En accostant sur l’île Carol remarqua les nombreux bambous qui peuplaient les environs ; la fin de Chenoa lui revint en mémoire et elle tressaillit.
« C’est quand même un peu radicale cette coutume non ? » interrogea Carol
« Je me demandais quand vous alliez y faire référence !! » lui répondit Jolon
« Il est vrai que le châtiment est un peu disproportionné mais il en allait de l’honneur du chef… »
« Je ne vais pas entrer dans un débat féministe avec vous mais quand même… »
« Oui ; quand même… » ajouta Jolon fataliste.
Jolon débarqua ce qu’il avait récupéré dans le pick-up.
« Vous n’auriez rien à grignoter ? » lui demanda Carol un peu désappointée.
« Il vaut mieux que nous restions à jeun ça aiguise nos sens et nous allons en avoir besoin… »
Carol fouilla dans son sac et sorti la fameuse boite ainsi que l’amulette et les brandit en direction de Jolon « J’avais toute ma fortune là dedans !! Si je ne mange pas quelque chose dans les heures à venir je vais finir enragée je vous préviens !! »
« C’est exactement ce que j’attends de vous !! » répliqua Jolon ravi de son effet.
Elle se renfrogna dans un coin en boudant.
« Prenez plutôt ça et faite place nette afin qu’on retrouve le totem il doit être dans cet endroit. » dit Jolon en lui tendant une serpe.
« Vous voulez que je défriche ; c’est bien ça ? » glapit Carol. Pour toute réponse Jolon soupira bruyamment ; Carol prit la serpe et commença à couper les hautes herbes ainsi que les bambous. Elle s’écorchait les mains mais ne faiblissait pas dans le rythme, de son côté Jolon ramassait ça et là de la terre, des pierres ainsi que des plantes qu’il réduisait en une sorte de pâte à l’odeur répugnante.
Carol chantonnait en accomplissant sa tâche le travail ne la rebutait pas au contraire il lui permettait d’évacuer le stress et c’est sans se soucier le moins du monde de l’indien qu’elle s’enfonça plus que de raison dans les taillis qui bordaient le lac.
Chenoa avait trouvé le totem bien avant eux et s’était lovée au sommet afin de surveiller leur arrivée et la progression de Carol. Quand la jeune femme ne fut plus qu’à quelques mètres Chenoa se tint prête. Carol sentit comme un engourdissement, un voile noir lui barra les yeux
« Maudites migraines !! » gémit-elle en se courbant un peu plus. Le sang pulsait dans sa boite crânienne ; tellement fort qu’elle en pleura, sa vue se brouilla elle voulu appeler Jolon mais aucun son ne sortit de sa gorge. Elle tomba à genoux au pied du totem qu’elle n’avait pas encore reconnu. Chenoa descendit lentement, elle la savait sous son emprise à présent mais il fallait faire vite si l’indien s’en apercevait elle devrait lutter avec un peu plus de jugeote et pour le moment elle ne souhaitait qu’une chose c’était une enveloppe charnelle humaine et Carol semblait parfaite pour la recevoir elle avait déjà commencé son travail il ne restait plus…
Jolon surprit la scène au moment même où Chenoa quittait le sommet du totem. Quand il vit Carol en mauvaise posture il se précipita. Instinctivement le reptile se dressa afin de préserver sa proie, Carol sortit un instant de sa torpeur et rampa en direction de Jolon pendant que Chenoa tentait vainement d’impressionner l’indien… Carol à quatre pattes raclait le sol avec ses mains et ses genoux tentant de se faire la plus petite possible si bien qu’elle déplaçait avec elle une quantité de terre. Chenoa à l’intérieur du serpent sentit une radiation émaner de la parcelle de terre sur laquelle elle se tenait droite devant l’indien
« Rowtag !!! »
Les restes de Rowtag étaient là elle le sentait dans ce qui lui servait de corps et d’âme, un souffle nouveau prit possession de la bête plus virulent, plus vicieux encore… Avant que Carol ait rejoint Jolon le serpent avait bondi et planté ses crocs dans la botte de la jeune femme mais sans l’atteindre ; elle se carapata pour échapper à une nouvelle attaque. Jolon tira Carol à lui, traça quelques signes sur le sol et parti rejoindre ce qui leur servait de base pour le moment. Carol encore sous le coup avait du mal à reprendre son souffle. Sur sa botte une minuscule tache de venin finissait de pénétrer le cuire…
Rowtag et Chenoa ne perdirent pas de temps ; une deuxième tête reptilienne ensanglantée vit le jour plus impressionnante encore que la première ses crochets ressemblaient à des hameçons pour requin, la mâchoire avait des proportions hors normes, des yeux oranges finissaient de parfaire l’ensemble…
La bête à présent équipée retourna la terre à la recherche des ossements potentiels de Rowtag mais sans grand succès ; le peu qu’il restait partait en poussière et la bête se roulait dedans afin de s’en imprégner et pouvoir passer ainsi la barrière magique qu’avait tracée Jolon.
Jolon fit asseoir Carol, traça des dessins sur le visage de la jeune femme à l’aide de la mixture qu’il avait préparé et en fit de même pour lui.
« Ainsi parés nous ne devrions pas risquer grand chose d’elle » dit-il sans se douter une seconde que les deux entités s’étaient retrouvées.
« Ah ça si ce n’est les dessins l’odeur fera au moins son effet !! »
Du bruit dans les roseaux les firent se mettre debout aux aguets.
« J’ai une de ces trouilles » s’exclama Carol.
Jolon la regarda attendri
« Ce n’est pas le moment mais tout ira bien ne vous inquiétez pas… »
A peine avait-il prononcé sa phrase que le monstre surgit encore plus massif devant eux quand Jolon vit les deux têtes il comprit…
« Carol !! » cria t-il ; hélas beaucoup trop tard… La bête bondit et le transperça de part en part, il resta un instant surpris en constatant que ses viscères se répandaient autour du corps du reptile qui continuait sa progression à travers lui.
Carol réagit au quart de tour et trouva le fusil armé ; elle pointa Jolon et appuya sur la détente elle atteignit la chose en même temps que le vieil indien qui s’effondra. Ses yeux emplis de douleur et d’épouvante fixaient Carol prête à défaillir ; la bête insensible à la décharge progressait inlassablement. Elle l’enlaça et vint poser ses deux crochets sur le menton de Jolon qui respirait encore et psalmodiait. Avec un bruit de drap qu’on déchire elle arracha tout le visage de Jolon. Puis, inlassablement continua sa progression dans la dépouille de l'indien ; elle s’engouffra dans la bouche de Jolon qui se disloqua complètement. Carol vit ressortir les deux têtes reptiliennes tenant chacune le cœur encore palpitant et les poumons bombés de Jolon.
Carol se retourna prise de hauts le cœur et pleura en proie à une lassitude qu’elle ne soupçonnait pas. Profitant de cette opportunité la bête délaissa les restes de Jolon et s’intéressa à Carol.
La jeune femme se ressaisit bien vite et envoya la mixture qu’avait préparé Jolon dans leur direction. La chose marqua un arrêt et se figea. Pendant ce temps une lueur tremblotante s’éleva du corps de Jolon, telle une luciole elle virevolta au-dessus du monstre et percuta de plein fouet Carol qui la reçut en elle… Dés lors la voix de Jolon emplit ses oreilles…
« L’amulette Carol !! L’amulette !! » La jeune femme tenait en respect la bête qui humait l’air elle devait avoir ressenti quelque chose et se tenait aux aguets.
Carol retourna le petit fourbi qu’avait déposé Jolon mais la bête la voulait elle. Le corps de Jolon ne pouvait accueillir l’un d’eux car il était l’héritier du chef indien Muraco et donc protégé par ses gènes d’une quelconque intrusion par un esprit malveillant… Ils avaient profité de l’effet de surprise pour le terrasser à présent il fallait que Chenoa reprenne vie et c’est Carol qu’elle voulait…
La jeune femme trouva la boite qui lui échappa et tomba à ses pieds ; elle hésita un moment à s’agenouiller pour la récupérer ainsi que l’amulette qui avait roulé un peu plus loin. Le serpent ondula jusqu’à elle. Elle pleurait et respirait bruyamment elle sentit l’esprit de Jolon assaillit par Chenoa
« Carol l’amulette !! »
Elle se baissa en tenant toujours en joue le reptile et fouilla la terre sans quitter des yeux ses adversaires. Une seule seconde d’inattention et la chose bondit vers elle Carol terrorisée appuya sur la détente sans atteindre la cible voulue… Immédiatement ses jambes furent paralysées, ils l’enserrèrent tellement fort qu’elle hurla de douleur… Chenoa n’attendait que cette opportunité pour s’introduite mais c’était compter sans Jolon qui prit possession du corps de Carol. A l’état gazeux il fut plus prompt que Chenoa. S’ensuivit un combat entre la bête et l’homme, la fine main de Carol/Jolon emprisonna la tête de l’animal avec une telle puissance que ses articulations en craquèrent ; la bête se débattit et relâcha son étreinte au niveau des jambes de la jeune femme. Carol pensait qu’elle allait défaillir et se laisser mourir là, dévorer ou posséder par un serpent peu importait il fallait en finir et vite jamais un psy n’allait pouvoir à présent soigner ses crises d’angoisse ; pas après ce qu’elle venait de vivre.
Rowtag ne pouvait rien faire sa tête se trouvait paralysée en même temps que celle de Chenoa, ça aurait été tellement simple pour lui d’asséner une morsure mortelle à la jeune femme mais il la savait à présent invulnérable et sentait toute la puissance de Jolon en elle…
Le corps de Carol se tortillait afin d’échapper à l’emprise du serpent tout en maintenant la bête à terre elle trouva enfin l’amulette qui au contact de ses doigts se transforma en un pieu terrifiant, très primitif orné de plumes d’os et d’autres grigris plus ou moins magiques
Instinctivement Carol sut comment s’en servir ; tout le savoir de Jolon avait pris possession d’elle. Lentement elle desserra ses doigts et laissa s’échapper la bête qui se retourna immédiatement prête à la mordre. Avec une précision presque chirurgicale Carol enfonça le pieu et embrocha les deux têtes reptiliennes d’un seul coup… Quelques soubresauts la soulevèrent mais elle tient fermement de tout son poids sur le morceau de bois, la bête se tordit à ses pieds et une épaisse fumée apparut Carol ferma les yeux et récita ce que Jolon lui indiquait de dire.
Bientôt il ne restait plus que la dépouille imposante du reptile qui avait accueilli Chenoa et Rowtag. Il fallait la dépecer et enterrer les restes au pied du totem, seul gardien des esprits destructeurs. Carol plongea un couteau dans le corps de la bête et en extirpa les viscères qu’elle enterra bien vite ; elle fixa la dépouille sur le totem et arracha la peau d’un coup sec. (Jamais elle n’aurait pensé pouvoir faire une telle chose de sa vie mais c’était compter sans l’aide de Jolon qui guidait ses gestes…)
Après ça, munit de la peau de l’animal, elle confectionna un linceul pour le corps de Jolon et l’inhuma c’est au petit matin seulement qu’il quitta le corps de la jeune femme avec l’aurore il disparut la laissant amnésique de tout ce qui lui était arrivé ces dernières quarante huit heures.
Lorsqu’elle regagna la rive opposée à l’île plus rien de ce qu’elle avait réalisé ne subsistait seule une petite trace de venin commençait à suinter à travers la botte sur sa cheville…
FIN