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Out Of Memory

Série : Supernatural
Création : 19.05.2010 à 07h56
Auteur : Lydean 
Statut : Terminée

« Après un choc, Dean perd la mémoire. Entre cauchemars, souvenirs douloureux, traque du FBI et chasse d’une créature, le lien qui l’unit à son frère sera-t-il suffisant pour s’en sortir ? » Lydean 

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            Il rêvait. Il en était persuadé. C’était à peu de choses près les mêmes images que dans son rêve précédent, le seul songe de sa souvenance, et il n’y avait toujours pas de son. C’était un défilé de différents passages de sa vie. Enfin, peut-être, car tout ça n’avait aucun sens pour lui. Il voyait ce petit bébé, qu’il maintenait fermement dans ses bras, grandir jusqu’à ce qu’il soit âgé de huit ou neuf ans. Même s’il s’agissait de moments différents, d’endroits variés, c’était le même petit garçon. Il le reconnaissait grâce à ses yeux si clairs et surtout si expressifs. Il n’avait aucune idée de qui il pouvait être mais il savait qu’il était la personne la plus importante au monde pour lui. Alors il se laissa guider par ses songes, attentif au moindre événement, essayant de retrouver ces souvenirs enfouis quelque part dans sa mémoire.

 

            Et comme dans son précédent rêve, tout commença par cette terrible scène où une maison était en flammes. Si le fait de ne rien entendre entravait sa perception des choses, tous ses autres sens, eux, fonctionnaient à plein régime. D’abord, il y avait cette odeur écoeurante dont il n’arrivait pas à définir la provenance. Bien sûr, il pouvait comprendre les effluves carbonisés qui inondaient ses narines. Mais il y avait autre chose, un relent insistant auquel il n’arrivait pas à donner de nom … auquel il ne voulait pas associé d’image … auquel il refusait même de penser ! Et puis cette chaleur insoutenable alors qu’il dévalait difficilement les escaliers avec ce bébé dans les bras. Il était essoufflé. Chaque bouffée d’air qu’il réussissait à emmagasiner lui brûlait les narines, la trachée et les poumons. Sans compter la charge que représentait ce petit être qu’il enveloppait précautionneusement de tout son corps. Comment une si petite chose pouvait-elle être aussi lourde ? Arrivé à l’extérieur, il leva la tête en direction du brasier qui prenait de l’ampleur au premier étage. Puis ses yeux se reportèrent sur l’enfant qu’il maintenait dans une étreinte protectrice. Il comprit que cet instant avait été un moment clé de sa vie, un événement déterminant pour son avenir.

 

            Et puis, comme s’il venait de changer de chaîne, il se trouva propulsé dans un autre lieu. Le bébé avait grandit un peu. Il se tenait assis sur un vieux fauteuil bien trop vaste pour lui. Sa bouche était barbouillée de cette espèce de purée verte malodorante qu’il tentait de lui faire ingurgiter. Qu’est-ce que ça pouvait bien être ? Des épinards ? De toute évidence, il devait faire des singeries pour réussir à lui enfourner la cuillère. Le petit bout d’chou alternait donc rires et grimaces de dégoût. Soudain, il s’arrêta, le fixa longuement de ses petits yeux souriants. Puis il tendit ses minuscules mains vers lui et, tout en projetant une flopée de postillons verdâtres, il prononça un mot qu’il ne put malheureusement pas entendre. Pourtant ce qu’avait dit ce bébé devait être de toute première importance car il lâcha l’assiette et le contenu se répandit sur le sol, faisant éclater de rire le petit par la même occasion.

 

            Zap ! Quelques mois plus tard. Le bébé s’était transformé en « mini-garçonnet ». Il essayait de se mettre debout en prenant appui sur une chaise. Après une tentative infructueuse qui se solda par une chute sur les fesses, il retenta sa chance et fut récompensé de ses efforts. Extrêmement fier de sa prouesse, il se retourna vers lui, un immense sourire satisfait aux lèvres. Hardi, il lâcha une première main puis la deuxième, gardant un équilibre plus que relatif. Enfin, il se lança et fit quelques pas dans sa direction avant de s’étaler de tout son long sur le sol. Il se précipita à son secours, le relevant délicatement. Mais alors qu’il pensait le trouver en larmes, il vit son magnifique sourire et sa mine réjouie avant de se séparer de son étreinte et de renouveler l’expérience.

 

            Autre moment, autre lieu. Il était couché mais il ne dormait pas. La lumière d’un lampadaire filtrait à travers les rideaux de la chambre éclairant un bambin en pyjama, âgé d’environ quatre ans. Il se tenait debout près du lit, les yeux brillants, certainement victime d’un mauvais rêve. Sans qu’aucune parole ne soit échangée, il souleva les draps, l’invitant par ce simple geste à venir se réfugier près de lui. L’enfant se rua sous les couvertures et se blottit contre lui avant de sombrer dans le sommeil.

 

            Il courait à en perdre haleine. De toute évidence, il était en retard. A l’angle d’une rue, il prit sur la droite. Son regard se porta instinctivement sur l’enfant assis seul sur le bord du trottoir, devant une grille fermée où un écriteau indiquait l’école primaire. En l’entendant arriver, le petit garçon releva la tête, lui adressa un sourire, prit son cartable et se mit debout. Son visage ne lui envoyait aucune animosité, aucun reproche pour son retard. Au contraire, son regard reflétait tout le bonheur et le soulagement de le voir arriver. Là encore, aucune parole ne fut échangée. Il se contenta de prendre son sac bien trop lourd pour un petit bonhomme de cet âge-là et ils rebroussèrent chemin côte à côte.

 

            D’autres images défilèrent de la même manière : l’enfant brandissant joyeusement la coupe que son équipe et lui venaient de gagner à un match de football, le petit garçon boudeur qui aurait préféré mille fois continuer sa lecture plutôt que perdre son temps à table où il était forcé de manger, le garnement capable de se faire tout pardonner d’un simple regard, l’infatigable curieux qui posait mille et une questions auxquelles il ne pouvait lui fournir de réponse …

 

            Et c’était à ce moment précis que son rêve dérapait, qu’il se transformait en cauchemar et que, la dernière fois, il s’était réveillé en sursaut. Il se sentait oppressé. D’un côté, il voulait comprendre, se souvenir, mais d’un autre, il savait qu’il avait la réponse bien enfouie dans un coin de sa tête et qu’il était préférable de la laisser où elle était. Le petit gars tendait vers lui un livre, une sorte de journal personnel empli de notes variées et de coupures de journaux. Il le regardait fixement, attendant des réponses à ses questions. Si parfois les mots n’étaient pas utiles, ils avaient ici toute leur importance. Et même s’il n’était pas en mesure de les entendre, ils faisaient mal, très mal. Le visage de ce jeune garçon d’environ huit ans se décomposait à mesure qu’ils avançaient dans la conversation. De son côté, sa gorge était nouée, sa respiration saccadée, l’air refusant d’entrer dans ses poumons meurtris et son torse était comme serré dans un étau. Le malaise s’amplifia jusqu’à la déconnexion totale de son cerveau.  NON ! Et comme la première fois, il se réveilla haletant.


Lydean  (09.06.2010 à 15:02)

            Son premier réflexe fut d’examiner en un clin d’œil, mais de fond en comble, le lieu où il se trouvait. Il n’était plus dans cette salle stérile où il s’était réveillé la première fois. Il découvrit alors une chambre individuelle, d’un blanc immaculé. L’air ambiant était chargé d’éther et les bips du monitoring explosaient dans sa tête comme le feraient de minuscules bombes à intervalle réguliers. Il ne désirait qu’une seule chose : se barrer d’ici ! Et le plus rapidement serait le mieux.

            Quant au médecin bougon aux petites lunettes rondes qui lui avait pris la tête avec ses questions auxquelles il n’avait pas de réponse, il avait disparu. En revanche, assis sur une chaise près de lui, il y avait ce grand gaillard aux cheveux bien trop longs qui dissimulaient en partie ses yeux emplis d’inquiétude. Si cet homme n’avait pas été âgé d’un quart de siècle environ, il aurait pu jurer qu’il s’agissait du même petit garçon qu’il avait vu dans son rêve. Tout était dans son regard. Et sans même le connaître, sans même pouvoir lui attribuer un prénom, un lien de parenté ou tout autre type de relation avec lui, il savait au plus profond de lui-même que c’était quelqu’un de proche, une personne qu’il appréciait et en qui il pouvait avoir toute confiance.

 

- Dean ? Comment tu te sens ? Lui demanda-t-il.

 

            Il avait pourtant chuchoté mais chaque parole résonnait encore dans son crâne douloureux. Alors, c’était ça son nom ? Dean. Il regarda l’inconnu qui le fixait, attendant toujours une réponse. De sa bouche pâteuse, il essaya d’accéder à sa requête :

 

- Mal à la tête, réussit-il à articuler dans un souffle.

 

- Ben, c’est normal avec ce qui t’es arrivé. Tu veux que j’appelle le médecin ?

 

            Il refusa d’un léger signe de tête. Bouger le faisait autant souffrir que parler ou même écouter.

 

- Qu’est-ce que je peux faire pour toi, alors ?

 

            Il avait une furieuse envie de lui dire de commencer par arrêter de poser des questions mais ça aurait été trop long. Il se contenta donc d’un :

 

- Rien.

 

            L’homme devant lui se rembrunit. Sa moue déconfite et ses yeux malheureux l’obligèrent à rassembler toute son énergie pour changer d’attitude. Il ne le connaissait pas mais il ne supportait pas de le voir dans cet état.

 

- Merci de t’inquiéter pour moi. Mais ça va aller, se força-t-il à dire tout en essayant d’être convaincant.

 

            Aussitôt, l’inconnu se détendit et lui sourit timidement. Sans se l’expliquer, il se sentit mieux également. Le seul problème, c’est qu’il venait d’encourager ce mec à reprendre ses foutues questions :

 

- Tu ne me demandes pas où est ton bébé ?

 

            Ah ! Une info intéressante. Il avait fait ce même rêve deux fois. C’était donc bien qu’il avait une signification. Il mit donc tous ses espoirs dans cette question qui lui brûlait les lèvres :

 

- J’ai … un enfant ? Osa-t-il avec plein d’espérance.

 

- Non, Dean ! Je te parle de ta voiture, l’amour de ta vie !

 

- Ah, fit-il déçu et complètement perdu.

 

            L’inconnu l’observa une minute, interdit. Puis il plissa les yeux comme s’il se méfiait. Il avait l’air de beaucoup cogiter. Enfin, il ouvrit la bouche pour parler, se ravisa avec un sourire en coin et finit par se lancer :

 

- Oh arrête ! Tu ne vas pas me faire croire que tu ne te souviens pas de ta caisse, Jason Bourne !?

 

- J’croyais que je m’appelais Dean, s’inquiéta-t-il, ne comprenant vraiment plus rien à cette conversation.

 

            Cette fois, le mec en face de lui écarquilla les yeux, visiblement très surpris de sa réponse. Puis il fronça les sourcils et le scruta intensément. Au bout de quelques instants, son air de chien battu réapparut.

Il lui aurait bien dit quelque chose de réconfortant mais il n’avait aucune idée de se qui se tramait dans sa tête. Ses réactions étaient bizarres. Il agissait comme s’il ne croyait pas en son amnésie. A moins que le médecin ne lui ait pas dit qu’il avait perdu la mémoire. Il était sur le point d’évoquer le sujet mais, d’une voix étranglée, le grand gaillard le devança en lui posant la question fatidique :

 

- Mais Dean, enfin quand même, tu … tu sais qui je suis ?


Lydean  (12.06.2010 à 09:51)

Chapitre 5

 

             Les idées se bousculaient dans sa tête. Quant à ses sentiments, il était incapable de définir lequel allait l’emporter sur les autres. D’abord il était frustré : le médecin était entré dans la chambre de son aîné et il les avait interrompus au plus mauvais moment de leur conversation. Voyant que Dean était effectivement réveillé, l’infirmière entêtée qui l’accompagnait lui avait demandé de sortir de la chambre afin que le neurochirurgien puisse examiner son frère dans le calme. Il lui avait alors demandé une minute, juste le temps pour lui de faire comprendre à Dean qu’il était son frère et qu’il resterait près de lui quoiqu’il arrive, mais elle l’avait viré sans ménagement et sans accéder à sa requête. Du coup, une colère froide vis à vis de cette foutue bonne femme s’était développée à une vitesse fulgurante. Et puis dans l’heure qui avait suivi, l’anxiété avait repris le dessus. Dean amnésique c’était comme Dean chaste, Dean au régime ou Dean sans sa caisse, ça relevait de l’impossible.

 

            Il avait ressenti un immense soulagement tout à l’heure lorsqu’il l’avait vu ouvrir les yeux. Mais par la suite, leur conversation avait pris une tournure toute particulière. Il s’était attendu à ce que le réveil soit douloureux et de ce côté-là, il avait été plus que servi. Toutefois, il avait pensé recevoir quelques reproches de la part de son grand frère surprotecteur, lui demandant de faire plus attention la prochaine fois, d’être plus vigilent ... Mais rien n’était venu et cela avait fait naître les premiers doutes. Il connaissait Dean plus qu’il ne se connaissait lui-même. Il n’aurait jamais été à ce point fâché pour refuser de lui parler ou accepter de l’aide de la part de son petit frère. Ce n’était pas dans ses habitudes. Son scepticisme avait repris le dessus lorsque son aîné avait fait mine de ne pas se rappeler de l’Impala, son cher bébé, l’amour de sa vie. Là encore, cela aurait pu s’apparenter à une mauvaise blague, une manière bien particulière de le punir de l’avoir laissé tout seul face au wendigo dans la grotte. Mais Dean n’était pas ce genre d’homme. Il ne l’avait jamais été. D’ailleurs, Sam était persuadé que si son frère avait été dans son état normal, il aurait tout fait pour lui ôter ce sentiment de culpabilité qui l’assaillait.

            Lorsque le médecin lui avait expliqué que son aîné était désorienté lors de son premier réveil, il n’avait pas du tout été surpris. Il s’attendait même, pourquoi pas, à une légère amnésie concernant les derniers événements. Ses blessures paraissaient vraiment importantes. Le choc avait dû être extrêmement violent. Et aussi fort que puisse être Dean, il ne pouvait pas s’en sortir sans quelques séquelles. En revanche il ne s’était pas attendu à ce que la perte de mémoire soit aussi importante. Comment ne pouvait-il pas se souvenir de son prénom ou de sa chère voiture ? Le moment le plus douloureux fut celui où son grand frère lui avait avoué ne pas le reconnaître. D’abord abasourdi, il n’en avait pas moins été vexé. N’avaient-ils pas passé toute leur vie ensemble ? Ne se connaissaient-ils pas sur le bout des doigts ? Comment Dean avait-il pu oublier jusqu’à son propre frère, celui dont il avait pris tant de soin à s’occuper depuis son plus jeune âge ? Mais il s’était vite raisonné : il savait que son aîné n’aurait jamais voulu ça. Il n’était pas aussi cruel. Il était bel et bien amnésique et il n’y pouvait rien. D’autre part, s’il était aujourd’hui dans cet état c’était bien en grande partie de sa faute. Il essaya tant bien que mal de laisser son sentiment de culpabilité de côté afin d’avoir les idées plus claires. Il était de son devoir de cadet de trouver une solution pour résoudre au plus vite cette nouvelle épreuve.

 

            Il était dans ce couloir impersonnel qui puait les produits aseptisants. Les secondes défilaient au ralenti, mollement, formant difficilement une nouvelle minute tout aussi lente. Qu’est-ce qui pouvait prendre autant de temps ? Il avait besoin d’avoir des nouvelles de son frère. Il se rendit à l’accueil de l’étage avec l’espoir d’y trouver la gentille infirmière, celle qui était si à l’écoute, celle qui lui rendrait probablement ce service. Mais, malheureusement, il ne la vit pas. Même la « mâchouillante » n’était pas là. Peut-être avaient-elles toutes deux terminé leur service. Il fit demi-tour et eut juste le temps de voir le neurochirurgien, l’infirmière tenace et Dean, installé dans un fauteuil roulant, quitter la chambre. Il se précipita vers le petit groupe, leur demandant ce qu’il se passait. Le docteur Monroe lui rappela qu’il devait faire passer des examens complémentaires à son frère et qu’il l’aviserait des résultats lorsque ce serait terminé. Il resta donc planté là un bon moment jusqu’à ce qu’une nouvelle infirmière, qui paraissait bien plus âgée que la plupart des femmes qu’il avait rencontrées dans l’hôpital, vienne lui parler.

 

- M. Mahoggoff ?

 

            Il se tourna vers elle et acquiesça de la tête. Elle poursuivit :

 

- Avant de quitter son service, ma collègue m’a parlé de vous. Elle m’a demandé de vous rassurer au mieux jusqu’à son retour ce soir et, à vous voir, je comprends pourquoi elle l’a fait. Vous avez très mauvaise mine mon p’tit ! Constata-t-elle sur un ton maternel avant de reprendre de manière plus formelle. Vous savez, les examens peuvent être longs et nous pensons que vous devriez en profiter pour vous restaurer et vous reposer un peu. Votre frère est entre de bonnes mains, je peux vous l’assurer. Nous avons un numéro pour vous joindre en cas de besoin alors tranquillisez-vous. Profitez-en pour prendre soin de vous. Vous avez l’air exténué.

 

            Il remercia cette femme pour sa compassion, la regarda s’éloigner puis resta encore planté là quelques instants. Il ne voulait pas abandonner Dean encore une fois. D’un autre côté, il savait qu’il ne pouvait rien faire de plus, il était réellement épuisé et à vrai dire, la plaie sur son dos s’était réveillée et le faisait souffrir. D’un pas lent et mal assuré, il prit finalement la direction du motel.

 

            Il revint toutefois en fin d’après-midi, pas réellement reposé et toujours aussi inquiet. Il apprit que son aîné avait réintégré sa chambre et que le docteur Monroe souhaitait s’entretenir avec lui dès que possible. En attendant, il obtint l’autorisation d’aller voir son frère. Celui-ci dormait paisiblement. Le bandage autour de sa tête avait disparu et seul un énorme pansement était appliqué sur sa tempe gauche. Son bras plâtré était enfoui sous les couvertures. Le goutte-à-goutte était branché sur son bras droit et le monitoring avait, quant à lui, disparu.

            Il s’installa confortablement sur la chaise, près du lit et constata qu’il lui serait bien plus simple de s’endormir ici et maintenant que précédemment au motel. Il ne se réveilla que deux heures plus tard lorsque l’infirmière vint le chercher.


Lydean  (14.06.2010 à 09:41)

            Ce fut donc dans la soirée que Sam s’assit dans un petit bureau, en face du neurochirurgien qui s’était occupé de son frère. Il avait du mal à tenir sur sa chaise. Il était partagé entre le fait de connaître l’état exact dans lequel se trouvait Dean et être près de lui de manière à pouvoir le rassurer dès qu’il ouvrirait les yeux. Et si pendant son absence, les choses se compliquaient ? Pourquoi ce foutu docteur l’avait-il emmené à l’autre bout du dédale de couloirs, un endroit si éloigné de la chambre de son aîné ? En plus, la pièce était si exiguë qu’il commençait à ressentir la claustrophobie. Et pourquoi le médecin le regardait-il si fixement ? Qu’est-ce que c’était que ce dossier qu’il martyrisait dans ses mains depuis tout à l’heure ? Si c’était celui de son frère, que cachait-il ? Si ce mec en blanc n’ouvrait pas la bouche dans la seconde, il allait devenir fou !

 

- Vous vous sentez bien M. Mahoggoff ?

 

- Oui, ça va. Que pouvez-vous me dire sur mon frère, docteur ?

 

- Eh bien, la bonne nouvelle, comme je vous l’ai déjà dit, c’est que les jours de votre frère ne sont pas en danger. Il s’avère que la blessure était assez superficielle et il y a donc eu plus de peur que de mal. Sans compter la vitesse plutôt surprenante à laquelle son organisme se régénère. J’ai ici les résultats du scanner où vous pouvez constater que tout est pour le mieux compte tenu, bien évidemment, de l’accident grave qu’il a subi … Vous voyez, c’est le lobe temporal qui a été le plus touché …

 

            Le médecin lui montrait des documents qui n’avaient aucun sens pour lui. Il déglutit difficilement : Si ça c’était la bonne nouvelle, alors qu’elle était la mauvaise ? Il ne pouvait pas attendre plus longtemps et le coupa dans ses explications.

 

- Oui mais … quoi ? Qu’est-ce qui ne va pas ?

 

- Comme j’essayais de vous l’expliquer, d’après certains neurochirurgiens, le lobe temporal serait le siège de la mémoire. Très honnêtement j’avais une autre théorie qui …

 

            Mais qu’est qu’il en avait à faire de sa théorie !

 

- Docteur, s’il vous plaît ? Dites-moi ce qui arrive à mon frère ?

 

- Eh bien, c’est très étrange. J’ai pu échanger quelques mots avec lui et il ne se souvient apparemment de rien.

 

- C’est normal, non ? Avec le choc, l’opération ?

 

- Non. Ce que je veux dire, c’est qu’il ne se souvient de rien du tout ! Même pas de son prénom, tout à l’heure il hésitait encore entre Dean et Jason ; ni même d’un élément marquant de sa vie. Rien.

 

- Oui, mais. Ca doit arriver parfois. J’veux dire quand il va se réveiller tout à l’heure, tout sera certainement comme avant ! Ou … dans quelques jours au maximum … J’veux dire ses souvenirs vont bien revenir à un moment ou à un autre ?!

 

            Malgré son anxiété évidente, il trouvait rassurant de penser que lorsque Dean se réveillerait un peu plus en forme et qu’il le verrait de nouveau, la mémoire lui reviendrait automatiquement. Cette pensée ne fit qu’empirer son désir de le rejoindre au plus vite ! Malheureusement pour lui, le médecin n’avait pas l’air d’avoir terminé ses explications.

 

- Pour dire vrai, ce genre d’amnésie ne se rencontre qu’au cinéma. Dans la vie réelle, un traumatisme crânien peut, il est vrai, provoquer une amnésie temporaire. Celle qui concerne votre frère s’assimile plus à une amnésie rétrograde. C'est-à-dire qu’il ne se souvient plus d’événements qui auraient surgi avant l’accident. Mais la période concernée des souvenirs est plus ou moins longue et, en aucun cas, elle est totale. Normalement, la mémoire des faits anciens est conservée. Même dans les cas de démences profondes, l’amnésie est progressive et elle s’installe en suivant ce qu’on appelle le gradient de Ribot …

 

            Il avait perdu le fil. Pourquoi parlait-il de démence ? Son frère n’était pas fou ! Il avait juste pris un mauvais coup. Il allait se remettre, c’était certain.

 

- Pour le moment, il ne présente pas de troubles antérogrades. Il ne donne pas l’impression d’avoir des difficultés à assimiler de nouvelles données.

 

- D’accord, le coupa-t-il exaspéré. Qu’est-ce que je peux faire pour qu’il recouvre la mémoire rapidement ?

 

- Le problème c’est que c’est la première fois que nous avons affaire à ce genre d’amnésie alors nous ne savons ni quel traitement appliquer, ni le temps que prendra cette perte de mémoire pour se résorber. Si, elle se résorbe ?! Jugea-t-il utile d’ajouter au grand désarroi de Sam. J’ai malgré tout une autre bonne nouvelle : les fonctions motrices de votre frère ne semblent pas être touchées. Son élocution est claire et ses propos sont concis. Il est évident que le lobe frontal n’a pas été touché. Nous ne savons pas encore s’il a gardé certaines facultés comme la lecture, l’écriture ou même la conduite … Jamais nous avons eu affaire à un tel cas … se perdit-il dans ses pensées. J’aimerais réaliser des analyses plus poussées …

 

- Mon frère n’est pas un cobaye ! Il est là pour être soigné et rien d’autre ! S’énerva Sam brusquement.

 

- Oui, je comprends, tenta le médecin pour l’apaiser. Mais avec le choc de l’accident et l’opération nous devons, de toute façon, le garder en observation encore quelques jours … pour sa sécurité, j’entends.

 

- Mais vous avez dit que ces jours n’étaient plus en danger ?!

 

- Oui, je confirme. Mais une plaie à la tête doit être sérieusement surveillée. Et je ne saurais trop vous suggérer de lui faire rencontrer un de mes collègues psychiatres qui évaluera plus précisément le type d’amnésie. Il pourra peut-être en déduire une durée approximative du phénomène et pourquoi pas, vous proposer un éventuel traitement.

 

            Les manipulations plus qu’évidentes du médecin n’avaient aucune chance de le convaincre. D’autant plus qu’il restait persuadé que son frère allait vite se remettre. C’était Dean bon sang ! Mais le docteur Monroe poursuivait son raisonnement :

 

- Comme je vous l’expliquais tout à l’heure, ce genre d’amnésie n’existe pas dans la réalité. Deux cas de figures se présentent donc à nous : soit votre frère est un excellent simulateur … ce qui est fort peu probable, dut-il croire bon d’ajouter devant les grands yeux réprobateurs que lui lançait le cadet. Soit, outre la blessure physique, il fait un blocage psychologique. Et là, je ne vous parle pas de l’accident en lui-même. Cela remonte plus loin encore. Bien que je conçoive tout à fait qu’une attaque d’ours puisse être terriblement angoissante.

 

            Ah ben là, Dean en avait vu d’autres, pensa Sam sans pouvoir l’évoquer à haute voix mais en affichant sans le vouloir, un pessimisme évident.

 

- Je vois à votre expression que vous n’êtes pas totalement convaincu par mes propos, poursuivit le neurochirurgien. Sachez que la partie psychologique n’est pas de mon ressort et que c’est pour cela que je vous encourage à accepter la visite d’une collègue très compétente qui saura, j’en suis persuadé, retrouver l’origine exacte de cette amnésie.

 

            Comment expliquer à ce médecin que Dean et lui avaient eu une vie pourrie dès leur enfance ? Que les horreurs qu’ils avaient rencontrées auraient filé des blocages à n’importe qui ? Et qu’ils ne pouvaient en parler à personne sous peine d’être internés à perpétuité ?

 

- M. Mahoggoff, reprit le docteur Monroe devant son silence, vous m’avez l’air très concerné par l’état de santé de votre frère. Non ? Vous croyez ? Répondait Sam intérieurement. Ne souhaitez-vous donc pas l’aider au mieux ? D’après toi ? Bien sûr que c’est c’que je veux ! Il ne risque rien à évoquer son vécu. Ben voyons ! Sa santé n’en sera que meilleure. Ca, c’est vous qui le dîtes ! Et puis ce serait une chance de lui faire retrouver la mémoire plus rapidement. Ben, ça ne serait pas du luxe, ça ! Qu’est-ce que ça vous coûte de prendre le risque ? Des nuits d’insomnies à se demander ce qu’il a pu révéler, un probable internement en HP et une incontestable séquestration à vie en taule !

 

            Ne trouvant aucune excuse honnête et valable pour refuser la proposition médicale, il acquiesça d’un subtil signe de tête.

 

- Bien. Je vais appeler tout de suite et prendre un rendez-vous pour lui dès demain matin. C’est Dean qui allait être ravi de se lever de bonne heure pour répondre à des questions !  Le plus tôt sera le mieux. C’est ça ! Avant que je change d’avis !

 

            Pour la forme et parce qu’il avait quand même soigné son aîné, il remercia le neurochirurgien. Puis il prit congé et se dirigea vers la chambre de son frère. En chemin, il décida de faire ses propres recherches sur le sujet dès que possible et envisagea de prospecter pour trouver un autre centre de soins pour Dean dans le cas où ils seraient amenés à fuir en toute hâte cet hôpital.


Lydean  (16.06.2010 à 11:21)

            Le journal, les yeux avides de connaissance du gamin, l’angoisse, le regard horrifié et peiné du petit garçon, le dégoût de soi et … Non ! Déconnexion. Ses paupières étaient toujours fermées mais il était réveillé. Il essayait de reprendre une respiration normale tout en essayant de comprendre pourquoi il n’arrivait pas aller plus loin dans son rêve.

 

- Dean ? Ca va ?

 

            Tiens, le poseur de questions était de retour ! Il ouvrit les yeux et le découvrit sans réelle surprise, assis sur une chaise, près du lit. Il préféra le rassurer tout de suite :

 

- Ca va plutôt bien, articula-t-il d’une voix rauque. Je n’ai même plus mal au crâne. J’ai l’impression de planer, c’est trop cool !

 

            Il devait avoir une attitude niaise car l’homme en face de lui réprima un fou rire. Il ressentit un bien fou à le voir abandonner son visage anxieux et triste pour afficher ce sourire moqueur. Quelque chose dans le regard de cet inconnu lui procurait un grand réconfort. Il savait qu’il le connaissait et qu’il l’appréciait. Ce n’était pas de l’amour au sens intime du terme mais il y avait malgré tout un lien fort entre eux. Et au-delà de ces intuitions, il le sentait digne de confiance. Quelle relation pouvait-il bien avoir avec ce mec aux yeux de chien battu qui le dévisageait sans cesse. Il voulu s’en assurer et se décida à lui poser la question.

 

- Est-ce qu’on est … ensemble ?

 

- Oui … Non ! S’exclama-t-il alors qu’il venait visiblement de comprendre le mot « ensemble ». On est frère, Dean ! Lui lança-t-il comme si c’était évident, un voile obscure ternissant de nouveau son visage.

 

- Oh ! Se contenta-t-il de répondre tout en essayant de se rappeler.

 

            Dans un sens, c’était plutôt logique. Bien qu’il n’ait aucun souvenir, il avait l’impression de le connaître depuis toujours et ça correspondait tout à fait au sentiment qu’il essayait de définir précédemment : c’était évidemment de l’amour fraternel. Il s’aperçut de la déception qu’essayait de camoufler son frère derrière son timide sourire. A cet instant, il aurait tout donné pour se souvenir et pouvoir le rassurer mais malheureusement ce n’était pas possible dans l’état actuel des choses. Il décida donc de récolter un maximum d’informations pour remédier à ce problème rapidement.

 

- Et c’est toi l’aîné ?!

 

- Ben dans la mesure où tu estimes que l’aîné a toujours raison, j’te dirais bien « oui », fit-il avec une moue faussement indécise.  Mais j’suis pas sûr que ça t’aiderait à retrouver la mémoire alors …

 

- Tu rigoles ?! Toi, t’es mon p’tit frère ! Mais t’es un putain de géant !

 

- C’est vrai que tu fais plutôt nabot à côté de moi, se moqua-t-il en réaffichant cet air malicieux qui le caractérisait plutôt bien.

 

- Ouais ben si tu veux pas qu’j’t’appelle géant vert, tu vas devoir me filer ton prénom l’incroyable Hulk !

 

- Comment t’expliques que tu te rappelles de Hulk et pas de Jason Bourne ?

 

- C’est une bonne question. Tu veux bien répondre à la mienne d’abord !

 

- C’est Sam, l’informa-t-il enfin dans un soupir.

 

- Merci Sam. Je ne sais pas pourquoi je me souviens de certaines choses et pas d’autres. Et puis d’abord, c’est qui celui-là, Jason Bourne ?

 

- C’est le personnage principal du film « La mémoire dans la peau » et il est amnésique. Si j’en ai parlé c’est parce que tu as l’habitude de faire des références aux films et aux séries que tu vois à la télé.

 

- Ah, OK ! Ben, j’m’en souviens pas de celui-là, alors. Mais je vois bien qui est l’incroyable Hulk par contre ! Se réjouit-il à l’idée que tout n’était pas perdu.

 

- Tu te souviens de quoi d’autre ? Lui demanda son « p’tit grand frère », les yeux pleins d’espérance.

 

- De ma vie, autant dire : rien … Je suis désolé, jugea-t-il bon d’ajouter devant l’anéantissement qu’il venait de provoquer en quelque mots.

 

            Il était très aisé de voir que les espoirs de Sam venaient de s’envoler en fumée. Et pour appuyer ce constat, ses yeux de chien battus avaient fait leur grand retour. Un profond mal-être naquit en lui et il savait que ce n’était pas la première fois qu’il avait cette impression, ce sentiment d’intense culpabilité. Avait-il l’habitude de faire souffrir son frère ? Et pourquoi Sam était-il la seule personne à venir lui rendre visite ? Les autres avaient-ils fui devant son insupportable caractère ? Il brisa le silence pesant qui venait de s’installer :

 

- Dis Sam, réponds-moi franchement : Est-ce que je suis un sale con ?

 

- Quoi ? Mais pourquoi tu me demandes ça ? S’enquit son frère, les yeux écarquillés.

 

- Génial, j’suis tombé sur le seul mec qui répond à mes questions en en posant deux autres ! S’énerva-t-il sans le vouloir. C’est simple je trouve : je suis un con, oui ou non ?!

 

- Non, Dean. C’est vrai que tu peux être chiant parfois mais t’es surtout quelqu’un de bien. Et … J’devrais pas dire ça parce que je sais que tu te feras une joie de t’en servir contre moi à l’avenir mais … t’es un grand frère génial, j’t’assure.

 

- Vraiment ? Demanda-t-il plus que sceptique. Parce qu’à part toi, personne ne se bouscule à la porte de ma chambre pour avoir de mes nouvelles.

 

            A ces mots, il vit son frère devenir blanc. Sa bouche resta ouverte comme s’il allait lui répondre mais aucune parole n’arrivait à en sortir.

 

- T’as décidé de faire de la pub pour la lessive ou quoi ? Si tu te mets dans cet état à chaque fois que je te pose une question, on est mal barré. Bah, écoute, laisse tomber ! C’est pas grave si tu n’as pas envie de me répondre. Je comprends, ça doit être lourd d’avoir un frangin qui passe son temps à poser des questions …

 

- C’est pas ça, le coupa-t-il. Apparemment, il avait retrouvé l’usage de ses cordes vocales. C’est juste que … c’est pas facile à dire … si je suis ton seul visiteur c’est parce que … il soupira … Il n’y a plus que nous deux.


Lydean  (19.06.2010 à 08:29)

Chapitre 6

 

            Il n’était vraiment pas à l’aise avec cette conversation et il avait tenté maintes fois de dévier sur un autre sujet. Il avait même abordé le trajet en hélicoptère, insistant sur le fait que Dean avait la phobie des avions, pour faire diversion mais celui-ci revenait inlassablement aux détails inabordables de leur vie passée. Ne pouvait-il pas comprendre que ça lui était impossible de déballer comme ça de but en blanc toutes les catastrophes qui avaient eu lieu de leur naissance à aujourd’hui ? Il avait déjà été contraint d’évoquer l’assassinat de leur mère et la mort de leur père. Bien évidemment, il avait fait en sorte d’omettre les éléments surnaturels de ces deux décès et avait mis tout en oeuvre pour rester évasif. Il refusait de mentir à son frère mais comment pouvait-il être totalement honnête sans le choquer par des révélations plus horribles les unes que les autres ? Alors pour ne pas s’étendre sur ces sujets très délicats, il lui avait fait comprendre que c’était difficile pour lui d’évoquer ces événements. Son aîné l’avait bien compris et essayait visiblement de respecter sa volonté. Mais il voyait bien à quel point Dean était frustré et attristé de ne pas pouvoir se rappeler.

            Alors, il avait cherché dans sa mémoire des souvenirs heureux qu’ils avaient partagés durant toutes ces années et décida de relater ceux qui lui paraissaient le mieux adaptés. Il commença par lui rappeler le 4 juillet 1996, cette fameuse nuit où Dean lui avait offert des fusées de feux d’artifice. Ils les avaient toutes allumées en même temps et le spectacle avait été magnifique. Toutes ces couleurs qui explosaient dans l’obscurité lui avaient comme redonné de l’espoir. Seule petite, voire ridicule, ombre au tableau, ils avaient réussi à mettre le feu dans le champ ! Ils s’étaient alors enfuis précipitamment, tout sourire et avec des étoiles multicolores incrustés dans les yeux. C’était réellement merveilleux et Sam se souvenait parfaitement de ce qu’il avait pu ressentir à ce moment-là. Du haut de ses treize ans, il ne se faisait plus d’illusions quant à son avenir. Il avait perdu son innocence depuis près de cinq ans et se morfondait dans cette vie maudite qu’il n’avait pas choisie. Mais ces instants lui procuraient la vie normale qu’il aurait voulu avoir. Grâce à son grand frère, il oubliait sa rancœur pour un temps et retrouvait son sourire et sa naïveté d’enfant. Encore aujourd’hui, il lui en était extrêmement reconnaissant.

            Perdu dans ses pensées, il s’aperçut soudain que Dean le dévisageait. Voyant que ce souvenir n’avait pas eu d’effet sur sa mémoire, il en chercha un second, encore plus évocateur du passé de son aîné. Au bout de quelques secondes de réflexion, il trouva celui qui allait à coup sûr le débloquer : le jour de ses dix-huit ans. Ce fameux jour  du mois de janvier 1997 où leur père lui avait offert l’impala. Sam n’avait jamais vu son frère aussi heureux qu’à cet instant-là. A mesure qu’il parlait, il gardait l’espoir que le déclic se fasse. Malheureusement, rien ne se produisait et il commençait à désespérer. S’il ne trouvait pas un moyen rapide pour lui faire retrouver la mémoire, il aurait une dure décision à prendre : la pire étant de lui dire toute la vérité au risque de le perturber et le rendre dingue jusqu’à la fin de ses jours. En fait, il devait bien l’avouer, c’était surtout qu’il ne se sentait pas le cœur à tout lui déballer comme ça. C’était vraiment une chose difficile à faire pour lui, voire totalement impossible. A moins qu’il ne lui invente une histoire édulcorée afin que son aîné ait une vie normale et tranquille. Mais le problème avec cette option c’est que si son amnésie venait à se résorber à l’avenir, Dean serait furieux et il lui en voudrait probablement jusqu’à la fin de ses jours de lui avoir menti. Putain, cette situation lui prenait littéralement la tête !  Le mieux était, sans contexte, que son frangin retrouve rapidement la mémoire. Ce serait tellement plus simple.

 

            Il fut libéré provisoirement de sa prison mentale au moment où trois petits coups secs furent frappés à la porte. L’infirmière âgée pénétra dans la chambre et fronça les sourcils :

 

- Vous êtes encore là ! Le réprimanda-t-elle gentiment. Les heures de visite sont terminées, jeune homme. Vous devez laisser votre frère se reposer et vous devriez en faire autant.

 

- Mais la nuit dernière j’ai eu le droit … Essaya-t-il de se justifier.

 

- La nuit dernière, le coupa-t-elle, vous avez été exceptionnellement autorisé à rester ici car on venait d’admettre votre frère aux urgences. Mais à présent tout va pour le mieux et il doit reprendre des forces. D’autant plus qu’il a un rendez-vous avec la neuropsychologue dès huit heures demain matin.

 

- Quoi ? Huit heures ! S’exclama Dean, visiblement peu ravi que ce soit si tôt. Et rappelez-moi pourquoi personne ne m’a concerté avant de prendre ce rendez-vous !

 

- Vous voulez bien nous laisser encore une minute, s’il vous plait ? Intervint Sam sur un ton presque suppliant, espérant qu’elle accède à sa requête.

 

- Bah, après tout, une minute de plus ou de moins, on n’est plus à ça près, accepta-t-elle avant de pointer son doigt sur lui. Mais quand je reviens, vous, vous ne serez plus là et vous, ordonna-t-elle en dirigeant son index vers Dean, vous serez au pays des songes. C’est bien compris ?

 

            Ils acquiescèrent tous deux d’un signe de tête. Elle quitta la pièce et il reporta son attention sur son aîné.

 

- Dean, c’est important que tu voies cette femme. Grâce à elle, tu vas peut-être recouvrer la mémoire. C’est bien ce que tu veux, non ?

 

- Eh, mec, c’est pas la peine de me faire cette tête-là ! J’la verrai ta foutue bonne femme. C’est juste que … j’me demande si je ne serais pas un peu « psychophobe » ou, carrément, « médicophobe » ?! J’aime pas être là et où est le service d’étage ? J’ai la dalle moi !

 

            Il ne put s’empêcher de sourire : malgré son amnésie, Dean n’avait pas perdu son sens de l’humour si particulier ni son appétit gargantuesque ! C’était vraiment très rassurant.

 

- Dis donc, mec ! Le stoppa son aîné alors qu’il se dirigeait vers la porte. Ce serait pas mal que tu dormes un peu et que tu manges un bout aussi. Non mais c’est vrai, l’incroyable Hulk n’est pas que grand et vert comme toi, il est aussi très fort et les muscles ça s’entretient !

 

            Tiens, ben ça aussi c’était une attitude « Deanesque » ! Il ne manquait que le « Sammy » en début de phrase et tout aurait été parfait ! Tout en levant les yeux au ciel pour montrer à quel point il était dépité de cette mauvaise blague, il lui fit un signe de la main pour lui dire au revoir. Il avait néanmoins gardé le sourire et devant le regard insistant de son grand frère, il s’engagea à faire ce qu’il venait de lui demander.


Lydean  (21.06.2010 à 12:57)

            Lorsqu’il quitta la chambre, il était partagé entre le regret de devoir partir et le soulagement de ne plus avoir à répondre à ses questions. Il traîna les pieds en direction de l’ascenseur, longea le couloir et arriva près de l’accueil de l’étage où il surprit une bribe de conversation entre infirmières.

 

- T’es vraiment pas aidée ! Décrétait la plus âgée. Déjà, elle est de nouveau en retard pour prendre son service mais en plus, regarde ! Qu’est-ce qu’elle a fait la nuit dernière ? Elle n’a même pas informatisé les dossiers des nouveaux arrivants.

 

- Ne t’inquiète pas, je vais m’en occuper, répondit une voix douce que Sam reconnut aussitôt.

 

            Ravi de pouvoir la revoir et la remercier pour sa compassion lors de la nuit précédente, il tourna à l’angle du couloir et avança vers elle.

 

- Ah mais non ! Poursuivait l’infirmière âgée, celle qui lui avait demandé de partir quelques minutes auparavant. Certainement pas ! Jocelyn me l’a aussi proposé tout à l’heure et j’ai refusé. On a toutes suffisamment de boulot comme ça. Si cette fainéante a été employée ici, c’est pour soulager notre surcharge de travail, pas pour regarder les mouches voler …

 

            Elle se tut et reposa les deux dossiers qu’elle brandissait lorsqu’elle vit Sam approcher. Il les remercia tour à tour et leur demanda l’heure à laquelle il pouvait revenir le lendemain matin. La réponse lui déplut fortement :

 

- Dix heures ? Comment ça dix heures ? Mais mon frère a rendez-vous avec votre psy à huit heures !

 

- Je regrette de vous l’apprendre, expliqua la plus âgée, mais vous n’êtes pas autorisé à assister à l’entrevue. C’est confidentiel.

 

- Mais c’est mon frère ! Je sais tout de lui de toute façon … il ne me cache rien et … il a besoin de moi.

 

- Tout votre frère qu’il puisse être, il a surtout besoin de retrouver la mémoire et la neuropsychologue qui va s’occuper de lui a une excellente réputation. Elle cerne immédiatement la personnalité de ses patients et adopte l’attitude adéquate pour les faire réagir, les faire parler et à plus ou moins terme les guérir quand cela est possible. Si quelqu’un peut l’aider, c’est bien elle. Et ni l’un, ni l’autre n’a besoin de votre présence pour ça.

 

            La gentille infirmière se racla la gorge, encourageant sa collègue à se taire. Puis elle s’approcha de lui et reprit de sa voix si compatissante :

 

- Il est évident que vous vous entendez très bien votre frère et vous et je conçois tout à fait que vous souhaitiez être présent pour ce rendez-vous qui est important à vos yeux mais c’est malheureusement impossible. En revanche, si vous me promettez d’aller vous reposer et si votre frère est réveillé, je vous autoriserai à aller le voir avant l’arrivée du médecin, c’est-à-dire dans les environs de sept heures demain matin. 

 

            Décidément, il appréciait de plus en plus cette jeune femme. Il la remercia une nouvelle fois et prit congé.

 

            Arrivé au motel, il fit d’abord un tour dans la salle de bains. Dans le miroir, il constata la raison pour laquelle tout le monde lui demandait d’aller se reposer. Ses yeux cernés ressortaient de son visage blafard presque vert. Il ressentait effectivement une lassitude croissante mais il l’avait attribuée à ces dernières quarante huit heures : les recherches, la chasse et l’accident de Dean ne l’avaient pas épargné question fatigue. Pour se détendre un peu, il avait pensé qu’une longue douche serait appropriée mais lorsque l’eau atteignit ses omoplates et ruissela le long de son dos, sa blessure le rappela à son bon souvenir. Il quitta donc le bac plus rapidement que prévu et s’appliqua tant bien que mal une nouvelle bande. D’ordinaire, pour ce genre de plaie, son frère et lui s’entraidaient pour se soigner. Seul, la tâche s’avérait bien plus difficile. Il prit soin de choisir un tee-shirt suffisamment large où il se sentait plus à l’aise. Enfin habillé, il s’installa à la petite table et déballa la nourriture qu’il s’était acheté à la cafétéria du centre hospitalier. Il n’avait pas réellement faim et tout en se forçant à avaler une bouchée, son regard se posa sur son ordinateur portable. Il le saisit, l’ouvrit, se connecta à Internet et commença ses recherches.

 

            Le docteur Monroe avait raison : l’amnésie totale n’existait qu’au cinéma ! Sauf pour Dean, cas à part, bien évidemment ! Il entreprit alors de visiter tous les sites possibles pour trouver des réponses : l’encyclopédie en ligne où il fit une révision complète des différentes parties du cerveau et de leurs fonctions, les sites spécialisés alimentés par des neurochirurgiens de renom dans lesquels il comprit que peu de solutions s’offraient à lui, des blogs que des individus lambdas enrichissaient par leurs expériences personnelles mais dont aucun d’entre eux ne pouvait s’apparenter au cas de son frère … C’était plus qu’évident : au-delà du choc qui avait ébranlé sa mémoire, Dean devait faire un blocage psychologique. Il n’avait peut-être pas envie de se rappeler. Dans un sens, il n’y avait rien d’étonnant là-dedans. Les événements qu’ils avaient vécus depuis leur enfance auraient traumatisé n’importe qui. De son côté, il avait toujours exprimé ouvertement ce qu’il ressentait à l’égard de tous les drames de leur vie et son grand frère l’avait aidé à en surmonter une grande partie. Mais son aîné ne s’en était jamais plaint. Pourtant, il en avait souffert autant que lui, voire peut-être même plus. Finalement ce rendez-vous avec la psy était peut-être une bonne chose. Et puis si elle réussissait à réactiver sa mémoire, Dean saurait faire le tri dans les informations qu’il lui soumettrait. Cette idée aurait dû le réconforter mais ce n’était décidément pas le cas. Il avait besoin de parler à quelqu’un et malheureusement ce quelqu’un ne pouvait pas être son frère. Il récupéra son téléphone portable et appela le premier nom de sa courte liste de répertoire. Bobby décrocha dès la deuxième sonnerie et le simple fait d’entendre sa voix grincheuse lui procura une grande bouffée d’oxygène. Il lui raconta en deux mots leur chasse et s’étendit sur l’accident de Dean, son hospitalisation et la séquelle invraisemblable qui en découlait.

 

- Ecoute Sam, si tu as pu constater par toi-même qu’il se remettait bien physiquement, c’est déjà une bonne chose. En ce qui concerne son amnésie, n’oublie pas que ton frangin est une vraie tête de mule alors t’as plus qu’à attendre qu’il décide réellement de retrouver la mémoire et ça devrait se passer tout seul !

 

- C’est pas si simple que ça, Bobby ! En plus, il n’arrête pas de me poser des questions sur son passé et je ne sais pas quoi lui répondre.

 

- Le mieux c’est de lui dire la vérité. Il est plus fort que tu as l’air de le penser. Il encaissera.

 

            Il aurait pu mettre sa main à couper que son ami lui dirait ça et c’était justement ce qu’il n’avait pas envie d’entendre. Il se sentait totalement incapable de révéler l’horrible vérité à son grand frère.

 

- Si je prends la route maintenant, reprit Bobby devant son mutisme, je pourrais être là-bas dans moins de deux jours.

 

- Non, c’est bon. Quand Dean pourra sortir, je m’étais dit qu’on pourrait passer quelques jours chez toi, histoire de lui rappeler des souvenirs s’il est toujours amnésique d’ici là. Et puis t’es sur une chasse en ce moment, non ?

 

- Ouais, y a pas de problème, vous pouvez venir. Mais je ne sais pas si j’aurais bouclé cette fichue chasse. Je n’avance à rien. J’ai cru que c’était un polymorphe puisqu’il prenait l’apparence de pauvres mecs qu’on a retrouvé morts après, mais je l’ai troué avec deux balles en argent et ça ne lui a rien fait. Pourtant je suis sûr de l’avoir eu, l’enfoiré ! Et depuis, impossible de remettre la main dessus.

 

- Ah ouais, c’est bizarre ça. Tu veux que je fasse des recherches là-dessus ?

 

- Non, je vais me débrouiller. Occupe-toi de ton frère plutôt. Et arrête de culpabiliser, idiot ! C’est pas toi qui lui as fracassé la tête que je sache ! Si Dean était lui-même en ce moment, il te secouerait les puces pour te le faire entrer dans le crâne. Le seul reproche qu’il pourrait te faire serait celui de trop penser aux autres et pas assez à toi ! Alors, fais ce qu’il faut !

 

            Lorsqu’il raccrocha, les paroles de son ami étaient toujours ancrées dans son esprit. Il avait réussi à le réconforter et le fait de se détendre lui montra à quel point il avait besoin de sommeil. Alors qu’il allait se coucher, il s’aperçut qu’il avait réservé une chambre à deux lits et qu’il s’était attribué instinctivement celui qui était le plus éloigné de la porte. Comme quoi, les habitudes ne se perdaient pas si facilement. Pour éviter d’appuyer sur sa blessure, il s’allongea sur le côté. Il éteignit la lumière non sans avoir au préalable jeté un dernier coup d’œil à la couchette vide. Puis il essaya de s’endormir.


Lydean  (23.06.2010 à 08:53)

            A peine trente minutes après le départ de son frère, une jolie infirmière lui apporta son plateau repas. Ses cheveux châtains étaient attachés dans un souci d’hygiène mais il pouvait facilement voir qu’ils étaient longs et soyeux. Son visage plus qu’agréable affichait un sourire chaleureux. Quant à ses yeux noisette, presque verts, ils révélaient toute la douceur et la patience dont elle pouvait faire preuve. Elle portait une blouse blanche, un peu trop large au goût de Dean car elle ne permettait pas d’apprécier à sa juste valeur sa silhouette. Malgré tout, il n’eut aucun mal à imaginer les formes sensuelles qui pouvaient s’y cacher.

            Lorsqu’elle déposa le plateau sur la tablette devant lui, son humeur changea du tout au tout. Dans un bol, il y avait un potage verdâtre et à côté une gelée à la couleur indescriptible qui flageolait à la moindre vibration.

 

- Excusez-moi mademoiselle … il jeta un œil à sa plaque d’identification … Beaumont. M’auriez pris pour la p’tite vieille édentée et végétarienne d’une des chambres voisines par hasard ? Qu’est-ce que vous voulez que je fasse de ça ?

 

- Pour répondre à votre première question, il s’agit bien de votre dîner. J’en profite pour vous informer que nous n’avons pas de « p’tite vieille édentée et végétarienne » à cet étage. Et pour répondre à la seconde, il s’agit que vous saisissiez la cuillère sur votre droite, que vous la plongiez dans la nourriture qui est devant vous et que vous déversiez le contenu dans votre bouche. Cela s’appelle manger ! Se moqua-t-elle gentiment.

 

            Il devait bien avouer qu’il appréciait son sens de l’humour mais d’un autre côté, il se voyait mal ingurgiter ces trucs immondes et il avait terriblement faim.

 

- D’accord ! Commença-t-il d’une voix suave, en prenant soin d’afficher son plus beau sourire. Que faut-il que je fasse pour avoir une fourchette et un couteau et échanger ce machin vert et ce truc globuleux contre un steak et des frites ?

 

- Eh bien si vous êtes bien sage, l’imita-t elle tant du point de vue de la voix que celui du comportement, je suis disposée à vous apporter une fourchette mais ce sera plus délicat pour manger votre potage.

 

- Non, merci ! Céda-t-il boudeur avant de poursuivre la plaisanterie. Ne vous attendez pas à recevoir un pourboire, mademoiselle. Le service est déplorable ici. Je me plaindrai à la direction.

 

            Encore une fois, elle joua le jeu et lui sourit avant de lui demander s’il souhaitait autre chose. Il réclama le journal : à défaut de n’avoir aucun souvenir, il pouvait au moins se renseigner des événements actuels.

            Trente minutes plus tard, il avait parcouru toutes les pages du quotidien et avait même avalé les substances écoeurantes, la faim ayant eu raison du dégoût. Il était de nouveau allongé sur son lit et repensait aux informations que Sam lui avait fournies dans la journée. Il sentit le sommeil l’envahir peu à peu mais il estimait avoir suffisamment dormi et se forçait à rester éveillé afin de cogiter un peu. A force de ressasser et d’essayer de se rappeler, la fatigue l’emporta et il s’endormit.

 

            Son rêve refit surface : les mêmes images mais toujours pas de son. Parvenu à l’instant critique, il essaya d’aller plus loin mais son subconscient l’en empêcha de nouveau et il se réveilla en sueur. Lorsqu’il ouvrit finalement les yeux, il faisait toujours nuit et pour la première fois, il était seul. Cette constatation s’accompagna d’un profond malaise, comme un gouffre au milieu de son abdomen. Il regarda les chiffres rouges et lumineux qui indiquaient 05:54. Il alluma la lumière et évalua rapidement son état de santé. Sous son plâtre, son bras gauche le grattait et sa tête le faisait légèrement souffrir. Mais d’un point de vue général, il ne se sentait pas trop mal, se disant que ça aurait pu être pire. Il ne savait pas exactement s’il ne minimisait pas la douleur pour pouvoir sortir de cet enfer au plus vite. Il décida de faire un brin de toilette et de s’habiller pour tester les réactions de son corps.

             Il sortit du lit du côté droit et résista à un vertige au moment où il se mit debout. Il esquissa un premier pas mais se rendit vite compte qu’il était toujours branché au goutte-à-goutte. Du bout de ses doigts qui dépassaient à peine de son plâtre, il retira l’aiguille. Se sentant plus libre de ses mouvements, il se rendit doucement, mais bien décidé, dans l’étroite salle d’eau. Il prit appui sur le lavabo et redressa lentement la tête pour éviter un nouvel étourdissement. Il rencontra son reflet dans la glace et put enfin voir à quoi il ressemblait. Mis à part l’énorme pansement sur sa tempe gauche, son visage n’avait pas été marqué par l’accident. Il s’étonna presque de se voir si jeune parce qu’il se sentait réellement ankylosé et avait cette impression bizarre d’avoir beaucoup vécu. Il fit abstraction de cette découverte et poursuivit l’inspection de son corps : son torse avait pris une teinte bleutée et marron. Il était impossible de délimiter les ecchymoses tant elles étaient nombreuses. D’ailleurs le simple fait d’effleurer certains hématomes faisait irradier la douleur jusqu’à la pointe de ses doigts. Il en était de même sur sa cuisse gauche. Ce foutu ours n’y était pas allé de main morte ! Une sorte de dessin noir aux traits plus précis se distinguait parmi les marques de meurtrissures en haut à gauche de son torse : un tatouage ? Ayant du mal à discerner ce symbole qui lui paraissait bien étrange, il reporta son attention sur l’examen de son cou.

               Depuis son premier réveil, il ressentait une gêne au niveau de la gorge comme si une personne l’avait enserré violemment. Il profita du miroir pour l’examiner et discerna quelques traces rougies à peine perceptibles à l’œil nu. Ok ! Un ours aurait eu beaucoup de mal à tenter de l’étrangler ! Qu’est-ce que c’était que ce foutoir ? Il remarqua également des cicatrices bien plus anciennes. Comment avait-il bien pu se les faire ? C’était quoi son boulot au juste ? Si son frère refusait de parler de son passé, peut-être pourrait-il le renseigner sur ce point élémentaire. Sam et lui avaient dû traverser des événements difficiles car le simple fait d’évoquer leur vécu, mettait son cadet dans tous ses états. Du coup, il refusait catégoriquement d’être égoïste au point de lui faire du mal. Pourtant son envie irrépressible d’avoir des réponses commençait à le rendre dingue.

 

            Nauséeux et fatigué d’être debout, il arrêta de se torturer l’esprit, se concentra sur ce qu’il avait prévu d’accomplir et s’affaira tant bien que mal. Il ressortit de la petite salle d’eau près de quarante minutes plus tard. Il retira du placard les vêtements que son frère lui avait apportés la veille. Avec beaucoup de difficulté, il négocia l’enfilage du jean mais alors qu’il avait pensé que ce serait plus simple pour le haut, il s’aperçut que son bras plâtré refusait d’entrer dans la manche de sa chemise. Passablement énervé de ses tentatives vaines, il décida qu’il avait suffisamment chaud et qu’il était donc très bien en tee-shirt ! Epuisé mais satisfait d’avoir accompli la tâche qu’il s’était assigné, il finit par s’asseoir sur le lit.

 

            A peine quelques minutes plus tard, des petits coups discrets furent frappés à la porte qui s’entrebâilla légèrement pour laisser apparaître la tête de l’infirmière de la veille. Lorsqu’elle le vit, elle écarquilla les yeux, ouvrit le battant en grand et s’exclama :

 

Alors vous, on peut dire que vous avez la tête dure ! … Sans faire de mauvais jeux de mots, jugea-t-elle bon d’ajouter.

 

            Il lui adressa un sourire en guise d’excuse et il vit à son expression de visage qu’elle lui avait déjà pardonné. Elle lui posa quelques questions et examina son pansement afin d’évaluer son état de santé. Puis elle l’informa qu’elle allait lui chercher son petit déjeuner et que son frère attendait derrière la porte. Ravi de ces deux bonnes nouvelles, il la vit sortir pour laisser entrer Sam.

 

- Eh ! Comment tu te sens ?

 

            Il aurait pu parier que les premières paroles de son frangin arriveraient sous la forme d’une question ! Il le rassura donc sans omettre de lui sourire.

 

- Ca va vraiment bien et j’ai hâte de me casser d’ici. T’aurais pas une petite idée du moment où ils vont me laisser sortir ?!

 

- Dean ! Prends le temps de te remettre d’abord et puis n’oublie pas ton rendez-vous avec la neuropsychologue.

 

            Ah ben si ! Il l’avait oublié ce truc-là ! Et pourquoi avait-il accepté déjà ? Ah oui, c’est vrai ! Parce son frère lui avait fait les mêmes yeux de cocker que maintenant. Ce regard lui donnait un air juvénile auquel il avait du mal à résister et qui lui rappelait étrangement le petit garçon de ses rêves. Il avait également remarqué autre chose chez lui : les cernes qui se creusaient de plus en plus à mesure qu’il le voyait, la pâleur de son visage, ses traits tirés et ses épaules tombantes. Et tout ça dissimulé derrière une pseudo attitude décontractée, voire désinvolte.

 

T’as dormi cette nuit ? Se renseigna-t-il alors qu’il connaissait déjà la réponse.

 

Oui, oui ! S’empressa de répondre Sam tout en déviant le regard.

 

            A d’autres, mon gars ! Croyait-il vraiment qu’il allait gober ça ?! Sans s’en apercevoir il avait dû parler à voix haute car son frère révisa sa réponse dans la seconde :

 

- Non, en fait, pas très bien. Mais t’as pas à t’en faire pour moi.

 

- Ah ben ça c’est parce que t’as pas vu ta tête, Rambo ! De nous deux, c’est bien toi qui devrais voir un médecin.

 

            Sur ces mots, l’infirmière fit son grand retour, les bras chargés de petites choses bien plus appétissantes que la veille. Elle les observa tour à tour, déposa le plateau et s’adressa au cadet :

 

- Votre frère à raison, vous devriez peut-être consulter. Vous avez l’air éreinté et vous êtes tout pâle.

 

            D’où il était il pouvait voir le regard inquiet et langoureux de la jeune femme à l’adresse de son jeune frère. Puis elle quitta la pièce, laissant Sam les bras ballants et les joues rosies. Cette scène l’amusa au plus au point et son cadet s’en aperçut aussitôt puisqu’il afficha un air renfrogné et lui lança :

 

- J’vois pas ce qu’il y a de drôle. Elle est sympa c’est sûr et puis aussi très compatissante. Mais bon … enfin quand même … c’est toi le patient !

 

            Il ne put s’empêcher de rire. Ce mec était vraiment d’une drôlerie à toute épreuve ! Puisqu’il était l’aîné, il se fit un devoir de lui expliquer que cette belle et jeune personne avait succombé à son charme et qu’il serait bien qu’il tente sa chance. Lorsque ce sujet fut épuisé, il reprit son sérieux et insista de nouveau sur le fait que son jeune frère n’avait pas l’air bien. Il lui avoua même qu’il s’inquiétait réellement pour lui. En le faisant, il espérait que cela le forcerait à réagir et ça fonctionnait plutôt bien. Mais ils furent interrompus par l’arrivée de la neuropsychologue.


Lydean  (25.06.2010 à 08:56)

Chapitre 7

 

            Il était assis sur le bord de son lit et malgré le temps qu’il avait passé à dormir durant ces dernières vingt-quatre heures, il se serait bien recouché. Il éprouvait une certaine lassitude et n’avait pas réellement envie de perdre du temps à papoter avec une inconnue, d’événements de sa vie dont il n’avait plus le moindre souvenir de toute façon. Il aurait préféré, de loin, poursuivre sa conversation avec son jeune frère.

            Malgré tout, il se surprit à détailler la nouvelle venue. C’était une bien belle jeune femme aux formes avantageuses que la blouse, cette fois-ci, ne suffisait pas à cacher. Seuls ses petites lunettes à la monture carrée et sombre, ainsi que son chignon serré lui donnaient un air austère. Mais si on faisait abstraction des accessoires, la jolie doctoresse était une vraie bombe ! A cet instant précis, il confirma définitivement le fait qu’il était hétérosexuel !

            Malgré tout, quelque chose le tracassait avec cette femme : il avait ressenti chez Sam, une certaine tension entre eux deux. De toute évidence, son petit frère ne l’appréciait pas plus que ça et se méfiait d’elle. Le sourire de courtoisie que son cadet adressait à la psy cachait un profond malaise. Elle aurait dû s’en apercevoir tellement c’était flagrant. Mais si c’était le cas, elle ne le montrait pas le moins du monde et restait stoïque, voire froide.

            C’est donc avec une certaine appréhension qu’il vit Sam contraint de sortir de la chambre et avec une grande méfiance qu’il attendit les questions de cette femme très charismatique. Elle s’installa sur la chaise en face de lui, croisa les jambes et consulta le dossier qu’elle avait entre les mains. Puis elle redressa la tête et le fixa tant et si bien qu’il sentit le malaise monter en lui. Elle se présenta avant d’expliquer sa fonction :

- En ma qualité de neuropsychologue, j’étudie les cas de lésions au cerveau et les conséquences qui en découlent sur la mémoire. C'est-à-dire que j’évalue s’il y a eu une perte de certaines capacités et je répertorie celles qui sont restées intactes. A partir de là, j’établis un diagnostique et nous travaillerons ensemble afin que votre amnésie se réduise, voire se résorbe totalement. En tout premier lieu, je compte vous faire passer le Galveston orientation and Amnesia test, plus communément appelé GOAT.

- Si vous le dîtes !

 

            Devant le sarcasme de son patient, le médecin pinça ses lèvres d’un air désapprobateur et Dean trouva que cette moue était extrêmement sensuelle. Il avait perdu toute concentration lorsqu’elle commença sa série de questions :

 

- Quel est votre nom ?

 

- Dean. C’est mon frère qui me l’a dit.

 

            Ce n’était que la première question et la femme aux petites lunettes rondes paraissait hésiter sur la note à accorder à sa réponse. Il se redressa, tendit le cou pour avoir un meilleur angle et constata qu’elle inscrivait un point sur les deux qui étaient prévus.

 

- Cool, j’ai la moyenne ! S’exclama-t-il devant le regard interdit de la doctoresse qui ramena le document près d’elle.

 

            Orienté de cette manière, le test n’était plus visible pour lui. Déçu, il se dit que la prochaine fois, il ferait bien mieux de ne rien dire.

 

- S’il vous plait, contentez-vous de répondre aux questions, lui demanda la femme en face de lui sur un ton qui lui déplut fortement. Quelle est votre date de naissance ?

 

- Je ne sais pas, répondit-il d’un ton sec.

 

            Ne lui avait-on pas dit qu’il était amnésique ! D’un mouvement lent, il la vit décroiser les jambes pour les recroiser dans l’autre sens. Il déglutit difficilement. Il fallait qu’il se concentre.

 

- Où habitez-vous?

 

- J’en sais rien. Peut-être ici. Et vous ?

 

            Elle ignora sa question et poursuivit comme si de rien n’était.

 

- Où êtes-vous en ce moment ?

 

- A l’hôpital. Ca c’est sûr.

 

- De quelle ville ?

 

- Bonne question, doc ! Promis, je demanderai à mon frère avant notre prochain rendez-vous ! Plaisanta-t-il sur un ton doucereux.

 

            Il s’aperçut qu’il se sentait plus à l’aise avec ce mode de communication. L’humour lui permettait de se détendre et il décida de ne pas aller contre cet état des choses. Malgré tout, cet entretien paraissait important aux yeux de Sam et il tenait à ne pas le décevoir. Il essaya donc d’être plus concis dans ses réponses. Sans froncer ne serait-ce qu’un sourcil, la doctoresse poursuivit ses questions.

 

- Quand avez-vous été admis dans cet hôpital ?

 

- Sam m’a dit que c’était hier matin. Ca fait un peu plus de vingt-quatre heures que je suis là et j’en ai déjà assez !

 

- Comment y êtes-vous arrivé ?

 

- Apparemment, j’ai fait un tour d’hélico et je ne suis pourtant pas un grand adepte des voyages dans les airs d’après ce que m’a dit mon frère.

 

            Décidément, cette femme n’était pas très loquace ! Il lui tendait pourtant d’immenses perches pour aborder une discussion plus agréable mais elle se contentait de son test débile ! Heureusement qu’elle devait lire les questions car sinon il n’aurait peut-être jamais entendu le son de sa voix.

 

- Quel est le premier souvenir dont vous pouvez vous rappeler après l’accident ?

 

- La tête de mon frère.

 

            Il commençait à s’ennuyer fermement.

 

- Pouvez-vous me donner des détails ?

 

- Ouais.

 

            Il s’arrêta là et fit mine d’attendre la question suivante tout en lui lançant un petit sourire narquois. Passablement énervée par son attitude désinvolte, la jeune femme changea de nouveau de position sur sa chaise, lui lança un regard sévère et l’encouragea à développer :

 

- Je vous écoute.

 

            Ravi de l’avoir enfin fait réagir, il s’exécuta.

 

- En fait mon premier souvenir, c’est la tronche du docteur qui m’a gonflé avec ces questions à deux balles. Mais ça c’était vraiment trop chiant pour que je développe. Franchement c’est mon deuxième réveil ici qui a le plus de sens pour moi. Malgré mon mal de crâne, quand j’ai ouvert les yeux, j’ai vu ce grand mec avec des cheveux trop longs qui lui tombaient devant les yeux. Il paraissait très inquiet et lorsqu’il a vu que j’étais réveillé, il a paru soulagé et m’a fait un grand sourire. Même si je ne savais pas encore que c’était mon frère, j’avais déjà l’impression … j’sais pas … qu’il était ma famille … que j’étais chez moi, en quelque sorte.

 

            Elle ne cessait de prendre des notes et ça le perturbait. Alors, il s’arrêta là et attendit la question suivante qui ne tarda pas.

 

- Pouvez-vous raconter le dernier évènement dont vous vous souvenez avant l’accident ?

 

- Non.

 

- Quelle heure est-il maintenant ?

 

            Il jeta un œil à l’encart noir près de ce qui lui servait de table de chevet et qui indiquait 08 :28 en chiffres rouges lumineux,  juste à côté de la belle brunette en blouse blanche qui l’observait fixement en attendant sa réponse.

 

- Huit heures et demie et pour être franc, c’est trop tôt pour moi.

 

- Quel jour de la semaine ? Continua-t-elle toujours sur le même ton.

 

- Ben hier on était mercredi alors, en toute logique, je dirais jeudi.

 

- Laissez-moi deviner : c’est votre frère qui vous l’as dit ? Demanda-t-elle, acerbe.

 

- Non, je l’ai vu dans le journal hier soir.

 

            Elle marqua un temps d’arrêt, visiblement troublée. Puis elle griffonna encore quelques notes sur un coin de sa feuille avant de poursuivre :

 

- Quel jour du mois ?

 

- Le 26.

 

- Quel mois?

 

- Avril.

 

- En quelle année sommes-nous?

 

- 2007.

 

- Bien.

 

            Il la regarda alors qu’elle comptabilisait les points. Les minutes qui s’écoulèrent lui parurent interminables. Il ne cessait de remuer sur son lit et soufflait régulièrement d’exaspération. Il constata que la patience n’était vraiment pas son point fort. Qu’est-ce qu’il foutait ici à répondre à des questions débiles ? C’était la faute de Sam. Il n’aurait jamais dû céder à sa demande. D’ailleurs pourquoi l’avait-il fait ? Ce grand gaillard avait-il un pouvoir quelconque pour l’obliger à faire des choses, alors qu’au départ, il s’y refusait tout net ?

            En face de lui, la doctoresse réajusta ses lunettes grâce à son index, avec une expression songeuse sur le visage. Dean apprécia à sa juste valeur ce geste si voluptueux mais il ne put attendre plus longtemps le verdict :

 

- Alors doc, j’ai mon exam ?

 

- Eh bien, comme vous le savez déjà, insista-t-elle sur un ton de reproche atrocement sexy, je vous ai accordé un point pour votre prénom …

 

            Elle s’arrêta là et secoua la tête.

 

- Quoi ? Demanda Dean avec impatience.

 

- J’aurais dû faire ce test plus tôt. Les résultats sont faussés puisque certains éléments vous ont été rapportés par votre frère ou bien, que vous avez prélevez des informations par vos propres moyens. Le COAT, à lui seul, ne me permet donc pas d’évaluer correctement votre état.

 

- Génial ! Je vous remercie … commença-t-il en se levant pour lui indiquer que leur conversation était terminée.

 

- Mais ce que je peux vous dire, en revanche, c’est que vous êtes un cas à part, l’interrompit-elle sans bouger de sa chaise.

 

- Merci, doc, ironisa-t-il tout en se rasseyant puisque leur entrevue n’était apparemment pas terminée.

 

- J’ai de bonnes nouvelles pour vous. La première c’est que vous ne souffrez pas d’amnésie antérograde. C'est-à-dire que vous avez gardé les souvenirs des événements qui ont eu lieu depuis votre réveil. De plus, vos capacités cognitives sont intactes. Je ne saurai dire encore ce qu’il en est de la planification ou de votre conscience cognitive mais vous avez de bonnes perceptions visuelle et spatiale ; vous avez repéré rapidement l’horloge à côté moi, ce qui montre que votre balayage visuel est excellent ; vous analysez mes questions et répondez vite ; vous êtes en mesure de traiter simultanément deux catégories d’informations pertinentes et vous n’avez aucune difficulté à vous exprimer, ni à trouver le vocabulaire adéquat pour nommer ce que vous souhaitez formuler. Votre coordination psychomotrice a l’air intacte. Enfin vos mémoires à court terme et de travail sont bonnes.  J’ai remarqué également que vous pouviez lire un texte ou même l’heure.

 

- Arrêtez, Doc ! Vous allez me faire rougir ! Intervint-il avec un sourire charmeur.

 

- Et votre sens de l’humour, que je qualifierais de déplacé en l’état actuel des choses, est une preuve supplémentaire de tout ce que je viens d’énoncer. En revanche, j’ai quelques doutes quant à votre aptitude à réprimer vos réactions spontanées. Après tout, l’inhibition n’a peut-être jamais été votre point fort ! De même que votre flexibilité.

 

            Une remarque toute trouvée traversa son esprit mais il s’abstint de l’évoquer à voix haute. Elle le remarqua certainement à son attitude et lui lança un regard entendu. Un subtil sourire apparut sur ses lèvres et son expression de docteur revêche disparut comme par enchantement. Elle venait de le narguer, de le tester et était visiblement satisfaite de sa réaction. Finalement, Dean revint à sa première impression : cette femme lui plaisait bien. Il savait exactement là où elle voulait l’entraîner et il se laissait faire. Il ne pouvait pas vraiment dire qu’il avait confiance en elle. Non, ce n’était pas du tout ça. Après tout, il ne la connaissait pas. Mais il y avait ce petit quelque chose … Elle reprit la parole :

 

- Je reviens sur ce que j’ai dit concernant votre conscience cognitive : je sais à présent qu’il n’y a aucun souci de ce point de vue-là. Ce qui me plonge dans l’incompréhension totale et m’amène à de nouvelles questions : Etes-vous sûr de n’avoir réellement aucun souvenir ? Pas même des rêves, des flashs, des images quelles qu’elles soient qui pourraient vous aider à reconstruire votre histoire, votre passé ?

 

            Il la considéra un moment avant de savoir si oui ou non il la considérait digne de confiance. D’un côté, il avait besoin de parler de ce qu’il avait vu à quelqu’un et d’un autre, il sentait qu’il n’était pas du genre à se confier comme ça, à n’importe qui, aussi facilement. Il était perdu. En face de lui, le médecin retira ses lunettes, laissant ses yeux clairs sonder son esprit. Elle se pencha en avant, son visage se rapprochant sensiblement du sien, sa douce fragrance venant lui chatouiller les narines, et d’une voix compatissante, elle fit son possible pour le rassurer :

 

- Je ne suis pas votre ennemie, Dean. J’essaie juste de vous soutenir dans cette épreuve que vous traversez. Je sais que vous vous sentez seul … Je peux vous aider à comprendre ce que vous avez vu. Je ne suis pas là pour vous juger et sachez que je suis tenue au secret professionnel. C’est pour cette raison que nous sommes seuls dans cette pièce. Ce que vous me direz restera entre vous et moi.

 

            Lisait-elle dans ses pensées ? Comment avait-elle trouvé les mots exacts, ceux qu’il voulait entendre ? Il se passa la main sur le visage d’un geste apaisant et finit par se lancer.

 

- A chaque fois que je dors, je vois un petit garçon … c’est toujours le même mais, … à plusieurs étapes de sa vie, de sa naissance à … je ne sais pas … huit ou dix ans, peut-être.

 

            Il s’arrêta là. Il n’avait parlé de ça à personne, même pas à Sam, surtout pas à Sam. Il ne savait pas quelle serait la réaction de son petit frère face à ses bribes de souvenir et il ne voulait pas perdre la seule personne qui était restée près de lui depuis son accident.

 

- Poursuivez. Que voyez-vous exactement ? L’interrompit la jeune femme avec un regard réconfortant, l’incitant ainsi à fouiller dans ses souvenirs et développer ses dires.

 

- Je le vois tout bébé, blotti dans mes bras alors qu’un incendie fait rage à côté de nous. Je le protège. Je vois son sourire à chaque fois qu’il m’aperçoit, sa façon de se serrer contre moi lorsqu’il vient de faire un cauchemar. Je le nourris, le soigne lorsqu’il est malade, le réconforte, l’encourage … Ce sont, en quelque sorte,  des scènes de la vie courante … Non ?

 

- Qui pensez-vous que soit ce petit garçon ?

 

- Ben, ça me paraît évident … C’est mon fils.

 

- Je vois. Vous en avez discuté avec votre frère ?

 

- Il dit qu’il n’y a plus que nous deux, que je n’ai pas d’autre famille à part lui.

 

- Vous le croyez ?

 

- Oui. Je sais que c’est difficile à comprendre mais j’ai une totale confiance en lui. Je ne peux pas l’expliquer … je le sens c’est tout.

 

- D’accord. Sachez qu’il n’y a rien d’étrange là-dedans et vous n’avez rien à expliquer. Vous êtes certainement très proche de votre frère et c’est pour cette raison que votre subconscient vous rappelle que vous pouvez lui faire confiance. Ce que je ne saisis pas en revanche c’est pourquoi vous n’insistez pas sur le sujet avec lui ?

 

- Je vous l’ai dit, j’ai confiance en lui. Quand Sam m’affirme qu’il n’y a que nous deux, je le crois.

 

            Il était persuadé que son frère lui avait dit la vérité à ce sujet mais il savait aussi qu’il lui cachait quelque chose, un truc énorme dont il prenait bien soin de ne rien dévoiler. Mais ça, c’était entre eux deux et il n’avait pas l’intention d’évoquer ce sujet avec cette femme.

 

- Mais vous avez l’air si sûr de vous quand vous parlez de votre fils. Quelque chose vous fait peur ?

 

- Non … Si ! Se reprit-il aussitôt. J’ai … je m’inquiète de savoir ce qui est arrivé à ce petit garçon. Je sais qu’il est vraiment très important pour moi. Sa survie passe avant ma propre existence et c’est mon boulot de le protéger. Ne me demandez pas pourquoi je ressens ça, je n’en sais rien, non plus. Enfin, tout ce que je sais, c’est que maintenant, il n’y a plus que Sam et moi et que j’ai peur d’aborder ce sujet avec mon frère parce que je ne suis pas sûr de vouloir savoir ce qu’il est advenu de ce petit garçon.

 

            Elle acquiesça silencieusement et prit quelques notes. Ils poursuivirent leur conversation pendant un long moment jusqu’à ce que Dean lui demande de le laisser se reposer. Une fatigue harassante, certainement provoquée par l’opération et la médication, venait de le submerger. Ils convinrent d’un second rendez-vous dans la soirée et elle s’éclipsa en lui adressant un sourire. Il s’allongea et s’endormit aussitôt.


Lydean  (28.06.2010 à 13:27)

            Pourquoi ne pouvait-il pas assister à l’entrevue ? Quelles questions cette bonne femme posait-elle à son frère ? Et surtout, qu’avait-il bien pu lui répondre ? Oh ! Et pourquoi ça mettait aussi longtemps ? Depuis combien de temps faisait-il les cent pas dans ce foutu couloir stérile ?! Il n’avait aucune confiance en cette soi-disant spécialiste. D’ailleurs, il avait pris grand soin de remettre tous ses effets personnels dans l’Impala en cas départ précipité. S’il avait autorisé la neuropsychologue à voir Dean, c’était uniquement parce qu’il voulait mettre toutes les chances de leur côté pour que son aîné retrouve la mémoire le plus rapidement possible. Les questions de son frère, toutes légitimes qu’elles soient, commençaient à le mettre mal à l’aise. Il ne pouvait pas lui raconter leur vie comme ça, c’était beaucoup trop difficile. Déjà, il ne savait pas par où commencer. En plus, ce qu’il pourrait relater risquait de le traumatiser encore plus qu’il ne l’était déjà. Et enfin, pour être tout à fait honnête, il ne se sentait pas le courage d’en parler. Non, franchement, il valait mieux qu’il se souvienne tout seul et le plus tôt serait le mieux !

            Mais qu’est-ce qu’ils pouvaient bien se dire pour que ça dure aussi longtemps ? Il avait bien essayé de coller son oreille à la porte mais un flux d’infirmières déambulait sans cesse avec ou sans patient. L’une d’elle l’avait même surpris et l’avait refroidi d’un regard désapprobateur et sévère. Il s’était senti extrêmement gêné, un peu comme le jour où Dean l’avait découvert en train de regarder un porno ! Du coup, depuis, il s’était assis bien sagement sur la petite chaise installée à côté de la porte puis il s’était relevé au bout de trente bonnes secondes pour arpenter le couloir de long en large.

            C’est au cours d’une de ses traversées qu’il s’aperçut qu’il y avait plus d’agitation qu’à l’ordinaire. Le chirurgien qui avait opéré son aîné paraissait hors de lui. Il s’adressait à l’infirmière au chewing-gum qui, pour le coup, ne mâchait plus et était devenue toute pâle. Il s’approcha discrètement pour satisfaire sa curiosité et perçut une bribe de leur conversation, ou plutôt du monologue :

 

- Vous êtes définitivement une incapable ! Nous sommes dans un établissement respectable ! Nos patients ont le droit de préserver leur vie privée !

 

- Mais … tenta la jeune femme.

 

- Vous n’avez aucune excuse si ce n’est que vous êtes une gourde, c’est tout ! Ils vont se pointer d’ici une heure et je ne peux même pas prévenir le patient ! Que faîtes-vous du droit de réserve ?!

 

            L’infirmière à laquelle Dean voulait le marier, arriva prestement. Sam la reconnut à sa démarche fluide mais déterminée. Elle chuchota quelques mots qui eurent pour effet de calmer provisoirement le chirurgien qui cessa de vociférer. Toutefois, il lança d’un ton sec à l’adresse de la « mâchouillante » :

 

- Suivez-moi dans mon bureau !

 

            Elle s’exécuta aussitôt sous les yeux attentifs de sa collègue.

 

- M. Mahogoff ?

 

            Surpris, Sam sursauta. Derrière lui se trouvait la fameuse spécialiste qui avait pris son frère en otage pendant si longtemps ! Décidément, il ne l’appréciait pas plus que ça.

 

- Oui, parvint-il à dire en reprenant contenance.

 

- Mon entrevue avec votre frère a été très productive. Dans l’ensemble, il n’y a que de bonnes nouvelles qu’il ne manquera pas de vous transmettre dès qu’il se sera reposé. Je vous informe également qu’il a accepté de me rencontrer à nouveau, en fin d’après-midi car il était trop épuisé pour poursuivre ce matin.

 

            Elle portait dans ses mains, le dossier de Dean ainsi qu’un petit dictaphone. Avait-elle enregistré toute leur conversation ? Puisqu’elle n’avait apparemment pas l’intention de lui dévoiler ce qu’ils s’étaient dit, il espérait que Dean serait plus loquace. Impatient de retrouver son frère, il la remercia et se dirigea vers sa chambre. Alors qu’il allait entrer, il fit demi-tour et la suivit discrètement. Il la vit donner le dossier à l’infirmière en chef qui le glissa dans une grande enveloppe marron et le déposa près de son ordinateur, derrière le comptoir des admissions, tout en écoutant les consignes. Puis elle s’éloigna et appela l’ascenseur. Envieux, Sam considéra un instant le dossier et chercha un moyen de se l’approprier sans se faire remarquer. Peut-être pourrait-il distraire la jeune femme, trouver une excuse pour qu’elle s’éloigne … Rien de plus simple ! Mais sa conscience l’en empêchait. Puisqu’il voulait savoir ce qui s’était passé, pourquoi ne pas le demander directement à l’intéressé. C’était bien la chose la plus sensée et la plus honnête à faire, car même s’il avait perdu la mémoire, Dean restait son grand frère et il ne pouvait rien lui cacher. Il se dirigea donc à grandes enjambées dans la chambre de son aîné où il le trouva étendu sur le lit, toujours habillé, les yeux clos. Il s’approcha pour vérifier qu’il était bien endormi. Il observa quelques secondes son visage détendu et sa respiration lente et régulière. Puis, il se résigna et ressortit sans faire de bruit.

            Il n’avait pas fait un pas dans le couloir qu’il entendit une porte claquer. Il se rendit sur les lieux et entendit « l’infirmière mâchonnante » hurler :

 

- Cet enfoiré m’a viré ! Il a osé me virer ! Quel connard !

 

            Malgré les tentatives désespérées de sa gentille collègue pour la calmer, elle continuait de vociférer :

 

- Je lui en foutrais moi du secret professionnel ! C’est pas comme si j’avais fourni des infos au premier pèquenaud venu ! Le FBI putain, c’est pas n’importe qui !

 

            A ces mots, Sam déglutit péniblement. Tout s’assembla logiquement dans sa tête : « FBI », « Ils vont se pointer d’ici une heure et je ne peux même pas prévenir le patient ! ». Il ne manquait plus que ça ! Il devait récupérer son frère et se barrer vite fait ! Une flopée d’infirmières arriva pour porter main forte à leur collègue qui tentait toujours de calmer la furie. Lorsqu’elle eut rassemblé ses affaires, elle se dirigea vers l’ascenseur, suivie d’une équipe de femmes en blanc qui essayait tant bien que mal de l’empêcher de prendre le volant dans cet état.

            Enfin seul, Sam se précipita derrière le comptoir, pianota rapidement sur l’ordinateur pour effacer toute trace de leur présence, se saisit du dossier et du dictaphone et courut jusqu’à la chambre de son aîné. Il sortit son sac du placard tout en l’appelant. Puis il enfourna ce qu’il venait de subtiliser ainsi que toutes les affaires qu’il dénicha à droite et à gauche. Voyant que Dean ne se réveillait toujours pas, il le secoua sans demi-mesure.

 

- Sam ? Demanda son frangin en ouvrant péniblement les yeux. Qu’est-ce que … tu as ?

 

- Il faut qu’on parte, Dean ! Tout de suite !

 

- Mmmm. Quoi ? Articula-t-il difficilement comme s’il était essoufflé. Faut savoir … c’qu’tu veux mec ! … Mais pourquoi ?

 

            Il n’avait vraiment pas le temps de lui expliquer. Voyant qu’il se rendormait, il le secoua de nouveau puis il lui tendit sa veste tout en espérant que ce qu’il allait lui dire serait suffisant :

 

- Fais-moi confiance ! S’il te plait, Dean. Lève-toi et suis-moi !

 


Lydean  (01.07.2010 à 08:13)

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