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Série : The L Word
Création : 12.11.2008 à 15h30
Auteur : tlwnany
Statut : Terminée
Une fraction de seconde… et la vie d’Alice bascule …
Cette fanfic compte déjà 73 paragraphes
Chapitre 1
Il ne fallut que quelques secondes pour que la vie d'Alice Pieszecki basculât du tout au tout.
Elle entendit une voix féminine hurler :
- La grue ! Attention à la grue !
Trop tard. Juste au-dessus d'elle, la façade de brique du XIXe siècle qu'elle venait inspecter se mit à pencher. Des briques commencèrent à chuter, puis en une pluie drue qui crépita comme un tir de mitraillette. Lentement, comme dans un film au ralenti, la façade de deux étages s'inclina vers l'échafaudage adossé à la nouvelle construction.
- Reculez ! Cria la même voix. Reculez !
Quelque chose de chaud et de lourd la heurta alors brutalement, la projetant sur le sol. Non, pas quelque chose... Quelqu'un. Une femme qui, la tenant étroitement enlacée, roula avec elle jusqu'à une tranchée non refermée, dans le sol de béton du nouvel immeuble.
Une fraction de seconde plus tard, plusieurs plates-formes de l'échafaudage s'effondraient sur eux, suivies d'une avalanche de briques. En l'espace d'une minute, Alice attendit la mort. Le bruit assourdissant aurait pu être celui d'une explosion. La poussière, suffocante, l'empêchait de respirer. Une douleur fulgurante lui déchira le mollet, suivie d'une sensation de chaleur étrangement apaisante, puis d'un engourdissement progressif de sa jambe.
Elle ne pouvait pas bouger. L'obscurité était totale. Si elle n'avait pris conscience des sursauts spasmodiques de sa poitrine, elle n'aurait pas su qu'elle pleurait. Elle savait, en revanche, que la femme pressée contre elle vivait, puisqu'elle en sentait le souffle. Jamais elle n'avait éprouvé une terreur aussi absolue.
Chapitre 2
Lorsque le grondement commença à s'estomper, elle entendit la femme demander :
- Ça va ? Vous êtes vivante ?
- Oui, je suis vivante
Quelques sanglots secs, semblables à des hoquets, la secouèrent, tandis qu'elle répétait :
- Je suis vivante.
- Bien. C'est une chose... une bonne chose.
-C'est fini ? Balbutia Alice, le... l'effondrement ?
A présent, elle n'était plus sensible qu'à une chose : la respiration de la femme, heurtée, laborieuse, tout contre son propre corps. Comme un spasme lui contractait l'estomac, elle voulut porter les mains à son ventre, mais ce lui fut impossible. Un de ses bras était coincé contre le béton granuleux de la tranchée, l'autre, sous elle, lui tirait douloureusement l'épaule
- Je n'entends plus rien tomber. Vous pouvez bouger ? demanda la femme
- Pas beaucoup.
Ils demeurèrent silencieux quelques instants, prenant la mesure du silence qui les environnait. Tous les sens de la jeune femme étaient maintenant en éveil. Elle sentait un filet d'air froid sur son visage Celle-ci ne devait donc pas être bouchée à ses extrémités, pensa-t-elle, ce qui éliminait au moins la perspective d'être étouffée. Au bout d'un moment, lorsque ses yeux se furent accoutumés à l'obscurité, elle s'aperçut qu'une lueur très diffuse filtrait dans leur étroit refuge, laquelle provenait, sans doute, de la même source que l'air à l'odeur aigrelette de ciment frais. Cela lui permettait de distinguer une très légère ombre qui pouvait être l'épaule de l'homme, ainsi qu'une autre qui marquait sans doute les contours de ce visage.
Bouger, en revanche, se révélait presque impossible.
Alice gisait sur le côté, pressée de la tête aux pieds contre la femme. Son sac à dos de cuir, compressé entre ses reins et la paroi de la tranchée, l'obligeait à arquer le dos. Un caillou s'enfonçait douloureusement dans l'os de sa hanche, tandis que des morceaux de bois, arrachés aux planches de l'échafaudage, lui râpaient l'épaule. Elle sentait, bloquée sous sa cage thoracique, une des mains de la femme, dont les phalanges devaient frotter cruellement sur le béton rugueux.
A en juger par la largeur du buste contre lequel se poitrine s'écrasaient, et par la finesse de la cuisse qui lui entravait la jambe, elle avait l'impression que l'inconnue était grande et sculptée.
Chapitre 3
-Est-ce que... Est-ce que vous m'avez sauvé la vie ? Finit elle par demander.
-Au point où nous en sommes, il est un peu tôt pour le savoir, répondit elle, avec un humour un peu forcé.
-J'ai peur
-Non, il ne faut pas. Il ne faut surtout pas avoir peur, ma grande, d'accord ?
A vrai dire, personne n'appelait Alice « ma grande » et personne n'aurait osé le faire. Mais, à cet instant précis, cela ne la dérangea pas, au contraire. Elle y trouva même un certain réconfort.
-Nous nous en sortirons bien mieux si nous conservons notre calme, ajouta-t‑elle.
-Je suis calme, affirma-t-elle.
Mais ses dents claquaient, alors qu'une vague de panique naissait au plus profond d'elle-même.
-Vous avez froid ?
-Je ne porte pas la tenue adéquate
-Quel formalisme ! dit‑elle avec un rire étouffé. Je ne savais pas qu'il existait une tenue recommandée pour ce genre de circonstance
-Je veux dire, je ne suis pas... Mon chemisier est très mince, j'ai froid.
Un de ses plus beaux chemisiers, songea-t‑elle malgré elle. En soie... Coûteux... Fichu !
-Vous avez l'impression d'avoir froid, sans doute. Mais notre température interne est normale, parce que nous nous tenons chaud réciproquement. Ça va aller, croyez-moi.
Elle parlait d'une voix douce, convaincante, comme si elle s'adressait à un animal nerveux. En reculant la tête au maximum, Alice essaya de la dévisager, mais elle était trop près d'elle pour qu'elle distinguât autre chose qu'une tache sombre. Alors, elle y renonça, relâcha les muscles de sa nuque, et posa le front contre le doux coton de la chemise.
-Mon bras est tout engourdi, murmura-t‑elle.
Tout comme sa jambe, mais elle s'en inquiéterait plus tard.
-Essayons de bouger
-Comment ?
-Planification et communication sont les deux clés de toute opération concertée.
Alice essaya de rire, mais le résultat s'apparenta à un sanglot.
-Nous pourrions établir nos priorités, pendant que nous y sommes, non ? parvint‑elle néanmoins à dire.
-Bonne idée. La mienne, c'est de retirer mes doigts de sous vos côtes. Vous avez des côtes agressives, chère demoiselle !
-Je... j'ai un peu maigri récemment. Et je m'appelle Alice
-Ah bon ? Inutile de vous excuser, Alice. Nous n'aurions pas tenu à deux dans cet endroit si vous aviez eu cinq kilos supplémentaires
-Et vous ? Quel est votre nom ?
-Tasha
-Tasha, est-ce que je peux bouger mon bras ? Et essayer de retirer mon sac à dos ?
-C'est ce que je sens sous mes doigts ? Il est en cuir ?
-Oui
-Vous avez quelque chose d'utile, dedans ? A manger ou à boire ?
-Un peu d'eau minérale et une barre chocolatée
-Alors, j'ai bien choisi la personne qu'il fallait sauver !
-Sauf que ce n'était pas réfléchi
-Vous avez raison, je ne vous ai pas choisie. C'était purement instinctif. J'ai crié en direction des autres, mais c'est vous que j'ai poussée dans cette tranchée parce que vous étiez la plus proche de moi. Nous étions toutes les deux pile sous cette maudite grue et son imbécile de conducteur.
-Vous travaillez sur ce chantier ?
-Non, j'avais un rendez-vous. Vous parlez d'un accueil !
-Je venais d'arriver, moi aussi. Je cherchais une amie. Est-ce que... est-ce que tout le monde a pu s'écarter à temps ?
-Je ne sais pas. J'ai vu deux ou trois personnes courir se mettre à l'abri. Quant aux autres...
Elles écoutèrent de nouveau. Aucune voix, aucun appel, aucun mouvement ne leur parvint. Une sirène hulula au loin, mais le véhicule devait se rendre vers une autre urgence. Trop peu de temps s'était écoulé depuis l'accident pour que les secours arrivent déjà.
Chapitre 4
-A votre avis, il leur faudra combien de temps pour parvenir jusqu'à nous ? demanda Alice, sans trop savoir pourquoi elle se référait au jugement de cette inconnue.
Rares étaient les personnes en qui elle reconnaissait, d'ordinaire, une autorité. De plus, en toute logique, elle aurait dû supposer que cette terrible expérience devait être aussi nouvelle pour Tasha que pour elle. Elle prit néanmoins la question au sérieux.
-Nous ne savons pas combien de briques nous sont tombées dessus. Et cela dépendra aussi de la stabilité du site, et du nombre de personnes ensevelies.
-Oui, bien sûr. Excusez-moi, je ne vois pas pourquoi vous détiendriez toutes les réponses.
-Je vous en prie. Et si on s'occupait un peu de ce chocolat ?
Elles s'attaquèrent au problème suivant les modalités définies préalablement : fixer un but, planifier et communiquer. Leur premier souci fut de libérer la main de Tasha. Alice sentit les doigts glisser peu à peu sous ses côtes, puis se poser sur sa taille.
-Est-ce que vous pouvez bouger votre bras, maintenant ? demanda-t‑elle.
-Je crois.
Le coude d'Alice frotta contre le béton râpeux, puis contre les planches déchiquetées...
-Mais je ne sais pas où le mettre ! S'écria-t-elle.
Et, comme elle se mettait à rire avec une pointe d'hystérie, sa compagne murmura d'une voix apaisante :
-Gardez votre calme, ma grande. Essayez donc de passer votre bras autour de mes épaules
-D'accord
Le contact de la cotonnade, douce et chaude, et des muscles solides qui la tendaient, réconforta Alice. Son soulagement fut cependant de courte durée, car le sang, en circulant de nouveau, provoqua dans son bras des picotements insupportables. Mais elle se mordit la lèvre pour ne pas se plaindre.
-Bon, maintenant, décida-t‑elle, nous allons essayer de retirer ce sac de vos épaules
-Dites-moi ce que je dois faire pour vous aider
Il leur fallut quelques minutes d'efforts douloureux, pour parvenir à leurs fins. A un moment, le visage de Tasha se retrouva pressé entre la poitrine d'Alice, plus tendres et plus sensibles depuis quelques jours. Un instant plus tard, elle dut plaquer les hanches contre les siennes pour amorcer un changement de position.
Cette intimité obligée n'avait cependant rien de choquant ni de gênant, puisque la chaleur et la pression de leurs corps, leurs respirations mêlées, la vibration de leurs voix constituaient l'unique preuve qu'ils étaient vivants.
En fait, jamais Alice n'avait éprouvé avec une telle intensité un besoin aussi impérieux de contact physique. Finalement, elle dut écraser son visage contre la poitrine de Tasha afin que celle-ci pût extirper la barre chocolatée de l'emballage. « Que c'est bon ! se surprit elle à penser. Au diable le chocolat, je ne veux plus bouger... »
Au travers de la chemise de Tasha, s'exhalait une senteur agréable et réconfortante. Au-delà de l'odeur persistante de la poussière de briques, Alice distinguait un léger parfum de son odeur appétissante.
-Je l'ai ! annonça victorieusement Tasha
-J'ai soif. Nous aurions dû nous préoccuper d'abord de la bouteille.
-Vous aurez encore plus soif après le chocolat. Mieux vaut garder l'eau pour plus tard.
-Oui, vous avez raison, reconnut‑elle.
Chapitre 5
Cependant, son ne répondait avec enthousiasme à la perspective de manger du chocolat. Elle entendit le bruit sec de la barre qui se brisait, sentit l'odeur douceâtre qui se dégageait, mais sans pour autant se mettre à saliver d'envie.
-Voilà ! dit Tasha. Je suis désolé, je n'ai pas le choix...
D'un geste approximatif, elle lui enfonça le morceau de chocolat dans la bouche. Ce faisant, elle lui effleura du pouce la lèvre inférieure. Un pouce dont la peau un peu soyeuse contrastait avec la suavité écœurante de la sucrerie qui, déjà, fondait sur la langue d'Alice. Pourquoi donc avait elle fourré cette barre dans son sac, ce matin ? Se désola-t-elle. Que n'y avait elle mit un paquet de chips !
Malgré ses efforts, elle ne parvenait pas à avaler la pâte épaisse et collante qui s'obstinait à adhérer à son palais. Un spasme contracta soudain son estomac, soulignant sans pitié sa vulnérabilité nouvelle dans de nombreux domaines.
Or, si Alice détestait une chose, c'était de se sentir vulnérable.
-Je suis désolée..., Tasha ! s'exclama-t-elle, affolée, en luttant contre la nausée. De l'eau, vite !
-Je ne peux pas l'attraper, répliqua-t-elle, en prenant aussitôt la mesure de ce qui se passait. Ecoutez, ne pensez plus à votre malaise ! Inspirez ! Soufflez ! Ne pensez à rien d'autre. Contentez-vous d'inspirer lentement, arrondissez vos lèvres et soufflez de nouveau. Doucement... Maintenant, recommencez.
Alice s'exécuta, d'abord avec une hâte désespérée, puis, peu à peu, avec plus de maîtrise. Elle inspira, elle expira ; elle inspira, elle expira. Oui, cela l'aidait, songea-t-elle. Cela neutralisait même la nausée. Comment Tasha avait elle su ce qu'il convenait de faire ?
-Merci, finit‑elle par dire.
-Ça va mieux ?
-Je suis enceinte, ajouta-t‑elle brusquement, avant de se mettre à trembler de tous ses membres.
Puis, s'avisant de ce que cela impliquait, une peur glacée la figea.
-Mon Dieu... Quelle conséquence cela va-t‑il avoir sur le bébé ?
Au-dessus de sa propre voix, tremblant de larmes contenues, elle perçut soudain le son de sirènes, de plus en plus aigu au fur et à mesure qu'elles se rapprochaient
-Enceinte de combien ? demanda-t‑elle en élevant la voix pour couvrir le bruit grandissant. Je ne me suis aperçu de rien.
-Un peu plus de cinq semaines, je crois, répondit‑elle en s'accrochant, malgré elle, à la chemise de Tasha. Je n'en suis sûre que depuis ce week-end. Tasha, je ne veux pas perdre mon bébé !
-Chuut... Vous n'allez pas le perdre, ne craignez rien, dit‑elle en s'arrangeant pour la serrer contre elle, d'une façon maladroite mais qui procura à Alice un réconfort immédiat. A cinq semaines, ce n'est qu'une crevette, juste un amas de cellules en formation, bien protégé à l'intérieur de votre ventre. Et votre ventre lui-même n'a pas été touché, puisqu'il est tout contre le mien. Sentez-vous des contractions ?
-Non, rien qui y ressemble.
-Je vous assure qu'un minuscule bébé de cinq semaines ne quitte pas le nid simplement parce que sa maman a eu une petite frayeur. Ou même une grosse. Il est bien au chaud là où il est, et je suis sûr qu'il se porte comme un charme.
-Comment le savez-vous ? demanda-t‑elle agressivement. Comment pouvez-vous le savoir ? Vous n'êtes pas médecin, si ?
-Non, cria-t‑elle, car les sirènes, toutes proches maintenant, hurlaient au-dessus d'eux.
Chapitre 6
Déconcertée, Alice resta songeuse un instant.
-Votre Homme va être dans tous ses états, reprit-elle.
-Non, Il s'agit d'une femme, elle est décédée, il y a quelques mois.
-Oh... Je suis vraiment désolée, il m'est arrivée la même chose il y a quelques semaines à peine. Ça doit être terrible pour vous !, moi ce fut un grand trouble dans ma vie
-C'est... Non, ça va.
Elle semblait mal à l'aise, étrangement réticente. Puis, d'un seul coup, elle ajouta :
-C'est surtout... moche. Très moche. De la culpabilité plus que du chagrin.
A la brusque crispation qui la secoua, Alice comprit qu'elle s'était confiée malgré elle.
« De la culpabilité plus que du chagrin », se répéta-t‑elle, perplexe. Il ne s'agissait que de quelques mots, mais qui suscitaient beaucoup de questions. De quoi cette femme se sentait elle coupable ? Et pourquoi ne pouvait-elle pleurer sa femme ?
Elle sentit qu'elle essayait de s'écarter d'elle, et sut que son aveu malencontreux résonnait dans son esprit comme dans le sien.
-Enfin, euh..., reprit-elle avec hésitation. Enfin bref, vous entendez les secours ?
-Pourvu que...
-Ecoutez ! Cette fois, c'est pour nous. Ils sont là.
-Comment sauront ils que nous sommes vivants ?
-Dès qu'ils auront arrêté les moteurs et les sirènes, je vais crier. Je vous serrerai contre moi en vous bouchant les oreilles, parce que ça risque de faire du bruit.
-Je peux crier, moi aussi.
-Nous nous rendrions mutuellement sourds. Laissez-moi le faire. Si je peux tendre le cou en arrière et inspirer suffisamment d'air
Mais elle eut beau appeler de toutes ses forces pendant plusieurs minutes, rien n'indiqua qu'on l'avait entendue.
Chapitre 7
Elles entendirent alors le frottement d'une brique qui tombait non loin d'elles, et Tasha se raidit.
-Ce n'est pas bon signe. Si jamais les ondes de ma voix étaient suffisantes pour ébranler tout ça... Nous ne savons pas si c'est très stable.
Elles écoutèrent de nouveau, et entendirent le bruit d'un engin qu'on mettait en marche. Qu'elles pussent percevoir les bruits sans qu'on les entendît accentua l'angoisse de Alice.
-Il se peut qu'on reste là un moment, dit Tasha comme si elle avait eu le même pressentiment. Peut-être toute la nuit. Et même...
Ainsi, Elles auraient de plus en plus froid et faim ? se dit elle. Elles perdraient toute leur énergie ? Et sa blessure à la jambe, dont elle n'avait rien dit à Tasha ? Combien de sang une femme enceinte pouvait elle se permettre de perdre ? Et que se passerait-il si sa température corporelle, ou son taux de sucre, chutait de façon dramatique ?
-Toute la nuit ? reprit elle en se mettant à trembler. Non, ce n'est pas possible ! Mon bébé...
-Calmez-vous, Alice, calmez-vous...
Mais, cette fois, la voix profonde et rassurante de Tasha résonnant contre sa poitrine ne parvint pas à l'apaiser. Rien n'aurait pu arrêter les larmes, pas plus que le torrent de mots qui lui échappaient...
Ainsi, blottie contre elle, elle lui raconta tout, sans se soucier de l'image qu'elle donnerait d'elle. Elle confessa des choses qu'elle n'avait jamais dites à personne, pas même à ses plus proches amies. D'ailleurs, pourquoi ne s'était elle pas confiée à Bette ou Shane, par exemple ? se demanda-t‑elle fugitivement. A qui d'autre aurait elle pu avouer qu'elle avait l'impression de s'être dédoublée, et que deux Alice cohabitaient en elle : l'une, volontaire, organisée, tandis que l'autre la contemplait en silence, avec, au plus profond d'elle-même, l'envie de hurler. Laquelle des deux Alice était réelle ? demanda-t‑elle abruptement à cette femme inconnue, sans songer un instant à ce qu'elle trahissait d'elle-même.
Mais qui savait si elle survivrait assez longtemps pour reparler à un autre être humain ? Cette femme solide, à la voix profonde, se trouvait là, et c'était tout ce qui comptait. Elle déversa pêle-mêle les vérités pleines d'amertume, les regrets extravagants, les peurs les plus secrètes qui s'entrechoquaient dans son cœur comme dans son esprit.
Chapitre 8
Après être descendue de sa Mini Cooper, Alice s'était avancée d'un pas vif et léger sur le sol inégal, dans lequel les engins avaient creusé de profondes ornières.
Elle portait un élégant pantalon noir et un chemisier de soie rouge foncé, dont la couleur rehaussait l'éclat de ses cheveux bruns et la beauté de son teint clair, se souvint‑Tasha.Moins d'une minute plus tard, à cause de l'inattention d'un grutier, Elle avait été obligé de la précipiter dans la canalisation non refermée.
Et maintenant, son buste pressait les seins d'Alice, ses cuisses enlaçaient les siennes d'une manière qui, malgré la gravité de la situation, la troublait plus qu'elle ne le souhaitait. Au niveau de son mollet, elle sentait, à travers son jean, un liquide chaud qui imbibait progressivement le tissu. Du sang, elle le craignait. Le sang d'Alice. Mais elle passa la chose sous silence, car elle-même n'en avait rien dit. Peut-être même ignorait elle qu'elle était blessée.
Il n'était pas désagréable, bien au contraire, de la tenir ainsi serrée contre elle, songea-telle. La soie du chemisier était douce sous ses doigts, et des magnifiques cheveux émanaient une délicieuse odeur de jasmin et de fleur d'oranger.
Depuis combien de temps n'avait elle connu une telle intimité avec une femme ? se demanda-t-elle. Si cela avait été possible, elle l'aurait enlacée encore plus étroitement, pour essayer de faire cesser le tremble, quant à elle, elle aurait souhaité ne pas connaître la moitié de ce qu'elle lui avait confiée. Ce qu'elle lui avait révélé était trop douloureux, et jamais elle n'aurait pu imaginer qu'une femme comme elle cachât une telle vulnérabilité. Elle n'aurait pas pensé non plus qu'elle pût en parler de cette façon.
L'honnêteté brutale de cette confession la rendait si bouleversante que, par compassion, elle voulut l'interrompre.
-Alice, arrête, dit elle sans s'aviser qu'elle la tutoyait. Arrête...
Mais elle poursuivit :
-En fait, tout ce qui compte pour moi, c'est de ne pas perdre ce bébé.
-Arrête, je t'en prie. Ne parlons plus de cela.
-Aide-moi ! S'il te plaît, aide-moi ! Je ne peux plus m'empêcher de trembler.
-Je le sais, ma grande. Mais je...
-C'est parce que je n'arrête pas de penser que, peut-être...
Et soudain, Tasha sut comment la faire taire.
Oui, il n'y avait qu'un moyen pour la contraindre au silence, se dit-elle avant de se pencher sur elle pour la bâillonner d'un baiser.
Chapitre 9
La bouche de Tasha avait un goût de poussière et de chocolat. Alice laissa d'abord échapper un gémissement de protestation. Puis, soudain, tout changea.
Peu à peu, ses tremblements convulsifs s'apaisèrent, remplacés par une exultation physique inconnue. Quelque chose de vital émanait du contact de ces lèvres impérieuses, qui en appelait à son propre instinct de survie.
Dans la nudité de cette tombe de béton, où tout n'était que douleur et craintes, ce baiser était comme une graine germant sur le flanc cendreux d'un volcan. Il ne s'agissait pas de sexe ou de trahison. Mais seulement d'instinct vital. Lentement, la pression des lèvres de Tasha se relâcha. Alice aurait alors pu parler, se défendre. Mais elle n'en fit rien. Au contraire, elle attendit, jusqu'au moment où la bouche de Tasha s'empara de nouveau de la sienne. Comme des voyageurs découvrant une contrée inconnue, elles s'explorèrent mutuellement, avec une avidité renforcée par l'immobilité obligée de leurs corps. En réponse au désir manifeste de Tasha, elle sentit la pointe de ses seins, rendus plus sensibles par sa grossesse, se durcir, tandis qu'une vague chaude se formait au creux de ses reins.
Cela dura peut-être des minutes, des heures... Elle avait totalement perdu la notion du temps. Soudain, le bruit des machines devint plus fort, et elles perçurent, tout près d'elles, un brusque grincement de métal tordu.
Tasha rejeta la tête en arrière. Alice entendit que celle-ci heurtait la paroi de béton, et elle tressaillit, comme si elle s'était elle-même cognée.
-Ta tête !
-Ça va, assura Tasha d'une voix un peu haletante. Ecoute...
Une sirène retentit, et elle ajouta :
-Ils ont dû trouver quelqu'un d'autre.
Pétrifiés, silencieuses, elles écoutèrent pendant plusieurs minutes. La chaleur générée par leur étreinte commença à se dissiper, laissant une pellicule de sueur glacée sur la peau d'Alice, qui se remit à trembler. A son tour, elle voulut rejeter la tête en arrière, afin de mettre un semblant de distance entre elles, mais son front demeura contre le buste de Tasha.
-Ecoute, reprit‑elle d'une voix incertaine, je... C'était inattendu. Je... je n'avais rien prémédité.
-Je le sais.
-J'ai l'impression qu'on en avait toutes les deux besoin. Besoin de se sentir vivants, ou quelque chose comme ça.
-Oui, c'est exactement ce que je ressentais.
-Alors, tu n'es pas en colère ?
-Est-ce que tu as eu l'impression que ma bouche l'était ?
-Non. Ta bouche était...
Tasha se mit à rire, avant de reprendre :
-Elle était ce que j'ai goûté de plus délicieux depuis longtemps. Un poème... ou une chanson. Mais j'ai cru que tu te mettais à le regretter...
-Non, mais mieux valait y mettre fin. Dans la mesure où je porte le bébé de ma femme, je ne devrais pas prendre plaisir à embrasser une autre femme, même si... même si elle est morte, ou même si nous nous en sentirons pas
Chapitre 10
-Nous nous en sortirons. Ecoute !
-Et s'ils commettent une erreur ?
-Mais non.
Elles en rirent un peu nerveusement, et puis Alice demanda :
-Dis-moi... Je voudrais savoir qui tu es.
-Non, ma grande, je ne te le dirai pas. Je ne veux pas que tu en saches plus sur moi.
Alice ne savait si elle devait ou non s'en trouver vexée. La voix tendue, elle insista :
-Et pourquoi ?
Tasha se mit à rire de nouveau, cette fois avec tristesse. Elle repensait à tout ce dont elles avaient parlé avant ce baiser. Aux phrases tumultueuses lâchées par Alice, aux quelques mots que elle-même avait laissé échapper.
-Parce que, lorsque tu te réveilleras demain matin dans un lit d'hôpital, tu regretteras tout ce que tu m'as confié ce soir.
Pour adoucir la dureté de son affirmation, elle posa les lèvres sur elle au jugé. Elles lui effleurèrent la tempe, à la lisière des cheveux. En réponse, Alice releva légèrement la tête, mais ne réussit qu'à lui embrasser la mâchoire. Tasha fut tenté, très tenté d'unir de nouveau leurs bouches. Mais elle résista, et tâcha de trouver une formulation à la fois moins abrupte et plus honnête.
-Il arrive que l'on regrette d'avoir dévoilé son âme. Cela peut faire du mal. Moi aussi, je suis gênée de certaines choses que j'ai pu te dire ce soir.
-Je ne regretterai rien, répondit elle. J'avais besoin de dire tout ça à quelqu'un. Le bébé comme le reste. Cela me rongeait depuis trop longtemps.
-Au sujet du bébé, peut-être. Mais quant au reste...
-Dis-moi qui tu es.
-Non, parce que je ne veux pas aggraver les choses. Il ne faudra pas t'étonner si je disparais dès que nous serons sortis de là.
-Comment veux-tu t'éclipser, alors qu'il y aura les secours autour de nous ? Ils voudront savoir si tu es blessée.
-Je crois que c'est toi, ma grande, qui es blessée.
A peine eut elle prononcée ces derniers mots que Tasha se reprocha de l'alarmer inutilement. Mais apparemment, Alice le savait déjà, car elle répliqua calmement :
-Tu parles de ma jambe ? Comment le sais-tu ?
-J'ai senti quelque chose de chaud sur mon mollet, et j'ai supposé qu'il s'agissait de sang, tout en sachant que ce n'était pas le mien. Pourquoi n'as-tu rien dit ?
-Ça ne servait à rien de t'inquiéter, répondit elle avec une détermination qui força l'admiration de Tasha.