Brooke se tenait droite, immobile devant la fenêtre, regardant la rue qui passait devant sa maison à Tree Hill. Il n’y avait aucune circulation aujourd’hui. Le silence lui rappela des souvenirs…
[Flash-back]
Seule la veilleuse de la salle de bains était allumée. Guidée par la faible lueur, Brooke Davis longea silencieusement le couloir de l’étage de la luxueuse maison de ses parents. Heureusement, l’épaisse moquette assourdissait le bruit de ses pas. Elle rajusta son sac sur son épaule, s’arrêta devant la porte de la chambre où dormait sa fille, et l’ouvrit avec précaution. Le grincement des gonds déchira le silence qui enveloppait la maison. Elle s’immobilisa et, en retenant son souffle, jeta un regard vers la porte de la chambre de ses parents, s’attendant à les voir sortir, étonnés de la voir debout et habillée en pleine nuit. Mais la porte demeura close. Soulagée, elle souffla et, prenant garde de ne pas heurter la porte entrebâillée, elle se pencha pour regarder à l’intérieur de la chambre. Si Alison ne s’était pas réveillée, son sommeil était agité. Elle attendit que le bébé se soit immobilisé et que sa respiration soit redevenue régulière. La faible lueur de la lune se glissait dans la pièce par une fente dans les volets, enveloppant Alison d’une douce clarté. Son visage aux joues roses était serein, et ses lèvres esquissaient une légère moue. Ses petits cheveux bruns étaient humides de transpiration.
Brooke avait décidé, trois jours plus tôt, de ce qu’elle allait faire. Mais maintenant qu’elle regardait Alison, et que son amour pour sa fille déferlait en elle, elle n’était plus aussi sûre d’avoir la force de mener son plan à bien. Les traits de l’enfant endormie lui rappelaient trop douloureusement à quel point elle l’aimait. Elle s’efforça de se concentrer sur le moment présent. Elle devait quitter cette chambre, cette maison. Elle fit appel à toute sa volonté… et c’est alors que les sueurs froides se déclenchèrent, que tous ses muscles, ses os mêmes, devinrent douloureux. S’il lui fallait un signe supplémentaire qu’il lui fallait se séparer de Alison, il était là.
Depuis qu’elle avait accouché, dix-huit mois plus tôt, sa santé s’était dégradée, mais Alison n’en était pas la cause. Elle l’aimait profondément. Dès que le résultat du test s’était avéré positif, un matin dans les toilettes du lycée, elle avait été contente d’être enceinte. Après tout, elle avait toujours rêvé d’avoir des enfants, et elle se sentait tout à fait prête à élever sa fille. Elle n’avait pourtant que seize ans…Ses parents l’avaient toujours soutenu, tout au long de sa grossesse et même après l’accouchement. Brooke ne savait pas ce qu’elle serait devenue sans leur soutien si solide, si fort. Alison avait de la chance d’avoir des grands-parents aussi merveilleux. Mais, elle avait eu la malchance de tomber sur une mauvaise mère. Depuis la naissance de sa fille, Brooke avait commencé à prendre des antalgiques, pour soulager la douleur de la césarienne. Aujourd’hui, son ordonnance n’était plus valable, mais elle trouvait toujours un moyen de se procurer l’antalgique.
Quelques jours plus tôt, elle avait perdu le contrôle de sa voiture et heurté un chêne. Elle en était sortie indemne, ce qui était un miracle : si la voiture avait percuté l’arbre quelques centimètres plus à gauche, elle aurait pu mourir. La police avait attribué l’accident à la malchance, mais elle craignait que les antalgiques qu’elle prenait n’en aient été la véritable cause. Quand elle avait songé que Alison aurait pu se trouver avec elle dans la voiture, le jour de l’accident, elle avait été horrifiée. Elle s’était aussi rendue à l’évidence : elle était dépendante. Elle avait jeté dans les toilettes la Vicodine qui lui restait, mais plus tard, elle avait trouvé d’autres comprimés dans l’une de ses cachettes. Elle avait alors dû faire face à d’autres vérités difficiles à admettre : jamais, elle ne pourrait se désintoxiquer seule, et elle n’était plus en état de s’occuper de Alison.
Sa fille émit un léger soupir. Brooke aurait tant voulu s’approcher pour l’embrasser une dernière fois ! Mais, elle ne pouvait courir le risque de la réveiller.
Brooke,
murmurant : Je suis désolée, ma chérie.
Les joues ruisselantes de larmes, elle regarda longuement le visage de sa fille pour graver ses traits dans sa mémoire, et fit un pas en arrière. Elle laissa la porte entrebâillée, afin de ne pas faire de bruit en la refermant. Elle longea le couloir et descendit l’escalier, sans faire plus de bruit qu’un fantôme. Elle entra dans la cuisine, alluma la faible lumière au-dessus de la cuisinière, sortit l’acte de naissance et les papiers d’abandon de sa fille de son sac, et les posa sur le comptoir. Elle trouva un bloc-notes et un stylo, réfléchit longuement et écrivit : « Papa, maman, Je suis désolée. C’est trop dur… je n’ai pas assez de courage pour m’occuper de Alison. Avoir un enfant à 19 ans s’avère beaucoup plus difficile que ce que je pensais, elle mérite mieux que moi pour s’occuper d’elle, pour l’aimer et pour lui offrir tout ce dont elle a besoin pour s’épanouir. Moi, je suis trop jeune… je ne suis pas prête pour être mère. Je suis désolée… de vous faire souffrir. Je ne sais pas quand je reviendrai, il me faut un peu de temps pour réfléchir et mettre mes idées en ordre, mais je vous donnerai de mes nouvelles. Voilà tout ce dont vous aurez besoin pour confier Alison à l’agence d’adoption ; je veux qu’elle soit adoptée, en adoption ouverte, pour que je sache toujours où elle se trouve. Je vous aime, Brooke. »
Elle posa son message, le relut et se pencha pour ajouter trois mots : « Je t’aime, Alison ». Une grosse larme tomba de son visage sur la feuille de papier, brouillant l’encre de son message. Respirant un grand coup, elle fouilla dans son sac à la recherche de la lettre qu’elle avait écrite à l’intention de sa fille, quelques jours plus tôt. Enfin, elle la trouva et la posa en évidence sur le comptoir. On pouvait y lire : « Pour les 16 ans de ma fille, Alison ». En s’essuyant les yeux, elle se dirigea vers la porte d’entrée. Sa poitrine était douloureuse. Mais elle n’aurait su dire si cette douleur était due au manque de Vicodine ou à la décision qu’elle venait de prendre, la plus difficile qu’elle ait jamais prise.
Quelques instants plus tard, elle marchait sur le trottoir, à la lueur des réverbères ; elle se dirigeait vers l’arrêt de bus. Abandonner son enfant était aussi impardonnable que ce qu’elle avait fait à son petit ami un an plus tôt, elle le savait. Mais elle ne pouvait agir autrement. Quand elle avait donné le jour à Alison, elle était à peine sortie de l’enfance elle-même ; l’allaitement la dégoûtait, les pleurs du bébé l’irritaient, et ses nouvelles responsabilités l’emplissaient d’amertume. Mais elle avait tout de suite aimé sa fille, et cet amour, qui était chaque jour devenu plus grand, l’avait aidée à mûrir rapidement. Elle avait fait de son mieux jusqu’à aujourd’hui, mais elle devait maintenant regarder la vérité en face : l’amour qu’elle vouait à sa fille ne suffirait pas à faire d’elle une meilleure mère. Elle continuait à poser un pied devant l’autre, alors que tout son corps l’incitait à faire demi-tour. Mais elle ne le pouvait pas. Jamais, elle ne trouverait le courage d’avouer à ses parents qu’elle avait un problème de dépendance… Elle cligna des paupières pour chasser les dernières larmes qui embuaient ses yeux, puis tourna ses pensées vers son avenir, qui semblait bien incertain.
Une fois qu’elle serait arrivée à New York, il lui faudrait trouver un appartement pas trop cher, un travail qui lui rapporterait un salaire décent, et un moyen d’entamer une cure de désintoxication. Même maintenant, elle avait désespérément besoin d’un comprimé. Elle glissa la main dans la poche de son jean, et, du bout des doigts, toucha les trois petits comprimés de Vicodine qui lui restaient. Leur présence la rassura. Malgré son désir de bien se conduire en allant en cure, elle n’aurait pu jurer que les cachets seraient encore dans sa poche quand elle aurait atteint New York.
Sept ans plus tard
Brooke Davis essuya de l’index la sueur qui ruisselait sur son front. Mais cette transpiration était bien différente des accès de sueur qui gelaient son corps tout entier quand elle se refusait la Vicodine. Il y avait bientôt deux ans qu’elle n’y avait plus touché. Qu’elle ne ressentait plus le besoin de ce médicament. Elle avait fait une longue cure de désintoxication, pendant plus de cinq ans, elle était restée enfermée, nuit et jour, traversant l’enfer du manque. Elle était assise au volant de sa voiture d’occasion, sa fenêtre grande ouverte, à moins d’une rue de la maison où vivait sa fille depuis sept ans. Depuis qu’elle avait quitté la maison de ses parents, silencieusement en pleine nuit. Pour autant qu’elle puisse voir, la maison était vide, et elle n’avait aucun moyen de savoir si quelqu’un allait bientôt arriver. Pourtant, on était vendredi et il était plus de 6 heures du soir. D’après les renseignements que lui avait fourni le centre d’adoption, Alison avait été adoptée par un couple vivant à Charlotte. L’homme était un grand médecin, âgé d’une trentaine d’années et gagnant très bien sa vie. Quant à la femme, c’était une avocate qui avait quitté son travail afin de s’occuper à plein temps de Alison ; elle avait 35 ans. Leur nom était Matthew. Franck et Claire Matthew. Depuis combien de temps n’avait-elle pas vue sa fille ? Sept ans. Elle avait l’impression que chaque jour passé sans sa fille lui avait paru deux fois plus long. Au cours de ces sept ans, elle n’avait pas parlé une seule fois à Alison. Elle avait décroché le téléphone à plusieurs reprises, mais la peur l’avait empêchée d’aller plus loin. Pourtant, Brooke savait qu’elle avait le droit d’avoir un contact avec sa fille, n’était-ce pas pour cette raison qu’elle avait choisi l’adoption ouverte ? Pour lui permettre de voir sa fille quand elle le souhaitait ? Mais, comment pouvait-elle s’attendre à ce qu’une enfant de sept ans comprenne qu’elle avait fait ce qu’elle croyait être le mieux pour elle, en l’abandonnant ?
Elle continuait à attendre. Le découragement allait la gagner lorsqu’elle vit une voiture s’arrêter devant la grande maison aux volets verts. Brooke se renfonça dans son siège, la main droite crispée sur sa cuisse. Les deux portières s’ouvrirent en même temps.
Une femme aux cheveux bruns coupés court sortit du côté conducteur. Brooke ne lui accorda qu’un bref regard, mais elle remarqua tout de même qu’elle était d’une beauté vraiment renversante. Toute son attention se portait sur la passagère. Sur Alison. La petite fille se pencha à l’intérieur de la voiture et y attrapa plusieurs paquets avant de refermer la portière de la hanche. Enfin, elle voyait sa fille. Ses longs cheveux bruns tombaient sur ses épaules, sa peau était hâlée par le soleil et elle avait les mêmes yeux verts que sept ans plus tôt. Alison avait dû beaucoup grandir, elle mesurait bien au moins un mètre cinquante. C’était une poussée de croissance comme en connaissent les enfants de neuf ans, mais elle ne l’avait pas vue se produire. Le soleil était bas dans le ciel, maintenant. Alison était à contre-jour et paraissait presque irréelle, hors de sa portée comme si elle appartenait à un autre monde. Elle se remémora l’amour qui avait déferlé en elle lorsqu’elle avait tenu Alison dans ses bras, après l’accouchement. La femme aux cheveux bruns rejoignit Alison en bas de l’escalier et lui prit quelques paquets des mains en lui disant quelques mots. La brise amena le rire haut perché de sa fille jusqu’à Brooke.La femme ébouriffa les cheveux bruns de l’enfant, et la fillette monta les marches en sautillant. La femme la suivit. Dans sa main libre, elle tenait un petit objet qui ne pouvait être qu’une clé. Désespérée, Brooke regarda la femme introduire la clé dans la serrure et ouvrir la porte. Alison la passa en sautillant et en rigolant, puis disparut à l’intérieur de la maison. La femme la suivit et referma la porte.
Cette fois, ce fut une larme qui coula le long de sa joue, et non de la sueur. Comment avait-elle pu ainsi manquer toute l’enfance de sa fille ? Comment Alison lui pardonnerait-elle un jour ?
Appuyant le pied sur l’accélérateur, Brooke se maudit d’être venue. Certes, elle avait pu voir sa fille, mais elle avait aussi mesuré à quel point elle avait fait une erreur en la confiant à une famille d’adoption. Elle ne pourrait plus jamais la reprendre. Sa fille, sa toute petite, n’était plus. Alison était maintenant la fille de Franck et Claire Matthew, et ce, pour toujours.
3 ans plus tard
Sur le terrain baigné par le soleil, des filles couraient après un ballon de football, avec un enthousiasme juvénile. Certaines étaient en bleu, d’autres en jaune. Brooke s’était postée derrière les gradins où avaient pris place les familles des joueuses. Elle s’avança légèrement, heureuse de porter des lunettes de soleil qui masquaient la nervosité qui se lisait sans doute dans ses yeux. Les mains moites, le cœur battant follement, elle regarda le terrain, puis les remplaçantes qui se tenaient le long des lignes de touche. Elle ne voyait pas Alison. Elle était sur le point de perdre tout espoir quand la foule rugit. Une fillette en bleu courait vers l’un des buts, le ballon au pied. Alors qu’elle semblait sur le point de marquer un but, une gardienne de but se précipita en avant et arrêta le ballon en plein vol. Un jeune garçon siffla sur le banc de touche.
Jeune garçon
: Belle parade, Alison !
Alison ? Brooke plissa les yeux. La gardienne de but se releva, le ballon dans les mains. Le soleil se reflétait sur ses cheveux bruns rassemblés en une queue de cheval, et sur ses dents blanches qui brillaient en un grand sourire. Oh, mon Dieu… La gardienne de but était Alison. Soudain, un grand coup de sifflet retentit, et la fin du match s’annonça. Alison se précipita vers le jeune garçon qui l’avait sifflée et lui sauta dans les bras. Apparemment, son équipe avait gagné. Devant la surprise de Brooke, Alison regarda le garçon dans les yeux et lui sourit. Leurs lèvres se rapprochèrent et ils s’embrassèrent. Langoureusement.
Oh, mon Dieu… Alison embrassait un garçon… Brooke n’en revenait pas. Voilà qu’elle venait voir sa fille jouer au foot, et que découvrait-elle ? Que sa fille avait déjà un petit ami ? A son âge ? Brooke réfléchi mentalement, et constata que Alison avait douze ans, et que, elle, avait eu son premier vrai petit ami au même âge. La fillette saisit la main du garçon et l’entraîna vers les tribunes, toute souriante. Elle s’approcha d’un couple, et leur sourit de toutes ses dents. La femme la serra dans ses bras, tandis que l’homme lui caressa tendrement la tête. Tous trois formaient la famille idéale : heureuse et soudée. Discrètement, Brooke s’éloigna et rejoignit sa voiture. Alors que des cris s’élevaient du stade, acclamant l’équipe gagnante, les larmes se mirent à rouler sur les joues de Brooke. Jamais, non jamais, elle ne réussirait à regarder sa fille dans les yeux. Elle ne voulait plus essayer de la voir, cela lui faisait trop de mal de la voir si heureuse avec ses parents adoptifs, si proche de sa « mère », alors que ce n’était même pas sa mère biologique. Non, à partir de maintenant, Brooke ne tenterait plus d’apercevoir sa fille. [Fin flash-back]
Soudain, une petite voiture tourna dans sa rue et s’arrêta juste devant sa maison. Une voiture orange. Brooke ne pouvait pas distinguer le conducteur, parce qu’il se trouvait dans l’ombre, mais à en croire ses cheveux, cela devait être une femme. Elle semblait attendre quelque chose ou quelqu’un.
Après quelques instants, Brooke vit la jeune femme sortir de la voiture et se diriger d’un pas mal assuré vers sa maison. Et moins de dix secondes plus tard, la sonnette retentit.
Elle descendit l’escalier rapidement, déverrouilla la porte d’entrée et ouvrit à la jeune visiteuse.
Les yeux de Brooke dévisageaient la jeune femme et semblaient lui demander qui elle était. Brooke ressentait un vague sentiment de familiarité et lorsque la jeune fille ouvrit la bouche pour se présenter, ses jambes lâchèrent et elle dût se retenir au chambranle de la porte pour ne pas tomber.
Brooke, d’une voix faible et émue : Oh, mon Dieu… Alison, ma chérie…
THE END