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Série : Supernatural
Création : 19.05.2010 à 07h56
Auteur : Lydean
Statut : Terminée
« Après un choc, Dean perd la mémoire. Entre cauchemars, souvenirs douloureux, traque du FBI et chasse d’une créature, le lien qui l’unit à son frère sera-t-il suffisant pour s’en sortir ? » Lydean
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Il était assis sur son lit, son regard fixé sur le journal de leur père qu’il manipulait, le tournant et le retournant depuis un bon moment maintenant. Dire qu’il avait pris tant de soin à le planquer pour que Dean ne tombe pas dessus. Il savait qu’il aurait dû écouter Bobby, prendre son courage à deux mains et tout déballer à son frère. Il aurait peut-être eu du mal à encaisser mais ils n’en seraient pas là maintenant. Dès son retour, il lui présenterait des excuses et il lui confierait ce précieux ouvrage. Il répondrait à toutes les questions qu’il lui soumettrait et ne chercherait pas à se défiler comme il l’avait fait jusqu’à présent. S’il voulait que son aîné retrouve la mémoire, il n’avait pas d’autres solutions. Ne valait-il pas mieux qu’il apprenne ce genre de choses de la bouche de son cadet plutôt que d’assimiler des données erronées qu’il aurait trouvées par lui-même ? Sa dernière révélation avait eu un effet alarmant sur Dean puisqu’il s’était effondré et était resté plus d’une minute avec le regard fixe. Malgré l’angoisse qu’il avait ressentie en le voyant dans cet état, il se dit qu’il était préférable de tenter le tout pour le tout plutôt que de laisser son grand frère partir sans lui avec son amnésie et l’ignorance de tous les dangers qui les guettaient. Sa décision était prise. Il espérait juste qu’il ne soit pas trop tard.
Ce n’était pas la première fois que son aîné partait après une de leur dispute mais tout furieux qu’il puisse être, il revenait toujours. Et puis il avait laissé son sac contenant toutes ses affaires, les clés de l’Impala étaient toujours sur la petite table et Dean lui avait bien fait comprendre qu’il avait l’intention de revenir. Tous ces éléments auraient dû le rassurer mais ce n’était malheureusement pas le cas. Autant il pouvait se vanter de connaître son frère mieux que n’importe qui, autant à cet instant, il avait la douloureuse impression d’avoir affaire à un inconnu. Depuis le début de cette amnésie, il ne se passait pas cinq minutes sans qu’il change d’avis sur son compte. Dès qu’il pensait être en compagnie de son grand frère, les agissements ou les réflexions de ce dernier lui prouvaient le contraire et vice-versa. Il n’était plus sûr de rien et ce manque de certitudes l’angoissait au plus haut point.
Il sursauta lorsque son téléphone portable sonna. Il regarda hâtivement le correspondant et soupira. Bobby allait certainement lui reprocher son manque de franchise vis-à-vis de Dean ! A moins qu’il l’appelle pour lui réclamer son aide. Il se pressa de décrocher.
- Hey Bobby ! Ta chasse est terminée ?
- M’en parle pas, gamin. Les victimes se succèdent et je ne sais toujours pas à quoi j’ai affaire. C’qui est sûr, c’est que ça prend l’apparence d’un proche de la future victime pour mieux la piéger mais qu’au final tout le monde se fait bouffer. J’ai vu les dépouilles - enfin c’qu’il en restait – on dirait qu’elles ont été déchiquetées par un lion !
- T’as pensé aux goules ?
- Qu’est-ce qu’tu crois ! Mais ça ne correspond pas. Ce truc se nourrit d’une grande quantité de chair humaine fraîche et pas faisandée ou déjà en décomposition. Et encore, quand j’te parle de chair humaine, c’est un euphémisme, parce qu’il ingurgite aussi les organes vitaux, l’ensemble de la matière grise comprise dans le crâne qu’il aura prit grand soin d’exploser en plusieurs morceaux au préalable et il doit même gober les yeux ! Quand il en a finit avec ses victimes, leur ossature est nickel ! J’suis presque étonné qu’il ne leur suce pas la moelle ! En plus, son terrain de chasse est beaucoup trop vaste. Non, j’te l’dis, on n’a jamais rencontré ça avant.
- Tu penses qu’il peut y en avoir plusieurs ? Ca expliquerait le nombre inquiétant des victimes et le fait que la zone soit si importante, tu crois pas ?
- Non, c’est l’œuvre d’une seule créature. Il y a sa signature sur chacun de ses repas : des traces de griffes énormes sur les os. Et c’est comme s’il manquait une griffe sur l’une de ses pattes. C’est d’ailleurs pour ça que les enquêteurs sont dans le flou total. Au début, ils pensaient à un tueur en série cinglé mais les empreintes, qui ressemblent fortement à celles d’un ours, les font douter. Tu devrais voir leur tête ! Et pour finir, notre créature se déplace aussi vite que l’éclair. A partir des attaques j’ai quand même établi son « circuit touristique » et apparemment il a décidé de faire une petite halte à Sheridan et ses alentours. C’est pour ça que je t’appelle. C’est sur votre route et très franchement, je ne refuserais pas un p’tit coup de main et le plus tôt serait le mieux. Alors j’en viens à la vraie raison de mon appel et à la question essentielle : Comment va Dean ?
- Ben, pour le moment … il est toujours amnésique, l’informa-t-il avec l’espoir vain que son ami ne lui poserait pas plus de questions.
- Passe-le-moi ! On ne sait jamais. S’il entend ma voix, peut-être que certaines choses lui reviendront.
- C’est que … il n’est pas là.
- Comment ça ? Vous n’êtes plus à l’hôpital ? Où est-il ?
- C’est compliqué, souffla-t-il. On est à Missoula. Le FBI a retrouvé notre trace et on a dû quitter l’hôpital ce matin. Du coup, on a prit la route plus tôt que prévu …
- Je vois mais ça me dit toujours pas où est ton frère.
- Il est sorti faire un tour. Il avait besoin de prendre l’air. Il devrait bientôt revenir, expliqua-t-il embarrassé.
- Tu n’lui as rien dit, en conclut son vieil ami.
Le ton employé était neutre mais il crut entendre le reproche sous-jacent. Il ne prit pas la peine de lui répondre, sachant pertinemment que son silence ferait office d’aveu.
- Sam, si tu veux que Dean s’en sorte, tu dois l’aider. Je sais que c’est difficile pour toi mais tu n’as pas le choix. Tu dois tout lui dire.
- C’est bien mon intention, Bobby. J’le ferai dès son retour … Enfin, s’il revient, ne put-il s’empêcher de penser.
- C’est une bonne résolution, gamin ! J’te souhaite bonne chance. Il t’en faudra ! Fais attention à lui et prends soin de toi, crétin !
A la suite de ces bonnes paroles, un long bip à l’autre bout du combiné lui indiqua que la conversation était terminée. Il raccrocha à son tour et alors qu’il allait reposer le téléphone, il perçut des pas dans le couloir. Il tendit l’oreille et comprit qu’il y avait deux individus et qu’aucun des deux n’était Dean. Pourtant, le piétinement feutré s’arrêta derrière la porte de leur chambre et aussitôt il sut que quelque chose clochait.
Il se jeta de l’autre côté du lit pour regagner son sac au plus vite. Il plongea sa main à l’intérieur et allait en retirer son arme lorsque la porte s’ouvrit à la volée dans une détonation effroyable.
- A genoux ! Mains derrière la tête ! Hurlèrent les deux flics en même temps.
Il analysa rapidement la situation et préféra laisser son colt où il était. Il poussa discrètement son sac sous le lit avant d’obtempérer.
- Vas voir ! Ordonna le plus vieux à l’intention de son collègue en montrant la salle de bain d’un signe de tête.
Ils avancèrent prudemment en contournant les deux lits. L’un d’eux s’approcha de lui avec son arme toujours braquée sur sa tête. L’autre partit vérifier une éventuelle présence derrière lui. Il l’entendit ouvrir brusquement le rideau de la douche avant d’indiquer :
- Y a personne !
Celui qui le tenait en joug jeta un coup d’œil en direction de la voix de son collègue. C’était précisément le moment d’inattention qu’il attendait. En un geste rapide, il se redressa tout en attrapant l’arme de son assaillant qui n’eut pas le temps de comprendre ce qu’il se passait. Il lui envoya un coup de coude au niveau de l’abdomen, ce qui eut le mérite de le faire plier en deux. Puis il lui asséna un coup de crosse sur la nuque et l’homme en uniforme s’écroula sur le sol dans un bruit sourd. Un de moins ! Précipitamment, il saisit la matraque électrique de sa victime et se plaqua contre la cloison près de la porte de la salle de bain.
Alerté par le vacarme, le collègue revint prudemment dans la chambre, l’arme au poing. Il n’attendit pas une seconde et lui envoya une décharge sur le torse. Après une série de convulsions dues aux ondes qui parcouraient son corps, il s’effondra à son tour. Soulagé d’avoir réussi à se débarrasser des forces de l’ordre en un temps record, il recula pour avoir une meilleure vue d’ensemble et réagir en conséquence. Ses sens lui adressèrent un message d’alerte et il fit volte face juste à temps pour constater qu’une deuxième équipe venait d’arriver. Puis une crosse de fusil vint heurter violemment sa tête et ce fut son tour de regagner le sol et de sombrer dans l’inconscience.
La nuit était tombée et l’air frais de cette fin avril était salvateur. Il avait l’impression de respirer enfin. Ses souvenirs s’étaient organisés au sein de sa mémoire et il avait fait du tri dans ses interrogations afin de se concentrer sur les plus importantes. Il était persuadé que les éléments manquants de son passé correspondaient à des événements sérieux, dramatiques liés entre eux par un même phénomène, une simple donnée perdue quelque part dans son esprit. C’était cette information qu’il devait impérativement découvrir mais il n’avait pas la moindre idée de la manière dont il pourrait l’obtenir. Cette amnésie lui portait sur le système et il se sentait prêt à se taper la tête contre le mur pour que tout se remette en place !
Il était sur le chemin du retour. Ca faisait à peine un quart d’heure qu’il était parti mais les yeux fiévreux et le ton suppliant de Sam le hantaient. Depuis le début, même si son frangin prétendait le contraire, il savait qu’il allait mal et il avait vu que sa santé empirait d’heure en heure. Jusqu’ici, il s’interdisait d’intervenir prétextant que ce grand gaillard était adulte et donc maître de ses propres décisions, ou encore qu’il n’était pas dans ses attributions de frère de se mêler de ses affaires. Mais tout ça, c’était bidon et la validité de ses excuses grotesques venait d’expirer avec l’arrivée de cette grande révélation que son cadet lui avait envoyée en pleine tête. Tout petit déjà il prenait soin de lui, prenant son rôle d’aîné très au sérieux. Alors ce n’était certainement pas un mauvais coup sur la tête et cette foutue amnésie qui allaient changer ses habitudes. Sam allait devoir se soigner, qu’il le veuille ou non. C’était le point culminant de sa liste de priorités, le second étant de lui faire comprendre qu’il n’avait pas à fouiller dans ses affaires s’il ne l’y avait pas autorisé au préalable. Ca ne lui plaisait pas plus que ça de constater que l’unique personne en qui il avait réellement confiance n’avait pas respecté cette partie toute personnelle du peu de souvenirs qu’il avait. D’autant plus que, de son côté, Sam accumulait les stratagèmes pour éviter de répondre à ses questions. Il considérait cet acte comme un coup-bas mais étrangement il ne lui en voulait déjà plus. De toute façon, même s’il rentrait dans une fureur noire, un simple regard de son frangin le calmerait en moins de deux. Par conséquent, il se concentra plutôt sur son objectif n°1 et accéléra le pas.
Il pénétra dans la dernière petite ruelle qui le séparait de l’hôtel. L’endroit était réellement ignoble. Mal éclairé, il servait visiblement de dépotoir aux habitants du coin. Les immondices juchaient le sol poisseux et sans la présence de l’enseigne lumineuse à l’autre bout, la traversée de cet espace se serait plus assimilée à un parcours du combattant. Il aurait pu emprunter la grande avenue beaucoup plus sûre et si bien éclairée, mais le trajet aurait été bien plus long et il pressentait qu’il devait rentrer au plus vite. Sa démarche déterminée le fit trébucher sur quelque chose de dur. L’objet en question se mit à bouger et à grogner. Stupéfait, il regarda la masse informe se mouvoir lentement. Il distinguait à peine la silhouette qui s’était redressée devant lui. Il était étrangement calme, prêt à se défendre en cas d’attaque. Il n’avait aucune idée de la manière avec laquelle il le ferait mais il était certain d’en être capable.
- Eh mec, fais gaffe où tu marches ! Lui reprocha une voix rauque, presque incompréhensible.
L’individu faisait approximativement sa taille. Il s’approchait de lui avec une démarche chancelante, victime de son état d’ébriété avancé. Lorsqu’il fut suffisamment près, il s’aperçut, consterné, que cet homme sans abri ne devait pas être beaucoup plus vieux que lui. Difficile de lui donner un âge avec la crasse qui maculait son visage. Il était peut-être plus jeune qu’il en avait l’air. Loin d’être une menace, il s’affala finalement sur le sol en continuant de bougonner.
Il reprit donc sa route et stoppa net quand il arriva à l’extrémité de la ruelle. Il y avait deux voitures banalisées garées à l’arrière de l’hôtel. Il recula de quelques pas et se fondit dans l’obscurité pour observer discrètement. Il n’attendit pas longtemps pour voir deux hommes en uniforme transporter son frère menotté et inconscient. Ils le jetèrent sans ménagement à l’arrière d’un des véhicules. Les fils de pute ! Une irrésistible envie de les buter traversa chaque fibre de son corps. Malgré tout, il garda son calme et sa position. Il savait que s’il voulait l’aider, il ne devait pas se faire prendre. Il devait impérativement trouver une solution pour libérer Sam. C’était écrit, gravé quelque part dans sa tête. C’était même viscéral. Un détail évident lui traversa l’esprit : il n’avait aucune idée de la manière dont il allait s’y prendre. Il avait besoin d’aide et la seule personne en qui il pensait pouvoir faire confiance venait justement de se faire embarquer par les flics. Il se rappela alors que Sam lui avait parlé d’un autre homme, une personne qu’ils considéraient tous les deux comme un second père, celui qu’il était censé rencontrer pour éventuellement retrouver la mémoire. Il attrapa son téléphone portable et consulta le répertoire. Le choix serait rapide tant la liste était réduite. Il sélectionna « Bobby » et après quelques secondes d’hésitation, il appuya sur la touche « appel ». Au bout de deux sonneries, un homme à la voix bourrue décrocha :
- Dean, c’est toi gamin ?
Cette intonation, les mots employés, tout lui était familier. Rassuré, il se décida à expliquer son problème :
- Oui, c’est Dean. Euh, Bobby … Je ne sais pas quoi faire. Sam vient d’être arrêté. Les flics ne m’ont pas vu. Je suis tout seul et …
- Cette amnésie est tenace à c’que je vois ?!
- Euh, oui.
- Ok. Alors écoute-moi bien : Il faut libérer ton frère le plus vite possible, avant que les fédéraux débarquent.
- Les fédéraux ? Tu … tu veux dire le FBI ?
- Ben oui, idiot ! Ca ne te dit rien Henriksen ? Non, laisse tomber !
- C’est que j’ai vu sur Internet que c’était moi qu’ils recherchaient. Pourquoi ils s’en prendraient à Sam ?
- Ce serait trop long à t’expliquer. Il faut agir vite ! Vous êtes dans quel quartier ?
- Au nord ouest de Missoula.
- OK. Il faudrait que tu te fasses passer pour un agent du FBI. Je vais appeler le poste pour les informer que tu arrives et que tu es en charge du prisonnier. Tu devrais trouver tout ce qu’il te faut dans la bagnole : costume, identité, arme.
- Sauf que mes fringues sont dans mon sac qui est dans la chambre où se trouvent surement des flics qui m’attendent de pied ferme ! Je crois qu’ils ne partiront que lorsqu’ils m’auront chopé. Nos faux insignes sont dans la boîte à gants, les armes dans le coffre et les clés de la caisse sont également dans la chambre ! Sans compter que j’ai un bras dans le plâtre et un pansement bien voyant sur la tempe gauche.
- T’as raison, on est dans la merde ! Et en plus ça urge ! Ok, pas de panique, on va bien trouver une solution.
Tout en réfléchissant, Dean balayait des yeux la petite ruelle sombre. Son regard tomba sur quelque chose qui avait déjà attiré son attention précédemment. Il sourit à la pensée qui venait de surgir dans son esprit :
- Bobby, c’est bon : j’ai une idée ! Assura-t-il, ravi.
Chapitre 12
Dans la chambre, les deux hommes en uniforme patientaient chacun à leur manière. L’un était vautré sur le lit, son ventre bedonnant atteignant la moitié de ses cuisses. Ses joues pigmentées de multiples plaques rouges lui donnaient un air jovial mais ne laissaient aucun doute quant à ses petits travers de boisson. Le second, bien plus frêle, franchement plus pâle et vraiment plus jeune, était assis bien droit sur une chaise, visiblement prêt à bondir au moindre mouvement.
- Te bile pas, tenta le plus gros pour le rassurer. Ca fait qu’trente minutes qu’on est là. Il va arriver et on l’aura par surprise. Y a pas de doutes là-dessus !
- Chuuuut ! Lui chuchota son collègue qui trépignait sur sa chaise. Il pourrait t’entendre. Et puis l’arrestation de l’autre n’a pas été si simple que ça. J’te rappelle qu’on n’est qu’deux !
- Bah, les autres vont pas tarder à revenir ! Et puis, il n’a quand même pas résisté à la crosse de mon fusil, le caïd …
- Ouais mais il avait déjà eu la force de méchamment amocher Jay et Garret. Et d’après c’qu’on sait, c’est le plus jeune donc le moins dangereux des deux.
Le plus vieux haussa les épaules et les laissa retomber mollement, tout en soupirant. Au moins, il avait essayé.
Quelques minutes plus tard, des pas chancelants mais massifs se firent entendre dans le couloir. Ils s’arrêtèrent juste de l’autre côté de la porte. Les deux hommes échangèrent un regard entendu, sautèrent de leur position et se placèrent de chaque côté de l’ouverture.
- Sam ! J’ai pas la clé, cria une voix grave et rauque.
La porte ayant déjà été défoncée par leurs collègues, la serrure ne tenait plus rien. Du coup, lorsque l’homme s’appuya sur le battant, il ne rencontra aucune résistance et il s’effondra de tout son long dans la chambre.
- Put… de bor … de m… ! Fait ch … ! Essayait de jurer la loque avachie à même le sol.
Il gesticulait de manière totalement désorganisée afin de se redresser mais le taux d’alcool qui circulait indubitablement dans son sang avait pris le dessus.
- Ben, tu vois ! C’était pas si compliqué qu’ça ! Constata le plus gros en lui passant les menottes devant son collègue éberlué. Il s’en tient une bonne le bougre ! Appelle le central ! Informe-les que c’est pas la peine de venir nous prêter main forte. On tient Dean Winchester, ajouta-t-il fièrement, le sourire aux lèvres.
Après avoir s’être évertué à refermer la porte, ils trainèrent leur prise à travers le couloir désertique. L’hôtel n’avait que peu de clients et leurs interventions n’avaient heureusement pas attiré l’attention. Ils décidèrent de repasser plus tard pour récupérer les effets personnels de ces deux criminels, l’important étant d’avoir réussi à les appréhender. Et puis, ils avaient déjà fait la razzia sur les armes et il ne restait plus rien d’intéressant : deux sacs de fringues, un ordi portable et ce journal né des élucubrations d’un gros taré mental.
Ils sortirent par la porte de service à l’arrière du bâtiment où ils avaient bien planqué leur véhicule afin d’être le plus discret possible. Ils passèrent devant un sans domicile fixe, sans lui prêter la moindre attention. L’homme de loi bedonnant appuya sur la tête de son prisonnier pour le faire pénétrer dans la voiture de fonction. Menotté, le détenu vociférait comme il pouvait que les flics n’étaient que des « trous du cul » qui passaient leur temps à « emmerder » les pauvres gens !
Lorsqu’il émergea enfin, ses paupières étaient lourdes, il avait un affreux mal de tête et son dos le faisait atrocement souffrir. Quand il prit connaissance du lieu où il se trouvait, il se dit qu’il aurait bien mieux fait de garder les yeux fermés. L’odeur infecte - subtile mélange de transpiration, de crasse et d’urine - de ce qui devait être un matelas, le fit se redresser. Assis sur la banquette, il avait du mal à respirer. Il était enfermé dans une cellule si petite qu’il se demandait où il pouvait bien prendre l’air qui lui permettait encore de subsister. Il n’aimait pas du tout être là, vraiment pas du tout ! La sueur perlait sur ses tempes, alors il commença par s’asperger d’eau à l’immonde petit lavabo qu’il trouva dans un coin de la pièce juste à l’extrémité de ce qui faisait office de lit. Appuyé sur la vasque, il n’en restait pas moins très mal en point. Il ne savait même pas depuis combien de temps il était confiné ici. La seule chose dont il était sûr, c’était qu’il voulait partir et le plus tôt serait le mieux.
Il se rassit un moment, s’exhortant au calme. Qu’est-ce qui était le pire dans cette situation ? Le fait d’être enfermé dans ce sinistre réduit puant ? Celui d’être seul ? Ou encore celui de n’avoir aucun espoir que Dean vienne à son secours ? Parce qu’il fallait être lucide : son frangin ne savait même pas qu’il était là. Et même s’il le savait, il n’aurait peut-être pas envie de lui venir en aide parce qu’il fallait bien avouer qu’ils ne s’étaient pas vraiment séparés en d’excellents termes tout à l’heure. Et enfin, dans le cas où il lui aurait pardonné et chercherait malgré tout à le sortir de là, il n’avait aucun moyen d’y parvenir, son amnésie étant un frein à sa logique de chasseur. En conclusion, s’il ne trouvait pas une solution par lui-même, il était foutu ! L’ennui c’est qu’il avait du mal à réfléchir avec cette claustrophobie qui le prenait à la gorge. Il se surprit à prier pour un miracle. Dean n’avait peut-être pas la foi mais lui l’avait pour deux ! Alors il se concentra, espérant que son aîné retrouve la mémoire, souhaitant plus que tout voir le visage de son grand frère passer cette porte pour le faire sortir de là, exigeant que tout redevienne comme avant son amnésie ! Dire que tout ça ne serait jamais arrivé s’il n’avait pas abandonné Dean aux griffes de ce wendigo. Maintenant qu’il y repensait, il s’apercevait que depuis ce moment, il n’avait cessé d’accumuler les erreurs. La culpabilité le rongeait alors il était grand temps pour lui de se reprendre et de remédier à tout ça. Sauf que pour le moment c’était impossible ! Contrarié, il se prit la tête entre ses deux mains avant de soupirer bruyamment. Finalement, heureusement que son frangin n’était pas là pour le voir dans cet état !
Il sentait qu’il était en train de devenir dingue. Il s’approcha de la porte et commença à tambouriner tout en demandant que quelqu’un vienne. Rapidement, le clapet qui fermait la petite fenêtre à barreaux s’ouvrit et il put voir le visage de l’homme en uniforme qu’il avait assommé en premier à l’hôtel.
- Tiens ! Déjà réveillé ? T’as pas l’air frais mon gars !
- S’il vous plait, y a pas d’air ici, laissez ça ouvert, s’il vous plait !
- Ah, tu fais moins le malin ! Estime-toi heureux que je ne sois pas rancunier. T’as une sale gueule ! Tu devrais rester assis le temps que les fédéraux viennent te chercher.
- Quoi ? Quels fédéraux ?
- Ceux qui nous ont demandé d’aller vous cueillir à l’hôtel, ton frère et toi.
Il déglutit, son inquiétude se transformant en une angoisse profonde. L’arrivée du FBI n’était pas une excellente nouvelle mais le pire c’était de penser que Dean allait certainement se faire arrêter aussi, si ce n’était pas déjà fait !
- C’qu’il est lourd ce con ! Entendit-il un peu plus loin dans le couloir. Eh, Garret ! Viens nous aider !
- Tiens, ben quand on parle du loup ! J’crois que ton frère vient de nous honorer de sa présence ! Lui lança son geôlier avant de rejoindre ses coéquipiers.
Il plaqua sa tête contre la porte, augmentant légèrement sa vision du couloir. D’où il était, il voyait deux policiers traînant un troisième homme, apparemment mal en point. A cette distance, la carrure du prisonnier correspondait parfaitement à celle de son frère et son cœur eut un raté. Cette fois c’était la fin. Ils étaient foutus tous les deux ! Les trois brutes balancèrent leur détenu sans ménagement au fond d’une cellule et il fut traversé par une irrépressible envie de les tuer.
- OK, Sammy, murmura-t-il pour lui-même comme si son aîné s’adressait à lui. Tu te calmes et tu réfléchis. Il faut trouver un moyen de nous sortir de là.
- Quand je pense que ces cons du FBI pensaient qu’on ne serait pas à la hauteur, fanfaronnait l’un des hommes au bout du couloir, un petit jeune tout maigrelet et apparemment très zélé. J’ai hâte de voir la tête de cet Henriksen quand il verra qu’on a arrêté, à nous tout seuls, les deux Winchester. J’vois pas pourquoi il faut prendre toutes ces précautions, franchement. Entre le grand nigaud et le gros poivrot, y a pas de quoi baliser !
Son sang ne fit qu’un tour et il fantasma à l’idée de tordre le cou à cette espèce de gringalet sans cervelle.
- Ben, tu sais pas tout, fit le fameux Garret. Le chef vient de recevoir un appel du Big Boss. Apparemment il envoie une première équipe, qui ne devrait pas tarder, pour conduire le plus jeune à la prison fédérale. Il exige des convois séparés et c’est ce Henriksen qui se chargera du poivrot plus tard dans la nuit.
. Il digéra mal cette information. Une fois ses esprits retrouvés, il héla les trois hommes :
- Hé, vous là ! Oui, vous ! De quoi parlez-vous ?
Le nez aquilin de l’agent de police maigrelet surlignait son arrogance. Il approcha d’un pas nonchalant de la cellule de Sam avec un air supérieur. Un sourire narquois aux lèvres, il pencha légèrement la tête sur le côté et lança :
- Eh ouais ! T’as bien entendu, mon gars ! Tu vas bientôt nous quitter.
- Non, ce n’est pas possible ! Je dois rester avec mon frère !
- Oh, excusez-nous, votre altesse ! Ironisa le gringalet auquel il aurait bien écrasé son poing sur sa p’tite tête de fouine. Nous avons oublié de prendre en compte vos désirs les plus chers !
- Mais mon frère est amnésique ! Il … Il a besoin de moi ! Tenta-t-il d’expliquer.
Si Dean et lui étaient séparés, c’était plus que foutu, c’était mort ! Il devait absolument faire son possible pour le rejoindre.
- A d’autres, mon gars, intervint Garret. Je suis les ordres du patron et il a bien précisé de ne pas vous laisser en contact tous les deux. C’est pour ça que vous partez tout de suite avec l’agent Morrison. Et votre frère aura la joie d’être escorté et interrogé par l’agent Henriksen, dès qu’il sera parmi nous. Quelque chose me dit qu’il ne va pas avoir le choix, votre frangin : sa mémoire va devoir lui revenir très vite.
- Non, je refuse ! Je ne sortirai pas d’ici avant d’avoir vu mon frère.
- Désolé, princesse, mais on ne te demande pas ton avis, s’énerva le troisième homme.
- J’ai le droit de passer un coup de fil, lança-t-il avec l’espoir de joindre Bobby.
- Tu verras ça avec ton hôtesse de voyage. Nous, on a ordre de te garder au chaud ici, railla le gringalet tout en refermant la petite trappe.
Ses poings étaient tellement serrés qu’il sentait ses ongles s’incruster dans ses paumes. Il frappa violemment la porte dans un geste rageur. La douleur occasionnée ne suffit pas à le calmer. Il commença à arpenter sa cellule quand il entendit la porte blindée au bout du couloir s’ouvrir. Il se raidit et mit tous ses sens en alerte. Lorsqu’il comprit que l’un des policiers supposait que le nouveau venu était Morrison, il tressaillit. Si ce mec comptait l’emmener loin de son frère, il devrait d’abord le tuer. Haletant, il se prépara à tous les affronter avant de se coller à la porte et de froncer les sourcils pour mieux se concentrer sur la voix de l’agent.
- J’ai appris que c’était vous qui aviez réussi l’exploit d’arrêter les Winchester. Je vous félicite messieurs. C’est vraiment du bon boulot.
- Oh vous savez, nous n’avons pas beaucoup de mérite.
- Vous plaisantez, ce p’tit con me pourrit la vie depuis un bail !
- Vous voulez qu’on vous escorte jusqu’à votre véhicule ?
- Non, non, ça ira. Vous n’avez qu’à lui mettre les menottes et je me charge du reste. Je vous assure qu’à partir de maintenant il va être doux comme un agneau et qu’il va m’obéir au doigt et à l’œil !
Le bruit métallique de la clé dans la serrure précéda l’ouverture de la porte, laissant apparaître l’agent et ses trois sbires.
Tous ses efforts furent récompensés au moment où il put contempler la tête effarée de son jeune frère ! Non, vraiment, ça valait tous les sacrifices du monde ! S’il n’avait pas été entouré de tous ces hommes en uniformes, il se serait foutu de lui ouvertement mais il avait dû se contenter d’en rire intérieurement jusqu’à ce qu’il ait définitivement prit congé de ces abrutis de flics qui les avaient laissé s’enfuir sans discuter. Finalement, ce fut bien plus simple qu’il ne l’avait imaginé.
Lorsqu’il fut certain d’être hors de vue, il desserra sa cravate de sa main valide avant de tendre la clé des menottes à son frère et l’entraîna ensuite vers l’Impala qu’il avait stationné deux rues plus loin. Tout en lui fournissant les clés de la voiture pour qu’il conduise, il lui lança son plus joli sourire moqueur, histoire de lui faire remarquer qu’il faisait une tête drôlissime. Son cadet lui offrit donc une moue boudeuse lui indiquant qu’il avait saisit l’allusion.
Sans plus attendre, ils s’installèrent et le doux ronronnement de la Chevrolet s’éloigna du poste de police.
- J’le crois pas … s’exclama aussitôt Sam, véritablement enjoué. T’as réussi ! Comment c’est possible ? Tu m’étonneras toujours, Dean !
- Toute cette confiance que tu m’portes, ça me va droit au cœur, Sam ! Ironisa-t-il jusqu’à ce qu’il voit son cadet se rembrunir. Pourquoi tu fais cette tête ? T’as l’air déçu.
- Quoi ? Non, c’est rien …
- Sam ! Insista-t.il.
- C’est juste que quand j’t’ai vu tout à l’heure, je me suis dit que si tu avais réussi à me sortir de là c’est que tu avais retrouvé la mémoire, lui expliqua-t-il avec un sourire contrit. Mais de toute évidence ce n’est pas le cas.
- Ben oui, c’est vrai, je suis toujours amnésique. Désolé de te décevoir. Mais, comment tu le sais ?
- Oh ! C’est rien. C’est juste un détail. C’est … la façon que tu as de m’appeler. Je sais que c’est bête mais …
- Et comment j’t’appelle d’habitude ?
- M’en veux pas mais j’préfère ne pas te l’dire. Je sais que quand tu me rappelleras comme ça, ça sera parce que tu auras retrouvé la mémoire alors …
- Je comprends, assura-t-il tout en réfléchissant à ce nouveau casse-tête.
- Mais tu ne me déçois pas, Dean !
- Quoi ?
- Tout à l’heure, tu t’es excusé de me décevoir. Mais ce n’est pas le cas ! Tu ne m’as jamais déçu, Dean. Et je te rappelle que tu as réussi l’impossible. Comment t’as fait ? Raconte-moi, s’il te plait. J’veux tout savoir.
Putain, c’était tout lui, ça ! Ca faisait à peine cinq minutes qu’ils étaient ensemble et il voulait déjà « tout savoir » alors qu’il n’était même pas foutu de répondre simplement aux questions que lui, son aîné amnésique, lui posait ! Mais étrangement, malgré cette constatation, il se surprit à entamer son récit.
Il commença par lui dire qu’il était inutile de retourner à l’hôtel, que toutes leurs affaires étaient dans le coffre et qu’ils feraient mieux d’en profiter pour sortir de la ville. Ensuite il relata son entrevue primordiale avec le sans abri qui avait précédé le moment où il l’avait vu se faire embarquer. Il expliqua que, ne sachant pas quoi faire, il avait appelé Bobby …
- Ah bon ? Mais qu’est-ce qu’il t’a dit ? Le coupa son jeune frère.
Passablement agacé, il le fixa, tentant de lui faire comprendre qu’il aurait les réponses à ses questions s’il cessait de l’interrompre. L’expression qui apparut sur le visage de son frangin montra clairement qu’il avait reçu le message et il put poursuivre son histoire. Il raconta donc rapidement la conversation téléphonique et expliqua comment leur ami s’était occupé de transmettre au poste, l’ordre de mission qui lui avait permis d’aller le récupérer. Et comment, de son côté, il était allé rejoindre l’homme de la ruelle. Il avait prétexté qu’il voulait se faire pardonner de l’avoir heurté en lui offrant une nuit à l’hôtel. Ne pouvant décemment pas y entrer dans cette tenue, il l’avait aidé à se débarbouiller et avait même eu la « gentillesse » d’échanger ses vêtements avec lui ! Cette ignoble manipulation le mettait mal à l’aise mais avait-il eu réellement le choix ?! Il lui avait ensuite fourni le numéro de la chambre tout en lui indiquant qu’il devrait frapper à la porte et demander à un dénommé Sam de lui ouvrir parce qu’il n’avait pas la clé. Etant donné l’état d’ébriété dans lequel se trouvait cet homme, il n’avait pas posé de questions et avait parfaitement réussi sa mission ! Lorsque tous les indésirables avaient évacué l’hôtel, il avait regagné la chambre et s’était préparé. Le plus compliqué, mis à part craquer un peu plus l’extrémité de la manche de sa chemise pour que son plâtre puisse passer, avait été de nouer la cravate autour de son cou. Puis il avait retiré son énorme pansement sur la tempe pour découvrir que sa blessure guérissait plutôt bien. Avec un sourire lumineux, il désigna de son index la cicatrice au dessus de son oreille gauche pour prouver ses dires. Puis il avait rassemblé toutes leurs affaires et les avait balancées dans le coffre où il avait récupéré un colt, histoire de parfaire sa tenue d’agent du FBI. Dans la boîte à gants, il avait trouvé l’insigne dont Bobby lui avait indiqué l’identité. Puis, contrairement à ce qu’il avait cru, conduire cette magnifique voiture, même avec un bras dans le plâtre, s’était avéré simple et plutôt jouissif. Ce fut son arrivée au poste qui constitua le plus gros risque. Deux choses l’inquiétaient : le fait d’être reconnu ou démasqué et la crainte de ne pas être à la hauteur et par conséquent, d’échouer. Il avait pris soin de placer sa veste sur son bras gauche pour camoufler son plâtre et il avait eu peur que cette précaution ne soit pas suffisante. Mais finalement, il avait été étonné de l’assurance dont il avait fait preuve auprès des forces de l’ordre. Il s’était aperçu que ça ne devait pas être la première fois qu’il faisait ce genre de choses, car il s’était senti très à l’aise avec ce mode de fonctionnement.
- En fait, on était plutôt mal barré mais je crois que les dieux étaient avec nous en fin de compte, conclut-il, aussi ravi que rassuré.
- Tu crois en Dieu toi maintenant ? S’étonna Sam, légèrement moqueur.
- J’en sais rien. J’te rappelle que j’ai perdu la mémoire et ce ne sont pas les informations précieuses que tu me fournis qui m’aident à la retrouver ! Lui reprocha-t-il franchement.
Comme il s’y attendait son frère détourna le regard et devint livide. En revanche, il fut surpris de le voir stationner l’Impala sur le bas côté de la route et se tourner vers lui pour finalement le fixer droit dans les yeux.
- Dean, euh … j’ai déconné et j’te demande pardon, s’excusa-t-il très sincèrement. J’aurais dû tout te dire depuis le début et c’est ce que je vais faire dès maintenant …
- Non !
- Non ? S’exclama Sam, les yeux arrondis par la surprise.
- C’est clair que tu vas tout me dire, confirma-t-il, mais pas maintenant. On verra ça plus tard. On a autre chose de plus urgent à faire pour le moment !
- Hein ? Qu… Quoi ?
- Te faire soigner ! Exigea-t-il, refusant catégoriquement d’entendre l’argumentation que son frère ne manquerait pas de lui opposer.
Encore une fois il fut étonné de sa réaction : Non seulement Sam ne broncha pas mais en plus il marmonna un « D’accord ! » entre ses dents qu’il maintenait serrées, afin de montrer clairement sa contrariété. Satisfait, il se détendit et savoura pleinement sa victoire pendant que son cadet reprenait la route.
Plus qu’impatient, l’agent Henriksen déboula au poste, son insigne à la main, suivi de près par son collègue.
- Où sont-ils ? S’informa-t-il auprès de l’homme debout derrière le comptoir d’accueil.
- Qui donc ?
- Les Winchester ! S’énerva-t-il.
- Oh ! S’exclama l’homme en uniforme qui venait de se faire frapper par un éclair de compréhension. Agent Henriksen, je suppose ? Atterré, le concerné acquiesça d’un signe de tête tout en rapprochant sensiblement son insigne de son visage afin qu’il puisse mieux distinguer son nom sur la plaque. Mon collègue va vous conduire à sa cellule, indiqua le policier en fronçant les sourcils et en reculant d’un pas devant l’agression dont il s’estimait être la victime.
Ce n’est qu’une fois devant la porte de la cellule en question, qu’il comprit ce qu’il l’avait troublé dans les paroles de l’agent de l’accueil : « SA cellule » ! Pourquoi utiliser le singulier alors que le central les avait informés à peine une heure plus tôt qu’ils avaient arrêté les DEUX frères ? Soudain, il ressentit comme une appréhension.
Le flicaillon, qui les avait accompagnés jusque-là, enfonça la clé dans la serrure. Ce jeunot avait l’air plutôt fier de sa prise et il leur faisait comprendre d’une manière peu subtile, qu’ils devraient peut-être revoir leurs méthodes d’investigation et d’arrestation. Avec son nez aquilin, son air arrogant et sa taille fluette, il lui faisait penser à une fouine ! Une fouine qu’il aurait bien transformée en burger !
Il entra dans la cellule et s’approcha de l’homme qui était étendu à même le sol, face contre terre. Si la carrure correspondait tout à fait à l’aîné des Winchester, il n’en demeura pas moins que le doute qui avait surgi deux minutes auparavant prit de l’ampleur. De ses deux mains, il agrippa le torse du comateux et le retourna pour voir son visage avant de se redresser d’un bond.
- Putain ! C’est qui ça ? Hurla-t-il.
- Ben, euh … c’est Dean Winchester, bafouilla le gringalet, incertain.
- Putain ! S’époumona-t-il, avec la peur de comprendre. De rage, il balança son poing dans la porte. Puis il désigna de son index la loque sur le sol. Ca, j’sais pas qui c’est. Mais une chose est sûre c’est que c’est pas Dean Winchester ! Où est son frère ?
La fouine recula de deux pas devant le regard assassin de l’agent du FBI. Il lui fallut quelques secondes pour que les mots parviennent à franchir ses lèvres pincées.
- Ah, ben, c’est que Samuel Winchester est parti avec votre collègue, l’agent Morrison … C’est le Big Boss qui l’a demandé, se justifia-t-il prestement alors qu’Henriksen s’approchait de lui pour mieux lui faire la peau.
- On les retrouvera, s’interposa Reidy en essayant de le réconforter afin qu’il retrouve son calme.
Bien sûr qu’il les retrouverait ! Ca prendrait le temps qu’il faudrait mais il les aurait ! Et dans la mesure où ça ne serait pas pour ce soir, il décida de passer ses nerfs sur cette brigade d’incapables, en commençant par la fouine !
Chapitre 13
Ca faisait bien cinq bonnes minutes que Dean lui passait un savon, le traitant copieusement d’inconscient et d’irresponsable. Dans ce genre de situation, il avait appris à se taire et à attendre que l’orage passe. D’autant plus qu’il n’était pas persuadé que son grand frère ait totalement tort. Et bien que le fait de se faire gronder comme s’il n’avait que cinq ans n’ait rien de très réjouissant, ce retour à la normalité avait également un côté rassurant.
La mémoire de son aîné avait des lacunes mais son caractère était bien ancré. Et depuis qu’il avait eu la bonne idée de l’informer que le fils qu’il pensait avoir dans ses rêves était en réalité son frère cadet, le penchant « hyper protecteur » de son frangin avait fait son grand retour. Après les deux jours qu’ils venaient de passer, c’était plutôt réconfortant de le retrouver. Mais ça avait aussi ces inconvénients ! Il avait dû développer des trésors de patience et d’argumentations diverses pour qu’il accepte de s’arrêter dans ce motel miteux, isolé au milieu d’un trou perdu, à une heure de Missoula. Il leur avait fallu plus de vingt minutes pour arriver à ce compromis : Alors que lui voulait mettre le plus de distance possible entre eux et le FBI, Dean voulait impérativement le traîner aux urgences. Il avait dû garder les yeux rivés sur la route afin d’éviter son regard et faire abstraction du ton autoritaire de son aîné pour réussir à en arriver là.
A présent, il était assis à l’envers sur une chaise, les deux bras croisés sur le dossier et il avait enlevé son tee-shirt pour que Dean puisse essayer de le soigner tout en poursuivant ses réprimandes. Le sermon s’interrompait toutefois à chaque fois qu’il se contractait sous l’effet de la douleur pour reprendre de plus belle quelques secondes plus tard. Son frère ôtait minutieusement les pansements et autres bandages qu’il s’était négligemment administrés pour protéger sa blessure. Mis à part le sang qui avait taché ses vêtements et l’espèce de brûlure atroce qu’il ressentait en prenant sa douche, rien n’aurait pu lui indiquer que c’était aussi grave que ce que son frère avait l’air de le dire. Mais il devait bien avouer que malgré les précautions de Dean, il avait l’impression qu’un morceau de peau se détachait de son dos à chaque fois qu’une bande était retirée. Il avait pourtant été contraint d’avaler un analgésique, un simple antalgique ne faisant qu’atténuer la douleur, d’après son trop consciencieux frangin !
Il sortit de ses pensées au moment où le visage furibond de son aîné arriva devant lui :
- Non mais je rêve ! Tu ne m’écoutes même pas ! Grogna-t-il.
- Quoi ? Mais si, Dean !
- Ah ouais ? Alors qu’est-ce que tu attends pour répondre à ma question !?
- Ben, heu … c’est que j’sais pas quoi te dire !
- Ouais, tu m’étonnes ! lui répondit-il sceptique avant de reporter son attention sur son téléphone portable. Et Bobby qui répond pas ! Bon OK j’ai plus qu’une solution, ajouta-t-il en pianotant sur l’appareil.
- Qu’est-ce que tu fous ? S’inquiéta-t-il soudain.
- Si tu ne veux pas aller à l’hôpital alors l’hôpital ira à toi !
- Quoi ? Mais Dean, il est plus de trois heures du mat et …
Trop tard ! Son frère lui lança son regard noir lui indiquant que sa décision était prise et qu’il ne réussirait pas à le faire changer d’avis. Méfiant, il le regarda donc demander à être mis en relation avec le service neurologique du centre hospitalier de Sedro-Woolley. Il se leva d’un bon et essaya d’attraper le téléphone.
- Dean, non !
- J’aimerais parler à l’infirmière Beaumont, s’il vous plait … Assis Sam ! Lui ordonna-t-il en pointant du doigt la chaise, tout en poursuivant sa conversation téléphonique. Oui, c’est pour une urgence. Merci.
Exaspéré, il soupira et n’eut pas d’autre choix que de céder.
- OK, mais mets sur haut parleur alors, lui demanda-t-il en regagnant sa place.
Dean s’exécuta et la voix de l’infirmière retentit :
- Oui, j’écoute.
- C’est Dean Ma…
- Ray ! Le coupa-t-elle prestement. Eh, comment vas-tu ? J’espère que Jimmy va bien.
Devant le regard bourré d’incompréhension de son aîné, il lui expliqua à mi-voix qu’elle devait être surveillée ou sur écoute. D’un bref signe de tête, Dean lui montra qu’il avait compris avant d’exposer à la jeune femme la raison de son appel.
- Oui, oui, moi ça va très bien mais je ne peux pas en dire autant de … Jimmy ! Expliqua-t-il en lui lançant des yeux bourrés de reproches.
- Ca ne m’étonne pas. La dernière fois que je l’ai vu, il n’avait pas l’air bien. Qu’est-ce qu’il a ?
- Depuis … l’agression, commença-t-il en cherchant les mots justes sans le lâcher du regard, il m’a caché une plaie ouverte assez grave au niveau du dos et je crois que ça s’est infecté parce que c’est pas beau à voir.
- C’est-à-dire ? J’aurais besoin de plus de détails parce que si je n’m’abuse ça fait quand même deux jours ! Il faut savoir que les plaies ouvertes présentent un risque d’infection bactérienne grave, y compris de gangrène et de tétanos. Est-il à jour dans ses vaccins ?
Dean l’interrogea du regard et il le rassura en levant son pouce.
- Oui, de ce côté-là tout va bien, la renseigna son frère.
- Bon, c’est déjà une bonne chose parce que ces affections peuvent conduire à des incapacités à long terme, à une infection chronique de la plaie ou de l’os, voire au décès. Il faudra dire à Jimmy qu’il a eu tort de prendre ça à la légère.
Avait-elle réellement besoin de passer une deuxième couche ? Le visage sarcastique de son frangin était amplement suffisant !
- C’est pas un problème. J’me ferai un plaisir de lui rappeler. Bon qu’est-ce qu’il faut que je fasse ?
- Il me faut une description exhaustive de la plaie avant : aspect, taille, couleur, etc.
- OK, alors son dos ressemble à un champ fraichement labouré avec des entailles plus ou moins profondes. Ca ne saigne plus mais il y a deux blessures qui me paraissent plus importantes parce qu’il y a des p’tits morceaux de son bandage de fortune qui sont toujours collés et je n’arrive pas à les enlever. C’est tout gonflé autour, tout rouge, c’est chaud et … ça lui fait mal quand on touche ! Ajouta-t-il en accompagnant le geste à la parole.
Une onde de douleur venait de parcourir son corps et ce fut son tour de lancer un regard noir à son frère.
- J’imagine qu’il a de la fièvre.
- Oui, fit-il après lui avoir plaqué sa grande paluche sur le front.
Il lui retira farouchement pour lui montrer le désagrément occasionné mais Dean fit mine de ne pas s’en soucier. Quand arrêterait-il de le traiter comme un gamin ?
- D’accord. Ce sont tous les signes d’une infection. Très bien alors il y a trois étapes importantes : le nettoyage, la désinfection et la protection. Mais avant toute chose, il faut bien se laver les mains.
- C’est déjà fait, l’informa-t-il en attrapant un carnet et un stylo.
- Parfait alors il va falloir laver abondamment son dos à l’eau et au savon pendant dix bonnes minutes. Attention de ne pas mettre de savon sur la plaie car il peut irriter la blessure et il peut être incompatible avec les antiseptiques. Si les impuretés persistent il faudra les enlever à l'aide d'une pince à épiler ou avec des compresses propres, en allant du centre de la plaie vers l'extérieur. Pour que ce soit moins douloureux, il est possible d’appliquer de la lidocaïne à 1 % sur la plaie. Ensuite il faut tamponner la blessure pour la sécher. Pour guérir l’infection, je recommanderais de prendre deux comprimés de pénicilline G par voie orale toutes les six heures pendant cinq à sept jours. Normalement, ça s’administre par voie intraveineuse mais la blessure date de plus de deux jours et il va falloir faire avec les moyens du bord, n’est-ce pas ? Dans le cas où Jimmy serait allergique à la pénicilline, il peut prendre du métronidazole. S’il subsiste une plaie ouverte profonde, il faut la mécher avec de la gaze hydrophile propre ou humidifiée avec du sérum physiologique et couvrir le tout d’un pansement sec. Il faudra changer la mèche et le pansement au moins une fois par jour.
- Faut pas qu’j’lui fasse des points de suture ?
- Non, c’est trop tard maintenant que les chairs sont gonflées. Ca va mettre du temps mais ça cicatrisera tout seul. Ce qu’il ne faut pas oublier, c’est de protéger la plaie. Comme les blessures graves guérissent mieux dans un environnement humide, il est préférable d’appliquer des compresses imprégnées de sérum physiologique entre la plaie et le bandage.
Atterré, il regardait son aîné prendre des notes alors qu’il avait déjà fait tout ça des centaines de fois. Pour lui, c’était un rappel de la dure réalité : l’amnésie de Dean venait de lui revenir en pleine figure. Mais pourquoi ne lui avait-il pas tout simplement demandé ce qu’il fallait faire ? Il aurait pu le renseigner. Le voir aussi concentré montrait clairement l’importance qu’il accordait à sa tâche et ça avait l’air de le rassurer d’obtenir des informations de la part d’une professionnelle.
- C’est noté mais ça m’étonnerait que je trouve une pharmacie ouverte dans le coin à cette heure-là ! S’inquiéta-t-il.
- Ce n’est pas nécessaire. Dans la … trousse de secours que vous avez récupérée très récemment, il devrait y avoir tout ce qu’il faut.
Dean jeta un œil au sac qu’elle leur avait fourni quand ils s’étaient échappés de l’hôpital avec un grand sourire satisfait. « Formidable ta p’tite amie » prononça-t-il silencieusement mais très distinctement à son égard, avec son pouce relevé et un clin d’œil complice. Il soupira : Quand grandirait-il ?
- Merci beaucoup, je vais m’y mettre tout de suite, la remercia son aîné finalement.
- Mais de rien, Ray. Et en cas de problème, tu sais toujours où me joindre. Oh, … et Ray ? Embrasse Jimmy de ma part !
- J’n’y manquerai pas, assura-t-il avec un sourire moqueur à son encontre avant de prendre congé et de raccrocher.
- Et ben tu vois, elle au-moins, elle a répondu à ma question ! Lui lança-t-il en farfouillant dans le sac à la recherche de ce dont il avait besoin.
Ce n’est qu’à ce moment qu’il comprit qu’il s’agissait de la fameuse question à laquelle il n’avait pas répondu plus tôt.
- T’as entendu ce qu’elle a dit ? Ca aurait pu être grave ! Insista son frère très sérieusement.
- Oh, Dean, soupira-t-il dans le but de clore le sujet et d’éviter un nouveau sermon.
- Non, Sam ! J’plaisante pas ! T’as passé autant de temps que moi dans cet hôpital. Pourquoi tu n’as pas pris le temps de te faire soigner ?
- J’avais d’autres préoccupations en tête.
- Lesquelles ?
- D’après toi !
Son aîné souffla bruyamment pour qu’il comprenne à quel point il était exaspéré puis il se posta devant lui de manière à ce que ses paroles aient plus de poids.
- Eh ben à partir de maintenant, j’exige que tu fasses passer ta santé avant tes … préoccupations !
- Dean, commença-t-il mais il s’arrêta là.
En l’état actuel des choses, son grand frère ne pouvait pas comprendre qu’il n’avait que peu de considération pour sa vie ou son avenir. Sa destinée était loin d’être réjouissante et il en avait plus qu’assez de cette malédiction qui planait au-dessus de sa tête. Tous les gens qu’il aimait mourraient à cause de lui. Mais tout cela, Dean n’en avait aucune idée puisque sa mémoire lui faisait défaut. Tout comme la promesse qu’il lui avait faite d’ailleurs !
- Laisse tomber, finit-il par demander à son aîné qui continuait de le fixer.
- Non, là tu m’en demandes trop !
- Dean écoute, euh … compromis, d’accord ? On en reparlera quand tu auras retrouvé la mémoire, ok ?
- Ben, j’ai plutôt intérêt à la retrouver vite alors.
Par cette phrase, Dean avait accepté son compromis. Mais il n’avait pas oublié son côté protecteur pour autant. Une fois qu’il lui eut prodigué tous les soins, il l’obligea à manger et à se coucher, le menaçant de lui administrer des somnifères d’une manière ou d’une autre s’il refusait. Par conséquent, il n’opposa aucune résistance. S’apercevant malgré tout de sa réticence à s’endormir, son grand frère le rassura en une seule phrase :
- Ne t’inquiète pas mec : Je ne quitterai pas cette chambre, je ne ferai aucune recherche sans attendre que tu sois réveillé et je veillerai à ce qu’on n’ait pas de mauvaise visite surprise.
Confiant, il se tourna sur le côté et se laissa envahir par le sommeil.
Il était allongé sur son lit et écoutait la respiration calme et régulière de son jeune frère depuis près de six heures. Pour lui, fermer les yeux relevait de l’impossible. Déjà, il avait acquis son quota de sommeil pour les jours à venir lors de son séjour à l’hôpital. Ensuite, il s’était engagé auprès de Sam à veiller afin de prévenir une éventuelle visite surprise des forces de l’ordre. Et enfin, il cogitait beaucoup trop pour laisser son esprit faire une pause. Sans compter que son instinct lui criait qu’il se passait quelque chose de grave mais il n’arrivait pas à déterminer ce dont il s’agissait. Il savait juste que ça avait un rapport avec cette nuit. Un événement qui lui avait paru anodin sur le moment mais qui, en réalité, cachait un problème important. Alors de temps en temps, il se redressait et s’assurait que son cadet allait bien. Momentanément rassuré sur ce point, il se recouchait avec le même gouffre au sein de son abdomen.
Et puis bien sûr, il y avait le sujet brulant du moment : son amnésie. Dans son crâne, se déroulait un combat acharné entre son subconscient et sa volonté. Pendant que l’un bloquait des souvenirs apparemment douloureux, l’autre faisait son possible pour le contrer car il était persuadé que ces instants étaient la clé qui lui permettrait d’ouvrir les portes de son passé. Obstiné, il savait sa détermination sans faille et sa motivation provenait du fait que son jeune frère avait besoin de lui. Ce gamin avait un don certain pour s’attirer les pires ennuis ! Même s’il se savait à l’origine de certains d’entre eux, son rôle d’aîné était de rester à ses côtés et de le protéger. Dès qu’il avait compris ça, il s’était fait un devoir de reconquérir sa mémoire quoiqu’il lui en coûte.
Lorsqu’il avait rassemblé leurs affaires dans l’hôtel précédent, il était tombé sur un journal qui avait attiré son attention. N’ayant pas le temps de le consulter, il l’avait mis dans son sac qui, à présent, le narguait sur le sol, juste à côté de son lit. Cependant, il résistait à l’envie de le parcourir. Il devinait que c’était quelque chose d’important mais il s’était engagé auprès de Sam à ne faire aucune recherche pendant qu’il dormait alors il s’y tenait. D’autant plus que son cadet lui avait dit qu’il l’aiderait et il sentait que cette fois, ce serait la bonne. Il ne lui restait plus qu’à s’armer de patience. Difficile mais pas impossible !
Le jour s’était levé et son estomac grognait, certainement pour lui faire comprendre qu’il avait besoin d’être rempli. Il se leva donc et se dirigea dans la salle de bain pour se rafraîchir et enfiler ses vêtements. Il profita d’être devant le miroir pour faire un nouvel état des lieux de son corps. En vingt-quatre heures, il y avait du mieux. Ses hématomes se résorbaient doucement, ce qui lui permettait de mieux discerner son tatouage. Il se rappela que, quelques heures auparavant, il avait remarqué le même sur le torse de son frère. N’ayant pas d’explication pour le moment, il ne se formalisa pas et examina la cicatrice sur son crâne. Il s’obligea à appliquer quelques soins, histoire de montrer le bon exemple à son inconscient de frangin. Son bras plâtré le démangeait mais la douleur occasionnée par sa blessure était largement supportable. Alors il s’habilla, prépara les comprimés et un verre d’eau pour Sam, rédigea une petite note l’informant qu’il sortait chercher à manger et sortit sans faire de bruit.
Il ne s’absenta qu’une vingtaine de minutes mais lorsqu’il réintégra la chambre, des changements inattendus avaient eu lieu. Pour commencer, Sam n’était plus tranquillement étendu sur le lit. Il se tenait à côté, farfouillant dans ses affaires, balançant ses vêtements à droite et à gauche sans ménagement, à la recherche de quelque chose qu’il avait, de toute évidence, du mal à trouver. Lorsqu’il referma la porte derrière lui, son jeune frère remarqua sa présence, sortit la tête de son sac pour finalement la relever vers lui, consterné.
- Dean, hé ! Le salua son cadet tout en retournant à ses investigations.
- Bien dormi ? Lui demanda-t-il dubitatif tout en posant ses paquets sur la table.
- Oui, très bien … mais … merde, Dean, j’ai perdu un truc hyper important ! J’arrive pas à le retrouver …
- C’est ça qu’tu cherches ? Lui demanda-t-il en lui tendant le journal qu’il venait de récupérer dans son propre sac.
Sam ouvrit des yeux ronds et se saisit de l’ouvrage en une fraction de seconde.
- Oui, c’est ça ! Tu … tu l’as lu ? Bafouilla-t-il, inquiet.
- Non, le rassura-t-il aussitôt devant son teint livide. J’attendais que tu sois réveillé. T’as pas pris tes médocs, remarqua-t-il en lui montrant d’un signe de tête les comprimés et le verre d’eau sur la table de chevet.
Visiblement pas vraiment remis de ses émotions, son petit frère se dirigea dans la direction indiquée et s’exécuta. Puis il s’assit sur le lit, les yeux rivés sur le journal qu’il manipulait entre ses mains.
Alors il parcourut pensivement la distance qui les séparait et s’installa en face de lui sur sa propre couchette. Apparemment très préoccupé, Sam lui tendit le précieux ouvrage sans un mot. Au moment où il s’en saisit, la scène le projeta plusieurs années auparavant. Les traits du visage de Sam rajeunirent progressivement jusqu’à ce qu’il se retrouve en face de son petit frère alors âgé de huit ans.
- Alors les monstres existent ? Lui demande le petit bonhomme, tourmenté.
Il essaie d’esquiver cette conversation mais c’est sans compter le regard suppliant et la curiosité exacerbée de son cadet et il ne peut faire autrement que céder :
- J’te préviens : si jamais tu racontes un jour à papa que je t’ai dit ça, j’te casse la figure.
- Promis, s’engage le jeune fouineur.
- Bon écoute, la première chose que tu dois savoir, c’est qu’on a le plus merveilleux père du monde. C’est un super héros, commença-t-il pour préparer le terrain.
- C’est vrai ?
- Oui. Les monstres existent et Papa les chasse. Il se bat pour nous sauver tous.
- Mais il a dit qu’il n y avait pas de monstres sous mon lit, argumenta-t-il.
- C’est parce qu’il avait dû les chasser de là. Mais oui, ils existent. Presque tout existe.
- Et le père noël ? Lança-t-il avec le peu d’innocence qui lui restait.
- Non, l’acheva-t-il par ce simple mot, brisant à jamais sa vie d’enfant.
Accablé, il n’éprouva pas le besoin d’aller plus loin dans ce souvenir dont il venait de retrouver le moindre détail. Une violente douleur traversa son crâne et une seconde pensée tenta de se frayer un chemin dans son esprit. Alors que son subconscient refusait catégoriquement de le laisser la découvrir, il fit abstraction des nombreuses explosions qui déclenchaient une souffrance atroce au sein de son cerveau et rassembla toute sa détermination et sa volonté pour y accéder. L’image ne lui parvint pas aussitôt mais il entendit un homme chuchoter à son oreille. Les paroles qu’il venait de prononcer hanteraient sa mémoire à tout jamais. Comment son propre père avait-il pu lui dire des horreurs pareilles ? Et comment lui-même avait-il osé les répéter à son petit frère ? Il se rappelait parfaitement le dilemme qui l’avait tiraillé à cet instant précis : trahir la confiance de l’unique personne qui comptait à ses yeux en lui cachant ces douloureuses paroles ou le briser en les lui dévoilant. Son choix l’avait mené à cette épouvantable nuit où Sam avait trop bu et lui avait demandé de formuler cette promesse qu’il ne pourrait jamais tenir. La peur viscérale qu’il ressentait à l’idée de le voir basculer n’était rien comparée à celle d’être obligé de le … Non, ça n’arriverait jamais ! Et dans le cas contraire, il le sauverait ou alors il mourrait en essayant.
Haletant, il fut pris d’un vertige qui le désorienta totalement. Il essaya de contrôler sa respiration et de maîtriser les battements de son cœur. De retour au temps présent, il laissa le journal glisser et tomber à ses pieds : il ne recelait plus aucun secret pour lui.
- Dean, dis-moi quelque chose ! S’il te plait, Dean !
Sam était accroupi devant lui. Il lui maintenait la tête et cherchait son regard. Ses yeux brillants reflétaient l’incommensurable angoisse qu’il ressentait. C’était son petit frère qui se tenait là, en train de s’inquiéter pour lui. C’était le même bébé barbouillé de purée verte qui prononçait son prénom. C’était le même bambin qui venait se réfugier dans son lit après l’un de ses nombreux cauchemars. C’était le même petit garçon qui lui souriait à chaque fois qu’il le voyait arriver. C’était le même adolescent qui le serrait fort dans ses bras pour le remercier. C’était le même homme droit, courageux et volontaire dont il était extrêmement fier et sur lequel il pouvait toujours compter. C’était son p’tit frère et il emmerdait sa foutue destinée !
- Ca va aller maintenant ! Le rassura-t-il en accompagnant ses dires d’un sourire. Allez, fais pas cette tête-là, Sammy !
Chapitre 14
Il était dans un état second. Il n’avait fait que lui tendre le journal, rien d’autre ! Il ne s’était absolument pas attendu à une telle réaction. Aussitôt le regard de son aîné s’était voilé. Il était devenu livide et l’avait fixé intensément. Plus exactement, c’était comme s’il était concentré sur un point situé derrière lui et que sa vue lui permettait de le voir à travers le corps de son cadet. Son regard était vide, comme si toute vie avait quitté son corps. Seules sa respiration devenue haletante et son abondante transpiration constituaient de rassurants signes vitaux. Mais cela n’empêcha pas cette terrible angoisse de le tirailler. Puis il l’avait vu souffrir, ses yeux se révulsant par intermittence et ce fut un sentiment de panique qui le gagna. Sans s’en apercevoir, il s’était mis à genou devant lui et lui maintenait le visage, le secouant légèrement pour qu’il réagisse, qu’il sorte de cette torpeur effrayante. Mais quoiqu’il fasse, rien ne se passait. Il ne supportait pas de le voir comme ça. Alors il lui demanda de lui dire quelque chose mais il avait lui-même beaucoup de mal à articuler ces quelques mots. Le choc avait peut-être été plus grave qu’il n’y paraissait. Il était probable que la commotion cérébrale ne soit pas encore totalement résorbée. La seule chose dont il était absolument sûr, c’était que son grand frère allait mal et qu’il n’était pas en mesure de l’aider parce qu’il n’avait aucune idée de ce qu’il lui arrivait. Mais il refusait de le perdre alors il continuait de lui parler dans l’espoir insensé que son aîné lui réponde. Sa vue commençait à se brouiller lorsqu’il vit enfin les lèvres de Dean bouger. Le son n’arrivait pas réellement jusqu’à lui et pourtant les paroles résonnaient comme une douce musique à ses oreilles. Et puis le sourire que Dean lui adressa par la même occasion eut le mérite de reconnecter quelques neurones. Et soudain il le perçut, il entendit ce mot qu’il attendait depuis maintenant plus de deux jours : « Sammy » !
L’étrange pouvoir des mots : il n’avait suffit que de ces quelques lettres liées entre elles dans cet ordre bien précis pour qu’une irrésistible envie de prendre son aîné dans ses bras se fasse sentir. Mais il n’en fit rien. Il y avait cette foutue pudeur masculine bien spécifique aux Winchester qui l’en empêchait.
- Ca va aller, Sammy ? On dirait qu’t’as vu un revenant ! Plaisanta Dean pour le faire réagir.
La désinvolture de son grand frère n’était qu’une façade puisqu’il avait placé ses deux mains sur ses épaules et l’avait aidé à s’asseoir sur le lit, estimant certainement qu’il était mieux ici qu’à même le sol. Ce n’est qu’à ce moment précis qu’il s’aperçut que les rôles avaient été inversés en un temps record : Comment se faisait-il que Dean soit celui qui s’inquiétait pour son frère ? Il se reprit aussitôt.
- Dean ? Se renseigna-t-il pour s’assurer que tout était effectivement rentré dans l’ordre.
- En chair et en os ! … et en mémoire ! Jugea-t-il bon d’ajouter tout en se dirigeant vers la salle de bain.
- Mais … comment c’est possible ? Comment t’as fait ?
- T’en as pas marre de poser autant de questions ! Lui répondit son aîné, penché au dessus du lavabo, s’aspergeant le visage d’eau.
Presque offusqué, il n’en resta pas moins très heureux d’avoir retrouvé son grand frère. Il se leva et le rejoignit à la petite table où ils s’installèrent tous les deux. Dean sortit toute la nourriture des sacs et la répartit pour chacun d’eux. Il n’avait pas très faim et se contenta donc de siroter son café en partageant ses infos sur la dernière chasse avec son aîné. Bobby avait raison : à aucun moment Dean ne lui reprocha de l’avoir laissé tomber au pire moment qui soit. Bien au contraire, il le félicita même d’avoir réussi l’exploit d’exterminer le wendigo, accompagnant bien évidemment ses éloges d’une boutade bien sentie comme à son habitude. Mais c’était bon de le retrouver. Soudain, son aîné s’arrêta d’engloutir tout ce qui se présentait devant lui et le fixa intensément.
- Dis donc Sammy, faudrait voir à manger quelque chose, là ! Et après tu devrais aller ranger ta chambre !
Bien qu’il ait dit ces deux phrases sur le ton de la plaisanterie, le fond demeurait extrêmement sérieux. Il savait que Dean ne le lâcherait pas le temps qu’il n’aurait pas avalé quelque chose alors il s’exécuta tout en jetant un œil au capharnaüm qui régnait sur son lit. Le peu de vêtements qu’il possédait était éparpillé à droite et à gauche, même ses armes étaient exposées à la vue de tous, mais le plus dérangeant à ses yeux était l’enveloppe marron qu’il pouvait distinguer sous l’un de ses jeans. Il avala ce qu’il avait dans la bouche et se leva. Il fouilla dans sa veste et en retira le dictaphone. Puis il saisit le dossier et déposa les deux sur la table en les poussant légèrement vers son frère. Devant le regard interrogateur de ce dernier, il s’expliqua :
- C’est ton dossier personnel et … confidentiel que j’ai récupéré à l’hôpital. Là-dessus, indiqua-t-il en montrant le dictaphone, il y a toute la conversation que tu as eu avec la neuropsychologue. J’ai … enfin je sais que j’aurais dû attendre que tu m’en parles de toi-même, mais … Enfin, je suis désolé.
Il pensait que cette révélation l’obligerait à demander l’asile politique à un pays très éloigné, et de préférence uniquement accessible en avion. Mais il n’en fut rien. Etrangement, Dean garda son calme. Cette impassibilité n’avait rien de rassurant. Il décida de briser le silence :
- Dean ? T’as entendu ce que j’ai dit ?
- Sam, j’suis pas un demeuré, d’accord ?! Ca fait un bail que je sais qu’t’as fouiné dans mes affaires ! Mais pour le moment, il y a un problème bien plus important que je veux résoudre avec toi.
- Lequel ? Demanda-t-il inquiet devant le ton et le choix des mots employés par son aîné.
- Petit rappel du compromis : nous devions reparler de ton altruisme de naze face aux situations dangereuses auxquelles nous sommes confrontés, de ta désinvolture quand il s’agit de ta sécurité et du peu de respect que tu as pour ta santé, dès que mon amnésie disparaîtrait. Bonne nouvelle Sammy, j’ai retrouvé la mémoire ! Ironisa-t-il sans se déparer de son sérieux.
- Oh, Dean, souffla-t-il en levant les yeux au ciel avant de se masser du bout des doigts ses paupières closes puis ses tempes, comme s’il prévoyait sa future migraine.
Pourquoi avait-il fallu qu’il se souvienne de ça ? Il n’avait pas envie d’en parler, même avec lui et encore moins maintenant qu’il avait retrouvé la mémoire. Mais il savait que Dean n’allait pas le lâcher si facilement. Il le soupçonnait même d’avoir combattu son amnésie juste pour pouvoir revenir à ce sujet.
- Ecoute Sammy, insista son aîné, je sais que c’est pas facile pour toi, avec tout ce qui se passe, toutes ces questions que tu te poses sur toi et c’qui pourrait arriver, sans compter la disparition d’Ava et l’histoire avec Madison …
- Dean, le coupa-t-il. Ca va, alors arrête de t’inquiéter, tenta-t-il pour l’empêcher de poursuivre.
- Non, Sammy, ça ne va pas ! Si je m’inquiète, c’est parce que tu déconnes en ce moment. Et je refuse de te regarder te foutre en l’air comme ça. Ta vie est aussi importante que celle des autres et je veux que tu fasses attention.
- C’est toi qui dis ça ? Putain Dean, tu penses plus aux autres qu’à toi-même et tu fais toujours passer ma vie avant la tienne !
- On n’est pas en train de parler de moi, là ! Et tu sais très bien ce que j’veux dire ! S’énerva-t-il.
Un silence pesant s’installa. Ils se toisèrent du regard jusqu’à ce que le sentiment de culpabilité du plus jeune prenne le dessus et lui fasse baisser les yeux. Evidemment qu’il voyait ce que voulait dire son aîné ! Tous deux pouvaient lire dans les pensées de l’autre aussi bien que dans un livre ouvert. Ils pouvaient avoir leurs petits secrets mais ils ne pouvaient pas se cacher leurs émotions. Chez eux, fraternité était réellement synonyme d’empathie : si l’un des deux allait mal, l’autre le ressentait instantanément.
Ce qui l’ennuyait le plus dans cette histoire c’est que Dean avait raison : ces derniers temps, il n’accordait que peu d’importance à sa vie. Tout jeune déjà, et bien que ce soit son vœu le plus cher, il savait qu’il ne serait jamais normal. Il y avait cette malédiction qui planait comme une ombre au-dessus de sa tête et à en croire les dernières paroles de leur père, son avenir ne serait pas plus glorieux. Il serait même catastrophique. Alors non, sa survie n’était vraiment pas sa priorité !
Il redressa la tête quand il entendit son grand frère soupirer. Puis il le vit se passer une main sur le visage avant de le fixer intensément et de briser le silence d’un ton bien plus calme, presque suppliant :
- Sammy, cette promesse, tu me la dois !
A ces mots, il déglutit péniblement. Bien sûr qu’il lui devait ! Il lui devait même bien plus. Dès son plus jeune âge, son aîné avait pris soin de lui, faisant passer les intérêts de son petit frère avant les siens. Combien de fois avait-il mis sa vie en danger pour sauver la sienne ? Ne pouvait-il pas, de son côté, faire un effort pour lui alléger cette charge écrasante qu’il portait sur ses seules épaules au lieu d’empirer les choses par son attitude parfois irréfléchie ? D’autant plus que lors de leur dernière chasse, son manque d’attention avait failli coûter cher à son grand frère ! Il ne voulait pas être un fardeau pour lui, en plus de tout le reste. Et pour ça, il n’avait pas vraiment le choix :
- D’accord, finit-il par dire dans un murmure.
Ils se fixèrent encore un instant, comme pour sceller ce pacte que son aîné avait mis tant d’énergie à lui faire accepter. Puis ce fut comme si la vie reprenait son cours.
- Bien, répondit Dean simplement, apparemment satisfait. Il le vit approcher un muffin de sa bouche mais s’arrêta en chemin. Oh ! Et Sammy, si tu t’avises de fouiner encore une fois dans ma vie privée sans mon accord, j’ai un conseil pour toi : vérifie la validité de ton passeport et exile-toi quelques temps le plus loin possible !
Sur cette menace si peu voilée, il le regarda engloutir son gâteau en à peine trois bouchées. De son côté, il picora encore un peu, histoire de prouver sa bonne volonté, soulagé que tout soit clair entre eux deux. Puis, d’un commun accord, ils décidèrent qu’il était grand temps de reprendre la route. Ils se préparèrent et rassemblèrent leurs affaires.
- J’suis de retour mon bébé ! S’exclama joyeusement son aîné à l’intention de sa voiture, après avoir fauché les clés sur la table.
- Mais Dean, tu comptes quand même pas conduire ! J’te rappelle que tu as un plâtre ! Lui lança-t-il en tendant la main pour récupérer les clés.
- Alors là, mon p’tit Sammy, moi j’te rappelle que ça ne m’a pas empêché de venir te chercher au poste la nuit dernière ! Et si j’me souviens bien, y a pas si longtemps que ça, toi aussi t’avais un plâtre. Tout ça parce que tu t’es fait étaler royalement par une p’tite nana …
- C’était une morte-vivante, Dean, pas une « p’tite nana », le coupa-t-il, ressentant par la même occasion le besoin de se justifier. Et puis c’est quoi le rapport ?
- Ben j’vais t’le dire : quelques jours plus tard, ton plâtre ne t’a pas empêché de te casser discrètement en pleine nuit en prenant grand soin de ne pas me réveiller, lui rappela son frère sans animosité mais lui faisant tout de même regretter de s’être engagé sur cette voie. T’as braqué une caisse et t’as conduis jusqu’au Roadhouse et même au-delà. Alors lâche-moi avec mon plâtre et laisse-moi profiter de mon bébé en paix !
Tout bien considéré, quelle plaie qu’il ait retrouvé la mémoire !
Il avait tout pour se sentir au mieux : Il avait retrouvé la mémoire, il s’était à peu près remis des émotions et de la souffrance qu’il avait ressenties le matin même, il conduisait son bébé et son petit frère palliait son manque de sommeil à ses côtés. Tout allait relativement bien et il ne comprenait vraiment pas d’où provenait cette appréhension. Sam avait repris des couleurs et il le sentait sur la bonne voie pour se rétablir vite. D’autant plus qu’il allait très sérieusement y veiller. Henriksen et ses p’tits potes flics étaient loin de retrouver leur trace et maintenant qu’il avait repris son état normal, il prendrait grand soin à ce que ça reste comme ça. Quant à leur dernière chasse, elle demeurait un succès puisque, mis à part les inconvénients liés à son amnésie, les deux wendigos avaient bel et bien été exterminés. Tout avait l’air d’aller parfaitement dans le meilleur des mondes et pourtant, le gouffre dans son abdomen prenait de l’ampleur à mesure que le temps passait. Il jeta un énième coup d’œil à son frère et constata avec soulagement qu’il dormait à poing fermé. Sa respiration lente et son visage paisible montraient clairement qu’il était détendu et en aucun cas soumis à des douleurs ou des inquiétudes quelles qu’elles soient. Il essaya de relativiser : puisque tout semblait rouler, inutile de se traumatiser pour rien !
Il avait passé Deer Lodge depuis un peu plus d’une heure maintenant. En respectant les limitations de vitesse, ils seraient chez Bobby dans environ quatorze heures. Alors avec sa façon de conduire, ils devraient être à Sioux Falls dans la soirée. Il sourit à cette pensée. Ca lui faisait plaisir de revoir son ami. Et puis il voulait le remercier pour son coup de main de la veille au soir. Vraiment, Bobby était quelqu’un sur qui on pouvait compter et … Mais oui, c’était ça ! Il essaya de récupérer son téléphone dans la poche de son jean mais cette mission s’avéra impossible tout en conduisant avec un plâtre. Il grogna sa frustration et ralentit considérablement sa vitesse pour se stationner sur le bas-côté. Il accéda à son portable plus facilement cette fois. Il sélectionna le prénom désiré dans son répertoire et appuya sur la touche appel. Les sonneries se succédèrent, ce qui n’était vraiment pas bon signe. D’ordinaire, le vieux chasseur décrochait rapidement, d’autant plus lorsqu’un Winchester l’appelait. Au bout de cinq tonalités, il raccrocha et réitéra l’opération. Pour la seconde fois, le message préenregistré l’informa qu’il était bien sur la messagerie de : « Bobby Singer », indiquait la voix bourrue de son ami. Puis le bip retentit.
- Bobby, c’est moi ! Dès que tu auras ce message, rappelle-moi !
Il raccrocha, irrité, et frappa le volant de rage. Il était en colère et ce ressentiment était dirigé uniquement envers lui. Quand Bobby n’avait pas répondu cette nuit, il aurait dû savoir que ce n’était pas normal, qu’il y avait un problème, puisqu’il avait réussi à le joindre plus tôt dans la soirée. Il aurait dû réagir aussitôt, faire quelque chose pour aider son ami. Mais il n’en était rien.
- Qu’est-ce qu’il y a ? Demanda la voix rauque de Sam, qui venait de se réveiller.
- J’arrive pas à joindre Bobby. J’sais pas c’qui se passe mais je suis sûr qu’il y a un problème. Quand j’l’ai appelé vers trois heures ce matin, il n’a pas répondu non plus. Il se passe quelque chose, Sammy !
- Il était sur une chasse, l’informa son frère qui s’était redressé d’un coup et avait froncé les sourcils, montrant toute son attention.
- Hein ? Quoi ? Quelle chasse ?
- Il savait pas trop à quoi il avait affaire et … il voulait savoir si on pouvait l’aider.
- Où ça ?
- Il m’a dit qu’il était sur notre route, à … Sheridan, je crois. Oui, c’est ça, à Sheridan !
- Lequel ? Dans le Montana ou le Wyoming ?
- Wyoming.
- OK, en roulant bien dans cinq ou six heures grand max, on y sera, l’informa-t-il en reprenant la route avec l’espoir d’y arriver encore plus tôt qu’il le prévoyait.
Il était concentré sur la route, le pied enfoncé sur l’accélérateur et dépassait le peu de véhicules qui l’auraient forcé à ralentir. Il était également très attentif à son petit frère à côté de lui. Il paraissait autant inquiet que lui et avait rappelé Bobby en lui laissant un message, l’informant qu’ils arriveraient dans peu de temps. C’était certainement un moyen pour lui de montrer à leur ami qu’ils ne l’abandonnaient pas et qu’ils feraient tout pour le secourir. Sam était comme lui : il ne reculerait devant rien pour venir en aide à Bobby. Quoi de plus normal ! Il était comme un second père pour eux. Et bien évidemment, ce n’était pas leurs blessures respectives qui allaient les arrêter. Il espérait juste que la promesse de Sam ne devienne pas caduque avec les événements qu’ils devraient affronter sans aucun doute et qu’il ferait un peu plus attention à lui quoiqu’il arrive. Il était persuadé que Sammy respecterait son engagement. Il avait une totale confiance en lui. L’ennui, c’était que le gouffre qui s’était confortablement installé au sein de son abdomen n’avait pas l’air de vouloir partir et qu’il savait au plus profond de lui-même que cette angoisse n’était pas uniquement due à la disparition de Bobby.
Il décida donc de s’assurer de la rémission de son cadet pendant leur court voyage. Ca ne serait certainement pas suffisant pour qu’il se sente mieux mais ce serait toujours ça de pris. De toute façon, il devrait s’arrêter en route pour faire le plein. Alors pourquoi ne pas en profiter pour lui faire avaler ses comprimés et même un peu de nourriture par la même occasion. Ils ne savaient pas à quoi s’attendre quand ils arriveraient à Sheridan alors autant mettre toutes leurs chances de leur côté ou, tout du moins, réduire les risques.
Il était prêt à se renseigner sur cette fameuse chasse auprès de son frère lorsque le téléphone portable de celui-ci se mit à sonner.