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Jeunesse et protection des mineurs
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Série : Queer As Folk
Création : 25.09.2014 à 20h02
Auteur : kaori78
Statut : Terminée
« Certains choix changent toute une vie... mais que se passerait-il si on pouvait tout changer ? » kaori78
Cette fanfic compte déjà 26 paragraphes
Ils avaient l’habitude de descendre au Marriott quand ils allaient à Toronto… soit au moins une fois par mois sauf l’été quand Gus venait à Pittsburgh. C’était heureux, car si le réceptionniste ne les avait pas si bien connus, il leur aurait probablement dit d’aller « baiser ailleurs ». Justin ne le lâchait pas. On aurait dit un drogué reniflant sa dose après un long sevrage raté… et sa drogue, c’était lui. Ses lèvres ne se détachaient de sa peau que pour reprendre brièvement leur souffle. Quant à ses mains, c’était tout juste si elles n’étaient pas dans son pantalon. Ce n’était pas pour lui déplaire, bien au contraire, mais qu’il le laisse arriver jusqu’à la chambre sans qu’ils se fassent renvoyer manu militari pour attentat à la pudeur ! Il avait fallu à Brian des trésors de self-control pour ne pas baiser Justin dans l’ascenseur et il avait eu toutes les peines du monde à ouvrir la porte de cette putain de chambre… Ces clés magnétiques étaient une saloperie ! Il fallait toujours s’y prendre à trois fois pour déverrouiller les portes… et quand un petit blond sexy préférait déboutonner sa braguette que l’aider dans sa tache, ce chiffre doublait facilement. Quand le clic libérateur retentit enfin et que la porte s’ouvrit, ce petit salaud avait mis la main sur son sexe… Il ne perdait rien pour attendre !
Brian était tellement excité qu’il aurait pu baiser Justin contre la porte tout juste fermée, mais son compagnon le prit de vitesse. La clé magnétique tomba sur le sol en même temps que son pantalon. Justin s’était agenouillé devant lui et fixait son sexe dressé avec une fascination non dissimulée… À croire qu’en moins de quinze jours, il avait oublié à quel point son mari était bien pourvu par la nature !
- Tu es magnifique, murmura Justin.
- Je sais… répondit Brian avant d’avoir le souffle coupé.
Bon sang que c’était bon ! Aucune langue n’avait jamais égalé l’habileté de celle de Justin… Aucune bouche n’avait été plus accueillante… Et Dieu sait qu'il en avait connu !... C’était différent de d’habitude… Comme s’il avait un peu oublié son corps, Justin semblait moins expert, mais ce « manque d’expertise » était grandement compensé par la passion que Justin mettait dans ses caresses… On aurait dit qu’il voulait le dévorer complètement… Seigneur, ses lèvres étaient… Et sa langue… Très vite, Brian ne put plus rien analyser. Soutenu par la porte qu’il ne pourrait désormais plus insulter, ses mains cherchant un équilibre dans la chevelure dorée de Justin, il explosa littéralement.
Mais Justin n’en avait pas fini avec lui. Ses lèvres remontaient sur son ventre, sur sa poitrine… Ses mains arrachaient littéralement sa chemise… Quand la bouche de Justin reprit possession de la sienne, Brian reprit les choses en main…
- Tu es beaucoup trop habillé, souffla-t-il.
Il était quasiment nu alors que Justin avait encore sa veste… Il fallait y remédier ! Et il y avait bien un domaine dans lequel Brian était imbattable, c’était le déshabillage de Justin en moins de temps qu’il n’en fallait pour dire « fellation »… À ce propos, il était temps de rendre à Justin sa gracieuseté… Diable, Justin n’avait pas été si réactif depuis des années ! Un tombereau de jurons s’échappait de sa bouche… Depuis la naissance de Tornade, il avait oublié qu’un mec élevé à l’ombre des écoles privées et des country clubs pouvait connaître autant de grossièretés. Soudain, alors qu’il était au bord de l’orgasme, Justin le repoussa fermement.
- Pas comme ça, dit le jeune homme le souffle court. Je te veux en moi.
Oh oui… Il n’y avait rien au monde qu’il désirât davantage que de se perdre à nouveau dans Justin ! Il avait furieusement envie de le prendre là, juste contre la porte… Pourtant, il sentait obscurément que derrière sa frénésie, Justin avait autant besoin de tendresse que de passion. Avec toute la retenue dont il était encore capable, il le souleva par la taille et le mena jusqu’au lit. Justin avait enroulé ses hanches autour de sa taille pour le presser davantage contre lui tout en dévorant sa bouche avec avidité… Il lui aurait suffi d’un coup de reins pour s’enfoncer dans ce corps qui l’avait rendu fou dès le premier soir. Mais il prit le temps de le préparer… Son self-control était d’ailleurs bien mal récompensé, car Justin faisait subir d’atroces tortures à sa bouche, son menton et son cou. Ce petit con ne perdait rien pour attendre ! Il n’avait qu’un détail à vérifier.
- J’ai besoin d’un préservatif ?
Le jeune homme se figea et ses yeux s’écarquillèrent en une expression désorientée.
- Euh, je ne sais pas si tu…
Il s’interrompit et sa poitrine se souleva encore plus frénétiquement.
- Tu n’as pas… Depuis que…
- Tu as vu ça : je suis devenu tellement accro à ton cul que l’idée d’y remettre un préservatif et encore plus insupportable que dix jours d’abstinence ! reprit Brian avec une fausse désinvolture.
Sans plus de façon, Justin empoigna ses fesses et le poussa résolument en lui… Seigneur… Il était au paradis… Élevé dans la bigoterie hypocrite d’une femme à l’âme asséchée, Brian avait très vite eu l’intime conviction que Dieu n’était qu’une invention des hommes pour rendre leur vie plus supportable… Pourtant une chose en ce monde faisait toujours vaciller ses certitudes : le cul de Justin… Une telle perfection n’était-elle pas la preuve d’une étincelle divine en ce monde ? Et s’il n’y avait eu que son cul, il aurait encore pu douter… Mais tout en cet homme était parfait : sa peau, ses yeux, sa bouche, son sexe… Quand ils faisaient l’amour, ils s’accordaient si parfaitement que c’en était irréel… Des années auparavant, Justin lui avait avoué que le premier soir, il avait cru voir en lui « le visage de Dieu ». Cela l’avait fait rire, pourtant il n’avait jamais osé lui dire qu’avec lui, il avait toujours l’impression d’accéder à l’éternité. Aujourd’hui, c’était encore plus puissant que d’habitude. Peut-être était-ce cette abstinence de presque dix jours qui rendait leurs ébats encore plus précieux… Et il était clair qu’il en était de même pour Justin. Son visage exprimait une telle béatitude que Brian dut faire appel à toute la maîtrise dont il était encore capable pour ne pas jouir sur le champ… Mais il ne tiendrait pas longtemps… Les sons indistincts qui s’échappaient de la bouche de son amant le rendaient encore plus fou… Puis un cri jaillit entre ses lèvres et ses muscles se resserrèrent autour de son sexe l’entraînant avec lui dans l’orgasme.
Quand la terre sembla avoir retrouvé son axe, Brian réalisa qu’il était complètement étendu sur Justin l’écrasant littéralement de son poids. Mais à peine eut-il esquissé un mouvement pour se dégager qu’il sentit les bras de Justin le retenir.
- Reste… souffla le jeune homme reprenant difficilement son souffle.
Il n’était pas nécessaire de l’en prier. Il n’y avait rien qu’il n’aimât plus après l’amour que de sentir chaque parcelle de la peau de Justin contre la sienne.
- Avec plaisir, dit-il en déposant un baiser sur ses lèvres.
Seigneur, la façon dont ces yeux clairs encore embrumés de plaisir le regardaient était indescriptible… C’était comme s’ils contemplaient à nouveau « le visage de Dieu »… comme si Justin venait d’être touché par la grâce… Une grâce de vingt centimètres, ironisa Brian pour ne pas se laisser perturber par l’expression incroyable de son amant. Toute trace de sarcasme s’évapora quand Justin murmura : « Je t’aime. »
Il s’était endormi juste après l’amour… ou plus exactement il avait perdu connaissance, submergé par un trop-plein d’émotions et de plaisir. Sa torpeur n’avait guère duré, et quand il avait repris connaissance, Brian était étendu à ses côtés, sa main reposant sur son ventre et leurs jambes emmêlées… Ça avait été indescriptible… Comment avait-il pu se passer de lui pendant si longtemps ? La réponse était évidente : il n’avait jamais pu. Il s’était éteint petit à petit traînant dans les boîtes new-yorkaises essayant de se perdre complètement dans l’alcool et les culs anonymes. Rien ne pouvait être plus éloigné du sexe avec tous ces mecs que le sexe avec Brian. Avec les autres, il ne s’agissait que d’une gymnastique routinière, une façon de sécréter des endorphines de façon plus agréable qu’un tapis de sport. Dès que c’était fini, il n’avait plus qu’un désir : que ces sextoys vivants disparaissent. C’était pour cela qu’il évitait autant que possible de les ramener chez lui et qu’il les foutait à la porte dès que c’était fini quand il lui prenait l’envie de baiser sur un matelas. Le seul contact qu’il voulait avec eux était leur cul autour de son sexe et leur bouche sur sa queue. Il ne se souvenait même plus de la dernière fois où il avait donné une fellation à un inconnu… tandis qu’avec Brian, il n’était jamais rassasié. Il s’était endormi en ayant encore son sexe à l’intérieur de lui… et ce que c’était bon ! Il n’avait plus laissé aucun homme entrer en lui depuis Brian… et il n’en laisserait certainement jamais entrer d’autres. Son cul était à Brian… Comme tout le reste d’ailleurs. Avec les autres, il prenait du plaisir – il en donnait aussi parce qu’il était un bon coup, mais ce n’était qu’un « effet secondaire ». Avec Brian, il donnait tout… Il donnait tout, car plus rien n’était à lui. Il appartenait à Brian…
Quelques heures plus tôt, il se serait cru incapable de se donner à nouveau, sans aucune limite ni aucune réticence, à Brian. Toutes ses peurs avaient été balayées et il n’était resté qu’un désir dévastateur. Il aurait été prêt à laisser Brian le baiser au beau milieu de la rue. Plus rien ne comptait que d’embrasser Brian, de toucher Brian, d’avoir Brian en lui… Et savoir que depuis son arrivée dans ce monde, Brian n’avait baisé personne d’autre en dépit de l’abstinence qu’il leur avait imposée l’avait encore davantage bouleversé… Mais quand Brian était entré en lui sans aucune protection, il avait compris… Il avait compris pourquoi des hommes risquaient leur vie pour un tel plaisir… Et encore, eux ne connaissaient pas le plaisir de sentir Brian Kinney jouir en eux… Il le sentait encore en lui… Putain, ce que c’était excitant ! Il sentait à nouveau son sexe se gorger de sang.
- Je vois que tu es réveillé, murmura une voix contre son oreille alors que le bassin de Brian se pressait à nouveau contre son corps, lui assurant qu’il était aussi tout à fait réveillé.
- Toi aussi, répondit-il avec un immense sourire.
- Toujours prêt ! C’est ma devise, tu ne le savais pas ? Et on a du retard à rattraper !
- Tu n’as pas idée à quel point, dit-il en l’attirant à lui.
Ils l’avaient fait deux fois au lit… Puis décrétant qu’ils étaient vraiment trop sales, ils étaient allés prendre une douche. Ils connaissaient tous deux l’effet de l’eau sur leur libido. Ils l’avaient donc fait une troisième fois. Après un séchage des plus érotiques, l’estomac de Justin avait commencé à faire des bruits suspects, mais aucun des deux n’avait la moindre envie de sortir de cette chambre. Ils avaient besoin de se toucher encore, et de préférence sans le plus petit vêtement pour séparer leurs peaux. Brian avait commandé un dîner par le groom service. Ils avaient mangé au lit, bu du champagne dans la bouche de l’autre et dévoraient leur dessert sur le corps de l’autre… ce qui les avait obligés à retourner prendre une douche.
Au matin, Justin pouvait à peine faire un pas devant l’autre, mais il n’en avait cure. De toute façon, il n’avait pas l’intention de quitter le lit. Mais Brian avait d’autres projets. Après avoir envoyé un groom rechercher leurs valises, il déclara :
- On devrait se rhabiller. On ne va pas rester ici toute la semaine…
- Pourquoi pas ? protesta Justin.
- Parce que je nous ai préparé un programme pour ces vacances…
- Que dirais-tu d’un programme en trois points : baiser, sucer, lécher ? proposa machiavéliquement Justin tout en s’installant sur lui à califourchon.
- Crois-moi, ça fera partie du programme ! rit Brian. Mais je pense que ton cul a besoin d’un peu de repos…
- Tu penses mal ! répondit Justin.
Et pour lui prouver le contraire, il s’empala sur lui sans préambule.
- Putain, Justin ! gémit son amant dans un souffle.
Il avait mal et cela n’avait aucune importance… ou plutôt, cette douleur était délectable. Plus cela faisait mal, plus il sentait Brian, et plus il sentait Brian, plus il était vivant. Après des années d’anesthésie, il ressentait les choses à nouveau. Le plaisir et la douleur se mêlaient dans une explosion des sens le ramenant chaque fois un peu plus à la vie… un peu plus à Brian.
- Tu vas finir par te blesser, le gronda Brian quand le tourbillon se fut apaisé.
- Dis plutôt que tu es trop vieux pour tenir le rythme, le railla Justin toujours étendu sur lui. Tu t’approches de la cinquantaine après tout !
- J’ai la quarantaine, petit con ! s’indigna Brian en le renversant contre le matelas.
- C’est déjà très vieux ! Tu n’as plus la vigueur de tes trente ans !
- J’ai encore la vigueur de mes vingt ans et je te l’ai prouvé cette nuit !
- Mouais, j’ai dépassé la vingtaine depuis longtemps et je suis plus en forme que toi, répliqua le jeune homme en frottant son bassin contre celui de son ami de manière on ne peut plus explicite.
- Tu es incroyable ! On dirait un mec qui sort de taule et qui n’a plus baisé depuis des années !
- Ça n’a pas l’air de te déranger.
- Si, ça me dérangerait d’avoir à supporter une nouvelle semaine d’abstinence parce que tu as cassé ton cul dans ton enthousiasme !
- Ne t’inquiète pas ! Maintenant, j’ai surtout faim et on n’a pas commandé de petit-déjeuner…
Un large sourire se dessina sur le visage de Brian. Quoi de mieux pour continuer cette matinée qu’un petit-déjeuner partagé et ultra-protéiné ?
Ils n’avaient pas quitté la chambre avant le lendemain midi. Justin n’avait accepté de partir que parce que leurs corps étaient trop fourbus pour entamer un nième round… et même dans ce cas, il serait volontiers resté allongé dans les bras de Brian s’il n’avait senti que son amant tenait à ce qu’ils quittent Toronto. Il ne l’avait pas dit clairement, mais quand il avait évoqué « des projets pour la semaine », il avait eu cet air gêné si caractéristique d’un Brian se laissant aller au romantisme. Justin s’était donc laissé à nouveau kidnapper.
Pendant plus de deux heures, Brian avait fixé la route et lui avait fixé Brian, se délectant de la beauté de cet homme… À quarante-deux ans, il était encore plus beau qu’à vingt-neuf. Il était encore le plus bel homme qu’il ait jamais vu et le serait toujours… Perdu dans l’amour infini qu’il ressentait pour cet homme, il n’avait pas pris garde au chemin. Il l’aurait suivi n’importe où de toute façon. Finalement, la voiture s’arrêta devant un hôtel cossu au pied des chutes du Niagara… Brian l’avait conduit aux chutes du Niagara ! Il ne pouvait pas imaginer Brian dans un lieu pareil… C’était totalement kitsch, et absolument magnifique…
- Je me suis dit que ça nous ferait du bien de revivre notre voyage de noces… fit Brian en se mordant la lèvre dans un geste d’embarras si caractéristique.
- Cela ne te ressemble pas d’être aussi ridiculement romantique, répondit-il avec un sourire radieux.
Un éclat étrange brilla dans les yeux de Brian, puis il l’attira à lui :
- Je sais à quel point tu aimes que je sois ridiculement romantique, souffla-t-il avant de prendre possession de ses lèvres.
Ces quelques jours avaient été un véritable rêve. L’hôtel où ils étaient descendus, comme lors de leur voyage de noces, ne ressemblait pas aux palaces auxquels Brian était coutumier. Tout en bois brut, il se composait de plusieurs petits chalets à la fois rustiques, confortables et un peu désuets. Pourtant l’ensemble avait un charme indéniable et un atout non négligeable : un jacuzzi individuel… C’était d’ailleurs cet hôtel qui avait convaincu Brian d’en faire l’investissement pour Britin… Et en moins d’une demi-journée, Justin l’avait compris ! Baiser avec Brian était bouleversant, baiser avec Brian sans capote était stupéfiant, mais baiser avec Brian sans capote dans l’eau… Seigneur, le paradis n’était pas dans les cieux, il était assurément aquatique. S’il n’avait tenu qu’à lui, ils auraient passé le séjour dans le jacuzzi ! La semaine s’était écoulée dans un souffle entre câlins tendres et baises intenses.
S’il regretterait sûrement cette chambre et son jacuzzi, Justin se consolait en songeant à toutes les pièces de Britin et plus chastement à sa petite puce… C’était incroyable de se languir autant de quelqu’un qui n’existait pas dans sa vie quelques jours plus tôt. Était-ce la paternité ? Tout à ses pensées, il heurta de plein fouet un vendeur qui agençait le rayon.
- Pardon, je…
Les mots moururent sur ses lèvres et il lui sembla que tout l’air environnant avait déserté la pièce…
- Il n’y a pas de mal, monsieur.
Il n’avait pas pu oublier ce visage… pas plus que cette inflexion si particulière quand on l’appelait monsieur.
- Vous avez besoin d’aide ? demanda le jeune vendeur. Vous cherchez un cadeau particulier ?
C’était peut-être un pur hasard, se répétait Justin. Après tout rien ne prouvait que ce rouquin ait été responsable de son étrange aventure. Il était dans un univers parallèle. Ici, ce type était vendeur à Niagara au lieu de serveur à New York. Ce n’était pas la pire incongruité qu’il ait vue dans ce monde.
- C’est bon, Sunshine ! le héla Brian à l’autre bout du magasin. J’ai trouvé quelque chose !
- Merci, c’est bon ! dit Justin au vendeur en s’éloignant.
- N’hésitez pas à demander conseil… souffla l’homme. Il ne faut pas rater un cadeau d’adieu.
Tout s’était assombri autour de lui. Il ne vit même pas ce que Brian avait choisi. Comme un automate, il le suivit à la caisse et hors de la boutique. Il n’entendait pas ce qu’il lui disait. Les mots du rouquin résonnaient dans sa tête comme une sentence mortelle : « un cadeau d’adieu… un cadeau d’adieu… » Sur la place, l’air frais fouettant ses joues le ramena à la réalité. Non ! Ce n’était pas possible ! Il ne se laisserait pas faire !
- J’ai oublié quelque chose à l’intérieur, dit-il abandonnant un Brian éberlué.
- Je crois que j’aurais effectivement besoin d’un conseil, déclara-t-il en se plantant devant le rouquin.
- Ce serait bien la première fois, répondit le jeune homme avec un sourire ironique.
- J’ai quelque peu changé depuis la dernière fois que nous nous sommes vus.
- Rien que le fait que vous vous souveniez de moi en témoigne.
L’ironie manifeste de l’homme mystérieux eut raison de la courtoisie feinte de Justin.
- Que vouliez-vous dire par « cadeau d’adieu » ?
- Monsieur Taylor, vous êtes assez brillant pour comprendre des mots aussi simples.
- Qui êtes-vous ? gronda Justin en le saisissant par le bras.
- Qui je suis n’a pas la moindre importance. La question est de savoir qui vous êtes. Êtes-vous le mari de cet homme et le père de cette enfant ?
- Je ne repartirai pas là-bas.
- Pourtant, j’avais cru que vous seriez heureux de retrouver une vie où vous n’avez besoin de rien ni de personne. N’était-ce pas votre pire cauchemar : d’être dépendant des autres… et surtout de cet homme ?
- Espèce de salopard ! Vous croyez que vous pouvez jouer avec les vies des gens comme ça ?
- Je ne joue pas, Monsieur Taylor. Tout va retrouver la place qu’il n’aurait jamais dû quitter, vous le premier… À propos de remettre en place, je dois retourner en réserve, reprit-il d’un ton professionnel. Si vous avez besoin d’un conseil, adressez-vous aux autres vendeurs !
Il s’échappa si vite qu’on aurait pu croire qu’il s’était volatilisé… ce qui n’aurait guère étonné Justin s’il avait été en état de réfléchir. Il avait été pétrifié par la première sentence du diabolique rouquin, mais ses dernières paroles l’avaient littéralement jeté dans un gouffre de terreur. C’était comme si une main glaciale avait plongé dans sa poitrine pour attraper son cœur et l’écraser lentement dans une tenaille mortelle… Il aurait voulu fuir… Se libérer de cette terreur sans nom… Il ne pouvait pas retourner là-bas… Les murs froids de son loft sans vie… Cette vie vide… Plus de Brian… Plus de Tornade… Non… Pas ça… Pas ça…
- Justin, qu’est-ce qui t’arrive ?
Il s’effondra dans les bras de l’homme qu’il aimait… Il ne voulait pas le perdre… Il ne pouvait pas le prendre à nouveau…
- Je veux rentrer à la maison… balbutia-t-il alors que de lourds sanglots montaient de sa poitrine.
Sans dire un mot, Brian l’entraîna à la voiture. Mais au lieu de démarrer, il se tourna vers lui avec un regard résolu.
- Qu’est-ce qui se passe, Justin ?
- Je veux rentrer chez nous… Je veux retrouver notre vie avec notre fille et…
- Stop ! explosa Brian. Je ne peux plus supporter ça ! Si tu as un problème, quel qu’il soit, tu dois m’en parler, mais ça ne peut pas continuer ! Du jour au lendemain, tu ne supportes plus que je te touche. Puis tu te jettes sur moi comme un perdu. Et là, tu parles cinq minutes avec un gars et on a l’impression que le monde va s’écrouler. Je ne peux plus supporter de jouer à ces jeux avec toi ! Je veux retrouver mon mari !
Les derniers mots de Brian le frappèrent en plein cœur… Ce diabolique rouquin avait raison. Tout allait retrouver la place qu’il n’aurait jamais dû quitter. Brian allait retrouver son mari et lui retrouverait sa solitude dorée. Il n’avait jamais été qu’un invité dans une vie qui n’était pas la sienne.
- Je ne suis pas ton mari, répondit-il d’une voix atone.
- Arrête tes conneries !
- C’est vrai. Je ne suis pas l’homme que tu as épousé. Je ne suis pas le père de ta fille… Je ne suis qu’un usurpateur.
Et il lui avoua tout : qu’il venait d’un monde parallèle, quelle était sa vie, comment ils s’étaient séparés, comment il était mort jour après jour sans lui.
Brian n’en avait bien entendu pas cru un mot. Il fallait être perché comme Daphné pour croire une histoire si incroyable. Avec son esprit cartésien, il avait d’abord cru à une mauvaise blague, puis comprenant que Justin était sincère, il avait complètement paniqué. Il avait aussitôt appelé Daphné, l’avait copieusement insultée puis avait jeté leurs bagages dans la voiture pour prendre la route du retour.
- Demain, on va à l’hôpital et un médecin un peu plus sérieux que ta meilleure amie va t’examiner.
- Brian, je sais que ça semble incroyable, et je me suis aussi demandé si je n’étais pas devenu fou, mais je n’ai pas pu imaginer six ans de ma vie…
- Je sais que tu y crois, mais rien de ce que tu as raconté n’a de sens. Tu serais devenu un artiste raté sans moi ? Connerie ! Tu étais talentueux avant de me connaître et je n’ai jamais fait que te donner de petits coups de pouce !
- Tu te trompes. Avant toi, j’avais du talent, mais tu as mis de la passion dans ma vie et dans mon art. Tu n’imagines même pas ce que peut être ma vie sans toi…
- Et puis franchement, l’interrompit Brian. Te demander de me rembourser tes frais de scolarité ! Je peux être le dernier des salauds, mais je n’aurais jamais été aussi mesquin… surtout que je me fous de tes frais de scolarité comme de mon premier string ! Je n’ai jamais eu l’intention d’accepter le moindre remboursement de ta part ! C’est toi qui voulais que ce soit un prêt ! Je n’ai accepté que parce que tu es un petit con entêté aussi fier et indépendant que moi – et c’est pas peu dire ! Tu aurais été capable de jouer les escorts-boys plutôt que d’accepter de dépendre de moi ! Jamais je n’aurais pu même imaginer que tu risquais de devenir une « petite femme vivant à mes crochets », comme je l’aurais soi-disant dit ! Putain, si tu daignais être un chouia moins indépendant pour t’appuyer un peu plus sur moi, j’aurais moins de cheveux blancs !
- Tu n’as pas de cheveu blanc.
- Ben, sois sûr que j’en aurais prématurément à cause de toi ! Et si Tornade tient de toi – comme ça a l’air d’être le cas –, son adolescence me transformera en vieillard !
- Je sais que tu n’as pas rejeté Justin dans ce monde, répondit le jeune homme avec un sourire triste. Je le sais, car j’ai vécu son bonheur ces derniers jours. Mais le Brian de mon monde est différent…
- Foutaise ! En admettant qu’il existe un monde parallèle où nous vivrions aussi toi et moi, tu restes Justin et je reste Brian, donc dans ce monde comme ici, je t’aime ! Et tu me fais tellement flipper avec tes conneries, je me mets à parler comme une putain de lesbienne ! Donc on récupère Tornade à Toronto, on rentre à la maison, et demain tu vas à l’hosto !
Il était inutile de discuter davantage… De toute façon, tout ceci serait bientôt fini. Brian retrouverait son véritable mari. Tout rentrerait dans l’ordre pour eux. Ils s’aimaient et sa courte irruption dans leur vie n’y changerait rien… Il aurait juste tellement souhaité que cette vie soit la sienne.
Justin se réveilla dans un lit vide. Dehors la neige tombait abondamment sur Manhattan. Cette blancheur glacée était à l’image de sa vie… Froide et vide.
La veille, quand ils étaient rentrés à Britin, la nuit était tombée depuis longtemps. Tornade dormait profondément dans son siège auto. Brian l’avait soulevée délicatement et l’avait déposée dans son lit. Mais Justin était resté longtemps à son chevet à la regarder dormir… Il voulait imprimer dans son esprit chaque détail de cette enfant qui avait été la sienne pendant trop peu de temps. Puis Brian et lui avaient fait l’amour… lentement… tendrement… avec désespoir… comme cette nuit avant qu’il partît à New York et que leur destin volât en éclat. Il avait lutté longtemps contre le sommeil… Il savait obscurément que Brian ne serait plus là à son réveil… que plus rien ne serait là. Il ne se souvenait pas s’être endormi, mais il était de retour. Il était de nouveau riche, célèbre et seul.
Pour ne plus voir ce loft sans vie et surtout pour ne pas sombrer dans le désespoir, il saisit un bloc de papier et un crayon et dessina… Ce n’était même pas un carnet à croquis. Il n’en utilisait plus. Il avait perdu le goût de dessiner en devenant un artiste à succès. Mais là, il dessinait avec l’énergie du désespoir. Il dessinait les souvenirs d’une vie qu’il ne voulait pour rien au monde oublier… le visage d’une enfant, le sourire d’une amie, l’enthousiasme d’une sœur, l’amour d’un homme. Sa main commençait à lui faire mal… Il ne l’avait plus sentie depuis des années… Il n’avait plus rien senti depuis des années… Là, cette douleur physique était presque plaisante… Elle lui disait qu’il n’était pas encore mort… qu’il avait été mort pendant sept ans, mais qu’il était de nouveau vivant… Il n’allait pas sombrer à nouveau dans le vide. Même le désespoir était préférable !... D’ailleurs il n’était plus désespéré. Son cœur lui faisait mal à en crever, mais il était plein d’espoir. Brian l’avait ramené à la vie, il n’allait plus y renoncer… ni à la vie ni à Brian. À dix-sept ans, il avait été prêt à défier le monde pour affirmer son amour pour cet homme. À trente ans, il en était à nouveau capable. Il avait vu de quoi Justin était capable… et il était Justin.
Pendant des années, il avait sans le dire rendu Brian responsable du gâchis qu’était devenue sa vie. Il réalisait qu’en réalité, c’était lui qui avait cessé de se battre. Il connaissait pourtant le « Manuel opérationnel de Brian Kinney ». Il savait que les clefs de leur relation avaient toujours été entre ses mains. Brian l’avait repoussé de manière ignoble six ans plus tôt, mais il l’avait laissé faire. L’autre Brian avait raison. Dans les deux mondes, Brian pouvait être un salaud, mais il n’était pas mesquin. Il avait sûrement une raison pour le rejeter comme il l’avait fait… Le même type de raison tordue qui l’avait poussé à outer Michael pour son trentième anniversaire… Il aurait dû le savoir. Il aurait dû encastrer Brian contre le mur, lui hurler dessus et le baiser jusqu’à lui faire entendre raison… Au lieu de cela, il s’était enfui et s’était laissé mourir de l’intérieur… Ce n’était pas ainsi qu’il avait conquis le cœur de Brian et ce n’était pas ainsi qu’il voulait mener sa vie.
Il alluma l’ordinateur de son bureau. Son regard s’attarda sur la date qui s’affichait en bas de l’écran. C’était le lendemain de son vernissage… Il ne savait pas s’il avait vécu l’expérience paranormale la plus étrange de sa vie ou s’il n’avait fait que rêver, mais cela lui avait montré l’homme qu’il pouvait être : un homme qui ne transigeait pas avec ses principes, un ami fidèle, un frère à l’écoute, un père aimant, un homme dont Brian était fier. Il allait devenir le meilleur homosexuel qu’il puisse être. Pour cela, il avait besoin de Brian.
Au fond de son cœur, il était intimement convaincu d’avoir vécu ces deux semaines dans un autre monde. Si cette étrange aventure avait un sens, ce ne pouvait être que de le ramener vers Brian. « En admettant qu’il existe un monde parallèle où nous vivrions aussi toi et moi, tu restes Justin et je reste Brian, donc dans ce monde comme ici, je t’aime ! » Ces paroles résonnaient en lui irradiant son âme comme un soleil incandescent. Le Brian qu’il avait revu à son vernissage était certes différent de celui avec lequel il avait partagé ces deux dernières semaines, mais ce Brian aussi l’aimait. Il l’avait peut-être oublié – comme lui avait oublié qui il était – mais il l’aimait toujours. Un homme qui ne l’aimait plus ne se serait pas donné en spectacle devant tout le gratin new-yorkais pour lui faire admettre qu’il avait gâché son talent. Brian allait peut-être nier ses émotions comme il l’avait fait autrefois, mais comme au début, il saurait détruire tous les murs que Brian pourrait construire autour de son cœur. Il ne renoncerait plus. Et Brian n’avait jamais su résister à sa volonté.
Justin souriait à présent. Il ne pouvait pas remonter le temps, mais cela n’avait pas d’importance. Ce n’était que du temps, comme lui avait dit Brian autrefois. Cela ne changerait rien à leur amour. Ses doigts tapaient sur le clavier. « Kinnetik New York ». Dès qu’il aurait l’adresse de la filiale de Kinnetik, il forcerait la porte du bureau de Brian… et si Brian maintenait sa porte fermée, il l’attendrait devant. Puis il lui hurlerait dessus qu’il était un connard fini de l’avoir jeté comme il l’avait fait. Après il lui sauterait dans les bras et ils baiseraient si fort qu’ils en oublieraient tous deux leurs prénoms… Le bruit de la sonnette l’interrompit dans ses agréables pensées… Merde ! À tous les coups, c’était le debriefing d’Eddie sur le vernissage. Comme si cela avait la moindre importance par rapport à l’amour de sa vie !
Il sauta de sa chaise et ouvrit vivement la porte, prêt à renvoyer son importun agent, et se figea… Brian… Brian qui le fixait en se mordant la lèvre inférieure révélant ainsi son embarras… Brian qui était venu le retrouver… Sans réfléchir, Justin se jeta à l’assaut de ses lèvres… La terre avait à nouveau dévié de son axe… Il allait passer l’étape des réprimandes finalement.
Brian n’avait pas fermé l’œil de la nuit. Il n’avait cessé de rejouer ses retrouvailles avec Justin. Puis son esprit avait dévié sur leur séparation. Le regard brisé de Justin le hantait depuis des années. Il avait essayé de l’oublier en s’abrutissant de travail… Cela avait permis la formidable ascension de Kinnetik, mais quand il revoyait chaque détail du visage de Justin avec une telle précision qu’il aurait pu être gravé dans ses prunelles et qu’il lui semblait à chaque fois recevoir un coup de poing en pleine poitrine, il réalisait qu’il avait juste utilisé une de ses techniques de gestion de la douleur. Celle-là était moins tonitruante que ses naufrages dans l’alcool, la drogue ou les culs anonymes, mais elle avait exactement la même utilité : l’empêcher de penser à l’amour qu’il avait perdu… ou plutôt qu’il avait détruit. Quand il avait pris conscience de son aveuglement, mille autres images l’avaient assailli : un adolescent au visage angélique illuminé par un réverbère, un gamin courageux défiant son père pour avoir le droit de l’aimer, un jeune homme en costard rayonnant de bonheur sous une lumière bleutée, des cheveux d’or maculés de sang entre ses doigts, un jeune homme brisé ne supportant plus aucun contact, un éphèbe dansant presque nu sur un bar, des yeux tristes qui se détournaient de lui dans les lumières du Babylon, une explosion de colère suivie d’un baiser exigeant… Il lui semblait qu’une digue s’était rompue dans sa mémoire – à moins que ce ne fût dans son cœur ? – et que tous ses souvenirs enfouis s’y déversaient.
Au petit matin, il s’était décidé à aller chez Justin… Évidemment, il connaissait son adresse. Le seul fait qu’il soit encore si informé de sa vie aurait dû lui ouvrir les yeux bien plus tôt sur la nature réelle de ses sentiments pour son ancien amant. Mais il n’était pas trop tard. Il allait tout arranger. Il était Brian Kinney. Il obtenait toujours ce qu’il voulait. Quand il se fixait un objectif, rien ne pouvait l’empêcher d’atteindre son but, et là, il voulait retrouver Justin. Derrière l’artiste froid et hautain, Justin était toujours là. Il ne savait pas comment, mais il saurait rallumer la passion qui animait l’homme dont il était tombé amoureux. Il était prêt à tout pour cela… même à présenter des excuses.
Mais quand la porte du loft s’ouvrit, l’homme qui lui fit face n’était pas le même qu’il avait rencontré la veille. Les yeux qui le fixaient n’étaient plus ces saphirs de glace qui l’avaient tant perturbé. C’était un regard surgi du passé… un regard qui l’avait fait chavirer et qu’il n’avait pu oublier… un regard empli d’un amour si absolu qu’il s’était pris à croire à son bonheur… Justin était revenu. Cette pensée se forma dans son esprit sans même qu’il la comprenne, puis les lèvres de Justin se posèrent sur les siennes et son esprit ne fut plus qu’un feu d’artifice d’émotions. Les six dernières années s’évaporèrent en un instant. Le temps et l’espace n’existaient plus. Il n’y avait plus qu’eux. Ils avaient sans doute un millier de choses à se dire… Mais les paroles attendraient. Leurs corps, mais aussi leurs âmes, avaient besoin de se retrouver.
Epilogue 1 :
L’esprit de Brian flottait dans une brume voluptueuse. Il se demandait, au moins pour la millième fois depuis deux ans, comment il avait pu se passer de lui si longtemps quand des lèvres charnues se déposèrent sur les siennes, lui faisant partager son propre goût…
- Bonjour, Monsieur Kinney.
Dieu qu’il était beau avec ses cheveux encore ébouriffés qui faisaient comme un halo de lumière rehaussant encore davantage le pétillement de ses yeux clairs et son sourire bien plus rayonnant ! Le soleil de novembre qui se glissait entre les rideaux semblait bien pâle à côté de lui. D’un geste vif, il le retourna sur le matelas. Ses doigts se perdirent dans ses cheveux soyeux… Qu’il soit fou de son cul en forme de cœur, de sa bouche si accueillante ou de son sexe merveilleusement disproportionné pour un homme si petit allait de soi ! Qui pourrait y être indifférent ? Mais ses cheveux ? Comment de simples cheveux blonds pouvaient être si érotiques ? Cela dépassait l’entendement ! Pourtant il savait qu’il ne se lasserait jamais de les caresser… comme il ne se lasserait jamais de cet homme.
- Tu es bien matinal… Non pas que cela me déplaise. Tu remplaces avantageusement mon réveil.
- J’ai promis d’aider Daphné à déballer ses cartons.
- On aurait pu lui payer un déménageur !
- Ce n’est pas faute de lui avoir proposé, mais elle préfère s’en occuper elle-même.
- Ça me fait penser à quelqu’un, ironisa Brian.
- Dit le pire freak control que la terre ait porté ! Bon, il faut que je me prépare ! Tu sais comme elle peut être teigneuse quand on la fait attendre !
Sur ces entrefaites, Justin se dégagea délicatement et se dirigea vers la salle de bain, non sans avoir effleuré au passage une petite boule blanche tachetée de noir. Pris dans la contemplation de la plus belle paire de fesses qu’il ait vue en près de deux décennies d’explorations fessières approfondies, Brian ne remarqua pas la boule en question s’animer et sauter sur le lit en moins de temps qu’il ne lui en fallait pour provoquer une érection à Justin.
- Ton chien est sur le lit ! hurla-t-il au traître qui l’avait abandonné.
Pour toute réponse, il entendit un éclat de rire suivi d’un laconique :
- Gratte-lui le ventre, je ne suis pas là pour le voir !
Pfff… Il ne l’avait fait qu’une fois… Par malchance, Justin était entré dans la pièce à ce moment-là. Et d’ailleurs, il ne grattait pas le ventre de l’animal, il vérifiait juste qu’il n’avait pas ramené de parasites sur le canapé. Justin n’avait jamais voulu croire ses explications et l’avait regardé avec son petit air suffisant qui lui disait : « Je te connais par cœur, Brian Kinney. » Mais, non, il n’était pas devenu un ami des bêtes. S’il supportait le petit Jack Russell que Justin lui avait imposé, c’était uniquement parce qu’avec son énergie débordante, il était un parfait partenaire de course pour ses joggings biquotidiens dans Central Park… et parce qu’il ne pouvait rien refuser à l’autre créature aussi excitée qui avait insidieusement laissé la porte de la salle de bain entrouverte.
Mais il était quelque peu ironique que Justin ait attendu qu’ils soient de nouveau ensemble pour, selon ses mots, « se faire adopter par un chien ». Au début, Brian avait ricané en l’entendant, et très vite, il avait compris. Ce chien était aussi déterminé et têtu que Justin à dix-sept ans. Il avait décidé que Brian et Justin étaient ses humains et il n’en démordait pas… La preuve, il se blottissait ostensiblement contre son bras, exigeant plus que quémandant son attention. Ce côté harceleur avait convaincu Brian de le nommer « JT ». Justin avait râlé deux minutes avant d’esquisser un sourire aveuglant et de dire : « Tu aimes ce chien. » N’importe quoi ! Mais quitte à avoir un animal, JT était plutôt futé et amusant. Il avait notamment très bien compris à se transformer en descente de lit quand ses maîtres entamaient leurs marathons de baise… Un jour, Justin s’était même demandé si la testostérone gay n’avait pas un effet soporifique sur l’animal tant sa discrétion dans ces moments-là contrastait avec son énergie habituelle. Mais Brian y voyait juste un signe de l’intelligence du chien qui avait compris qu’il pouvait grimper sur le canapé, se rouler dans les draps, voire même sauter sur ses genoux, mais que le sexe était sacré.
Alors que l’animal tortillait les draps pour s’en faire un coussin, le regard de Brian s’arrêta sur le tableau qui occupait le mur. C’était le premier tableau que Justin avait peint après leurs retrouvailles, et aucun ne lui était plus précieux. Quand il avait vu ces deux silhouettes enlacées, comme des ombres chinoises dans un décor bleuté, il avait su que tout serait possible. C’était eux. C’était eux ce soir qui aurait dû être le plus beau de sa vie, et c’était eux jusqu’au dernier jour de leurs vies. Leurs vies étaient autant entremêlées que leurs deux reflets. Cette toile, c’était à la fois la réparation du passé et la promesse de l’avenir. À ce moment-là, il avait compris que Justin avait eu raison de jeter sa carrière aux orties.
Ils étaient ensemble depuis moins de vingt-quatre heures quand Justin avait appelé son agent pour annoncer la fin de sa carrière. Brian avait bien essayé de l’en dissuader. Mais arrêter Justin quand il avait pris une décision était comme essayer d’arrêter un bulldozer avec une trottinette.
« De toute façon, tu étais le premier à dire que ce que je faisais était merdique, avait répliqué le jeune homme avec ironie. »
« Tu as besoin de retenir tout ce que je dis ? »
« Oui, quand ce que tu dis est vrai… Je me souviens même qu’il y a dix ans, tu m’as expliqué que l’argent me permettrait de créer librement. J’ai plus d’argent que je ne pourrai en dépenser en une vie. Je n’ai plus besoin de me vendre comme je l’ai fait toutes ces années. Je ne veux plus être cet homme qui peint des merdes qui se vendent à prix d’or. Si je veux me retrouver, je dois mettre toute cette vie derrière moi. »
« Tu n’as pas besoin d’être aussi radical, avait-il tenté d’argumenter. Je comprends que tu n’aies plus envie de faire le cirque de l’autre jour avec les riches cons de Manhattan. Mais tu n’en as plus besoin. Ta réputation est faite. Tu peux continuer à créer… »
« Je ne vais pas arrêter de créer ! Au contraire ! Mais d’abord je dois me retrouver… redonner un sens à ma vie qui ne soit pas juste jeter des couleurs sur une toile vide. »
« C’est à cause d’Eddie Barbuck ? Tu lui en veux de m’avoir dit de te pousser à accepter sa proposition ? »
Brian n’avait pas voulu que Justin se brouille avec son agent, mais après avoir passé des heures à baiser sur chaque surface accessible du loft du Justin, le jeune homme avait exigé des explications sur les horreurs qu’il lui avait assénées lors de leur rupture. Il avait donc dit la vérité : il n’avait pas voulu qu’il passe à côté de la chance de sa vie.
« Il voulait juste que je te convainque d’accepter. Il n’imaginait pas ce que j’allais faire. Je suis le seul responsable. »
« Non, nous sommes tous les deux responsables, l’avait corrigé Justin. Je n’en veux pas à Eddie. Il aurait pu me le dire un million de fois ces dernières années, mais ce n’est pas la question. Si j’ai voulu revenir il y a six ans, ce n’était pas par peur. Quand Eddie m’a proposé de devenir la coqueluche de Manhattan, j’ai su que cette vie n’était pas faite pour moi. Je ne l’ai acceptée que parce que je pensais que j’avais perdu l’amour de ma vie et que plus rien n’avait d’importance. »
« J’ai fait la plus grosse connerie de ma vie. Je voudrais m’en excuser mille fois, mais ça n’effacera pas ce que j’ai fait. Mais tu ne vas pas te punir à cause de cela ! Tu es un artiste célèbre et reconnu ! Ce serait du gâchis de… »
« Du gâchis ? Et comment est-ce que tu qualifies ces années perdues ? Si tu savais ce qu’on aurait pu faire, ce qu’aurait pu être notre vie… ce que j’aurais pu être… »
Sa voix s’était brisée et son regard s’était troublé un instant.
« Je t’aime, Brian… Je t’aime comme je t’aimais à l’époque, et je t’aimerai toute ma vie. Mais je n’accepterai plus jamais que tu contrôles ma vie comme tu l’as fait ce jour-là. Je sais que tu voulais bien faire, que tu voulais ce qu’il y a de mieux pour moi… et si jamais tu te permets encore une fois de décider à ma place ce qui est le "mieux pour moi", je te couperai la couille qu’il te reste. »
Il avait à maintes et maintes reprises tenté de comprendre ce qui avait provoqué un changement si radical chez Justin. À chaque fois, Justin répondait : « Disons que j’ai fait un rêve et que ça a tout changé. » Il avait fallu près d’un an pour qu’il se livre davantage. C’était le lendemain de Thanksgiving. Justin avait tenté d’organiser une soirée avec sa famille. Depuis plusieurs mois, il tentait de renouer avec sa sœur, mais il se heurtait à un mur. La soirée avait été un désastre. Molly était arrivé au bras d’un homme de vingt ans son aîné, qui semblait quelque peu embarrassé quand elle avait expliqué que les relations transgénérationnelles étaient une tradition familiale avant d’émailler la soirée de remarques sarcastiques. Brian aurait presque trouvé cela comique – les enfants Taylor avaient un sens aigu de la provocation – mais voir Justin se décomposer et remplir son verre à une cadence de plus en plus soutenue n’avait rien d’amusant. Le jeune homme était fin bourré quand ils étaient rentrés à l’hôtel. Il lui avait demandé de le baiser dès qu’ils étaient montés dans la voiture, ce qu’ils n’avaient pas manqué de faire, mais son orgasme s’était fondu dans un sanglot.
« Si ça peut te consoler, ma sœur m’a accusé d’avoir abusé de son fils. »
« Cela n’a rien à voir. Ta sœur est une garce parce que tes parents l’ont bousillée. Mais si Molly est comme ça, c’est ma faute ! Elle avait une vie parfaite jusqu’à ce que je fasse mon coming-out ! En quelques mois, elle a vu son frère être viré de la maison, ses parents divorcer, son frère être presque assassiné et se comporter comme un fou furieux… et elle avait dix ans ! »
« Ce n’est pas de ta faute si Craig est un connard, si tes parents ont divorcé et si tu as failli mourir ! »
« Je sais. Mais je n’ai jamais pensé à Molly toutes ces années. Je n’en avais même rien à faire. J’étais trop concentré sur mon cœur brisé et je n’ai pas vu ma sœur… Regarde le résultat. Cela pourrait être si différent… »
Sa voix s’était à nouveau perdue dans un sanglot étouffé.
« Il y a une vie où je suis vraiment son frère… »
Brian était perdu… et les mots suivants ne l’avaient guère rassuré :
« Dans cette vie, je suis vraiment un type bien. J’ai à peine dix dollars sur mon compte à la fin du mois, mais je suis tellement heureux… J’aide vraiment les gens, je suis attentif à ma famille… et on a une merveilleuse petite fille. On vit tous les trois à Britin. C’est une vraie tornade. Quand elle a une idée dans la tête, elle n’en démord pas… Mais quand elle te regarde avec ses grands yeux clairs, tu ne peux que craquer… »
« Justin, de quoi tu parles ? »
« J’ai vu la vie qu’on aurait pu avoir, Brian… J’ai vu tout ce qu’on aurait pu être… C’était peut-être un rêve… Je sais bien que c’est impossible de vivre d’autres vies… Mais c’était tellement réel que je veux croire que c’est possible… que… »
Il avait divagué ainsi pendant plusieurs minutes avant de sombrer dans un sommeil fortement alcoolisé. Le lendemain matin, il semblait avoir tout oublié mais demeurait sombre. Brian lui avait alors rappelé que s’il avait réussi à se faire aimer de Brian Kinney, il n’allait pas se laisser impressionner par une gamine de vingt ans. Un sourire lumineux avait alors éloigné tous les nuages.
Une petite truffe se glissa sous son coude, l’arrachant à ses souvenirs. Encore aujourd’hui, les paroles de Justin lui semblaient obscures, néanmoins il était clair que Justin avait exprimé ses rêves d’une famille unie… avec un enfant. Brian n’était pas sûr de pouvoir jamais être un père à plein temps, mais Justin était fait pour être père. Même avec Gus, qui entrait pourtant dans l’âge « béni » de l’adolescence, il était génial. Le jour où ils s’étaient remis ensemble, Brian s’était juré de tout faire pour rendre Justin heureux…
- Brian ! fit une voix bien perceptible en dépit du bruit de l’eau. Je suis nu sous la douche ! Tu préfères papouiller le chien ou me nettoyer le bas du dos ?
Petit con ! Brian Kinney ne faisait jamais de papouilles ! Et il allait le lui montrer.
Le regard de Daphné embrassa les hautes piles de cartons qui tapissaient les murs. Elle avait quitté Pittsburgh avec l’idée de faire table rase de ces cinq dernières années, mais elle n’avait pu se résoudre à abandonner sa bibliothèque. Comment avait-elle pu accumuler autant de livres ? Il y avait ses études de médecine et sa spécialisation en psychiatrie, mais il y avait deux responsables à sa frénésie de lecture : John et Justin, Justin parce que son éloignement l’avait enfermée dans une solitude mortifère, qui l’avait entraînée dans une relation encore plus mortifère avec un chef de service désespérément marié. Malgré elle, Daphné laissa son esprit la ramener à toutes ces mornes soirées où il lui promettait de venir et annulait au dernier moment, aux congrès dans des endroits époustouflants où il l’emmenait pour se faire pardonner, aux marathons de baise dans des chambres d’hôtel qui s’achevaient toujours par des départs furtifs au petit matin. Mille fois elle avait voulu rompre, et mille fois elle y avait renoncé. Elle avait cru longtemps qu’elle était trop éperdument amoureuse pour le quitter, qu’elle vivait une passion fatale mais irrésistible alors qu’en réalité, elle était juste trop désœuvrée pour passer à autre chose. Puis il y a deux ans, Justin était revenu dans sa vie.
Un soir d’hiver, il l’avait appelé pour lui dire qu’il revenait sur Pittsburgh pour le week-end et qu’il voulait la voir. Le lendemain, elle avait retrouvé son ami… Elle n’avait pas vu l’espèce de zombie qui avait pris l’apparence de Justin six ans plus tôt. Elle n’avait pas mis longtemps à comprendre qui lui avait rendu son âme. Il avait retrouvé Brian… Brian s’était installé à New York quelques semaines plus tôt et ils étaient retombés dans les bras l’un de l’autre. Comme sa liaison avec John lui avait paru petite à côté de leur amour ! Elle n’aurait jamais cru que cet amour puisse renaître après avoir été piétiné par Brian, mais il était plus vivace que jamais. Ils semblaient plus amoureux que jamais. Elle avait oublié à quel point ils pouvaient se toucher, parfois imperceptiblement, à la moindre occasion…
Bien sûr, ils avaient changé tous les deux. Se retrouver après plus de cinq ans et une séparation aussi brutale n’était pas aisé. La première année, un voile de culpabilité se posait souvent sur le visage de Brian. Il se faisait plus rare à présent. Le temps faisait son œuvre… Quant à Justin, il était transfiguré. Le zombie qui avait pris sa place avait disparu. Il était de nouveau son ami d’enfance… Il n’était pas des plus faciles à vivre, mais l’avait-il jamais été ? Il voulait tout changer dans sa vie… Et les changements ne s’opéraient pas assez vite à son goût. Au bout de quelques mois, il lui avait révélé les raisons de son impatience. Il était persuadé d’avoir vu – et même vécu – ce que sa vie aurait pu être s’il ne s’était pas séparé de Brian des années plus tôt. Il était heureux aujourd’hui. Mais la vie qu’il avait entrevue lui avait semblé tellement plus riche qu’il crevait de frustration devant le temps qu’il avait perdu et le chemin qui lui restait à accomplir pour devenir l’homme qu’il avait entrevu dans sa fantaisie.
« À t’entendre, ces six dernières années ne sont que du temps perdu, avait-elle répondu. Non, ne m’interromps pas ! J’ai bien compris que dans cette autre vie, tu es bien plus accompli. Mais tu ne peux pas modifier le passé, tu ne peux que construire ton avenir. Tu peux choisir de repartir de zéro et de faire le chemin qu’a fait cet "autre toi" pour espérer arriver au même endroit dans six ans ou tu peux utiliser ce que tu as vu de cette vie et ce que tu as fait dans ta vie pour construire ce qui est vraiment important pour toi. Je sais que ces dernières années te semblent un énorme gâchis. Mais rien de ce qui nous arrive n’est jamais du "temps perdu". Je suis sûre que tu peux utiliser l’expérience de ces dernières années pour faire de ta vie quelque chose dont tu seras vraiment fier. Mais pour ça, il faut que tu arrêtes de ruminer tes regrets ! »
On disait souvent que les cordonniers étaient les plus mal chaussés, c’était encore plus vrai pour les psys ! En entendant ses mots, elle avait réalisé à quel point sa propre vie était un gâchis. Alors que Justin renouait avec ses contacts dans le gratin new-yorkais pour mettre en place un centre d’accueil pour les jeunes homosexuels rejetés par leurs familles, elle avait rompu avec John… Mais si sortir avec un chef de service quand on commençait son internat n’était guère souhaitable, rompre avec un chef de service quand on le terminait était encore plus délétère… D’autant que John avait très mal pris la rupture. Il lui avait fait une crise de jalousie terrible l’accusant de le quitter « pour courir après un pédé qui ne la baiserait jamais », ce à quoi elle avait eu la sottise de répondre qu’il l’avait déjà baisée et qu’ils avaient convenu de ne plus recommencer. Il lui fut très vite clair que sa carrière était fichue dans tous les hôpitaux de Pennsylvanie. Là encore, Justin l’avait tirée d’affaire. Il lui avait décroché un entretien pour un mi-temps au Mount Sinaï Hospital après le Nouvel An. « Comme ça, tu auras en plus le temps de te faire une clientèle privée ! New York est un vivier de détraqués en tout genre ! » avait-il déclaré avec un grand sourire. Au début, elle avait tenté de refuser. Elle ne voulait pas qu’il la « sauve ». Elle avait fait une connerie toute seule, elle aurait dû pouvoir s’en sortir seule. « Je ne suis pas un sauveur ni une personne charitable. Si je te propose de venir, c’est parce que je veux que tu sois là… et parce qu’avoir un psy quand on doit gérer un centre d’accueil de jeunes rejetés par leurs parents, c’est loin d’être un luxe. » En plus de son travail à l’hôpital, elle allait donc s’occuper de ce foyer avec Justin… Et il avait raison : ce n’était pas du luxe. Certains gamins avaient été vraiment maltraités avant de fuir leur famille. C’était donc sans regret qu’elle rejoignait New York.
- Désolé, je suis en retard ! fit Justin en arrivant dans l’appartement.
Il semblait un peu essoufflé et au désordre dans ces cheveux, elle devina que ce n’était pas parce qu’il avait couru sur la route.
Installer la bibliothèque de Daphné était éreintant. À part des livres, elle n’avait pas pris grand-chose, et c’était heureux ! Les murs de son appartement en étaient recouverts ! Et cette folle voulait les classer par thème et par auteur ! Même s’il n’avait pas été sauvé Brian, il n’aurait pu y venir à bout dans la journée. Heureusement vers cinq heures, Brian avait appelé en expliquant que JT tournait dans tous les sens à Kinnetik et avait besoin de se dégourdir les pattes avant de s’attaquer aux idiots du service comptabilité, donc qu’il avait intérêt « à ramener ses fesses tout de suite pour s’occuper de son chien avant que je ne commette un caninocide ! » Évidemment, c’était des foutaises ! Quand Justin avait passé la porte en disant : « Alors où est le monstre ? » Le monstre en question était profondément endormi sur le canapé du bureau de Brian qui, sans lui laisser le temps de souligner son odieux mensonge, l’avait poussé contre le bureau en déboutonnant son jean, et très vite, la bouche de Brian lui avait fait tout oublier…
Néanmoins, quand ils eurent repris leurs esprits quelques minutes plus tard, Justin n’avait pas manqué de lui rappeler sa sournoiserie : « Tu n’as pas honte d’utiliser ce pauvre animal pour attirer de jeunes hommes innocents dans ton bureau ? » Brian avait pris alors un air horrifié : « Jamais d’homme innocent ! J’en ai ramassé un il y a une dizaine d’années sous un lampadaire, tu n’imagines pas la quantité d’emmerdements que ça m’a apporté !... Le dernier étant cette bestiole !... En plus, on était bien d’accord quand tu l’as ramenée : je supporte les poils sur mes costumes, mais en échange, j’ai un accès illimité à ton cul. » « Qu’est-ce qu’il faudrait qu’on adopte pour que j’aie un accès illimité à ton cul ? avait-il répondu. » Brian, qui ne manquait jamais une occasion de souligner à quel point JT était un insupportable fardeau, fut alors sauvé par l’animal peu rancunier qui se mit à gratter à la jambe de Justin exigeant qu’il s’occupât de lui. « Tu vois ! Je t’avais dit qu’il avait besoin de sortir ! s’écria Brian dont l’esprit retors n’avait aucune limite. »
C’était ainsi qu’après une journée à déballer des cartons, il se reposait sur un banc de Central Park tandis que JT reniflait les buissons environnants… Qui aurait cru que Brian et lui adopteraient un jour un chien ?... Même si en l’occurrence, même si Brian se moquait de lui à chaque fois qu’il le disait, c’était surtout JT qui les avait adoptés… C’était au début du printemps à Central Park. Le Jack Russel avait échappé à la jeune bénévole qui promenait les chiens du refuge en cette fin de matinée et il s’était installé au pied de Justin qui dessinait tranquillement sur le même banc qu’aujourd’hui. Quand la jeune fille l’avait rattaché et ramené au refuge, le petit animal avait poussé des jappements déchirants en fixant Justin avec des yeux à fendre l’âme. Les jours suivants, il s’animait dès qu’il s’approchait de Justin et hurlait dès qu’il s’en éloignait. Il avait même réussi deux fois à échapper aux bénévoles pour s’installer résolument sur les genoux de Justin… Il apparut bien vite à Justin qu’il n’avait que deux opportunités : choisir un autre coin du parc ou adopter le chien. « Tu tombes sur un petit harceleur buté et surexcité, et que fais-tu ? Tu le ramènes chez toi… s’était moqué Brian. Note que je ne te jetterai pas la pierre : j’en ai fait autant avec le mien. » « Et tu le regrettes ? avait-il répondu en assénant un affectueux coup de coude à son amant. » « Ni excuse, ni remords, ni regret… »
Justin avait longtemps vécu en se répétant le credo de Brian pensant le faire sien. Aujourd’hui, il avait réalisé qu’il n’en était rien. Il ne pouvait vivre sans excuse, remords et regret qu’en devenant le meilleur homosexuel qu’il puisse être… Oh, il en était loin ! Il avait vu ce qu’il aurait pu être, et il était conscient qu’il ne deviendrait probablement jamais cet homme-là. Pour autant, il commençait réellement à être fier de l’homme qu’il devenait. Ce foyer pour jeunes homosexuels accueillait maintenant une quarantaine de jeunes. La flagornerie qu’il avait apprise dans ses « années noires » lui avait permis de lever des fonds importants et de rendre son projet populaire auprès de l’intelligentsia new-yorkaise. Il avait su utiliser leur hypocrisie et leur orgueil dans un projet positif… Il était réellement utile. Il avait enfin ce que l’argent et la richesse n’avaient pu lui apporter : le sentiment d’avoir sa place dans ce monde… Et il savait à qui il le devait.
Peut-être deviendrait-il un homme totalement différent de celui qu’il avait entrevu dans ce fragment de vie. Les chemins qu’ils avaient pris avaient façonné les hommes qu’ils étaient, et comme lui avait dit Brian il y a longtemps, il n’y avait pas de retour en arrière possible. Mais tant qu’il avait Brian à ses côtés, il pourrait avancer sur ce chemin en donnant le meilleur de lui-même. Et maintenant, il avait aussi retrouvé Daphné et même sa mère. Quant à sa sœur…
Avec sa sœur, les relations étaient plus compliquées. Après le fiasco de Thanksgiving, il était allé la voir s’excusant platement d’avoir été aussi absent toutes ces années alors qu’il était en partie responsable de la séparation de leurs parents. Elle l’avait vertement tancé : « Même aujourd’hui, tu crois que tout tourne autour de toi ! Je vais t’annoncer un scoop : papa et maman n’ont pas divorcé à cause de toi. Papa était un sale con infidèle. Quant à maman… Disons que pour se remettre de son divorce, elle aurait pu éviter de se taper mon prof. Tu as eu bien raison de faire ta vie sans t’emmerder avec eux et j’ai bien l’intention d’en faire autant. » Pourtant, aussi peu prometteuses que fussent ces « retrouvailles », par la suite, ils avaient commencé à tisser un lien, certes ténu, mais réel. Ils s’envoyaient régulièrement des mails, échangeaient des articles sur Facebook. Il avait ainsi découvert que, comme dans son « autre vie », Molly écrivait régulièrement des articles. Elle avait fait des études d’économie à Dartmouth comme le souhaitait leur père, mais au lieu de devenir une businesswoman, elle était devenue chercheuse et soutenait les propositions très proches de celles d’Occupy Wall Street… Même dans ce monde, Craig Taylor devait désespérer de sa progéniture, songea Justin avec un sourire.
Les jappements joyeux de JT l’arrachèrent à ses pensées. JT bondissait avec enthousiasme autour d’une petite chienne qui sautillait au pied d’un jeune homme aux cheveux roux… Le sang de Justin se figea instantanément. Non ! Ça n’allait pas recommencer !
- Vous n’avez rien à craindre, fit le rouquin comme s’il avait lu dans ses pensées…
Ce qu’il avait peut-être fait, à ce niveau-là, Justin n’était sûr de rien.
- Je ne vous veux aucun mal… Je ne vous ai jamais voulu aucun mal.
Justin ne savait que croire… Après tout, peut-être tout n’avait été qu’un rêve et cet homme ne faisait-il que promener son chien à Central Park comme des centaines de New-Yorkais tous les jours… Pourtant, au fond de lui, il savait qu’il n’en était rien. Il savait que ce qu’il avait vécu avait été réel. Il savait que cet homme – si c’en était réellement un – lui avait fait entrevoir et goûter à une vie avant de lui arracher. Bien sûr, il était bien plus heureux qu’il ne l’avait été avant, mais il y avait toujours ce regret… ou plutôt ce manque… Ce manque de quelqu’un qui n’avait jamais été.
- Vous souvenez-vous de ce que vous m’aviez dit il y a deux ans ? continua le jeune homme en s’asseyant à ses côtés.
- Que je n’avais besoin de rien ni de personne, répondit-il en fixant les deux chiens qui couraient sur l’herbe. Mais nous savions tous les deux que c’était par pure bravade.
- Et aujourd’hui, que diriez-vous ?
- Que j’ai tout ce qu’il faut pour être heureux, dit-il en passant la main sur la tête du petit animal qui venait se frotter contre sa jambe. Enfin, presque tout, reprit-il devant le regard acéré du jeune homme. Mais je ne peux pas vivre en regrettant une personne qui n’existe pas et qui n’existera sans doute jamais…
Le petit visage de Tornade flotta un instant derrière ses paupières qu’il serra un instant pour étouffer une larme.
- Vous ne pouvez pas vivre en la regrettant… Mais vous ne perdrez rien en l’espérant.
Avec un sourire, le jeune rouquin se leva. Il passait sa main délicatement sur l’épaule de Justin alors que la silhouette de Brian apparaissait dans l’allée verdoyante et que JT bondissait vers lui avec enthousiasme.
- Je crois que tout ira bien maintenant, murmura l’étrange jeune homme avant de disparaître dans Central Park.
Alors que les lèvres de Brian se pressaient contre les siennes, Justin se dit qu’effectivement, tout irait bien et que l’avenir était chargé d’espoir.
*****
Deux ans plus tôt, dans une autre vie…
Brian avait très mal dormi. Son sommeil avait été saccadé et il lui avait semblé errer entre des ombres menaçantes brandissant des battes de baseball et des foulards de soie maculés de pourpres.
- Bonjour, monsieur Kinney, lui susurra une voix qu’il connaissait bien. Je crois qu’il nous reste quelques minutes de tranquillité avant l’éveil de la tornade.
Sur ces mots, une bouche experte entreprit d’explorer son torse avant de descendre vers son ventre se dirigeant résolument vers une zone bien souvent explorée mais toujours accueillante… Pourtant ce matin, Brian Kinney était décidé à ne pas se laisser distraire… Enfin, il aurait été bien sot de refuser un réveil bienveillant après la nuit exécrable qu’il venait de passer, mais pour autant, il ne perdit pas de vue son profond souci pour son mari.
- C’était très agréable, concéda-t-il quand Justin eut terminé son ouvrage et que la brume orgasmique se fut un peu dissipée. Maintenant, il faut se préparer pour aller à l’hosto.
- À l’hosto ? Pourquoi faire ? On est dimanche et il y a assez de neige dans le jardin pour que Tornade puisse faire de la luge…
- Tu te fous de…
Son éclat fut interrompu par de petits coups déterminés à leur porte qui s’ouvrit aussitôt sur la plus adorable des petites filles que la terre ait portée… en toute objectivité bien sûr. Brian se contint donc… Alors que Justin chahutait avec sa fille comme il ne l’avait plus fait depuis près de deux semaines, Brian remarqua que les valises qu’ils avaient abandonnées sans vergogne dans un coin de la chambre à leur arrivée la veille avaient disparu… D’ailleurs, quand ils étaient rentrés dans la nuit, il avait remarqué que la neige avait complètement fondu… Pourtant, là, le jardin en était complètement recouvert. Et pourquoi Justin prétendait-il qu’ils étaient dimanche ? Est-ce que…
Les rires de Justin et de Tornade résonnaient dans la chambre… Il ne les avait plus entendus depuis des jours… Pris d’un doute, il saisit le portable qui reposait sur sa table de nuit… La date du jour… Il devait y avoir une erreur de paramétrage… Ces derniers jours n’avaient pas pu être un rêve… ou un cauchemar. Tout lui avait semblé tellement réel. Jamais un rêve n’aurait pu être aussi réaliste… Pourtant, c’était bien plus crédible et logique. L’homme qu’il voyait dans son lit jouant avec leur fille était l’homme qu’il avait épousé. Il n’avait plus le désespoir infini qu’il avait perçu chez le Justin avec lequel il avait partagé ces derniers jours… Non, il n’avait rien partagé avec un autre Justin. Ces derniers jours n’avaient pas existé… Peut-être avait-il juste mal digéré le jambalaya de la veille… Pourtant, au fond de lui, et malgré son esprit cartésien, il lui semblait avoir entraperçu un autre monde et un autre Justin… il espérait que ce Justin retrouverait sa route. Et cet aperçu lui permettait de chérir encore davantage la vie qu’il partageait avec Justin.
FIN