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Série : Supernatural
Création : 19.05.2010 à 07h56
Auteur : Lydean
Statut : Terminée
« Après un choc, Dean perd la mémoire. Entre cauchemars, souvenirs douloureux, traque du FBI et chasse d’une créature, le lien qui l’unit à son frère sera-t-il suffisant pour s’en sortir ? » Lydean
Cette fanfic compte déjà 65 paragraphes
Il était resté debout derrière son aîné afin de prévenir une attaque éventuelle du thérianthrope. Il ne se passait pas une seconde sans qu’il soit assailli par des frissons dus au malaise qu’il éprouvait. Et le plus étrange c’est qu’il savait que ça n’avait rien à voir avec ce qu’il voyait. Non pas que ce qu’il avait sous les yeux n’était pas abominable mais c’était autre chose, un truc qu’il n’arrivait pas à définir. Il se reprit rapidement et se recentra sur la situation. S’il était tout aussi perturbé que Dean par les circonstances, il n’en oubliait pas pour autant que la dernière fois où il s’était laissé déborder par ses sentiments et son insouciance, il avait lâché son grand frère au pire moment et avait bien failli le perdre. Autant dire qu’il ne commettrait pas deux fois la même erreur. Seulement voilà, d’où il était il ne pouvait pas voir les détails du visage de cette homme. Pour ne rien arranger, son frère restait de marbre devant sa découverte. Il devait penser qu’ils voyaient tous les deux la même chose car il ne prit pas le temps de l’informer. Pourtant, il ne demandait que ça. Il n’attendait qu’un signe de sa part. L’idéal aurait été un de ces petits regards en coin rassurants dont Dean avait le secret. Mais ce n’était pas le cas et son angoisse arrivait à son paroxysme. Depuis qu’il avait compris que Bobby était à la merci de ce monstre, il était terrifié à l’idée d’arriver trop tard. Alors il ne put résister plus longtemps et s’accroupit près de son aîné pour mettre fin à son calvaire. Il regretta aussitôt son geste tant ce qu’il vit le glaça d’effroi !
Le pauvre homme était complètement défiguré. Ses traits étaient tordus par la douleur et une expression d’horreur était figée sur son visage. Si jusqu’à présent il doutait que les victimes soient toujours vivantes pendant qu’on leur infligeait ces immondes tortures, ce n’était plus le cas ! Il était évident que cet homme avait été soumis à une extrême souffrance. Les torsions de sa bouche grande ouverte en étaient le plus sûr témoin. Il était toujours aussi difficile de l’identifier car le haut de son crâne avait été atrocement scalpé et ses cavités oculaires étaient désespérément vides. De larges traces de sang séché dégoulinaient des orbites. Il comprit alors que toutes ces personnes avaient été saignées à blanc. L’exsanguination avait été pratiquée d’une manière tout à fait insolite. Le métamorphe avait retiré les yeux de ses victimes comme on débouchonne une bouteille de champagne et avait laissé le liquide s’évacuer tranquillement jusqu’à leur dernière once de vie. Les éclaboussures qui tachaient le paysage dans un rayon de deux à trois mètres montraient que cet homme s’était débattu et s’était contorsionné en tous sens pour se libérer de sa torture.
Il était toujours dans ses déductions lorsqu’un insecte noir et répugnant fit son apparition et sortit d’une des orbites. Dean et lui eurent un mouvement de recul et en profitèrent pour se redresser.
- Putain, c’est vraiment trop dégueu ! Résuma très justement son aîné, encore sous le coup de cette image ignoble.
Il jeta encore un coup d’œil au corps décharné avant de fixer son grand frère.
- Mais euh … Dean ! C’est pas lui, hein ?! S’enquit-il puisqu’il n’était vraiment plus sûr de rien.
La réponse vint sous la forme d’un léger balancement de la tête négatif. Un immense soulagement s’en suivit mais malheureusement il fut de très courte durée. Après tout, qu’est-ce qui lui disait qu’ils n’allaient pas retrouver Bobby dix mètres plus loin dans le même état ?! Soudain, un détail le frappa dans l’attitude de son frère. Il le voyait regarder en l’air sans arrêt. Et puis ses sourcils étaient froncés et il paraissait de plus en plus inquiet. Il l’interrogea du regard et la réponse ne se fit pas attendre.
- Il nous surveille, affirma Dean dans un souffle.
Ces trois mots, pourtant si simples, eurent un double effet sur son organisme. Il fut tout d’abord parcouru par un frisson perfide qui prit tout son temps pour parcourir l’ensemble de son corps. Quand ce trouble atteint finalement son cerveau, tout devint évident. C’était parce que cette saleté était là à les observer depuis tout à l’heure, qu’il ne pouvait pas faire disparaître ce foutu malaise. C’était sa manière à lui de déceler la présence du thérianthrope. Il en avait plus qu’assez de ce jeu sadique que ce malade mental exerçait sur eux. Alors il allait retrouver Bobby et se ferait une joie d’exterminer cette enflure.
- On f’rait bien de se magner, souffla-t-il furtivement à l’intention de son aîné tout en reprenant expressément ses recherches.
Dean le rattrapa par le bras et l’obligea à croiser son regard plus qu’explicite. Il n’ajouta aucun mot mais il n’en avait pas besoin : il avait tout à fait saisi où voulait en venir son grand frère. A son tour, il le rassura donc avec son propre regard : non, il ne ferait rien d’inconsidéré et oui, il serait extrêmement vigilent ! Cet échange silencieux ne dura qu’une petite poignée de secondes et ils se remirent en chasse.
Il n’avait pas fait plus de quelques mètres lorsqu’il le vit – enfin plutôt son corps – qui, lui aussi, était suspendu par les pieds. Il attira l’attention de son aîné et ils s’approchèrent avec précautions. Il ne pouvait pas voir son visage. Seul son crâne légèrement dégarni leur faisait face. Mais il était persuadé que c’était lui. Et il en était de même pour Dean qui maintenait sa position près de lui mais fixait ce corps avec toute l’appréhension du monde dans les yeux.
De son côté, il s’accrochait au seul détail qui le rassurait un peu : Bobby était toujours habillé. Il chassa l’image de la précédente victime et remercia Dieu du fait que son ami porte toujours ses vêtements et surtout … sa peau ! Environ deux mètres plus bas, le sol n’avait pas été souillé par ses viscères et autant dire que ce « détail » lui paraissait plutôt encourageant. En fait, de dos, il avait l’air intact. Le problème était qu’il ne bougeait pas. Son torse ne semblait pas se gonfler sous l’effet de sa respiration et il n’émettait même pas un râle ou un gémissement. Depuis combien de temps était-il suspendu ainsi ? Avait-il simplement perdu connaissance ou … ?
Arrivés à sa hauteur, ils contournèrent le corps et orientèrent leurs deux lampes vers son visage positionné à quelques dizaines de centimètres au dessus de leur tête. Ses paupières étaient closes et ses traits étaient tirés, marqués par la douleur mais c’était bien lui.
Dean tendit sa main vers la carotide de Bobby et chercha son pouls. Après quelques secondes qui lui parurent une éternité, son frère lui lança ce fameux regard qu’il attendait tant : Il était vivant !
- Bobby ! Hey ! Ca va aller ! Ca va aller ! On est là ! murmura Dean tout en essayant de soutenir leur ami en le soulevant tant bien que mal par les épaules. Il faut le descendre de là, ajouta-t-il à son intention.
Il éclaira alors la corde qui reliait les pieds de Bobby à la branche. Ses yeux suivirent la ramure jusqu’au tronc avant d’évaluer la distance qu’il aurait à escalader. La dernière fois qu’il avait crapahuté dans un arbre, ce n’était pas la montée qui avait été compliquée – d’autant plus qu’il avait été largement aidé dans cette ascension – la descente, en revanche, lui avait laissé quelques séquelles et il ne souhaitait pas plus que ça réitérer l’expérience. Malheureusement, il n’avait pas le choix. Dean n’était pas en mesure de monter avec son plâtre. Résigné, il ne put s’empêcher de soupirer malgré tout avant de s’atteler à sa tâche.
Sous le regard inquiet de son aîné, il accéda difficilement à la branche où était suspendu leur ami. Puis il glissa le long de celle-ci, la faisant s’affaisser de plus en plus, jusqu’à ce que les liens soient à la portée de sa lame de couteau. Il jeta un dernier coup d’œil à son frère pour s’assurer qu’il était prêt. Serait-il en mesure de soutenir le corps inanimé de Bobby après le choc qu’il avait subi peu de temps auparavant ? Et son plâtre n’était-il pas également une entrave à leur plan ? Il décida donc de s’y prendre autrement. Il glissa un peu plus en avant sur la branche qui craqua dangereusement.
- Putain, Sammy ! Qu’est-ce que tu fous ? Souffla Dean dont il sentait le regard désapprobateur fixé sur lui.
Il fit en sorte de ne pas le regarder afin de pouvoir poursuivre son objectif : soutenir Bobby le plus longtemps possible lors de sa descente afin de minimiser les risques dus à sa chute. Mais ce fut à ce moment-là qu’il les aperçut du coin de l’œil. A travers la fine toison épineuse, deux yeux jaunes reptiliens étaient braqués sur lui. Il jeta un œil inquiet à son aîné qui venait également de le repérer puisqu’il avait tourné la tête en direction de la chose. Il l’imita et tomba directement sur ce qu’il craignait voir. Au dessus de leur tête, posé sur une branche en train de les observer, ce sale fumier affichait son large sourire tout aussi sadique qu’ironique sur ce qui lui servait de sombre visage.
- Tss ! Tss ! Tss ! Les réprimanda-t-il d’une voix sifflante et menaçante. Vos parents ne vous ont pas appris qu’il ne faut pas jouer avec la nourriture.
Quel sale bâtard ! Il avait une furieuse envie de lui faire ravaler son foutu sourire sadique ! D’où il était, il ne voyait que cette immense rangée de dents blanches qui éclairaient son rictus carnassier. Lorsque le faisceau lumineux de la torche de Sammy entra en contact avec les yeux de cet individu informe, ses pupilles se dilatèrent comme pourraient le faire celles d’un chat, transformant ses deux globes oculaires en deux énormes billes dorées et lumineuses, subtile mélange d’iris félins et reptiliens.
Une douleur fulgurante dans le bras gauche l’obligea à détacher son regard de cette ignoble face menaçante et à le reporter sur son plâtre. Il portait Bobby à bout de bras depuis tout à l’heure et sa fracture venait de le rappeler à l’ordre. Il refusait catégoriquement de le lâcher car le sang s’était déjà trop entassé dans la tête de son ami, mais il savait pertinemment que son corps, lui, ne l’entendait pas de cette manière. Les fines aiguilles qui se relayaient pour lui lacérer l’avant-bras étaient un signe précurseur incontestable. Il ne pourrait pas tenir longtemps. Il leva les yeux vers son frère qui était dans une position plus que précaire. La branche sur laquelle il avait réussi à se hisser menaçait de se rompre à tout moment, les entraînant Bobby et lui dans une chute potentiellement dévastatrice. Son cadet fixait intensément la sale bestiole aux yeux jaunes et scintillants.
- Sammy, tenta-t-il pour attirer son attention.
Il avait pourtant pensé l’avoir appelé suffisamment fort mais il ne vit aucune réaction de sa part. Son frère était comme subjugué, presque hypnotisé par ce qu’il voyait. Il fut tenté de regarder dans la même direction que lui afin de voir ce qui le fascinait tant pour ne pas avoir entendu son appel, mais la douleur lancinante qui venait d’atteindre son épaule lui rappela l’urgence de la situation.
- Sam ! Hurla-t-il sur un ton beaucoup plus ferme mais qui trahissait malgré tout la souffrance qu’il avait eu tant de mal à dissimuler jusque-là.
Bien que ses yeux se soient adaptés à l’obscurité ambiante, il estimait ne pas distinguer suffisamment son cadet. Mais il vit sans conteste que son appel avait bien été reçu lorsque Sam orienta son visage blême vers lui. Cette fois, l’image lui parvint très nettement et le plus frappant pour lui fut le regard de son petit frère. Ses yeux reflétaient un certain malaise, un peu comme s’il avait du mal à sortir de sa torpeur. Pourtant, au bout de quelques secondes, il parut reprendre ses esprits car il saisit sa lampe entre ses dents et commença à sectionner les liens qui emprisonnaient les chevilles de Bobby de sa main gauche, la droite soutenant l’une des jambes de leur ami.
Du coin de l’œil, il perçut les mouvements du métamorphe qui avait dû se sentir délaissé. La sale bestiole était en train de descendre avec une lenteur malsaine. Il avait du mal à déterminer si elle glissait ou si elle rampait le long du tronc voisin. En revanche, il était persuadé qu’elle les épiait, ne manquant aucun de leur geste. Il percevait aisément son regard vrillé sur eux et ça le mettait mal à l’aise.
Le fait de sentir le corps de son ami prendre du poids et s’affaisser sur lui le ramena à sa tâche. Il avait très bien compris où son incorrigible frangin voulait en venir. Il voulait empêcher Bobby de tomber trop brutalement et protéger son grand frère d’un choc violent par la même occasion. C’était tout à fait louable mais une fois encore, il ne voyait pas le danger auquel lui-même était exposé. Et son appréhension se vérifia dans la seconde qui suivit. Alors qu’il soutenait le corps de leur ami pour lui faire atteindre la terre ferme sans encombre, un craquement sec se fit entendre et quelque chose heurta le sol à côté de lui. Un bruit sourd mit un point final à ce brouhaha. Le silence religieux qui s’ensuivit s’accompagna d’une rafale de vent glacial.
Sans perdre plus de temps en précautions qui lui semblaient à présent inutiles, il finit de déposer Bobby et regarda aussitôt derrière lui. Comme il s’y attendait, la branche gisait sur le sol. Il fouilla du regard pour déceler la présence de son frère mais ne le vit nulle part. Seule sa lampe torche enfouie sous le ramage montrait qu’il devait être à proximité. Loin d’être rassuré, il leva les yeux en direction du lieu où il l’avait vu moins d’une minute auparavant. Bien qu’il s’y attende, ce qu’il vit le glaça. Très rapidement, il sentit se développer au sein de son organisme une colère froide qu’il eut du mal à maîtriser.
Son frère pendait la tête en bas. Il paraissait conscient mais plutôt sonné. Son front était ouvert et le sang envahissait peu à peu ses cheveux. A peu de choses près, il était dans la même position que Bobby quelques instants auparavant. Enfin … à peu de choses près ! Il était maintenu au niveau de la cheville par l’extrémité d’une longue queue écailleuse. En continuant l’examen de ce lien insolite, il pouvait voir le long corps visqueux du métamorphe s’entortiller sur la base de la branche cassée et se poursuivre vers le bas du tronc.
Il esquissa un pas en arrière lorsque la tête aplatie surgit brusquement. Puis elle se stoppa avant de se rapprocher lentement de lui, les yeux réduits à l’état de fentes en signe de colère … ou de méfiance. Son sourire narquois avait également disparu. Il tendit son arme dans sa direction, ce qui n’empêcha nullement sa progression vicieuse vers lui. Elle approcha si près qu’il aurait pu compter les larges écailles qui formaient cette carapace si particulière. Il aurait dû lui mettre une balle entre les deux yeux mais il avait cette sensation désagréable qu’il était incapable de réagir. Il s’obligea à sortir de sa torpeur mais un nouvel obstacle lui vint à l’esprit : S’il blessait cette ordure, son frère risquait d’en faire les frais. Il sursauta lorsque la bouche de l’énorme reptile s’ouvrit et qu’il se mit à converser comme s’il n’y avait rien d’insolite dans ce phénomène.
- Vous n’auriez jamais dû ! Vous avez souillé ma nourriture ! Tout ce temps gâché parce que vous n’y connaissez rien. Il était tout juste bon pour l’exsanguination, exposa-t-il en désignant Bobby. Vous n’avez aucune idée du temps qu’il m’a fallu pour faire monter tout ce sang au niveau de sa grosse tête … Bah, c’est pas si grave tout compte fait ! Je ne vous en veux pas. La chair de ce vieux débris n’aurait été bonne qu’en ragoût. Et moi la viande bouillie … expliqua-t-il en inclinant la tête sur le côté avec une moue de dégoût. Non, j’avoue, je préfère de loin le carpaccio ! C’est adorable de votre part de livrer à domicile ! Se moqua-t-il en s’approchant encore.
A présent, il pouvait sentir son haleine chaude et fétide. A quelques centimètres de son visage, la face reptilienne se distordit pour laisser apparaître son fameux sourire, dévoilant ses deux immenses crochets menaçants.
Chapitre 19
Il se remettait difficilement de sa rencontre brutale avec le tronc. Lorsque la branche avait cédé, sa chute avait été stoppée par quelque chose qui avait saisi sa cheville. Il aurait pu remercier Dieu pour ça si cette même chose ne l’avait pas entrainé dans un balancement qui lui avait fait embrasser violemment l’énorme masse boisée à l’écorce un peu trop rugueuse à son goût. D’ailleurs, il ne se faisait aucune illusion sur ce liquide chaud qui, depuis, dégoulinait au sommet de son front et se répandait bien tranquillement dans ses cheveux. Il ne savait pas si c’était dû au choc mais il ne voyait pour ainsi dire pas grand-chose et ce n’était pas faute d’essayer. Il se focalisa donc sur ses autres sens. Il avait bien compris qu’il était obstinément suspendu dans les airs et pas dans la meilleure position qui soit. L’odeur lui était toujours aussi insupportable alors il se focalisa sur la seule chose qui lui restait : son audition. Un peu plus bas, il entendit une voix caverneuse qu’il ne connaissait pas argumenter sur un sujet avec un ton et une prestance qui lui rappelèrent fortement les cours magistraux qu’il avait eu à la fac.
- … Je préfère employer la méthode d'abattage avec l'animal fixé par les pattes arrière. Croyez-en mon expérience, c’est beaucoup plus hygiénique si elle est pratiquée correctement. Le plus compliqué est de ne pas percer les viscères : Ca donne un goût affreux à la viande ! C’est pour cette raison que j’attends que les derniers spasmes aient disparu. Vous savez que vos cœurs d’humain s’arrêtent de battre une fois que vous avez perdu quarante pour cent de votre sang ?! Fascinant, n’est-ce pas ?! Pour la peau, en revanche, c’est un jeu d’enfant. Ca glisse tout seul. Je ne comprends même pas pourquoi l’animal couine autant ! Souligna-t-il en faignant l’étonnement dans sa voix. Et puis il gigote tellement quand je le saigne, ça demande une certaine dextérité dans le mouvement. Vous avez déjà essayé d’énucléer du gibier quand il bouge dans tous les sens. Il faut pourtant bien le faire ! Tout le monde sait que vider l’animal de son sang permet d’attendrir la viande. C’est beaucoup plus goûteux ! Heureusement, j’ai des années d’entraînement et je suis devenu expert en la matière, se vanta-t-il.
Il déglutit difficilement. Finalement, il n’avait jamais abordé ce genre de sujet à Stanford. Il décida de faire son possible pour ignorer toutes les atrocités que ce taré pouvait débiter. D’ailleurs, s’adressait-il à lui ? Etait-il en train de lui exposer la manière dont il allait le préparer pour mieux le dévorer ? Comment allait-il se sortir de ce bourbier ? Et … où était Dean ? Il n’arrivait pas à faire abstraction des propos du métamorphe afin de se concentrer sur les bruits qui lui aurait indiqués des renseignements précieux sur son frère ou son ami. En revanche, il fut plutôt ravi de constater que sa vue revenait progressivement. L’image était toujours un peu floue et les environs carrément sombres mais il pouvait distinguer ce qui lui maintenait la cheville aussi serrée. Ce qui ne le rassura pas du tout ! Il força sur ses yeux et suivit le corps longiligne qui s’était entouré confortablement autour de ce qui restait de branche et continuait de s’entortiller sur le tronc. En penchant la tête légèrement en arrière, il eut tout loisir d’observer le dessus de l’énorme crâne aplati du serpent monumental qui le maintenait prisonnier. Puis il regarda plus avant et écarquilla les yeux d’horreur lorsqu’il vit que le museau du monstre ne se trouvait qu’à quelques centimètres du visage de son aîné. Celui-ci était comme subjugué et ne bougeait pas d’un pouce. Pourquoi ne réagissait-il pas ? Qu’est-ce qui pouvait bien l’empêcher d’exploser la tête de cette saleté ?
Il réalisa que, si Dean était dans l’impossibilité d’agir, lui, en revanche, pouvait tenter quelque chose. Le plus discrètement possible, il remonta son bras droit le long de son corps. Il tata la ceinture de son jean où il pensait trouver son arme et ce ne fut qu’à ce moment-là qu’il s’aperçut que sa main était totalement engourdie. Il plia et déplia ses doigts à plusieurs reprises pour faire circuler le sang. Il s’assurait ainsi de mettre plus de chances de son côté car il ne devait pas rater son coup. Puis il saisit la crosse fermement et redescendit lentement son bras pour viser le centre du large crâne qui formait une cible immanquable.
- Je te déconseille de faire ça ! S’énerva aussitôt le métamorphe en braquant son regard mauvais vers lui.
D’abord surpris par cette réaction, il ne lui fallut néanmoins pas plus d’une seconde pour appuyer sur la détente. La détonation constitua le point de départ d’une série d’événements tout aussi rapides qu’incontrôlables. Le thérianthrope esquiva la balle en tournant brusquement la tête. Le projectile en argent ricocha sur une de ses écailles selon une trajectoire qui n’annonça rien de bon pour les deux hommes qui étaient vraiment trop près du monstre. Il entendit un cri étouffé de douleur et son cœur eut un raté. Mais il n’eut pas le temps de déterminer qui avait été touché ni quelle était l’ampleur des dégâts, car la totalité de son corps fut de nouveau soumis à un balancement brusque qui l’envoya heurter violemment le tronc avant de le projeter plusieurs mètres plus loin. Il avait pourtant pris grand soin de protéger sa tête de ses bras cette fois-ci mais lors de l’atterrissage, il se demanda s’il avait eu une bonne idée, surtout au moment où son bras gauche s’écrasa et effectua un mouvement de recul sous l’impact pour aboutir au déboîtement de son épaule. Le seul avantage qu’il put trouver à cette fulgurante douleur fut de lui prouver qu’il était toujours conscient. Il s’appuya sur son côté droit pour tenter de se redresser mais il se sentit vraiment trop sonné pour pouvoir se relever tout de suite. Il était à deux doigts de se laisser retomber à même le sol lorsqu’il perçut un mouvement si rapide et si ample qu’il produisit un courant d’air putride sur sa nuque, déclenchant une nouvelle vague de frissons le long de sa colonne vertébrale. Il se figea un court instant avant de se retourner d’un seul coup, faisant abstraction de toute douleur, lorsqu’il entendit un cri et une deuxième détonation.
Il avait bien senti que quelqu’un l’avait soutenu par les épaules, lui rehaussant la tête pour que le sang afflue dans le bon sens, mais cela faisait des heures que sa conscience l’avait abandonné. Il ne pensait plus à rien, ne ressentait plus rien, ne se souciait plus de rien. Son esprit voyageait quelque part dans un lieu brumeux, opaque, froid et sans vie. Puis le paysage avait changé, lentement, imperceptiblement. Le long de son dos, de ses jambes, derrière sa tête, il y avait quelque chose d’assez dur, toujours aussi froid et vraiment très humide. Le sol ? Chacun de ses membres passa de complètement engourdi à une relative mobilité toute en douleur. Le sang circulait à nouveau dans ses veines et ça lui faisait l’effet de milliards de petites fourmis qui grouillaient dans son corps.
Ses sens revinrent les uns après les autres obligeant sa conscience à faire de même. Le bourdonnement qui avait envahi ses oreilles laissa peu à peu la place à des murmures, puis à des mots plus distincts qui n’avaient aucun sens pour lui. Qui était-ce ? Que racontait-il ? Ce ne fut que lorsque la détonation explosa contre ses tympans que son cœur s’emballa, remettant la machine corporelle en route, l’incitant à ouvrir les paupières d’un geste instinctif et défensif.
Bien qu’il eut les yeux grands ouverts, sa vue lui faisait toujours défaut. L’image était brouillée, sombre, et devait gérer des mouvements beaucoup trop rapides pour qu’il puisse tout suivre. Il perçut malgré tout une silhouette près de lui qui se courba en étouffant un cri de douleur. Dean ! C’était lui, il en était persuadé. Il aurait pu reconnaître ce gamin les yeux fermés. Puis un bruit sourd se fit entendre et quelque chose passa furtivement au-dessus de lui avant d’aller s’écraser quelques mètres plus loin dans un craquement sinistre. « Sammy ! » crut-il percevoir de la bouche du jeune Winchester qui avait visiblement le souffle coupé. Les battements de son cœur s’accélérèrent. Ils étaient là, tous les deux ! Ils étaient venus le chercher, le sauver d’une mort certaine … et ils se faisaient laminés par ... Il n’allait certainement pas les abandonner maintenant ! Sa volonté combattit durement son corps pour le forcer à réagir mais celui-ci était encore trop faible pour qu’il puisse se redresser. Il tendit difficilement sa main vers la jambière du jean de Dean, l’attrapa et tira dessus autant qu’il le put. Le jeune homme détacha son regard horrifié de ce qu’il voyait et reporta furtivement son attention sur lui.
- Bobby ? S’inquiéta-t-il en le regardant par alternance, lançant toujours des coups d’œil attentifs loin derrière lui, manifestement en direction de son petit frère.
- Vise … yeux ! Articula-t-il difficilement avec une voix presque inaudible et rauque qu’il ne reconnut même pas.
Au même moment, une masse énorme passa au-dessus d’eux, faisant tourbillonner l’air des alentours, soulevant une odeur putride par la même occasion. Un instant, il crut que le bruit provoqué par le souffle avait couvert le peu de paroles qu’il avait réussi à sortir. Mais la réaction de Dean lui prouva le contraire. Sans perdre une seconde, il le vit se redresser et braquer son arme vers la chose.
- Hey ! Hurla le jeune homme.
A peine trois secondes plus tard, il tirait, provoquant une détonation encore plus assourdissante que la première. S’ensuivit un cri strident, épouvantable, puis un mouvement brusque et ample et enfin un silence de mort. Il allait se demander si c’en était finalement terminé du métamorphe lorsqu’il reçut une réponse plus qu’éloquente :
- Hé merde ! S’énerva Dean en criant entre ses dents serrées. Bobby, reste-là, j’reviens tout de suite, ajouta-t-il brièvement en appliquant rapidement une main réconfortante sur son épaule avant de se précipiter derrière lui.
Il avait une furieuse envie de lui répondre : « Mais où veux-tu qu’j’aille, abruti ? » mais il préféra garder ses forces pour se retourner sur le ventre et se hisser grâce à un appui fragile sur ses deux bras. Il finit par trouver une position assise toute relative et s’adossa au tronc pour se reposer de tous ses efforts. Il sentait les crampes venir dans chacun de ses membres et c’était extrêmement douloureux. Il observa les alentours pour s’assurer que le métamorphe était bien parti puis se concentra sur la scène qui se jouait devant ses yeux enfin devenus opérationnels.
Dean venait d’aider son frère à s’asseoir. Etant donné l’angle du bras gauche de Sam, il n’était pas difficile de comprendre que son épaule était déboîtée. L’aîné avait appliqué sa main plâtrée sur l’omoplate et enroulé son bras droit autour de celui de son frère.
- Dis Sammy, ce serait pas mal que tu mettes un peu plus de grâce quand tu prends ton envol et faudrait voir aussi à … perfectionner ta réception ! Se moqua-t-il en tirant d’un coup sec avant d’avoir fini sa phrase.
- Oh, merde ! S’écria douloureusement le plus jeune. Putain Dean, ça fait un mal de chien !
- Désolé princesse, s’excusa son aîné en l’aidant à se relever.
A mesure que les deux frères se rapprochaient de lui, il pouvait constater l’état déplorable du cadet. Ses vêtements étaient déchirés mais le pire se situait au niveau du visage. Son front était déformé par deux, trois, voire quatre énormes bosses. Leur nombre était difficilement déterminable puisque le sang s’était répandu un peu partout et poursuivait sa progression jusque dans son cou.
Arrivés à sa hauteur, ces deux « mort-vivants » – à l’air plus morts que vivants – se renseignèrent sur son état de santé. Il les rassura et se recentra sur Dean.
- Et toi ? T’as toute ta tête ? Lui demanda-t-il soudainement en se rappelant que peu de temps auparavant il avait perdu la mémoire.
Un large sourire espiègle le rassura sur ce point. Une fois renseignés sur l’état de santé de chacun, ils ne perdirent pas plus de temps en banalités et se concentrèrent sur un moyen efficace de s’en sortir. Malgré tout, il savait que Dean lui cachait quelque chose. Alors qu’ils discutaient, il le vit se détourner pour déchirer un long morceau de son tee-shirt. Tant de pudeur pour improviser un bandage de fortune, ce n’était pas son style. En revanche, mettre tant de soin à l’appliquer autour de la tête de son petit frère, ça c’était bien lui. Ce gamin ne pouvait décidément pas s’en empêcher ! Le visage de Sam fit son apparition après un lavage succinct mais ses yeux clairs sous la bande montraient qu’il était toujours un peu sonné.
De son côté, les crampes qui contractaient ses muscles provoquaient un désagrément à peine supportable mais il essayait de faire abstraction. Il sentait que, malgré tout, son corps reprenait lentement des forces et tout devenait plus facile : voir, bouger, parler … Il reprit le fil de sa pensée ne pouvant pas s’attarder plus longtemps sur ses observations.
- J’l’ai pourtant eu cet enfoiré ! Je lui ai explosé l’œil droit et il s’est quand même barré ! S’étonnait Dean, furieux.
- Ce n’est pas où, la vraie question, mais quand, les informa-t-il.
- Quoi ? Qu’est-ce que tu veux dire ? Demandèrent les deux Winchester en même temps.
- Pour le détruire, il faut viser les yeux et utiliser des balles en argent mais ça ne sera d’aucune utilité si on ne tire pas au bon moment. Je suis presque certain qu’on pourra l’exterminer lorsqu’il se métamorphosera.
- « Presque certain », hein ? Répéta Dean, amer.
Là encore, il s’empêcha de sortir une phrase du genre : « Dis donc crétin, si t’as une meilleure idée, t’as qu’à nous la soumettre ! » Il comprenait parfaitement son inquiétude et trouvait le « crétin » en question atrocement pâle alors il ne souhaitait pas en rajouter. D’autant plus que son regard avait dû être suffisamment éloquent car le jeune homme soupira et mit de côté, pour un temps, son attitude maladroite. Il se reprit donc et continua ses mises en garde.
- Et surtout, ne croisez pas son regard ! Il est totalement hypnotique.
- Ah ben, ça va être simple ça encore ! Ronchonna de nouveau l’aîné. Quoi ? S’étonna-t-il devant les deux regards interrogateurs braqués sur lui avant d’expliquer : Faut viser les yeux mais faut pas les regarder ! Vous vous prenez pour Houdini pour réussir cet exploit ?!
- On va devoir lui tendre un piège et l’énerver suffisamment pour qu’il se transforme devant nous, songea-t-il à voix haute devant cette remarque pertinente.
- En ce qui concerne le deuxième point, je peux m’en charger, sourit très largement Dean. Ce « métamorve » est tellement imbu de sa personne que ce sera un jeu d’enfant pour moi de le faire sortir de ses gonds !
- Oui, j’te fais confiance sur ce coup-là, lui avoua-t-il, ne pouvant réprimer plus longtemps son propre sourire. Mais maintenant il se méfie de nous et on n’est pas vraiment en forme pour le pourchasser. Il va falloir trouver une solution pour l’attirer jusqu’à nous.
- OK ! J’ai une idée … Mais elle ne va pas vous plaire, les coupa subitement le plus jeune, comme s’il venait de retrouver enfin ses esprits.
- C’est hors de question, Sam ! S’énerva l’ainé en le fixant droit dans les yeux.
Il assistait à leur combat silencieux et se sentait totalement inutile et exclu. Entre ces deux là les mots avaient toujours été superflus pour qu’ils arrivent à se comprendre … mais lui n’avait pas ce don et il avait besoin de savoir.
- Hé, les deux blaireaux ! Vous pourriez peut-être me tenir au courant ?!
- Sam veut jouer les appâts ! Lui expliqua Dean brièvement tout en encrant ses yeux menaçants dans ceux de son petit frère.
- Dean, insista lourdement son petit frère. Si on y réfléchit bien, c’est la meilleure solution.
- Non, Sam ! Lui rappela-t-il en sentant l’énervement le submerger.
- Mais ne sois pas si borné ! De nous trois, tu es celui qui vise le mieux. Bobby et moi, on est vraiment amoché alors on aura du mal à réagir en cas de besoin. Et moi il va me repérer bien plus facilement juste à cause de l’odeur du sang !
- Tu n’es pas le seul à pisser le sang, l’informa soudainement Bobby qui lui désigna le bas de son torse d’un léger signe de tête.
Impossible que son ami ait deviné qu’il avait été touché puisqu’il avait tout fait pour le cacher ! Il lâcha son cadet du regard une seconde et jeta un œil vers la partie de son corps qui le brûlait, à droite, juste en dessous de son diaphragme, lieu exact où la balle avait eu la bonne idée de s’enfoncer dans sa chair. Effaré, il s’aperçut que sa veste laissait apparaître une auréole sombre qui devint écarlate sous le faisceau de la lampe que Sammy venait de ramasser. Il reporta son attention sur le visage épouvanté de son petit frère.
- C’est rien, juste une égratignure, éluda-t-il rapidement pour le rassurer au mieux.
Mais Sam ne l’entendit pas de cette manière et l’obligea à lui montrer sa blessure en écartant le pan de sa chemise. Ce simple mouvement le fit se contracter sous l’effet de ce supplice. « Le problème avec l’hémoglobine c’est que ça a une fâcheuse tendance à coller », pensa-t-il au moment où il eut la désagréable sensation que sa peau était restée plus facilement soudée aux lambeaux de son tee-shirt qu’à ses abdominaux.
- Merde Dean ! Non, c’est pas rien !
Son frère s’approcha encore, le contourna et souleva ses vêtements pour regarder au niveau de son dos. Une fois de plus, une onde de douleur irradia son corps et des sueurs froides le firent frissonner. Il serra les dents si fort qu’à un moment il crut que leur émail allait se fissurer avant d’exploser en milliers de petits morceaux.
- C’est pas vrai ! S’exclama son cadet. Ca ne saigne presque plus mais … Tu as un trou de la taille de mon p’tit doigt qui te traverse de part en part !
- Au moins on sait qu’la balle est ressortie, intervint Bobby qui s’était levé difficilement pour se rapprocher également.
Il avait marmonné mais malheureusement ses propos avait été bien trop clairs pour que son frangin passe à côté et sa réaction fut immédiate.
- La balle ? Quelle balle ? S’inquiéta-t-il tout en se redressant et en le regardant, ses yeux trahissant sa soudaine compréhension. Non ! J’ai quand même pas …
- Laisse tomber, Sammy ! Tu n’es pas responsable, tenta-t-il pour l’apaiser.
Il en était sûr ! Voilà pourquoi il avait essayé de cacher cette blessure ! Sam allait s’en vouloir à mort de l’avoir blessé alors que ce n’était qu’un accident.
- Pas responsable ? Putain Dean, j’t’ai tiré dessus !
- Arrête avec ça ! S’énerva-t-il franchement, histoire de lui faire comprendre qu’il n’avait pas à se culpabiliser. Tu sais aussi bien que moi c’qui s’est passé ! Alors me gonfle pas avec tes conneries ! Voyant que son petit laïus avait fait son effet, il se radoucit et ajouta : Et puis cette foutue balle n’a traversé que le gras. Ca tombe bien, avec tout ce que j’ai ingurgité ces derniers temps, j’envisageais sérieusement une p’tite lipo pour parfaire mon corps de rêve. Et puis les cicatrices, ça plait aux filles !
Alors que son frère esquissait un sourire contrit, Bobby intervint avec toute la délicatesse dont il pouvait faire preuve dans ces moments-là :
- C’est pas bientôt fini vos papotages de gonzesses ! J’crois qu’on a un problème plus important sur les bras ! On a tous besoin de soins médicaux et le plus tôt s’ra l’mieux. Mais avant il va falloir trouver un moyen de sortir d’ici et accessoirement, ce serait pas mal qu’on se débarrasse du métamorphe.
Ils s’observèrent tous les trois à la recherche d’un plan infaillible, ou tout du moins raisonnable. Un simple coup d’œil à son cadet lui montra qu’il ne démordait pas de son idée stupide de servir d’appât. Il décida donc de mettre les choses au clair rapidement.
- Pour sûr, on ne se sépare pas. On reste ensemble quoiqu’il arrive.
- Je suis d’accord avec toi, approuva Bobby.
- Mais il n’osera jamais nous attaquer si on est tous les trois !
- Arrête, Sam ! Il n’est pas stupide ! Tu crois vraiment qu’il va croire qu’on est débile au point de se séparer sciemment. Si on ne se soutient pas, on finira tous les trois pendus par les pieds comme des jambons !
- D’accord, céda finalement Sam. Alors, comment on fait pour l’attirer jusqu’ici ?
- Ca, c’est une bonne question, admit-il bien ennuyé.
Si son instinct était une arme infaillible, les connaissances et les idées intéressantes émanaient plutôt de son jeune frère habituellement.
- Faisons le point sur ce que nous savons sur lui, intervint de nouveau Bobby.
- OK ! Pour moi, le plus important c’est que maintenant, on sait comment l’éliminer … enfin … « presque », rectifia-t-il, sarcastique. Sous le regard assassin du vieux chasseur, il ajouta : Je crois que je vais faire l’inventaire de nos armes.
Il s’attela à sa tâche tout en réfléchissant à une solution et en les écoutant converser. Sam fit un bilan détaillé de ce qu’ils avaient appris sur cette saleté de bestiole.
- Il est plus que fier de ses exploits. Son petit discours académique de tout à l’heure le montre bien. Il se croit infaillible et comme il nous l’a dit lorsqu’il avait ton apparence, il est comme un chat qui joue avec une souris. Il s’amuse à chasser ses proies avant de les préparer pour les bouffer. Alors quand il s’est aperçu qu’on était nous aussi des chasseurs, il a dû se dire qu’il avait trouvé un bon moyen de se mesurer à des concurrents de valeur. Depuis que Dean a réussi à le toucher, il doit se méfier. Mais, bien qu’il ait été surpris et même très en colère, je pense que maintenant il est sur le pied de guerre, plus déterminé que jamais. On est devenu un challenge bien plus intéressant pour lui et il va vouloir nous prouver qu’il est plus fort que nous. Ce que je ne comprends toujours pas en revanche, c’est pourquoi on a retrouvé des marques avec une griffe manquante sur les os alors qu’il n’a aucune blessure apparente quelque que soit la forme qu’il prend.
- Tu sais, quand je parlais de signature, lui rappela Bobby, je crois que je n’étais pas loin de la vérité. Ce truc est tellement tordu qu’il veut que les gens reconnaissent son « œuvre ».
Pendant ce temps, et très discrètement, il s’était appliqué un bandage de fortune afin que le sang ne s’échappe plus du tout de sa plaie. Ca lui faisait un mal de chien mais il était persuadé que rien de vital n’avait été touché. Il se dit que l’avantage avec cette blessure par balle était que sa chair avait un peu cicatrisé au moment où le métal brulant l’avait traversé, empêchant une hémorragie trop importante. Puis il rejoignit les deux hommes et leur fit le bilan du matériel à disposition. Tout en leur donnant quelques armes, il décréta avec un large sourire :
- Alors comme ça, il se croit plus fort que nous, hein ? Il ne nous connait vraiment pas !
- Je sais comment on va l’avoir ! Ajouta-t-il en même temps que son frère.
Ils échangèrent un simple regard et il sut que cette fois-ci, ils étaient sur la même longueur d’ondes. Cette saleté de « machinmorphe » allait en baver !
Chapitre 20
- Tu parles d’une tanche ! Ca se croit super balèze mais c’est même pas foutu de nous attraper. Et au moindre petit bobo, ça se barre en chouinant dans les jupes de sa mère ! J’sais pas pour toi Sammy, mais moi ça me fait un bien fou de cramer son taudis. Non mais c’est vrai, c’est totalement dégueu ici ! Quand je pense qu’il voulait nous donner un cours d’hygiène culinaire. Quel blaireau ! Tu sais que finalement, on lui rend un grand service là : si les services sanitaires étaient passés avant nous, je crois qu’il aurait eu des problèmes. Et puis, toutes ces flammes qui dansent, j’trouve ça poétique … et ça réchauffe, tu ne trouves pas ?!
Il lui répondit avec un regard en coin tout en lui rendant son sourire complice. Inutile d’en rajouter ! A lui seul, son aîné réussissait parfaitement la mission qu’il s’était attribuée. Bien évidemment, il avait parlé suffisamment fort pour être entendu à des kilomètres à la ronde. Autant dire qu’il s’en donnait à cœur-joie. Il avait toujours eu l’art et la manière d’exaspérer qui il voulait, quand il voulait. En tant que son jeune frère, il lui reconnaissait sans aucune hésitation ce don et lui attribuait son diplôme d’« emmerdeur professionnel ». D’ailleurs, il se réjouissait de ne pas en faire les frais … pour une fois !
Bobby n’étant toujours pas en mesure de se déplacer rapidement, il avait été collé d’office au rang de sentinelle. Il était installé un peu en amont, lourdement armé, et surveillait le moindre signe de l’arrivée du métamorphe. Ils avaient même convenu d’un code lumineux en cas d’attaque imminente.
Le piège était donc en place et il suffisait d’attendre qu’il se referme sur cette saleté qui lui avait incontestablement pourri sa nuit. Mais une angoisse tenace le tiraillait de l’intérieur. Il faisait son possible pour se rassurer en se disant que tout se passerait au mieux. Il ne voulait pas se laisser submerger par ce genre de sentiments qui risquerait de leur être fatal. Il devait impérativement rester calme et garder son esprit clair.
Pendant que leur ami veillait à leur sécurité, Dean et lui étaient en train d’arroser copieusement l’immonde repaire au lance-flammes. Certaines pommes de pin sur le sol éclataient comme s’ils avaient allumé des pétards. Les autres, associées aux épines, s’embrasaient aisément et facilitaient leur tâche. Seule la mousse et l’humidité de la terre empêchaient le foyer de s’étendre au-delà de la zone incendiée.
Si le brasier avait le mérite d’assainir le lieu, l’odeur n’en restait pas moins écœurante. Le parfum des pins soumis à cette chaleur intense était à peine perceptible au milieu de ce mélange nauséabond. Le sang séché des anciennes victimes formait des plaques noircies par les flammes, encroûtant le peu de végétation qui subsistait sur le sol. Quant à l’hémoglobine du pauvre mec à peine entamé, elle formait de petites bulles opaques et s’évaporait en un nuage dense, irrespirable. Mais le pire dans tout ça était les relents émanant des viscères en décomposition. Même en arrêtant de respirer, l’odeur perfide s’infiltrait par les pores de sa peau et maltraitait de nouveau son estomac.
Il jeta un œil à son aîné afin de voir s’il ressentait le même malaise que lui et son cœur eut un raté. En dehors de la pâleur de son visage et de son regard interrogateur devant la terreur qu’il devait certainement lui transmettre par son attitude, deux yeux jaunes venaient de s’ouvrir de part et d’autre de son corps, à hauteur de ses épaules, juste derrière lui. De toute évidence, Dean comprit tout de suite qu’il se tramait quelque chose mais il n’eut pas le temps de réagir. Tout se passa tellement rapidement qu’il crut même un instant qu’il avait rêvé. Devant lui, il n’y avait plus que le vide. Sortant de sa torpeur provoquée par l’immense frayeur qu’il ressentait encore, il avança rapidement vers l’endroit où se trouvait son grand frère une fraction de seconde auparavant. Il tourna sur lui-même, le recherchant activement, sentant le gouffre se former au sein de son estomac. Avec une voix qui trahissait son désespoir, il hurla son prénom comme si le simple fait de l’appeler allait le faire revenir miraculeusement.
- DEAN !
- Bobby, essayait-il de l’implorer avec ses yeux de chien battu.
- Sam, on doit s’en tenir au plan. Je te rappelle que c’était ton idée à toi aussi.
- Oui mais je pensais qu’il … laisse tomber, finit-il par dire en secouant la tête et en s’affairant dans son sac comme s’il s’était fait une raison ou plutôt qu’il cherchait un moyen d’occuper son esprit.
Ca faisait bien cinq minutes que ce gamin essayait de le convaincre de partir à la recherche de son frère. Il avait eu du mal à le retenir aussi bien physiquement que moralement. Lorsqu’il avait entendu les deux frangins exposer leur plan, il avait bien compris que chacun d’eux espérait secrètement que le métamorphe s’en prendrait à lui en priorité. Mais cette saleté de bestiole avait un petit contentieux à régler avec l’aîné qui avait su l’exaspérer au plus haut point. C’était d’ailleurs ce qui avait motivé ce p’tit malin à accepter l’idée de son jeune frère. Il avait fait en sorte d’être l’objectif principal du prédateur. Une fois attiré dans la clairière, le chasseur devenait la proie et constituait une cible parfaite. A trois contre un, ça aurait dû être inratable !
Mais malheureusement, il n’avait rien vu venir. Il avait pourtant scruté les alentours, s’était concentré, attentif au moindre bruit, au plus petit mouvement, au simple détail qui aurait pu faire la différence. Mais ça n’avait pas été suffisant et sous l’angoisse, plus que sous l’effet de la colère, Sam le lui avait reproché amèrement. Le gamin s’en était voulu immédiatement et s’était excusé. Pourtant, il avait eu raison : il était le plus vieux et par conséquent le plus expérimenté des trois chasseurs. Il aurait donc dû faire mieux et empêcher ce désastre. Il savait que le métamorphe était une créature extrêmement intelligente et qu’il avait les moyens de les prendre par surprise. S’ils voulaient s’en sortir, ils devaient impérativement se surpasser. La disparition de Dean, qui n’était pas vraiment prévue au programme, était un problème supplémentaire. Un point de plus pour le métamorphe !
Malgré tout ils ne devaient pas quitter cette clairière. S’ils s’enfonçaient dans la forêt, terrain de chasse du thérianthrope, ils ne s’en sortiraient pas. Cet espace était leur seul espoir : lieu éclairé par les quelques flammes qui dansaient encore, lieu d’où ils pouvaient prévenir suffisamment à l’avance son arrivée et lieu qui leur procurait la liberté d’actions dont ils avaient besoin. Il avait cette impression bizarre que le gamin n’était pas en danger de mort imminent. Il suspectait cette bestiole sadique d’avoir élaboré son propre plan pour les torturer longuement avant de les achever et était plus que persuadé qu’elle allait revenir bientôt pour les cueillir à leur tour. Il attendait donc son retour de pied ferme.
Alors qu’il faisait le gué, il s’aperçut que Sam était en train de partir.
- Qu’est-ce tu fous ? Lui demanda-t-il en attrapant son bras.
- Le métamorphe est hyper remonté contre Dean. Il va surement le torturer et finira par le tuer. Il est hors de question que j’attende ici sans rien faire. Tu as entièrement raison, Bobby. Quitter cet endroit, c’est se jeter dans la gueule du loup et je comprends que tu veuilles rester ici. Mais moi … c’est juste que … j’peux pas. J’peux pas le laisser comme ça. Désolé.
Foutue tête de mule ! Il cherchait un moyen de l’arrêter, de le raisonner malgré la détermination qu’il avait lue dans ses yeux. Mais il assista désarmé aux grandes enjambées qui éloignaient le gamin en direction de son funeste destin. Dean ne lui pardonnerait jamais !
Putain de toile de merde ! Inutile de se débattre, rien n’y faisait. Les quatre membres écartés comme s’il avait l’intention débile d’imiter une étoile de mer, il était étendu dans ce qui aurait pu ressembler à un hamac géant. Toutefois, ce lit d’appoint était un peu trop vertical à son goût. Les extrémités étaient soudées aux pins environnants, à une hauteur suffisamment éloignée du sol pour laisser le vertige s’exprimer pleinement au sein de son organisme. Il était donc, à son grand désarroi, suspendu dans les airs par l’ensemble de tous ces fils translucides tissés entre eux d’une manière qu’il aurait pu qualifier d’artistique s’ils n’avaient pas eu ce foutu défaut de l’emprisonner. C’était collant, flexible, résistant comme l’acier, solide au point de lui faire croire que c’était indestructible et … habité !
Il eut à peine besoin d’incliner la tête vers l’arrière pour déceler l’énorme masse noire. La gigantesque bête approchait nonchalamment de lui, le fixant de ses yeux mauvais, dont un était tout de même bien amoché. Il pouvait deviner son rictus diabolique sur ce qui lui servait de visage, entre deux immondes mandibules. D’ordinaire ce genre de bestiole finissait écrasé sous ses chaussures sans plus de considération, mais sur ce coup-là, sa pointure ne serait vraiment pas suffisante pour réussir ce type d’exploit.
Ses huit grandes pattes bougeaient indépendamment les unes des autres mais progressaient toutes habilement sur les fils et, bien évidemment, dans sa direction. Etant donné le poids de cette chose, elle aurait dû passer à travers et s’écraser sur le sol quelques mètres plus bas, l’entraînant dans sa chute par la même occasion. Mais il n’en était rien. Si Sammy avait été là, il lui aurait certainement fait un cours sur le coefficient d’absorption des oscillations de la soie constituant les toiles d’araignée ! Sa situation étant catastrophique, il se rassurait en se disant que son petit frère était en meilleure position que lui et en bien meilleure compagnie !
- N’aie pas peur ! Susurra la sale bête en pliant ses pattes velues pour approcher ses mandibules à dix centimètres à peine de son visage. Je ne vais pas te manger ! Enfin pas tout de suite en tous cas, ironisa-t-elle. Alors comme ça, tu te crois meilleur que moi ?
Elle inspecta son corps comme si elle le passait au scanner.
- Tu comptais m’avoir comment ? Tu n’as même pas d’arme avec toi. Es-tu arrogant à ce point-là ? C’est pas drôle si tu ne peux pas te défendre. Mais c’est vrai, je l’avoue, tu m’as bien énervé ! Alors tu sais quoi ? J’ai très envie de te faire souffrir quand même, lui indiqua-t-elle en appuyant une de ses pattes sur son abdomen, non loin du trou provoqué par la balle qui l’avait traversé.
Il avait du mal à réprimer le hurlement de douleur qui venait de se bloquer dans sa gorge. Une réplique bien sentie était née instinctivement dans son esprit mais sa mâchoire était aussi crispée que ses poings étaient serrés et aucun son ne fut en mesure de sortir de sa bouche. Il se forçait à respirer, mesurant avec beaucoup de précision, le gonflement partiel de son torse à chaque aspiration. La grosse masse noire qui servait de tête à cet horrible arachnide s’inclina légèrement sur le côté, montrant toute sa « compassion » ou plutôt son étonnement.
- J’vois qu’t’es un dur à cuire. J’m’en doutais un peu ! Si ton courage est aussi important que ta grande gueule, on n’est pas sorti de l’auberge ! Alors j’ai bien réfléchi. Tu sais quoi ? J’ai trouvé un moyen infaillible de te faire hurler. J’vais te laisser cinq minutes mais ne t’inquiète pas, je reviens vite. Tu m’attends bien sagement ici, juste le temps que je te ramène ton p’tit frère. Tu vas voir, on va bien se marrer tous les trois.
A ces mots, un frisson d’horreur le parcourut. Lui qui ne croyait en rien se mit à prier pour que Sam ait respecté sa promesse, qu’il s’en soit tenu au plan et qu’il soit resté auprès de Bobby. A eux deux dans la clairière, ils avaient plus de chances de s’en sortir. Tout seul au milieu de la forêt, ils étaient tous foutus. Il perçut les mouvements rapides et silencieux de la gigantesque araignée, puis plus rien. Une colère sourde s’empara de lui. Cette saleté n’avait pas intérêt à toucher un cheveu de son frère ! Il allait lui arracher ses sales pattes poilues une à une et les lui faire bouffer !
- Sammy, hurla-t-il à plein poumons comme pour le prévenir et bien qu’il sache pertinemment que ces efforts étaient vains.
- Tu sais quoi ? Prie pour que ton frère ne soit plus de ce monde parce que lorsqu’il apprendra ce que tu es en train de faire, j’donne pas cher de ta peau.
Son ami lui avait sorti tout ce qu’il pouvait pour le retenir mais il devait bien avouer que cet argument était un des plus percutants. Il se stoppa net avant de penser qu’il préférait mille fois se fâcher avec son frère que de ne plus jamais avoir l’occasion de le faire. Il fit donc le dernier pas qui lui faisait quitter la clairière et pénétrer la forêt.
- Et tu lui expliqueras pourquoi tu ne lui fais pas confiance !
Cette fois, il fit demi-tour. Comment Bobby pouvait-il dire des absurdités pareilles ?
- Quoi ? De quoi tu parles ?
- Ben oui ! Qu’est-ce que tu vas lui dire, abruti ? Je ne me suis pas tenu à mon engagement, j’ai mis ma vie en péril parce que j’étais persuadé qu’t’étais pas foutu de t’en sortir tout seul ?!
- Ca n’a rien à voir Bobby ! J’ai totalement confiance en Dean mais j’ai vu de quoi était capable cette chose et …
- Et tu as envie d’être sa prochaine victime ! Comme ça, ton frère devra également s’occuper de te sauver les miches ! C’est vrai qu’il n’a que ça à penser en ce moment ! Tu ne crois pas qu’il préfère te savoir ici avec moi plutôt qu’au milieu de nulle part avec le métamorphe au cul ?!
- Mais …
- Mais on ne doit pas se séparer, nom de dieu ! S’énerva franchement Bobby. Putain, mais tu ne vois pas que si tu pars d’ici, tu joues le jeu de cet enfoiré ! Diviser pour mieux régner, tu connais ? Si on est séparé, on ne s’en sort pas !
- Alors viens avec moi ! Le supplia-t-il presque, avec une voix qu’il ne reconnut même pas tant elle était étranglée.
- Où ? Tu sais où il est toi, ton frère ? Parce que moi je n’en ai aucune idée ! Il n’y a même pas de traces à suivre ! Et puis s’il se libère, comment f’ra-t-il pour nous retrouver si on est en train de crapahuter dieu sait où ?
Le seul problème dans cette phrase était le « si ». « S’il se libère », voilà où se situait l’origine de son tourment. Au fond de lui, il savait que le vieux chasseur avait raison. Et puis il ne l’avait jamais vu aussi en colère. Il refusait d’abandonner son frère mais quel soutien pouvait-il lui apporter s’il se faisait prendre ? Ce qui ne manquerait pas d’arriver s’il persistait dans son idée. Inutile de se bercer de douces illusions. Sans compter qu’en partant, il abandonnait aussi son ami. Et puis il y avait cette foutue promesse. Vaincu, il laissa ses épaules retomber. La tension née de ce choix cornélien le quitta dès qu’il eut pris la décision de s’en tenir au plan. Il n’en fallut pas plus au désespoir pour envahir totalement son esprit.
- D’accord, céda-t-il finalement, sa voix mourant au fil de ses paroles. Mais il faut qu’il s’en sorte Bobby. Il le faut, sinon je ne pourrais jamais me le pardonner.
- Tss ! Tss ! Tss ! J’le crois pas ! Susurra une voix suave et caverneuse à la fois, qui lui fit hérisser les cheveux au niveau de la nuque. C’est pas parce qu’il est vieux qu’il est sage ! Pourquoi tu l’écoutes ? On se serait éclaté tous les deux ! T’es pas joueur, constata le métamorphe sur un ton boudeur. J’aurais pourtant juré que rien ne t’aurait arrêté pour sauver ton frère. Lui, en tous cas, ne se serait pas laissé manipuler aussi facilement …
Comme lui, Bobby lançait des regards aux alentours pour déterminer la position exacte de leur assaillant. Mais la voix résonnait comme un écho et rebondissait sur chaque tronc d’arbre. Instinctivement, ils se placèrent dos à dos, braquant leurs armes devant eux.
- … Si tu changes d’avis, Sammy, tu nous retrouveras facilement. Il te suffira de suivre les hurlements de douleur de ton frère !
Décidément, il ne supportait pas d’entendre son surnom de la bouche de cette chose. Passablement énervé, il sentit Bobby lui attraper le poignet, certainement dans l’intention de le calmer ou au moins le retenir. Il s’aperçut que les paroles du métamorphe avaient quelque chose de rassurant : Dean était vivant. Il laissa l’espoir le submerger et réagit aussitôt. Il ne pouvait pas laisser ce monstre s’approcher de son frère. Il souffla dédaigneusement avant de le provoquer, essayant d’ajouter ses propres travers aux sarcasmes qu’aurait pu dire son aîné.
- Dean a bien raison. T’es vraiment qu’un pauvre branleur ! Pourquoi tu n’oses pas m’approcher ? Qu’est-ce qu’il y a ? Tu as peur ? A moins que tu n’aies pas très envie de nous montrer ta nouvelle apparence ? T’a foiré ta métamorphose ou quoi ? C’est quoi ta nouvelle lubie ? Macaque ? Blaireau ? Paris Hilton ?
- On ne t’a jamais dit que tu posais trop de questions ! Gronda l’énorme créature qui venait d’apparaître comme par enchantement devant lui. Je vais t’apprendre à rabattre ton caquet moi !
Ses yeux dans les siens, il n’eut ni l’occasion, ni le temps de réagir. La douleur du coup s’estompa quand il commença à se sentir sombrer dans l’inconscience.
Ce fut sans surprise qu’il sentit le léger souffle putride qui annonça l’arrivée du métamorphe. Il admettait bien volontiers que Sam avait su l’exaspérer au point qu’il ait eu envie de les attaquer. Par certains aspects, et s’il n’y avait pas eu toute cette série de questions, il aurait pu croire que c’était Dean qui se tenait derrière lui. L’important était que le résultat était là et il venait d’arriver du ciel sous la forme de … il se retourna rapidement, à peine conscient du risque qu’il encourait … Wow ! Beau spécimen de l’embranchement des arthropodes ! Il déglutit si bruyamment qu’il n’entendit pas exactement les quelques mots que le métamorphe cracha au visage de Sam. En un éclair, l’une de ses huit pattes se leva et fouetta l’air d’une manière peu conventionnelle pour s’abattre sur le gamin qui ne résista pas sous la violence du coup.
Sam tomba lourdement sur le sol. Il n’eut pas l’occasion de prendre de ses nouvelles, ni vraiment le temps de s’inquiéter pour lui. Sans perdre une seconde il actionna le lance-flammes. Réglé comme un chalumeau, le jet incandescent atteint de plein fouet l’énorme tête sombre et velue. Les poils crépitèrent avant de s’embraser un à un. D’abord surprise, l’horrible créature recula. Ne souhaitant pas qu’elle s’enfuit de nouveau, il lui adressa son plus joli sourire vainqueur auquel il ajouta un soupçon d’arrogance. Il ne prit pas le risque de croiser son regard pétrifiant mais il sut que sa tactique avait fonctionné lorsque la sale bête se campa solidement sur ses membres qui paraissaient si frêles comparés à sa masse corporelle. C’est à ce moment précis qu’il s’aperçut qu’en revanche, par rapport à lui, ils étaient deux fois plus haut et leur largeur le faisait paraître tout svelte, voire carrément très élégant. En fin de compte, il ne savait pas si c’était vraiment une bonne idée de se concentrer sur l’anatomie de cette créature. Ca n’avait absolument rien de rassurant. Tout en gardant le lance-flammes dirigé vers elle, il attrapa de la main gauche, le colt de Dean qu’il avait glissé dans sa ceinture.
La gigantesque chose émit un hurlement de fureur. Il s’exhorta au calme. Il n’avait qu’une balle et devait attendre qu’elle se transforme pour tirer. Mais tout ne se passait pas comme prévu et ce fut son tour d’esquisser un pas en arrière lorsqu’elle abaissa son thorax à raz le sol, pliant ses huit pattes, prête à charger. En quoi était faite cette chose ? En téflon ?
Tout se passa si rapidement, qu’il eut du mal à comprendre par quel miracle il était toujours en vie. Lorsque l’ignoble araignée fonça sur lui, il fut propulsé quelques mètres plus loin. L’atterrissage à même le sol fut brusque et eut pour conséquences la perte de son lance-flammes et la contraction de sa main gauche sur la détente. L’unique balle vint s’écraser sur la carapace de la créature dans un choc à la consonance métallique. La chose avança vers lui soufflant sa rage. Il pressa la gâchette plusieurs fois en vain. Le cliquetis sonnait comme le glas. Tout en progressant vers lui, la créature, sûre d’elle, commença à se transformer. Il jeta un œil à Sam toujours étendu sur le sol, certainement assommé pour de bon. Impossible de l’appeler tant ses cordes vocales étaient contractées.
Ils avaient bien conscience, au moment où ils l’avaient élaboré, que leur plan aurait des ratés mais à ce point-là … ça devenait une mission suicide ! Il repéra le lance-flammes à environ trois mètres derrière lui sur sa droite et tenta de s’en approcher. Il recula lentement en s’aidant de ses coudes. Il s’activa lorsque la bête accéléra sa progression vers lui. Il comprit que cette tentative était désespérée et commença à perdre espoir lorsqu’il entendit quelqu’un qui arrivait en courant derrière lui. Nul besoin de se retourner pour connaître l’identité de la personne essoufflée qui venait de sortir du bois.
- Sam, hurla le jeune homme à l’intention de son frère.
Aussitôt, celui-ci se redressa comme s’il s’était réveillé en sursaut. Puis il projeta son arme dans les mains de son aîné qui l’attrapa et la braqua sur le monstre complètement abasourdi par ce qu’il voyait. La détonation résonna et se répercuta aux quatre coins de la clairière. L’impact explosa son œil valide et cette fois, le monstre informe hurla de douleur. Il se cambra, fouettant l’air de ses quatre pattes avant, puis essaya de s’enfuir.
- C’est pas vrai ! Explosa Dean. Tu vas crever saloperie ?!
Sam se leva avec une rapidité effarante et incendia le flanc gauche de la créature. Il l’imita en attrapant son propre lance-flammes et en s’attaquant à ce qui lui servait de tête. Elle se contorsionnait en tous sens sous l’effet de la douleur et hurlait toute sa contrariété. La fureur s’empara d’elle et elle commença une nouvelle métamorphose. Dean s’approcha considérablement, ajusta son arme et tira une ultime fois. La cavité oculaire s’élargit amplement sous l’impact. Le résultat lui fit penser à l’implosion d’une poche d’air dans une grotte sous-marine, la dépression faisant s’effondrer les parois, laissant le liquide s’infiltrer à gros jets épais à l’intérieur. Les chairs tout autour se liquéfièrent, fondant et dégoulinant sur le sol comme neige au soleil. Le métamorphe continua néanmoins à se débattre. Son corps bouillonnant prenait différentes formes plus insolites les unes que les autres, humaines, animales et intermédiaires. Il se muait avec une rapidité incroyable dans des mouvements flasques et désordonnés. Même son cri, qui s’apparentait plus à un vagissement de terreur maintenant, changeait de timbre et passait par des aigus si intenses qu’il leur vrillait les oreilles. Au bout d’un temps qui leur paru interminable, le thérianthrope s’effondra en une masse informe et visqueuse sur le sol.
Les trois hommes se regardèrent indécis, toujours sous le choc de ce qu’ils venaient de voir et surtout de vivre. Ils ne perdirent pas de temps à reprendre leurs esprits et s’assurèrent, avec de multiples précautions, qu’ils étaient bien venus à bout de cette étrange créature.
- J’aime pas les araignées, conclurent très sereinement les deux frères d’une même voix bougonne.