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Evil Twins

Série : Supernatural
Création : 30.05.2012 à 17h19
Auteur : Lydean 
Statut : Terminée

« Pré-série. Une créature démoniaque jure de venger la mort de sa sœur jumelle, exterminée par John et Dean. Désirant les faire souffrir à leur tour, elle décide de s’attaquer à Sam. » Lydean 

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           Elle suffoquait. Elle bouillonnait. Elle tremblait de tous ses membres. Elle était à la limite de perdre la raison. La rage qu’elle savait si bien insuffler aux autres était en train de la consumer de l’intérieur. Même le fait d’hurler à plein poumons n’avait pas suffit à atténuer la haine qu’elle éprouvait à leur égard. Depuis quand deux êtres aussi insignifiants étaient-ils en mesure de déjouer ses plans ? Comment ces p’tits branleurs avaient pu annihiler, en un clin d’œil, ses pouvoirs si puissants ? JAMAIS, non JAMAIS personne n’avait été en mesure de la contrer ! Elle trouverait un autre moyen, mais elle leur ferait payer cette audace au centuple.

           Incapable de retrouver sa sérénité, elle comprit malgré tout que sa fureur menaçait de la rendre complètement folle. Or, si elle devenait instable, son hôte, quant à elle, avec son insolence et son caractère bien trempé, finirait sans aucun doute par prendre le dessus. Ce qui était inacceptable ! Cette foutue Jeanne lui portait sur le système. Elle ne cessait de vouloir empiéter sur son esprit, jugeant chaque décision, cherchant à entraver le moindre de ses mouvements. Jusque-là, elle réussissait à la tenir en laisse grâce à son père. De toute évidence, menacer de la faire bouffer son paternel en prélevant son cerveau par les trous de nez suffisait à la rendre plus docile. Mais la veille, il était parti en voyage d’affaire et ce, durant une semaine. Alors depuis, cette sale gamine s’était senti poussé des ailes ! Ce n’était pourtant vraiment pas le moment de lui casser les bonbons – ou plus exactement, comme son corps de femme n’en était pas pourvu – de lui titiller les tétons ! Il reviendrait bien un jour son Papounet. Et si elle ne cessait pas tout de suite ses caprices, ce grand retour signerait son arrêt de mort ! Cette pensée, qu’elle avait pris grand soin d’imager afin qu’elle soit plus explicite, eut un effet fulgurant. Voilà qui était bien mieux !

           Non mais, franchement ! Comme si elle n’avait pas suffisamment à gérer avec les deux autres branquignoles qui la faisaient tourner en bourrique. C’était inhumain d’être frère à ce point. Entre le plus vieux qui se bouffait les doigts jusqu’au trognon tant il voulait protéger son cadet et le plus jeune qui culpabilisait à la simple idée qu’il pourrait faire bobo au p’tit cœur de son aîné, cette histoire était vraiment très mal barrée ! Mais ce n’était certainement pas ce qui allait l’arrêter. Elle était déjà en train d’élaborer un nouveau plan. Peut-être pourrait-elle déjà faire un tour dans la maison désertée ? Elle y trouverait certainement des choses intéressantes et elle avait tout son temps. Le grand avantage avec le départ du père de son hôte, c’était qu’elle n’avait plus à jouer les petites filles modèles, rentrer à des heures acceptables ou trouver des excuses bidon pour pouvoir mener à bien sa mission. En bonus, elle avait récupéré sa voiture. Elle se sentait libre ! Et elle allait en profiter. Il n’y avait aucun doute que ce grand dadais de Dean serait tout alarmé par l’état pitoyable de son « si adorable » petit frère. Alors, elle allait faire les hôpitaux du coin, les cabinets médicaux et même les vétos pour retrouver leur trace. Une fois qu’elle les aurait sous la main, elle ne donnait pas cher de leur peau.


Lydean  (27.10.2012 à 14:50)

Chapitre 18

 

            L’aube révéla la surface brumeuse du lac. Puis les premiers rayons du soleil caressèrent le capot de l’Impala où Dean s’était assis depuis près d’une heure. Malgré son manque de sommeil, il était détendu. Sam s’était endormi rapidement sur la banquette arrière, juste après avoir mangé un peu. Et la dernière fois qu’il y avait jeté un œil, il paraissait toujours aussi serein. Régulièrement, durant la nuit, il avait contrôlé sa respiration, craignant que son cadet ne sombre à nouveau dans un sommeil trop lourd à réveiller. Vers une heure du matin, Sammy avait commencé à grelotter alors il s’était tenu prêt à le sortir de l’un de ses nombreux cauchemars mais en le recouvrant de la couverture qu’il avait emportée, tout était rentré dans l’ordre. Le reste de la nuit avait été calme et pour lui, c’était plutôt encourageant.

            Si l’état de santé de son frère avait décliné durant les dernières heures, il n’aurait pas hésité une seconde à briser la promesse qu’il lui avait faite. Il savait qu’il était capable de prendre soin de lui – il l’avait toujours fait – et surtout il n’avait aucune intention de l’abandonner à des inconnus, tout médecin qu’ils puissent être. Seulement, il s’était senti terriblement démuni, la veille, quand il avait constaté qu’il ne parvenait pas à le faire sortir de sa torpeur. Et puis cette forme de dépression dans laquelle était plongé Sammy lui rappelait douloureusement les victimes de la chasse que son père et lui avaient menée quelques mois auparavant. Alors, aux grands maux, les grands moyens ! Si son état avait nécessité une aide médicale – petit regard suppliant ou pas – il y aurait eu droit !

 

            Sans en avoir conscience, un petit sourire en coin illumina son visage. Avec ses supplications, Sammy lui avait grandement facilité les choses. Il avait obtenu qu’il se plie à ses quatre volontés sans même lever le petit doigt. D’autant plus qu’à la base, ses intentions étaient de les éloigner le plus rapidement possible de la zone de danger qu’il avait détectée tout en gardant un œil constant sur son frère.  A ce moment-là, il ne lui serait jamais venu à l’idée de le lâcher tout seul dans un hôpital. Il était hors de question de le laisser livré à lui-même, dans cet état pitoyable, au milieu d’incultes en matière de chasse alors qu’il y avait cette créature encore non identifiée à leurs trousses. Il se rappela du cri déchirant qu’il avait entendu la veille et son expression de visage changea du tout au tout. L’angoisse qu’il avait ressentie à cet instant continuait de lui tordre les trippes. Quelle que soit cette chose, elle en avait après eux. Il n’y avait aucun doute sur le fait que tous ces événements étaient liés.

        Plus il y pensait et plus il était persuadé que sa théorie était la bonne. Malheureusement, ça n’allait pas du tout plaire à Sammy. Il devrait la jouer fine sur ce coup-là et c’était loin d’être dans ses cordes. Peut-être que, dans un premier temps, il pourrait demander confirmation auprès de Bobby. Ce vieux ronchon était un véritable puits de sciences. Il pourrait sans aucun doute lui fournir des éléments qui valideraient ou – ce qui l’étonnerait – infirmeraient son hypothèse. Au pire, il lui apporterait quelques informations non négligeables. Malgré cette excellente résolution, une chose était sûre : il allait devoir en faire part à son frère et ça ne serait pas une mince affaire. Pourtant, il était persuadé que Sammy en était arrivé aux mêmes conclusions que lui – et certainement bien avant lui ! Après tout, c’était lui l’intello de la famille. Et même avec ses accès de rage qui lui faisaient perdre régulièrement la raison, il n’y avait aucun doute que ce p’tit génie avait déjà résolu le mystère. Mais, tel qu’il le connaissait, il avait dû enfouir la solution aux fins fonds de son subconscient, refusant obstinément d’y croire une seule seconde, se torturant l’esprit à la recherche d’une alternative moins douloureuse.

 

               Il sentit l’Impala bouger et comprit que son cadet était réveillé. Il décida de ne pas se retourner, de lui octroyer le temps nécessaire pour émerger, de le laisser venir à lui bien tranquillement. Après tout il lui devait bien ça. La discussion qu’ils allaient avoir ne serait pas de tout repos ni pour l’un ni pour l’autre. Mais quel que soit le mal que ça allait faire à Sammy, ils n’avaient pas d’autre choix que d’en passer par là.


Lydean  (29.10.2012 à 17:24)

          Sam commença par s’étirer longuement. Il avait incroyablement bien dormi mais maintenant, son corps devait faire face aux courbatures dues à son entassement sur la banquette arrière. Inconsciemment son regard effectua une fouille complète de son environnement proche et s’arrêta de l’autre côté du pare-brise avant, sur le capot de l’Impala. Son frère y était assis et lui tournait le dos. Se sentant décidément de mieux en mieux, il entreprit de sortir de la voiture afin de satisfaire un besoin naturel. Le contenu de la bouteille d’eau qu’il avait avalé d’une traite avant de s’endormir se rappelait à son bon souvenir ! Une fois à l’extérieur, il remarqua que son aîné n’avait pas esquissé le moindre mouvement. Intrigué, il s’éloigna tout en se retournant partiellement pour l’observer du coin de l’œil. S’était-il endormi ? Dans cette position, c’était peu probable mais – avec son frangin – pas impossible ! De derrière l’arbre où il s’était installé, il le vit lever la tête vers le ciel avant de la rabaisser considérablement tout en se passant une main sur le visage. Donc, il ne dormait pas.

           Ses sourcils se froncèrent d’eux-mêmes et il tira de cette observation, la conclusion qui s’imposait : Dean était contrarié. Il n’eut pas à chercher longtemps les raisons de ses préoccupations. Avec tous les événements qui avaient eu lieu ces derniers temps et qui s’étaient terminés en apothéose la veille au soir, il n’y avait rien d’étonnant à ce que son aîné soit dans cet état. Peut-être était-il temps de lui présenter des excuses. Dans un sens, il aurait préféré que Dean comprenne qu’il n’était pas lui-même lorsqu’il avait fait et dit toutes ces choses. Ca lui aurait grandement facilité la tâche. D’un autre côté, si son ainé prenait conscience de ce phénomène alors il mènerait plus loin ses réflexions et il en conclurait, sans aucun doute, la même chose que lui. Ce qui n’était pas envisageable.

 

           Il se dirigea vers le lac et plongea ses mains dans l’eau glacée, les frottant vigoureusement l’une contre l’autre. Puis il s’aspergea le visage en espérant que ce petit coup de fouet lui fournisse la force d’affronter son frère. Dans la mesure où il n’avait aucune explication logique à lui fournir – et surtout pas celle à laquelle il pensait – il allait devoir développer des trésors d’ingéniosité pour le rassurer, tout en se faisant pardonner.

 

           Il se releva, souffla une bonne fois et fit volte-face. Il observa ses pieds faire les premiers pas avant de relever la tête et se retrouva aussitôt prisonnier du regard profond et perçant qu’il connaissait si bien.

 

- Hey ! Lança-t-il innocemment.

 

- Hey ! Bien dormi, princesse ?

 

            Il ne répondit pas et se contenta de sourire en inclinant et en secouant légèrement la tête. Dean ne changerait jamais ! Quelque part, c’était réconfortant. Il s’installa sur le capot de la Chevrolet, à droite de son frère. Ils restèrent un bon moment dans un mutisme total, à savourer la douceur des rayons du soleil sur leur visage, prisonniers de leurs esprits torturés. D’ordinaire, ce silence n’était pas un problème. Au contraire ! Mais dans ce cas précis, il devenait incroyablement lourd, presque impossible à gérer.

 

- J’crois que je mérite la palme du plus emmerdeur des p’tits frères, hein ? Finit-il par lâcher d’une traite tout en lançant des coups d’œil furtifs et gênés à son aîné.

 

- C’est sûr que tu aurais toutes tes chances lors d’une cérémonie de ce genre. Et tu pourrais compter sur mon vote.

 

- Ouais. J’vais devoir peaufiner  mon discours alors. Euh … Dean ?

 

- Laisse tomber, l’interrompit le plus vieux, sachant très bien où il voulait en venir. C’était pas toi.

 

- Quoi ? Mais si, Dean !

 

- Non.

 

            Sam dévisagea son frère, tiraillé entre le soulagement et l’appréhension.

 

- Et d’après toi, je suis moi maintenant ? Lui demanda-t-il sur un ton qui se voulait léger, proche de la plaisanterie, afin d’essayer de reprendre le contrôle de cette maudite conversation.

 

- Ouais.

 

- Comment tu le sais ?

 

- Je le sais.

 

            Dans les yeux de son aîné, il put lire ce qu’il craignait le plus : Non seulement, il avait tout compris mais en plus il était déterminé à aller jusqu’au bout de son raisonnement. Cette fois, ils allaient droit dans le mur. Il tenta malgré tout de le contourner :

 

- Alors, pourquoi je me souviens de tout ? Dean, c’était bien moi qui ai fait et dit tous ces trucs. Comment ça pourrait être moi sans être moi ? Ce n’est pas logique.

 

- Il y a quelque chose ou plutôt quelqu’un qui te manipule.

 

- Qu’est-ce que tu en sais ?

 

- Ecoute Sammy, c’est vrai, tu n’as besoin de personne pour être un emmerdeur de première. Mais l’impulsivité, l’agressivité et l’inconscience, c’est pas ton truc. Alors, si tu as une meilleure explication, j’t’écoute !

 

           Sam baissa les yeux. Il devait bien admettre qu’il n’y avait aucune autre raison logique aux excès de rage qu’il avait ressentis. Le problème avec cette théorie était d’accepter que quelqu’un proche de lui le manipule et il refusait catégoriquement cette horrible possibilité. Et c’était à cause de ses réticences que le prénom de la première et unique personne qui lui était venu à l’esprit, ne franchirait jamais ses lèvres : Si Dean la soupçonnait alors il serait tenté de la tuer pour le protéger. Ou pire, il en parlerait à leur père qui, lui, l’exterminerait sans état d’âme …

 

- Toi aussi tu penses à Jeanne, lui indiqua la voix de son frère.

 

            Son cœur marqua un arrêt avant de reprendre sa course à un rythme effréné. Dean était-il en mesure de lire dans son subconscient ? Non, c’était impossible. Alors pourquoi ne réagissait-il pas pour le convaincre du contraire ? Il devait impérativement dire quelque chose pour que son frère chasse cette idée de sa tête.

 

- Non. J’vois pas ce qu’elle vient faire là-dedans ? Mentit-il difficilement. Pourquoi tu dis ça ? Ne put-il s’empêcher de rajouter devant le regard sans équivoque de son aîné.

 

- Parce qu’elle a beaucoup changé depuis que je la connais. Parce qu’à chaque fois que tu es insupportable, tu viens de la quitter. Parce qu’elle a également essayé de me manipuler pour que je te fasse la peau alors que j’avais déjà envie de te tordre le cou … J’continue ou …

 

- Non, c’est bon, le coupa-t-il, incapable de cacher plus longtemps qu’il avait conscience de la validité de ses arguments. Mais … pourquoi ? J’veux dire – si c’est bien elle – pourquoi voudrait-elle me faire du mal ? On s’est toujours bien entendu. C’est une fille géniale …

 

- Oui, je suis d’accord avec toi. La Jeanne que j’ai rencontrée il y a deux mois était une fille géniale. Mais depuis, ce n’est plus la même. Et celle que j’ai eue au téléphone hier soir est définitivement une sale pétasse. Alors, soit elle a une sœur jumelle démoniaque soit …

 

- … elle est possédée.

 

            Sam avait compris que son frère et lui en étaient malheureusement arrivés à la même conclusion mais il refusait catégoriquement qu’on fasse du mal à son amie. Pourquoi fallait-il qu’ils soient tous les deux de nouveau en phase, maintenant ?

 

- Dean, non. Il y a surement une autre explication. Réfléchis ! Qui m’en voudrait assez pour posséder Jeanne avec le seul objectif de m’en faire baver. Avant l’histoire avec les femmes-hyènes, je n’étais pas allé chasser depuis des mois.

 

- Tu te souviens de la chasse que j’ai faite avec papa. La vague de soi-disant suicides, les mecs dépressifs …

 

            Il ne répondit pas. Bien sûr qu’il s’en souvenait mais il voulait effacer de sa mémoire la lecture du rapport d’autopsie et ce moment affreux où il était entré dans la chambre d’hôpital et qu’il avait vu son aîné inconscient et branché de partout. Il s’était senti tellement vide. La peur de le perdre et de se retrouver seul aurait pu lui faire perdre la tête !

 

- Sam ! Le rappela à l’ordre Dean. Tu es comme eux … j’veux dire comme ces victimes.

 

- Je ne suis pas dépressif ! S’emporta-t-il bien malgré lui.

 

            Cette fois, ce fut au tour de son aîné de garder le silence. Pourtant, Sam détourna le regard, embarrassé, car les yeux de son frère en disaient bien plus long que ce qu’il aurait pu évoquer avec des mots.

 

- Mais … reprit-il, hésitant. Vous l’avez tuée …

 

- Elle, oui. Mais il y en a peut-être d’autres. Qui nous dit qu’elle n’avait pas une super copine qui n’a pas apprécié qu’on la zigouille, pensa l’aîné à haute voix tout en s’emparant de son téléphone. On va demander de l’aide à …

 

- Non ! L’interrompit Sam.

 

            Dean s’arrêta dans son élan et le dévisagea en fronçant les sourcils, lui fournissant par la même occasion une irrésistible envie de se justifier :

 

- J’suis pas sûr que ce soit utile de mêler d’autres personnes à cette histoire. Imagine qu’on se plante. On aura l’air de quoi devant papa ? Non, je crois que le mieux c’est de faire d’abord quelques recherches par nous-mêmes et on avisera ensuite … Tu crois pas ?

 

- Si ! Confirma le plus vieux, suspicieux. Et le mieux placé pour nous aider dans ces recherches, c’est Bobby.

 

- Ah, oui, Bobby. C’est sûr qu’il en connait un rayon sur tout ça. Ok, mais peut-être que tu pourrais lui demander de rester discret, hein ?

 

            La réponse se fit attendre mais il sut qu’il avait obtenu gain de cause lorsque Dean soupira. C’était toujours ça de gagné. Pendant que son frère se renseignerait sur la créature qui possédait Jeanne, lui, il s’affairerait à trouver une solution pour la sauver.


Lydean  (02.11.2012 à 16:44)

- Pourquoi tu ne veux pas que j’en parle à papa ? Lança Dean entre deux bouchées de beignet.

 

            Son frère et lui étaient allés faire un tour dans la petite ville la plus proche et avaient rapporté de quoi manger pour les prochaines vingt-quatre heures. Ils étaient de nouveau installés près du lac, assis sur l’herbe, l’Impala stationnée à quelques mètres derrière eux.

           Il avait décrété qu’ils resteraient ici pour la journée. Sammy avait essayé d’objecter mais il n’avait eu qu’à lui rappeler leur contrat pour le convaincre du bienfondé de sa décision. Il aurait tout aussi bien pu lui sortir un tas d’arguments tous aussi valables les uns que les autres. Mais maintenant qu’ils avaient évoqué le problème ensemble, il préférait utiliser le peu de temps disponible et profiter de cette accalmie partielle pour éclaircir certains points avec son cadet. Et de toute évidence, sa première question avait tapé dans le mille. La tête de Sam avait soudainement plongé dans sa tasse de café, camouflant partiellement son visage, et n’avait pas l’air de vouloir en sortir tout de suite pour daigner lui répondre. Pas de problème ! Après tout, ils avaient la journée. Il attendrait. Et puis, il arriverait bien un moment où ce foutu gobelet serait vide. Aucun doute que ce serait dans peu de temps … très bientôt … Cette attente nécessitait décidément beaucoup de patience … Non mais cette tasse était un puits sans fond !? Il le mâchait son café ou quoi !?

 

- Sam !

 

- J’vois pas de quoi tu parles ? lui répondit enfin l’accroc à la caféine, en sortant son nez de son gobelet mais en conservant un regard fuyant.

 

- Pour un mec intelligent, j’te trouve pas très brillant aujourd’hui ! déclara-t-il sans la moindre pointe d’humour dans la voix.

 

           Il n’était pas vraiment d’humeur à plaisanter. La situation n’était déjà pas des plus simples alors il attendait des réponses claires et franches à ses questions. De son point de vue, il pouvait constater que le cerveau de son cadet était en pleine ébullition. Quelque chose le préoccupait et il était évident qu’il allait d’abord falloir résoudre ce problème avant d’obtenir les explications qu’il réclamait. Il décida donc de le fixer jusqu’à ce que cet incroyable cachotier crache enfin le morceau !

 

- Dean, j’ai besoin de savoir … Est-ce que … ? Est-ce qu’on est ok tous les deux ?

 

           Ca c’était une excellente question. D’instinct, la réponse était oui. Mais maintenant qu’il était amené à s’interroger sur le sujet, il devait bien avouer qu’il éprouvait encore une certaine rancœur. Pourtant, il savait que Sammy n’était pas responsable. Il en était convaincu. C’était juste ces foutues paroles qui ne cessaient de se rappeler à lui. Il ne pouvait pas s’empêcher de penser que la colère éprouvée par son cadet n’avait fait que révéler ce qu’il pensait réellement. Et ça faisait plus de mal qu’il ne voulait bien l’admettre. Mais il avait tout à fait conscience qu’il ne servait à rien de ressasser tout ça et que perdre du temps à se préoccuper de ce qu’il pouvait ressentir ne les aiderait pas à se dégager de ce bourbier. La seule chose dont il était sûr à cet instant, était qu’ils étaient frères et que ça ne pouvait que s’arranger. Jamais rien ne pourrait détruire ce lien. Alors, il se contenta d’acquiescer d’un signe de tête.

           Une fois encore, Sammy prit le temps de la réflexion. Il n’avait pas l’air totalement convaincu par cette réponse furtive. Malgré tout, il se lança dans les confidences :

 

- Papa ne connait pas Jeanne – en tous cas, pas comme nous. La seule chose qu’il verra en elle c’est une créature à exterminer. Il va la classer dans la catégorie « monstres » et la chasser sans se poser plus de questions. Sauf que Jeanne est un être humain et qu’elle n’est pas responsable de ce qui lui arrive. Si on y réfléchit bien et si on suit notre logique de tout à l’heure, alors tout ce qui lui arrive en ce moment est de la faute de cette chasse que papa et toi avez faite il y a quelques mois. Elle est la victime d’une vengeance qui ne la concerne pas. Dean ! Je refuse qu’elle meure. Il faut que tu me promettes qu’on trouvera un moyen de la sauver.

 

          C’était la deuxième promesse en quelques heures qu’il était amené à faire et qu’il n’était pas sûr de pouvoir honorer. Il savait parfaitement ce que pouvait ressentir Sammy pour l’éprouver lui-même. Cette jeune fille innocente et pleine de vie ne méritait pas de mourir. Et rien que l’idée de devoir lui planter un couteau entre les deux yeux le rendait malade. D’autant plus qu’il fallait saigner une de ses victimes auparavant et que la seule qu’il ait sous la main se trouvait être son petit frère ! Il s’en sentait totalement incapable. Sam avait raison : il était loin d’avoir la force de caractère de son père. Lui, dès que la situation l’exigeait, n’hésitait pas une seconde. Comme il le disait si bien, parfois, pour sauver des vies, il fallait savoir faire des sacrifices. Or, la chose qui possédait Jeanne s’acharnait sur son frère. Il ne pouvait pas la laisser poursuivre ce carnage ; il était incapable de tolérer ce genre de chose et il se savait prêt à tout pour protéger sa famille. En plus, rien ne lui disait que Jeanne n’était pas consciente malgré cette possession. Il se pouvait qu’elle souffre et qu’elle ne demande qu’une chose : être libérée de ce calvaire.

           Alors il se retrouvait confronté à un vrai dilemme et la pression exercée par le regard insistant et implorant de son petit frère n’arrangeait rien.

 

- D’accord, j’ai compris, se lança Sam sur un ton indéfinissable, entre le désespoir et le reproche. T’as raison : tu ne me dois rien. Et je sais aussi que, malgré c’que tu veux m’faire croire, tu m’en veux encore. Mais, ce que j’essaie de t’expliquer c’est que … Dean, il faut absolument que tu comprennes que Jeanne et moi, on n’y est pour rien et …

 

- Oh ! La ferme ! S’emporta-t-il, exaspéré par la tournure de la dernière phrase de son cadet. Contrairement à ce que tu peux penser, je ne suis pas demeuré à ce point ! Et papa et moi, on n’est pas des monstres sanguinaires !

 

- Ce n’est pas …

 

- Tu me demandes de te faire une promesse que je ne pourrais peut-être pas tenir. Alors quoi ? Tu préfères que je te raconte des bobards ?

 

- Non, je …

 

- Bon ! Alors, écoute-moi bien ! A moi aussi ça me file mal au bide de savoir que Jeanne souffre à cause de nous ! Moi aussi, ça me fout la gerbe de penser qu’elle va peut-être y rester si on ne trouve pas un moyen de l’aider ! Seulement, voilà, pour le moment, la seule chose que j’ai c’est un putain de mal de crâne ! Je n’ai aucune solution à notre problème. Et dans la mesure où tu n’en as pas non plus, ben il est hors de question de s’engager dans des promesses à la con qui ne seront peut-être pas réalisables !

 

           Sur ces mots, il se leva, appuya ses mains sur ses hanches pour comprimer un peu son abdomen douloureux et s’éloigna de quelques pas, tout en se forçant à reprendre une respiration normale. Il s’arrêta et souffla un grand coup. Il se sentait dépassé par les événements et l’urgence de la situation ne faisait qu’empirer les choses. Le comportement de son frère n’arrangeait rien non plus.

           Il se retourna pour l’observer. Sammy était toujours assis sur l’herbe, les genoux pliés, les coudes posés dessus et la tête, inclinée vers le bas, prise en étau entre ses mains. Aucun doute qu’il était aussi désespéré que lui. Il soupira. Tout bien considéré, même s’il n’était pas en mesure de faire de miracle, il pouvait quand même s’engager sur certains points. Pour que son serment soit fiable, il lui suffisait de fixer des conditions, comme il l’avait fait la veille au soir. Il revint donc sur ses pas en se rongeant les ongles et se réinstalla à gauche de son cadet. Il garda le silence et lui jeta quelques regards en coin avant de se lancer :

 

- On va attendre que Bobby nous rappelle. On avisera ensuite. Toi et moi – et peut-être même Bobby – on cherchera une solution pour se débarrasser de cette chose en faisant le moins de mal possible à Jeanne. On fera tout ce qui est envisageable et dans la limite du raisonnable. Mais si ça ne fonctionne pas ou si on est à cours d’option, alors j’appellerai papa. Lui saura peut-être quoi faire.

 

- Et s’il ne le sait pas non plus ? Lui demanda Sam en dégageant son visage de ses mains et en appuyant sa question d’un regard inquiet.

 

- On verra à ce moment-là. Pour l’instant, ça nous laisse encore pas mal de possibilités. Sam, c’est tout ce que je peux te promettre. C’est à prendre ou à laisser. Sur ce coup-là, il va falloir que tu me fasses confiance.

 

- J’ai confiance en toi, marmonna son cadet en observant la touffe d’herbe qu’il était en train de manipuler sur sa droite.

 

- Ouais ! Ne put-il s’empêcher de souffler amèrement.

 

- Oui, Dean ! J’ai confiance en toi, s’énerva Sam en le fixant droit dans les yeux cette fois, juste avant de se radoucir considérablement. Ecoute, tout ce que j’ai dit hier soir, je ne l’ai jamais pensé, d’accord ? J’étais tellement en colère que j’ai sorti tout ce qui pouvait te faire du mal. Je te connais aussi bien que tu me connais. Alors ça n’a pas été très difficile de me mettre à ta place pour savoir ce que tu n’avais pas envie d’entendre. Mais ça ne veut pas dire que je croyais en ce que je disais. C’était cette foutue rage qui parlait. Pas moi ! … C’est vrai quoi, franchement ! T’es mon frangin, Dean. Et puis … Après tout ce que je t’ai fait subir – même si ce n’était pas vraiment moi – n’importe qui m’aurait laissé en plan. Mais pas toi ! Toi tu ne m’as jamais abandonné. Tu es toujours là pour moi. Alors, oui, Dean, j’ai confiance en toi ! Et j’te laisserai pas croire le contraire !

 

            Voir Sammy déterminé à ce point, les sourcils froncés et le regard plongé dans le sien lui redonna l’envie de sourire. Enfin, il retrouvait son frère !

 

- T’es vraiment qu’un emmerdeur, lui confia-t-il sur le ton de la plaisanterie.

 

- Et toi, t’es qu’une tête de nœud ! L’imita Sam en piquant le dernier beignet de la boîte avant lui.


Lydean  (05.11.2012 à 14:48)

Chapitre 19

 

- Je crois avoir trouvé un truc intéressant, commença Bobby à l’autre bout du combiné. J’pensais que la créature que vous aviez exterminée avec John était une sorte de sirène puisqu’elle attirait ses victimes en les faisant succomber à ses charmes. Mais en creusant un peu plus, j’ai découvert une légende qui date d’un bail mais qui pourrait tout à fait correspondre avec ce que tu m’as raconté ce matin.

 

            Dean avait appuyé sur la touche du haut-parleur afin que Sam puisse également écouter. L’après-midi touchait à sa fin et le vieux chasseur venait de les rappeler pour leur faire part de sa découverte.

            Il leur relata l’existence de deux sorcières qui seraient nées en plein cœur de l’Antiquité, dans une région obscure d’Europe. La naissance de ces sœurs jumelles aux dons phénoménaux avait été mal perçue par la population de l’époque, en adoration devant leurs Dieux. En effet, outre leur immortalité, elles avaient, apparemment, les moyens de s’approprier certains pouvoirs des divinités et cette faculté faisait d’elles, des personnes à la fois dangereuses et fascinantes. Chassées par les croyants, plébiscitées par les autres, ces sœurs maudites auraient grandi dans une haine farouche des humains et de leurs Dieux. A l’âge adulte, elles auraient décidé de mettre un terme à leur calvaire et se seraient employées à perfectionner leurs dons pour parvenir à leurs fins. Il leur aurait fallu près d’un demi-siècle mais un jour, la Terre trembla, le ciel gronda et les humains paniquèrent à l’idée de la fin du monde. Il s’avérait que ces catastrophes naturelles étaient la résultante de leur pernicieuse réussite. Grâce à une incantation, elles seraient parvenues à prélever les capacités de deux dieux de l’Olympe, Aphrodite et Ares. Malheureusement pour elles, ce nouveau pouvoir aurait été trop lourd pour leurs corps aux propriétés humaines qui s’asséchèrent progressivement, prenant l’allure de plaques de marbre, avant de se désintégrer en poussière. Leurs âmes ne pouvant survivre sans enveloppe charnelle, elles n’avaient pas eu d’autre choix que de posséder divers hôtes trouvés à proximité immédiate. Mais elles échouaient dans leurs tentatives de les conserver : au bout de quelques heures, la peau se flétrissait, les organes vitaux se desséchaient et l’ensemble de la musculature dépérissait. Elles étaient obligées d’effectuer des transferts fréquents et beaucoup trop coûteux en énergie. Grâce à leurs pouvoirs, elles mirent en œuvre une méthode qui leur permit de prélever sur les humains, les substances nécessaires au bon fonctionnement de leur enveloppe charnelle et d’assouvir, par la même occasion, leur besoin inébranlable de vengeance.

            Au début, les gens parlaient de tortures et de massacres. A elles deux, elles formaient une équipe indestructible à laquelle rien ne pouvait résister. Tout était relaté dans les moindres détails : de l’agonie de leurs victimes à la jouissance de leur réussite. Le peuple fit appel à ses Dieux mais ses prières ne furent jamais exaucées. Les croyances déclinèrent doucement et les témoignages s’estompèrent au fil du temps.

 

- Si cette légende a un fond de vérité alors il y a de bonnes chances pour que nos sœurs jumelles aux dons hors du commun aient affiné leur technique. Elles ont eu le temps pour ça. Avec les documents que j’ai sous les yeux, ça ne m’étonnerait pas qu’elles aient profité des différents conflits qui sévissent dans le monde pour faire le plein et hiberner tranquillement quelques temps. Mais bon, la bonne nouvelle, c’est qu’on sait comment les exterminer, conclut Bobby.

 

            Aussitôt, Sam devint blanc.

 

- Ouais, ben justement, intervint Dean. Je me demandais s’il n’y avait pas un autre moyen pour ça.

 

- Pourquoi ?

 

- Bah … pour mettre toutes les chances de notre côté, expliqua rapidement l’aîné en éludant la véritable raison.

 

- Jusqu’à ce que ton père et toi éliminiez la frangine, personne n’avait envisagé que ce soit possible donc essayer de chercher un autre moyen de la zigouiller alors qu’elle vous menace, ça ne me parait pas vraiment prioritaire.

 

- Et si on l’obligeait à quitter son corps, intervint Sam à son tour, complètement plongé dans ses pensées, loin d’avoir entendu ce que leur ami venait de dire. Puisqu’apparemment elle a besoin d’une enveloppe charnelle pour subsister …

 

- Ouais, c’est une idée, admit Bobby, peu convaincu malgré tout. Mais déjà il faut trouver un moyen imparable de la faire sortir – autant dire que la seule chose qui pourrait l’y obliger serait la mort de son hôte alors j’vois pas pourquoi perdre du temps sur ce point – en plus, il faudrait s’assurer qu’elle soit enfermée dans une pièce sans aucun autre être vivant à proximité. Et enfin on ne connait pas le temps nécessaire à son auto destruction une fois hors de son hôte, ni si ça va réellement fonctionner. Ca fait beaucoup trop de paramètres incertains pour moi.

 

            Les arguments présentés par Bobby étaient imparables et pourtant les deux frères étaient déjà en train de mettre sur pied une stratégie commune pour mener à bien l’idée de Sam. A travers leurs regards respectifs, un flot d’informations circulait silencieusement. Lorsque Dean raccrocha juste après avoir remercié leur ami, il ne prit pas le temps d’écouter les mises en garde de celui-ci quant au fait d’attendre de l’aide ou encore d’être vigilent. Les frères Winchester venaient de prendre leur décision et il ne faisait aucun doute qu’ils feraient tout pour parvenir à leurs fins.


Lydean  (07.11.2012 à 17:39)

            Les prochaines trente-six heures seraient déterminantes et le départ serait donné dès que Dean enclencherait sa clé dans le contact pour que l’Impala les conduise en ville.

            En théorie, tout était prêt, ou, tout du moins, organisé. En pratique, il y avait certains éléments qui perturbaient Sam plus qu’il ne voulait bien l’admettre. Il était en charge de mettre au point un poison et un antidote pour Jeanne … et, accessoirement, pour Dean. Il avait bien quelques recettes expérimentales sous la main mais soit il lui manquait des ingrédients, soit il n’y avait pas de contre poison, soit il n’était pas certain de son efficacité. Son objectif principal était de faire croire à la mort de Jeanne en ralentissant son cœur suffisamment. En aucun cas, il n’était prévu qu’elle meurt pour de bon. Son choix s’était d’abord arrêté sur des médicaments. Il lui suffisait de braquer une pharmacie et il avait du prêt à l’emploi. Sauf que ça aurait tendance à attirer l’attention, qu’il fallait considérablement augmenter les doses pour que ce soit efficace et la plupart avait une action qui pouvait s’éterniser dans le temps. Or il ne voulait pas laisser l’occasion à Bobby ou à son père d’intervenir dans cette histoire. Il voulait régler tout ça au plus vite. Comme si ça ne suffisait pas, ce genre de médication avait le gros défaut de causer des dommages corporels irréversibles.

             Il s’était donc focalisé sur les plantes – merci les cours de botanique ! Il avait évincé les baies car il était prévu d’insérer le poison dans la nourriture et leur goût amer ne passerait pas inaperçu. Un mois plus tôt, il aurait pu utiliser le muguet. La convallarine qu’il contenait s’assimilait à la digitaline. Au-delà des troubles digestifs qu’elle pouvait provoquer, les troubles cardiaques risquaient d’entraîner l’arrêt du cœur. Mais, de toute façon, cette option n’était plus envisageable. En revanche, c’était la pleine saison du rhododendron Ponticum. Sa toxine, appelée grayanotoxine pouvait être extraite des fleurs et des feuilles et se trouvait être soluble dans l’eau. Selon la dose utilisée, elle agissait directement sur les pulsations cardiaques. Il devait impérativement être précis car d’autres symptômes pouvaient apparaître : faiblesse musculaire, déshydratation – à cause des vomissements, transpiration, salivation – convulsions et mort. Autant dire que la pression sur ses épaules était à son comble.

            L’étrange mélange était plutôt simple et rapide à réaliser et il avait un avantage certain : il possédait un antidote tout aussi aisé à fabriquer qui garantissait une totale réussite de leur plan. Il était convenu que Dean et lui se rendent au lycée au milieu de la nuit afin d’utiliser le labo de chimie car il avait besoin de matériel bien spécifique. Et d’autre part, de manière à être parfaitement préparé, il tenait à passer à la bibliothèque de la ville pour s’assurer qu’il n’y avait pas de contre indication quant aux substances médicinales qu’il allait devoir ajouter pour que ça fonctionne.

 

            De son point de vue, il était bien plus simple de tout faire d’un coup cette nuit. Seulement Dean en avait décidé autrement parce que la bibliothèque – contrairement au lycée – était bien trop sécurisée à son goût, que ça demandait trop d’efforts pour essayer de déjouer les alarmes et que si l’alerte était donnée alors ça compromettrait le reste de leur plan ! Il avait donc exigé que la partie recherche se fasse en plein jour pendant les horaires d’ouverture. Cela impliquait qu’il fallait tenir Jeanne à distance pendant ce temps-là et, d’après son aîné, de toute façon il était préférable de savoir où elle était et il fallait garder un œil sur elle. Dean s’était donc octroyé cette charge et n’avait rien voulu entendre de ses objections. Il avait donné rendez-vous à Jeanne au lycée pendant la pause méridienne en prétextant de lui ramener les cours qu’elle avait prêté et en lui demandant de bien vouloir lui passer ses notes de manière à ce que son si studieux petit frère ne prenne pas de retard. Elle avait bien évidemment accepté et s’était empressée de demander de ses nouvelles puisqu’elle essayait de le joindre depuis un bail, sans succès. L’aîné s’était étalé sur l’état de santé de son petit frère en précisant qu’il était tellement mal qu’il ne pouvait pas recevoir de visite avant le lendemain et qu’elle serait la bienvenue chez eux si elle le souhaitait. Elle avait accepté « avec joie » sans savoir que dès qu’elle aurait mis un pied dans la maison le piège se refermerait à tout jamais sur elle.

 

             Sauf que là encore, cette partie du plan ne convenait pas du tout à Sam. Une fois de plus, Dean envisageait de prendre tous les risques et il ne voulait rien entendre à ses objections. L’idée principale était de faire ingérer le poison à Jeanne lorsqu’elle viendrait leur rendre visite. Mais afin que la chose qui la possédait n’ait pas la possibilité d’accéder à un autre corps, il fallait que celui qui la reçoive « meurt » également. La seule tâche qui incombait au grand absent de cette scène était d’attendre, bien planqué à l’extérieur, que l’âme de la créature s’autodétruise avant d’administrer l’antidote aux deux victimes pour les réveiller de leur sommeil artificiel. Pourquoi fallait-il que ce soit lui qui attende avec sa petite fiole dans la poche pendant que son aîné serait aux prises avec le monstre qui possédait Jeanne ? Pourquoi ce serait à son frère d’ingurgiter le poison ? Jeanne était son amie, c’était son idée, c’était donc à lui d’être en première ligne ! Que pouvait-il bien faire pour inciter cette tête de mule à changer d’avis. Ah, il pouvait parler de confiance ! Avec cette attitude, il lui prouvait bien qu’il n’avait aucune foi en lui.

            Ils étaient sur le point de partir pour la bibliothèque et il fallait impérativement qu’il profite du trajet pour lui faire comprendre son point de vue.

 

- Ca va durer combien de temps ? Demanda-t-il soudainement alors que Dean s’installait au volant de l’Impala.

 

- Quoi ?

 

- Cette situation. Tu veux toute ma confiance et tu l’as ! Mais toi ? Est-ce que tu me fais confiance ?

 

- Ben oui, bien sûr !

 

- Alors, pourquoi t’es le seul à prendre toutes les décisions importantes ? Comment ça se fait que je n’ai pas mon mot à dire ?

 

            Dean étudia son frère intensément. Il avait une foi inébranlable en son cadet. Seulement, même s’il y avait quelques progrès au niveau de son état de santé, il était loin d’être totalement remis. Pas besoin d’être Einstein pour comprendre qu’il était toujours très faible … vraiment trop faible ! Et il ne pouvait s’enlever de l’esprit le souvenir de son corps inanimé sur le sol. Comme il ne pouvait pas s’empêcher de repenser à leur dernière chasse et au nombre de fois où Sammy s’était retrouvé en danger de mort. D’ailleurs, il se demandait bien pourquoi il s’était finalement lancé dans cette folie. Bien sûr, ils avaient toutes les raisons du monde d’aider Jeanne et de mettre un terme à cette situation déplorable. Sans compter que l’idée de son cadet était excellente et que le plan qu’ils avaient élaboré tenait la route. Mais un simple coup d’œil à Sammy faisait émerger de sérieux doutes dans son esprit. Alors, oui, peut-être qu’il se montrait un peu dur avec lui, peut-être qu’il était un tantinet dirigiste, voire carrément intransigeant, mais il assumait parfaitement ce choix parce que c’était pour son bien. Et puis il avait consenti de suivre son idée et de la réaliser rapidement. C’était déjà pas mal.

            Il fit de son mieux pour éviter son regard insistant et se protégea de cette discussion qu’il ne voulait pas avoir en se lançant dans l’humour.

 

- C’est bizarre que tu penses que t’as rien à dire parce que moi j’ai vraiment l’impression de n’entendre que toi ! Tu n’arrêtes pas de jacasser ! T’es pire qu’une gonzesse !

 

- Ca n’a rien de drôle, Dean ! S’énerva Sam en fronçant les sourcils. Tu sais très bien ce que je veux dire. On est censé bosser en équipe, se partager le boulot équitablement. Je ne suis pas un petit être fragile ! Si tu continues à me traiter comme un gamin inexpérimenté, ça ne fonctionnera pas.

 

- Arrête ta parano ! Et si on suit notre plan à la lettre, ça ne peut pas rater.

 

- Ouais ! Souffla Sam en évacuant toute son amertume. Le super plan que TU as élaboré ! Celui où TU prends les décisions ! Celui où TU prends les risques ! Celui où TU m’ordonnes de rester bien gentiment à l’abri !

 

- J’te rappelle quand même qu’au départ c’était ton idée !

 

- Ouais, exactement, c’était MON idée et j’estime avoir mon mot à dire dans la réalisation de MON idée.

 

- Tu as dit qu’on devait se partager le boulot. Ben c’est ce qu’on fait : tu t’occupes du poison et de l’antidote et je m’occupe de Jeanne. A chacun ses compétences. J’me vois pas faire la mixture, perso. Et j’comprends pas c’qui te gène là-dedans. Je t’ai déjà promis de ne faire aucun mal à ton amie et tu es censé avoir confiance en moi.

 

- C’est pas ça le problème, marmonna Sam en secouant la tête désespérément. C’est … Et si elle te chope tout à l’heure ? Et si c’était elle qui te faisait du mal ? Et si pour une raison ou une autre, elle faisait en sorte de te retourner contre moi ?

 

- Ca n’arrivera pas.

 

- T’en sais rien du tout ! S’emporta-t-il de nouveau. Qu’est-ce que tu crois ? Que c’est facilement gérable ?! Que t’es invincible ?! Ben tu te goures ! Je n’ai rien pu contrôler, moi. Je sentais la colère me submerger, je n’étais plus capable de réfléchir et je te haïssais sans même comprendre pourquoi …

 

- Ok, on se calme ! Tu m’as dit que c’était quand elle te touchait qu’elle agissait sur ton humeur donc il suffit que je garde mes distances et tout ira bien.

 

- Et si elle te piégeait quand même ?

 

            Dean garda le silence un moment. Son air goguenard qu’il pouvait afficher lorsqu’il était mal à l’aise n’avait pas sa place sur son visage. Il était sérieux et le fait de voir son petit frère dans cet état ne faisait qu’approfondir la gravité de la situation. De toute évidence, quoi qu’il puisse lui dire, il ne réussirait pas à le rassurer.

 

- Dean ! S’impatienta Sam.

 

- D’accord, céda l’aîné. On envisage qu’elle réussisse à m’atteindre. Dans ce cas là, je deviens un danger pour toi parce que comme tu l’as si bien dit, je ne pourrais plus me contrôler. Je pourrais dire des choses que je ne pense pas ou pire encore faire des trucs impardonnables. C’est pour ça que je préfère qu’on se retrouve à la bibliothèque. Quand j’arriverai, tu observeras bien mon état d’esprit. Si tu sens que je suis énervé, tu te barres, tu cherches la protection des vigiles, tu me fais mettre en taule, bref, tu fais ce qu’il faut pour te protéger.

 

- Quoi ?! N’importe quoi ! C’est pas la peine, je pourrais encaisser et je sais me défendre.

 

- Putain, Sam ! Tu fais ce que je te dis !

 

- T’as pas d’ordre à me donner ! T’es pas papa !

 

            Ils se fixèrent intensément avant de détourner leur regard respectif, tout en essayant de réguler leur respiration devenue saccadée.

 

- Non ! Mais j’suis l’aîné … décréta Dean après quelques secondes d’un silence pesant. Et c’est moi qui ai les clés ! Ajouta-t-il en agitant le trousseau pour bien faire comprendre qu'ils ne bougeraient pas de là, le temps qu'ils ne seraient pas d'accord.

 

            Ils se défièrent du regard, chacun convaincu du bienfondé de ses arguments, attendant que l’autre finisse par entendre raison.


Lydean  (10.11.2012 à 10:16)

- C’est bien c’que j’disais, tu n’as pas confiance en moi ! Finit par décréter Sam sur un ton boudeur.

 

- Putain, c’que t’es lourd ! S’énerva Dean. Si je n’avais pas confiance en toi, j’peux te dire que je n’ingurgiterais pas ta foutue potion magique.

 

- Ben justement, ça c’est à moi de le faire ! Après tout, si Jeanne vient à la maison c’est pour me voir moi, pas toi !

 

- J’en ai rien à foutre ! hurla l’aîné avant de se passer une main sur le visage pour essayer de se calmer. Tu n’es pas encore complètement rétabli et on ne sait pas si ton fameux breuvage n’aura pas des conséquences bien plus graves sur toi que sur moi ... Non, Sam ! Le coupa-t-il au moment où il le vit ouvrir la bouche pour rétorquer. Voilà le seul choix que je te propose : Soit on fait tout comme on a dit, soit on attend que tu sois complètement rétabli et dans ces conditions tu pourras avaler ta décoction cul sec !

 

            Sam souffla son exaspération. Dans ces moments-là, il était impossible de faire entendre raison à Dean. Il était tellement borné qu’il ne voyait aucun intérêt à essayer d’envisager d’autres options. Quant à son fameux choix qu’il lui octroyait, c’était ni plus ni moins qu’un leurre. Son frangin était tellement prévisible : à ses yeux, il ne serait jamais suffisamment rétabli pour l’autoriser à prendre un risque, même minime. Par contre, il ne voyait aucun problème à se sacrifier lui-même pour la bonne cause et ça, au-delà de l’aspect agaçant, c’était vraiment inenvisageable ! Et dans la mesure où le temps leur était compté et qu’il allait batailler dans le vide, il ne lui restait plus qu’une chose à faire.

 

- D’accord, on fait comme on a dit, accepta-t-il à contrecœur.

 

           Dean fixa son cadet en plissant intensément les yeux. Si seulement, il pouvait lire dans son esprit ! Mais maintenant que Sammy avait détourné son regard, c’était vraiment trop compliqué. Et ce simple geste, cette étrange réaction, le faisait fortement douter. Quelque part, ça le mettait mal à l’aise de penser ça mais il devait bien admettre que la confiance qu’il portait à son petit frère venait de s’en prendre un coup ! Qu’est-ce qu’il pouvait bien mijoter dans sa petite tête d’intello ? Tout ça ne lui disait rien qui vaille. Tout en tripotant ses clés de voiture, il se demanda si tout compte fait, il ne ferait pas mieux d’attendre du renfort …

 

- Si tu veux mettre le contact, le plus simple est encore de glisser la clé dans cette petite fente que tu vois là, indiqua Sam en accompagnant ses paroles d’un léger signe de tête et de son index pointé en direction du neiman. Et ensuite, tu tournes délicatement …

 

          Dean soupira.

 

- Peut-être qu’on devrait attendre, avoua-t-il finalement.

 

- Quoi ? Non, non, non, tu ne peux pas me faire ça ! Pas après tout ce que tu viens de me dire … Ecoute, ce qu’on peut faire c’est y aller par étapes. Tu vas à ton rendez-vous avec Jeanne. Tu fais gaffe qu’elle ne t’approche pas, tu l’observes jusqu’à ce qu’elle retourne en cours comme c’était prévu et enfin tu me rejoins à la bibliothèque. On avisera de la suite en fonction du taux de réussite de cette phase. Qu’est-ce que tu en penses ?

 

           Si son aîné commençait à avoir des doutes, c’était mort ! Il venait d’avoir une excellente idée qui leur ferait gagner du temps, qui minimiserait les risques et qui aurait le mérite de prouver à Dean qu’il était capable de se débrouiller tout seul. Seulement s’ils n’allaient pas tout de suite en ville, la totalité de son plan tomberait à l’eau.

 

- Alors ? Demanda-t-il avec impatience.

 

- Tu me promets qu’on se retrouvera à la bibliothèque et que tu prendras les précautions nécessaires si tu vois que je ne suis pas dans mon état normal, insista le plus vieux d’un ton suspicieux.

 

- Oui, je te promets que quand tu reviendras me chercher, je serai bien gentiment assis devant une pile de bouquins à la bibliothèque et que je t’enverrai direct en taule au moindre signe d’agressivité envers moi, lui répondit-il très sincèrement en soutenant sans problème son regard perçant.

 

            Ce qui était bien avec cette promesse c’était qu’elle était tout à fait compatible avec ce qu’il envisageait de faire. Comme ça, même si Dean se fâchait parce qu’il n’avait pas suivi leur plan à la lettre – ce qui en fait ne manquerait pas d’arriver – il ne pourrait pas lui reprocher de lui avoir menti ou de ne pas avoir respecté sa parole !

 

            Sa réponse – ou plus exactement, sa façon de répondre – avait fini par convaincre Dean puisqu’il mit enfin le contact et prit la route en direction de la ville.

 

            D’un côté, Sam se sentait détendu : il était persuadé que son nouveau plan était infaillible. Il s’était souvenu que le père de Jeanne était en déplacement. Il n’y avait donc personne chez elle. Si dans l’après-midi, il introduisait le poison dans sa nourriture et dans ses produits cosmétiques, il agirait dès ce soir, soit par l’ingestion, soit par le contact avec sa peau. Ni lui, ni son frère n’auraient à risquer leur vie. Ils leur suffisaient de l’observer à bonne distance et d’attendre que la chose s’autodétruise avant de donner à Jeanne le contrepoison. C’était absolument parfait et Dean serait à coup sûr d’accord avec cette partie puisque ça minimisait grandement les risques pour eux deux.

 

           Tout ceci aurait dû le plonger dans une sérénité parfaite. Malheureusement, ce n’était pas du tout le cas et il faisait son possible pour ne pas se tortiller sur son siège tant il était mal à l’aise. Finalement, l’étape la plus difficile était celle qu’il allait entreprendre dans une demi-heure. Enfin elle n’avait rien de compliqué à réaliser, ce qui était le plus dur c’était de la cacher à son frère et de tout lui avouer dès que ce serait terminé. Nul doute qu’il allait s’en prendre plein la tête ! Ce serait tellement plus simple s’il pouvait tout lui expliquer dès maintenant. Seulement, s’il avouait à son aîné que pendant qu’il serait avec Jeanne, il allait se rendre au lycée pour élaborer le poison et l’antidote, Dean ferait demi-tour dans la seconde, sans écouter plus d’explications, en prétextant que c’était trop dangereux. Or ce n’était vraiment pas le cas. Il avait pensé à tout. Pendant la pause méridienne, le labo était déserté puisque les profs allaient se restaurer. La porte était fermée à clé mais il n’aurait aucun mal à la déverrouiller. Il y trouverait les quelques additifs dont il avait besoin et le matériel nécessaire à la conception des deux solutions. Le parc qu’il avait l’habitude de traverser pour aller rejoindre son frère au garage était pourvu de gigantesques parterres de Rhododendron et se trouvait à moins de cinq minutes du lycée. En plus, il n’y avait aucun risque que Jeanne l’attaque puisqu’elle serait avec son frère pendant tout ce temps. Bref, il n’y avait vraiment rien à craindre. Le tout était faisable en environ trente minutes, ce qui lui laissait le temps de repartir en direction de la bibliothèque et de s’y installer confortablement en attendant son aîné. Il avait même envisagé le cas extrême où Dean se ferait piéger par Jeanne. Dans ces conditions, et uniquement dans ces conditions, il tiendrait sa promesse et le ferait enfermer en cellule le temps qu’il se calme. De son côté, il pourrait toujours réaliser la suite de son plan. Enfin l’idéal serait quand même que tout aille bien pour son frère et qu’il le retrouve en bonne santé et en pleine possession de ses moyens, à la bibliothèque. D’ailleurs, peut-être devrait-il profiter de ce lieu « sécurisé » pour lui montrer les fioles et lui expliquer le bienfondé de son action. Dean n’oserait peut-être pas lui hurler dessus dans un tel endroit … Sur cette pensée, il ne put s’empêcher de jeter un œil au conducteur, mal à l’aise.

 

            Regard furtif que Dean capta aussitôt. Il tenta malgré tout de rester concentré sur la route qui défilait devant lui. Mais il ne pouvait s’empêcher de penser que Sam lui cachait quelque chose. Si ce p’tit malin avait accepté si facilement ses conditions, c’était qu’il avait une idée derrière la tête. Quant à son attitude, elle lui paraissait louche. D’un autre côté, il était peut-être tout simplement inquiet pour lui, comme il avait essayé de lui faire comprendre tout à l’heure. Et puis le fait de s’être engagé comme il l’avait fait, le rassurait en partie. Il était sûr que son cadet tiendrait sa promesse. Oui, il en était persuadé. Alors pourquoi avait-il si mal au ventre ? 


Lydean  (13.11.2012 à 22:21)

Chapitre 20

             Sera avait entendu le ronronnement du moteur si particulier, à des kilomètres de là, au moment même où la Chevrolet avait passé la pancarte indiquant son entrée en ville. Dans la mesure où Dean et elle avaient rendez-vous au lycée, elle l’attendait dans la cour, devant l’entrée, avec une impatience certaine. Dans son sac-cabas, elle avait glissé quelques notes prises à la va-vite durant des heures interminables de cours plus inintéressants les uns que les autres. Dire qu’elle avait dû se fendre d’y participer pour donner le change. Décidément, cette vengeance nécessitait des sacrifices dont elle se serait bien passée ! Lorsqu’elle comprit que l’Impala faisait un détour en ville, elle se décida à aller à sa rencontre. Elle avait besoin de savoir. C’en était devenu presque vital. Jusque-là, elle n’avait trouvé aucune information digne d’intérêt. Elle avait fureté chez eux, s’était décarcasser à visiter le moindre cabinet médical mais au final, elle n’avait aucune idée du lieu exact où les deux frangins s’étaient terrés ces derniers jours. Au-delà de l’aspect inquiétant de la chose, elle éprouvait un certain agacement ! Elle courut jusqu’à ce qu’elle finisse par distinguer la Chevrolet stationnée devant la bibliothèque. Tout en restant à couvert, elle décupla l’ensemble de ses sens afin d’optimiser sa surveillance. Le moteur n’était pas coupé. Dean restait installé au volant. Il venait de poser son bras droit sur le dossier de la banquette avant et se penchait pour s’adresser à son frère qui sortait du véhicule.

- On est d’accord. J’te retrouve dans la bibliothèque dans une heure ! N’oublie pas ta promesse !

- Ouais, râla le plus jeune, visiblement agacé. Et toi, fais gaffe ! Lui conseilla-t-il très sérieusement en le fixant intensément avant de fermer la portière et de gravir les marches de l’immense bâtisse.            

              De l’intérieur de l’Impala, Dean suivit son frère d’un regard grave jusqu’à ce qu’il ait totalement disparu derrière les lourdes portes en bois du vieux monument. Elle l’avait imité et s’était réjouie de constater à quel point Sam était diminué. Il avait certes repris quelques couleurs mais il était toujours très faible, très amoindri. Elle aurait pu le voir à des kilomètres à la ronde. C’en était à se demander comment il arrivait encore à tenir debout. Nul doute que la moindre contrariété ne manquerait pas de l’anéantir une bonne fois. Et si ça angoissait l’aîné et que ça brisait le petit cœur si fragile de son hôte, elle, de son côté, ça la ravissait au plus haut point ! Finalement, elle avait bien bossé !            

              Lorsque la Chevrolet reprit sa route, elle s’empressa de retourner au lycée. Tout en s’activant sur le chemin du retour, elle assimila les quelques données qu’elle venait de récolter : Sam était vraiment mal en point – élément positif – mais, malgré tout, son grand frère ultra-protecteur l’avait laissé sortir et l’abandonnait même tout seul dans la bibliothèque. Comment était-ce possible ? Et surtout pourquoi ? C’était vraiment louche ! D’autre part, il y avait le « Fais gaffe ! » du plus jeune qui la contrariait grandement. Ces deux abrutis n’avaient tout de même pas compris ce qu’elle manigançait ?! Encore moins qui elle était ?! Comment auraient-ils pu ? Ce n’était que des enfants après tout. Quoique, c’était là que se situait son erreur. Car, maintenant qu’elle les connaissait si bien, l’innocence de la jeunesse n’était vraiment pas un trait de caractère chez ces deux là. Sans oublier qu’ils avaient été élevés dans la conscience d’un monde surnaturel et qu’ils avaient été entraînés à détruire les êtres de son espèce. Sale vermine ! Elle ne devait pas faire la bêtise de les sous-estimer. Elle s’était déjà fait avoir à plusieurs reprises en essayant de briser leur complicité fraternelle. Elle y avait pourtant mis du cœur, de l’énergie, de l’ingéniosité mais le résultat n’était pas à la hauteur des efforts fournis. C’était quand même intolérable ! A force de le ronger, ce lien aurait dû finir par casser. Or c’était tout juste s’il était émoussé ! Bah ! Inutile de se complaire dans la frustration. Il y avait quand même une des extrémités qui commençait à lâcher prise. Il ne restait plus qu’à s’occuper du deuxième maillon. Cette nouvelle étape était tout à fait réalisable mais elle devait néanmoins rester sur ses gardes. Ces deux abrutis n’étaient-ils pas en train d’essayer de lui tendre un piège ? Elle allait devoir vérifier la chose. Etrangement, ça ne l’inquiétait pas plus que ça puisqu’il n’y avait rien d’incompatible avec ce qu’elle avait prévu de faire. Si ces deux petits branleurs la prenaient pour une truffe, ils allaient être surpris.            

              Elle ralentit la cadence en arrivant devant le lycée. Ce qui était pratique avec l’heure du déjeuner, c’était l’abondance de véhicules qui circulaient en ville. Elle avait bien plus vite fait de traverser les différents pâtés de maisons en empruntant les passages piétons, que Dean qui devait tout contourner dans une circulation laborieuse. Elle se posta donc dans la cour et attendit bien tranquillement la venue de sa deuxième victime préférée.


Lydean  (17.11.2012 à 17:45)

            Dean se stationna tant bien que mal dans une ruelle près du lycée. Il s’extirpa difficilement de l’habitacle, la tête embrouillée dans ses réflexions. Il ne pouvait s’empêcher de penser que quelque chose allait foirer. Il avait ce nœud au creux de l’estomac qui ne le lâchait plus et il faisait de son mieux pour ne pas faire demi-tour tout de suite pour rejoindre son frère. Même confiné dans la bibliothèque, Sammy n’était pas à l’abri du danger. Et même s’il était bien conscient qu’il savait se défendre, le fait de le savoir si fragile actuellement ne lui facilitait pas la tâche. Pourtant, il s’était engagé vis-à-vis de lui et ne pouvait faillir à sa parole. Il devait impérativement se concentrer, essayer de se raisonner. Il commença à se détendre lorsqu’il constata que Jeanne l’attendait effectivement dans la cour, devant l’établissement. Elle afficha un sourire qui aurait pu lui paraître sincère, dès qu’elle le vit approcher. D’autres lycéens conversaient à proximité par petits groupes isolés, ce qui dépeignait un tableau des plus banals … enfin s’il n’avait pas su que la jeune fille hébergeait une monstruosité prête à tout pour leur pourrir la vie.

            Il la salua d’un signe de tête en entrant dans l’enceinte et s’arrêta de marcher quand il s’aperçut qu’elle s’avançait vers lui d’un pas décidé. Lorsqu’elle arriva à sa hauteur, elle se hissa sur la pointe des pieds et approcha rapidement son visage du sien.

 

- Wow ! Qu’est-ce que tu fais ? lui demanda-t-il sur la défensive en s’écartant et en tendant une main devant lui pour la tenir à distance.

 

- J’te dis bonjour ! répondit-elle tout simplement, comme si c’était une évidence.  C’est comme ça qu’on fait en France.

 

- Ah ouais ben pas chez nous ! Rétorqua-t-il plus sèchement qu’il l’aurait voulu.

 

- C’que tu peux être prude ! Pourtant, d’après Sam, t’es plutôt un chaud lapin.

 

- Quoi ? J’suis un quoi ?

 

- Ah non mais, ne te vexe pas ! Ce serait plutôt à moi d’être vexée. Je ne te plais pas ? Minauda-t-elle, boudeuse.

 

- Euh … Ca n’a rien à voir, s’embrouilla-t-il. J’te rappelle que tu sors avec mon frère.

 

- Où es-tu allé chercher cette idée ? Sam n’est pas mon petit ami, Dean.

 

            D’accord, cette fois, il avait perdu pied. Elle avait réussi à le déstabiliser en quelques mots, des banalités, dès le début de la conversation. Il fallait impérativement qu’il se ressaisisse, qu’il reprenne le dessus.

 

- Ouais, ben je ne m’immiscerai pas dans votre « non-relation » alors ! Coupa-t-il finalement. T’as les cours ?

 

- Oui, mais pas toi apparemment.

 

            Il suivit son regard et s’aperçut qu’il avait effectivement les mains vides. Quel idiot ! Il les avait laissés dans l’Impala.

 

- J’vais les chercher …

 

- J’viens avec toi.

 

- Non ! S’empressa-t-il de répondre en hurlant presque. J’n’en ai pas pour longtemps. Tu m’attends ici, d’accord ?

 

- D’accord, accepta-t-elle à contrecœur en retrouvant sa moue boudeuse.

 

            Il s’éloigna d’elle avec soulagement. Cette petite pause inopinée était la bienvenue. Il devait se recentrer sur l’objectif. A présent qu’il savait Sammy en sécurité, loin de cette folle furieuse, rien ne devait entraver sa concentration. Il était hors de question qu’elle réussisse à le piéger à cause d’une foutue seconde d’inattention. Il s’empressa de récupérer les quelques notes et prit le chemin du retour. Sans en avoir l’air, il s’était assuré de la garder dans son champ de vision. Tout en revenant sur ses pas, il s’efforça de lui lancer son plus joli sourire. En soi ce n’était pas si difficile. Il lui suffisait de se souvenir de la jolie jeune fille qu’il avait rencontrée la première fois. Son dynamisme, son humour et sa sincère amitié avec son petit frère avaient fait pencher la balance en sa faveur. Il avait  été séduit par sa gentillesse et lui avait accordé toute la confiance dont il était capable envers les inconnus qui approchaient un peu trop près de son cadet. S’il y avait bien une personne que lui et Sammy devait aider, c’était elle. Pourtant, plus il se rapprochait d’elle et plus il voyait que son regard trahissait la chose horrible qui avait pris possession de son corps. Ce fut à cet instant qu’il remit de l’ordre dans ses priorités. Si ça devait dégénérer avec Jeanne, c’était Sammy qui primait. Alors quelle que soit l’horreur de la situation, il ferait ce qu’il faut. Lorsqu’il arriva de nouveau à sa hauteur, il était déterminé.

            Il prit garde, lors de l’échange des documents, à ne pas se laisser effleurer par la jeune fille. Il géra bien plus facilement la conversation qui s’ensuivit. Tout en restant concentré, il se sentait plus à l’aise car il savait qu’il était maître de la situation. Mais il fallu une fraction de seconde pour que toute cette maîtrise s’effondre.

 

             Il remarqua que les yeux de Jeanne venaient d’être attirés sur sa droite. Il suivit son regard et reconnut sans l’ombre d’un doute, la silhouette de son frère qui s’éclipsait derrière le mur d’enceinte. Il resta figé, ne sachant comment réagir, tiraillé entre la nécessité de jouer les innocents, de faire celui qui n’avait rien remarqué et le besoin de rejoindre son cadet au plus vite pour l’éloigner du danger. Mais pourquoi était-il là ? N’avait-il pas promis de rester à la bibliothèque ? Qu’est-ce qui lui était passé par la tête ? Dès qu’il aurait remis la main sur lui, il allait le …

 

- Je croyais que Sam était resté à la maison, s’enquit Jeanne amer, en lui enserrant le poignet.

 

            Il essaya de se dégager mais la jeune fille avait une poigne de fer. Aussitôt, il sentit la rage le submerger. Avec horreur, il comprit qu’il ne pouvait pas contrôler sa progression malsaine au sein de son organisme. Pour autant, il ne s’avoua pas vaincu : S’il ne pouvait pas gérer la fureur qui l’envahissait insidieusement, il était toujours en mesure de l’orienter vers la personne de son choix.

 

- Comment ça, Sam ? Qu’est-ce que tu racontes ? Articula-t-il difficilement entre ses mâchoires serrées.

 

- Oh, arrête de me mentir ! Tu l’as vu aussi bien que moi. Par contre, tu as l’air tout aussi surpris que moi.

 

- C’est parce que je ne comprends pas de quoi tu parles, s’emporta-t-il. C’est impossible que tu aies vu Sam ! Il ne peut pas être là …

 

- Pourquoi en es-tu si sûr ? Lui demanda-t-elle les yeux plissés, sa main renforçant sa prise sur son poignet.

 

- Parce que !

 

- Parce que, quoi ?

 

- Parce qu’il me l’a promis ! hurla-t-il à travers ses dents comprimées à l’extrême, tout en se dégageant enfin de son emprise.

 

- Je vois, déclara-t-elle avec un sourire faussement compatissant. Tu ne devrais pas te mettre dans des états pareils, Dean. Tu t’attaches vraiment trop à des détails. Sam n’accorde peut-être pas autant d’importance aux promesses que toi … à moins que ce soit la personne à qui il ait fait cette promesse qui ne soit pas si importante que ça à ses yeux.

 

            Sa respiration déjà haletante s’accéléra en même temps que les battements de son cœur. Il avait une furieuse envie de frapper tout ce qui bougeait et en particulier, il voulait arracher la langue de vipère de cette saleté et lui faire bouffer par les narines.

 

- Tu racontes n’importe quoi ! Ragea-t-il. Tu ne réussiras pas à me monter contre mon frère, exprima-t-il à haute voix pour s’en convaincre lui-même.

 

- C’est étrange que tu penses ça. Tu sais Sam est mon ami. Il me confie plein de trucs. J’essaie simplement de trouver une raison logique à son comportement. C’est toi qui viens de me dire qu’il avait brisé une promesse qu’il t’avait faite alors si ton explication est meilleure que la mienne, je t’écoute.

 

            Elle avait raison. Non ! Elle essayait de le manipuler ! Il ne devait pas se laisser faire. Ce qu’elle disait n’avait aucun sens. Sammy n’était pas comme ça. C’était son frère et il le connaissait mieux que personne. Et pourtant, il n’avait pas respecté sa parole. Pourquoi avait-il fait ça ? Il avait certainement une bonne raison. C’était sûr ! Il se souvint alors de son regard fuyant lorsqu’ils en avaient discuté dans l’Impala et tout devint logique. C’était évident : Sam avait prévu ça depuis le début. Ce p’tit con l’avait manipulé ! Il l’avait trahi !

 

            Un sourire satisfait s’étala sur le visage sadique de la jeune fille et il ne put s’empêcher de lui faire ravaler. Il enserra son cou, bien déterminé à en finir avec elle. Il sentit plusieurs lycéens l’attraper par les bras et tenter de lui faire lâcher prise mais sa volonté était telle que rien n’y faisait. Il était sur le point de parvenir à ses fins lorsqu’il croisa le regard de sa victime. Avec horreur, il s’aperçut qu’il était en train de tuer Jeanne. C’était bien elle qui était là, devant lui, en cette instant, suffocante et non l’horrible créature qui l’avait poussé à bout. Il écarta ses doigts, la libérant de son emprise, laissant son corps affaibli s’affaler à même le sol. Tout en se laissant entraîner vers l’extérieur de l’enceinte, il l’observa essayer de reprendre son souffle, entourée par une foule de jeunes affolés.

 

- On devrait appeler les flics, suggéra un des lycéens qui l’emprisonnaient.

 

            L’annonce lui fit l’effet d’un électrochoc. Il se libéra rapidement, se battit avec les cinq gars qui tentaient de le retenir, commença à courir, se retourna pour aligner ses deux derniers poursuivants et s’engouffra dans sa voiture pour s’échapper. Une fois assis au volant, il hurla toute la fureur qu’il essayait en vain d’évacuer de son corps. Il n’était plus en mesure de raisonner. Tout s’embrouillait dans sa tête. La seule chose qui ressortait de ce chaos était cette incroyable rage qui ne fléchissait pas. Il devait pourtant essayer de se calmer. Peut-être devait-il se convaincre que l’origine de sa colère n’était pas fondée. Non ! C’était impossible. Il avait toutes les raisons du monde d’être furieux. La seule chose qu’il devait impérativement faire était de retrouver son frère. Il devait aller le récupérer et l’emmener loin d’ici. Ensuite il lui ferait part de sa façon de penser.

 

            Décidé, il sortit en trombe de la Chevrolet, claqua la portière et fila dans la ruelle. Ne pouvant passer par la grande porte, il contourna l’immense établissement à la recherche d’une porte de service. Quand finalement, il repéra celle que son frère et lui avaient envisagé de prendre durant la nuit suivante, il fut obligé d’attendre que les badauds partent pour la forcer. Il sut que son foutu frangin était passé par là lorsqu’il s’aperçut que la serrure avait déjà été forcée. Son infime espoir de s’être trompé, d’avoir pris un inconnu pour son frère venait de partir en fumée. Quand enfin, il pénétra à l’intérieur, il se perdit dans le dédalle de couloirs. Plus les minutes s’écoulaient et plus il trouvait des raisons de s’énerver. Mais au bout d’un temps qui lui parut interminable, sa fureur atteint son apothéose au moment où il le découvrit en train de marcher dans le long corridor qui menait vers la sortie. Sam était bien là. Il n’était pas à la bibliothèque. Il avait brisé sa promesse. Il l’avait trahi.

 

- J’croyais qu’tu devais m’attendre à la bibliothèque ! Lui lança-t-il avec amertume.


Lydean  (20.11.2012 à 20:47)

            Au début, ça c’était plutôt bien passé. Il était entré dans la bibliothèque, avait consulté l’ouvrage dans lequel se trouvaient les informations dont il avait besoin. Puis il était ressorti rapidement, avait cueilli les feuilles et fleurs nécessaires à la réalisation des deux potions et s’était dirigé vers le lycée. A partir de là, ça s’était compliqué. Dean et Jeanne discutaient dans la cour devant le bâtiment. Il s’était mis à couvert pour essayer d’évaluer la situation. A priori, tout avait l’air de bien se passer entre eux. Mais à un moment, quand elle avait tourné son regard vers lui, il avait eu peur que son amie l’ait repéré. Dans la mesure où ni elle ni son frère ne devait le voir, il s’était éclipsé discrètement, avait contourné l’immense bâtisse et s’était faufilé par la porte de service qu’il avait repérée avec Dean lors de l’élaboration de leur premier plan. Le profond sentiment de culpabilité qu’il ressentait déjà avait pris de l’ampleur à cette simple pensée. Devant impérativement honorer la promesse qu’il avait faite à son frère, il s’était empressé de parcourir le dédale de couloirs qui menaient au laboratoire. Comme s’il n’avait pas suffisamment perdu de temps comme ça, les profs de sciences étaient en train de papoter dans la salle, critiquant joyeusement certains de leurs élèves et commentant allègrement leurs résultats médiocres. Il avait dû attendre une bonne dizaine de minutes avant qu’ils ne se décident enfin à aller manger ! Complètement stressé à l’idée qu’il ne serait jamais de retour à temps à la bibliothèque, il s’était activé à préparer ses mixtures tout en prenant soin de penser aux précautions d’usage : gants, destruction des preuves, élimination de toute trace de poison … Il en avait enfin terminé et se dirigeait en toute hâte vers la sortie en longeant un interminable couloir. Avec un peu de chance, il était encore en mesure de tenir sa promesse …

 

- J’croyais qu’tu devais m’attendre à la bibliothèque !

 

            Il sursauta en entendant cette voix si familière. Il fit volte-face tout en redoutant le moment où leurs regards allaient se croiser. Ce fut à cet instant qu’il comprit que son subconscient était en excellent état de fonctionnement car, effectivement, son frère avait l’air terriblement en rogne.

 

- Dean, hey ! … non, en fait, c’que j’ai dit c’est …

 

- C’que t’as dit c’était des bobards ! Tu m’as pris pour un con.

 

- Ah, mais non ! Pas du tout ! Je peux tout t’expliquer.

 

- J’en ai rien à foutre de toi et de tes explications bidon ! On avait un deal, Sam !

 

- Oui mais regarde c’que … essaya-t-il de clarifier en sortant les deux fioles de ses poches et en les tendant vers son frère.

 

- « Mais » rien du tout ! Tu me prends la tête à me faire faire des promesses à la con et tu n’es même pas foutu de respecter le seul truc que je t’ai demandé !

 

- C’est pas ça, c’est juste que j’ai pensé que …

 

- Ah ouais, « t’as pensé » ! C’est vrai que la tête pensante de la famille c’est toi ! Et uniquement toi ! Moi, je ne suis que le boulet con comme ses pieds que tu dois te trainer …

 

- Non, Dean !

 

- Ah mais si ! Sois honnête ! Qu’est-ce que tu as dit déjà ? Ah, oui : je ne suis rien, je ne suis personne !

 

- Arrête ! C’est des conneries ! J’t’ai déjà dit que j’le pensais pas, lui rappela-t-il au bord de la panique.

 

            Même si son aîné avait le droit d’être fâché, il n’aimait pas du tout la tournure que prenait cette foutue conversation et le fait de ne rien contrôler ne l’aidait pas à relativiser.

 

- Ouais, c’est ça. Et tu me le prouves en faisant exactement le contraire de ce que je t’avais demandé. Comme ça au moins je vois à quel point tu me respectes, à quel point tu prends mon avis en considération ! Merci Sam ! C’est ta façon bien à toi de me montrer que tu te débrouilles très bien sans moi, que quand j’suis là, j’te fais chier, que je t’empêche de vivre …

 

- Mais non … tenta-t-il une énième fois en vain.

 

- C’est vrai, quoi !? Ce serait tellement mieux si je n’avais jamais existé ! Ou alors, puisque j’ai eu la mauvaise idée de naître, qu’on trouve un moyen de m’éliminer parce que j’fais TACHE DANS TON TABLEAU DE LA VIE PARFAITE !!!

 

            Les hurlements se répétaient en échos dans le dédalle de couloirs désertés. Complètement abasourdi par ce qu’il entendait, il n’était plus en mesure de réagir. Sa respiration était devenue haletante et il lui était impossible de la contrôler. Il n’y avait rien qu’il pouvait dire pour sa défense, pour tenter de le faire changer d’avis, de le calmer. Et de toute façon, sa gorge était nouée autour de ses cordes vocales.

            L’individu qu’il avait en face de lui était tellement en colère qu’il en devenait imperméable à tout ce qu’il aurait pu dire ou faire. Il ne le reconnaissait plus. L’inconnu qui n’avait plus qu'une partie de l’aspect extérieur de son aîné, ne tenait pas en place. Il faisait un pas sur la gauche puis revenait pour en faire un sur la droite et recommençait invariablement. De ses deux mains, avec des gestes nerveux, il se frottait inlassablement les yeux, les joues, les cheveux et pourtant la fureur déformait toujours les traits de son visage. Quant à son regard froid et dément, il était strié de nervures sanguinolentes. Impossible d’y déceler la moindre trace de la présence de son grand frère.

             Si ses jambes avaient bien voulu l’écouter, il aurait considérablement augmenté la distance qui les séparait. Malheureusement, il restait figé, prisonnier de sa terreur. Lorsqu’il le vit ouvrir la bouche de nouveau, il se surprit à prier pour se réveiller immédiatement de cet épouvantable cauchemar.

 

- Tu sais quoi ? J’en ai marre de toi ! J’te supporte plus ! T’es qu’un sale petit con qui ne pense qu’à lui ! T’en as rien à foutre des autres, de ceux qui s’inquiètent pour toi… Tout ce qui compte, c’est toi, ta p’tite gueule, ta vie de merde et tes putains de désirs ! Le reste, ça te passe largement au-dessus de la tête ! Alors voilà, ton vœu est exaucé ! T’as gagné ! C’est fini ! J’abandonne ! T’es libre de faire tout ce qui te plait parce que, à partir de maintenant, considère que tu n’as plus de frère !

 

            Sur ces mots douloureux, Dean tourna les talons et s’éloigna à grandes enjambées, les poings serrés, les épaules tendues, sans un regard en arrière.  

 

            De son côté, plus rien ne fonctionnait : ni ses jambes, ni ses cordes vocales, ni même sa tête. Il était incapable de penser. Quitte à multiplier les handicaps, pourquoi n’avait-il donc pas été atteint de surdité ? Les mots qui s’étaient écrasés si violemment contre ses tympans résonnaient encore et toujours dans son crâne endolori. « C’est fini ! … J’abandonne … tu n’as plus de frère … tu n’as plus de frère … »

            Les deux fioles qui le gênaient, source de leur discorde, rejoignirent ses poches. Il profita de ses mains libérées pour resserrer les pans de sa veste. Il avait terriblement froid tout à coup. Son corps glacé était soumis à des tremblements incontrôlables. Il s’adossa contre le mur puis s’y laissa glisser jusqu’à ce qu’il se retrouve en position assise. Instinctivement, ses jambes se plièrent afin d’accoler ses cuisses contre son torse puis ses deux bras les encerclèrent avant de les enserrer avec force. Enfin sa tête s’inclina, ses épaules s’affaissèrent et son front se posa sur ses genoux offrant, par la même occasion une cachette appréciable à son visage dévasté par la douleur.

 

             Il resta là, sans bouger, pendant une durée indéfinissable. Puis il sentit une main s’enfouir dans ses cheveux, glisser le long de sa nuque, caresser son dos et empoigner son bras pour l’encourager à se relever. Il se laissa guider comme un vulgaire pantin, sans même chercher à savoir qui était le marionnettiste. De toute façon, une chose était sûre, ce n’était pas Dean … car désormais, il n’avait plus de frère. Il suivit mécaniquement la silhouette féminine pendant un temps indéterminé, sans aucun repère géographique, jusqu’à ce qu’elle l’incite à s’allonger dans un endroit humide, sombre et crasseux. Malgré l’obscurité, lorsqu’elle pencha son visage vers le sien, il la reconnut sans l’ombre d’un doute : Jeanne.

 


Lydean  (24.11.2012 à 08:33)

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