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Série : Supernatural
Création : 30.05.2012 à 17h19
Auteur : Lydean
Statut : Terminée
« Pré-série. Une créature démoniaque jure de venger la mort de sa sœur jumelle, exterminée par John et Dean. Désirant les faire souffrir à leur tour, elle décide de s’attaquer à Sam. » Lydean
Cette fanfic compte déjà 84 paragraphes
Chapitre 12
Une nouvelle fois Dean s’assura que son frère se tenait juste derrière lui. Lorsqu’ils étaient entrés dans la bouche de métro, les derniers rayons de soleil filtraient à travers les immeubles gigantesques qui les encerclaient. Discrètement, ils avaient quittés les quais pour accéder aux tunnels souterrains qui longeaient les égouts. A mesure qu’ils progressaient dans ce dédale de boyaux répugnants tant par l’odeur qui s’en dégageait que par la matière visqueuse qui recouvrait les murs, ils s’enfonçaient dans une obscurité oppressante. Même les sans-abris qu’ils avaient croisés à l’embouchure de ces longs couloirs avaient déserté ce logement de fortune. Seuls les rats et autres animaux non identifiés crapahutaient le long de leurs jambes, près des eaux souillées. De temps à autre, cette boue nauséabonde entrait en contact avec des équipements à très haute température et provoquait des émanations de buée forte, dense et étouffante. Malgré tout, ils devaient progresser dans la plus grande discrétion car la meute n’était certainement pas loin. Le moindre mot résonnant à des kilomètres, leurs échanges se faisaient silencieusement. Quant à leurs lampes, elles étaient réglées sur une très faible intensité afin qu’elles guident leur pas mais qu’elles ne soient pas repérables à plus de quelques mètres.
Malgré tous ces désagréments, Dean était reconnaissant envers son père car il savait que son frère et lui étaient en charge de la partie la moins dangereuse du plan. Grâce à Bobby, ils savaient que les femelles dominantes restaient dans le nid pendant que leur progéniture partait chasser. En cas de danger, toute cette petite famille était capable de communiquer via une forme de télépathie animale et chaque membre se précipitait à la rescousse de ses pairs. Une fois réunie, la meute voyait ses forces décupler. L’idée était donc de séquestrer les plus jeunes suffisamment longtemps afin que les deux chasseurs les plus expérimentés puissent exterminer les « exemplaires originaux » sans avoir à affronter l’ensemble de la bande. Par conséquent, John et Bobby étaient ceux qui prenaient le plus de risques mais c’était également ceux qui étaient les plus qualifiés pour mener cette mission à bien.
Cela faisait vingt-quatre heures qu’ils avaient élaboré ce plan et qu’ils l’avaient décortiqué sous toutes les coutures pour dégager les contraintes auxquelles ils auraient à faire face, établir la liste des armes dont ils auraient besoin et évaluer les risques encourus par chacun. Inutile de dire qu’ils étaient parfaitement au point. Finalement le plus compliqué dans cette chasse avait été de localiser la meute. Il leur avait fallu deux nuits et près de trois jours pour les trouver. Ils avaient quadrillés différents secteurs de cette énorme ville, des quartiers résidentiels les plus chics aux banlieues les plus dévastées. Sammy avait raison, un groupe tel que celui-ci, aussi bizarre soit-il, était monnaie courante dans les environs. Ils avaient donc dû être plus sélectifs dans le choix des critères. Quant aux disparitions inexpliquées, elles étaient tout aussi courantes : fugues, accidents, enlèvements - et même meurtres en série dus à un taré même pas surnaturel – venaient alourdir leurs recherches ! Et encore, ils n’avaient pu enquêter que sur les disparitions signalées. C’était d’ailleurs grâce à ça que Bobby avait compris qu’il s’agissait d’une chasse relevant de leurs compétences. Lorsque les proies se révélaient être des sans-abris, personne n’y prêtait attention mais lorsque les victimes étaient de riches promoteurs, de gros actionnaires ou des avocats renommés, la nouvelle s’étalait en première page de tous les tabloïds. Quand de plus, ces célébrités s’évanouissaient totalement dans les airs sans raison apparente ni même une demande de rançon alors les forces de police, FBI et compagnie avaient toutes les raisons de se sentir dépassés.
Près de son épaule, quelque chose passa furtivement sur l’un des tuyaux qui longeaient le couloir. C’était certainement un rat. Il détestait les rats ! Il serra les dents, se concentrant de nouveau sur ce qui était vraiment important. Pour la énième fois, il jeta un œil à son petit frère. Quand ils n’étaient que tous les deux, Sam paraissait plus détendu, bien qu’il ne soit toujours pas totalement lui-même. Durant ces trois derniers jours, il avait pris grand soin de ne pas quitter son cadet des yeux et de ne jamais – non jamais – le laisser seul avec leur père. De toute façon, la plupart du temps, John était parti prospecter seul. Bobby, lui, avait fait la navette entre les différents membres de l’équipe. Ce vieux renard avait un sixième sens bien aiguisé car, à peine vingt-quatre heures après leur arrivée, il l’avait pris à part pour lui demander pourquoi Sam avait cette attitude bizarre. Il aurait pu jouer les innocents et dire qu’il n’avait rien remarqué mais avec Bobby, il n’était pas possible de mentir. Alors, en quelques mots, il lui avait expliqué que, comme lui avait dit son père, quelques soient ses craintes, elles n’étaient pas fondées. Son cadet devait traverser une période difficile de sa vie et il fallait faire avec. Son petit discours n’avait pas dû être très convainquant car son ami lui avait répondu qu’il devait faire plus confiance en son instinct et que personne, pas même John, ne connaissait mieux Sam que lui. Il avait ajouté qu’en cas de besoin, son frère et lui pourraient toujours compter sur lui. Puis il avait appliqué une main sur son épaule avant de partir explorer un nouveau secteur. Ce geste étrange – ou tout du moins inhabituel – avait ravivé la force dont il avait besoin. Il avait bien l’intention de résoudre les problèmes de Sammy par lui-même. Ce genre de choses devait se régler en famille. Mais le fait de savoir qu’il avait le soutien total de Bobby montrait qu’il était sur la bonne voie et renforçait sa volonté.
Ils arrivèrent enfin à destination. Cet endroit était idéal pour tendre leur piège. D’une part, il était pourvu d’un faible éclairage qui leur permettait de voir sans être vus. D’autre part, il leur prodiguait de nombreuses cachettes. Et enfin, il était équipé d’une large trappe qui donnait directement sur un puits extrêmement profond. C’était bien trouvé. Sammy avait fait un travail de recherche remarquable. De toute façon, s’ils avaient autant avancé dans cette chasse, c’était en grande partie grâce à lui. Il avait rassemblé toutes les informations récoltées lors de leurs investigations sur le terrain. Il avait éliminé les données inutiles et avait croisé les autres. Il avait ainsi délimité le terrain de chasse des « hyène-machin-truc-chose » : Il se répartissait sur divers quartiers haut de gamme. Goût de luxe, nourriture plus saine, plus copieuse, conditionnement répondant aux normes d’hygiène, que de raisons incontestables d’y venir faire son marché !
Mais pour trouver leur nid, en revanche, il avait d’abord fallu qu’ils assimilent un fait important : Leur cible était constituée de chasseurs de l’ombre, tout comme eux – enfin, à « quelques détails près » ! Leur refuge devait donc se situer dans un lieu plus tranquille – un local suffisamment spacieux qui pourrait abriter toute la petite famille sans attirer les regards indiscrets, situé à une distance raisonnable de la « zone commerciale ».
Enfin, si ces créatures à l’apparence humaine pouvaient se balader librement dans les rues de la ville afin d’y trouver des idées de menu, elles devaient utiliser un moyen plus discret pour mener à bien leurs attaques et ramener leur nourriture au bercail. Qu’y avait-il de mieux que le réseau d’égouts pour satisfaire leurs exigences ?! Avec toutes ces données et ces déductions, Sammy avait retapissé le mur de leur chambre à l’hôtel. L’espèce de toile d’araignée ainsi obtenue avait permis de délimiter un secteur bien particulier. Bobby et leur père s’étaient occupés du reste et avaient découvert le nid dans un vieil entrepôt désaffecté. Et depuis, ils s’étaient tous affairés à établir un plan.
En ce dimanche soir était organisé un colloque de gros investisseurs – a priori « gros » dans tous les sens du terme ! Un banquet à ne pas rater donc. D’autant plus que ce séminaire avait lieu justement dans l’un des quartiers compris dans la zone d’approvisionnement de ces prédateurs. Par conséquent, il ne faisait aucun doute que la meute s’y rendrait au cours de la soirée. Et pour cela, elle allait devoir passer par cette section d’égout.
Il ne pensait pas si bien dire : à peine trente minutes après qu’ils aient terminé le piège, Sam et lui entendirent l’écho de cris ignobles. On aurait dit des éclats de rires émanant d’une bande de pervers. Cette hilarité malsaine s’approcha du renfoncement où ils étaient dissimulés à une vitesse étonnante. Son cadet se pencha pour passer la tête dans le couloir. Les cris s’atténuèrent avant de s’arrêter totalement. Il attrapa son frère par l’épaule et le tira pour le remettre rapidement à couvert. Tout en le maintenant de sa main droite au fond de leur cachette, il s’autorisa à jeter un œil à son tour pour évaluer la distance entre eux et leurs ennemis. Dans l’obscurité du bout du couloir, il ne discerna que quelques faibles lumières au loin. A cette distance et dans la pénombre prodiguée par sa planque, il n’y avait aucune raison pour que Sam et lui aient été repéré et pourtant … Il recula d’un pas et croisa le regard de Sammy qui passa de la fureur à l’inquiétude en une fraction de seconde. Il savait que cette inquiétude n’était en fait que le reflet de l’angoisse que lui-même ressentait à ce moment précis. Avec horreur, il venait de comprendre que les faibles lumières qu’il croyait avoir vues au loin étaient en fait la réverbération de l’éclairage dans les yeux de ces sales bestioles. Il n’avait pas réalisé tout de suite parce qu’il s’attendait à voir des femmes … debout. Mais de toute évidence, ces choses n’avaient plus rien d’humain et elles avançaient beaucoup plus vite à quatre pattes. Il déglutit difficilement. Il avait pensé qu’elles étaient tout au bout du couloir parce que les lumières qu’il avait cru déceler étaient près du sol. Mais maintenant qu’il avait compris son erreur … Son regard fut irrésistiblement attiré vers le dessus de sa tête. Une ombre aux traits indistincts s’y dessinait. Il resserra son emprise sur son frère. Un frisson glacé parcourut son corps au moment où l’ombre dévoila deux prunelles jaunes et une rangée de dents carnassières.
- Cours ! Hurla-t-il à son cadet en l’entraînant par le bras.
Ils détalèrent droit devant eux sans un regard en arrière. Les ricanements reprirent de plus belles. Parmi eux, des cris de détresse retentirent. Au moins, certaines bestioles étaient tombées dans leur piège. Mais les autres leur collaient aux basques. Certaines les avaient même dépassés, les empêchant d’emprunter les bifurcations qui les auraient menés à la sortie, les obligeant à tourner à gauche alors qu’ils voulaient aller à droite. Soudain, il comprit. Ces saletés ne cherchaient pas à les attraper, elles les guidaient. Son frère et lui étaient en train de se faire rabattre comme du gibier !
Tout en cavalant, Sam sentait la présence de son frère à ses côtés, sur sa gauche, légèrement en retrait. Il savait que Dean aurait pu courir bien plus vite s’il l’avait voulu, même si lui non plus ne dormait pas beaucoup depuis un certain temps et qu’il était certainement aussi épuisé que lui. Seulement jamais cet idiot ne penserait à sa propre sécurité avant celle des autres. Tel qu’il le connaissait, la seule chose qui devait lui importer était d’assurer les arrières de son petit frère. C’était exaspérant !
A la fois rassuré et irrité par cette attitude altruiste qu’il estimait proche de la débilité, Sam s’autorisa à jeter un œil furtif derrière lui. Depuis qu’ils avaient dû décamper, les seules informations qu’il avait pu recueillir sur leurs poursuivants étaient le crissement de leurs griffes sur le sol et les espèces de cris sadiques qu’ils émettaient de temps à autre. Même lorsque ces saletés s’étaient interposées entre eux et leurs éventuelles sorties de secours, il n’avait pas eu l’opportunité de les voir. Le fait de ne pas avoir plus de données sur ce qui les pourchassait était bien plus angoissant pour lui que l’idée de devoir les affronter pour sauver leur vie. Il avait estimé à quatre ou cinq le nombre de créatures qui avaient dû tomber dans leur piège. Malheureusement cela ne lui indiquait pas combien il en restait. Malgré sa concentration, un seul regard en arrière ne suffit pas et il dut renouveler l’opération à plusieurs reprises avant d’avoir enfin un bon visuel. La première fois, il n’avait aperçu que des petites billes luisantes dans la semi-obscurité. Il avait donc profité de la lumière artificielle dont certains tronçons d’égouts étaient dotés pour faire de nouveaux essais.
Ces choses n’avaient plus rien de féminin, ni même d’humain. L’espèce de fourrure rase qui recouvrait leur corps ne suffisait pas à camoufler leur crâne hideux au museau aplati. Lorsqu’elles ouvraient la gueule, c’était pour exposer deux rangées de dents acérées. Quant à leur corps, il s’assimilait à celui d’un quadrupède à l’aspect trapu. Les hanches, pourtant bien plus basses que les épaules, déployaient une force impressionnante. Ces créatures devaient dépasser les soixante-dix kilos mais cela n’empêchait pas la puissance de leur détente. Leurs mouvements lestes et rapides leur permettaient d’évoluer le long des boyaux moites et obscurs avec une facilité déconcertante.
Ces ombres bondissantes et menaçantes s’étaient rapprochées dangereusement d’eux. Elles les talonnaient de près alors pourquoi ne les attaquaient-elles pas ? Elles étaient bien plus agiles qu’eux. Dire qu’ils étaient juste censés piéger la progéniture de ces femelles dominantes. Comment étaient-ils passés des chasseurs aux chassés ? En croisant le regard bourré de reproches de son aîné alors qu’il se retournait une énième fois, il se rappela que l’heure n’était pas aux questions mais à l’action.
Des hurlements différents se firent entendre derrière eux. Gémissements et cris de douleur suivirent de près les gargouillis et grognements proches de la suffocation. Tant pis pour l’action, il fit volte face pour assister à l’agonie de certaines créatures et la détresse du reste de la meute. La course poursuite venait de s’interrompre momentanément. Complètement effaré devant se spectacle inouï, il ne s’aperçut pas tout de suite que son frère l’avait attiré dans un renfoncement obscure. Ce n’est que lorsqu’il n’eut plus la possibilité de voir ce qui se passait qu’il comprit que Dean était devant lui et qu’il le gênait. Il se dégagea de cette entrave en glissant légèrement sur la gauche. Quatre créatures se tortillaient sur le sol devant leurs congénères. Tout en rendant leur dernier souffle, leur morphologie se modifia considérablement. La fourrure s’effaça comme si elle se réintégrait dans la peau. Seule la pilosité sur le sommet du crâne se développa en une chevelure plus ou moins soyeuse. Le squelette se déforma pour passer du mode quadrupède à celui de bipède. Le museau disparut également pour révéler des traits de visages féminins. En moins de quinze secondes, ces horreurs s’étaient métamorphosées en êtres humains. Autour des corps inanimés, les lamentations se transformèrent en cris vengeurs. Les paires d’yeux jaunes et lumineux scrutèrent le long couloir avec attention.
Alors qu’il s’apprêtait à reprendre sa course, Dean le retint par le bras et lui indiqua ses armes. Il sentit ses yeux s’arrondir comme des soucoupes. D’où lui venait cette idée stupide ? Pourquoi voulait-il perdre son temps à leur tirer dessus ? Etait-il arrogant à ce point là ? Se croyait-il aussi bon tireur pour réussir à toucher l’une de ces choses aux déplacements furtifs ? Pensait-il que les douze autres attendraient bien patiemment leur tour ? N’était-il pas en mesure de comprendre qu’en agissant ainsi, il allait les énerver et les mettre tous les deux plus en danger qu’ils ne l’étaient déjà ? C’était contreproductif, c’était irrationnel, c’était complètement débile, c’était une idée pourrie ! Alors, non ! Il refusait catégoriquement de le suivre dans cette voie ! Le plan A avait échoué lamentablement mais ils pouvaient toujours servir d’appât et attirer ces monstres loin du nid familial afin que John et Bobby puissent s’occuper une bonne fois pour toutes des femelles dominantes restantes. Il n’y avait rien de compliqué. Ils n’avaient qu’à courir suffisamment longtemps en attendant que ces sales bestioles tombent comme des mouches. Au pire, ils les combattraient si elles se décidaient à les attaquer. Son plan était parfait et Dean, qui de toute évidence avait perdu tout sens commun, ne parviendrait pas à le faire changer d’avis. Contrairement à ce qu’il aimait penser, son statut d’aîné ne faisait pas de lui le seigneur et maître en toutes circonstances.
Il secoua la tête, fronça les sourcils et dégagea son bras. Son grand frère lui lança son regard meurtrier mais pour une fois, cela ne l’intimida pas du tout. Il avait pris sa décision, celle qui était la plus appropriée, celle qui leur permettrait de s’en sortir tous les deux.
Il commença donc à courir avec, comme il s’y attendait, Dean sur les talons. Aussitôt la meute s’élança à leur poursuite. Les cris reprirent de plus belle. De nouveau, il comprit que John et Bobby avaient dû tuer une autre femelle dominante car des hurlements d’agonie retentirent derrière lui. Cette fois, il ne perdit pas de temps à les observer et tenta d’accélérer. Mais quatre créatures le dépassèrent en prenant appui sur les murs, de chaque côté du tunnel. Alors qu’il pensait qu’elles avaient en tête de les encercler, il fut surpris de les voir grimper vers le plafond. Aussitôt, Dean vida son chargeur sur elles. Il en abattit une qui retomba lourdement sur le sol et en blessa une seconde. Dans un bruit métallique infernal, une lumière vint éclairer les silhouettes des rescapées avant qu’elles ne disparaissent dans ... Cette révélation le frappa de plein fouet. A quel moment avait-il perdu son sens de l’orientation ? Il avait étudié la moindre ramification des égouts du secteur. Comment avait-il pu ignorer qu’il courait droit vers l’entrepôt ?! Il écumait de rage. Il venait de faire foirer son plan B dans les grandes largeurs : A cause de lui, la meute était de nouveau réunie. Sous l’emprise de la colère, il se rua sur l’échelle et la gravit aussi vite que sa hargne le lui permit. Lorsqu’il atteignit l’entrepôt, il lança un regard circulaire et repéra le combat acharné qui sévissait à quelques mètres de lui. Bien qu’ils aient été des chasseurs chevronnés, Bobby et John faisaient pâle figure face à leurs assaillants. Dean et lui ne seraient pas de trop pour aller leur prêter main forte. A cet instant précis, il ressentit un grand vide. Un frisson glacé irradia son corps. Il fit volte face et tourna sur lui-même avant que ses yeux ne restent figés sur la trappe. Pour la première fois depuis des semaines, la terreur venait de supplanter sa fureur.
Il voulait l’appeler, hurler son prénom mais ses poumons avaient cessé de fonctionner, paralysant avec eux ses cordes vocales. Il tomba à genoux près de l’ouverture de la trappe – gueule béante qui avait englouti son grand frère. A quelques mètres en-dessous, des grognements sourds s’échappaient de la pénombre. Il allait descendre mais fut projeté en arrière lorsqu’une demi-douzaine de créatures bondit dans le local. Quatre d’entre elles rejoignirent directement le reste de la meute. Les deux autres s’approchèrent de lui, menaçantes. Il n’avait pas le temps de se redresser mais recula un peu en s’aidant de ses pieds et de ses coudes. Le fait d’être presque adossé au sol rendait ces créatures encore plus monstrueuses. Elles avaient les babines relevées et écumantes. Mais à ses yeux le plus inquiétant était leurs museaux ensanglantés. Les battements de son cœur menacèrent de faire exploser sa cage thoracique. Qu’est-ce que ces saloperies avaient fait à son frère ? Les pires idées lui vinrent à l’esprit et pourtant il n’avait vraiment pas le temps d’y penser. Il dégaina son arme et tira jusqu’à ce qu’il entende le cliquetis lui annonçant que son chargeur était vide. Les mâchoires serrées à l’extrême, il se mit debout, dégagea d’un pied rageur les deux cadavres et se précipita de nouveau vers la trappe. Il descendit les premiers barreaux, orienta le faisceau lumineux de sa lampe vers le trou obscure et balaya la zone désormais silencieuse. Il découvrit un amoncellement de trois corps qui gisait au milieu d’une mare de sang. L’odeur doucereuse de l’hémoglobine chaude lui emplit les narines et lui souleva le cœur. Il fit abstraction du combat acharné qui avait toujours lieu aux fins fonds du local derrière lui et porta toute son attention sur la recherche de son frère. Finalement, il sentit l’échelle bouger et perçut une respiration haletante. Il balança la torche sur le sol de l’entrepôt et tendit la main en contrebas. Il saisit fermement l’avant-bras qui entra en contact avec sa paume et tira de toutes ses forces pour l’aider à se hisser jusqu’au local. Ce fut donc à deux qu’ils ressortirent de cette trappe infernale. D’un rapide coup d’œil respectif, ils évaluèrent l’état de santé de l’autre : rien d’irréparable à signaler. Puis ils partagèrent un regard avant de se jeter côte à côte dans la mêlée.
Trop préoccupées à tenter de protéger leurs « mères » des assauts des deux autres chasseurs, les sales bestioles ne les avaient pas vus arriver. Ils tranchèrent dans le vif à grands coups de machette avant d’attirer finalement leur attention. Alors qu’il pensait venir facilement à bout des survivantes, il entendit des grondements, juste derrière lui. Dean se retourna en même temps que lui. Une immonde créature ensanglantée aux côtes décharnées et au regard haineux les menaçait. Elle émit un hurlement proche du rire sadique et aussitôt elle fut rejointe par deux de ses semblables. Pire que tout, les deux corps qu’il avait criblé de balles et qui gisaient près de la trappe commençaient également à bouger. Comment ces choses pouvaient-elles se régénérer aussi rapidement ?
Collé dos à dos avec son aîné, il regarda évoluer ses ennemies. Elles les contournaient dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, cherchant visiblement le meilleur moyen de parvenir à leurs fins, prêtes à attaquer. La plus amochée avait manifestement de lourds griefs envers Dean. Elle ne cessait de le fixer férocement. Ce fut donc sur elle qu’il porta toute son attention. Il ne laisserait certainement pas cette grosse bestiole informe faire du mal à son aîné. Cette excellente résolution lui permit d’anticiper le moment où elle sauta à la gorge de son frère. Il se retourna juste à temps pour planter sa machette dans son épaule. Elle émit un cri sinistre et s’éloigna sur trois pattes. Dans la même seconde, il se retrouva plaqué au sol. Alors qu’il venait de se souvenir des deux autres créatures, il fut surpris de constater que ce n’était pas elles qui venaient de le projeter aussi violemment mais son imbécile de frangin qui ne trouvait rien de mieux que d’affronter à lui seul quatre autres monstres. Il se redressa aussitôt et se rua pour lui prêter main forte. Pourquoi cet abruti avait-il fait ça ? Il gérait pourtant parfaitement la situation. D’ailleurs ne venait-il pas de lui sauver la peau ? Et c’était comme ça qu’il le remerciait ? Il fonça tête la première sur la sale bête qui venait de sauter sur le dos de son ainé. Ensemble, ils finirent en roulé-boulé sur le sol. De sa lourde patte armée de griffes acérées, elle essaya de lui arracher le visage. Il contra cette attaque de son bras droit tout en prenant conscience qu’il n’avait pas pris le temps de changer de chargeur et que sa machette était partie avec sa dernière victime. Mais étrangement, il ne se sentait pas vraiment anxieux. Il était plutôt habité par une rage profonde qui lui donna la force de repousser son assaillante le temps de saisir son couteau à la cheville. Il laissa exploser toute sa furie sur la créature. Son poing gauche martelait et écrasait tout sur son passage pendant que le poignard qu’il maintenait fermement de la main droite taillait et transperçait chaque parcelle de chair encore intacte.
- Sam !
La mise en garde de Dean lui parvint laborieusement. Elle était couverte par les cris d’agonie de plusieurs bestioles. Mais ce n’était pas la seule raison : Il dut faire des efforts considérables pour sortir de son état de transe et détacher son regard de l’amas de viande informe qu’il avait lacéré jusqu’à l’os. Il se retourna juste à temps pour voir son frère se faire projeter sur un pilier en béton par la dernière femelle dominante qui se tenait juste derrière lui. D’un geste rapide, il bondit sur la machette de son aîné, prit appui sur ses genoux et fendit l’air avec une violence inouïe jusqu’à ce que la lame rencontre les deux pattes avant de la monstruosité qu’il trancha simultanément. Cette manœuvre ne lui demanda aucun effort particulier et il ne prit pas le temps de contempler le sang gicler abondamment. Elle hurla de douleur. Il se redressa. Elle prit appui sur ses pattes arrière. Il brandit sa machette. Elle ouvrit la gueule en grognant. Il balança son arme dans sa direction. Elle ne le lâcha pas des yeux jusqu’à ce que la lame lui fende le crâne en deux. Bobby apparut juste derrière elle et l’acheva en lui coupant la tête. Aussitôt, les membres restants de la meute s’avachirent sur le sol en émettant des râles douloureux.
Il ne se préoccupa pas de leur agonie et fixa son attention sur son frère, à demi-allongé dans un bain de sang, les épaules affaissées contre le pilier en ciment et la tête désespérément penchée vers le sol. Pour la deuxième fois en peu de temps ses terminaisons nerveuses choisirent l’affluence de l’angoisse à celle de la rage.
Chapitre 13
Dans un flou artistique, il vit Sammy se ruer sur lui. Son audition se limitait à un sifflement strident alors il se concentra sur les lèvres de son frère pour comprendre ce qu’il était en train de lui dire. Lentement – bien trop lentement à son goût – ses sens reprirent le dessus et il put percevoir pleinement le ton angoissé qui accompagnait ses paroles :
- Dean ! Dean ! Ca va ? Réponds-moi ! Comment tu te sens ?
Tout en lui criant dans les oreilles, son cadet s’affaira à écarter les pans de sa veste et inspecta son torse déjà bien douloureux. Il lui saisit donc les deux poignets et le repoussa légèrement pour l’inciter à arrêter.
- Je vais bien, Sammy, grogna-t-il pour le rassurer, tout en vérifiant qu’il en était de même pour leur père et Bobby.
- Non, il y a du sang partout, regarde !
D’un mouvement circulaire, il balaya du regard le sol et le pilier en ciment sur lesquels il était avachi. Effectivement, il baignait dans un liquide visqueux et rougeâtre, presque noir. Il se souvint alors de la femelle dominante qu’il avait décapitée juste avant de voir la dernière se ruer sur son cadet.
- C’est pas l’mien. J’vais bien, j’te dis ! Répéta-t-il en le repoussant plus loin et en se relevant pour prouver ses dires.
Il se redressa en prenant grand soin de ne pas montrer qu’il avait mal partout. Puis il lui adresa son sourire le plus goguenard pour le rassurer mais il s’effaça très rapidement et ses sourcils se froncèrent devant le changement d’humeur radical qui venait de s’effectuer chez son petit frère : Ses poings étaient serrés, ses bras, comme l’ensemble de son corps, étaient tendus à l’extrême, sa respiration suivait un rythme saccadé, son visage marquait une colère froide et ses yeux brillants trahissaient une profond malaise. Il n’eut pas le temps de comprendre à quoi était dû ce comportement car Sam envoya son poing droit dans sa mâchoire avec une force égale à son mal-être. Sous la violence du coup et l’effet de surprise, l’aîné recula d’un pas.
- Non mais t’es malade ?! S’énerva-t-il tout en réfrénant un mauvais réflexe de retour à l’envoyeur.
- Pourquoi t’as fait ça ? Elle aurait pu te tuer ! Hurlait le plus jeune dont les iris clairs se voilaient progressivement d’éclats luisants indéchiffrables.
- Parce que si je ne l’avais pas fait, c’est toi qui aurais pu te faire tuer ! Renchérit Dean, les mâchoires serrées, évoquant ce qui était pour lui une évidence.
- N’importe quoi ! Arrête de me traiter comme un gamin ! Je suis assez grand pour me défendre tout seul ! Tu n’as pas à prendre des …
- La ferme, Sam ! Tu n’as pas à me dire comment j’aurais dû agir alors que tu étais trop préoccupé à faire du steak haché pour t’apercevoir qu’on t’attaquait !
- Qu’est-ce qui te dit que je ne l’avais pas remarqué ? Tu lui as sauté dessus avant même que j’ai eu le temps de réagir !
- C’est bien le problème : tu as été trop long à réagir !
- Non, c’est pas vrai !
- Arrête ! Je lui ai sauté dessus juste avant qu’elle écrase sa grosse patte velue sur ton p’tit crâne d’ingrat !
- Ouais ben on ne saura jamais ce qui aurait pu se passer parce que comme d’hab, môsieur le sauveur du monde n’en fait qu’à sa tête sans mesurer les conséquences ! C’était vraiment pas très intelligent !
- « Intelligent » ? Le fait d’avoir sauvé ton cul, ne fait pas de moi un demeuré ! Y a pas que l’intelligence dans la vie, Sam !
- Non, c’est sûr ! Y a aussi la connerie !
- Quoi ? Répète un peu pour voir !
- Ca suffit, tous les deux ! Intervint fermement leur père sur un ton qui n’acceptait aucune objection. On a du ménage à faire alors aidez-nous un peu au lieu de vous chamailler comme deux gonzesses !
Respirant fortement tant sa colère le submergeait, Dean fut le premier à bouger. Il passa juste à côté de son cadet et s’arrêta à sa hauteur.
- J’me réserve le droit de t’en coller une ! lui annonça-t-il froidement à l’oreille.
Après s’être échangé un dernier regard mauvais qui indiquait clairement qu’ils n’en avaient pas terminé, les deux frères s’attelèrent à la tâche. Alors que l’aîné aidait John et Bobby à rassembler les restes des corps, le plus jeune arrosait le bâtiment d’essence. Dès qu’ils eurent terminé, ils ne s’attardèrent pas à admirer l’immense brasier et s’enfouirent dans le 4x4 noir paternel pour retourner au motel.
Dans l’habitacle, le silence était devenu oppressant. Même les bâches plastiques installées sur les sièges pour les protéger après la chasse ne faisaient aucun bruit car personne n’esquissait le moindre mouvement. Dean, assis à l’avant du côté passager, sentait le regard furieux de son frère sur sa nuque. Il savait également que les yeux de Bobby ne cessaient de passer de Sam à lui, comme si la tension qui régnait entre eux s’était matérialisée en un lien visible. Seul John paraissait détendu et se concentrait sur sa conduite. Il avait l’air satisfait. Il fallait bien avouer que, finalement, bien qu’elle ait très mal commencé, cette chasse était un franc succès. Toute la meute avait été détruite et de leur côté, ils n’avaient que quelques blessures superficielles à déplorer. Ils avaient même évité de nouvelles victimes. Dean se surprit à penser qu’il fallait bien qu’un point positif ressorte de cette nuit pourrie !
Arrivés à l’hôtel, il s’empressa de regagner leur chambre et commença à faire son sac. Sans un bruit, Sam l’imita. Toujours aussi énervé après son cadet, il se réfugia dans la salle de bain et prit une douche rapide mais revigorante avant d’enfiler des vêtements propres. Lorsqu’il réapparut dans la chambre, son regard se porta d’abord sur Sam qui était assis sur son lit. Il lui tournait le dos et tout dans sa posture montrait sa rancœur. Dans la mesure où il en avait autant à son service, il ne se formalisa pas le moins du monde et s’attarda sur les changements qui s’étaient effectués dans la pièce durant son absence : le mur avait été débarrassé de toute trace d’enquête et le sac de son frère gisait près du sien à côté de la porte – message subliminal qui lui indiquait qu’il n’avait pas le droit de partir sans emmener avec lui son abruti de frangin ! De toute façon, l’idée de prendre la route sans lui ne lui serait jamais venue à l’esprit. Une promesse était une promesse. Il s’était engagé à faire son possible pour qu’ils soient rentrés le lundi matin alors il allait s’y tenir, même si pour ça, il allait devoir rouler tout le reste de la nuit et supporter les humeurs de ce sale petit ingrat. Quoique sur ce dernier point, il envisageait deux ou trois solutions tout aussi radicales les unes que les autres.
Après avoir frappé à la porte, Bobby pénétra dans leur chambre.
- Où est papa ? lui demanda-t-il.
- Il prend une douche, l’informa son ami. Je crois qu’on en a tous bien besoin, ajouta-t-il en regardant Sam qui se leva aussitôt avant de disparaître dans la salle de bain.
Ils attendirent d’entendre l’écoulement de l’eau pour commencer à converser.
- John pense que vous comptez partir maintenant.
- Ouep !
- J’crois pas qu’ce soit une bonne idée. Tu as besoin de sommeil. Prenez la route demain.
- Non. Je ne pourrais pas dormir de toute façon.
- Dure nuit, hein ?
- Ouais, c’est ça.
Le silence s’installa de nouveau. Dean fit le tour de la pièce afin de vérifier que son frère et lui n’oubliaient rien en essayant d’échapper au regard insistant du vieux chasseur. Malheureusement, cette activité ne dura pas suffisamment longtemps et il dut se résigner à poursuivre la discussion.
- Ecoute Bobby, je sais que Sam n’est pas lui-même en ce moment. Mais je vais lui filer un coup de main et ça ira mieux.
- Et je peux savoir à quel genre de coup de main tu penses.
Là, tout de suite, il devait bien avouer qu’il songeait au sens littéral du terme. Mais après une ou deux bières et quelques heures de route au volant de son bébé, les choses devraient revenir à la normale. Devant l’air peu convaincu du vieux chasseur bourru, il insista :
- Je sais m’occuper de mon frère.
- J’ai pas dit le contraire. J’veux juste te rappeler que je suis là … au cas où.
- Merci mais ça va aller.
- Foutue tête de mule ! Râla Bobby en ouvrant la porte pour quitter la pièce.
Avant de disparaître, il lui lança ses yeux goguenards, sa manière à lui de montrer à quel point il se souciait d’eux. Dean secoua la tête devant ce trop plein d’attention puis, comprenant que son cadet était sur le point de sortir de la salle de bain, il saisit son sac et rejoignit l’Impala garée juste devant le motel.
A peine une minute plus tard, son passager balança ses affaires dans le coffre et s’installa à ses côtés. Ils reprirent la route sans un mot ni même un regard. Sam s’endormit assez rapidement. Aux yeux de son aîné c’était une excellente chose. D’ailleurs, il était préférable pour lui qu’il ne se réveille pas – même à cause de l’un de ses foutus cauchemars – car sinon il n’hésiterait pas à l’assommer un bon coup pour avoir la paix.
Ils passèrent rapidement par leur maison – ou plutôt leur point de chute provisoire - pour se rafraîchir et récupérer son sac de cours. Peut-être était-ce parce qu’il avait suffisamment dormi et qu’il voyait tout sous un autre jour ou parce qu’il s’était passé plusieurs heures depuis leur dispute mais Dean avait l’air moins fâché. Tant mieux ! C’était toujours un poids de moins. Il avait beau chercher, il ne pouvait pas expliquer ce qu’il ressentait. De son côté, il était toujours énervé. Il lui en voulait énormément. Ce n’était pas un grand frère qu’il avait mais un grand abruti de frangin ! Ne pouvait-il pas faire passer sa propre sécurité en priorité ?! Comprendrait-il un jour que s’il lui arrivait quelque chose, ce serait pire que tout ? Parce que, non, décidément, il ne supporterait pas l’idée de le perdre sous le prétexte débile qu’il cherchait à le protéger. Il avait terriblement besoin de lui, encore plus ces derniers temps et s’il lui arrivait quoi que ce soit, il ne s’en sortirait pas.
Ils avaient repris la route assez vite pour avoir le temps de s’arrêter prendre un café. Ni l’un ni l’autre n’avait daigné ouvrir la bouche jusque-là. Ils avaient également pris un soin tout particulier à ne pas se regarder – ou tout du moins, pas directement dans les yeux.
Avant de se réinstaller au volant, Dean lui tendit son gobelet et de quoi grignoter.
- Merci, lui murmura-t-il en acceptant exceptionnellement la nourriture de bonne grâce.
Enfin, son grand frère lui octroya un regard. Il se sentit soudain plus léger et commença à manger et siroter son café. La Chevrolet reprit le chemin du lycée.
- Tu ne finis pas tard aujourd’hui. Tu voudras que je vienne te chercher après les cours ?
Il se tourna vers son aîné, surpris d’entendre finalement sa voix.
- Non, j’ai plein de boulot à rattraper, expliqua-il en essayant de contrôler son ressentiment. Il faut que je récupère tous les cours que j’ai manqués. J’irai à la bibliothèque.
- OK. Je ne bosse pas au garage ce matin mais j’irai cet après-midi, alors si tu veux que je te ramène après …
- Non, c’est bon j’te dis, j’me débrouillerai.
- Comme tu veux.
Du coin de l’œil, il vit son frère se renfrogner et se concentrer sur la route. Non mais quelle chochotte ! Il n’allait quand même pas bouder à chaque fois que sa réponse ne lui convenait pas ! Il soupira avant de laisser parler son amertume :
- De toute façon, rien ne nous dit que tu ne seras pas parti avec papa pour une nouvelle chasse.
- C’est pas au programme.
- Ouais, c’est ça. Mais si jamais le « Grand John Winchester » t’appelle, tu accourras sans te poser de questions.
- Bien sûr, si papa a besoin de moi, je serai là pour lui.
- C’est bien le problème, Dean. Pourquoi il faudrait qu’on soit à sa disposition dès qu’il claque des doigts ?
- Parce que s’il nous le demande c’est que c’est important.
- Important pour qui ? Il faut toujours qu’on fasse ce que lui a décidé. On n’a jamais rien à dire. Il n’en à rien à faire de nous ou de c’qu’on veut.
Au moment précis où Dean freina et stationna l’impala sur le bas-côté, il sut qu’il était allé trop loin. Il cala son dos dans l’angle que formait son siège avec la portière et fit son possible pour affronter le regard meurtrier que lui lançait son frère.
- J’vais t’dire : j’en ai plus que marre de ton attitude !
- Mais Dean …
- Hier, grâce à Papa, des vies ont été sauvées !
- Oui, je sais …
- Oui, tu le sais mais tu t’en fous complètement ! Tout ce qui compte pour toi, ce sont les cours que tu as manqués et tes foutus exams !
- Non, j’dis juste que …
- La ferme, Sam ! J’ai plus envie de t’entendre. Va poser ton cul en cours, va te faire chier à la bibliothèque et montre à tous les bons-à-rien qui t’entourent que tu es le plus intelligent de tous ! Reprends le cours de ta p’tite vie « normale » ! Fais c’que tu veux ! Mais ferme-la !
Sur ces mots plus qu’énergiques, il redémarra en trombe. Cette fois, l’infime espoir de réconciliation venait de s’évaporer aussi surement que les poules n’avaient pas de dents. Encore qu’avec toutes les bizarreries qu’ils étaient amenés à croiser, rien ne pouvait être aussi sûr ! Il se réinstalla correctement sur son siège en se bornant à fixer le paysage qui défilait à toute allure derrière sa vitre. Il croisa les bras sur sa poitrine – geste qui ne suffit pas à lui apporter un quelconque réconfort. A la base c’était lui qui devait être en colère contre son frère et non l’inverse ! Il avait toutes les raisons du monde de lui en vouloir. En plus, il ne pouvait résister à cette rage qui résidait dans chaque fibre de son corps. Dean était un crétin fini ! La liaison entre ses oreilles et ses neurones était-elle momentanément indisponible ? Peut-être s’agissait-il des séquelles des coups qu’il avait pris sur la tête. A moins que ce soit le résultat du manque d’oxygène provoqué par sa dernière blessure. Une chose était certaine : Dean n’avait rien compris à ce qu’il voulait lui dire ! Ces derniers temps, c’était récurent. Pourquoi ne pouvaient-ils plus communiquer sans s’aboyer dessus ? Pourquoi ne se comprenaient-ils plus alors qu’avant un simple regard suffisait ? Et surtout, pourquoi se sentait-il si mal à l’aise alors qu’il estimait n’avoir rien à se reprocher ?
Tout bien réfléchi, il avait peut-être la réponse à cette dernière question. A partir de l’instant où Dean s’était énervé, l’énorme poids virtuel s’était de nouveau installé bien largement sur ses épaules. Puis, comme si ce n’était pas suffisant, un gigantesque vide s’était creusé au sein de son organisme. Il détestait ce sentiment de solitude. Jusqu’à très récemment, il avait toujours pu compter sur son aîné, quelles que soient les circonstances, même lorsqu’ils se disputaient. La réciproque était tout aussi vraie. Mais d’ordinaire, leurs querelles aussi importantes soient-elles se résolvaient rapidement et sans effort. Et ça aussi, ça avait changé. C’était passablement agaçant … et terriblement angoissant. Si son propre frère l’abandonnait alors qu’il se sentait partir à la dérive, il était foutu.
Etonné, il s’aperçut que le paysage ne défilait plus. L’Impala était stationnée devant la grande bâtisse qui engloutissait des lycéens par groupes entiers. Depuis combien de temps étaient-ils arrivés ? Il s’empressa de prendre son sac posé sur la banquette arrière non sans jeter un œil à son frère au passage : Sa main droite agrippait fermement le volant pendant que la gauche empoignait le levier de vitesse. Signe qu’il attendait impatiemment de pouvoir repartir. Son visage était fermé, ses sourcils étaient froncés à l’extrême et, pire que tout, son regard était froid. De toute évidence, la réconciliation n’était pas pour tout de suite. Il se résolut donc à sortir. Malgré sa rancœur, il referma la portière avec le plus de douceur possible. La claquer n’aurait pas aidé !
Il chargea son sac sur son épaule droite et enfouit les mains dans ses poches avant de traverser la rue. Derrière lui, il entendit la Chevrolet repartir. Il remonta ses épaules pour se protéger de la brise sournoise qui venait de glisser le long de son dos jusque sur sa nuque. Il faisait vraiment froid pour une matinée printanière !
- Toi, tu t’es encore disputé avec ton frère !
- Quoi ? S’étonna-t-il en découvrant Jeanne à côté de lui alors qu’il montait les marches de l’établissement.
- Je ne t’ai pas vu depuis la semaine dernière et c’est tout c’que tu trouves à m’dire ? s’indigna-t-elle avec un sourire en coin.
Il s’arrêta de marcher et tenta de lui porter toute son attention mais il ne pouvait pas se résoudre à lui sourire. Il n’était vraiment pas d’humeur. Son esprit était complètement embrouillé. Une boule s’était formée en travers de sa gorge et il avait de plus en plus de mal à déglutir. Il était à deux doigts de faire demi-tour. Même si aucune ligne de car n’était en mesure de le ramener chez lui à cette heure-ci, il était prêt à marcher, courir ou même voler une bagnole si c’était nécessaire, mais il devait impérativement rentrer. La durée du trajet lui permettrait de trouver une bonne entrée en matière. D’accord, Dean lui avait demandé de se taire mais ça ne devait pas l’arrêter pour autant. Il le connaissait bien et il savait qu’il ne serait pas en colère encore très longtemps. Quelques heures de repos lui feraient le plus grand bien. Oui, c’était ça ! Bien sûr, c’était évident : Depuis combien de temps n’avait-il pas dormi ? Dean était épuisé et c’était pour ça qu’il avait été aussi irascible ce matin. Peut-être devrait-il plutôt le laisser se reposer un peu. Il pourrait éventuellement l’appeler vers midi …
Jeanne déposa un baiser sur ses lèvres et voulu le prendre par la main mais il esquiva ce geste, trop occupé à réfléchir à la meilleure façon d’agir.
- Vas-y. Dis-moi ce qui te contrarie, lui murmura-t-elle si près de lui qu’il sentit son souffle sur sa peau.
Son sentiment de culpabilité s’atténua au profit d’un excédent de colère qui lui fit oublier toutes ses bonnes résolutions :
- C’est juste que … J’en ai marre d’être transbahuté de « Mégamerdiquetown » à « Commilestnultonbled » ! J’ai envie de stabilité, de normalité mais personne ne me comprend. Mon père ne pense qu’à son job et mon frère ne voit que par lui. Dean n’est pas foutu de mener sa propre vie. Il passe son temps à vouloir imiter notre père et à se mêler de ma vie. Et ça, ça me fout les nerfs !
- Pourquoi tu ne lui dis pas ?
- Il ne m’écoute pas.
- Alors trouve un autre moyen de lui faire comprendre. Force-le à t’écouter.
Il souffla un rire sans joie.
- Ca se voit qu’tu n’le connais pas. Il a la tête plus dure qu’un bloc de béton.
Et ce n’était pas peu dire puisqu’il l’avait encore prouvé la nuit dernière ! Compatissante, elle tenta une nouvelle fois de prendre sa main dans la sienne. Mais trop contrarié pour s’apercevoir de son geste affectueux, il croisa les bras sur sa poitrine.
- C’est ton frère, Sam. Pas ton père, lui expliqua-t-elle après avoir soufflé son exaspération.
- Et alors ?
- Et alors, moi aussi j’aime ma sœur et mon petit frère mais je ne me gène pas pour les remettre à leur place quand il le faut.
- Ca n’a rien à voir. Toi, tu as toujours tes parents.
- Oui, enfin je ne les vois pas beaucoup. Et puis toi aussi tu as toujours ton père. Même s’il n’est pas souvent là. Dean n’a aucun droit sur toi. Il n’a pas à te dire ce que tu dois faire. Renvoie-le balader une bonne fois.
- Non, non, tu ne comprends pas, l’informa-t-il en secouant la tête et en passant ses deux mains dans ses cheveux pour tenter de se calmer. D’aussi loin que je m’en souvienne c’est toujours Dean qui … enfin c’est lui qui … il a toujours été là pour moi.
- Ben si, tu vois ! Je crois que j’ai plutôt bien cerné le problème au contraire. Tu te sens redevable envers lui. Et c’est ce qui fait que c’est pire encore !
- Quoi ?
- Avec ton père, tu sais à quoi t’en tenir mais avec ton frère … Elle secoua la tête en signe de frustration. Puis elle verrouilla son regard dans le sien et lui caressa lentement sa joue gauche. Il profite de savoir que tu le respectes pour te faire passer la pilule. Il sait que tu ne lui en voudras pas longtemps parce que tu te sens redevable. Alors il te fait faire tout ce qu’il veut sans prendre en compte tes désirs.
Il la regarda, éberlué. C’était comme si, grâce à elle, la vérité lui était soudainement apparue !
- T’as raison, lui avoua-t-il.
- J’ai toujours raison, plaisanta-t-elle avec un large sourire. L’idéal se serait de trouver un moyen de lui faire comprendre que tu n’es pas sa chose. Mais bon, je te connais, tu n’oseras jamais faire quoi que ce soit contre ton grand frère si génial.
Une vague de fureur le submergea. Non, il n’était pas sa chose ! Cette nuit il lui avait sauvé la vie plusieurs fois et ce matin, au lieu de le remercier comme il aurait dû le faire, cet enfoiré lui avait passé un savon ! Et pourquoi ? Juste parce qu’il était trop con pour comprendre ce qu’il pouvait ressentir ! Dire qu’il s’était senti rassuré quand il avait su que son grand frère allait l’aider avec ses problèmes. Mais comment un abruti pareil, qui ne comprenait rien à rien, pourrait bien lui venir en aide ? De toute façon, ce matin, Dean avait été très clair : il ne voulait plus rien entendre. Il fallait se rendre à l’évidence : cette enflure l’avait abandonné.
- Tu ne me connais pas si bien que ça ! Finit-il par lâcher, les poings serrés. Cette fois il va le payer !
Chapitre 14
Dean était allongé sur son lit, les yeux grands ouverts. Deux heures auparavant, il était tellement épuisé que ses paupières avaient pris la sale manie de vouloir se fermer sans son consentement alors qu’il était encore au volant. Lorsqu’il était enfin arrivé, il avait sombré aussitôt que son corps était entré en contact avec le matelas. Mais cette phase de repos bien mérité n’avait pas duré et il s’était réveillé en sursaut, haletant et en nage. C’était à croire que les cauchemars de Sammy étaient contagieux. Depuis, il avait été incapable de retrouver le sommeil.
Il ne pouvait s’empêcher de passer en boucle la chasse de la nuit passée. Etant donné le nombre de fois où son petit frère avait failli mourir, il devenait urgent de trouver une solution à son problème. De toute façon il ne croyait plus à la théorie paternelle. Ce n’était pas parce qu’il voulait suivre son instinct, ni parce que Bobby l’avait encouragé dans cette voie mais plutôt à cause de tout ce qui s’était passé en quelques heures.
Déjà, à plusieurs reprises, il s’était trouvé en grande difficulté. Il devait bien l’avouer : tout était de sa faute. Il n’avait pas été assez vigilent. Il savait que Sam n’était pas dans son état normal et il n’avait pas pris suffisamment de précautions pour anticiper ses éventuelles erreurs. Pourtant, il y en avait eu un paquet, bien plus qu’il n’aurait pu l’imaginer !
Il ne comptait pas le fait que Sam se soit mis à découvert alors que la meute arrivait sur eux ou encore le temps précieux qu’il avait perdu à se retourner pendant la poursuite. Il mettait ça sur le compte d’un excès de curiosité. En revanche, il avait réellement regretté de l’avoir emmené avec lui lorsque cet inconscient avait permis à la meute de se reformer. Sur le coup, il avait été complètement perdu. Son cadet était un intello et il avait une mémoire photographique incroyable. Il connaissait donc le réseau d’égouts sur le bout des doigts alors, à moins qu’il ait soudainement perdu son sens de l’orientation, il devait avoir saisi qu’ils se dirigeaient droit vers l’entrepôt – ce qui allait à l’encontre de leur mission. La mort d’une bonne partie des membres avait été une chance inespérée de reprendre le dessus. Grâce à leurs armes, ils auraient pu retenir les survivantes assez longtemps pour que Bobby et leur père finissent le boulot tranquillement. Mais au lieu de ça, cette foutue tête de lard avait préféré jouer le remake de « La fête à la maison » : « La vie est belle, tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, c’est plus chouette quand on est réuni en famille ! » Quel âne ! Cette initiative aurait pu leur couter la vie à tous les deux, voire même à tous les quatre. Là encore, c’était de sa faute : il aurait dû être plus ferme avec lui. Il avait tellement pris l’habitude que son jeune frère se fie à son instinct dans ce genre de situation qu’il était tombé des nues lorsqu’il avait compris qu’il n’avait aucune chance de le raisonner. La seule chose qui lui était restée à faire avait été de le protéger contre lui-même ! Tâche qui s’était révélée de plus en plus ardue à mesure qu’ils s’étaient rapprochés des femelles dominantes.
Il n’en avait pas cru ses yeux lorsqu’il avait vu son petit frère pourtant si prudent d’ordinaire, se ruer sur l’échelle avec, attachées aux basques, toutes ces saletés de monstres aux forces accrues, qui avaient voulu le choper comme un vulgaire morceau de barbaque sur pattes ! C’était comme si Sam avait fait abstraction de leur présence et de toutes les règles de survie qu’il avait apprises. Pour tenter de compenser, il n’avait pas eu d’autre choix que d’affronter seul toutes ces foutues femelles aux hormones surdéveloppées. Il se souvint de l’angoisse qu’il avait ressentie lorsqu’il avait vu celles qui avaient préféré bouder le combat, s’engouffrer dans l’entrepôt par la trappe. Non seulement, elles rejoignaient et menaçaient les trois uniques personnes qui lui restaient au monde mais en plus, le fait de se regrouper avec les femelles dominantes augmentait de nouveau leurs forces pour atteindre un point culminant. Cette horrible pensée lui avait permis de se débarrasser rapidement des spécimens qui avaient eu le malheur de vouloir se frotter à sa machette … enfin au moins pour un temps puisque la proximité avec leurs génitrices les avait ramenés à la vie plus vite qu’il ne l’avait espéré.
Il n’avait été que momentanément soulagé de voir Sammy en bonne santé lorsque celui-ci l’avait aidé à monter dans le local. A cet instant, son frère avait pourtant l’air d’avoir repris ses esprits mais de toute évidence, ce n’était qu’une apparence. Ca n’avait pas été un affrontement final mais une vraie débâcle interminable ! Au lieu de garder un œil sur tous les dangers potentiels lorsqu’ils avaient été encerclés, Sam s’était limité à un seul adversaire. Un seul ! Alors qu’ils se battaient au centre d’une meute ! Mais qu’est-ce qui avait bien pu lui passer par la tête ?! Et pour couronner le tout, il avait abandonné son arme dans une de leurs ennemies sans même l’achever. Résultat, il était devenu une proie facile et leurs prédatrices l’avaient très bien compris. Elles lui avaient sauté dessus en tir groupé pendant qu’il restait planté là à leur tourner le dos, complètement désarmé. A ce moment-là, la situation ne pouvait pas être pire et pourtant …
La femelle dominante qui s’en prenait à leur père l’avait délaissé pour venir se mêler à leur petite fête privée. Peut-être en avait-elle assez de voir sa progéniture se faire décimer par la lame de sa machette ?! Pourtant ce massacre était plus le résultat d’une défense désespérée qu’un assaut construit et réfléchi. Malgré tout, il était resté concentré, sa volonté l’emportant sur l’angoisse d’un éventuel échec jusqu’à l’instant où il avait senti une de ses saletés l’attaquer par derrière et qu’il avait dû retenir son action parce que Sammy s’était jeté sur elle sans même avoir pris le temps de s’armer. Là, il devait bien avouer qu’il avait cru devenir fou ! Totalement impossible de sortir de la mêlée pour pouvoir l’aider ! Il n’avait même pas eu le temps de jeter un œil derrière lui pour voir comment il s’en sortait. Mais la terreur qui l’avait envahi à cet instant lui avait permis de développer une force insoupçonnée jusque-là. Il avait affronté la horde et il avait fini par décapiter cette foutue femelle d’un seul geste – mais pas n’importe lequel puisque ce geste avait été guidé par une violence inouïe. Aussitôt de nombreuses créatures s’étaient affaissées sur le sol en gémissant. Pendant une fraction de seconde, il avait cru que le temps s’était arrêté : c’était comme si le silence avait figé tous les protagonistes présents dans l’entrepôt et qu’il était le seul spectateur de cette scène insolite.
Ce fut à ce moment précis qu’il avait remarqué le regard étrange de son père qui fixait quelque chose juste derrière lui. Il n’avait pas pris le temps de s’interroger et s’était retourné précipitamment pour voir la dernière femelle dominante se ruer sur Sammy. Le temps si capricieux s’était alors accéléré d’un coup et il été intervenu juste avant qu’elle ne lui arrache la tête avec son énorme patte griffue. Mais cette action désespérée s’était soldée par un vol de plusieurs mètres et un atterrissage … raté. Les événements suivant son dur réveil ne lui avaient pas vraiment laissé l’occasion d’y repenser. Mais pendant le trajet du retour, il n’avait pas réussi à effacer le souvenir du visage de leur père à cet instant. S’il avait réellement vu le danger qui pesait sur son fils, il serait intervenu ou, au moins, il aurait crié pour l’avertir. Mais de toute évidence, il avait été perturbé par autre chose, comme paralysé par une fascination morbide. Ce n’était pas l’énorme bête qui menaçait Sam qu’il observait, mais plutôt l’acharnement malsain de son cadet sur sa proie. Et le pire dans tout ça, c’était qu’il n’avait pas l’air étonné.
Au début, il avait pensé que ce manque de réaction était dû au fait qu’il l’avait prévenu des accès de rage de son petit frère. Mais pour être tout à fait honnête, il était persuadé qu’il y avait autre chose, une information que seul son père détenait. Et le connaissant, il ne divulguerait jamais son secret. Mais si ça avait un lien avec les problèmes actuels de Sammy alors son paternel ferait bien de se méfier parce qu’il n’hésiterait pas à lui tirer les vers du nez !
Il se leva rapidement. Ressasser tout ça ne l’avançait à rien. Pour l’heure, il était plus urgent de trouver un moyen d’aider son frère. Il allait éradiquer le mal à la racine. Pour ça, la première étape était de dégager la cause de ses agissements étranges. Il avait remarqué quelques éléments qui ne semblaient avoir aucun lien entre eux mais qui, pourtant, faisaient vibrer la même corde sensibles de son instinct. Les cauchemars répétitifs de Sammy, son manque constant d’appétit avaient débuté au même moment, sans qu’aucun événement particulier n’en soit à l’origine. Quoique, les ennuis avaient commencé peu de temps après qu’ils aient emménagé ici, dans la même période où il avait commencé à se sentir épié. A partir de là tout avait changé. Sam rentrait du lycée avec une colère peu contenue qui l’avait régulièrement poussé à dire et faire n’importe quoi. Même son amie Jeanne n’était plus la même.
Au début, ses soupçons s’étaient portés sur cette foutue baraque que même son frère détestait. C’était comme si les fenêtres avaient des yeux qui espionnaient tous leurs faits et gestes. C’était également ici que les nuits de Sammy étaient si agitées. Mais ça ne collait pas vraiment. Il avait fait les vérifications d’usage – IMF et compagnie – ainsi que des recherches sur le passé de cette maison qui n’avaient rien révélé d’exceptionnel. Quant à cette sensation d’être épiés, elle était très irrégulière. Il s’agissait surtout des moments où il était avec Sam et en général, le soir. Et pour en revenir à son cadet, à chaque fois qu’il montrait les signes d’une rémission, il rechutait après une journée de cours. Son enquête allait donc se poursuivre au sein du lycée. C’était décidé !
Il se prépara pour aller travailler. Pff, si ça n’avait tenu qu’à lui, il serait en train de faire leurs bagages et il aurait kidnappé son frangin pour l’emmener loin d’ici. Seulement voilà, Sammy devait être sur le point d’entrer dans sa salle d’examen alors ce n’était pas du tout le bon moment. Et puis de toute façon cette tête de mule ne voudrait jamais quitter sa petite vie « presque normale » avant la fin de l’année scolaire. Mais dès ce soir, ils discuteraient sérieusement de cette option. Sam allait devoir ouvrir les yeux. Il ne lui laisserait pas le choix !
Elle expira fortement, exprimant pleinement son désarroi.
- J’en ai marre de ce bus. Il est lent, il pue et il est peuplé de crétins chroniques, rumina-t-elle suffisamment fort pour que Sam, debout sur le trottoir à côté d’elle, l’entende.
L’étape culminante de son plan était sur le point de se concrétiser. C’était très excitant mais elle fit de son mieux pour ne pas céder à son enthousiasme habituel. Elle s’était tellement ramassée jusque-là qu’elle préférait prendre quelques précautions d’usage. Aussi, choisit-elle de jubiler en silence ! C’est ce qu’elle avait fait durant toute la journée. Elle avait même passé l’examen avec les autres mioches et perdu son temps à la bibliothèque juste pour savourer la mauvaise humeur du p’tit Sammy. Cette fois-ci, il était bien mûr. Mais là, il était en proie à de nouveaux doutes et il était grand temps de lui administrer son traitement habituel.
- J’pourrais toujours appeler Dean mais j’suis pas sûr qu’il aura envie de nous ramener en bagnole … et puis j’suis pas très motivé pour l’appeler en fait … hésita sa victime préférée.
Il était tellement mignon avec ses crises d’identité ! Il ne savait plus où donner de la tête, le pauvre chou ! Heureusement qu’elle était là pour lui indiquer la bonne marche à suivre.
- Certainement pas, répondit-elle froidement. Après ce qu’il t’a fait, je refuse de lui demander ce service ! Tu ne vas quand même pas céder ! Encore ! Et puis de toute façon, la dernière fois, il a fini hyper tard et j’aimerais bien rentrer avant que mon père revienne à la maison. J’adore profiter de ces moments où je suis seule et où je peux faire ce que je veux.
- Ben on va devoir se taper le bus alors, conclut-il en haussant les épaules.
- Sacré Sam ! Se moqua-t-elle en lui tapotant la joue. Tu baisses les bras si facilement. Tu ne crois pas que ton frère pourrait se faire pardonner en nous prêtant sa voiture juste une heure.
Dans son regard, elle put lire comme s’il s’exprimait à voix haute. D’abord ce fut une expression du genre : « Ma pauv’vieille, tu rêves les yeux ouverts si tu crois que mon frangin va me prêter le trésor de sa vie ! » Mais presque instantanément, une vague de colère, proche du tsunami l’avait submergé de nouveau et enfin la connexion s’était établie entre ses neurones dévastés. Oh ! Il pouvait penser que c’était son idée. Grand bien lui fasse ! Mais quand même, elle s’en attribuait une bonne part du mérite. Après tout, c’était elle qui avait bossé si dure pour trouver le point de rupture entre eux. Il lui avait fallu du temps mais en regroupant toutes les informations qu’elle avait collectées, tout lui était apparu comme par enchantement. En dehors de son petit frère adoré, il n’y avait pas grand-chose dont ce benêt de Dean prenait le plus grand soin. Et ça tombait plutôt bien car elle détestait cette chose qui lui avait mis des bâtons dans les roues à plusieurs reprises. A chacun son tour ma vieille ! C’était d’une pierre deux coups !
- Pas besoin de sa permission, décréta finalement Sam en partant d’un pas décidé en direction du garage.
Totalement extatique, elle trotta derrière lui, incapable d’effacer l’immense sourire narquois et satisfait qui s’étalait sur son visage.
Il n’avait pas mis un pied dans le garage que son collègue lui avait demandé s’il était passé sous un camion. Quel moyen subtil de lui dire qu’il avait une sale gueule ! Pour avoir la paix, il avait enfoui la tête dans le capot d’une voiture et s’était concentré sur son travail ... enfin, en partie. Il n’arrivait pas à se résoudre d’attendre bien patiemment que son frangin daigne rentrer. A cette heure-ci, son examen devait être terminé. Il devait donc être en train de bouquiner à la bibliothèque. Au moins, il n’était plus au lycée. C’était toujours ça de gagné. Sur cette touche d’optimisme, il s’affaira à terminer le travail sur la voiture dont il avait la charge. Il venait de changer l’allumage et finissait de fixer les bougies. Une bonne activité manuelle, voilà qui pourrait l’aider à se changer les idées. Malgré tout, les quelques minutes suivantes passèrent avec une lenteur exceptionnelle. Au bout d’une heure, n’y tenant plus, il se rendit dans le bureau du patron pour lui faire part de son désir de partir. Comme il s’y attendait, celui-ci n’émit aucune objection. Après tout, il ne bossait ici qu’en extra. Il enfouit les quelques billets constituant son salaire dans sa poche. Il allait atteindre la porte du bureau lorsqu’il se ravisa et revint vers cet homme bourru qui lui rappelait par certains côtés son ami Bobby. Celui-ci leva de nouveau les yeux des documents qu’il était en train de remplir et l’interrogea du regard.
- En fait, je crois qu’aujourd’hui était mon dernier jour ici, lui annonça-t-il, un peu gêné de lui lancer ça de but en blanc.
Ce cinquantenaire lui avait accordé sa confiance dès qu’il avait mis un pied dans son garage. Et même s’il était évident qu’il ne roulait pas sur l’or et qu’il n’avait pas besoin de main d’œuvre supplémentaire, il avait accepté qu’il donne un coup de main contre une petite rétribution. Cet homme avait le cœur sur la main. Il avait même employé à plein temps un abruti comme Jay qui était aussi doué en mécanique qu’il l’était avec les nanas !
- Un souci, gamin ? Lui demanda son patron, en appuyant ses paroles d’un regard profond.
- Oui. Enfin non ! C’est qu’on va déménager bientôt alors …
- Mmm ! Acquiesça-t-il songeur. Je comprends. C’était du bon boulot, ajouta-t-il en se levant et en lui tendant la main. Du bon boulot. Si tu repasses un jour dans le coin n’hésite pas à venir prendre une clé à molette.
Embarrassé, Dean lui serra la main avant de quitter au plus vite son bureau, sans ajouter un mot. Il n’était vraiment pas habitué aux compliments ni à recevoir autant d’attention.
Il récupéra sa veste dans son casier et se dirigea encore abasourdi vers l’emplacement où il avait garé sa Chevrolet. Il se recentra sur son objectif prioritaire : Il allait d’abord passer par la bibliothèque et s’il ne trouvait pas Sammy, il rentrerait et l’attendrait.
Son pas empressé se stoppa net sur le trottoir. Ses yeux fouillèrent scrupuleusement les alentours. Ses mains poursuivaient vainement leurs recherches au fond de ses poches. Elle était là. Il en était sûr. Il se souvenait parfaitement de l’avoir stationnée ici, à cet emplacement précis, à quelques mètres en amont de l’arrêt de bus, sur une place règlementaire. Il avait pris grand soin de ne pas la mettre devant la borne d’incendie comme l’avait fait ce gros débile de Jay deux semaines auparavant. Ce n’était donc pas la fourrière qui l’avait embarquée. Sa respiration devint saccadée. De ses poches de veste, il ne sortit que son téléphone portable et un vieux paquet de chewing-gum certainement périmés. On avait volé son bébé ! Il fallait appeler la police !!! Comprenant grâce à cette dernière pensée qu’il perdait son calme, il s’exhorta à prendre une grande bouffée d’oxygène. « Réfléchis, Dean. Réfléchis ! »
Il refusa catégoriquement la première idée qui lui vint en tête. Non, il n’aurait pas fait ça ! Ca ne pouvait pas être lui. En même temps, qui d’autre aurait pu pénétrer dans le garage sans que quiconque se pose de questions, qui aurait su où se trouvaient ses clés bien planquées dans les poches de sa veste dans son casier, qui connaissait le code de son cadenas et qui se comportait comme un gros naze depuis un bon moment ?! Putain ! Il allait le tuer !
Il composa le numéro entré en premier dans son répertoire. Il attendit quelques secondes interminables pour finalement atterrir directement sur sa messagerie ! « Je ne suis pas disponible pour l’instant. Laissez-moi un message. » Ben tiens ! Il n’était pas disponible ! Ah, il voulait un message, ben en voilà un de message !!!
- Sam, t’as intérêt à avoir une excellente explication pour avoir piqué ma bagnole sans me le dire ! T’as cinq minutes pour revenir ici.
Il raccrocha et revint sur ses pas. Lorsqu’il pénétra dans le local, Jay le regarda avec ses yeux bourrés d’incompréhension – rien d’extraordinaire soit-dit en passant ! Il avança vers lui tout en posant la question qui lui brûlait les lèvres.
- Est-ce que tu as vu Sam tout à l’heure ?
- Ouais.
- Quand ?
- Bahhhh ! J’sais pas. Y a environ une demi-heure. Il est allé récupérer un truc dans les vestiaires et il est reparti.
- Et pourquoi tu ne me l’as pas dit ?
- J’croyais qu’tu l’savais.
Quel blaireau ! En voilà bien un qui n’allait pas lui manquer ! Il s’éloigna, appuya sur la touche bis de son téléphone et patienta difficilement jusqu’à la fin du message préenregistré.
- Les cinq minutes sont passées ! Qu’est-ce que tu fous, bordel ? Reviens immédiatement !
Il raccrocha d’un geste rageur et s’empêcha de balancer son portable sur le mur du local. Il se pencha, appuya ses deux mains sur ses genoux et se força à respirer normalement. Le plus difficile à supporter dans cette histoire n’était pas vraiment que sa voiture ait disparu. Après tout, il savait où elle était ou, au moins, avec qui elle était. Non, le plus dur c’était de ne pas savoir où était son frère avec ses idées farfelues et plus dangereuses les unes que les autres. Et pour couronner le tout, il n’avait aucun moyen de le joindre. Décidément sa respiration n’allait pas en s’améliorant. Pourtant, il ne pouvait pas perdre de temps à gérer ses états d’âme. Il devait agir vite.
Il se dirigea vers le bureau et entra sans frapper. Le patron sursauta avant de se lever, apparemment partagé entre l’agacement et l’inquiétude.
- Je sais ce que j’ai dit mais là tout de suite, j’aurais besoin que vous me prêtiez une bagnole.
L’homme aux traits bourrus le considéra un moment, certainement pour assimiler et analyser la requête. Puis il ouvrit la boîte à clés accrochée sur le mur derrière lui et en préleva un trousseau.
- Ben, tu peux prendre ma vieille dépanneuse si tu veux.
- Merci, répondit-il soulagé en se saisissant des clés. Merci pour tout.
Et il se précipita vers le vieux véhicule rouillé stationné dans la petite cour arrière du garage. Tout en s’installant au volant, il composa une nouvelle fois le même numéro.
- Sam, putain réponds ! J’te préviens : je suis à ta recherche alors tu f’rais mieux de me rappeler avant que je te retrouve !
Il mit le contact et regagna rapidement la route.
Chapitre 15
- Merci, susurra-t-elle en déposant un léger baiser sur ses lèvres. Tu es un excellent conducteur. Si ton frère t’accordait un dixième de la confiance que tu lui portes, il te laisserait conduire sa voiture bien plus souvent.
Cette fille était vraiment d’une lucidité incroyable. Il s’énerva contre lui-même. Pourquoi était-il aussi gentil avec des gens qui le prenaient pour un imbécile ? Elle avait raison : Dean n’était pas mieux que leur père ! De quel droit se permettait-il de lui imposer ses choix ? Pourquoi ne prenait-il jamais en considération ses désirs ? Pourquoi lui faisait-il aussi peu confiance ? Il était toujours là, à guetter ses moindres faits et gestes, l’épiant comme s’il attendait qu’il fasse une bêtise, attendant le bon moment pour lui sortir : « J’te l’avais bien dit Sammy ! » ou « Tu aurais dû m’écouter, Sammy ! » Et puis ce surnom débile qui ne faisait que lui prouver que son père et son frère le prenait encore pour un gamin. Se faire appeler « Sammy » à seize ans, c’était plus que ridicule, c’était humiliant. Son nom à lui c’était SAM, S.A.M. c’était pourtant pas difficile à retenir, bordel ! Leur entêtement à l’appeler comme ça montrait bien qu’ils n’avaient aucune considération pour lui.
- Ramène vite la voiture avant que ton frère s’aperçoive qu’elle a disparu ! Je ne voudrais pas que tu aies des problèmes avec lui à cause de moi, lui lança la jeune fille en lui caressant le bras. Tu sais à quel point il tient à cette voiture ?!
Elle l’embrassa une dernière fois avant de quitter la Chevrolet et de disparaître derrière la porte d’entrée de sa maison. Il ne prêta pas plus attention que ça au départ de la jeune fille. Au milieu de ce brouillard irréel dans lequel il se trouvait, il pensait que ses idées, elles, étaient très claires.
Comment ça, il aurait des problèmes avec Dean. Ah mais son imbécile de frangin n’avait rien à lui dire ! D’ailleurs il allait lui montrer qu’il faisait ce qu’il voulait, quand il voulait et surtout, sans lui demander son accord ! Tout son organisme venait de recevoir une onde dévastatrice de fureur et il décida de l’exploiter au mieux. Alors comme ça, son grand frère le prenait pour un con ! Il allait lui faire regretter ! Lui qui ne vivait que pour sa foutue bagnole, il se ferait un plaisir de le faire brailler.