HypnoFanfics

Evil Twins

Série : Supernatural
Création : 30.05.2012 à 17h19
Auteur : Lydean 
Statut : Terminée

« Pré-série. Une créature démoniaque jure de venger la mort de sa sœur jumelle, exterminée par John et Dean. Désirant les faire souffrir à leur tour, elle décide de s’attaquer à Sam. » Lydean 

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Chapitre 21

 

            Il était sorti en trombe de l’établissement. Sous la violence de son geste, la porte de service avait menacé de sortir de ses gonds et le petit carreau vitré situé en son sommet avait volé en éclats. Il avait parcouru la rue sans but précis mais d’un pas décidé, heurtant les badauds qui avaient le malheur de se trouver sur son chemin, les repoussant sans ménagement hors de sa trajectoire.

          Autour de lui, plus rien ne comptait, tout lui paraissait irréel. Le monde qui l’entourait était rouge sang, le moindre bruit se transformait en grondement sourd et puissant et aucun de ses autres sens n’avaient l’air de vouloir fonctionner. C’était un environnement sans goût, sans odeur. Il ne sentait même pas que ses ongles avaient eu raison de la paume de ses mains tant ils s’incrustaient avec force dans la chair. Il n’avait pas non plus conscience des fins filets de sang qui s’échappaient de son arcade sourcilière à l’endroit même où quelques éclats de verre avaient cinglé son visage. Il ne faisait que marcher, tel un robot, essayant par tous les moyens d’évacuer la puissance haineuse qui menaçait de faire exploser son torse déjà bien douloureux.

 

        N’y avait-il donc aucun moyen de se libérer de cette oppression néfaste et incontrôlable ?! Sa cage thoracique était comme prise dans un étau. Ses poumons n’avaient aucune marge pour se gonfler correctement alors l’air s’échappait bien plus facilement qu’il ne réussissait à entrer. Le manque d’oxygène s’ajoutait donc progressivement à son mal être. Quant à son cœur, il donnait des coups puissants et rapides pour tenter de s’extraire de cette étreinte invincible. Mais ses tentatives désespérées étaient vaines et ne faisaient qu’amplifier la douleur qui se répercutait jusqu’au sommet de son crâne. Il n’aspirait qu’à une chose : perdre connaissance ici et maintenant. Mais cette maudite fureur lui insufflait la force nécessaire pour rester debout, se tenir droit et continuer à avancer. Il devait pourtant bien y avoir une solution pour se soulager de cette rage intense qui neutralisait chaque parcelle de son corps et ne lui permettait plus d’agir correctement.

           Il aurait probablement dû étrangler ce sale petit con, tout comme il l’avait fait avec sa chère petite copine. C’était bien tout ce qu’il aurait mérité ! Mais malgré tout le bien que ça lui aurait procuré, quelque chose l’en avait empêché, un truc indéfinissable qui lui avait pris la tête. Peut-être avait-il été trop lâche pour exécuter une telle sentence. Après tout c’était bien ce qui lui était reproché à la base : il n’était personne, il n’était rien. Il n’était même pas foutu d’imiter un tant soit peu leur père. D’un geste rageur, il balança son poing contre le mur d’enceinte à côté de lui. Une onde de douleur intense partit de ses phalanges, longea son bras et parcourut son épaule et sa nuque avant d’exploser dans son crâne. Il hurla, non pas la souffrance qu’il devait endurer, mais la rage qui continuait de le consumer malgré tout. Cette foutue fureur surplombait toute autre émotion, toute autre sensation.

 

          Il le détestait. Il le détestait tellement ! Ce sale enfoiré ne méritait pas sa clémence – pas après ce qu’il lui avait fait, pas après ce qu’il lui avait dit. Il aurait au moins dû lui en coller une sévère ! Une bonne raclée, voilà qui aurait eu le mérite de le soulager et qui lui aurait appris, à cette espèce d’ingrat de frangin, à lui montrer un peu plus de respect. Mais encore une fois, il n’avait pas pu. Ca non plus, il n’en avait pas été capable. Décidément, il n’était vraiment bon à rien. Il se haïssait. Il se haïssait tellement !

 

          Pas étonnant que Sam ne puisse pas l’encadrer. Il le connaissait parfaitement bien et depuis si longtemps. Ca faisait un bail qu’il avait compris que son grand frère ne valait rien et il lui avait fallu seize longues années avant d’oser lui dire la vérité en face. Seulement voilà, ses aveux n’avaient pas eu l’effet escompté. Ils n’avaient pas été assimilés par son crétin d’aîné dont la lenteur d’esprit n’avait d’égal que son incompétence. Alors, il avait agi en conséquence, lui montrant à quel point il n’était rien à ses yeux. Un bon vieux coup de massue sur le sommet du crâne, ça, au moins, ça avait eu le mérite d’être efficace !

      Enfin, tout prenait un sens. C’était tellement logique. Il venait de trouver une explication qui tenait la route ! D’accord, il lui avait fallu un certain temps pour assimiler les informations, les signes envoyés par son cadet et pour comprendre quel était le réel problème mais il y était finalement parvenu … et ça faisait un mal de chien ! Sa respiration se coupa d’un coup et il dut appuyer ses mains sur ses genoux pour retrouver quelques bribes de souffle. Ses paupières se fermèrent juste le temps d’évoquer ce qui était devenu une évidence. Il n’y avait pas d’autre explication possible : le problème … c’était lui ! Il se redressa d’un coup, ses ongles poursuivirent leur acharnement sur ses paumes et il reprit sa marche insensée et sans but.

 

         Refusant d’écouter sa douleur, essayant vainement de faire abstraction de sa haine, il se débattit pour retrouver sa réflexion. Oui, c’était ça ! Il devait se focaliser sur l’idée qu’il était un véritable fléau. Le pire là-dedans c’était qu’il était en mesure de confirmer sa pensée. D’une part, son petit frère n’avait pas cherché à le contredire lorsqu’il avait évoqué la nécessité de disparaître à tout jamais. Et d’autre part, il avait pu lire toute la peine et la déception dans son regard. Ces prunelles claires n’avaient jamais pu lui mentir. Il avait toujours su parfaitement lire en elle, avec une facilité enfantine. Il devait donc se rendre à l’évidence : Sammy était malheureux et tout était de sa faute. Sa simple présence était une torture pour son petit frère. Mais jusqu’à présent, en bon égoïste, il s’était accroché à lui telle une sangsue, ne faisant valoir que ses désirs, refusant de prendre en compte la dure réalité. Sa famille n’avait pas besoin de lui. Bien au contraire, elle le supportait déjà trop et depuis suffisamment longtemps. Il ne lui restait plus qu’une chose à faire, peut-être la décision la plus censée qu’il prendrait de toute sa vie inutile, certainement la mesure la plus radicale mais aussi la plus bénéfique pour son père et surtout pour Sammy. Il devait disparaître à tout jamais.


Lydean  (27.11.2012 à 21:49)

            Sera observa les alentours. C’était tout simplement parfait ! La pièce était jonchée de divers objets qui s’apparentaient plutôt, sans même avoir à y regarder de plus près, à des déchets informes et répugnants. Les amoncellements plus ou moins importants se composaient de rebuts cassés, rouillés, pourrissants dans la moisissure qui s’était installée bien confortablement sur le sol et avait commencé à gravir une bonne majorité des murs. La moiteur fournissait à cette cave une odeur âcre bien particulière, mêlant une variété de flagrances plus détestables les unes que les autres. Et pourtant, les locataires de ces immeubles n’hésitaient pas à fermer à clés leurs petites dépendances miteuses comme si elles enfermaient des trésors inestimables. Or le lieu était tellement lugubre et malsain qu’il était totalement impossible d’y entreposer quoi que ce soit sans prendre le risque de tout détériorer. Même des armes n’y survivraient pas. Quant au stockage de drogues, quelles qu’elles soient, il était plus que compromis. Non, vraiment, ces caves auraient plutôt mérité l’appellation « déchetterie ». Avec toutes les maladies qui devaient s’y développer, aucun être vivant ne pouvait survivre plus de trois jours dans un tel environnement. D’ailleurs les rats ne s’y étaient pas trompés : eux aussi avaient déserté le navire ! Bref, l’endroit n’avait rien de bien douillet mais ici au moins, elle et son boulet ne seraient pas dérangés. Cette cité mal famée réunissait tous les atouts nécessaires à la réussite de son entreprise. Les caves situées en plein cœur des horribles immeubles vieillissant rebuteraient n’importe qui. Rien que le fait de venir jusqu’ici était dangereux avec toutes ces bandes rivales qui s’affrontaient sans cesse dans les parages. Sauf pour elle, bien entendu ! La traversée n’avait été qu’une formalité : il lui avait suffit de caresser un ou deux visages, effleurer quelques mains et ses marionnettes avaient commencé à s’entretuer, leur laissant le champ libre. Elle avait pu déambuler tranquillement suivie de son petit chien si docile. Non vraiment, pour un plan B, c’était parfait : le tombeau idéal pour la vermine qui gisait là, à ses pieds, sur le sol poisseux !

 

            Elle soupira d’aise. Même la puanteur du lieu ne réussirait pas à entraver sa bonne humeur. Elle était sur le point de pourvoir à tous ces besoins : combler son insatiable appétit et assouvir enfin sa vengeance. De plus, elle avait tout son temps pour le faire. Elle mettrait un soin tout particulier à déguster son repas, prélevant la juste quantité de nectar. La gloutonnerie n’était pas son fort. Après tout, c’était une dame : elle savait se tenir à table ! Et puis, il ne faudrait tout de même pas que sa victime meurt trop vite. Pour cela, elle était capable de faire preuve d’une précision chirurgicale. Nul doute que ce serait délectable. Son plat principal ne se révoltait même pas. Il était allongé sur le sol visqueux, dans un état catatonique. Même ses paupières avaient du mal à se fermer de temps en temps sur ses prunelles fixes. Bien sûr, elle avait l’habitude de voir ses victimes ainsi. Mais de la part de ce jeune et vigoureux chasseur, c’était presque pitoyable. Lui qui avait résisté si longtemps, qui s’était bravement battu jusque-là, il avait simplement fallu que son grand frère s’énerve une bonne fois pour qu’il craque définitivement. Pauvre petite chose fragile, accablée par le chagrin ! Pourquoi se mettre dans un état pareil pour si peu ? Certes, elle l’avait un peu aidé à déprimer. Mais il n’avait même pas été roué de coups par son imbécile d’ainé comme cela aurait dû avoir lieu. C’était vraiment fascinant de constater à quel point la race humaine pouvait être sensible !

 

            A présent qu’elle y repensait, elle se dit qu’il y avait définitivement un truc qui clochait avec Dean. D’ailleurs, c’était à cause de lui qu’elle se terrait ici au lieu de savourer gentiment son repas dans une pièce digne de ce nom. Elle avait éprouvé la nécessité de se planquer dans un lieu sécurisé, à l’abri des regards indiscrets, où ce petit fouineur ne viendrait pas fureter, où il n’aurait même pas l’occasion d’approcher. C’était son instinct qui l’avait poussée à agir de cette manière. Sa raison, elle, ne comprenait pas cette réaction. En toute logique, avec la dose de fureur qu’elle lui avait inoculée, Dean devrait, à l’heure actuelle, avoir bien d’autres choses en tête que de les chercher. L’idée même de venir en aide à son petit frère ne devait certainement pas lui effleurer l’esprit. Bien au contraire !

            Seulement, voilà, il avait des réactions tout à fait imprévisibles. Avec la rage qui le consumait de l’intérieur, il aurait dû avoir des envies de meurtre. N’importe qui se serait acharné sur la première victime venue ! Mais pas lui … enfin pas tout à fait. Elle l’avait déjà remarqué lors de sa première tentative, lorsque Sam avait été arrêté et conduit au poste de police. Cette expérience avait lamentablement échoué. Alors cette fois, elle avait dû mettre les bouchées doubles pour obtenir le degré de hargne nécessaire à une bonne altercation. Après tout, son but principal était de lui faire assassiner son propre frère. Or, si ce plan avait réussi, ce serait l’aîné qu’elle s’apprêterait à déguster en cet instant. Mais non ! Elle devait se coltiner le cadet ! Finalement, Sam n’avait toujours été qu’un pion dans la réalisation de sa vengeance. Ceux qu’elle désirait réellement faire souffrir étaient avant tout Dean et son père. Mais voilà, un grain de sable avait encore entravé le bon fonctionnement de l’engrenage pourtant bien huilé de ses desseins. Et ce grain de sable qui la faisait tant crisser des dents, c’était cet abruti !

 

            En le voyant arriver au lycée, avec son inimitable sourire charmeur contrastant avec son regard ténébreux, elle avait compris que ce ne serait pas gagné d’avance. Si elle trouvait très juvénile la fascination de son hôte pour le jeune homme, elle devait bien avouer qu’elle-même ne restait pas insensible à ses atouts. Lorsque de plus, elle avait constaté les précautions si peu subtiles qu’il employait pour éviter tout contact physique, elle avait su que son frère et lui connaissaient parfaitement les risques encourus en sa présence. A cet instant elle avait dû se résoudre à changer son fusil d’épaule et s’armer de patience … encore !

            Heureusement, elle n’avait pas eu à attendre si longtemps que ça. L’intervention inattendue de Sam avait constitué la parfaite distraction pour rattraper le bon déroulement de son plan si bien pensé. Avec cette apparition, son premier réflexe avait été de se méfier. Il était évident que ces deux crétins essayaient de lui tendre un piège. Mais l’espace d’une fraction de seconde, Dean n’avait pas pu cacher sa surprise de voir son petit frère. Ca avait été l’occasion inespérée qu’elle attendait et elle avait su la mettre à profit. Elle en était très fière ! Non seulement elle avait repris la situation en main mais de plus, elle avait réussi à pervertir cette forte tête de Dean. Il fallait dire qu’elle y avait mis du cœur et beaucoup d’ardeur. Elle avait bien constaté l’efficacité de sa manœuvre quand cet abruti avait essayé d’étrangler son hôte et qu’il avait été à deux doigts d’y parvenir. Elle n’avait même pas eu la force de le contrer. Toute son énergie s’était envolée au moment où elle lui avait insufflé l’énorme proportion de rage qui, finalement, avait failli la mener à sa perte ! Quant à la fureur dont il avait fait preuve lorsqu’il avait anéanti ces pauvres lycéens qui s’étaient mis à plusieurs pour tenter de le maitriser, elle n’avait fait que confirmer l’état idéal dans lequel il était plongé.

 

         Du coup, lorsqu’il avait finalement retrouvé son cadet dans le couloir de l’établissement, elle s’était attendue à un bain de sang, des boyaux explosés sur le sol et de la cervelle giclée sur les murs. Mais une fois encore, elle avait été terriblement déçue. D’où elle était, elle n’avait pas pu voir ce qui se passait. En revanche, elle avait tout entendu et rien dans cet affrontement n’avait été à la hauteur de ses attentes. C’était affligeant ! A la rigueur, elle aurait pu faire un effort et se contenter d’un crêpage de chignon en règle – après tout, Sam avait suffisamment de cheveux pour ça ! Mais non, rien ! Même pas la moindre molaire dans les airs ! Qu’est-ce qui clochait avec cet abruti de Dean ? Ne pouvait-il pas se lâcher tout simplement ? Laisser son instinct animal prendre le dessus comme tout être humain qui se respecte ? Etait-ce trop demandé que d’éviscérer son frère comme il aurait pu le faire avec n’importe qui d’autre ? Il ne s’était pas posé autant de question lorsqu’il s’était agi d’assassiner sa sœur ! Sale petit branleur !

            Elle avait mis tant de cœur et d’énergie pour l’aider à réussir cette mission ! Et lui, en retour, tout ce qu’il pouvait donner c’était un ridicule « puisque c’est comme ça, j’suis plus ton frère » ! Non mais il se croyait à la maternelle ! C’était lamentable ! Déplorable ! Pitoyable ! Totalement navrant !

 

            Alors bien sûr, le principal était qu’elle soit parvenue à attraper l’un des frères dans ses filets. Avec ces quelques mots d’une niaiserie effarante dont l’effet restait encore un mystère pour elle, son objectif avait tout de même été atteint. Etonnant, voire inexplicable, mais efficace ! Grâce au p’tit Sammy plongé dans le désespoir, elle allait pouvoir se ressourcer considérablement, se requinquer un brin avant de poursuivre sa mission. Et Dean ne tarderait pas à suivre le même chemin que son imbécile de frangin. Ce n’était plus qu’une question de temps.

           Malgré tout, elle préférait rester sur ses gardes. Mieux valait prendre plus de précautions que pas assez ! Autant dire qu’elle n’avait vraiment aucune confiance en l’aîné des Winchester. Il avait toujours le chic pour se foutre en travers de son chemin et ça avait tendance à lui hérisser les poils !


Lydean  (01.12.2012 à 09:48)

            Il la regardait évoluer autour de lui dans la petite pièce obscure. Ou plus exactement, il percevait ses mouvements parce que son corps ne réagissait plus. Sa bouche était sèche mais il ne parvenait pas à secréter un tant soit peu de salive pour remédier à cette situation. Ses membres étaient prisonniers de liens invisibles. Même ses yeux se bornaient à rester fixes. Parfois, quand Jeanne orientait son visage et qu’elle se penchait vers lui, il voyait ses lèvres bouger. Elle devait certainement s’adresser à lui mais il n’entendait que des murmures lointains, un bruit sourd quelconque, et de toute façon, il ne s’y intéressait pas le moins du monde. Elle pouvait bien dire ou faire ce qu’elle voulait, ça ne lui faisait ni chaud, ni froid. Plus rien n’avait d’importance désormais. Il ne ressentait plus rien. Il était fatigué et en finir au plus vite avec cette vie pourrie lui paraissait être une bonne option. De toute façon, en avait-il vraiment d’autres ? A quoi bon s’accrocher à cette existence épouvantable puisque Dean l’avait abandonné ?! Il n’avait plus rien. Il était seul.

 

            Il n’arrivait toujours pas à se faire à cette idée. Son grand frère l’avait vraiment laissé tomber. Jamais il n’aurait cru ça possible. Quelles que soient les difficultés qu’ils avaient eu à surmonter tous les deux, ils avaient toujours pu compter l’un sur l’autre. Et malgré tout ce qu’il avait pu lui faire subir ces derniers temps, Dean était resté près de lui. Il lui avait pardonné, l’avait aidé à se remettre sur pieds et l’avait soutenu. D’aussi loin qu’il s’en souvenait, il avait toujours fait ça, c’était dans sa nature. Même lorsqu’ils étaient en conflit, il suffisait de quelques minutes de calme, d’évoquer une ou deux banalités ou simplement échanger un regard et toutes les tensions s’évaporaient. C’était comme ça, ça l’avait toujours été et dans son esprit, il n’y avait aucune raison pour que cela change à l’avenir … enfin jusqu’à aujourd’hui ! Cette constatation le fit déglutir avec force. L’afflux de salive dans sa bouche venait de s’intensifier comme par enchantement.

           Il comprenait tout à fait que son frère se soit énervé contre lui parce que, pour être totalement honnête, les évènements n’avaient pas été en sa faveur. Dès qu’il avait pris la décision de lui cacher son idée, il avait su que ça tournerait mal et il avait bien eu conscience que lorsque Dean le découvrirait, ça le mettrait hors de lui. Alors il s’était attendu à ce qu’il lui passe un sacré savon, voire même, qu’il lui mette son poing dans la figure. Et comme il avait anticipé, il pensait sincèrement qu’il aurait été en mesure d’encaisser sans broncher. Enfin, c’était ce qu’il croyait jusqu’à ce qu’il croise son regard furieux dans ce foutu couloir. Il ne lui avait fallu qu’une fraction de seconde pour regretter tout ce qui lui avait paru être une excellente idée à peine deux heures plus tôt. Ses convictions profondes s’étaient évaporées en bien moins de temps qu’il lui en avait fallu pour les concevoir. Et puis les mots avaient commencé à pleuvoir et son sentiment de culpabilité s’était amplifié sans demi-mesure. Dean lui avait balancé tout ce qu’il avait sur le cœur, tout le ressentiment qu’il avait accumulé ces derniers jours, et cette douleur qui le consumait avait parcouru l’espace qui les séparait pour venir le percuter de plein fouet. Bon sang ce que ça faisait mal ! Il aurait préféré mille fois se faire massacrer par une horde de loups garous plutôt que de subir ça. Non, vraiment, il comprenait parfaitement pourquoi Dean s’était fâché. Sa vision se brouilla et seul le battement répétitif de ses paupières réussit à lui restituer une vision correcte.

 

           Finalement, ce n’était pas tant ce qu’il avait dit mais plutôt sa manière de le dire et surtout, sa conclusion. Elles étaient bien trop disproportionnées par rapport à la bêtise qu’il avait pu commettre. Comment ça, il n’avait plus de frère ? Non, il ne pouvait pas lui dire ça ! Il ne pouvait pas lui faire ça ! Il ne pouvait pas le laisser tomber, l’abandonner alors qu’il avait tant besoin de lui ! Il n’avait pas le droit ! C’était un châtiment totalement injuste. Ses mâchoires, tout comme ses poings se serrèrent automatiquement sans qu’il en prenne réellement conscience.

           Il ne méritait pas ça, Dean le savait très bien et en temps normal, il n’aurait pas réagi de cette manière. Ca ne lui ressemblait pas du tout. Lui qui était toujours collé à ses basques contre vents et marées ! Jamais il n’aurait pu être à ce point furieux pour le lâcher comme ça, d’un simple claquement de doigts ! Non, c’était impossible ! Il devait y avoir une expli … Putain ! Pourquoi n’y avait-il pas pensé avant ? C’était tellement évident ! Dire qu’il avait la réponse sous le nez depuis le début ! Sa tête pivota imperceptiblement vers sa cible. Ses yeux la fusillèrent du regard. Cette pourriture allait payer tout ce qu’elle leur avait fait subir à lui et à son frère !

 

           Il avait bien une idée en tête pour l’éliminer mais, en dehors du fait que ses mouvements étaient très limités, il y avait encore un tout petit problème : ça signait aussi son arrêt de mort. Or, à bien y réfléchir, il n’en avait plus réellement envie… ou, en tous cas, pas maintenant – pas le temps qu’il n’aurait pas pu dire à Dean à quel point il regrettait qu’ils en soient arrivés là, ni avant de lui avoir fait comprendre qu’il ne devait pas se sentir responsable de quoi que ce soit. Parce que oui, son grand frère en viendrait incontestablement à se dire que tout ce qui s’était passé était de sa faute et si en plus, il devait le retrouver gisant sans vie sur le sol, il ne s’en remettrait jamais. Ca aussi c’était dans sa nature !

           Et puis, s’il se laissait bouffer sans même essayer de se battre, Dean ne lui pardonnerait jamais. Il avait suffisamment à se reprocher comme ça sans avoir besoin d’en rajouter une couche. Sans compter que cette saleté allait sans nul doute s’en prendre à son frère dès qu’elle en aurait terminé avec lui. Il devait donc réagir, tenter d’éliminer cette chose par n’importe quel moyen, même si, malheureusement, cela devait coûter la vie à Jeanne. Dire que jusque-là, il avait tout fait pour la protéger. Il était allé jusqu’à agir dans le dos de Dean. Mais il avait bien l’intention de rattraper ses erreurs et puisqu’il était amené à faire un choix entre son amie et son frère, et bien, sa résolution était prise. Il n’avait aucun doute sur la voie à suivre. C’était celle qu’il avait toujours suivie aveuglément, sans se poser de question. Celle qui l’avait toujours mené là où c’était le mieux pour lui. Celle qui était si naturelle et surtout si rassurante. Sans ce poids sur sa poitrine, ses poumons reprirent du service et l’air pu y pénétrer sans heurts.

 

            D’une manière ou d’une autre, il allait faire ingurgiter le poison à cette saloperie, même s’il devait l’avaler avant pour qu’elle le prélève directement en lui. De toute façon, Jeanne et lui s’en sortiraient. Il en était persuadé. Comme d’habitude, Dean arriverait à temps. Il allait reprendre le dessus sur cette rage qui l’avait fait délirer et il ferait tout pour venir le secourir. Il était la personne la plus forte qu’il connaisse. S’il y en avait bien un qui pouvait réussir cet exploit, c’était lui ! D’ailleurs, ne lui avait-il pas déjà prouvé qu’il était en mesure de contrer cette force maléfique ?! A bien y repenser, dans ce foutu couloir, s’il s’était laissé guidé par la fureur, il aurait eu l’occasion de le massacrer … et plusieurs fois en plus ! De son côté, il n’aurait rien pu faire pour se défendre. La force naturelle de Dean couplée à cette fureur diabolique l’aurait anéanti en moins de temps qu’il n'en fallait pour le dire. Or, son grand frère avait tenu ses distances. Il avait dit des trucs horribles mais il avait réussi à contrôler des gestes qui auraient pu être fatals. C’était invraisemblable et pourtant c’était réel. Depuis toujours il avait une totale confiance à lui et ce n’était certainement pas aujourd’hui qu’il allait changer d’avis. Grâce à ce regain d’espoir, il s’aperçut que sa main était de nouveau libre de ses mouvements. Il en profita pour saisir la fiole de poison dans sa poche et attendit patiemment que Jeanne regarde ailleurs pour la porter à ses lèvres.

 


Lydean  (03.12.2012 à 19:56)

Chapitre 22

 

            Sam se ravisa en se rappelant la lecture du rapport du médecin légiste. La fiole rejoignit donc prestement sa poche. Les victimes avaient été vidées de leur liquide céphalorachidien selon un processus qu’il aurait pu qualifier de « plutôt innovant », sans même esquisser le moindre geste de défense.

            Pour l’avoir vécu, il avait bien compris pourquoi toutes ces personnes s’étaient laissé faire. Elles avaient sombré dans la dépression et de ce fait, avaient perdu le goût à la vie. Dans ces conditions, il n’était pas nécessaire de les droguer, ni de les assommer. Quand on était mal à ce point, plus rien n’avait d’importance et en finir au plus vite était une délivrance. Quant aux regrets et à la culpabilité qui menaient à cet état déplorable, il n’y avait que le fait d’endurer une horrible souffrance qui puisse éventuellement aider à les expier. Alors oui, il comprenait très bien ce qu’avaient pu ressentir toutes ces victimes mais non, son nom ne viendrait pas s’ajouter à cette liste morbide. Parce que, même s’il était accablé par les remords, il savait que Dean finirait tôt ou tard par lui pardonner. Et c’était ce qu’il y avait de plus important à ses yeux. Pour lui, l’espoir n’était pas vain alors il allait se battre jusqu’au bout et cela impliquait qu’il n’avale pas bêtement le poison qui l’achèverait à coup sûr. Il devait trouver une autre solution et pour cela, il essaya de raisonner au mieux. Malheureusement l’urgence devenait de plus en plus pressante. Jeanne ne tarderait plus à entamer son repas et il n’avait même pas l’ombre d’une révélation !

 

            Puisqu’il avait toujours du mal à bouger, il ne se faisait pas d’illusion sur l’identité du vainqueur d’un combat basé sur la force de ses participants. Il pouvait donc faire une croix sur cette option. Plan suivant ! L’idéal aurait été de l’empoisonner sans qu’elle s’en aperçoive. Mais s’il ingérait le poison, il serait mort avant même qu’elle en ressente les premiers effets. Mauvaise idée ! Plan suivant ! Attendre qu’elle soit suffisamment près de lui et lui verser la solution dans la bouche. Meilleure éventualité que la précédente. Sauf que la saleté qui possédait Jeanne n’hésiterait pas une seule seconde à quitter son hôte mal en point pour venir squatter son corps et lui faire faire n’importe quoi. Hors de question ! Plan suivant ! Il avait beau réfléchir, plus rien ne venait. Quelle foutue galère ! Le problème était que les alternatives se raréfiaient tout comme le temps qu’il lui restait pour les élaborer. Il devait pourtant bien y avoir une solution. Il aurait tellement aimé que Dean arrive maintenant. Cela aurait grandement facilité les choses. A eux d’eux ils auraient pu venir à bout de cette saleté … Malheureusement la porte rouillée restait désespérément close et aucun bruit n’indiquait la venue de quiconque. Il allait donc devoir se débrouiller par ses propres moyens en attendant que son frère daigne le rejoindre.

 

             Les photos du rapport légistes lui revinrent en mémoire. Les irritations sur les cloisons nasales, les tympans percés … c’était par là qu’elle prélevait ce dont elle avait besoin, qu’elle se connectait pour pomper le liquide céphalorachidien. Comme il l’avait déduit dès sa première lecture du document, elle devait certainement insérer des sondes quelconques dans les narines et les conduits auditifs de ses victimes. Alors s’il enduisait ces parties bien spécifiques de son visage, elle n’y verrait que du feu et elle se jetterait elle-même dans la gueule du loup. C’était une excellente idée ! Ou tout du moins la plus censée jusqu’à maintenant. Dans la mesure où sa corpulence était bien plus imposante que la fine silhouette de Jeanne – sans compter la différence de taille entre eux – il y avait de fortes probabilités pour que le poison fasse effet plus vite sur elle que sur lui. Voilà qui était bien pensé et il n’hésita pas une seule seconde à mettre sa théorie en pratique tout en observant sa proie du coin de l’œil.

 

            Celle qui avait pris possession de son amie lui faisait faire les cent pas, inlassablement. Elle était vraiment tendue et continuait à marmonner des trucs inaudibles. Pour quelqu’un qui était expert dans l’art d’énerver les autres, elle avait tout l’air d’être la victime de ses propres dons. De toute évidence, elle était soumise à de sérieuses frustrations. Elle devait penser à quelque chose qui l’agaçait au plus haut point. A moins que ce quelque chose ne soit quelqu’un. Il sentit ses lèves s’étirer : Il avait une petite idée de l’identité de la personne qui la faisait enrager. Ca ne pouvait être que lui ! Dean était le seul à pouvoir faire cet effet là sur n’importe qui, de l’être le plus calme à la plus redoutable des créatures.

            Il effaça rapidement l’air réjoui qui devait s’étaler sur son visage, craignant que sa geôlière ne le découvre. Mais à bien y regarder, elle ne paraissait même plus s’intéresser à lui. Ca aurait pu être une aubaine … s’il s’en était aperçu avant. Car maintenant qu’il s’était badigeonné avec la substance visqueuse, il ne pouvait plus se permettre de perdre plus de temps. Il aurait dû attendre encore un peu. Il n’avait décidément pas les idées très claires. Sans même s’en rendre compte, il souffla son exaspération. Aussitôt, Jeanne se tourna vers lui et les battements de son cœur accélérèrent considérablement. La salive se mit à envahir sa gorge mais il s’empêcha de déglutir. Il prit sur lui et se força à rester stoïque … tout du moins, d’un point de vue extérieur. Il ne devait pas trahir ses émotions. Pourtant cette bonne résolution devint très difficile à suivre lorsque sa tortionnaire se rapprocha sensiblement de lui. Elle s’accroupit et plaqua ses deux mains sur le sol de chaque côté de sa tête. Son visage s’approcha dangereusement du sien et son regard perçant l’examina avec minutie. Il faisait de son mieux pour ne pas fermer les paupières mais cet effort lui brûlait les rétines. L’angoisse d’être découvert s’ajoutait à son mal-être. Quant à l’odeur épouvantable qui régnait dans la pièce, elle ne faisait qu’accentuer cette désagréable sensation.

 

- Oh, tu pleures, murmura-t-elle pleine de fausse compassion.

 

            Elle pencha la tête sur le côté comme l’aurait fait un chiot qui aurait perdu son jouet préféré. Puis son visage plongea lentement vers son oreille gauche et elle lui susurra :

 

- Je sais, Sammy. C’est dur de savoir que tu es tout seul, que tu ne compte plus pour personne. Mais tu sais, tu as fait trop de mal autour de toi. Même ton frère ne pourra jamais te pardonner ce que tu lui as fait. Il ne pouvait plus te supporter alors … il t’a abandonné. Que pouvait-il faire d’autre ? C’est une réaction naturelle, il faut le comprendre. Mais moi je suis là et je suis la seule à pouvoir te venir en aide. Je suis la seule qui soit en mesure de te libérer de ce calvaire. Ne t’inquiète pas, c’est bientôt fini.

 

             Plus que tout, il aurait voulu lui balancer une réplique bien cinglante, plutôt violente et franchement vulgaire. Cette foutue créature ne le connaissait pas et elle ne l’atteindrait certainement pas avec son raisonnement à deux balles. Le seul qui était réellement en mesure de lui venir en aide, c’était Dean – pas elle ! Non, son frère ne l’avait pas abandonné et elle s’en apercevrait rapidement. Elle n’avait aucune idée du degré de souffrance qu’il lui infligerait dès qu’il lui aurait remis la main dessus.

            Cette simple pensée lui fournit le courage nécessaire pour affronter l’horrible métamorphose qui se déroulait à quelques centimètres de ses yeux. Les mains de Jeanne se boursouflèrent et prirent une teinte sombre et terreuse. Puis ses doigts s’allongèrent et se transformèrent en de longues sondes souples et tortueuses qui s’approchèrent dangereusement de son visage. Il les sentit glisser sur sa peau, tels des serpents glacés et visqueux, et se frayer un chemin vers ses narines et ses oreilles. Il aurait dû paniquer. Il aurait peut-être dû se défendre. Pour sûr, il aurait dû réagir … d’une manière ou d’une autre … mais il se sentait déjà partir.

            Le point positif de cette idée lumineuse ? Son mélange était vraiment efficace. Le point négatif ? Il était déjà en train de sombrer et elle n’avait même pas encore effleuré les zones empoisonnées avec ses horribles tentacules. Il fallait pourtant qu’il tienne le coup. Il ne pouvait pas se permettre de flancher – pas maintenant ! Il fit de son mieux pour combattre l’effet du poison qu’il s’était lui-même administré mais son corps refusait de se battre. Il était trop faible. Son frère le lui avait bien dit mais il était tellement persuadé du contraire qu’il n’avait rien voulu entendre. Pourquoi fallait-il qu’il n’en prenne conscience que maintenant ?

            Il réalisa que les sondes meurtrières venaient de pénétrer dans ses narines et ses conduits auditifs. Si elles s’y enfonçaient plus profondément, il n’aurait plus aucune chance de survie. Il rassembla ses dernières forces et tenta d’arracher les mains tentaculaires de son visage. Voyant que ses membres ne lui obéissaient plus, il fit de son mieux pour tourner la tête, chercher un moyen quelconque d’échapper à cette fin atroce mais là encore rien n’y faisait. Il restait bêtement allongé sans aucune possibilité de se défendre. Pourtant son frère lui avait dit que lorsqu’on voulait vraiment quelque chose, on pouvait l’obtenir. D’après lui, tout était une question de volonté. D’accord. Et bien ce qu’il voulait par-dessus tout maintenant, c’était qu’il soit à ses côtés, qu’il vienne le secourir. Alors juste avant de sombrer, il l’appela aussi fort que possible :

 

- Dean.


Lydean  (07.12.2012 à 19:49)

- Dean.

 

            Ce n’était qu’un murmure mais la simple évocation du nom la fit réagir aussitôt. Elle eut un mouvement de recul, ses mains reprirent instantanément un aspect humain et son regard anxieux se tourna vers la porte. Se pouvait-il que cet abruti soit arrivé derrière elle sans même qu’elle s’en aperçoive ? Non, c’était impossible, pas avec ses sens si développés. D’ailleurs le panneau rouillé qui servait à fermer la petite dépendance était toujours clos. Et le crissement infâme des gonds au moment d’une éventuelle ouverture l’aurait sans nul doute alertée. Elle se redressa malgré tout et scruta les alentours. Après avoir étudié scrupuleusement chaque recoin de la petite pièce, elle se rendit à l’évidence : Il n’y avait personne. Concentrée, elle essaya de déceler le moindre petit bruit suspect. Mis à part le brouhaha régulier de la tuyauterie en plomb, elle ne perçut rien d’intéressant. Il n’y avait vraiment aucune âme qui vive ici. Pas même un chat !

           En partie rassurée, elle reporta son attention sur sa victime, le contourna à bonne distance, tout en l’observant, intriguée. C’était bien la première fois que son plat principal était en mesure de parler ! Qu’est-ce que c’était que ce souk ? N’y avait-il donc plus rien de normal dans ce bas-monde ?! Décidément, on ne pouvait plus s’appuyer sur rien ni sur personne en ces temps perturbés ! C’était vraiment une sale époque !

 

           Quand elle avait entendu soupirer ce corps qui aurait dû être végétatif, elle s’était bien doutée que quelque chose clochait. Et lorsqu’elle avait examiné son regard anormalement brillant, elle y avait décelé cette petite lueur de vie dont sont dépourvues toutes ses victimes en temps ordinaire. Elle avait compris qu’elle était en train de le perdre, qu’il avait retrouvé l’espoir et qu’il était grand temps qu’elle agisse. Mais ses paroles n’avaient eu aucun effet. Au contraire, elles avaient renforcé la détermination de sa proie. C’était totalement incompréhensible. Elle avait pourtant utilisé les mêmes mots que ce crétin de Dean. Elle avait joué sur la corde sensible, celle qui était le point central de sa dépression : la peur d’être abandonné par son grand frère, la seule personne qui avait une réelle importance à ses yeux, bla bla bla … Bref, les mêmes niaiseries. Eh ben, non ! Ca n’avait pas fonctionné ! Qu’est-ce qui ne tournait pas rond chez lui ? Pourquoi son frère et lui se bornaient-ils à lui rendre la vie impossible ? Etait-ce un gène familial ? Ne pouvaient-ils pas se comporter comme tout le monde et la laisser tranquillement réaliser sa vengeance ?! Non mais c’est vrai, quoi ! Ils étaient pénibles à la fin !

           Et puis, si Sam avait véritablement repris ses esprits, alors pourquoi n’avait-il pas réagi ? Pourquoi ne s’était-il pas débattu ? Tout être humain normalement constitué aurait tenté quelque chose pour sauver sa peau. Alors autant dire qu’un jeune chasseur expérimenté comme lui se serait démené pour reprendre la situation en main.

           En voyant qu’il n’était plus sous sa coupe, elle s’était d’ailleurs préparée à le combattre. Bien qu’elle ne se soit pas inquiétée plus que ça puisque son adversaire avait été très affaibli au cours des dernières semaines. A peine deux heures auparavant, il arrivait tout juste à tenir debout. Et elle avait été presque obligée de le soutenir jusqu’ici avant qu’il s’effondre comme une loque sur le sol. Alors, même s’il avait fait preuve d’une volonté farouche pour l’exterminer, elle aurait eu le dessus assez rapidement. Enfin pour ça, il aurait fallu qu’il daigne lever le petit doigt.

           Oh, et puis c’était quoi cette réaction étrange ? Citer le nom de son frère comme ça juste avant de fermer les paupières et attendre que ça se passe. C’était franchement ahurissant. Depuis, il ne bougeait plus du tout. C’était à croire qu’il s’était finalement résigné à mourir. Respirait-il au moins ? Du pied, elle tenta de le secouer afin de provoquer une quelconque réaction. Comme le corps restait inerte, elle s’approcha pour vérifier. Les signes vitaux de son souffre-douleur étaient vraiment très faibles, voire trop faibles. Il n’allait quand même pas clamser avant qu’elle l’ait bouffé ! Elle se redressa d’un coup, regrettant aussitôt ce geste trop hâtif. Sa tête se mit à tourner, ses jambes flageolèrent et l’abandonnèrent. Elle s’effondra et se retrouva en position assise sans comprendre ce qui lui arrivait.

           D’un geste las, elle se passa les deux mains sur le visage. Ce fut à ce moment précis qu’elle décela une substance moite sur le bout de ses doigts. Elle n’assimila pas tout de suite de quoi il s’agissait, ni quelle en était la provenance. Mais quand l’évidence vint la frapper de plein fouet, elle la refusa tout net ! Non ! Il n’avait pas fait ça ! Instinctivement, elle enfouit ses index dans les conduits auditifs de Sam et les ressortit avec ce même liquide sirupeux et inodore. Un geste identique lui permit d’en prélever également dans ses narines. L’angoisse qui l’envahit soudainement contrasta avec les battements de son cœur qui s’amenuisaient considérablement.

 

-Tu as empoisonné ton amie ?! S’écria-t-elle d’une voix rauque, montrant toute sa stupéfaction.

 

           Bien sûr, son interlocuteur ne daigna pas lui répondre. Non seulement ce p’tit crétin avait condamné son amie mais en plus il n’avait pas hésité à sacrifier sa propre vie. Puisqu’il était évident qu’il avait retrouvé l’espoir pour se libérer de son emprise, pourquoi avait-il fait ça ? Encore sous le choc de cette révélation, elle mit près d’une minute à réaliser qu’elle devait quitter son hôte de toute urgence. Le corps de la jeune fille était en train de succomber au poison. Elle devait l’évacuer avant qu’il ne soit trop tard. Mais auparavant, il lui fallait trouver un nouveau réceptacle. Elle jeta un œil au corps de Sam. Non, celui là était déjà trop mal en point. D’ailleurs, il y avait de grandes chances qu’il soit déjà mort. Elle devait sortir d’ici, tout de suite !

           Ses jambes refusant de lui obéir, elle rampa jusqu’à la porte, éreintée et haletante. Elle fit son possible pour atteindre la poignée mais ses bras ne résistèrent pas plus longtemps et elle s’étala de tout son long sur le sol poisseux. Jeanne s’éteignait et elle ne pouvait rien faire pour l’en empêcher. Dans un geste désespéré, elle quitta son corps. Son esprit s’éleva dans le petit espace obscure, l’illuminant grâce à un rayonnement pourpre. Sous cette forme, elle gardait l’espoir de quitter rapidement la pièce afin de se trouver un nouvelle hôte. Elle se rua vers la porte où elle s’écrasa lamentablement avant qu’une onde électrique d’une violence inouïe ne la propulse contre le monticule d’objets rouillés qui s’entassaient dans un coin. Cette fois, elle eut la douloureuse sensation de passer dans un broyeur. Ses hurlements stridents envahirent l’espace et résonnèrent en écho dans le couloir souterrain. S’extirpant difficilement, elle comprit qu’il était préférable pour sa survie d’éviter tout élément en fer. Une profonde colère vint s’ajouter à son angoisse déjà bien ancrée. Mais ces deux forces cumulées ne suffirent pas à compenser son déclin. Elle devait impérativement s’échapper. Dans une nouvelle tentative désespérée, elle commença à pénétrer dans l’une des cloisons. Elle allait enfin atteindre le couloir lorsqu’elle rencontra un tuyau en plomb qui la projeta en arrière. Elle n’eut pas le loisir de comprendre qu’elle devait éviter tous les métaux car elle heurta brutalement le mur d’en face où une canalisation dense la renvoya aussitôt. Telle une vulgaire boule de flipper, elle rebondit d’un coin à un autre sans espoir d’interrompre l’insupportable processus. Chaque choc l’affaiblissait davantage et la dirigeait droit vers son funeste destin. Elle redoubla d’efforts, rassemblant toute son énergie encore disponible pour sortir de ce piège à rats. Mais ses tentatives se soldaient toujours par de cuisants échecs. Elle hurla son impuissance, sa détresse, sa douleur et sa rage. Elle refusait d’y croire ! Non ! Elle ne pouvait pas finir comme ça, pas ici, pas maintenant ! Pourtant …

 

           Les éclairs cramoisis zébraient le petit espace. L’air crépitait sous l’intensité du flot électrique qui le traversait. Et puis soudain les cris furieux furent supplantés par un sifflement strident. Une onde rougeoyante explosa dans la pièce, illuminant les deux corps inanimés sur le sol. Finalement, la lueur écarlate se résorba et la pénombre reprit ses droits. Un silence macabre s’installa insidieusement, accompagnant cette obscurité oppressante.


Lydean  (10.12.2012 à 22:33)

            Il arriva devant son Impala et recula d’un pas lorsqu’il tomba nez à nez avec un être monstrueux. Le visage de cet inconnu était défiguré. Ses traits étaient d’une dureté sans nom, ses yeux injectés de sang menaçaient de sortir de leurs orbites et les filets d’hémoglobine qui dégoulinaient de son arcade sourcilière ajoutaient la touche finale à son image de meurtrier sanguinaire. C’était un véritable dément.

            Il se rapprocha néanmoins car son regard venait d’être attiré par un objet brillant qui se balançait au cou de l’individu. Instinctivement il porta la main à son pendentif. Il lui fallu une fraction de seconde pour assimiler que le psychopathe qu’il avait en face de lui n’était en réalité que son propre reflet dans la vitre. Horrifié par cette révélation, il resserra son emprise sur l’objet qui lui était si cher. Simultanément, un flot d’images envahit son esprit. Les souvenirs, des plus récents aux plus éloignés, se bousculèrent dans son esprit. Ils s’entrechoquaient et affluaient de toute part, menaçant de lui faire perdre l’équilibre. Au cœur de ce fouillis innommable, il décela un point commun. Ces instants prélevés dans sa mémoire ne concernaient qu’une seule et même personne, Sammy. Il revit le petit gamin plein de vie qui courait partout, qui le regardait avec ses yeux innocents et qui n’avait de cesse de lui poser des questions qui allaient de la plus banale à la plus insolite. Cette petite escapade impromptue l’apaisa quelques secondes – Juste le temps de reprendre un peu ses esprits.

           Sammy ne méritait pas de souffrir car, malgré les récents évènements, il n’en demeurait pas moins toujours le même … avec quelques dizaines de centimètres en plus, cela dit ! Son destin était d’avoir une vie heureuse, à la hauteur de ses espérances. Et c’était à lui de faire en sorte que son cadet puisse y parvenir. Jusque-là, le peu qu’il avait entrepris n’avait pas été très secourable. Il avait cette terrible sensation d’être impuissant et inutile. Il avait bien conscience qu’il n’était pas à la hauteur comme aîné. De ce côté-là, rien n’avait véritablement changé. Il se sentait toujours aussi minable. Depuis quelques années, il se reprochait de ne pas avoir su préserver l’innocence de son cadet. Et aujourd’hui, il pouvait ajouter à sa longue liste de regrets, son inaptitude à se contrôler pour venir en aide à celui qui comptait le plus à ses yeux. Il avait vu son petit frère dépérir, juste sous son nez, et rien de ce qu’il avait pu tenter n’avait été efficace. Il devait en finir une bonne fois pour toutes. Il devait faire quelque chose pour sortir Sammy des griffes de cette folle furieuse. Il devait réussir. Et puisqu’il était vraiment hors de lui et qu’il ne contrôlait pas grand-chose, il n’avait plus qu’à se laisser guider par sa rage pour anéantir cette sale pétasse !  

 

           Oui, c’était la bonne solution ! De manière à mettre un maximum de chances de son côté, il devait faire en sorte de réorienter cette hargne qui le brûlait de l’intérieur et rongeait massivement son organisme. Il n’avait pas le choix. Il le fallait. Ce n’était pas parce que c’était son job et encore moins parce que son père lui rabâchait sans cesse la même chose depuis près de seize ans. Non, c’était tout simplement parce que c’était Sammy, c’était son petit frère, que rien ni personne ne pourrait changer ça et qu’il n’hésiterait pas un seul instant à donner sa vie pour lui !

 

           Sa décision prise, il ouvrit violemment la portière, engouffra sans ménagement le haut de son corps à l’intérieur, appuya maladroitement un genou sur le siège et balança vigoureusement son arme et son couteau dans la boîte à gants. Dans son état, un mauvais réflexe était si vite arrivé. Alors, il valait mieux qu’il ne soit pas armé lorsqu’il reverrait Sam. Au moins, ça laisserait l’occasion à son petit frère de se défendre en cas de dérapage incontrôlé.

           Il ressortit de l’habitacle avec un mouvement tout aussi brusque, non sans s’être, au préalable, cogné l’arrière du crâne dans l’encadrement de la portière. Une vague de fureur le submergea de nouveau. Ses poings se resserrèrent instantanément et ses mâchoires se contractèrent tant et si bien que ses dents eurent du mal à résister à la pression. Il s’obligea à prendre une grande respiration, se passa longuement les mains sur le visage et se concentra pour retrouver un semblant de stabilité. Veiller à ce que son esprit ne parte pas en vrille était déjà laborieux en soi. Mais d’un point de vue physique, là, ça relevait de l’impossible. Son corps n’était régit que par la rage qui l’habitait. Il avait un mal de chien à essayer de le contrôler. Pourtant il y était parvenu tout à l’heure dans ce maudit couloir. Il avait réussi à garder ses distances malgré toutes ces pulsions irascibles qui lui imposaient de réduire son frère en miettes. Si son subconscient résistait et réussissait encore à s’imposer alors tout n’était pas perdu.

 

           Grâce à cette énergie malsaine qui coulait dans ses veines, il parcourut les quelques centaines de mètres en près de deux minutes. Il se stoppa net devant la porte de service, vérifia au mieux son état général et avança doucement de quelques pas. Lorsqu’il pénétra finalement dans le couloir, il s’aperçut que celui-ci avait été déserté. Il s’apprêta à partir à la recherche de son frère dans l’établissement lorsqu’il entendit un groupe de trois ou quatre personnes qui approchait. Une femme expliquait qu’elle venait de trouver la porte dans cet état, pendant qu’un homme à la voix grave râlait parce que sa pause-déjeuner avait été réduite à néant à cause de sales petits vandales, de violents énergumènes …

           Il n’attendit pas une seconde de plus pour faire demi-tour. De toute façon, quelque chose lui disait que Sammy avait quitté le lycée. Ne l’ayant pas croisé en venant, il décida de poursuivre sa route vers le parc. Tout en courant sur la route pour éviter les badauds si lents qui gravitaient nonchalamment sur les trottoirs, il entraperçut au loin deux silhouettes qui venaient de prendre à droite au bout d’une ruelle. Sans savoir réellement pourquoi, il s’engagea à son tour dans le passage étroit. Arrivé à l’embranchement, il essaya de les retrouver mais seuls les immeubles décrépis émergeaient au-dessus des petites habitations craintives, plongées dans leur ombre malveillante. C’était comme si ces monstres de béton le narguaient de toute leur impressionnante hauteur. Il se dirigea donc droit vers eux, réduisant rapidement la distance qui les séparaient, ne ressentant aucune fatigue ni aucune peur mais animé d’une fureur sans égale. Lorsqu’il pénétra finalement dans la cité, il se figea d’un coup. Il fronça les sourcils et tendit l’oreille. Des hurlements et des cris déchirants résonnaient en écho sur sa gauche. Il reprit sa course pour satisfaire sa curiosité et faillit rebrousser chemin lorsqu’il découvrit que plusieurs bandes rivales étaient en train de s’affronter. Le combat féroce avait déjà fait plusieurs victimes qui baignaient dans leur sang. Quelques-unes agonisaient encore mais certainement plus pour longtemps. D’autres se débattaient pour échapper à leur funeste destin mais un coup de couteau bien placé les faisaient rapidement rejoindre la fosse commune.

 

           Bien qu’il ait de l’énergie à revendre, il n’eut aucune envie de s’aventurer dans un tel bourbier. Pourtant, il poursuivit sa progression, en avançant droit devant lui, déterminé. Au loin, derrière la mêlée sanguinolente, il venait d’apercevoir une petite silhouette féminine suivie bien docilement par un jeune homme qui avait visiblement du mal à mettre un pied devant l’autre. Sammy avait l’air si faible vu d’ici, tellement fragile. Une irrésistible envie d’égorger la sale pétasse qui l’avait mis dans cet état, l’encouragea à accélérer le pas. Il devait impérativement intervenir, protéger son cadet, le sortir de là et se débarrasser une bonne fois pour toutes de cette foutue bonne femme. Alors, il resta focalisé sur son petit frère, s’interdisant de perdre le visuel, ne prêtant aucune attention aux individus malsains qui l’observaient passer d’un œil mauvais. Il n’envisagea même pas de contourner l’affrontement. Au contraire, il le traversa spontanément, estimant qu’il n’avait pas une seconde à perdre et qu’il ne devait surtout pas lâcher son frère des yeux. Les inconscients qui avaient le malheur de se placer sur son chemin se retrouvaient propulsés à droite et à gauche avec une violence inouïe. Il enjamba certains corps et marcha sur d’autres sans en prendre vraiment conscience. Il s’aperçut que Jeanne entrainait son frère à l’intérieur d’un gigantesque local au cœur de l’ensemble massif d’immeubles. Il s’apprêtait à les rejoindre lorsqu’il se retrouva nez à nez avec un groupe de crétins consanguins qui lui barra le chemin. Ce ne fut qu’à ce moment précis qu’il comprit que toute leur haine était intégralement dirigée vers lui et qu’il n’avait pas d’autre choix que de les affronter pour pouvoir passer. Son premier réflexe fut de saisir son arme mais sa main tâtonna sa ceinture vide et il dut se rendre à l’évidence : il était désarmé – contrairement à ses adversaires qui exhibaient sans complexe leurs couteaux à la lame écarlate et poisseuse  – et il ne pouvait plus faire marche arrière. 


Lydean  (15.12.2012 à 16:39)

Chapitre 23

 

 

- Eh mec ! Le héla un grand énergumène filiforme à l’aspect teigneux. Tu te crois où là ? T’es pas sur ton terrain de jeu !

 

- Ah ouais ! Souffla Dean exaspéré. T’es sûr ? Parce qu’avec toutes vos têtes de Mickey, on se croirait à Disneyland !

 

- Enfoiré, j’vais t’faire la peau ! S’écria le plus balèze, en le chargeant comme s’il n’était qu’un foulard rouge agité devant ses gros yeux bovins.

 

            Il l’attendit fermement, presque impatient. Il n’avait vraiment pas de temps à perdre mais si leur coller une bonne raclée pouvait lui permettre d’évacuer une partie de sa rage, alors il n’allait certainement pas s’en priver.

 

- Non, attends ! Intervint l’un des membres de la bande dont seule la voix lui indiqua qu’il s’agissait d’une personne de sexe féminin. Et moi, j’ai une tête de Mickey ? Minauda-t-elle avec sa chaîne qui partait de sa grande oreille pour relier son museau.

 

- Ah, ben non ! S’exclama-t-il en pouffant à cause de l’ironie de la question. Toi, tu serais plutôt … la p’tite sirène. Enfin « p’tite », tout est relatif.  Mais pour sûr, t’as presque une tête de nana avec un vrai corps de thon !

 

            Elle resta un instant sans réagir. Puis, un éclair de compréhension dut traverser l’unique neurone encore opérationnel de son cerveau ravagé, car ses yeux s’écarquillèrent au point que ses globes oculaires auraient pu s’éjecter eux-mêmes de leurs orbites. Elle hurla de rage et fondit sur lui en une fraction de seconde. Il contra son attaque in extremis, saisit la chaîne qui oscillait devant son visage et tira d’un coup sec. La chair déchirée de son lobe d’oreille et de sa narine se teinta aussitôt de rouge. Il profita de son cri de douleur et de sa vision troublée par les larmes pour attraper son poignet et l’enserrer tellement fort qu’elle lâcha son couteau qui tomba à leurs pieds. Il n’abandonna pas sa prise pour autant, lui tordit le bras dans le dos, sentit ses os se briser sous la pression et l’envoya percuter deux de ses acolytes. L’un d’eux esquiva en partie la collision mais perdit momentanément ses repères. Le deuxième, quant à lui, s’effondra sous l’impact et resta cloué au sol – les membres écartés telle une étoile de mer – écrasé par le poids mort de la sirène qui venait de s’embrocher sur son cran d’arrêt.

 

            Sans attendre, Dean s’empara vivement de l’arme qu’il avait subtilisée à la « presque femme » et se releva d’un bond. Il tourna sur lui-même tout en accompagnant ce geste d’un mouvement ample du bras. Sa lame trancha net le cou de l’un de ses agresseurs et le sang qui jaillit de sa carotide aspergea les yeux du grand teigneux qui jura tout en s’essuyant férocement le visage d’un revers de manche. Il rouvrit finalement les paupières, juste à temps pour voir la paume de Dean entrer en contact avec l’extrémité de son nez, provoquant une remontée franche et un enfoncement déterminant de son os nasal dans son lobe frontal.

 

             L’aîné des Winchester n’eut pas l’opportunité de le voir s’écrouler. Des bras puissants venaient de l’encercler par derrière et comprimaient sa cage thoracique au point qu’il commença à suffoquer. En face de lui, deux excités au regard vide et au sourire niais s’approchaient dangereusement de lui. Il profita que son geôlier le décolle du sol pour  plier les genoux et propulser brutalement ses deux jambes jointes en avant. Le gros balèze étant un point d’appui plutôt solide, le premier gringalet encaissa le coup au niveau du plexus solaire et fut projeté en arrière avec une force inouïe. Il ne s’en releva pas. Le second n’eut pas le temps de réaliser ce qu’il se passait. Ses yeux étaient encore en train de suivre le vol plané qui avait déjà atterri depuis un bail, lorsque Dean fouetta violemment son visage de son pied droit. Son sourire godiche, devenu édenté et ensanglanté fana lentement avant que tout son corps s’avachisse sur lui-même. Lui non plus ne daigna pas se redresser.

 

             Toujours prisonnier de l’emprise du dur à cuire, il essaya de se libérer en donnant des petits à-coups avec son couteau. Mais sa marge de manœuvre était très insuffisante pour atteindre son objectif. Le manque d’oxygène se faisait durement ressentir et ses jambes commençaient à fatiguer à force de battre l’air en vain. Il devait trouver un moyen de se dégager s’il voulait ratatiner cet abruti.

 

- Oh oui, chéri, sers-moi fort ! articula-t-il difficilement dans le peu de souffle qui lui restait.

 

- Qu’é qu’tu dis ? marmonna l’invincible titan crétin en le rehaussant de quelques centimètres pour mieux l’entendre.

 

            Sans perdre plus de temps, il balança brutalement sa tête en arrière. Un cri étouffé s’échappa derrière lui mais la prise était toujours aussi serrée. Il renouvela donc rapidement l’opération « coup de boule » à deux, puis trois reprises, avant de commencer à en ressentir les effets. L’arrière de son crâne était vraiment douloureux mais ces poumons se gonflèrent à bloc au moment où il atterrit durement sur le sol. A quatre pattes, il essaya de retrouver ses esprits. Malheureusement, il perçut déjà de nombreux mouvements autour de lui. Animé par la fureur qui contrôlait l’ensemble de son corps, il se redressa, lança un coup de genou bien placé sur son tortionnaire et attendit qu’il se plie en deux pour lui asséner de quoi lui créer une bonne vieille commotion cérébrale. Il n’eut pas le temps de souffler que toute une bande d’hystériques se jeta sur lui. Il saisit un deuxième couteau dans sa main gauche et commença à trancher tout ce qui l’approchait d’un peu trop près. Au cœur de la mêlée, ses mouvements rageurs auraient pu paraître désordonnés et inefficaces. Mais chaque geste était régi par son instinct et ses années d’entrainements. Rien n’était laissé au hasard. Tout était sous le contrôle de son subconscient. Quant à sa force, il la prélevait directement dans cette hargne qu’on lui avait insufflée. Si certains pouvaient penser avoir pris le dessus en lui portant des coups ou en le lacérant par endroits, ils s’étonnèrent de le voir toujours debout, poursuivant la lutte. Les blessés qui en avaient encore l’occasion, s’échappèrent de ce chaos pendant que les autres attendaient leur heure en faisant des bulles dans leur propre sang ou en se faisant lourdement piétiner. Ceux qui avaient encore la possibilité de se battre commencèrent à s’alarmer.

 

            Au final, Dean se retrouva au milieu de corps gisants les uns sur les autres et face à quelques résistants alignés en arc de cercle à quelques mètres de lui. Essoufflé mais étonnamment très en forme, il se mit en position d’attaque, ses couteaux bien en main, prêt à affronter n’importe qui. Mais ses rivaux avaient une certaine tendance à se défiler les uns après les autres. Certains lui faisaient toujours face mais reculaient d’un pas à chaque fois qu’il en faisait un vers eux. D’autres restaient plantés là, immobiles, inébranlables. Impossible de savoir s’ils étaient animés d’une volonté farouche de se battre ou s’ils étaient victimes d’une paralysie partielle qui leur interdisaient de s’enfuir à toutes jambes. Ecœuré par tant de lâcheté, il ne put s’empêcher de les provoquer :

 

- Venez, bande de fils de p… !

 

            « Dean ». Il se figea, essayant de déterminer si cet appel était réel ou si ce n’était que le produit de son imagination. Son regard commença à fouiller les environs jusqu’à ce qu’il se rende à l’évidence : Sammy n’était pas dans le coin. Complètement perdu, il se demanda comment, dans ces conditions, il avait pu l’entendre. Il en vint rapidement à s’inquiéter du pourquoi. Oubliant radicalement ses éventuels rivaux, il lâcha son couteau et se précipita vers la bâtisse où il l’avait vu entrer avec Jeanne. Cette fois, personne n’eut la mauvaise idée d’entraver son chemin. Il courait à en perdre haleine, son cœur battant la chamade. Il n’avait aucune idée du temps qui s’était écoulé depuis le moment où son frère avait disparu de son champ de vision et maintenant. Il n’aurait pas dû perdre autant de temps à se battre. Non seulement la rage qui l’habitait était toujours présente mais en plus il ne pouvait pas se permettre de gâcher ne serait-ce qu’une minute. Chaque seconde comptait. Sam était en danger et rien ne devrait l’empêcher d’aller le secourir.

            Il déployait une énergie folle pour accéder le plus rapidement possible à son objectif et pourtant il avait cette épouvantable impression que la distance entre la porte et lui refusait de se réduire. Quand finalement il accéda à l’entrée du bâtiment, il agrippa la poignée au risque de l’arracher et ouvrit le battant à la volée. Il pénétra dans un hall répugnant tant à la vue qu’à l’odeur. Sur sa droite, une ouverture donnait sur des escaliers menant aux étages souterrains. En face de lui s’étendait un long couloir lugubre. Il avança, attentif au moindre indice. De chaque coté, il y avait de nombreuses portes métalliques, bien alignées, avec d’énormes numéros plus ou moins effacés avec le temps … ou à cause de la crasse. Le bâtiment tout entier était une immense cave découpée en plusieurs petites dépendances individuelles. Ce lieu lui donnait l’impression d’être un maton, vérifiant que chaque cellule soit bien verrouillée, s’attendant à chaque instant à l’attaque de l’un des bagnards, dans une prison au bord de l’explosion.

 

             Alors qu’il allait atteindre l’extrémité du couloir, il entendit un cri horrible, déchirant, qui fit trembler les fondations de l’immense local. Il prit appui sur le mur poisseux, chercha un certain équilibre et se précipita vers la cage d’escaliers. Il dévala les marches, en en sautant cinq ou six avant d’arriver à chaque palier. Au deuxième sous-sol, il se stoppa et tendit l’oreille. Il n’avait pas repéré exactement la provenance du hurlement et il y avait encore deux étages en-dessous. Son attente ne fut pas aussi longue qu’il pouvait bien le penser car une série de nouveaux braillements éclata soudainement. De nouveau, le sol se mit à trembler au point qu’il dut s’accrocher à la rambarde pour ne pas tomber. Il plissa les yeux et rentra la tête dans ses épaules pour essayer d’affronter ce vacarme insupportable. Il se focalisa malgré tout sur son objectif. La cage d’escalier faisant résonnance, il décida d’atteindre le couloir pour tenter de situer précisément l’origine de ces vociférations épouvantables. Il agrippa l’encadrement de l’ouverture, se hissa de l’autre côté, s’éloigna tant bien que mal de quelques mètres et s’adossa au mur. Les mâchoires serrées, il ferma les paupières et fit son possible pour se concentrer. Les cris intermittents montraient à quel point celui qui les émettait était à l’agonie. Il s’agissait d’hurlements gutturaux, étranges, surnaturels. Il avait bien conscience qu’il ne pouvait pas s’agir de Sam mais il n’en demeurait pas moins extrêmement angoissé. Frustré de ne pas pouvoir localiser correctement ce bruit, il rouvrit les yeux. A peine quelques secondes plus tard, le cri se mua en un vrombissement apocalyptique qui se termina dans une terrible explosion. Des ondes  rougeoyantes se diffusèrent de part et d’autres de la porte d’une cellule située à quelques mètres de lui. Il fixa ce phénomène extraordinaire et commença à avancer vers lui, déterminé, avant même que la luminosité aveuglante ne se soit totalement résorbée. Ce fut à ce moment précis qu’il s’écroula sur le sol. 


Lydean  (19.12.2012 à 12:36)

            Il ne comprenait pas pourquoi il était tombé, juste comme ça, d’un seul coup. Il se sentait tellement vide, dépourvu de toute énergie vitale. La seule chose qu’il pouvait percevoir pleinement était la douleur due à ses multiples blessures. A ses yeux, cette dernière constatation était quelque chose de plutôt positif : au moins, il n’était pas mort ! Et dans ces conditions, rien ne pourrait l’empêcher de se relever pour voir ce qui se tramait derrière cette porte. Non, rien ! Pas même cet immense vide qui le rendait si faible.

            Pour lui, il n’y avait qu’une seule explication possible à ce bouleversement : Sammy avait trouvé un moyen d’anéantir la créature. Toutes ces secousses, ces flashs incandescents, sa rage qui s’était évanouie comme par enchantement, tout ça s’expliquait purement et simplement par l’exécution de cette sale pétasse ! Il venait d’assister à son extermination et le seul à avoir pu réussir cet exploit était sans conteste, son frère.

 

            L’impressionnante puissance qui l’habitait encore quelques secondes auparavant contrastait pleinement avec le peu de tonus résiduel qu’il tenta de rassembler pour se remettre debout. Heureusement, il était animé d’une force proche de l’invincibilité : l’angoisse. Alors il combattit cet effet de tangage et cette sensation d’épuisement et il se redressa partiellement. Ses jambes le soutenaient à peine mais il avança, un pas après l’autre, renforçant sa volonté mètre après mètre. Lorsqu’il atteint enfin la porte, il resta figé sur la poignée. Pourvu que Sam n’ait pas fait une bêtise ! Il avait été si dur avec lui au lycée. Il l’avait abandonné au pire moment …

 

            Prenant son courage à deux mains, il ouvrit le battant de quelques centimètres avant qu’il ne heurte quelque chose. Une fois encore, il dut développer une force qu’il n’avait plus pour dégager ce poids mort qui l’empêchait d’accéder à la petite pièce miteuse.

 

             A tâtons, il chercha l’interrupteur et l’actionna. Malheureusement, l’ampoule avait dû griller et il dut se résoudre à pénétrer dans l’obscurité. Du pied, il chercha ce qui avait obstrué le passage et s’aperçut avec horreur qu’il s’agissait d’un corps. Il s’en approcha, cherchant à déterminer de qui il appartenait. La silhouette frêle qu’il réussit à distinguer lui indiqua qu’il s’agissait de Jeanne. Il la saisit et la transporta dans le couloir. Puis il l’allongea et vérifia ses constantes. Elles étaient très faibles mais bien présentes.

            Essoufflé, toujours à bout de force, il retourna dans la petite pièce encombrée d’un fouillis inimaginable. S’habituant doucement au manque de luminosité, il avança très prudemment, évitant les pièges en tout genre, scrutant de son mieux les alentours. Sur le sol, il décela finalement une forme sombre et se rua à ses côtés.

 

- Sammy ! Qu’est-ce que tu as fait ? hurla-t-il alors qu’il cherchait désespérément son pouls. Non ! Sammy !

 

            Les seuls battements qu’il pouvait distinguer étaient les martèlements endiablés de son propre cœur. Coupant sa respiration, il chercha le souffle de son frère mais là encore c’était peine perdu. Putain ! Et en plus, il ne voyait rien dans ce foutu bouiboui de merde ! Il agrippa le corps raide de son cadet sous les épaules et le traîna aussi vite que possible sous la lumière artificielle du couloir. De là, il l’examina de nouveau. De ses deux pouces, il lui souleva les paupières et se trouva face à un regard laiteux, vide. Il enserra sa tête entre ses deux mains et la fit pivoter, aussi délicatement que son anxiété le lui permettait, d’arrière en avant et de droite à gauche, inspectant méticuleusement ses oreilles et ses narines : pas de sang ! La saloperie qui avait possédé Jeanne ne l’avait donc pas touché. Alors il n’y avait aucune raison logique à son état. Il aurait dû se réveiller, réagir, faire quelque chose … et tout ça, il aurait dû le faire maintenant !

 

- Sammy, ouvre les yeux ! lui ordonna-t-il au bord de la panique.

 

            Il le saisit par les épaules et commença à le secouer. A cet instant un objet en verre tomba discrètement et roula sur lui-même deux ou trois fois avant de se stabiliser sur le sol terreux. Attiré par le bruit, son regard fixa la petite fiole qui venait de s’échapper de la main droite de son frère. Il la saisit et constata qu’elle était presque vide : le poison !

 

- Non, dis-moi qu’t’as pas fait ça ! s’exclama-t-il, horrifié par ce qu’il venait de comprendre.

 

            Aussitôt, il se mit à la recherche de la deuxième fiole. Il fouilla d’abord dans les poches de la veste de son cadet. La dernière fois qu’il avait vu les deux flacons, ils étaient dans les mains de son frère. Il les brandissait devant lui en essayant de lui expliquer quelque chose qu’il n’avait pas voulu entendre ! Sammy devait toujours avoir l’antidote sur lui. Il en était persuadé alors pourquoi ne le trouvait-il pas ? Elle était où cette putain de fiole ?

             Ce ne fut qu’en atteignant la poche gauche du jean qu’il en ressortit ce qu’il convoitait. Il ne perdit pas une seconde de plus. Il ouvrit la bouche de Sam, déboucha la fiole et versa une bonne rasade du liquide au fond de sa gorge. Impatient, il attendit que l’antidote fasse effet. Mais déjà, au bout de quelques secondes, il paniqua devant le manque de réaction. Ce n’était pas normal. Ca aurait dû faire effet ! Pourtant, Sammy était toujours aussi pâle, son torse ne bougeait plus, il gisait là, sur le sol, sans esquisser le moindre mouvement, même pas un imperceptible battement de cil. Peut-être que la solution miracle n’était pas aussi puissante qu’il l’avait pensé. Non, Sammy était un crack ! Il savait tout sur tout et il n’aurait jamais élaboré un tel poison sans s’être mille fois assuré qu’il était en mesure de fabriquer un antidote efficace !  Les yeux braqués sur son frère, il perçut un soupir à peine audible à côté de lui et se rappela que Jeanne devait également avoir besoin de quelques gouttes d’antidote. Il lui versa donc le reste dans la bouche et pratiquement aussitôt, elle commença à bouger et à reprendre des couleurs.

 

            Il reporta donc toute son attention sur son frère. Si une toute petite quantité suffisait à la jeune fille, si frêle et si fragile, alors il n’y avait aucune raison pour qu’une telle dose n’agisse pas sur Sam ! Qu’est-ce que c’était qu’ce bordel ? Complètement désespéré, il commença le massage cardiaque. A côté de lui, Jeanne venait d’ouvrir les yeux mais il n’en prit pas conscience tant il était absorbé par son désespoir. En temps ordinaire, Sam était tellement robuste. Mais depuis quelques semaines, il n’était plus que l’ombre de lui-même. Il avait été terriblement affaibli et aujourd’hui, il en payait malheureusement le prix.

            Mais il refusait de le perdre et sa détermination prit le dessus.

 

- J’te laisserai pas faire ! affirma-t-il entre deux pulsations. Tu m’entends, Sammy ? … Je t’interdis de me faire un coup pareil ! … J’te jure, mec … t’as tout intérêt à te battre … et à revenir parmi nous … Parce que … où qu’tu sois … j’te préviens … je viendrais te chercher … et j’te ramènerai par la peau du cul s’il le faut … t’as entendu ? … Tu sais que j’en suis capable ! … Sam ! Réagis, bordel ! … C’est un ordre !

 

            A bout de nerf, il asséna un grand coup de poing sur la cage thoracique de son frère. Celle-ci riposta aussitôt en se gonflant à l’extrême avant de forcer l’air à évacuer les poumons. La remise en route de la trachée ne se fit pas sans heurts et Sam se mit à tousser violemment.

           Dean empoigna son col de veste et l’attira vers lui, le maintenant en position assise, le soutenant d’un bras dans le dos et de sa main sur le haut de son torse afin qu’il ne tombe pas non plus en avant.


Lydean  (23.12.2012 à 23:04)

            Sam s’affaira à contrôler sa respiration encore fragile et plutôt sifflante, tout en essayant de retrouver ses repères. Au moment où il comprit qu’il était entre les mains de son aîné, l’oxygène devint salvateur et son corps tout entier commença à se détendre, spontanément et de manière progressive.

            Il avait bien fait de croire en lui. Il ne savait plus exactement pourquoi il pensait ça mais il avait pleinement conscience que c’était une bonne chose. Dean était finalement arrivé. Il était là, avec lui, et c’était tout ce qui comptait.

 

- …ean, j’…vais qu’…rais, tenta-t-il dans un souffle.

 

- Quoi ? demanda le plus vieux encore sous le choc

 

- J’savais qu’tu viendrais, articula-t-il après un instant, sentant peu à peu les forces lui revenir.

 

            Mais Dean ne prêta pas la moindre attention à ce qu’il venait de dire. Il s’activa à étudier ses réactions, prendre son pouls, l’examiner sous toutes les coutures.

 

- Dean … Dean, je vais bien, tenta-t-il pour évoquer ce qui était pour lui une évidence.

 

            Il voyait que son grand frère ne l’écoutait pas ou, plutôt, qu’il refusait de l’entendre. Il paraissait dans tous ses états. Pourtant, lui, se sentait comme s’il venait de s’éveiller d’une bonne sieste. Il avait conscience que ça ne devait pas être le cas et qu’il était loin d’être prêt à courir le marathon mais il était détendu, complètement rassuré … et ça suffisait à le faire se sentir bien. En plus, quoi qu’il soit arrivé auparavant, tout ne pourrait aller que mieux dorénavant !

 

            En essayant d’échapper au trop plein d’attention fraternel, il détourna la tête et rencontra le visage égaré de Jeanne. Elle était assise là, à moins d’un mètre derrière son aîné et elle ne bougeait pas. Visiblement, elle essayait de comprendre ce qu’elle faisait là, pourquoi elle y était et comment elle avait pu y parvenir. Il comprenait parfaitement ce qu’elle pouvait ressentir et envisagea de la rejoindre. Malheureusement, il lui était encore impossible de se libérer du « surprotectionnisme ambiant ».

 

- C’est bon Dean ! Arrête ! J’te dis qu’j’vais bien, lui rappela-t-il d’un ton qui laissa échapper son agacement.

 

- Putain, Sam ! Ferme-la et laisse-toi faire ! Non mais t’en rates pas une ! T’aurais pu y rester ! Mais qu’est-ce que t’as dans le crâne, Bordel ?!

 

           Saisi par la dureté de l’intonation employée, il dévisagea son aîné dans l’incompréhension la plus totale. Qu’est-ce qui lui prenait ? De quoi parlait-il ? Et surtout, pourquoi réagissait-il aussi violemment ? Ca ne lui ressemblait pas vraiment. La dernière fois qu’il l’avait vu s’énerver comme ça c’était … Oh, non ! Le lycée ! Soudainement, tout lui revint en mémoire, provoquant en lui une migraine carabinée. Il ferma aussitôt les yeux et enfouit sa tête entre ses avant-bras, comme si l’enserrer dans un étau allait faire disparaître la douleur. Puis, progressivement l’intolérable souffrance s’atténua. Il sentit les deux mains protectrices qui enveloppaient son visage l’obliger à redresser doucement la tête.

 

- Hey, Sammy ! entendit-il dans un murmure apaisant. Ca va aller, ça va aller. Tu m’entends ?

 

            Lentement, il ouvrit les paupières et ses yeux restèrent prisonniers du regard bien trop brillant de son grand frère. Dean devait assurément être dans tous ses états pour laisser transparaître ainsi ses émotions. Aussitôt une boule se forma dans sa gorge. Il ne supportait pas de le voir comme ça. Pire encore, il ne pouvait pas concevoir l’idée d’en être le principal responsable. Avec le retour de tous ses souvenirs, il comprenait parfaitement ce qu’il pouvait endurer et ça le rongeait de l’intérieur. Il n’avait pas le droit de le laisser dans cet état. Il devait impérativement trouver les mots susceptibles de le réconforter et le mieux était encore de commencer par des excuses :

 

- Dean …

 

- Tu peux marcher ?

 

- Quoi ? S’étonna-t-il devant cette question tout aussi inattendue qu’inappropriée.

 

- Tu peux marcher ?

 

- Oui mais …

 

- Bien. Il faut qu’on se barre de là. Cet endroit craint. On doit évacuer.

 

- Attends Dean …

 

- Sammy, pas maintenant.

 

            Encore une fois, la détermination de son aîné l’obligea à s’exécuter. Pourtant ce n’était pas un ordre qu’il venait de recevoir. Le ton employé était plus proche de la requête, voire de la supplication. Cette fois, c’était confirmé : Dean n’allait pas bien du tout. Alors il s’efforça de répondre favorablement à sa demande, espérant ainsi lui montrer tout son soutien. D’autant plus que, dans le fond, il avait entièrement raison : Ce n’était ni le moment ni le lieu pour discuter. Et puis ils devaient s’occuper de Jeanne.

            Lorsque son grand frère lui tendit une main pour l’aider à se relever, il lui saisit automatiquement l’avant-bras et se laissa guider tout en remarquant, effaré, les multiples blessures qui ravageaient son corps. Ses mains étaient dévastées. Sur le dessus, elles avaient pris une teinte violacée. Ses paumes, quant à elles étaient partiellement labourées. Des lambeaux de peau ne tenaient que grâce au sang coagulé. Ses vêtements déchiquetés dévoilaient les lacérations qui zébraient ses membres ainsi qu’une partie de son torse. Si certaines entailles pouvaient paraître superficielles, leur nombre, lui, suffisait à s’inquiéter véritablement. D’autres balafres, plus profondes, laissaient encore échapper des trainées sanguinolentes. Et ça, ce n’était qu’un diagnostique partiel, établi en une fraction de seconde, sur les blessures visibles !

            Comment avait-il pu ne pas remarquer l’état pitoyable de son frère auparavant ? Pourquoi Dean ne lui avait-il rien dit ? Que s’était-il passé ? Comment pouvait-il encore tenir debout ? Soudain la nécessité de partir de ce lieu lugubre au plus vite se fit ressentir. Il devait absolument l’emmener voir un médecin, le soigner par ses propres moyens, faire quelque chose, n’importe quoi, mais agir maintenant avant qu’il ne soit trop tard !

            Au bord de la panique, il laissa, malgré tout, ses yeux poursuivre leur exploration jusqu’à ce qu’ils rencontrent son visage tuméfié. Ces nouvelles contusions auraient dû l’alarmer davantage. Pourtant, le sourire malin qui fit saillir les pommettes de son aîné stoppa net l’ascension de son angoisse. Mais ce n’est que lorsque leurs regards se croisèrent qu’il commença à se tranquilliser. Dean lui faisait savoir qu’il allait tenir le coup et il avait toutes les raisons de le croire. Après tout, son grand frère l’avait toujours fait et il ne voyait pas pourquoi cela devrait changer aujourd’hui. En plus, ils étaient ensemble et c’était l’essentiel. A eux deux, ils pouvaient tout affronter. Ils allaient assurément s’en sortir, laisser cette horrible histoire derrière eux et aller de l’avant.

 

            D’un même geste, ils aidèrent Jeanne à se lever et la soutinrent pour quitter à tout jamais ce lieu maudit.


Lydean  (27.12.2012 à 11:34)

Chapitre 24

 

            Dean filait sur le chemin du retour. Il venait de récupérer un bloc d’optique de phare pour sa voiture mais plutôt que d’effectuer la réparation au garage, il préférait rentrer pour garder un œil sur son frère. Sammy dormait peut-être encore et avec un peu de chance, il ne se serait pas aperçu de son absence. Dans le cas contraire, il lui avait laissé une note lui indiquant toutes les informations nécessaires. Et puis, il avait bien remarqué que son cadet était sur la voie de la guérison, voire complètement guéri, bien qu'il soit encore très faible. Sans compter qu'il ne s'était absenté que trois quarts d'heure. Impossible qu'il se soit passé quelque chose de grave dans un si court laps de temps. Et pourtant il était toujours aussi anxieux et se sentait vraiment mal.

            C’était plutôt étrange. Il n’avait aucune raison d’être dans un état pareil. Ca faisait plus de trente-six heures que toute cette sale histoire était bel et bien terminée. Et autant dire que tout était rentré dans l’ordre depuis. La vie reprenait son cours, normalement … enfin presque !

 

            La tuerie de la cité avait été très largement couverte par les médias. Tous s’étalaient sur l’aspect dramatique de voir autant de jeunes gens s’entretuer mais concluaient sur un ton bien plus optimiste : en gros, avec toute cette « racaille » en moins, la vie dans le quartier serait peut-être un peu plus calme. De son côté, il n’en était pas totalement persuadé. Contrairement à ce qu’il avait pu penser, beaucoup s’en étaient sortis et les traumatismes crâniens que certains avaient subis n’allaient pas arranger leurs affaires ! Mais une chose était sûre : son nom n’apparaissait nulle part. Personne n’avait décrit, ni même évoqué un fou dangereux qui aurait massacré bon nombre de ces pauvres gamins. Quelque part, ça aurait dû le rassurer. Après tout, ce qu’il avait fait avait été noyé dans la masse et cet anonymat ne pouvait que lui faciliter l’existence. Mais il avait beau se le dire et se le répéter, ça ne changeait rien à son mal-être.

 

            Dans ce domaine, Jeanne aussi avait été un atout précieux. Le proviseur avait porté plainte pour les agressions qui avaient eu lieu dans son établissement et les dégradations au niveau de la porte de service. Les victimes avaient témoigné et des agents s’étaient rendus le soir même au domicile de la jeune fille pour recueillir sa déposition. Elle avait été très éprouvée par tout ce qu’elle avait enduré et personne ne pouvait l’en blâmer. Pourtant, elle avait gérer la situation d’une manière très impressionnante. Elle s’était servie de son état pour expliquer à la police pourquoi elle n’avait pas pris le temps de la réflexion et elle s’était enfuie si vite du lycée. Elle avait également affirmé que depuis quelques temps, elle s’était sentie épiée et qu’elle avait été harcelée par un jeune de cette cité malfamée. Elle l’avait plusieurs fois éconduit et voyant qu’elle ne répondait pas favorablement à ses avances, ce dément avait décidé de venir l’ennuyer dans l’enceinte même du lycée. Elle n’avait bien sûr pas pensé qu’il irait jusqu’à essayer de la tuer, avait-elle ajouté en se massant le cou et en essuyant quelques larmes pour bien étaler sa détresse. Les deux agents n’avaient pu que compatir à son malheur et lui avaient assuré qu’ils feraient tout pour attraper le sale vaurien qui lui avait fait tant de mal … tout en précisant, « qu’avec un peu de chance », il faisait peut-être partie des victimes du massacre survenu dans l’après-midi.

 

            Enfin l’important était qu’à présent Jeanne soit en sécurité chez elle. La veille, elle les avait rappelés, son frère et lui, pour les informer qu’elle avait beaucoup discuté avec son père et qu’ils avaient convenu tous les deux qu’il serait préférable qu’ils retournent vivre en France. Elle était totalement enjouée à l’idée de revoir sa maman, sa sœur et son petit frère qui lui manquaient tant. Cette fille avait un dynamisme épatant. Elle ne s’était pas plainte une seule fois depuis qu’ils l’avaient ramenée chez elle. Mieux encore, elle avait cherché à les rassurer en leur disant qu’elle se sentait vraiment bien et elle les avait remerciés de l’avoir sortie de ce calvaire. Sam et lui, lui avaient pourtant avoué qu’ils avaient failli la sacrifier chacun leur tour tant la situation leur était apparue désespérée. Mais elle leur avait tout simplement répondu qu’elle aurait préféré mille fois mourir que continuer à vivre ainsi. Et pourtant, elle ne se souvenait pas de tout. Malgré le traumatisme qu’elle avait subi, elle avait retrouvé sa personnalité du début, sa vitalité et sa gentillesse. Elle paraissait même plus forte qu’avant. Cette petite nana était vraiment très courageuse et même s’il avait été incapable de trouver les mots pour le lui faire comprendre, il avait essayé de lui faire part de sa reconnaissance en la remerciant un bon millier de fois.

 

 

            Arrivé à bon port, il stationna l’Impala dans l’allée et s’extirpa du véhicule en grognant. Ses blessures lui faisaient encore un mal de chien. Pourtant, ça aussi, ça allait vers le mieux. Sammy l’avait aidé à faire les points de suture dans les endroits inaccessibles pour lui, et en particulier pour refermer une grande balafre qui partait du milieu de son dos jusqu’à son omoplate. Il allait avoir une nouvelle série de cicatrices … Heureusement que ça plaisait aux filles ! pensa-t-il en esquissant un sourire coquin. Il déposa les quelques victuailles sur le peu de place qui restait sur la table de cuisine et fit les quelques pas qui le séparait de la chambre où devait encore dormir son frère. Il ouvrit la porte doucement et constata que Sammy était toujours allongé … mais il ne dormait pas. Il simulait parfaitement bien, soit dit en passant. N’importe qui d’autre se serait laissé duper par cette respiration lente et régulière … mais pas lui ! Pourtant, sans comprendre réellement pourquoi, il choisit de ne rien dire, referma la porte derrière lui, remarqua le désordre épouvantable qui régnait dans la pièce de vie tout en se faisant la réflexion qu’il allait peut-être falloir ranger à un moment ou à un autre et ressortit de la maison pour rejoindre sa voiture et effectuer la réparation qui s’imposait.

 

            Une fois dehors, il prit le temps d’observer les reflets lumineux dus au miroitement du soleil sur les parcelles de carrosserie encore propres de l’Impala. Son esprit se mit à vagabonder de nouveau et la journée de la veille lui revint en mémoire. Jeanne n’avait pas été la seule à les appeler. Leur père les avaient également prévenus qu’il finissait la chasse en cours et qu’il rentrerait d’ici deux ou trois jours, voire une semaine grand maximum ! Et puis bien sûr, il y avait eu aussi Bobby qui avait commencé la conversation avec un « T’aurais pu appeler, tête d’âne ! » et l’avait conclue par un « Et si pour changer, tu t’occupais un peu de toi aussi, abruti ?! » En substance, sans le dire explicitement, il était terriblement inquiet et leur conseillait de reprendre du poil de la bête ! Sous entendu qu’il allait les rappeler et que si la situation n’avait pas suffisamment évolué dans le bon sens, il n’hésiterait pas à monter dans l’une de ses vieilles guimbardes et faire la route pour venir leur botter le cul ! De nouveau, un sourire inconscient naquit sur son visage. Sacré Bobby !

            Il effectua les derniers pas qui le séparaient du coffre, l’ouvrit et farfouilla à la recherche de sa boîte à outils. Il récupéra également le bloc d’optique et s’attela à la tâche. Il n’en avait pas pour très longtemps et d’ici peu son bébé serait comme neuve ! En y réfléchissant bien, il avait tout pour se sentir bien : Jeanne était sauvée, la sale créature qui la possédait avait été exterminée, Sammy et lui s’en étaient sortis indemnes … ou presque, et ce n’était plus qu’une question de minutes pour que l’Impala reprenne « forme humaine ». Mais toutes ces excellentes constatations ne parvenaient pas à le libérer de ce poids écrasant qui avait élu domicile sur ses épaules. Le besoin de dormir se faisait durement ressentir pourtant il n’arrivait pas à fermer l’œil. Il en était totalement incapable. Il ne pouvait pas et il ne devait pas.


Lydean  (02.01.2013 à 11:45)

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Un peu d’amour dans un monde de brutes. Parmi ces couples, lequel aviez-vous vu venir dès le départ ?

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