?
- Non. Mais je te sens un peu triste et esseulé là…
Elle passa négligemment un doigt sur son biceps et Logan sortit la tête de sous le capot. Madison mordillait sa lèvre inférieure et le dévisageait comme une énorme friandise.
- Je pourrais peut-être te remonter le moral ? proposa-t-elle.
Logan ne répondant rien, elle se fit plus téméraire et osa poser toute sa main sur son bras. Tout en le caressant, elle se rapprocha de lui et suggéra :
- Il fut une époque où nous avions passé un agréable moment tous les deux… On pourrait peut-être remettre ça ?
Soudain, un bruit derrière le capot attira son attention. Elle fronça les sourcils et voulut reculer d’un pas lorsque Logan la rattrapa et la planqua contre lui.
- Où tu vas comme ça ? murmura-t-il.
Madison sourit. Humidifiant ses lèvres, elle attrapa le col du polo de Logan et d’un geste sec attira sa bouche contre la sienne. Enfin, à deux centimètres de ses lèvres, elle s’arrêta.
- Tout doux mon mignon… susurra-t-elle. Je dois aller bosser là… Rendez-vous ce soir à 20h au 09ers ?
- J’ai hâte d’y être…
Madison colla sa bouche contre son oreille et conclut :
- Je mettrai mon porte-jarretelle noir… Si je me souviens bien, il t’avait fait son petit effet à l’époque ?
Ils échangèrent un sourire complice. Puis, tournant les talons, elle regagna sa décapotable en tortillant des fesses.
Recroquevillée dans l’espace sombre et confiné, Veronica luttait contre un sentiment de claustrophobie … et de jalousie. Les paroles de Madison repassaient en boucle dans son esprit : « Il fut une époque où nous avons passé un agréable moment tous les deux… On pourrait peut-être remettre ça ? » « Je mettrai mon porte-jarretelle noir… Si je me souviens bien, il t’avait fait son petit effet à l’époque ? »
Elle avait beau savoir que cette situation était entièrement de sa faute, il n’en restait pas moins que l’échange auquel elle avait assisté faisait remonter en elle une foule de mauvais souvenirs – doux euphémisme – qui la torturaient à nouveau.
Flashback
Milieu de matinée, sur le seuil d’une porte. Veronica prend une profonde inspiration, hésite, fait demi-tour, revient sur ses pas et se décide finalement à frapper. Au bout de quelques instants, un Logan torse nu et encore à moitié endormi vient lui ouvrir. En la découvrant, il hausse les sourcils mais ne dit rien.
Tout cela a un goût de déjà-vu, non ?
- Je peux entrer ? finit-elle par demander.
Logan laisse un espace entre son corps musclé et la porte. Quand elle passe devant lui, il commente :
- Cette fois-ci, pas de Kendall dans les parages…
Apparemment, je ne suis pas la seule à qui tout cela rappelle des souvenirs !
Il referme la porte derrière eux et ils restent à s’observer, silencieusement, intensément. Veronica meurt d’envie de l’embrasser, mais après ce qu’il lui a dit l’avant-veille, ne se fera-t-elle pas repousser ? Elle met les mains dans les poches arrière de son jean, hésite.
Finalement, c’est Logan qui prend la décision : il fait volte-face et se dirige vers la cuisine.
- J’ai besoin d’un café. Tu en veux un ?
- Non, ça va. Je suis déjà assez stressée comme ça…
Le jeune homme jette un coup d’œil par-dessus son épaule.
- C’est vrai que tu n’as pas l’air dans ton assiette…
Il s’arrête devant un placard de cuisine et en sort un mug qu’il place sous la cafetière Nespresso.
- Oui. C’est pour ça que je suis là d’ailleurs. Duncan et Lilly ont des ennuis, on a besoin de ton aide.
Logan se tourne vers elle, un sourire moqueur sur les lèvres. Il croise les bras et s’appuie nonchalamment sur le plan de travail.
- Evidemment. Tu ne pouvais pas être venue pour régler notre problème…
- Logan, je…
Il lève une main, lui intimant de se taire.
- C’est bon, pas la peine de te justifier. Tu es Veronica Mars et tu ne changeras jamais, j’ai bien compris. Qu’est-ce que tu attends de moi ?
Veronica fulmine, elle se pince les lèvres.
C’est injuste, tu me prêtes des intentions que je n’ai pas ! Qu’est-ce que tu crois Logan ? Que je n’ai pas pensé à nous ces quarante-huit dernières heures ? Détrompe-toi : je n’ai pas arrêté. Mais si je mets les pieds dans le plat maintenant, que va-t-il se passer ? On va se disputer, se blesser ? Je ne peux pas me le permettre. Pas maintenant où Duncan et Lilly ont plus que jamais besoin de nous… Je n’ai pas le droit d’être aussi égoïste !
Elle expire l’air bloqué dans ses poumons pour se calmer et explique :
- Duncan a décidé de repartir avec Lilly, mais Celeste la retient prisonnière chez elle.
Logan hausse les sourcils.
- Sérieux ? Rien ne l’arrêtera jamais celle-là…
Veronica acquiesce et il se retourne pour s’emparer de sa tasse remplie à ras-bord du breuvage noir et fumant.
- On a essayé de la faire sortir par le biais d’Hamilton et d’Anna mais ils se sont fait repérer. On n’a donc plus qu’une seule option : l’enlever via une personne au-dessus de tout soupçon.
Logan prend le temps d’avaler une gorgée de café avant de répondre.
- Tu veux que j’aille la récupérer ?
Veronica dément d’un signe de tête.
- Non. Tu n’as aucune raison valable d’aller chez les Kane, Celeste aurait la puce à l’oreille. Non, je pensais à …
Elle déglutit.
- Madison Sinclair.
Logan accuse le coup. Ce nom est un tabou entre eux depuis si longtemps que l’entendre prononcé à voix haute par elle le laisse pantois. Finalement, il ricane.
- De mieux en mieux… Qu’est-ce que notre meilleure amie vient faire dans cette histoire ?
- C’est la coach sportive de Celeste. En raison du procès, leurs leçons ont été déplacées à la fin d’après-midi. Je veux que Lilly s’introduise dans le coffre de sa décapotable et que Madison la fasse sortir de là sans même s’en rendre compte.
- Tu vas demander à une gamine de huit ans de monter seule dans un coffre de voiture ? Tu veux la traumatiser à vie ou quoi ?
- Bien sûr que non ! Je vais aller la chercher ! C’est là que tu interviens.
- Comment ?
- J’ai besoin que tu détournes l’attention de Madison quelques secondes avant qu’elle n’aille au manoir, le temps que je monte dans son coffre.
Logan siffle.
- Et comment je suis censé faire ça ?
Veronica garde le silence. Son regard est fuyant. Finalement, elle murmure :
- En la séduisant peut-être ?
Logan la regarde sans mot dire. Ses yeux lancent des éclairs et Veronica se fait l’effet d’être une petite souris sur le point de se faire gober toute crue par un gros matou.
- Nous comptons si peu à tes yeux que tu es capable de me demander une chose pareille ? Et pas avec n’importe qui en plus ! s’écrie-t-il.
- Je n’ai pas vraiment le choix… murmure Veronica en regardant le bout de ses pieds. Si tu crois que ça m’enchante…
Logan se passe une main dans les cheveux, exaspéré. Il contemple la petite blonde, contrite, et pousse un long soupir.
- Même si j’acceptais, on aurait un souci : depuis la bagarre lors de la soirée de retrouvailles, je ne pense pas être encore dans les petits papiers de Madison…
- J’y ai pensé, rétorqua Veronica. C’est là qu’on a besoin des conseils d’un expert ès Madison Sinclair…
Le visage de Logan s’illumine. Veronica relève enfin la tête et découvre son visage souriant. Il secoue la tête, comme un parent attendri par la bêtise de son enfant, et conclut :
- T’es vraiment impossible…
Veronica sourit et ils échangent un regard complice. Finalement, Logan hurle à pleins poumons :
- Diiiiick ! Debout gros lard !
Fin du flashback
Dans le coffre de la décapotable, le portable de Veronica vibra à la réception d’un sms.
Tout va bien ? L
Elle pianota rapidement sur les touches :
Oui. Merci pour ton aide. Tu as été très
Elle hésita.
Convaincant.
J’ai beau savoir que c’est petit et mesquin, je ne peux pas m’en empêcher !
Elle appuya sur la touche « Envoi » et replongea dans ses souvenirs.
Flash-back
Logan pénètre dans la chambre de Dick, plongée dans l’obscurité. Il ouvre d’un grand geste les rideaux et Veronica découvre le linge sale, les miettes de chips, les canettes de bière vides et les manettes de consoles de jeu éparpillées un peu partout dans la pièce.
Dick émet un râle désapprobateur et fourre sa tête dans un oreiller.
- Allez, debout ! l’injective Logan.
- Hum… Il est à peine dix heures et demi, fiche-moi la paix !
- On a de la visite.
Toujours la tête dans l’oreiller, le surfeur blond demande :
- Une fille ?
- Hum hum…
- Mignonne ?
- Plus que ça.
Veronica lance un regard en biais à Logan, mais son attention est aussitôt retenue par Dick qui se relève tout à coup.
- C’est qui ? demande-t-il.
Mais, en découvrant l’identité de son invitée mystère, il fronce les sourcils, marmonne quelque chose dans sa barbe naissante, et se recouche aussitôt.
- Allez, fais pas la tête Dick… temporise Logan. Veronica est là car elle a besoin des conseils du grand Dick Casablancas en matière de séduction.
La voix de Dick lui parvient étouffée à travers l’oreiller :
- Y’a rien à faire pour elle, c’est un cas désespéré… J’ai toujours pas compris comment elle avait fait pour te mettre le grappin dessus d’ailleurs !
Ni une ni deux, Logan se précipite sur le lit et fait mine de l’étouffer dans son oreiller en riant. Dick se débat comme un beau diable et, quand Logan le laisse finalement s’échapper, il a le teint rouge et les cheveux ébouriffés.
- Non mais ça va pas la tête ?!?
- Ca y est, t’es réveillé ?
Dick grommelle mais finit par s’asseoir, toute ouïe.
- Qu’est-ce que tu veux ? demande-t-il d’une voix agacée à Veronica.
Logan ne lui laisse pas le temps de répondre :
- Je voudrais que tu m’aides à séduire Madison.
Le visage de Dick se renfrogne.
- Il me semble que tu n’avais pas eu besoin de mes conseils à l’époque…
Un silence gêné s’installe lorsque, tout à coup, le visage de Dick s’illumine.
- Hé ! Mais si c’est Veronica qui veut le savoir… C’est parce que vous voulez faire un truc à trois ? C’est bon ça !
Veronica lève les yeux au ciel. Logan la regarde, amusé, et répond :
- En fait c’est pour…
- Tu as tout compris, l’interrompt Veronica, décidément on ne peut rien te cacher à toi.
Elle lance un clin d’œil à Logan.
Si je peux éviter de mettre trop de monde dans la confidence de mon enquête, tant mieux ! Sans compter que Dick et la discrétion, ça fait deux !
- J’ai toujours su que votre petit jeu de « je t’aime / moi non plus » cachait une attirance sexuelle puissance mille ! s’enthousiasme Dick.
Logan ne peut s’empêcher d’éclater de rire tandis que Veronica est atterrée.
- Bon, enchaîne-t-elle, tu nous expliques comment Logan pourrait se débrouiller pour la séduire alors qu’il a ruiné sa soirée de retrouvailles ?
Dick plisse le front, pose son index sur son menton, et réfléchit. Enfin, après quelques secondes de réflexion intense, il conclut :
- Les points faibles de Madison sont le fric, le physique, la popularité, et l’interdit. Pour les trois premiers critères, c’est banco. Pour le quatrième… Faudrait que tu te rendes inaccessible pour lui plaire, conclut-il.
- En gros il faut que je me débrouille pour que ce soit elle qui me drague et que moi je fasse mine de ne pas être intéressé, c’est ça ?
- Ouais.
- Et comment je fais pour la harponner ?
Dick fait de gros yeux pour signifier son ignorance et un silence s’installe.
- Je sais… finit par dire Veronica.
Les deux garçons tournent leurs regards vers la petite blonde.
- Tu as oublié un autre point faible de Madison, Dick : sa haine envers moi.
Logan fronce les sourcils.
- Elle va me séduire pour t’atteindre, toi.
Veronica acquiesce. Tous les deux se lancent un regard lourd de souvenirs et de reproches voilés.
Fin du flashback
Soudain, la voiture s’arrêta et la voix étouffée de Madison lui parvint.
On doit être devant la grille…
Et en effet, quelques instants plus tard, le véhicule se remit en route pour s’immobiliser définitivement quelques mètres plus loin. Veronica entendit une portière claquer. Soudain, son portable vibra à nouveau. Un sms de Mac :
Clarence Wiedman vient de sortir du manoir, il se dirige vers la décapotable ! Ne bouge pas !
Veronica se figea, le souffle court. En effet, une voix masculine lui parvint de l’extérieur. Les deux voix étaient de plus en plus nettes, Madison et Clarence Wiedman devaient se trouver juste à côté du coffre. Elle réussit même à déchiffrer leurs paroles.
- Mais enfin, s’agaçait Madison, puisque je vous dis que c’est inutile !
- Simple mesure de sécurité Miss Sinclair, nous avons ordre de fouiller tous les véhicules entrant et sortant de la propriété depuis ce matin.
Et, en disant ces mots, il ouvrit le coffre. Aveuglée, Veronica mit une main devant ses yeux.
- Tiens tiens… Miss Mars ! Entrez je vous prie, Mrs Kane attendait votre visite.
Assise face au bureau, Veronica attendait que son hôtesse daignât l’honorer de sa présence. Depuis combien de temps était-elle là ? Impossible à dire étant donné que Clarence Wiedman avait pris soin de lui confisquer son téléphone portable avant de l’enfermer dans la pièce aseptisée. Elle observa la caméra de vidéosurveillance placée à sa droite, au coin de la baie vitrée par laquelle elle s’était échappée trois semaines plus tôt. Cette fois, personne ne viendrait la sauver... Heureusement, savoir que Mac, Duncan et Anna la regardaient en ce moment-même lui donnait du courage : elle avait encore des atouts dans sa manche, tout n’était pas perdu…
Même si concrètement, à l’instant présent, je n’ai aucune idée de la manière dont je pourrais bien rendre Lilly à Duncan ! C’est un véritable mur de Berlin que Celeste a érigé entre elle et le reste du monde !
Le temps s’écoulait lentement, interminable. Celeste était-elle en train de faire sa séance de sport de l’autre côté du mur ? Ca l’aurait étonnée… Elle manqua de pouffer en se remémorant la tête ébahie, puis les insultes copieusement salées que Madison lui avait assénées lorsqu’elle était sortie du coffre de sa décapotable. Après ces événements, Veronica ne donnait pas cher de sa peau : Celeste allait sans doute la congédier … et lui faire une telle réputation que plus personne à Neptune ne ferait appel à ses services !
La vengeance est un plat qui se mange froid Madi !
Veronica poussa un soupir. La lumière commençait à décliner sérieusement, et elle avait hâte de passer aux choses sérieuses.
Bon, changement de stratégie. Vous avez envie de me mettre la pression par cette attente forcée ? Vous ne perdez rien pour attendre Celeste !
Elle se leva et ôta sa veste qu’elle envoya valdinguer à l’autre bout de la pièce d’un geste nonchalant. Puis, elle délaça ses Jimmy Choo, retira ses chaussettes et fit le tour du bureau pour aller s’asseoir sur le siège de la femme d’affaires. D’un coup d’œil elle vérifia qu’aucun dossier intéressant ne traînait sur le bureau, mais celui-ci était vierge de tout document. Alors, elle posa ses pieds nus sur le plateau en verre et, abaissant au maximum le siège du bureau, entreprit de faire une petite sieste.
Une minute plus tard, Celeste Kane entrait dans le bureau et allumait la lumière.
Bingo !
- Regagne ton siège Veronica.
- Oh je vous remercie Mrs Kane, répondit celle-ci d’un ton aimable, les yeux toujours clos. C’est très aimable de votre part mais je suis très bien installée ici !
Celeste accusa le coup mais répliqua calmement :
- Fort bien. Je suis certaine que le shérif Lamb acceptera de s’installer dans l’autre fauteuil lorsqu’il viendra t’arrêter pour violation de propriété privée.
Bien joué Celeste ! Mais peu importe, vous avez été ébranlée dans votre position de force, là est l’essentiel !
Elle se frotta les yeux, comme si elle se réveillait, puis s’étira en mimant un bâillement.
- Comme il vous plaira !
Elle alla reprendre sa place tandis que son interlocutrice rejoignait son propre siège. Cette dernière pinça les lèvres en repérant une trace de pieds sur son bureau, mais ne fit aucun commentaire. Assise bien droite sur sa chaise, elle entra directement dans le vif du sujet :
- Je me doutais que Duncan ferait appel à tes services.
- Oh vous savez… Essayer d’aider un client à récupérer sa fille retenue en otage par sa grand-mère, c’est mon lot quotidien !
- Lilly n’est pas mon otage.
- Otage, prisonnière… Appelez ça comme vous voulez !
- C’est lui qui est responsable de cette situation ! Je ne voulais pas en arriver à de telles extrémités. Mon but est d’offrir la meilleure vie possible à ma petite-fille. S’il arrêtait d’essayer de la récupérer, elle pourrait retourner à l’école, au Conservatoire… Cela ne tient qu’à lui.
- Comme il ne tient qu’à vous de laisser une petite fille de huit ans retrouver son père qu’elle aime plus que tout.
Le visage de Celeste se ferma.
- Nos avis divergent sur ce point, et je ne pense pas réussir un jour à vous faire changer d’avis. Et, contrairement à ce que vous croyez tous les deux, je n’essaie pas de priver Lilly de son père. C’est pourquoi j’ai une proposition à lui faire. Tu serviras de messager car je ne doute pas qu’à toi il a donné une manière de le contacter.
A vrai dire, il vous écoute en ce moment-même, très chère !
- Bien. Voici donc ma proposition : si Duncan accepte de laisser Lilly vivre ici jusqu’à sa majorité, je reprendrai sa gouvernante à mon service afin de faciliter la transition entre ses deux vies. Quelques mois avant les dix-huit ans de Lilly, Anna disparaîtra et, prise de pitié pour cette fillette que je connaîtrai depuis des années, je déciderai de l’adopter. Comprenez-vous ce que cela engendrera ?
Veronica acquiesça :
- Elle sera l’héritière de votre royaume.
- Exactement. Et elle sera une Kane aux yeux de tous.
Veronica pensa à Duncan qui assistait à la scène de l’autre côté de la ville. Il fallait qu’elle soit son porte-parole.
- Vous disiez que vous ne vouliez pas séparer Lilly de son père, or je ne vois pas en quoi cette solution pourrait les rapprocher…
- Chaque Noël et chaque été, je me propose d’amener Lilly en Australie afin qu’elle puisse passer du temps avec son père. Bien sûr, les premières années, cela se fera uniquement sous ma surveillance et celle de mes agents de sécurité. Mais, lorsque je serai certaine que Lilly et Duncan auront tous les deux compris le bien-fondé de cette situation, je les laisserai partager ces moments seuls.
- Vous et votre fils vivrez comme un couple séparé somme toute…
Celeste acquiesça.
- Duncan est encore jeune, enchaîna Celeste. Je pense qu’Anna et lui partagent plus que ce que ce qu’ils prétendent. S’il préfère qu’Anna reste avec lui afin qu’ils puissent fonder leur propre famille, je trouverai une autre solution pour adopter Lilly sans éveiller les soupçons des Manning.
Veronica imagina Anna rouge comme une pivoine derrière son écran.
- Evidemment, reprit Celeste, je ne revendiquerai aucun droit sur l’un de leurs enfants. Jamais je ne priverai un enfant de sa mère.
- Vous pensez donc qu’un père est moins important qu’une mère ?
- Bien entendu.
Veronica garda un masque neutre, même si son cœur lui hurlait de défendre tous ces hommes qui avaient fait tellement plus pour leurs enfants que leurs femmes : Keith, Duncan … et même Jake Kane !
- Mrs Kane, finit par dire posément Veronica. Puis-je vous demander pourquoi vous tenez tant à garder Lilly auprès de vous ?
Son hôtesse garda le silence un instant. Elle n’était guère adepte des confessions intimes, et encore moins devant une jeunette impertinente qu’elle avait toujours détestée. Pourtant, elle finit par dire à voix basse :
- Lilly Junior est ma deuxième chance. Celle de faire mieux qu’avec ma propre fille.
Le cœur de Veronica se serra à l’évocation de sa meilleure amie d’enfance.
- J’ai bien conscience que si mon éducation avait été différente, jamais ma fille n’aurait joué les Lolitas ni que…
Sa voix se fendit.
- Je n’ai pas besoin de te rappeler la suite. Lilly Junior appartient à Neptune, à son histoire. Elle doit grandir ici. Avec moi. Encore une fois, je ne veux que le meilleur pour elle…
Veronica l’observa un instant avant de conclure :
- Je vais transmettre votre proposition à Duncan. Je vous ferai part de sa décision ce soir, demain matin dernier délai.
La grille du domaine se refermait tranquillement dans le dos de Veronica quand l’interphone grésilla.
- Oh… Et, Miss Mars, la prochaine fois que vous souhaiterez rendre visite à Mrs Kane, auriez-vous l’obligeance d’utiliser l’interphone ? Non seulement cela sera beaucoup plus civilisé, mais cela vous évitera également une séance d’ostéopathie. Merci beaucoup et bonne soirée !
La voix de Clarence Wiedman s’éteignit. Veronica leva la tête en direction de la caméra de vidéosurveillance et, un immense sourire aux lèvres, lui envoya un baiser avec le pouce, puis avec l’index et enfin un particulièrement long avec le majeur…
A cet instant, la Tesla Roadster S de Logan s’arrêta devant elle et Veronica se hâta de pénétrer dans l’habitacle.
- Mac m’a appelé. Tout va bien ? lui demanda Logan tandis qu’elle bouclait sa ceinture.
- Ca va.
Il lança un regard mauvais en direction du manoir. Il avait l’air furieux, et passablement inquiet.
Touchée, Veronica posa sa main sur la sienne.
- Ca va, répéta-t-elle avec douceur. Vraiment.
Logan esquissa un sourire, rangea délicatement une mèche de cheveux blonds derrière son oreille puis éloigna lentement sa main pour enclencher la boîte de vitesse, laissant le cœur de Veronica papillonnant.
Il démarra. En à peine quelques minutes, ils eurent quitté le quartier. Comme d’habitude, Logan roulait vite mais de manière souple. Dans la lumière crépusculaire, il donnait l’impression de maîtriser parfaitement la situation, même si celle-ci était teintée de danger.
Et moi je me laisse sereinement emporter… Pourquoi suis-je incapable de lui accorder le même crédit lorsqu’il s’agit de notre couple ? Pourquoi est-ce que je pense toujours qu’il nous conduira droit dans le mur ?
A cet instant, le souvenir de sa liaison avec Madison des années plus tôt lui traversa l’esprit et son cœur se serra instantanément.
- Ca rappelle des souvenirs, hein ?
Veronica se tourna vers lui en sursautant. Avait-elle parlé à voix haute ? Mais, en avisant l’endroit où ils se trouvaient, elle de détendit : ils traversaient le Neptune Bridge.
Elle sourit. Leur balade en décapotable avait-elle vraiment eu lieu dix mois plus tôt ? Tout cela lui paraissait tellement loin… A l’époque, elle était encore avec Piz, venait d’obtenir une promesse d’emploi chez Truman-Mann à New York et revenait d’une soirée où elle avait joué les chaperons entre Ruby et Logan.
- Je venais de me faire goulûment embrasser si je me souviens bien… s’amusa le conducteur.
Le sourire de Veronica s’évanouit. Son cœur s’embrasa et, comme d’habitude lorsqu’elle était blessée, elle répondit du tac au tac, sans réfléchir :
- Je ne vois pas en quoi c’est différent d’aujourd’hui.
Logan, surpris par sa réplique et son ton belliqueux, lui jeta un coup d’œil en coin avant de comprendre.
- Oh. Tu parles de Madison... On ne s’est pas embrassé, même lorsque tu étais dans son coffre.
- Quel dommage. Ca t’aurait sans doute « rappelé de bons souvenirs » ?
Elle jeta un coup d’œil à l’horloge électronique du tableau de bord avant d’ajouter :
- Tu devrais te dépêcher, votre rendez-vous est dans moins d’une heure !
Logan lui lança un nouveau regard, cette fois nettement plus ombrageux.
- Veronica, dois-je te rappeler que c’est TOI qui m’as demandé de la séduire ?
Veronica pinça les lèvres et regarda vers l’extérieur.
Que peux-tu répondre à cela V ? Tu as mal, oui, mais c’est toi qui lui as tendu le scalpel pour qu’il rouvre la cicatrice, alors de quoi te plains-tu ?
Logan ajouta :
- Et qui plus est, je te trouve mal placée pour me faire une crise de jalousie étant donné que c’est quand même MOI qui ai trouvé ton ex torse nu dans ton appartement alors que je revenais d’une mission de plusieurs mois.
Veronica l’observa : son visage était neutre mais, vu la manière dont ses poings serraient le volant, il ne devait pas être ravi…
- Je croyais que tu n’étais pas jaloux ? se gausa Veronica.
- Bien sûr que si je suis jaloux ! éclata Logan.
C’est normal que ça me fasse plaisir ou je suis une fille définitivement et irrémédiablement bizarre ?
- Il n’y a pas de raison pourtant… murmura-t-elle.
- Ah oui ? ricana Logan. Pourtant, moi, j’en vois des tas. Et surtout une d’ailleurs.
- Laquelle ?
La voiture ralentit à l’approche de la résidence de Veronica. Pourtant, Logan ne pénétra pas dans le parking intérieur et stationna son véhicule électrique dans la rue, sans même prendre la peine de couper le moteur. Il ne comptait pas s’éterniser, comprit Veronica.
- Tu ne m’as jamais choisi, finit-il par dire calmement.
Comme Veronica ne comprenait pas, il expliqua :
- Lorsque nous avons commencé à sortir ensemble, tu ne voulais pas que ça se sache. C’est uniquement parce que nous avons été pris la main dans le sac lors de la fête surprise d’Aaron que tu as accepté de t’afficher avec moi. Puis tu as rompu. Et aujourd’hui encore je m’interroge : s’il n’y avait pas eu la petite Lilly, si Duncan était resté à Neptune, me serais-tu revenue à la fin de la Terminale ?
Il ne lui laissa pas le temps de répondre et enchaîna :
- Oh. J’ai encore mieux : si Piz n’avait pas rompu avec toi il y a dix mois, serions-nous ensemble aujourd’hui ?
Il fit une pause avant de conclure :
- Je n’ai jamais été qu’un bouche-trou, tu n’as jamais quitté ta petite sécurité pour moi. Tu ne m’as jamais choisi.
Veronica resta bouche-bée. Non seulement cette tirade prouvait le temps que Logan avait passé à ruminer, peut-être même à souffrir, mais qui plus est elle était d’une clairvoyance déconcertante.
Que pouvait-elle répliquer à cela ? C’était vrai : finalement, elle ne lui avait jamais donné de véritable chance. Même lorsque son cœur, ses tripes et son âme lui hurlaient de le faire. Il avait fallu que ce soit Piz qui la libère de ses chaînes pour qu’elle ose faire le grand saut. Pourquoi avait-elle si peur ? Ne méritait-il pas sa confiance ? Durant ces mois en mer, quelque chose avait pourtant bougé entre eux, dans le bon sens. Alors pourquoi avait-elle fait machine arrière depuis son retour ? Pourquoi se laissait-elle rattraper par de vieux démons sans queue ni tête ?
Soudain, un nom la frappa. Ce n’est qu’à cet instant qu’elle comprit alors que, même si elle les avait refoulées, c’était cette jalousie et cette peur premières qui provoquaient aujourd’hui une réaction en chaîne.
Finalement, elle murmura :
- Qui est Abby, Logan ?
- Abby ?
Les sourcils du jeune homme dessinaient deux accents circonflexes. Finalement, il eut un sourire en coin.
- C’est vrai, j’avais oublié que Wallace avait mentionné son nom comme celui d’une potentielle rivale. Qui t’a parlé d’elle ?
- Dick.
Logan marmonna :
- Quel crétin. Il ne perd rien pour attendre celui-là…
- Tu n’as pas répondu à ma question, reprit la petite blonde, un chat dans la gorge.
Logan se tourna vers elle et la dévisagea. Il sembla hésiter mais, finalement, sortit son smartphone et commença à naviguer à l’intérieur. Finalement, il le lui tendit.
L’écran affichait un MMS reçu deux jours plus tôt. Sur le selfie, deux jeunes femmes s’embrassaient sur la bouche tout en riant. L’une d’entre elle, la brune aux cheveux courts, portait une casquette de la US Marine. Sous l’image, un commentaire s’étalait :
Ca y est, j’ai retrouvé Stephenie ! Et toi, ces retrouvailles avec Veronica ?
Une vague d’émotions déferla sur Veronica. Les larmes et le sourire lui montèrent simultanément aux yeux et aux lèvres. Sous le choc, elle resta bouche bée. Heureusement, Logan enchaîna de lui-même :
- Abby est gay. Tout le monde sur le navire était au courant. Sauf qu’il y avait une espèce de macaque qui avait décidé de la « convertir à la bite » comme il disait. Au début ce n’était que des mots. Et puis ça a dégénéré. Un jour il a chopé Abby dans un coin, elle s’en est sortie de justesse. Mais il allait recommencer, ça ne faisait aucun doute. Abby ne voulait rien dire au Capitaine, de peur d’être rejetée par les autres : on n’aime pas les balances dans la Marine. Alors j’ai décidé de m’en charger…
- Quitte à te faire punir.
Logan acquiesça.
- Je ne pouvais pas dévoiler mes raisons au Capitaine sans trahir la volonté d’Abby. Alors j’ai gardé le silence et j’ai été au trou…
Il haussa les épaules, faussement désinvolte.
- Ca m’a rappelé mes heures de colle à Neptune High, c’était comme une cure de Jouvence !
Veronica se pinça les lèvres.
- Je suis désolée… finit-elle par murmurer.
Logan se tourna vers elle et très sérieusement, attendit que leurs regards s’accrochent.
- Ne le sois pas. J’aime te savoir jalouse, c’est une des rares preuves d’affection que tu me donnes. Mais je me répète : je veux plus. Je veux que tu me choisisses. Définitivement, et pour les bonnes raisons.
- Je t’ai déjà choisi ! riposta-t-elle.
Logan secoua la tête.
- Ce ne se voit pas…
- Qu’est-ce que je dois faire pour te le prouver dans ce cas ?
- Je ne sais pas. En fait, je crois que toi seule as la réponse à cette question… Qu’est-ce que tu veux vraiment Veronica ?
Elle était en train de remonter la coursive extérieure de sa résidence lorsque son téléphone sonna. En découvrant l’identité de son interlocuteur, Veronica grimaça. Soudain, le souvenir des dernières paroles de Logan la frappa de plein fouet : « Qu’est-ce que tu veux vraiment Veronica ? »
La sonnerie s’arrêta. Songeuse, la jeune femme s’accouda au parapet et, le regard perdu à l’horizon, prit quelques instants pour réfléchir. Quand son téléphone sonna à nouveau, elle décrocha immédiatement.
- Salut Weevil, dit-elle.
- Salut V.
Le temps n’était plus aux plaisanteries ni aux faux semblants. La voix de Weevil était grave et défaite.
- Comment ça a été aujourd’hui ?
- Mal. Ses avocats ont fait de la charpie de mes témoins de bonne foi et ils ont déballé tout mon passé judiciaire, ces hijos de puta. J’ai bien vu que même Jade avait été secouée. Cliff a fait ce qu’il a pu mais…
Il n’alla pas plus loin, c’était inutile. La voix un peu rauque, il ajouta :
- Dis-moi que tu as enfin du nouveau V. Il le faut. C’est maintenant ou jamais.
Veronica déglutit. Elle jeta un coup d’œil sur sa droite. A quelques mètres seulement, Duncan et Anna l’attendaient dans son appartement.
Qu’est-ce que tu veux vraiment Veronica ?
- Weevil. Tu vas te taire et tu vas m’écouter. Jusqu’au bout. Sans t’énerver. Sans me raccrocher au nez. Tu m’écoutes un point c’est tout.
Un silence lui répondit.
- Je sais où est Walt Smith. A vrai dire, je le sais depuis presque un mois.
Nouveau silence.
En fait, je crois que son mutisme est encore plus effrayant que ses insultes !
- Si je ne te l’ai pas dit plus tôt, c’est parce qu’il est placé sous le service de la protection des témoins et que, si tu cherches à l’enlever, le FBI te tombera dessus, et je n’ose même pas imaginer quelles en seront les conséquences. Il faut laisser tomber cette option Weevil, tu comprends ? Définitivement. Et puis…
Elle se pinça les lèvres, hésitante.
- … il y a autre chose. C’est un peu compliqué à expliquer, et d’ailleurs je n’ai pas vraiment le droit de te parler de ça, mais je te dois la vérité.
Elle lança un dernier regard vers sa droite avant de se lancer :
- Voilà… Il faut que tu saches que, si jamais Celeste Kane allait en prison aujourd’hui, ça condamnerait peut-être une petite fille à vivre avec des gens dangereux pour toujours. Je ne…
- Ok stop, j’en ai ma claque d’écouter tus jilipolladas. Tu me fais quoi là ? C’est qui cette gamine d’abord ? Celle que j’ai croisée l’autre jour à ton bureau ? Tu peux m’expliquer pourquoi elle serait plus impor…
Sa voix mourut à petit feu.
Enfin, après quelques secondes de réflexion, il gronda d’une colère noire :
- C’est Lilly Kane.
Etonnamment, c’est une vague de soulagement qui envahit Veronica à cet instant. Elle était fatiguée des mensonges et des silences. Elle ne savait peut-être pas encore ce qu’elle voulait, mais en tout cas elle savait ce qu’elle ne voulait plus.
- Oui, finit-elle par admettre.
Le silence de Weevil se fit plus long.
- Adios Veronica.
Il raccrocha.
*
Sur le canapé, Duncan et Anna ne la quittaient pas des yeux, le regard plein d’espoir.
Ils croient que je vais sortir Lilly de ma poche comme par magie ou quoi ?
Duncan venait de balayer ses excuses relatives à l’échec de son plan quand Anna lui demanda :
- Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait pour récupérer notre Lilly ?
Mais pour le moment, Veronica ne pouvait s’empêcher de penser à une autre petite fille. Une fillette au teint doré et aux cheveux de jais, encore plus jeune que Lilly, et qui, elle aussi, risquait de se retrouver sous la « protection » de personnes douteuses selon le choix que elle, Veronica, allait faire là, tout de suite, maintenant.
Valentina, Lilly… Qui suis-je pour choisir l’enfant qui aura le droit de vivre avec son père ? Pourquoi l’avenir de l’une serait-il plus important que celui de l’autre ?
La réponse était pourtant évidente, et elle le savait. L’offre faite par Celeste déséquilibrait la donne. Aujourd’hui c’était Valentina qui avait le plus à perdre dans ce choix cornélien. Lilly avait un avenir royal tracé devant elle, un avenir doré et dont son père ne serait pas totalement exclu. Que resterait-il à Valentina une fois son père derrière les verrous - ce qui, vu la tournure que prenait le procès, ne faisait plus aucun doute ? Une mère qui devrait travailler dur, peut-être même s’endetter, pour la nourrir ? La protection d’un gang ? Des visites une fois par semaine dans un parloir ?
Non, vraiment, la roue avait tourné.
J’ai intérêt à me montrer sacrément convaincante…
- Anna, Duncan. Je crois que vous devriez accepter l’offre de Celeste. Dans votre intérêt, dans celui de Lilly, et dans celui d’une autre famille. C’est un peu compliqué à expliquer et je n’ai pas vraiment le droit de vous parler de ça, mais je vous dois la vérité.
- Grand-mère ?
Celeste Kane regarda par-dessus ses lunettes et découvrit avec étonnement sa petite fille sur le seuil de son bureau.
- Lilly ? Que fais-tu ici ? Il est tard, tu devrais déjà être en train de dormir !
- J’y arrive pas. Je peux entrer ?
- Bien sûr.
Tandis que Lilly s’approchait du bureau, Celeste ôta ses lunettes et referma le dossier posé devant elle. Toute ouïe, elle tourna légèrement sa chaise vers sa petite-fille.
- C’est à cause de la décision de ton père, n’est-ce pas ?
Lilly hocha gravement la tête.
- Ne lui en veux pas ma chérie. S’il m’a demandé de te garder ici, c’est pour ton bien tu sais.
Le regard de Lilly se fit encore plus ténébreux.
- Il m’a abandonnée…
- Bien sûr que non ma chérie ! Ton père t’aime plus que tout. C’est juste que, après mûre réflexion, nous avons tous les deux conclu que tu aurais davantage de stabilité et d’avenir ici.
- Je le déteste.
- Lilly… soupira Celeste.
Mais la petite fille ne lui laissa pas le temps de protester :
- Toi au moins, tu fais tout pour me garder ! Toi…
Elle baissa la tête et chuchota :
- Toi tu m’aimes vraiment…
Et elle éclata en sanglots. Désarçonnée, Celeste regarda autour d’elle, un peu sonnée. Après un temps d’hésitation, elle se pencha pour l’enlacer, timidement, maladroitement. A son contact, la fillette se mit à pleurer encore plus fort et passa ses mains autour du cou de sa grand-mère. Celeste ferma les yeux et, enfouissant son nez dans la longue chevelure, en respira le parfum enfantin. Comme il était bon et grisant de replonger dans des souvenirs enterrés depuis si longtemps…
La sonnerie du téléphone vint rompre l’instant de grâce. Celeste se redressa et, tapotant avec une gentillesse maladroite la joue de la fillette, s’empressa de décrocher.
- Celeste Kane.
- C’est moi, proféra une voix sombre.
La femme d’affaires recouvrit aussitôt son calme.
- Un instant s’il te plaît.
Elle se tourna vers l’enfant.
- Lilly chérie, veux-tu bien retourner dans ta chambre s’il te plaît ?
- Mais je devais te parler d’un autre truc !
Celeste poussa un petit soupir.
- Fort bien. Attends-moi ici, je reviens.
Elle sortit de la pièce et, refermant soigneusement la porte derrière elle, entra dans la salle de sports.
- Duncan ?
- Comment va-t-elle ?
Celeste s’immobilisa devant la fenêtre. Dehors, le jardin était illuminé par des centaines de lampes artistiquement dissimulées dans les arbres de la propriété. C’était comme si une nuée d’étoiles s’était posée délicatement sur les feuilles rougeoyantes et les fleurs qui commençaient à faner en ce début d’automne. Il faudrait qu’elle en touche deux mots au jardinier le lendemain…
- Très bien. Elle a compris que nous agissions dans son intérêt et se montre très raisonnable.
Un silence lui répondit.
- Anna a-t-elle pris sa décision quant à son retour ici ? enchaîna la femme d’affaires.
- Oui. Elle accepte. En revanche, elle ne reviendra pas avant une dizaine de jours.
- Pourquoi ? demanda Celeste, méfiante.
- Je l’ai chargée d’aller récupérer le reste des affaires de Lilly en Australie.
- C’est inutile voyons, je lui achèterai ce qui lui manque !
- Et comment comptes-tu lui acheter ses albums bébé ? Sa première paire de patins à glace ? La maison de poupées que je lui ai construite ?
Celeste carra la mâchoire.
- Il est inutile d’amener ces objets ici, riposta-t-elle, elle sera sans doute heureuse de les retrouver lorsqu’elle te rendra visite en Australie.
- Ces « objets » seront ses seuls souvenirs de moi au quotidien. Et, pour ma part, je ne veux pas les avoir sous les yeux à longueur de temps…
- Tu es fâché.
- Bien sûr que je suis fâché ! hurla Duncan. Je suis fou de rage même ! Tu me prends ma fille, la prunelle de mes yeux !
- Pourquoi as-tu accepté dans ce cas ?
Duncan garda le silence puis finit par murmurer :
- Veronica m’a convaincu que c’était la meilleure chose à faire. Et que, de toute façon, je n’avais pas vraiment le choix…
Celeste acquiesça silencieusement et il reprit :
- Tu prendras soin d’elle n’est-ce pas ?
- Bien sûr.
- Je veux dire, pas seulement en la gâtant. Ecoute ses besoins, ses désirs… Aime-la et fais-lui confiance. Ne fais pas la même erreur qu’avec ma sœur.
Celeste ferma les yeux. Lorsqu’elle les rouvrit, ceux-ci brillaient. Elle déglutit.
- Je ferai de mon mieux.
Elle raccrocha lentement. Tournant la tête, elle jeta un dernier coup d’œil au jardin. Peut-être pourrait-elle aussi demander au jardinier d’y installer une balançoire ?
C’est le cœur joyeux et l’humeur adoucie que Celeste rejoignit son bureau … et découvrit Lilly qui fouillait dans les tiroirs de son bureau. La quinquagénaire fronça les sourcils.
- Qu’est-ce que tu fais ? demanda-t-elle, soupçonneuse.
Lilly releva la tête et sortit lentement une enveloppe du dernier tiroir.
- Désolée… déclara-t-elle, contrite. Je cherchais juste une enveloppe. Je peux la prendre ?
Toujours méfiante, Celeste s’approcha.
- Ca dépend. Pourquoi aurais-tu besoin d’une enveloppe ?
Lilly ne répondit pas et se contenta de lui tendre la feuille de papier posée devant elle.

En comprenant que cette lettre était adressée à Duncan, Celeste se détendit aussitôt. Et même, un certain contentement la gagna : elle était en train de gagner son petit cœur !
- Lilly, je ne suis pas certaine que ce soit une très bonne idée, dit-elle en tentant de dissimuler le sourire qui lui montait aux lèvres.
- Je m’en fiche !
- Tu sais que tu vas briser le cœur de ton père avec ces mots ?
- Bien fait ! Il a bien brisé le mien !
Celeste secoua la tête.
- Je ne peux pas te permettre d’envoyer ça à ton père Lilly, je suis désolée.
- Pourquoi ?
- Parce qu’il risque de changer d’avis et de te reprendre.
Lilly éclata de rage :
- Je veux pas retourner avec lui, je le DETESTE !!
Et, rageusement, elle reprit ses stylos et griffonna quelque chose sur le papier. Celeste lut par-dessus son épaule :

Malgré elle, elle ne put s’empêcher de sourire. Lorsque Lilly eut fini sa missive, elle l’enfouit dans l’enveloppe et se figea, pensive. Elle releva lentement la tête vers sa grand-mère.
- Je ne sais pas où il est maintenant… avoua-t-elle piteusement.
Celeste sourit face à sa mine boudeuse. Elle hésita. Après tout, qu’avait-elle à perdre ? Lilly exprimait clairement son désir de rester à ses côtés. Et puis, Duncan n’avait-il pas dit qu’elle devait prendre en compte ses désirs et ses besoins ?
Se penchant vers un appareil blanc, elle appuya sur la troisième touche du cadran. Un instant plus tard, une voix ensommeillée lui répondit :
- Mrs Kane ?
- Brandon, veuillez sortir la voiture s’il vous plaît.
- Vous allez sortir maintenant !
Celeste fronça les sourcils et ne répondit pas. De l’autre côté, le nouveau chauffeur se reprit :
- Où aurai-je avoir le plaisir de vous conduire Madame ?
- Nulle part. Vous allez déposer un courrier dans la boîte aux lettres de Mars Investigations. Vous connaissez l’adresse ?
- Oui Madame.
- Je vous attends dans mon bureau dans dix minutes.
- Oui Madame.
Celeste ôta son doigt de l’appareil. Se tournant vers Lilly, elle expliqua :
- La détective de cette agence sait comment transmettre un message à ton père, elle…
Lilly ricana pour une raison qui lui échappa et le silence reprit ses droits.
- Tu es sûre de toi ? Il n’est pas trop tard pour changer d’avis… dit Celeste avec douceur.
Lilly planta son regard implacable dans le sien et déclara :
- Les méchants doivent être punis.
Elle se hissa sur la pointe des pieds et embrassa sa grand-mère sur la joue.
- Bonne nuit grand-mère…
- Bonne nuit ma chérie.
Lilly traversa la pièce. Arrivée sur le seuil, elle se retourna et demanda :
- Grand-mère, quand est-ce que je pourrai retourner à l’école ? Je m’ennuie ici, surtout que tu es toute la journée au tribunal !
Celeste sourit.
- Je suppose que, si tu te couches tout de suite, tu ne seras pas trop fatiguée demain matin ?
Lilly sourit de toutes ses dents et elles échangèrent un long regard complice.
La limousine s’immobilisa au feu rouge.
- Tu as bien compris ? demanda Celeste Kane à sa petite-fille.
Celle-ci opina du chef.
- Répète-moi ce que je viens de dire, je veux m’assurer que tu as bien tout compris.
Lilly leva les yeux au ciel et soupira.
- Je suis pas débile !
- Sur un autre ton, jeune fille.
Le demi-sourire de Lilly s’évanouit. Celeste se maudit intérieurement pour cet accès d’autoritarisme, mais elle n’eut pas le temps de se rattraper car déjà Lilly s’exécutait :
- Je devrai dire à la directrice qu’en fait ma mère est partie seule en Australie pour quelques jours et que tu as accepté de t’occuper de moi durant son absence, du coup je ne suis plus obligée de quitter l’école.
- Exact.
La voiture se remit paisiblement en route.
- Dernière chose. J’ai demandé à un … « ami » de te surveiller pendant quelques jours.
- Me surveiller ? Pourquoi, tu crois que je vais faire une bêtise ?
Celeste plissa les yeux et réfléchit. Même si Lilly avait clairement exprimé son désir de rester à Neptune la veille au soir, elle continuait à se méfier de Duncan. Ce n’était pas à un vieux singe qu’on apprenait à faire la grimace ! Néanmoins, elle n’était guère inquiète : son fils lui avait paru bien trop en colère la veille au téléphone pour planifier quelque chose !
- Non, c’est une simple mesure de sécurité. Clarence Wiedman, l’ami dont je te parle, nous suit actuellement dans sa propre voiture. Il restera stationné toute la journée devant ton école pour s’assurer que rien de bizarre ne s’y trame. Et ce soir, c’est lui qui te ramènera à la maison.
Lilly grimaça mais ne dit rien. Finalement, elle haussa les épaules.
- Comme tu veux ! Si ça me permet de ne plus être coincée à la maison…
Le regard bleuté de la fillette se porta vers l’extérieur du véhicule. Celeste en profita pour sortir sa tablette et entreprit de consulter ses mails.
Quelques instants plus tard, la voiture s’immobilisa à un nouveau feu rouge.
Et puis, ce fut le chaos.
Veronica était en train d’enfiler ses Jimmy Choo lorsqu’on frappa à la porte de son appartement. Elle jeta un coup d’œil à sa montre et alla ouvrir, en prenant soin de laisser la chaînette de sécurité à sa place.
Ce qu’elle y découvrit la laissa pantoise. Sur le pas de la porte, Celeste Kane - cheveux en bataille, tailleur crème maculé de poussière et lèvre sanguinolente – lui lançait le regard le plus haineux de toute sa vie.
- Où est-elle ?!? hurla la milliardaire.
Veronica haussa les sourcils. Puis, comprenant, son visage se défit.
- Que s’est-il passé ? demanda-t-elle aussitôt à la femme d’affaires. Où est Lilly ?
L’échange ne put durer plus longtemps. Une main puissante surgit derrière la détective et la repoussa. Le cliquetis de la chaîne résonna et la porte s’ouvrit en grand.
- Où est Lilly ?!? répéta Duncan, furieux.
Mais Celeste, tétanisée par la vision de son fils, ne put piper un mot. Elle se contenta de rester là, pantelante, sur le seuil, à hocher la tête, voyant sans voir, croyant sans croire.
- OU EST MA FILLE ? vociféra Duncan.
- Le, les… Les PCHers l’ont kidnappée, articula enfin Celeste.
Les visages de Veronica et Duncan se défirent. Le jeune père reporta son attention vers son amie qui secouait rapidement la tête, incrédule.
- Non… Non… Non…
Elle rentra dans l’appartement, aussitôt suivie par Celeste et Duncan, et s’empara de son portable. Elle composa le numéro et enclencha le mode haut-parleur. Anxieux, les Kane ne la quittaient pas du regard, gorge nouée, cœur battant la chamade.
- Weevil ? attaqua-t-elle dès que le déclic caractéristique se fit entendre. Dis-moi que ce n’est pas vrai. Dis-moi que tu n’as pas…
- Dis-lui que je l’appellerai plus tard pour fixer mes conditions.
Il raccrocha.
Veronica releva lentement la tête, comme au ralenti, et son regard alla croiser celui de son ami.
- Je suis tellement, tellement désolée…
De rage, Duncan donna un coup de poing dans le mur. La peinture se craquela.