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Silent Boulevard

Série : Dawson's Creek
Création : 09.09.2009 à 19h48
Auteur : nanouee 
Statut : Terminée

Londres, 1940

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Musique

 

Octobre 1940, Londres, Angleterre

 

 

C’est un bruit habituel. En général je me précipite vers le premier abri venu, la première cave, et je m’y perds sans faire attention à ceux qui m’accompagne, à ceux qui me parle, leurs hurlements s’envolent, et dans le silence de mon imaginaire je m’installe, le dos contre ce mur rugueux de circonstance et j’allume une cigarette, une cigarette que je consume en quelques minutes dans les tremblements irrépressible de la terre en souffrance. Aucun visage ne m’interpelle, aucun échos n’éveille plus rien dans mon inconscience, et depuis le premier jour, la première minute où sous terre j’ai pu entendre les bombes frapper Londres, je me suis promis de ne plus détailler aucun visage, de ne plus me perdre dans aucun de ces regards emplis d’horreur, prendre le temps de connaître mes semblables me semble une souffrance sans nom, car dans cet abri coupé du monde et de la lumière, certains bientôt ne seront plus que des ombres dans l’Histoire, des ombres de plus qui ne devaient pas venir hanter toutes mes nuits solitaires à venir.

Je suis perdue dans cette imaginaire où la guerre n’est rien, où le monde semble tourner sans erreur, et je n’ai pas envie de m’ouvrir à l’humanité, mes abris sans air me conviennent parfaitement, et les effluves de tabac qui s’échappent de mon corps me semble dérisoire face aux cendres des bombardements, depuis des journées incessantes, interminables, je suis là, sous terre, à attendre de vivre où de mourir, entourée d’inconnus qui me scrutent dans la pénombre, cherchant peut-être un murmure à ma propre histoire, car nous en avons tous une, nous sommes tous des spectateurs dans les échos des autres, et des acteurs dans nos propres cris, jusqu’à la fin il en sera ainsi, mais je n’ai rien à raconter, où du moins pour le moment je n’ai rien d’autre que ces journées vides où le temps lui-même se lasse, ces journées où je cours de la conscience à l’inconscience, de l’ombre à la lumière, d’un souvenir flou à un autre au milieu d’inconnus qui bientôt ne le seront plus…

Ce jour, comme tous les autres, passé et présent, je suis là, contre le mur au fond d’une autre cave, et j’attends que le sol arrête de trembler et que ma cigarette se consume entre mes doigts sans que je n’en aspire finalement aucune bouffé. Je ne scrute pas plus les visages que les autres jours, et pourtant des inconnus, des étrangers allaient entrer dans ma vie, couvert de poussière, au milieu de hurlement et de pleurs, sans que je ne remette jamais en question ce coup de pouce du destin, je fermais les yeux à la première secousse et quand la lueur d’une lampe à pétrole envahie la noirceur de la pièce je m’offris le loisir de les observer, chacun, les uns après les autres, 4 visages, le premier couvert de suie sans expression particulière sous ses cheveux blonds presque blanc, le deuxième empli d’effroi, des larmes ondoyantes sur les joues, le troisième caché à la lumière par de longues mèches blondes, et le dernier fixé sur moi, intensément dans l’ombre lumineuses, 4 personnes que je n’aurais pas du connaître, car au final c’est à ce moment là que notre perte à tous venait au monde, c’est à ce moment là que le dernier credo se mettait en place, au moment où nos yeux se croisèrent dans une empreinte inaltérable, ce moment où les premiers mots furent prononcés et que j’abandonnais ma solitude trop solitaire.

 

-Vous pourriez peut-être éviter de fumer ici, une étincelle et nous faisons un voyage express au paradis, lança une voix et je relevais la tête.

 

Il n’y avait que nous 5 dans l’abri, étrangement vide pour une journée de bombardement sur la capitale Anglaise, jamais je ne m’étais retrouvée seule avec un si petit échantillon d’être humain aux yeux larmoyants, en général ils sont trop nombreux pour que leurs traits s’impriment en moi, mais pas aujourd’hui, aujourd’hui ma mémoire ne loupa aucun détail.

 

-Je ne fume pas vraiment, c’est un moyen de contenir mon angoisse, répondis-je et le dernier visage qui m’avait observé m’offrit un sourire réconfortant. Mais je l’éteins…

 

Et je joignis la parole au geste, écrasant le mégot au sol, époussetant ma robe tachée de poussière, et le silence à nouveau s’installa, dans ce dialogue étonnant, sans sens propre, sans vie, 5 âmes au bord de l’abyme dans la pénombre d’une lueur minime, sous terre dans une cave étrangère, attendant que les immeubles s’effondrent et que le chaos chasse les avions maudits. Je repassais sans cesse cette unique phrase prononcée par la blonde, son bras s’accrochait à celui du premier visage, l’homme brun qui semblait souffrir de la chaleur, de l’épaisse poussière, cherchant un air impossible à retrouver. Les minutes s’écoulaient, s’étiraient et au dehors, toujours ces mêmes tremblements, ces mêmes cris, interminable dans ma tête, si terribles que j’aurais aimé me boucher les oreilles pour les empêcher de me torturer, les sirènes des ambulances annonçaient la fin proche des blessures et une musique étonnante nous parvint d’en haut, elle s’insinuait dans notre abri, et un sourire naquit sur mes lèvres, le son du violon semblait parfait, et je le découvris dans le silence qui suit les plus grosses tempêtes, les avions s’étaient envolés vers d’autres erreurs, et dans ce chaos sans nom, la vie reprenait ses droits, quelqu’un faisait naître la mélodie au dessus de nos têtes, le moment était venu de nous déterrer.

 

-Je vais jeter un coup d’œil à l’extérieur, lança l’un d’eux, et je me relevais pour avancer dans la pénombre, courbée pour éviter les poutres apparentes.

-Je vous accompagne, fis-je et il se tourna vers moi, étonné.

-C’est dangereux.

-J’ai l’habitude, contrais-je et il hocha la tête avant de pousser la trappe et d’être envahi par la poussière.

 

Il toussa et chassa les planches de bois qui pénétraient l’abri, la jeune femme blonde n’en serra que plus fort le bras de son compagnon, et l’autre inconnue, étrangère à tous, nous suivie doucement, pas à pas jusqu'à ce que la lumière inonde l’abri et que la mèche de la lampe à pétrole s’éteignit, provoquant un cri effrayé qui se mourut dans nos esprits. Il me tendit la main, et je la saisie sans hésiter, le contact humain m’avait manqué, et la solitude dans laquelle je m’étais enfermée m’explosait en pleine figure, je passais mes journées dans le silence sans jamais communiquer avec un autre être de peur d’en apprendre plus sur lui et de le perdre, comme tous les autres.

Et il y avait bien une raison à mon silence obstinant, je cachais quelque chose, une sorte de secret que personne ne devait découvrir, une méprise de mon passé, une erreur irréparable que j’avais fuie jusqu’ici, et la fuite m’avait sauvée. Elle me maintenait en vie, m’aidait à respirer et à oublier son visage. Mes journées dans les abris n’étaient qu’un leurre, je recherchais quelque chose, quelqu’un, quelqu’un d’assez courageux pour appuyer sur le détonateur avec moi.

Le ciel obscurcit par la fumée semblait se dégager à notre sortie, et il tenait toujours ma main alors qu’il aidait les autres à sortir, la jeune femme blonde et son compagnon, ainsi que l’autre femme, recroquevillée sur elle-même, envahie par la poussière et la tristesse, quelque chose dans son regard me donna un sentiment terrifiant d’injustice, une blessure étonnante, une perte abominable, et sous son chemisier un collier attira mon attention il brillait comme de l’or, une étoile brûlante qu’elle semblait cacher malgré tout, et quand elle surprit mon regard vissé à son cou elle se détourna, les yeux brouillés comme un animal aux aguets, et je jetais alors un regard à l’homme qui me maintenait toujours debout. Des cheveux brun en bataille, des yeux noisettes rougis par la poussière, et cette poigne dans la mienne, cette force, je m’en dégageais alors pour regarder alentour, et rien n’aurait pu me préparer à ce spectacle, tous les 5 débout près de l’unique trou menant à l’abri nous étions presque seuls dans la ville en souffrance, des immeubles éventrés, des feux fumants, dans ce tableau apocalyptique, il y avait notre image étonnante, 5 inconnus, main dans la main dans la pénombre, dans un monde impossible à apprivoiser, avec chacun une histoire, chacun une souffrance, et pour la première fois je ne voulais pas oublier leurs visages, pour la première fois je voulais connaître leurs histoires, peu importe l’avenir, peu importe le temps qui nous emporte, quelque chose était née dans cette attente latente de la mort, nous avions survécu tout simplement, une fois de plus, un jour de plus, un autre souffle…

 

 

* *

*

 

Je marche sur le bord de la route et ils me suivent, sans un mot, sans un geste, tête basse, comme si je pouvais les conduire à la rédemption alors que je ne savais même plus où j’allais, je me dirigeais vers le centre en flamme de la ville où les ambulances hurlaient, où les morts s’entassaient, le centre où la vie s’était envolée et dans un souffle je me mis à prier comme jamais, à prier pour que le ciel ne nous achève pas, pour qu’il y ait une fin à ce massacre, mais le vent l’emporta et jamais elle ne du atteindre le soit disant paradis blanc des croyants.

Je ne pu m’empêcher de revoir l’étoile briller au cou de la jeune femme blonde et dans mon esprit il n’y avait plus aucun doute, elle se cachait dans ces abris comme moi, elle fuyait quelque chose, une abomination, une réalité qui n’aurait jamais du faire partie de son histoire, et au fond de ses yeux il y avait une flamme téméraire éteinte, elle ne croyait plus en rien, comme les deux autres qui se tenaient par la main et qui fermaient la marche, eux non plus n’avaient plus cet éclat familier de la vie, l’espoir qui fait vivre et la réalité qui achève, seul l’homme qui m’avait aidé à sortir du trou semblait vivre, et il marchait à côté de 4 fantômes que la vie avait malmenée que la réalité avait tout simplement achevés.

Le centre nous offrit un autre spectacle, et l’odeur familière du sang et de la chair calcinée devait entrer dans nos mémoires pour s’y incruster, nous aurions toujours ce sentiment d’être poursuivie par ces effluves mortelles, l’empreinte terrestre de la faucheuse, et je sentie une main sur mon épaule, une main chaude qui me fit me retourner.

 

-Où voulez-vous aller au juste ?

-En fait, je ne sais pas. Je ne sais plus où je dois aller.

 

Et je le fixais, ses yeux bleus si intensément accrochés au mien qu’un autre visage vint s’imposer sur son image, un visage que je voulais oublier et qui me jouait des tours au creux de mes nuits sans sommeil, il était quelque part dans cette Europe à feux et à sangs, et je le fuyais, je fuyais juste l’ancienne « moi », celle qui au final avait même changé d’identité pour ne pas être retrouvé, car dans mon esprit j’étais une fugitive et sur mes papiers cette identité volage n’avait aucun ancrage, aucune naissance dans l’état civil, j’avais disparue, fermée la porte à mon ancienne vie, à mes anciens souvenirs, j’avais investie Londres et pour tout ceux ici qui me connaissait, où qui appuyait sur le détonateur avec moi j’étais Joey Davis, l’autre identité était morte avec mes rêves de libertés volés. J’étais un mensonge, et je le serais jusqu'à la fin.

 

-Jennifer ! Entendis-je dans le vent, et je me retournais pour voir un homme faire de grands signes.

 

Il portait un uniforme de la croix rouge et sortait d’une ambulance hurlante. Il s’approcha, et la blonde à l’étoile quitta les rangs, marchant dans les décombres jusqu'à l’homme, le visage pâle et fermé, maintenant nous connaissions au moins son identité, si elle était véritable…

 

-Viens nous aider ! Je t’ai cherché partout, je croyais que tu avais disparue.

-J’étais enfermé dans un abri…

-Tu vas bien ? Demanda t-il et il lui tendit une blouse blanche et un chapeau.

-Je crois, murmura t-elle et elle se retourna vers nos visages couvert de poussière. Merci. Je serais morte de peur sans vous.

-Alors nous allons rester des étrangers, lançais-je et son visage se crispa.

-Il vaut mieux que nous le restions.

 

Elle posa une main sur son cou, joua avec son collier, et elle disparue. L’expression de son visage s’était ancrée en moi, et je la revoyais sans cesse enfiler sa blouse et partir dans les flammes du centre, ses mains bientôt couvertes de sang, et avant que je ne puisse dire un mot, l’apparent couple s’approcha de nous, toujours accroché l’un à l’autre comme si leur survie en dépendait.

 

-Vous avez un endroit où aller ? Demanda l’homme et je hochais la tête.

-Je loue un appartement…Ou je louais, fis-je en me demandant si il était encore debout.

-Et vous ? Demanda la femme en s’adressant à mon compagnon d’infortune aux yeux brillants.

-Un taudis qui a du s’écrouler, dit-il les mains tremblantes.

 

Nous nous regardâmes tous les quatre dans un silence perturbant, et je me retournais sans cesse pour essayer d’apercevoir la silhouette de celle qui avait déserté les rangs des survivants, mais elle était noyée dans la poussière, dans le malheur, et tout à coup comme poussé par un courant interminable, vers l’océan et ses vagues violentes, je m’avançais vers les décombres, les laissant sur le bas côté. Je marchais vers l’ambulance qui avait vue sortir l’homme à la blouse blanche qui nous avait offert un bout de son identité, et je le vis sortir des pansements et des bandages d’une caisse à moitié vide.

 

-Je peux peut-être vous aider, fis-je et il releva la tête pour m’observer.

-Vous étiez avec Jennifer dans cette cave c’est cela ?

-C’est cela, répondis-je immobile, et les autres s’approchèrent.

-Vous avez peur de vous salir les mains ?

-Non, je n’ai peur de rien.

-Pas même de regarder la mort droit dans les yeux ? Demanda t-il et Jennifer arriva derrière lui, couverte de sang et en sueur. Il n’y a plus de compresse ni pansements ce sont les derniers, lança t-il avant de nous designer du menton. Tes nouveaux amis ont envie de jouer avec la guerre et d’être téméraire.

-Je ne joue avec rien, et vous ne savez pas qui je suis, assenais-je et mes compagnons d’infortunes offrirent à leurs tours leur aide.

-Bien…Prenez des blouses dans l’ambulance. Vous n’avez aucune connaissance de la médecine je présume ?

-Mon père est médecin.

 

Il avait dit cela le plus naturellement du monde mais dans son regard il y avait une ombre, quelque chose qu’il repoussait, qui le faisait trembler malgré la chaleur constante des flammes, et j’eu soudain envie de lui prendre la main. Dans ce monde où la mort devient un credo violent de nos vies, nous n’avons plus de temps à perdre, tout va plus vite, tout s’enchaîne dans une parfaite partition mélodique, les événements prennent forme et avant même que je ne m’en rende compte, je me pris d’affection pour ces personnes qui n’avaient passé que quelque heures dans la pénombre avec moi, quelque heures, quelques minutes, une seconde pour changer notre avenir, une seconde pour que nos guerres ne soient plus solitaires.

 

-Je m’appelle Pacey Witter, dit-il en tendant la main au médecin ce qui l’apaisa et le força à nous considérer autrement. Et non je n’ai jamais pratiqué mais j’ai des notions, et vous avez besoin de mains supplémentaires à défaut de matériel.

-Joey Davis, fis-je à mon tour et Jennifer nous reconsidéra, les mains croisées sous les seins à quelques mètres.

-Dawson Leery, et voici ma sœur Lily.

 

Frères et sœurs…Drôle de fraternité pensais-je soudain, je les avais vue si proche l’un de l’autre, si protecteur, elle semblait s’accrocher à lui comme si il était voué à s’en aller un jour, et je devais découvrir que c’était le cas.

 

-Pourquoi vous faites cela ? Demanda le médecin sans s’être présenté et je retins mon souffle.

 

Pourquoi le faisais-je ? Peut-être parce que j’avais lu quelque chose dans le regard de Jennifer, peut-être que pour la première fois de ma vie, depuis mon fantôme, je voulais apprendre les histoires des autres, peut-être que je ne voulais plus être seule dans cet enfer, peut-être que je voulais avancer et faire partir du destin des autres, peut-être tout simplement que l’adversité nous rapproche et que nous découvrons que la vie est trop courte, le temps avare pour les gâcher en solitude solitaire.

 

-Vous n’avez pas vraiment l’air de bons samaritains.

-Détrompez-vous, lançais-je et j’enfilais une blouse tandis que les autres ne firent de même.

 

Le médecin anonyme secoua la tête, et s’en fut dans sa fumée habituelle, nous laissant tous, paré de blanc comme des fantômes vivants, près de cette femme qui semblait survivre plus qu’elle ne vivait, et dans cette guerre nous allions apprendre à aimer et à haïr nos semblables, à les sauver et à les tuer, indépendamment de l’Histoire, trop plongé dans les notre pour en apprendre toutes ses notes.

Je marchais vers Jennifer, mais elle restait toujours les bras noués sous ses seins, immobile sur le sol instable, envahie par la soudaine noirceur du ciel, et ses traits n’en parurent que plus durs.

 

-Vous n’auriez pas du, murmura t-elle quand je passais à côté d’elle, les autres s’étant mêlés à la foule.

-Pourquoi ?

-Vous ne savez pas dans quoi vous vous engagez en me parlant tout simplement…

-Si je le sais, fis-je et elle se détourna me cachant son visage. Je ne sais pas pourquoi je fais cela au final…Je ne peux plus considérer ceux qui m’entourent comme des anonymes jusqu'à la fin de la guerre parce que je souffre de toutes nos blessures.

-Et vous qui êtes-vous donc ? Demanda t-elle et je pouvais apercevoir Pacey au loin, il nous regardait.

-Une anonyme.

 

Elle hocha la tête, et me tendit quelques compresses, des bandes, et un flacon d’alcool. Dérisoire en somme face à la marée humaine qui flottait devant nous. Son étoile avait disparue sous sa blouse blanche et repoussa ses cheveux en arrière, laissant une trace de sang séché sur son front. Un mystère de plus que cette femme sans passé apparent, sans avenir possible, qui soignait les désespérés et fuyait la réalité de la vie.

 

-Vous ne devriez peut-être pas la porter.

-C’est tout ce qu’il me reste, et nous ne sommes pas en France. Vous avez un accent français d’ailleurs, lâcha t-elle et je me mordis la lèvre.

-Oui, je suis une exilée.

-Pourquoi ?

-Et vous, quelle genre d’exilée êtes-vous ? Répondis-je en ignorant sa question.

-Aucune, je n’existe pas, acheva t-elle et elle me quitta pour entrer à son tour dans la brume.

 


nanouee  (09.09.2009 à 20:00)

Musique

 

Novembre 1940, Londres, Angleterre

 

Je rentrais dans l’immeuble épargné et grimpais les 5 étages qui me menaient au grenier. Il était vide et semblait abandonné en apparence, seulement il logeait dans son antre un réseau infini d’espion et de toute sorte de révoltés. Personne ne se connaissait et tout le monde s’apercevait à ce genre de réunion, parfois nous échangions trois mots, parfois étions sur la même mission, mais cela s’arrêtait là, impossible pour nous de connaître les méandres de toutes ces vies qui se mêlaient aux notre dans toute l’Europe, trop dangereux pour notre propre sécurité car en cas d’échec nous pourrions faire s’écrouler le plus grand réseau jamais construit et élaboré par la colère des Hommes. Je poussais la porte et je m’installais tout au fond de la pièce sombre sans épier aucun visage, ils me tournaient tous le dos, à l’abri près des fenêtres voilées et des tables emplies de tracts et de journaux en tout genre imprimés dans les caves sous les bombardements. Je les écoutais discuter entre eux pendant de longues minutes, et un homme monta sur l’estrade aménagée, un béret enfoncé sur sa tête, dans des vêtements sombres et sales, et il commença son discours, personne ne se connaissait aujourd’hui, que des inconnus qui pouvaient se croiser dans la réalité sans savoir qu’ils défendaient la même cause, et la voix éveilla quelque chose en moi, je relevais la tête pour croiser deux yeux bruns et brillants et à cet instant je compris pourquoi je me sentais lié à lui…

 

-Aujourd’hui est un jour ordinaire pour toutes les personnes qui marchent au dehors mais pas pour nous, commença t-il et je tremblais. Nous ne nous connaissons pas, ou pas encore devrais-je dire, nous sommes des inconnus, des anonymes pour toutes nos histoires, et pourtant il y a un lien, quelque chose qui vous a fait vous déplacer aujourd’hui plutôt qu’un autre jour, et vous voici dans notre antre, demain 5 d’entres nous prendrons l’avion pour la France, nous allons diffuser la bonne parole en dehors de ces frontières, même si pour certains c’est un retour au source, nous avons une mission en commun, acheva t-il et son regard m’effleura, il eut un sourire énigmatique et descendit prestement de son estrade pour me rejoindre, laissant le brouhaha de la salle nous envahir.

 

Il prit place à côté de moi, enleva son béret et je restais immobile, mon souffle bloqué au fond de ma gorge, mon inconnu ne l’était pas tant que cela. Il semblait à l’aise, plus vivant que dans mon souvenir, et je me tournais lentement pour épier ses traits et comprendre cette étonnante blague du destin.

 

-Vous étiez déjà un mystère pour moi dans cette cave, vous l’êtes encore plus à présent, lança Pacey et je relâchais l’air de mes poumons.

-Et vous ? Qu’est-ce que cela signifie ?

-Que nous sommes liés sans le savoir, que le destin m’a mis sur votre route, et que c’est indéniable. Demain vous partirez avec moi.

-Et si je refuse ?

-Impossible, fit-il et je hochais la tête. Nous aurons tout le temps de disserter sur ce que nous sommes, sur ce qui nous a menés ici, mais notre mission avant tout. Fini la distribution de tracts et de journaux en France, ils nous veulent pour saboter un train.

-Oh…

-Et j’ai besoin de vous.

-Qui êtes-vous vraiment ?

-Pour vous je suis Pacey Witter, vous m’avez rencontré dans une cave lors d’un bombardement, nous sommes entrés un temps dans la croix rouge, une journée pour sauver des cadavres et puis vous avez disparue. Je vous ai cherché, c’était plus fort que moi, je voulais savoir ce qu’il y avait dans vos yeux, et je ne l’ai pas découvert…Pourquoi êtes-vous partie ?

 

Je fermais les yeux. Nous avions œuvré ensemble dans cette fournaise, tous les 5 main dans la main, Jennifer nous avait guidé nous avions trouvé nos marques dans la douleur comme si elle faisait partie de nous depuis toujours, nous avions appris à nous connaître sans un mot, à savoir taire la vérité et fuir la réalité, mais elle m’avait rattrapé, j’avais cru l’apercevoir dans les décombres, mon fantôme instable perdu en Europe mais je m’étais trompé, il ne pouvait pas être là, il était dans ce pays occupé que j’allais rejoindre, son fusil à la main et la rage au cœur parce que je lui avais échappé, la fugitive s’était cru rattrapée et mon passé avait dansé devant moi brouillant tous les visages qui voulaient faire partie de mon avenir. J’avais laissé tombé ma blouse, j’étais partie, sans un mot sans un regard pour Pacey, pour Jennifer, sans un murmure pour Dawson et Lily qui semblaient vivre dans une bulle, par peur d’être séparé et je n’avais laissé derrière moi qu’une ombre. Pacey semblait m’observer, il scrutait les traits de mon visage, traquait les émotions qui pouvaient y naître, et il posa une main fugace sur la mienne. La chaleur sembla m’envahir, et je rouvris les yeux pour en chasser les larmes qui s’y amassaient.

 

-Peu importe à présent, reprit-il. Pour vous je serais Pacey Witter et c’est tout.

-Est-ce un mensonge ?

-Nous sommes tous des mensonges Joey Davis. Vous l’êtes aussi ?

-L’état civil ne sait même pas que j’existe, dis-je et il pencha la tête sur le côté, surpris.

-Je ne veux rien savoir pour le moment, nous sommes collègues si je puis dire, mais je ne dois rien connaître de votre vie, je ne dois pas savoir si vos parents sont encore en vie, où ils habitent, si vous avez des cousins ou autre, je ne dois pas savoir d’où vous venez même si votre accent me renseigne et de votre côté vous devez tout ignorer de moi car si nous venions à être capturé par la gestapo en France, il ne faudra pas parler, mieux vaut donc ignorer ce que nous sommes.

-C’est un jeu que je connais bien, conclus-je et sa main s’attardait toujours sur la mienne.

 

Je détournais la tête quelques secondes puis je ne pu m’empêcher de revenir vers son visage pour l’observer. Il avait cette allure sage qu’ont les enfants bien élevés, ceux qui n’ont jamais manqué de rien, qui n’ont jamais connu ni la faim ni le froid, et pourtant il était prêt à se salir les mains avec le sang d’inconnu, il était prêt à passer du temps avec ces inconnus qui n’étaient pas sa famille tout cela parce qu’ils partageaient le même but, dans le fond j’admirais cette anonyme dont je ne savais rien à part un faux nom qui lui allait à merveille, et soudain je ressentie cette vague facilement reconnaissable en moi, celle de l’envie, du désir, mais je l’avais étouffé en quittant la France, je l’avais étouffé en renonçant à mon identité, et pourtant demain je serais partie, je serais dans un avion avec d’autres inconnus dont il me faudra tout ignorer pour survivre, un cercle vicieux sans fin, mais dans cette image d’apocalypse je pouvais voir apparaître les visages des trois autres captifs de l’ombre, Jennifer l’infirmière à l’étoile Juive, et la fratrie qui semblait orpheline. Cette rencontre avec Pacey dans cet immeuble délabré ne pouvait être qu’un coup de pouce du destin, étonnement précis dans ses décisions, nous nous étions côtoyés dans la réalité de la vie avant d’entrer dans notre fiction, où il ne restait de nous que des identités volées, des mensonges pour l’Histoire de l’humanité.

 

-Je vais faire mon choix, il y aura quatre inconnus avec nous, juste des visages et des vies qu’il faudra oublier, car quand nous aurons terminé ils disparaîtront. Jamais nous ne côtoyons deux fois les mêmes personnes, nous sommes nombreux et pourtant si misérable. A 18h devant l’immeuble demain soir Davis, nous volerons de nuit et nous atterrirons dans un aéroport de fortune en pleine campagne à une centaine de kilomètres de Paris.

-Un seul train ?

-Non…La voie plus précisément.

-Mais nous risquons de tuer des innocents, si un train remplit de passager passe.

-Le destin…

-Non ! Je croyais que c’était de la marchandise, des choses qui ne peuvent pas souffrir et mourir.

-C’est comme cela, ce sont les ordres.

-Je ne suis pas née de la dernière pluie, je suis peut-être une novice mais personne ne me berne, des innocents mourront.

-Nous sommes des innocents et pourtant nous mourront aussi, seulement personne ne semble s’en préoccuper Davis !

-Vous êtes vraiment énigmatique, je n’arrive pas à vous cerner.

-Moi non plus si cela vous rassure, mais pas question que vous m’échappiez, pour cette fois-ci vous êtes avec moi, main dans la main…

-Je n’appartiens à personne, vous devriez le savoir, fis-je et il eut ce petit sourire que j’avais appris à aimer et à haïr en quelques secondes.

-Je le sais bien et tant que nous serons en danger, tant que nous serons dans cette guerre je ne veux pas vous connaître, je veux juste que notre mission aboutisse, que nous puissions respirer le lendemain et revoir l’Angleterre. Nous sommes sur la même longueur d’onde je pense ?

-Absolument, conclus-je et il retira sa main avant de redevenir sérieux.

-Ce ne sera pas un jeu cette fois-ci, pas question de jouer avec la mort. Vous savez tirer ?

-Je sais tenir un fusil si c’est cela qui vous inquiète.

-Parfait, nous aurons de quoi nous défendre, il faudra faire vite, être adroit et efficace.

-Alors je suis celle qu’il vous faut, fis-je et il hocha la tête.

 

Une étincelle était née dans ses yeux si brillants et si sombres à la fois, comme si ma phrase innocente avait éveillé quelque chose, j’étais celle qui lui fallait pour cette mission là et rien d’autre voulus-je me convaincre, mais quelque chose au fond de moi me détrompa, je ne pourrais vivre longtemps à ses côtés sans vouloir connaître les secrets de son histoire, je ne pourrais pas longtemps lui cacher les miens, c’était indéniable, nous avions cette mission et ce qu’il en résulterait était un mystère, comme lui, comme moi, ce que nous étions l’un pour l’autre ou non dans cette guerre en apparence sans fin où les sentiments sont décuplés, où les amours naissent et s’éteignent en quelques semaines, la mort ou la distance nous est toujours fatale.

 

Il se leva pour s’éloigner et rejoindre l’estrade où il désigna 4 personnes qui allaient nous rejoindre, et au moment même où son doigt les effleura j’imprimais leurs visages en moi, mais ils restaient flous, des connaissances vagues sans avenir, alors que lui ne le sera pas. Je me levais à mon tour et je quittais la pièce, demain je retournerais dans ce pays qui était le mien et que j’avais fuie, demain je redeviendrais l’ancienne « moi » celle qui n’avait pas encore changé d’identité, celle qui ne se cachait pas encore, celle qui n’avait pas encore décidé de rejoindre les soldats de l’ombre parce que jadis elle avait fait partie d’un autre camp, et cette partie là de ma vie me faisait horreur aussi sûrement que cet avenir sans réelle attache et je retournais dans l’ombre de mon appartement survivant attendant la prochaine attaque, la prochaine perte, parce que tout était écrit et qu’au final je ne pouvais absolument rien changer, les notes s’égrenaient et je suivais le mouvement…

 

 

* *

*

 

 

Le soleil déclinait et je pressais le pas, j’avais l’impression que le temps ne me laissait pas une seconde pour respirer, rien que de l’air qui virevolte autour de moi et qui accélère sa course. Ils étaient là, je les aperçus après avoir franchis le dernier tournant, immobile sur le trottoir, mes propres inconnus, tout de noir vêtu, des ombres, des fantômes au devenir. Pacey parlait brièvement avec deux hommes dont j’avais déjà oublié le visage, et une femme chargeait la camionnette que nous devions prendre pour nous rendre à la base de la RAF en dehors de Londres. Nous allions être « déposé » et escorté par des pilotes expérimentés, capables de fondre leurs avions dans la masse, puisque notre aéroport d’arrivée n’en était pas un, juste une ligne tracée dans l’herbe quelque part dans la forêt.

 

-Presque en retard ! Lança Pacey et j’arrivais essoufflée.

-Je suis prête, fis-je et les autres m’accueillirent avec un sourire.

-Très bien, contentons-nous des présentations d’usage : Le grand échalas avec la casquette brune c’est Chris, les deux autres aux casquettes noirs sont respectivement nommé Jake et John.

-Pas très original, commentais-je et ils choisirent d’en rire.

-Ce n’est qu’un mensonge, pourquoi se creuser la tête à en avoir une migraine, déclara Jake et je haussais les épaules.

-Mais nous ne devions pas être 5 ? Remarquais-je soudain et Pacey sourit.

-Je ne me compte jamais ! Je suis invincible.

-Un peu trop prétentieux sûrement, fis-je et il rit avant de designer la jeune femme qui allait nous accompagner.

-Notre dernière recrue porte le doux prénom Johana, elle s’est un peu plus creusée la tête que les trois autres, elle mérite donc tout notre respect, ironisa Pacey et la brune se détourna du camion pour nous rejoindre.

-Vous devez être Joey…Cet imbécile ne parle que de vous.

-C’est faux, s’indigna Pacey avant de donner le signal du départ. En route !

 

Je souris à Johana, et nous montâmes dans la fourgonnette, les trois hommes devant, et nous à l’arrière. Elle portait elle aussi un pantalon, beaucoup plus pratique qu’une robe si nous devions courir et elle avait attaché ses cheveux en chignon strict sur sa nuque, tous ainsi de noir vêtu nous paraissions aller à des funérailles, et je du sourire sans m’en rendre compte car je vis Pacey m’épier dans le rétroviseur avec intérêt.

 

-Je vous donne les consignes d’usage, reprit t-il et je me détournais de la fenêtre pour croiser son regard dans le rétroviseur, encore et toujours. Nous arriverons à la base de la RAF dans une petite heure, nous serons mis en relation avec un pilote qui nous conduira à destination, mais puisqu’un seul avion risque de paraître suspect, nous serons escortés. Le seul inconvénient c’est que nous risquons d’être attaqués par les boches au dessus de la manche.

-Fantastique, commenta John ou Jake, d’ailleurs je ne pouvais les différencier de dos.

-Non pas exactement. Si nous sommes pris dans une bataille, nous devrons soit nous en défaire, soit sauter !

-Sauter ? M’exclamais-je.

-Oui ils nous rapprocheront le plus possible des côtes françaises et nous avons des parachutes. Tout cela n’est bien sûr qu’un plan B. Normalement nous devrions nous en sortir parfaitement et atterrir dans une cambrousse parfaite pour cacher les avions. Les boches sont tous à terre ou presque, ils occupent Paris, cela leur prends assez de temps, ils ne vont peut-être pas envoyer d’avion cette nuit.

-Ils bombardent bien Londres toutes les semaines, remarquais-je et Johana eu un sourire satisfait.

-Oui, mais ne partons pas pessimiste.

-Non soyons réaliste. C’est totalement suicidaire comme mission, alors si nous devons y passer je préfère connaître nos options concernant les notes finales. Je voudrais savoir si nous allons nous noyer dans la manche, embourbés dans un parachute, ou bien nous cracher près du Havre après avoir été empalé par l’avion d’un boche.

 

Le silence se fit et j’imaginais très bien le scénario. C’était une mission suicidaire en fait, traverser la manche alors que les Allemands tournaient autour de l’Angleterre, prendre le risque d’atterrir en pleine cambrousse avec le cigle de la RAF sur l’avion, rejoindre Paris avec de faux papiers, tout cela avait certainement été calculé mais quelque chose ne collait pas pour moi, il y avait un détail que nous avions négligé et ce détail devra être notre perte.

Pacey ne dit plus rien, jetant de temps à autre un vague regard flou dans le rétroviseur, notre voyage se passa ainsi, ponctué de silence et de réflexion vide de la part de mes inconnus d’un jour, je posais ma tête sur la vitre et le soleil se cacha définitivement derrière les nuages nous offrant une campagne noire et inquiétante, jusqu'à ce que les lumières de la base nous éclairent et nous guide. Pacey ralentit sensiblement et s’arrêta aux grilles jusqu'à ce qu’un officier s’approche. Ils murmurèrent dans la nuit et je n’entendis rien, je ne vis rien, que des dizaines d’avions au sol, et des hommes courant dans tous les sens, à croire qu’il n’avait pas une seconde de repos, il devait défendre les côtes de l’Angleterre à tout prix. Pacey gara le camion très loin de l’entrée sous un bosquet à l’ombre, et nous descendîmes. J’observais les locaux, ils me paraissaient s’étendre sur des kilomètres, ça et là des bancs étaient installés, et les officiers qui ne volaient pas s’y installaient, j’entendis progressivement des rires, des voix s’élevaient dans la nuit et nous avançâmes tous les 5, Pacey et moi à l’avant, et nos trois compères à la traîne trop occupés à analyser la base dans les moindre détails. Un homme vint à notre rencontre et serra instinctivement la main à Pacey.

 

-Je croyais que je ne te reverrais jamais ici Witter !

-J’ai neuf vies, comme les chats, répondit-il et il se tourna vers moi et son équipe. Voici mes recrues et je compte bien les ramener en vie alors dis-moi que ton pilote est un as.

-C’est le meilleur, une tête brûlée peut-être mais il vous amènera à Paris sans anicroche !

-Sauf si les boches attaquent, répliquais-je et le soldat sourit à Pacey.

-J’adore. Ces femmes qui ne sont pas plus hautes que trois pommes avec un tel panache. Ravie de vous rencontrer.

-Joey Davis !

-Très joli mensonge Mademoiselle.

 

Je hochais la tête, et il serra la main aux autres tandis que Pacey épiait la nuit sans étoile, les nuages s’amassaient et la traversée de la manche promettait d’être plutôt perturbée. Son « ami » soldat nous fit pénétrer dans la base un peu plus profondément, et à part les avions au sol il y avait des hangars gigantesques avec un matériel impressionnant, des canons, des mitraillettes, toutes sortes de fusils, des grenades, un arsenal impressionnant. Je détaillais les armes, chaque détail à ma vue, et les hommes s’approchaient doucement de nous, interloqués par cette soudaine agitation. Ils restaient tous sur leur garde, et ils devaient l’être en permanence, toujours prêt à tout abandonner pour sauter dans leur avion, à la moindre attaque, à la moindre supposée attaque, il devaient être prêt à mourir dans les eaux glacées de la manche pour l’Angleterre et je les admirais.

 

-Voilà comment cela va se passer. Nous allons emprunter un couloir aérien normalement sûr, vous serez conduit par notre pilote et escortés par trois avions jusqu’aux côtes françaises, ensuite ils se déporteront et seul votre avion entrera dans l’espace aérien au dessus de Paris. Nous ne devons pas réveiller leurs radars sinon ils lanceront une attaque et la seule et unique option qu’il vous restera sera de prendre votre courage à deux mains, de prier, et de sauter.

-C’est une option que nous préférons ignorer, lâcha Jake ou son compère à la casquette noire.

-C’est une option à prendre en compte tout de même, et si vous sauter faite bien attention à votre destination, le pilote sera lui aussi équipé d’un parachute il vous guidera. Vous devrez abandonner l’avion quoi qu’il arrive, ne sauvez rien d’autre que vous-même, pas même les armes. Vous retrouverez un point de « repêchage » à Paris. Nous communiquerons alors par radio, vous  trouverez tout ce qu’il vous faut dans la capitale. Si par malheur vous deviez sauter, rejoignez Paris et la blanchisserie Vasseur dans le 12ème arrondissement, ils hébergent un réseau derrière leurs draps.

 

Je détournais la tête pour voir un homme sortir de l’ombre, il portait un costume parfait d’aviateur, ses cheveux blonds retombaient sur ses yeux, et son casque à la main il nous rejoignit.

 

-Leery ! Voilà ta marchandise ! Lança le supposé chef de section et je sursautais en entendant ce nom.

 

Pacey releva la tête et fixa l’inconnu qui allait nous conduire à Paris, sauf qu’il ne l’était pas pour nous. Devant nous se trouvait le morceau égaré de la fratrie orpheline, ceux que nous avions rencontré dans l’abri, la partie amputée qui nous avait aidé auprès de Jennifer et quand il croisa nos regards il se figea sur place. Je n’arrivais pas à croire qu’il était devant nous après avoir partagé quelques heures de notre obscurité, et il était là sans son double, totalement différent, le visage plus dur, les mains serrées contre son corps, et sous le ciel sans étoile il n’en paru que plus inquiétant. Pacey se tourna vers moi, et nos regards s’accrochèrent. Le destin avait une bien piètre façon de nous remettre en présence, 5 inconnus dans une cave, 5 inconnus qui ne l’étaient plus, qui évoluaient chacun de leur côté dans la guerre, nous étions toujours dans l’ombre au final, Jennifer et son étoile étincelante, Pacey et moi derrière nos casquettes et nos fusils, et Dawson dans son avion au dessus de la manche. J’aurais pu choisir d’en rire mais il nous adressa un vague signe de tête, je savais bien qu’il nous avait reconnu malgré la noirceur de la nuit, car au creux de notre première rencontre il n’y avait que l’obscurité, ses yeux s’étaient habitués aux notre et maintenant il faisait partie de notre mission, de toutes nos autres missions à venir me semble t-il.

 

-Fais bien attention au paquet ! S’exclama l’officier et l’assemblée se mit à rire, puis il désigna deux autres pilotes dont les noms m’échappèrent. Soyez prêt au décollage dans 30 minutes, remplissez vos avions, chargez-les au maximum de carburant et présentez-vous sur la piste je me charge de leur remettre les parachutes.

 

Et il nous conduisit au hangar, des ombres dans la pénombre, pour nous remettre les parachutes, des provisions, de l’eau en bidon, et des boites de conserves. Je me retournais sans cesse pour essayer d’apercevoir Dawson, comme j’avais épié Jennifer et son étoile dans la brume des bombardements, et je pouvais le voir toujours immobile à la même place, il nous épiait, il nous cherchait, et cette nuit là devait sceller notre destin commun, une histoire courte dans une Histoire interminable, des mois qui devaient nous sembler des années, des amours qui devaient nous sembler éternels, des amitiés à toutes épreuves ou presque, mais il y avait encore les secrets de nos histoires et je ne comptais pas les dévoiler, jamais, pas même au creux de la mort, sauf contrainte et forcée.

 

Dawson tourna les talons pour rejoindre son avion, son casque vissé sur sa tête dans une dernière image héroïque, et je me retrouvais bientôt les bras chargés de nourriture, ancrée dans la réalité sans paradis. Nous suivîmes Pacey comme de parfaits soldats, et je déposais les paquetages près de l’avion, les hommes se chargeaient de tout embarquer. Le ciel s’était dégagé, quelques étoiles apparaissaient ça et là, et dans la froideur soudaine de cette nuit d’octobre je commençais à trembler, trembler pour cette incertitude qui nous attendait de l’autre côté de la manche, pour cette incertitude qui nous attendait avant tout dans les airs au côté de nos inconnus et du visage brouillé de celui qui ne l’était plus.

Les moteurs bafouèrent le silence et Dawson nous fit un signe. Pacey monta et me tendit une main que je saisie, une main chaude qui me réconforta, les autres prirent place au fond, paré de leur tenue noir et harnachés dans leurs parachutes comme nous tous d’ailleurs. Dawson en avait enfilé un sur son uniforme, et quand la porte claqua, je sursautais, impossible à présent de revenir en arrière. Et dans la pénombre de l’avion je pouvais me croire dans un abri, sous les bombardements de la capitale, les yeux brillants de Pacey trouant l’obscurité, la respiration des autres chassant le silence, et nous fûmes escortés jusqu'à la piste par trois avions, je me retournais sans cesse pour tenter d’apercevoir leurs visages mais il n’y avait rien, juste une nuit sans lune où les étoiles se battaient pour exister.

 

Installés dans des fauteuils de fortune sans ceinture ni confort moderne, je me cramponnais à la carlingue, et sans un mot il lança son avion dans le ciel, nous décollâmes, nous élevant du ciel comme des oiseaux vers le bout du monde, et mon souffle se bloqua dans ma gorge, l’avion trembla et se stabilisa, nous étions dans une immensité bleu marine à perte de vue, et les commentaires de mes compagnons de fortunes se firent entendre, alors que je restais silencieuse, scrutant la nuit et son silence, jusqu'à ce qu’un visage s’approche de moi dans l’ombre pour scruter les étoiles au travers du hublot…

 

-Il n’y a rien de plus étonnant que l’infini, murmura Pacey.

-Et il n’y a rien de plus dangereux que l’inconnu, fis-je et nos yeux se croisèrent.

 

Je l’imaginais sourire, et cette fois-ci, aucun visage ne vint m’arracher son image, le fantôme s’éloignait…


nanouee  (10.09.2009 à 11:43)

Musique

 

* *

*

 

Je voulais apercevoir les côtes françaises au loin, mais il n’y avait rien, juste une noirceur impénétrable que l’avion franchit tout de même, Dawson ne dit pas un mot, pourtant aucune barrière ne nous séparait du poste de commandement, l’appareil avait été dépouillé de ses cigles, aucune trace de la RAF ne subsistait sur sa carlingue et j’avais à nouveau ce sentiment d’être un mensonge, un mensonge sans finalité car je le restais même pour les personnes qui allaient partager cette intrusion avec moi, sans certitude, avec juste cet espoir, cet espoir fou qui survivait même dans la nuit, cela ne devait pas être notre dernier jour. Je pouvais voir les lueurs des trois avions qui nous entouraient, au bout des ailes des petites lumières rouges clignotaient et je les suivais dans l’immensité de mon côté, Pacey du sien, séparé par une barrière invisible, sans cri ni murmure, dans un silence perturbant, un silence qui me faisait tendre l’oreille au moindre craquement et quand le premier grondement se fit entendre je sursautais, j’étais là seule à l’avoir entendu, la seule avec Dawson qui s’était brusquement jeté sur ses radars, des dizaines de petits points se croisaient au dessus de la manche, et il ne me fallu pas longtemps pour deviner leur provenance. Il braqua sur la droite, l’aile s’éleva dans le ciel et nous rencontrâmes les étoiles, si proche que des cris s’échappèrent de l’arrière, mes compagnons de fortune se réveillaient, leur songe prenait fin, la guerre n’était plus leur jeu. Un bruit strident troua le silence, et je me recroquevillais sur moi-même, les bras entre mes genoux, accrochée à mon parachute comme à mon dernier espoir, et bientôt les points du radar se rapprochèrent de nous, doucement mais sûrement, ils franchissaient les derniers miles avant de nous atteindre, avant de nous étreindre.

 

-Jason ! C’est Dawson tu me reçois ? Qu’est-ce que tu vois ?

 

Un silence et bientôt une autre voix grésilla dans le silence, les côtes françaises semblaient se dessiner au loin et je me mis à prier pour que nous les atteignions avant qu’ils ne puissent nous effleurer. Pacey commençait à paniquer, sa force tranquille n’était plus qu’un mensonge, et la réalité le frappait, il hurlait dans la carlingue, donnant des ordres aux autres effrayés qui formaient ses rangs. Et moi je restais silencieuse, j’attendais, je sentais les secousses de l’appareil, je pouvais imaginer le vent dans mes cheveux si nous devions sauter, je pouvais apercevoir son visage tout à coup, comme si il était dans un de ces avions meurtriers, ceux qui fonçaient sur nous et qui allaient nous détruire.

 

-Des Boches ! Saloperie ! Entendis-je et Dawson donna un coup dans son manche.

 

Il n’était plus question de faibles secousses, c’était imaginable, le ciel lui-même semblait tomber, et la chute libre me donna la nausée, je m’accrochais au siège devant moi, défit ma ceinture tandis que Pacey fermait les yeux et que ses lèvres remuèrent dans une sorte de prière muette, un paradoxe pour cet être si sûr de posséder autant de vie qu’un chat. Et je les vis, dans le hublot, aussi menaçant que dans mon imaginaire, des dizaines d’avions au couleur de l’Allemagne Nazi, avec ces cigles que j’avais appris à haïr, ces têtes de morts qui nous condamnait de loin, et je pu toucher l’épaule de Dawson, il sursauta et se retourna vivement.

 

-Retournez vous asseoir tout de suite, et pas un mot, pas un geste tant que je ne l’aurais pas décidé, hurla t-il et il vira brusquement.

 

La vitesse de l’avion faisait baisser la pression et j’avais la sensation ultime d’étouffer, sa main me repoussait sur mon siège et il appuya sur tous les boutons de son tableau de bord me semble t-il, son radar s’affolait, ses compagnons de vols faisaient grésiller la radio, et je m’enfonçais dans mon fauteuil défoncé, les mains posées sur les rebords du parachute quand le premier coup nous surprit. Des flammes jaillirent autour de nous, mais pas en nous, notre avion n’était pas touché, ceux qui nous escortait entraient et sortaient des flammes comme des mirages et je me détournais du hublot, la chaleur des explosions me faisait suer, même à l’intérieur de la carlingue la température monta, les gestes de l’engin étaient de plus en plus saccadés de plus en plus violent, nous étions tous les 6 serrés les uns contre les autres attendant que le feu cesse ou que le bruit se dérobe, des grincements terribles secouaient la machine, elle cahotait, son moteur grondait et Dawson nous menait vers les côtes, imperturbable, sans regarder en arrière, sans se rendre compte du silence mortel de la radio, ses soldats ne criaient plus. Ils continuèrent à s’affronter derrière nous, mais nous voguions, trouant le ciel avec force, à chaque grondement, toujours plus vite, toujours plus loin, les étoiles semblaient se rapprocher, et juste avant le silence, ce terrible grincement, ce terrible feu qui commençait à griller l’aile droite, le feu montait vers la lumière par petites étincelles, et cette fois-ci je criais, je détachais ma ceinture pour m’éloigner du hublot, Pacey m’attrapa le bras et me retint contre lui, son visage semblait brûler à la lueur des flammes, la radio émit un ultime bruit, un ultime cri et la plupart d’entre eux finirent dans la manche, avalé par les remous de la mer, emporté par ses courant, détruits par ses violences, et Dawson s’affolait, le feu gagnait du terrain, l’air le faisait naviguer sur la carlingue, et bientôt il pu transparaître dans nos prunelles aussi vivace que si il nous brûlait de l’intérieur. Dawson donna un coup de gaz et l’avion trancha l’air, puis il se leva, tira sur les sangles de son uniforme, jetant sa veste et resserrant son parachute, il n’avait pas besoin de parler, j’avais compris.

 

-Debout ! Nous avons très exactement 5 minutes avant que ces flammes n’atteignent le réservoir et que nous explosions, lança t-il et il m’aida à me mettre debout avant de donner le bras à Pacey et aux autres.

 

Il plia les sièges et je pu voir une porte dérobée du côté gauche, il nous y conduisit, et devant lui les yeux emplis de terreur nous réalisions que notre seule chance de vivre se trouvait dans le vide qui vivait sous nos pieds.

 

-Je vais ouvrir cette porte et nous sauterons, assena t-il comme si nous n’avions pas d’autre chemin, je nous ai suffisamment rapproché des côtes pour que personne ne retombe dans la mer, mais vous serez dans le noir, il n’y aura rien, alors respirez un bon coup.

La fumée pénétrait l’avion et je le vis jeter un regard angoissé à son tableau de bord, le manche commençait à trembler, l’avion vacillait et déjà il perdait de l’altitude, nous n’avions plus le temps, et quand il ouvrit la porte et que l’air me fouetta, je me vis dévaler des centaines de milliers de mètres dans le vide, seule au milieu du néant nu de la nuit.

 

-Vous tirez sur ces deux fils en même temps, hurla t-il pour couvrir le bruit du vent et l’avion vacilla, nous tremblions, et tout à coup le silence nous parut terrifiant, il nous menait à la mort. Je sauterai le dernier. Sautez et comptez jusqu'à 15 avant de tirer très fort…Bonne chance.

 

Il conclut sur cette phrase typique qui semblait être de circonstance, mais je ne pouvais dégager mon regard du sien, si brillant dans la nuit et quand le feu explosa un hublot je sursautais en criant, il le fallait nous n’avions plus le choix. J’avançais vers le rebord, me tenant à la porte, le vent dans mes cheveux, me voilant la vue, et cette terre inconnu qui pourtant ne l’était pas pour moi sous mes pieds, des milliers de kilomètres plus bas, dans la pénombre, et je m’y jetais, je tombais dans le vide aussi sûrement qu’une plume, je virevoltais dans le silence, et je relevais la tête pour les voir tous tomber vers moi, les uns après les autres, jusqu'à ce que l’avion se retrouva solitaire, la porte ouverte, le feu grésillant dans ses entrailles avant de le faire exploser au dessus de nous, les étincelles se perdirent dans le ciel, les débris nous frôlaient et dans notre chute libre nous fermions les yeux, comptant jusqu'à 15 méthodiquement…1..2..3..4..5..6..7..8..9..10..11..12..13..14..15

Je rouvrais les yeux, et tous les parachutes s’ouvrirent les un après les autres, des cris de joies se firent entendre, et je me sentis en sécurité, je me sentis retenu par ces quelques fils qui me liaient à la vie, doucement nous gagnions le sol, plus aucune violence, plus aucune peur, comme si nous étions des anges descendu du ciel, je me dirigeais vers la terre de mon enfance dans le noir, comme une fugitive, rien n’avait changé, j’étais toujours une fugace lueur sans contenu, sans but ni finalité.

 

-Joey ! Entendis-je et je reconnu la voix de Pacey.

-Par ici, fis-je et bientôt les voix des autres me parvinrent.

 

Je levais les yeux au ciel, je ne savais pas où nous étions, des champs, aucune maison à l’horizon, aucune lumière sur les petites routes de campagne, et je me redressais pour me défaire de mon parachute et me mettre debout, la lune faisait une rapide apparition dans le ciel, diffuse derrière les nuages, compagne des étoiles pour nous guider, leurs visages s’encadrèrent ainsi, livide sous la lueur et j’avais tout à coup du mal à nous voir comme des êtres humains, j’avais plutôt l’impression de vivre avec des fantômes.

 

-Quel saut, commenta Pacey en me prenant par le bras comme si il voulait vérifier que je n’avais rien de cassé. Je ne vous voyais plus dans la pénombre mais en tout cas nous avons réussis.

-Chut ! Lança Dawson en arrivant derrière eux, son parachute à la main, rangé dans un sac. Vous voulez nous faire repérer ?

-Certainement pas ! Et où allons-nous maintenant ? Demanda Pacey tandis que je tanguais sous le ciel soudain envahit d’étoile.

-J’ai un contact dans le coin, d’après mes calculs nous devrions être près de Rouen, expliqua t-il et je l’observais toujours, il restait un mystère tout comme Pacey d’ailleurs, j’étais entouré de mystères étrangers. Enfin un contact c’est un peu exagéré, j’ai un nom et une adresse tout simplement, une femme qui vit seule dans une maison dans la campagne et qui nous hébergera en cas de problème. Il faut juste que je vérifie si ma radio marche encore pour contacter Paris et Londres.

 

Et ceci dit, il s’éloigna dans les herbes hautes nous laissant perdue et désorienté. Je n’aurais jamais imaginé que je serais à la dérive comme cela un jour dans la campagne française après avoir sauté d’un avion en feu, jamais je ne n’aurais cru que ce genre d’histoire tirée de romans rocambolesques pourrait faire partie de ma propre histoire.

 

-Franchement je me demande quelle surprise nous tombera encore dessus, murmura Pacey dans la nuit. Après vous, voilà que nous retrouvons notre autre « compatriote » de tranchées.

-Il n’a pas sauté tout de suite en plus, répliqua Johana en s’approchant, quand je me suis retourné il était entrain d’emporter sa radio, et il avait arraché une photographie du tableau de bord alors qu’il brûlait déjà, il a voulu sauver des plans, une radio, et une image plus que sa propre vie. Etonnant.

-Pas tant que cela au final, les soldats sauvent toujours autre chose que leur propre vie en premier, fis-je et je me retournais pour l’apercevoir penché sur sa radio avec une carte. Et que sont devenus les avions qui nous suivaient ? Il n’a pas tiqué, il n’a pas dit un mot quand ils ont disparu de son radar.

-La triste habitude de la mort Davis, ne s’attacher à personne par peur de devoir souffrir à leur prochaine échéance.

-Mais quand même, vous croyez qu’il ne ressent rien ? Ce sont ses amis, où du moins des personnes qu’il a côtoyé, il y a simplement des êtres qui ne le montrent pas, et sans lui nous serions au fond de la Manche ou aux mains des Allemands, conclus-je quand Dawson réapparut et Pacey me lança un regard noir à croire que mon discours lui déplaisait.

 

Il avait rangé ses plans, et plus aucune trace de la radio qui dormait dans son sac, mais à la place de cela, il avait un morceau de papier sur lequel était notés des coordonnés géographiques, et il l’agita devant nous avant de nous expliquer son plan. Derrière moi, Pacey gardait les bras croisés sur son torse, comme si il se méfiait de cet homme qui avait vogué dans le ciel pour nous sauver des flammes, qui avait sans doute perdu des amis dans cette bataille sans souffle, et plus je l’observais, plus j’avais le sentiment qu’il était jaloux, à croire que deux coqs dans une même basse cour ne pouvaient que s’entre tuer.

 

-Nous sommes bien au dessus de Rouen, j’ai pu joindre Londres, mais pas Paris. Ils doivent nous attendre sur la piste d’atterrissage qu’ils avaient prévu pour nous mais tant pis. Londres nous a donné la direction via radar, il y a environ deux heures de marche.

-Et les autres avions ? Demandais-je tout à coup et il baissa les yeux quelques secondes avant de me fixer.

-Aucun retour, marmonna t-il avant de se détourner et de nous faire signe de le suivre.

 

Je ne bougeais pas, Pacey me dépassa et les autres aussi, je fermais alors la marche, lentement comme dans un cauchemar, je me sentais soudain mal, je me sentais oppressée et coupable, je me sentais empruntée comme si je n’étais pas à ma place, comme si j’avais volé la vie d’une autre et je chassais les herbes hautes avec mes mains, la colère venait au monde, pour toutes ces injustices, pour toutes ces blessures qui allaient naître de notre épopée, et quand la route apparut j’étais en larme, personne ne pouvait le voir, la nuit leur arrachait mon image, mais elles coulaient le long de mes joues, elle coulaient au rythme de mes pas, et je martelais le sol derrière Johana, seul sa silhouette m’aidait à me repérer, seul la lune m’aidait à y voir clair, et devant cette image ridicule de ces inconnus marchant main dans la main vers un but commun et terrifiant je me retint de rire. Je revenais dans ce pays que j’avais fuis 6 mois auparavant, je revenais vers cette ville occupée où j’avais cru mourir, où j’avais connu l’amour et la haine en si peu de temps, cette ville où son visage dansait, où sa main devait toujours tenir son éternel fusil, je revenais vers le point de départ et au fur et à mesure que je m’éloignais de Londres et de l’Angleterre j’oubliais mon identité factice, Joey se noyait dans mon esprit, comme si elle n’avait jamais existé, et le mensonge s’ancrait dans la réalité. Nous revenons toujours là où tout a commencé, là où nous avons triomphé et trébuché, et je n’étais plus très loin de ma vérité…

Deux heures durant sous le jour levant nous avons parcouru ces routes suivant notre messie qui semblait avancer les yeux fermés sans cette peur tenace de l’inconnu qui vivait encore en nous. Il nous fit traverser un petit village qui s’éveillait et quand le soleil fut suffisamment haut dans le ciel pour nous laisser à découvert nous étions entré dans les hautes herbes qui bordaient toutes les routes, cachés derrière nos éternels béret noir, et lui dans sa combinaison kaki sans cigle, aussi dépouillé que l’avait été son avion, nous étions en terrain ennemi ce qui était un paradoxe certain pour Pacey et moi, tout deux natifs de cette terre que nous avions rejeté et qui nous avait abandonné. Il marchait devant moi, jetant souvent des regards en arrière comme si il avait peur que je disparaisse, et quand nos yeux se croisaient je n’arrivais pas à interpréter cet étonnant échange de sentiment creux, il pouvait être si exécrable avec moi, et pourtant si doux, il était l’image même de l’homme qui ne se dévoile pas, qui cache son mensonge aussi profondément que s’il s’était agit d’un trésor et dans un sens je le comprenais, je redoutais qu’un jour il puisse découvrir mes propres mensonges. Cette fois-ci Dawson fit ralentir le groupe, il nous désigna une église dont le cloché semblait s’affoler dans l’aube et nous tournâmes tout de suite après l’avoir dépassé, le chemin menait à une nouvelle route sans sens, sans but, mais dans un bosquet après quelques mètres je vis se dessiner au sol un petit couloir entre les arbres, si minuscule que personne ne devrait pouvoir le discerner et c’est là que Dawson s’engagea et en parfait soldat nous serrâmes les rangs et quand je passais près de la petite boite aux lettres je ne pu m’empêcher de jeter un coup d’œil au nom qui s’y dessinait, et perplexe je découvris une petite maison en brique avec une cheminée fumante, des fenêtres parées de rideaux blanc en dentelle, une façade rose clair, et des poutres de bois apparentes. La porte s’ouvrit instantanément et j’étais persuadé que personne ne devait emprunter son petit sentier sans en connaître la destination, elle ne devait pas voir grand monde.

 

-Vous êtes mes « égarés » ? Demanda-t-elle d’une voix douce et Dawson hocha la tête.

-Andréa Johnson ?

-Pour vous servir, plaisanta-t-elle, ou du moins pour vous héberger, vous offrir à manger et de quoi vous retourner.

 

Je la détaillais de ma place près des bosquets, une petite femme aux cheveux blond clair et aux yeux indéfinissable, tout à fait étonnante par sa présence même dans la pénombre et je m’approchais. Elle nous sourit et nous entrâmes les uns après les autres dans son petit salon où le feu crépitait, un petit nid douillet, des meubles en bois vernis, des dizaines de cadres un peu partout avec des visages inconnus, les seules visages qui devaient habiter ses jours, et sur la table elle avait installé du pain frais et du beurre avec du lait.

 

-Installez-vous et mangez je m’occupe de joindre Paris, déclara-t-elle et tout le monde s’attabla sauf moi.

 

Je la vis sortir de la pièce et s’installer dans un petit cagibi à l’arrière de la maison, discrètement je m’avançais, laissant les autres faire honneur au pain et au lait. Comme si ils étaient affamés et sans demander leur reste ils semblaient avoir oublié ce que nous avions vécu, les avions ennemis, le saut terrifiant dans la nuit, les heures de marches et cette providence dans la campagne, cette petite maison, cette femme haute comme trois pommes qui avait un fusil à coté de ses photographies familiales.

 

-Curieuse ? Demanda-t-elle et je sursautais, elle m’avait aperçue dans l’embrassure de la porte. Venez.

-Je suis désolée, je me demandais juste comment vous pouviez vivre ici toute seule avec juste un fusil pour vous protéger.

-Je ne suis jamais seule bien longtemps, répondit-elle en lançant des signaux en morse que je n’arrivais pas à capter.

-Vous êtes une sorte de passage obligé pour aller à Paris ?

-Non mais tout ceux qui traverse la Manche et qui se perde viennent ici, c’est le dernier point de ralliement avant la blanchisserie au cœur de Paris. C’est moins dangereux ici, et je n’ai pas qu’un fusil, j’en ai des dizaines à la cave. Allo ? Ici Johnson, j’ai récupéré Witter et sa troupe ainsi que le Lieutenant Leery. J’attends les directives. Terminé.

-Ce n’est pas votre vrai nom ? Demandais-je en doutant que ce soit français.

-Dans un sens si, mais je ne suis pas Française, je suis une Américaine exilée, et avant cela j’étais en Allemagne, c’est une longue histoire, trop longue pour notre fugace rencontre.

-Peut-être ne le sera-t-elle pas, fis-je et elle sourit.

-Ils vont dévaliser mes provisions et vous n’aurez rien à manger si vous restez ici pour papoter avec moi.

-Vous n’avez jamais peur d’être découverte ? Continuais-je. Après tout vous cachez des ennemis et en plus un Anglais.

-Personne n’est jamais venu me contrôler, mais si cela devait arriver j’ai une trappe souterraine invisible dans le jardin, je cacherais les anglais, vous vous n’avez pas d’accent d’ailleurs.

-Je ne suis pas Anglaise, avouais-je et elle me sourit avec douceur.

-Je l’avais deviné, et peu importe ce que vous êtes et ce que vous cachez, je m’en moque, je m’intéresse seulement au réseau et  à la survie de ses membres.

-Vous en faîtes partie alors ?

-D’une certaine façon, mais je ne vais jamais sur le terrain, je suis comme un pylône toujours en place, une sécurité pour ceux qui se perdent comme vous.

-Merci pour tout ce que vous faîtes pour nous. Nous sommes aussi des étrangers l’un pour l’autre…

-Vous verrez que bientôt vous ne le serrez plus, quand vous devrez vous battre à leurs côtés, quand vous devrez appuyer sur le détonateur avec eux, et si l’un d’eux meurt vous souffrirez.

 

Sa prophétie m’effraya mais elle avait raison, je le savais au fond de moi, des étrangers ne peuvent le rester longtemps dans cette guerre, vivre ou mourir, s’entraider ou expirer, et si l’un d’eux nous échappait, si l’un d’eux disparaissait je pouvais souffrir aussi sûrement que si cela avait été un amour ancré dans ma propre vie. Je me détournais alors tandis qu’elle se replongeait dans ses cartes et ses codes que je ne pouvais comprendre. Je rejoignis les autres et Pacey me lança un regard interrogateur, tandis que Dawson muet dans son coin ne nous effleura même pas, il beurra sa tartine avec lenteur, seul bruit dans son propre silence. Je souris et pris une tranche sans m’asseoir, je me dirigeais vers la cheminée et scrutais les visages des photographies. Un cliché attira particulièrement mon attention, celui du centre, où notre bienfaitrice était installée devant une baie vitrée accompagné d’un homme, elle dans une robe de mariée blanche et immaculée surmonté d’une traîne interminable, et lui dans un costume typique du début des années 30. Ils souriaient, ils étaient heureux, et pourtant elle n’avait plus cette étincelle au fond des yeux aujourd’hui. D’autres images suivirent celle-ci, et je ne la sentis même pas s’approcher, sa présence si fugace me fit sursauter quand elle désigna celle du centre qui m’avait tant bouleversée.

 

-C’était une autre époque, un autre monde.

-Vous êtes si belle sur cette image là, c’est presque fou de s’imaginer qu’il faut à peine quelque seconde pour tout détruire.

- Deux personnes peuvent se détruire pendant des années sans s’en rendre compte, dit-elle et elle prit le cliché pour l’épier les yeux brillants. Mes parents m’avaient organisé un mariage de conte de fée, parfait, rien n’avait été laissé au hasard, et je l’aimais, je serais allée au bout du monde pour lui, avec lui, et je l’ai fais. Je me suis fais enfermer dans une cage dorée, j’ai perdue une partie de moi avant même que la guerre ne me l’arrache.

-Où est-il maintenant ?

-De l’autre côté de la frontière, murmura-t-elle pour que les autres ne l’entende pas. Et le votre où est-il ?

-Nulle part, dans le néant, quand j’en ai eu assez j’ai fuis, je suis allée en Angleterre et l’ancienne moi n’a plus jamais pu exister, je l’avais étouffé sous une autre identité, avouais-je spontanément.

 

Je me confiais à cette inconnue comme cela, sans peur ni honte, je ne dévoilais rien de plus que la réalité, et au fond de moi j’avais le sentiment qu’elle pouvait me comprendre, qu’elle pouvait me pardonner d’avoir aimé un temps mon propre ennemi, car pour la France, c’était le crime ultime, celui qui valait toutes les abominations du monde.

 

-J’ai épousé un ennemi avant qu’il ne le devienne, en 1932, un associé de mon père, et je suis allée vivre avec lui, dans son pays, j’ai tout abandonné par amour. Et un jour il a changé, il est entré dans cette spirale, ce cercle vicieux écrit autour de l’Allemagne, je me suis sentie étrangère à Berlin, autant que je me sens étrangère à Paris, je ne suis plus chez moi nulle part, alors je sers les intérêts de la France, j’ai repris mon nom de jeune fille, comme cela personne ne peut soupçonner que je suis encore la femme d’un Allemand, et qu’il se bat contre nous à ce moment même.

-Et vous continuez à l’aimer ?

-Jamais je n’ai abandonné cet espoir fou de le changer, après la guerre peut-être, si le monde nous en donne le droit, si nous sommes encore en vie, déclara-t-elle, et je soupirais, les yeux emplis de larmes. Allons rejoignez vos compagnons, et oubliez tout cela, toutes nos petites histoires ne comptent pas.

-Si elles comptent, c’est ce que nous sommes, nous sommes tous commun dans cette singularité, dans cette soit disant grande Histoire que les prochaines générations raconteront. Et que diront-ils de nous ? J’ai de plus en plus de mal à accepter ce mensonge que je suis devenue.

-Alors ne le soyez plus, dit-elle comme une évidence, et elle reposa son souvenir sur la cheminée avant de me prendre par le bras et de me forcer à m’installer à table avec les autres.

 

Tout à coup les rires venaient au monde, les sourires naissaient sur les lèvres, des anecdotes étaient échangées, la voix de Pacey raisonnait entre elles, et je l’observais du coin de l’œil, étais-je encore immergé dans mon mensonge avec mon fantôme ? Etais-je encore au prise de cet amour soudain haineux que j’avais fuis ? Pacey éveillait quelque chose en moi quand il me souriait, quand il me prenait le bras ou m’encourageait, mais ce panel de sentiment contradictoire en lui pouvait m’effrayer, je n’avais plus droit à l’erreur avec l’amour, je ne pouvais plus malmener mon cœur encore une fois sans saigner et quand il me sourit je choisis de lui rendre, de rire même et Andréa nous observa du coin de l’œil, les bras croisés sous les seins dans une expression sereine que je lui enviais…

 

Une petite pause s'impose, je ne suis pas certaine d'avoir internet ce week end je serai en déplacement donc je vous laisse la dessus pour le moment...J'ai amorcé toutes les rencontres ou presque.

Merci.

 


nanouee  (11.09.2009 à 12:00)

 Musique

* *

*

 

Le silence avait remplacé les bombardements matinaux, et pas question d’abris ou de cave pleine de poussière ici, pas de coup de feu, pas de cri ni de pleurs, juste cette étendue perdue dans la campagne où rien ne semblait pouvoir nous atteindre, et cette nuit là dans la petite chambre qu’Andréa nous avait donné, à peine plus grande que son salon nous avions retrouvé la quiétude, ce moment instable entre la nuit et l’aurore où rien ne bouge, où il n’y a que le bruit de l’horloge qui s’égrène et le murmure de nos souffles réguliers. Mais je me levais à l’aube, enjambant les hommes allongés sur la moquette, enroulés dans des sacs de couchages fournis par notre contact afin de rejoindre la porte et doucement je quittais la chambre pour m’engager dans le couloir faiblement éclairé, quelques bougies vacillaient dans les courants d’air, et le bip irrégulier des messages morses m’attirèrent vers le salon. Assise sur le canapé, penchée sur un boîtier, un casque sur les oreilles elle retranscrivait sur papiers toutes sortes de lettres qui devaient par la suite former des mots. Elle m’aperçue dans l’embrassure et me fit un signe. Je la rejoignis pour qu’elle me tende une tasse de café fumante et je pouvais entendre le son plein de l’horloge qui nous indiquait à peine 6h.

 

-Vous êtes matinale, constata t’elle en posant son casque et elle mit les mots dans l’ordre tout en m’observant du coin de l’œil.

-Le silence me perturbe. J’ai l’habitude chaque matin d’être réveillé par une bombe.

-Il n’y en a plus depuis que la France a capitulé, mais mon petit coin de paradis perdu dans la campagne à bien failli disparaître.

-Qu’est-ce que vous faîtes ?

-J’ai pu joindre le contact de Paris, la blanchisserie Levasseur. Pour le moment vous restez là, il parait qu’il y a un regain des contrôles de la gestapo depuis deux jours, ce ne serait pas le moment propice pour une promenade avec un soldat anglais.

-Comment pouvez-vous faire tout cela sans être repéré ?

-Nous utilisons des ondes parallèles, comme pour les retransmissions de la BBC chez vous. C’est normalement impossible de les capter outre manche, où plutôt c’est interdit, mais avec les ondes parallèles nous pouvons autant écouter De Gaulle que contacter nos propres membres.

-Fantastique ! Et tout cela au nez et à la barbe des Allemands !

-Nous avançons doucement, nous ne sommes pas si nombreux, d’après les chiffres non officieux des organisations de l’ombre, il y a à peine 5% de la population qui se déclare « résistant » ou d’autres potentiellement « collaborateur ». Et il faut faire attention aux collabos, ils nous livreraient pour un paquet de vrai café.

 

J’entendis la porte s’ouvrir et se fermer, et Dawson apparut dans le salon, torse nu, avec juste le pantalon de son uniforme et la chaîne qui pendait à son cou gravé à son matricule. Il nous jeta un regard rapide, sourit et Andréa se leva pour lui donner une tasse de son café. Il s’installa à la table et je me levais pour le rejoindre. Il se servit et j’en fis de même, dans la chambre voisine tout le monde dormait encore et j’en profitais pour tenter une approche, une conversation quelle qu’elle soit, un mot, juste un pour tenter d’établir un contact, comme si je cherchais un cœur derrière cette façade glaciale.

 

-Vous non plus vous n’arriviez plus à dormir ? Demandais-je et il haussa les épaules.

-Je n’ai pas l’habitude de me laisser aller aux grasses matinées.

-Ni à être aimable à ce que je vois, fis-je et il soupira.

-Que voulez-vous savoir ? Vous tournez autour du pot depuis que nous nous sommes revu à Londres. Les coïncidences de la vie m’étonneront toujours.

-Je ne veux rien savoir, je voulais juste être polie, ce qu’apparemment vous n’avez pas l’air d’apprécier.

-Si je l’apprécie Joey, dit-il en prononçant mon prénom et ma curiosité légendaire reprit le dessus.

-Où est votre sœur ?

-Nous y voilà…Dans un couvent très loin de Londres et de ses bombes.

-Vous n’avez plus de parents ?

-Ils sont morts dans les premiers bombardements, le jour où je leur ai annoncé que j’entrais dans la RAF et que je comptais devenir pilote…Dans ce genre de situation nous n’avons pas le temps d’apprendre, il faut décoller tout de suite et prier pour devenir un professionnel.

-Vous l’êtes, sans aucun doute, répliquais-je en insistant tout de même. Vous l’avez abandonné dans ce couvent comme cela ?

-Je ne l’ai pas abandonné, je l’ai sauvée, et je n’avais pas le choix, je ne pouvais pas l’emmener avec moi. Londres me donne régulièrement des nouvelles, je reçois des lettres, je ne suis pas un lâche, c’est ma sœur, je la protège, je fais ce que je peux pour qu’à la fin de cette guerre elle soit encore en vie pour la raconter à ses enfants un jour.

 

Il remplit ma tasse de café vide, et un sourire franc se dessina sur ses lèvres. Un sourire en coin qui aurait pu faire fondre n’importe quelle femme, et je du détourner les yeux de peur qu’il me voit littéralement rougir.

 

-Franchement quand je vous ai vu à la base j’ai cru à une blague, en plus vous étiez accompagné par notre autre « connaissance commune d’un jour » et si la situation avait été différente j’aurai franchement été obligé de rire. Qu’est-ce que c’est que cette histoire Joey ? Vous et monsieur amabilité vous formez un duo à toute épreuve ?

-Pas exactement. Je l’ai retrouvé dans une de mes réunions, je ne savais pas qui il était ce jour là, je ne savais pas que nous étions liés sans l’être, et je suis totalement perdue. Pacey, puis vous, pourquoi pas Jennifer…

-Elle est ici Joey, assena t-il et je retins ma tasse de justesse.

-Qu’est-ce que vous racontez ?

-La croix rouge est partout, pas seulement à Londres, pour faire bonne figure Pétain a accepté qu’elle opère à Paris et dans les environs.

-Qu’est-ce que Jennifer vient faire la dedans ? Demandais-je, raide sur ma chaise.

-La croix rouge Française est venue la chercher, au début elle a refusé, mais finalement elle a enlevé son étoile et elle est partie.

-Comment savez-vous tout cela ?

-Nous sommes toujours en contact, depuis ce jour où vous avez fuie dans la brume.

-C’est une histoire de fou, je n’y crois pas là, fis-je dans un souffle et Andréa nous observa sans comprendre. Attendez que je résume bien.

-Ne résumez pas c’est inutile ! Plaisanta t-il avant de redevenir sérieux. Je suis partie le lendemain, j’ai déposé ma sœur dans le couvent le plus inaccessible de la campagne Anglaise ne sachant pas si j’allais la revoir un jour, et j’ai croisé Jennifer le jour où je suis arrivé à la base de la RAF, elle allait embarquer avec deux femmes et son médecin exécrable. Nous avons parlé quelques minutes, et elle est partie. Tout simplement, voilà la fin de l’histoire.

-Attendez, vous savez qu’elle est à Paris ? Vous en êtes sûr ?

-Je lui écris. C’est facile pour moi de faire parvenir le courrier plus rapidement.

-Je suis perdue.

-Et voilà que vous êtes sur mon territoire, que vous embarquez dans mon avion pour aller en France sans savoir que nous allions tous être réunis dans sa capitale après avoir été réunis sous terre.

-Il me faudra autre chose qu’un café !

-Un whisky si tôt serait légèrement inapproprié, plaisanta Andréa qui nous avait écouté sans dire un mot jusqu'à maintenant. Vous vous connaissez tous depuis combien de temps alors ?

-Nous avons été enfermé dans le même abri lors d’un bombardement à Londres, commença Dawson et je l’écoutais en secouant la tête, comme si j’étais dans un monde parallèle. Ensuite Joey a retrouvé Pacey dans une réunion des catacombes, c’est le nom que nous donnons à ce genre de rassemblement dans l’ombre, précisa t-il devant sa mine perplexe, j’ai revue l’infirmière de la croix rouge qui était enfermé avec nous dans l’abri le jour où elle partait pour la France et voilà…

-C’est insensé, c’est une blague, à moins que ce soit un complot ! Fis-je en me redressant pour fixer les yeux saphir de Dawson, qui n’était plus vraiment un mystère.

-A moins que ce ne soit le destin ! Lança Andréa mais je contre-attaquais.

-Impossible.

-Peu importe au final, vous avez retrouvé Pacey parce que personne ne se connaît vraiment, nous ne sommes que des contacts l’un pour l’autre, vous l’avez peut-être déjà aperçu un jour avant notre rencontre officielle et vous avez oublié.

-Comment va Jennifer ? Demandais-je pour la première fois en voyant son visage grave danser devant mes yeux.

-Plutôt bien, elle a enlevé son étoile si c’est ce qui vous inquiète.

-Oui ça m’inquiète, quelle idée de mettre les pieds sur cette terre que l’ennemi occupe alors qu’ils déportent ses semblables !

-Ce n’est pas écrit sur son front qu’elle est juive, contra t-il et je me rendis compte que quand il me parlait d’elle, quelque chose s’illuminait dans son regard, et imperceptiblement je me sentis sourire. Elle sera en sécurité.

-Vous y veillerez j’en suis sûre, fis-je et il se retint de sourire lui aussi.

-Elle est au courant de vos activités ? Elle sait que vous venez en France pour y conduire un paquet encombrant ?

-Non, je comptais me rendre à l’hôpital pour la voir, mais mon accent me trahirait.

-Je suis là moi, fis-je et il rit franchement.

-Je m’en doutai, vous devez vous mêler de tout.

-Je ne vais pas laisser passer cette occasion unique de nous réunir avant de nous faire sauter !

-Allons…Vous réussirez, s’exclama t-il et des bruits se firent entendre dans la chambre, les autres s’éveillaient, et l’horloge indiquait 7H30 sonnante. Je sais bien qu’il me sera impossible de vous dire non, donc nous irons. D’abord j’espère pouvoir rejoindre Paris en train sans nous faire contrôler, et ensuite retrouver vos contacts à la blanchisserie.

-Comment allez-vous rentrer sur Londres ?

-Je ne rentrerais qu’avec vous, je fais partie de la mission suicide Joey, plaisanta t-il et je ris au moment où Pacey se montra sur le seuil du salon en baillant.

 

Je lui souris et il prit place à nos côtés. Je n’arrivais pas à m’imaginer que nous étions tous réunis sur cette terre qui pouvait nous rejeter à tout moment, qui pouvait nous entraîner dans ses profondeurs, et quand je jetais un regard à Dawson, je le voyais perdu dans ses pensées, les yeux tournés vers la fenêtre où le ciel s’assombrissait. Il avait retrouvé Jennifer sur sa route, comme j’avais croisé les yeux de Pacey dans cet immeuble en ruine, et ce chassé croisé à travers toutes nos histoires me donnait le vertige, je me sentais perdue au milieu d’inconnu qui ne l’était plus, je connaissais leur identité mensongère sur les bouts des doigts, je pouvais déchiffrer leurs déboires d’un regard, nous pouvions faire naître différentes étincelles dans notre partition commune, et la présence de Jennifer à Paris me réjouie, je ne l’avais rencontré qu’une fois, je n’avais parlé avec elle que quelques heures, des heures pendant lesquelles j’avais fermé des yeux avec elle, des heures pendant lesquelles j’avais tenu des mains et pansé des plaies à ses côtés, et la mort imminente de ceux qui nous entourent créé un lien, un lien difficile à oublier, la mort imminente de ceux qui nous accompagne nous offre ce besoin unique d’appartenance, d’amour et d’espoir, l’horreur ne devait pas s’imposer, les erreurs ne devaient pas l’emporter, et pendant que je racontais toutes ces histoires à Pacey, il ne cessa de sourire, le destin nous emportait et que notre finalité soit mélodieuse où non, nous allions apparemment l’affronter tous ensemble…

 


nanouee  (13.09.2009 à 14:37)

 Musique

 

* *

*

 

Une fois le petit déjeuner terminé, et tous nos compères levés, Andréa nous fit visiter toute la maison de la cave au grenier, et surtout elle nous montra la trappe dans son jardin. Une dizaine d’homme pouvait y tenir facilement des heures, sous terre, dans la fraîcheur du sol, accompagné par des fusils et des caisses de grenades. Elle leur raconta des tas d’anecdotes sur ceux qui étaient passés avant nous, et les nuages qui avaient obscurci l’aube avait disparu. Pacey et Dawson semblaient bien s’entendre tout à coup, ils parlaient de tout et rien dans un coin, mais j’étais persuadé que Dawson devait raconter plus en détail sa rencontre avec Jennifer à la base avant son envol. Je l’imaginais voguant dans Paris sans crainte alors que le danger la guettait à chaque coin de rue, comme nous d’ailleurs, et quand Andréa se détacha du groupe pour rentrer dans la maison, je la suivis du regard, perplexe. De petits bruits réguliers se firent entendre, et je sursautais, un nouveau message devait lui parvenir. Mais il ne lui fallut pas plus de quelques secondes pour revenir, elle nous fit signe, et les conversations s’arrêtèrent nette, plus personne n’osait parler, les murmures se turent et elle soupira la main sur la poitrine soudain essoufflée.

 

-Il parait que la Gestapo est de sortie, lança t-elle et nos yeux se croisèrent, les siens étaient devenu sombre, une sorte d’océan en furie. Ils étaient à Paris, et voilà pourquoi je vous gardais mais ils se déplacent, et mon dernier contact m’informe qu’ils sont à dix kilomètres d’ici.

-Jamais ils ne viendront dans ce coin reculé de la campagne, lança Jake en triturant tout de même son béret entre ses doigts noués.

-Justement si, pour le moment nous n’avons attiré l’attention de personne dans le coin, mais si ils se déplacent c’est qu’il y a une raison, par sécurité je préfère vous cacher.

-Là dedans ? S’exclama Chris, je suis légèrement claustrophobe.

-Ne perdons pas de temps, je n’ai pas d’autre choix que de vous enfermez tous, sauf Pacey et Joey. Votre accent vous trahirait, et vous Dawson emportez votre radio avec vous, à tout hasard.

 

Personne ne broncha, tout le monde se regardait et tout à coup se fut la panique. Je la vis venir au monde dans leurs yeux, puis faire battre leur cœur et accélérer leur souffle, je la vis se propager dans leurs corps quand ils se mirent à trembler, et que la sueur perlait à leur front. Et dans une sorte de brouillard sans lueur, les murmures devinrent des cris, et Andréa les dirigea vers l’abris, elle ouvrit la trappe avec une force titanesque pour cette si petite femme haute comme trop pommes, ils descendirent tous, certains plus volontiers que d’autre, elle fit des allers et retour de la cuisine au trou pour leur apporter du pain et de l’eau, elle plongea dans l’antre de la terre pour allumer une lampe à pétrole dérisoire, elle enferma son boîtier morse et coupa l’antenne pour qu’il n’émette aucun son, elle cacha le fusil qui était sur la cheminée entre les hommes, et elle leur donna des couvertures et des oreillers. Je la vis se démener ainsi sans un mot, immobile à côté de Pacey comme si cette scène là ne m’appartenait pas, et quand elle eu refermé la trappe et placé un tapis d’herbe légère pour le dissimuler, elle soupira, sa robe pleine de terre, en dix minutes, plus aucune trace de ces invités fugitifs n’étaient visible. Elle nous entraîna vers la maison, se changea, essuya les taches sur son visage et elle nous remis ce que je vis être des cartes d’identités françaises. Pacey et moi échangeâmes un regard, nous revenions au point de départ.

 

-Viviane ? Fis-je et Pacey ne pu s’empêcher de sourire en ouvrant la sienne.

-Pierre Brunier, énonça t-il et Andréa nous fit un résumé de la situation.

-Vous êtes mari et femme, nous sommes de vieux amis, vous venez passer des vacances à la campagne mais vous vivez à Paris, comme noté sur les cartes. Vous avez respectivement 25 et 27 ans, pas d’enfant pour le moment. Pierre, vous êtes ouvrier dans une usine, vous construisez des bombes pour l’Allemagne, contraint et forcé bien entendu, voici votre carte de passage, ils vous la demanderont, je connais leurs procédés par cœur. Viviane, vous êtes femme au foyer, vous ne vous mêlez ni de politique, ni de la guerre, parlez le moins possible si ils vous interrogent, vous êtes une ombre, c’est ce qu’ils attendent de vous.

-Intéressant comme jeux de rôle, plaisanta Pacey et Andréa sortie sa carte à son tour.

-Je vais vous parler de moi, puisqu’en tant que vieux amis vous ne devez rien ignorer. Je suis née à la Nouvelle Orléans aux USA en 1912, je vous laisse donc faire le calcul, je me suis installé ici après mon mariage, j’ai épousé un français, dit-elle en insistant sur le dernier mot et nos yeux se croisèrent, encore une presque vérité, il est mort dans l’une des premières batailles qui opposa la France et l’Allemagne en 1939 et je me suis exilée ici, en reprenant mon nom de jeune fille. Il n’est pas question pour moi de rentrer aux Usa, pour eux c’est un pays ennemi donc ne le mentionnez pas.

-Il y a des vérités là dedans ? Demanda Pacey et elle choisit de lui offrir un sourire éclatant, mêlant sérieux et malice.

-Il y en a, et d’autres ne sont que des pieux mensonges, conclut-elle avant de s’immobiliser, par contre il est possible qu’ils dépassent la maison sans la voir et que nous n’ayons pas besoin de tout cela, mais au cas où il vaut mieux assurer nos arrières.

-Nous allons les laisser combien de temps dans ce trou ? Demandais-je en lorgnant vers la fenêtre, si ils ne viennent jamais comment savoir…

-Il est à peine 9h, je nous donne jusqu'à ce soir avant de les libérer et de contacter Paris.

 

Et commença alors la terrifiante attente, tous les trois dans le salon, un livre à la main, dans nos parfaits rôles mensongers, comme toute notre vie en somme, nous levant pour grignoter, pour boire, pour regarder l’horloge et passer le temps, une attente nettement plus longue pour ceux qui attendait dans l’ombre de la terre, confiné dans son antre comme si le ciel allait leur tomber sur la tête, et sur les coup de 11H30 au moment où j’allais sortir prendre l’air une voiture noir troua le chemin broussailleux et s’imposa à notre vue, fenêtre ouverte et moteur grinçant.

Pacey se leva et Andréa éteignit la radio anglaise qui diffusait les flashs de la BBC, alors que j’écartais le rideau pour les voir sortir, mettre un pied à terre et scruter la petite maison perdue dans la verdure, une cachette idéale en somme. Andréa essuya ses mains moites sur son tablier et quand le premier coup retentit, je retins mon souffle, me composant un visage affable, prenant la main de Pacey dans la parfaite comédie du couple qui nous avait été attribuée. Elle ouvrit le battant et découvrit leur image.

 

-Bonjour, contrôle d’identité, pouvons-nous entrer ? Demanda le premier, tandis que le deuxième en retrait ôtait son chapeau dans un signe de respect effrayant.

-Bien sûre je vous en prie, fit Andréa avec emphase et je du accrocher un sourire sur mon visage.

 

Ils pénétrèrent dans la demeure comme si elle leur appartenait, scrutant les murs, les photographies, les tableaux et surtout la place vide du fusil au dessus de la cheminée, comme si il en restait l’empreinte. Sur la table trois assiettes étaient encore visible, la comédie avait été longuement étudiée pour ne laisser aucune trace des autres cachés dans leur antre sous terre. Ensuite ils s’installèrent avant de nous demander nos papiers d’identité. Je lâchai la main de Pacey et je me retournais pour fouiller dans ma pochette restée sur la chaise, je sortie la carte d’identité française de base, ou une autre identité se mélangeait à mes mensonges, encore un autre, et nous les présentâmes sans détourner les yeux, avec confiance, rien ne pouvait nous trahir. Ils ne s’intéressèrent que vaguement aux nôtres, seule le passeport américain les interpella.

 

-C’est très étrange une américaine perdue dans la campagne française, vous ne trouvez pas ? Demanda le premier, aucun des deux n’avait daigné se présenter.

-Absolument pas, je me suis exilée très jeune, et je n’ai jamais demandé la nationalité, répliqua Andréa avec calme alors que je commençais à me demander où ils voulaient en venir.

-Vous n’avez pas de mari ?

-Mort à la guerre, répliqua t-elle en se détournant.

-Et dans quel camp Madame Johnson ?

-Pardon ?

-Dans quel camp combattait –il ? Etait-il retourné dans l’ombre de l’Amérique, où bien est-il quelque part à Paris.

-A Paris, répliqua t-elle avec aplombs et ils hochèrent la tête.

-Votre maison nous a été signalée il y a peu de temps par des habitants du village voisin, il parait qu’elle est souvent l’objet de dérangements…

-J’ai de la visite comme vous le voyez, j’en ai souvent, après tout je suis isolée ici en attendant Dieu sait quoi, je me dois d’avoir de la compagnie, je vous rassure il n’y à point de maison close dans les environs.

-Oui, nous voyons, mais asseyez-vous, je vous en prie, dit-il en nous désignant les fauteuils.

-Qu’est-ce qui vous emmène dans ce coin perdu ? Demanda l’autre, et je ne me départie pas de mon sourire.

-Une envie de fuir la capitale peut-être, des petites vacances, répondit Pacey et sa main frôla ma cuisse.

-Comme je vous comprends, mais où travaillez-vous dites-moi ?

-Dans une usine, je suis ouvrier, je fabrique des bombes.

-Bien, très bien, il faut bien participer à l’effort de guerre maintenant que vous ne pouvez plus vous battre contre nous, déclara l’autre avec un sourire narquois et ma main se crispa imperceptiblement sur le cuir du fauteuil.

-Des enfants ?

-Non, pas encore, nous pensons attendre la fin de la guerre.

-Elle n’est pas prête de s’achever, alors vous pouvez vous y mettre, reprit le deuxième avec toujours son sourire narquois que j’avais détesté au premier abord. Après nous, il faudra bien repeupler la France.

-Excusez-moi, Madame Johnson, mais un détail me chiffonne, s’exclama le premier en coupant cours à la conversation, vos voisins les plus proches, c'est-à-dire à environ 500 mètres affirment avoir entendu des coup de feux, je ne pense pas que vous vous entraînez avec vos invités à du tir aux pigeons ?

-C’est seulement une erreur, il n’y a pas d’arme ici.

-Vous permettez une petite perquisition rapide ?

-Bien sûre je vous en prie, ne vous gênez pas, lança Andréa en se levant, lissant sa robe, un café ?

-Bien entendu, avec plaisir, acheva le premier et il nous fit un signe avec son chapeau avant d’appeler son alter ego, qui le suivit comme son ombre dans le petit couloir vers les chambres.

 

Je lançais un regard à Andréa mais elle hocha la tête, confiante, rien ne subsistait dans les chambres, il n’y a plus ni fusils, ni radios, mais en fin de compte, ils étaient bien venus ici uniquement pour elle, les soupçons voguaient au village, et les collaborateurs ne pouvaient ici qu’alimenter les rumeurs et s’octroyer la confiance, et la protection de l’ennemi. Pacey regarda par la fenêtre, le soleil brillait soudain, éclairant le jardin où nos compères étaient enfermés, ils devaient avoir entendu les voix, elles avaient du raisonner jusqu'à eux, et j’avais hâte qu’ils s’en aillent, qu’ils nous laissent enfin quitter cette endroit et marcher sur Paris. Nous étions assis tous les trois dans le salon, moi les mains sur les genoux alors que Pacey avait passé un tendre bras autour de mes épaules, la comédie me convenait, le faux mariage me convenait, et j’en imaginais presque le vrai. Andréa, scruta la pénombre du couloir, entendant les tiroirs s’ouvrirent et se refermer, ses souvenirs jetés au sol, ses vêtements éparpillés dans la chambre, son lit retourné, ses armoires pillées, et le silence qui nous enveloppa fit soudain battre mon cœur, il n’était pas agréable, il était juste pesant…

Les pas se rapprochèrent, et ils quittèrent la pénombre pour nous apparaître image vivante et tremblante dans la lueur du jour, une carte à la main, une carte où des dizaines de petits points rouges étaient dessinés, et la main de Pacey se crispa sur mon épaule, je retins un hoquet de surprise alors que le visage d’Andréa ne laissait rien paraître, impassible jusqu’au bout.

 

-Je vais être obligé d’être un peu plus ferme, et de vous demandez qu’est-ce que cette carte faisait sous votre lit ?

-Je ne sais pas du tout à quoi vous faites allusion, ce n’est qu’une carte de France.

-Une carte certes, mais elle n’est pas anodine, à quoi correspondent les points rouges ?

-A des villes, plaisanta t-elle, mais il s’approcha, la carte crispée dans sa main, et je la vis se lever pour lui faire face.

-Ne jouez pas avec moi.

-Que voulez-vous entendre ?

-Peut-être que vos invités pourront nous éclairer, fit le deuxième et il nous scruta.

-Retourne à la voiture, et appelle du renfort, je pense que nous en aurons besoin.

 

Sa moitié s’exécuta, et je le vis sortir, il laissa la porte de la maison ouverte, et s’installa dans l’auto pour joindre Paris. Je commençais à trembler, nous pouvions être de taille contre deux hommes, jamais, contre un régiment.

 

-Je répète ma question, qu’est-ce que cette carte faisait sous votre lit ?

-Vous pensez que je suis une espionne parce que je suis Américaine, voilà tout, s’exclama Andréa et il me semblait entendre un bruit dans le jardin.

-Nous avons toutes les raisons de le penser, et vos petits camarades et vous, aurez à y répondre à Paris. Nous vous arrêtons.

-C’est ridule, fit Pacey en se levant, nous n’y sommes pour rien, cette carte n’est qu’une carte, comment pouvez-vous juger bon d’arrêter trois personnes à cause d’un bout de papier griffonné ? De plus je travaille pour vous n’est-ce pas ? Vous pensez que je pourrais venir ici avec ma femme pour me mêler à des réseaux bidon d’espionnage sans avenir ? Redescendez sur terre.

 

A ce moment là, le bruit devint plus insistant, et dans le silence fou de cette dernière réplique, il raisonna à mes oreilles encore plus fort, je me levais, les laissant s’affronter du regard et par la fenêtre, je vis une ombre s’approcher, elle marchait dans la pénombre de la maison, derrière les bosquets, et le bout d’un fusil apparut à l’horizon. Avant que je ne puisse dire quoi que ce soit, le premier coup retentit et l’agent chargé de mettre fin à notre comédie attrapa Andréa, la tenant fermement par le bras, le tordant jusqu'à ce qu’elle hurle de douleur, alors que Pacey me poussa contre un mur pour apercevoir le deuxième étalé sur le sol près de sa voiture, sa radio encore à la main, la flaque de sang s’élargissait sous son corps, et son visage gardait l’expression atroce de son dernier souffle.

Et la scène se joua devant mes yeux sans que je ne puisse en comprendre le sens, Pacey se jeta sur l’homme qui relâcha soudain Andréa, elle retomba sur le sol, en pleurs, son bras meurtrit collé à son corps, et bientôt l’ombre réapparut, le fusil tenta une approche alors que Pacey maintenait sa victime au sol, les cris retentirent et je vis le visage du fantôme.

 

-Tue-le Dawson ! Tue-le !

 

Pacey s’écarta au moment où le deuxième coup retentit, je fermais les yeux, retenant Andréa dans mes bras, et quand l’odeur du sang pu m’atteindre, je réalisais que nous étions non seulement des fugitifs mais aussi des assassins. Il gisait, un trou se dessinant sur sa tempe, et la fumée qui se dégageait du fusil nous envahie elle aussi, comme une brume, comme les bombardements meurtriers de la capitale, et Andréa se mit à sangloter bruyamment, même si cela devait nous sauver la vie, nous avions du sang sur les mains, et il allait se révéler indélébile. Dawson posa son fusil à terre, et Pacey se releva, tout deux en face du cadavre ils se regardaient, ne sachant plus dans quelle dimension ils évoluaient, Dawson avait entendu les voix, il était sortit avec son fusil et il avait mis fin au cauchemar qui se profilait mais nous entrions dans un autre à présent et je ne pu que resserrer mon étreinte autour de cette femme qui semblait perdue dans l’inconscience, le sang tachait son sol si pur, et devant sa maison, un autre cadavre venait entacher sa si fragile vie clandestine.

 

-Nous n’avions pas le choix, déclara Pacey en se tournant vers nous, mais je vis bien que dans ses yeux il y avait quelque chose qui ne disparaîtrait plus jamais, la mort est elle aussi indélébile. Ils nous auraient arrêtés et s’en était finie du réseau…

 

Je le regardais se justifier, et je hochais la tête, bien sûre qu’il avait raison, bien sûre qu’il fallait nous sauver nous même avant tout, mais le fait d’avoir été si proche, au point de trouver du sang sur ma chemise me propulsa dans une sorte de réalité alternative, ou il n’y avait que le fusil qui primait, ou il n’y avait que la loi du plus fort, pourvu que nous soyons les premiers à charger, les premiers à tirer, les derniers à mourir, et Dawson aida Andréa à se lever, il la conduisit vers la salle de bain, pour essuyer toutes les traces qui restaient sur son visage, les projections de fumée, les taches de sang séchées et je me relevais, prenant instinctivement la main de Pacey. Par la fenêtre, le soleil déclina et les autres captifs de l’ombre tentèrent une sortie, restant tous les 4 au bord du trou, dépités, comme nous l’avions été devant notre abris de fortune à Londres, et à ce moment précis je me rendis compte que toutes les histoires se mélangeaient, tous les rêves se croisaient dans cette vie là, et nous n’étions que des jouets, présent dans une scène, absent dans une autre, des spectateurs devant les actes des autres, acteurs dans leurs propres mélodies, et Pacey me prit dans ses bras, sans que je ne puisse m’empêcher de fixer les yeux morts qui semblaient m’observer. Nous avions franchi la limite fatale, le point de non retour et il fallait fuir au plus vite, et pas question de laisser Andréa derrière nous.

 

-Nous les mettrons dans la cachette, fis-je dans un murmure et Pacey me serra un peu plus contre lui, nous récupérons les armes, mais pas trop surtout, pour ne pas éveiller l’attention du voisinage, déjà qu’ils collaborent. Ensuite nous partirons, Andréa nous accompagnera, si le deuxième a eu le temps d’appeler une brigade il nous reste peu de temps, trop peu de temps…

 

Et quand elle sortit de la salle de bain avec Dawson, livide, je compris que son histoire allait se lier à la notre, indéfiniment, parce que le destin en avait décidé ainsi, pour le meilleur ou pour le pire, dans cette partition et dans les suivantes ou les notes étaient inégales, ou les jours ne se ressemblaient pas, mais elle faisait partie de notre drame, de notre tragédie, et tant que nous en aurions la force, elle sera dans nos credo jusqu'à la fin…

 

 


nanouee  (13.09.2009 à 14:40)

Musique

 

* *

*

 

Pacey et Dawson traînèrent les corps jusqu’a la cachette, et c’est ainsi que s’acheva cette histoire là, ils disparurent, tout simplement, et quand Dawson referma l’antre, nous poussâmes un énorme bac de fleurs fanées pour en interdire l’accès. Les hommes poussèrent la voiture silencieusement vers un champ vide et le ciel se déchira au dessus de nos têtes, faisant grésiller ses éclairs, une sorte de punition divine que tout le monde ignora. Les fusils furent abandonnés, nous ne prîmes que de petits revolvers assez maniables pour se perdre dans nos poches sans éveiller l’attention de quiconque. Dawson tenta de joindre Paris, et il se connecta rapidement sur la radio d’Andréa qui restait prostrée sur son canapé, les mains sur les genoux, le regard perdu dans le vide, son cauchemar ne faisait que commencer et le notre aussi dans un sens. Pacey aida Dawson à décrypter les signes, et notre mission n’avait pas encore prit fin, nous devions la mener à bien, et cela voulait dire gagner la capitale au plus vite et ne rien laisser ici. Pacey lui parla des morts sans noms, mais personne ne semblait s’en inquiéter là-bas, leur slogan restait toujours et pour toujours « eux ou nous » et il n’y aurait jamais aucune culpabilité, alors que nous étions tous en instance, ôter la vie ne sera jamais un détail dans cette histoire là. Il était clair qu’une nouvelle fuite s’imposait, mais nous devenions trop nombreux, nous allions attirer l’attention.

 

-Il faut nous séparer au plus vite, nous sommes trop nombreux, impossible de voyager en train avec une troupe pareil, décréta Dawson et Pacey hocha la tête.

-Joey, Andréa et moi nous restons avec toi, les autres vous restez ensemble ou vous vous divisez comme vous le voulez, nous nous retrouvons tous à Paris dans deux jours à la blanchisserie. Nous prendrons un train et vous le deuxième.

-Parfait, commenta Chris, nous prendrons des billets séparément je pense, dans le même train mais deux par deux. Après tout nous avons toujours nos faux papiers.

-Très bien, conclu Dawson, Andréa ? Tu es prête ?

 

Elle hocha la tête, elle s’était changé tout comme moi, nous portions des robes, et nous étions prêtes à être officiellement les épouses de ces messieurs. Elle avait gardé ses papiers Américains et en avait fourni à Dawson qui devenait sa moitié par sécurité. L’accent anglais ne pourrait pas leur porter préjudice, nous allions nous aussi voyager ainsi, ensemble mais séparément, et elle se leva pour remplir une petite valise avec des vêtements de rechange pour elle et Dawson, la comédie suivait son cours, nous restions des mensonges, mais elle perdait son refuge, elle perdait son seul port d’attache, et quand nous sortîmes tous les huit, valises à la main, habits sombre et visages impassible, je la vis s’arrêter devant la porte, elle la referma et l’observa quelques secondes, jusqu'à ce que je pose une main sur son épaule…

 

-Comment va t-il me retrouver après la guerre si notre maison n’est plus là, si je ne suis plus là, murmura t-elle et je compris qu’elle parlait de son fantôme.

-La guerre n’est pas prête de s’achever, et vous… tu reviendras, fis-je en la tutoyant pour la première fois et des larmes coulèrent sur ses joues.

-Il m’avait offert cette maison pour notre premier noël ensemble à Berlin, maintenant je suis perdue dans la nature, je n’ai plus de point de chute en France, je n’ai plus d’attache, jamais nous ne pourrons nous retrouver…

-Viens, fis-je en la prenant par le bras, il est temps, nous n’avons plus le droit de regarder en arrière, il faut avancer, et quand tout sera finie peut-être que vous aurez tout les deux prient des chemins différents, seul l’avenir nous le dira.

-Peut-être, mais pas question de l’abandonner maintenant, au fond je ne pourrais jamais être rien d’autre que sa femme, malgré le sang, malgré l’insigne, c’est l’homme pas le soldat qui m’a épousé…

-Et son image ne changera jamais, crois-moi.

-Qu’en est-il de la tienne ?

-Elle s’estompe, fis-je.

-Au profit d’une autre n’est-ce pas ?

-Peut-être, et l’avenir nous le dira.

-Je retournerais à Berlin après la guerre…Si il est encore vivant.

-Alors il faut prier pour que nous soyons tous les premiers à tirer, les derniers à mourir, murmurais-je et elle se détourna, laissant la maison entrer dans l’ombre.

 

Dawson et Pacey marchaient devant nous vers la route, oubliant les bosquets d’arbres qui se fondirent dans le paysage, et c’est là que le groupe se sépara, les 4 autres prirent un tout autre chemin, tournant à gauche, alors que nous nous engagions sur la droite vers le centre du village, et pas une seule seconde de ce chapitre là ne m’échappa, j’étais ancrée dans ma réalité…

Andréa avança sans un mot, sa petite valise à la main, et dans un murmure elle disait adieu à son antre et à ses souvenirs, pas une seule fois elle ne se retourna sur ses cendres.


nanouee  (13.09.2009 à 14:43)

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