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Interdit aux moins de 16 ans

Règlement de compte

Série : Kaamelott
Création : 20.06.2012 à 20h36
Auteur : Angelgym34 
Statut : Terminée

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Chapitre 10

 

Léodagan, Yvain et Gauvain se dirigeaient vers la forêt, lorsqu’ils se rendirent compte qu’Arthur ne les suivait pas. Se retournant, ils le virent se diriger vers les fossés.

«Mais qu’est-ce qu’il fabrique encore?», gronda son beau-père, avant de le suivre.  «On peut savoir ce que vous foutez?», lui chuchota-t-il, le voyant à genoux devant la muraille.

«D’après vous? Je cherche des traces.

- Quoi ?!

- Tout à l’heure, juste avant qu’ils ne disparaissent, ces abrutis ont pris le couloir à gauche. Juste à coté d’un souterrain de secours que j’avais fait construire, au cas où.. Et il débouche ici. »

Le roi de Carmélide le fixa, bouche bée. Il n’eut pas le temps de répondre, car déjà son gendre se relevait, l’air sombrement triomphant.

« Voyez, là: des traces de pas toutes fraiches. Elles nous mènent bien vers la forêt mais..» commença-t-il en les suivant « .. Pas vers l’entrée officielle, vers ces arbres, là-bas».

Arthur commença à courir, suivi par le reste du groupe.

«Vous z’êtes p’tèt pas si idiot, finalement.», grommela Léodagan.

«Je dois le prendre comme un compliment?», ironisa son beau-fils.

En guise de réponse, il n’obtint qu’un grognement étouffé.

 

Les traces les guidèrent vers un chemin à l’écart des autres, dans les bois. Elles étaient en effet nettes et fraiches, visiblement récentes. Les fuyards semblaient ne pas avoir pris la peine de les effacer, chose étonnante, mais le roi comprit pourquoi, en remarquant que certaines étaient plus enfoncées que d’autres.

« Ces idiots doivent être chargés comme des mulets, avec tout l’or et les pierreries qu’ils ont volés. C’est notre chance.», pensa-t-il.

Il fut tiré de ses pensées par Gauvain, qui lui demanda:

«Mon oncle, avez-vous eu le temps de voir leur visage? Savez-vous qui ils sont, en dehors de ce traitre de Lancelot?

- Hé bien, ils portaient des habits de ménestrels, mais j’ai reconnaitre des bandits dont j’avais vu la tête sur des affiches. Des bandits bien connus, puisqu’il s’agissait de la bande d’Alvin. »

Léodagan poussa un juron sonore.

« Chuuuuuut !!!, gronda son fils.

- La ferme vous! Vous êtes en train de me dire, demanda l’homme à Arthur, que ma fille est entre les mains de la canaille la plus recherchée du royaume après l’autre traitre ?!»

Son interlocuteur se contenta de grimacer.

« Bon dieu de bon dieu, si c’est vrai on n’est pas sorti de l’auberge, ces types sont loin d’être des rigolos!

- Je sais merci !

- Vous savez aussi qu’ils vous ont en haine et tout ce qui vous entoure?! J’suis déjà étonné qu’ils aient pas tué Lancelot! Vous êtes conscient de ce qu’ils pourraient faire à ma fille ?

- Oui !!», hurla Arthur, se retournant avec violence. «Maintenant vous allez vous taire, ou je continue le chemin seul!»

Ses yeux flamboyaient d’une fureur difficilement contenue, que son beau-père lui avait rarement vue. En vérité, il ne l’avait lue qu’une fois sur son visage, en une seule occasion: c’était le jour où le roi avait appris la trahison de son ex-meilleur ami, le jour où on lui avait dit que Lancelot, son homme de confiance de vingt ans, son presque frère, s’était enfui.. Avec sa femme. Ce jour-là, les traits du roi s’étaient mués en une face glaciale, où se lisaient des envies de meurtre. Et c’était la même expression que Léodagan pouvait aujourd’hui lire sur le visage de son beau-fils. Prudent, il choisit pour une fois de se taire, et se baissa pour étudier les traces.

 

***

 

A quelques kilomètres de là, six fuyards et une prisonnière couraient aussi vite que leurs jambes le leur permettaient. L’un des bandits s’arrêta soudain, le souffle court, et poussa un grognement, la main posée sur un point de coté violent.

«Stop, j’en peux plus, j’arrive plus à respirer.

- Pareil, souffla un autre, plié en deux. Et avec les sacs c’est pire.

- Bande de paresseux, s’exclama Landéric, furieux. Un sac un peu lourd et tout de suite vous êtes épuisés ! Et ça se dit bandits!

- On voit que c’est pas toi qui les portes !

-C’est clair! Si c’était moi, je ne me serais jamais arrêté!

- ça suffit, s’interposa son père. Ils ont raison, ces sacs sont remplis de pierreries et d’or, c’est normal qu’ils soient fatigués. Arrêtons-nous quelques instants, mais prudence, car les autres doivent déjà nous chercher.»

Il se pencha, et entrouvrant légèrement une des besaces, eut un grand sourire avide:

«Grand dieu.. Si j’m’étais douté d’ça.. Des bijoux et de l’or à foison! Tu nous portes chance,  messire!

- Alors, content?

- Et comment ! Quel beau butin!

- A propos de butin..», grogna Landéric en se tournant vers Guenièvre, qui recula précipitamment. «On n’a point l’habitude de laisser partir des membres de la famille royale ».

Il allait poser sa main sur son poignard, mais avant qu’il n’ait pu faire un geste, son père, qui avait pressenti son geste, l’en empêcha.

«Non fils!»

Il se tourna vers Lancelot, dont le regard avait brulé dangereusement.

«Pas cette fois», murmura-t-il.

Ce n’était pas l’envie qui lui manquait à lui non plus, mais la lueur qui brillait dans les yeux de l’étranger l’en dissuadait. Pas question d’aller mourir bêtement: cet homme était capable de tous les tuer sur un coup de folie, il le sentait, et celle-ci était visiblement liée à cette femme.

«Je crois que nous pouvons nous séparer maintenant.», dit Lancelot d’un ton glacial.

Le chef des crapules hocha la tête, soulagé intérieurement à cette pensée. Les hommes saisirent leurs bagages, et ils reprirent leur route en silence. Arrivés au premier carrefour, ils se séparèrent, chacun suivant sa route.

«Bon débarras, pensa Alvin. Il aurait fini par massacrer l’un de nous!»

«Enfin libéré de ces abrutis», songea avec joie Lancelot.

 

***

 

Essoufflés, leurs poursuivants parvinrent à leur tour jusqu’au carrefour. S’agenouillant pour étudier les traces, Arthur retint un juron en constatant qu’elles se séparaient en deux.

« Quoi qu’est-ce qu’il y a?, demanda Léodagan.

- Il y a qu’ils se sont séparés, voilà ce qu’il y a! Maintenant qu’ils ont fait leur coup, ils n’ont plus aucune raison de rester ensemble..

- Vous voulez dire qu’il va falloir qu’on se sépare?, demanda Gauvain, soudain très inquiet. Alors que ça va bientôt être la nuit? »

Son père et son beau-père levèrent les yeux au ciel.

«Bien sûr que non!, s’énerva Arthur. Il faut que l’on trouve quelles traces sont celles de Guenièvre et Lancelot, et on les suivra! »

Les deux jeunes gens poussèrent un soupir de soulagement.

«ça vous réjouit tant que ça? 

- Ben c’est surtout qu’on n’aime pas le noir, expliqua Gauvain très sérieusement. Et qu’on n’aime pas non plus la forêt. Alors les deux ensemble..

- Oh non c’est pas vrai, grogna Léodagan. Vous allez pas nous faire une phobie là ?! Je vous rappelle que votre sœur est entre les mains de Lancelot! Et c’est autrement plus dangereux que quelques chauves-souris! Alors s'il faut marcher là nuit, vous marcherez c'est moi qui vous le dis! Et plutot deux fois qu'une!

- Taisez-vous, pesta Arthur. Vous allez nous faire prendre!

- Oh vous la paix hein! Reconnaissez plutôt que vous aussi vous avez les chocottes! Parce que oui, mes chers jeunes gens, le grand roi Arthur lui aussi a peur du noir! Et des serpents, s’il vous plait! Une vraie donzelle!

- Bon vous allez la boucler oui?», demanda brusquement le roi qui sentait déjà ses entrailles se nouer à la simple évocation des bestioles gluantes.

Son compagnon forcé se contenta de grogner, grommelant dans son coin.

«Inutile de continuer pour ce soir, soupira le mari de Guenièvre. Il fait déjà nuit, et on a oublié de prendre des torches. Ce sera impossible de voir les traces sans lumière. »

Les autres hochèrent la tête, et commencèrent à s’installer pour la nuit. Arthur s’allongea sur les feuilles, s’enveloppant de sa cape. De là où il était, il pouvait voir les étoiles à travers le feuillage. Ses pensées s’envolèrent vers sa femme. Sa femme.. Elle adorait contempler le ciel, la nuit: elle disait que c’était romantique. Il devait reconnaitre que cela ne manquait pas d’un certain charme. Mon dieu, les reverrait-elle un jour, ces étoiles ? La retrouveraient-ils à temps ? A coté de lui, il entendit Léodagan soupirer. Il savait que, même s’il pestait, son beau-père, et les deux autres zigotos aussi d’ailleurs, était terriblement inquiet. Et ce fut l’esprit enveloppé de cette sombre pensée qu’il s’endormit, priant pour arriver à temps..


choup37  (23.08.2012 à 23:44)

Chapitre 11

 

Crac! Le bruit d'une branche cassée réveilla Guenièvre en sursaut. Levant la tête, elle aperçut à travers ses paupières lourdes d'un mauvais sommeil Lancelot qui s'approchait, tenant dans sa main un petit baluchon. L'homme sourit en la voyant éveillée.

« Bonjour, ma mie. Comment allez-vous? »

Sans attendre sa réponse, il s'avança vers elle et s'agenouilla, avant de lui tendre le petit paquet de toile.

« Tenez. Je suis allé les cueillir pendant que vous dormiez. C'est bien peu, malheureusement c'est tout ce que je suis en mesure de vous offrir pour le moment.»

Il avait prononcé cette dernière phrase avec une amertume non dissimulée qui fit légèrement frémir Guenièvre. La jeune femme tendit la main, luttant contre ses tremblements, et saisit le mystérieux cadeau, qu'elle ouvrit précautionneusement, pour découvrir…

« Oh! Des fraises... », balbutia-t-elle.

Ses fruits préférés. Son ancien amant le savait, c'est pourquoi, quand il était parti chercher de quoi manger tôt ce matin, avait-il béni le ciel en découvrant un taillis qui en était rempli, persuadé d'y voir un signe des dieux en leur faveur.

Malgré la peur qui la tenaillait, la reine ne se fit pas prier, tant sa faim était grande ; Lancelot sourit, amusé de la voir dévorer ainsi son maigre butin. C’était une chose étrange que de voir un sourire illuminer ce visage, tant son propriétaire ressemblait à un cadavre. C’est pourquoi Guenièvre gardait les yeux baissés pour manger, évitant de cette manière de croiser ces yeux avides qui la fixaient, seule trace de vie chez ce corps rongé par la haine. Mais si elle espérait échapper ainsi à Lancelot, ce dernier, lui, ne se tenait plus.

« Pourquoi êtes-vous repartie ? », lui demanda-t-il brusquement, la faisant sursauter de nouveau.

Sous l’effet de la peur, la reine lâcha le baluchon qui contenait les fruits ; ces derniers allèrent s’écraser sur l’herbe mouillée, formant une petite tache rouge. Guenièvre la vit à peine, le ventre laminé par une terreur sourde qu’elle avait tentée jusqu’ici de dissimuler. L’ancien chevalier la fixait, attendant une réponse qui ne venait pas, sa fureur n’en augmentant que davantage. Pourquoi ? Pourquoi être repartie avec ce traitre d’Arthur ? Arthur qui n’avait fait que la mépriser et l’humilier pendant des années, alors que lui, Lancelot du Lac, lui avait tout donné. C’était pour elle qu’il avait construit ce camp, pour elle qu’il avait continué à chercher ce satané Graal, pour elle qu’il s’était battu ! Il avait cru qu’elle lui en serait reconnaissante. Pourquoi sinon avoir quitté Kaamelott et lui avoir déclaré son amour ? Durant tout ce temps, au château, elle lui avait fait comprendre qu’elle l’appréciait, et l’estimait. Elle s’était confiée à lui, lui avouant sa détresse face au comportement de son époux. Il en était résulté la naissance d’un lien très fort entre eux, un attachement profond, qui s’était peu à peu changé en amour pour la reine. Celui-ci n’avait fait que se développer au camp, et Lancelot avait alors pensé que leur union serait éternelle. Tout était parfait. Alors, pourquoi Guenièvre s’était-elle enfuie quand Arthur et ses hommes avaient attaqué le camp ? Cette question insupportable le taraudait depuis des mois, il avait besoin d’une réponse, maintenant !

« Répondez-moi ! », hurla-t-il soudain, ne supportant plus le silence de la reine.

Sa fureur lui fit perdre le contrôle de lui-même, et il lui attrapa violemment le bras.

« Lâchez-moi ! », cria violemment la jeune femme en se dégageant brusquement. « Vous me faites mal, espèce de brute ! »

Elle bondit sur ses pieds, reculant précipitamment.  Le sang lui battait violemment les tempes, tandis que des souvenirs douloureux remontaient à la surface : Arthur qui la trompait avec Melanwi ; sa colère, et sa fuite ; son bonheur quand elle était arrivée chez Lancelot ; la joie des premiers temps, puis le désappointement devant le refus de son amour de renoncer à la quête du Graal. Elle avait eu beau lui répéter qu’elle s’en moquait, il tenait absolument à la couvrir de gloire. Mais elle s’en fichait, elle, de cette gloire ! Tout ce qu’elle voulait, tout ce qu’elle avait toujours voulu, c’était vivre simplement avec lui, se réveiller le matin au chant des oiseaux, boire l’eau fraiche de la source, s’en asperger le visage, puis aller déguster un petit-déjeuner composé des baies cueillies exprès pour elle par son cher et tendre. Elle n’avait jamais aspiré à rien d’autre... Pourquoi ne l’avait-il pas écoutée ? Et puis il y avait eu ces maudites visions d’un homme en noir que seul Lancelot voyait. Elle y avait vu la preuve de ce qu’elle craignait : rongé par sa haine envers le roi, le chevalier banni commençait à perdre la tête. Son changement de comportement qui en avait découlé avait confirmé cette horrible idée : Lancelot était devenu maussade, sombre, et pire que tout, violent. D’abord uniquement verbalement, puis physiquement, lorsqu’il l’avait attachée pour l’empêcher de s’enfuir, ce terrible jour où tout avait basculé. Alors elle avait compris son erreur, et avait craint pour sa vie. Ligotée comme elle était, elle faisait une proie facile pour les prédateurs de la forêt. Sans l’arrivée miraculeuse d’Arthur, sans doute aurait-elle fini dévorée par l’un d’eux… Il l’avait libérée, et sans un reproche, lui avait proposé de repartir avec lui. La jeune femme avait accepté avec joie : il était grand temps qu’elle quitte cet endroit maudit ! Depuis son retour, beaucoup de choses avaient changé entre eux : si le roi n’était toujours pas amoureux d’elle, il se montrait attentionné et poli. Elle avait deviné –il ne le lui avait pas dit, mais elle l’avait compris- qu’il avait cessé de voir ses maitresses. Cette pensée l’avait comblée de joie. Arthur l’avait aussi défendu face à sa famille, qui ne s’était pas privée de lui reprocher violemment sa conduite. Elle lui en avait été reconnaissante : le sujet était toujours douloureux pour elle. C’est pourquoi, lorsque son ancien amant avait pénétré dans sa chambre, s’était-elle figée de terreur, persuadée qu’il venait pour la tuer. Elle n’avait pas bougé, incapable de se défendre, et s’était laissée entrainer dans le couloir. C’est alors qu’Arthur avait déboulé à l’angle de celui-ci, Excalibur dégainée. Toute sa vie, la jeune femme se souviendrait de son regard, mélange de terreur et de fureur. Jamais, au grand jamais, elle ne l’avait vu ainsi. Son hurlement résonnait encore dans sa mémoire. Son prénom. Il l’avait appelée, elle. Et c’était pour elle qu’il avait été prêt à se battre. Son cœur battait le chambranle dans sa poitrine tandis qu’elle fixait Lancelot, dont le visage s’était pétrifié.

 

***

 

Le groupe d’hommes s’était figé en entendant une voix hurler. Arthur tourna la tête vers son beau-père, dont le regard s’était glacé. Lancelot. Ils auraient tous reconnu cette voix entre mille. Les poursuivants avaient repris leur traque dès l’aube, après quelques heures d’un sommeil difficile. Ils avaient ainsi réussi à combler une partie de leur retard. Bon, les deux gamins n’avaient pas été simples à réveiller, il fallait bien l’admettre. Mais la menace de Léodagan de leur botter le cu avait semblé les convaincre, d’autant plus qu’ils savaient pertinemment que ce dernier l’aurait mise –avec joie d’ailleurs- à exécution.

A présent, ils s'étaient agenouillés dans des fourrés, et avançaient doucement vers l'endroit d'où provenait le cri, l'un à la suite de l'autre, le roi en tête. Les branches des arbres situés juste par dessus eux leur fouettaient le corps, les faisant jurer intérieurement.

«Aieuh! »

Intérieurement tu parles. Le beau-fils de Léodagan tourna des yeux furieux, avant de pivoter vers l'origine de la voix, pour apercevoir Gauvain qui se frottait le visage: celui-ci était marqué d'une vilaine trace rouge, causée par une branche indélicate.

«ça va pas d'hurler ainsi? Vous voulez que Lancelot nous entende ou quoi!

- ça fait mal!

- Hé bien souffrez, mais en silence!»

Son neveu poussa un grognement mécontent, sans répondre.

«Vous z'êtes vraiment qu'une femelette », grommela Léodagan. « Une p'tite branche et vous braillez comme si on vous égorgeait! »

Pour une fois -chose rare et notable-, Arthur ne put qu'approuver les dires de son beau-père. Ce serait un miracle si l'autre traitre ne les avait pas entendus. Levant les yeux au ciel, il reprit sa marche silencieuse, perdu dans ses pensées. « Répondez-moi! », avait hurlé son ancien ami. Visiblement, celui-ci semblait furieux contre Guenièvre; il voulait certainement savoir pourquoi elle était repartie avec lui, Arthur. Le roi serra les dents, luttant contre une envie féroce de se lever et courir. Si jamais il la frappait..


choup37  (05.09.2012 à 15:33)

Chapitre 12

 

Brute. Elle l’avait traité de brute. Lui, Lancelot. Son chevalier servant, l’homme qui lui avait tout sacrifié. Elle le repoussait, l’insultait. A travers ses yeux brulant de futures larmes, il fixa la femme qui occupait toutes ses pensées depuis vingt longues années. La femme qui l’obsédait toutes les nuits, au point bien souvent de l’empêcher de dormir. Cette femme-là, après avoir accepté son amour, le rejetait à présent, le trahissant elle aussi. Cette pensée lui fut insupportable : ses larmes jaillirent, épaisses et brulantes, tel un flot déchainé. Il les sentit descendre le long de ses joues, couler à travers sa barbe, puis atteindre ses lèvres pour les bruler à leur tour. Leur contact le torturait, le faisait souffrir, comme un martyr face aux lions, mais il ne pouvait les interrompre ; sa douleur était trop grande.

            Tout à son désespoir, les sens émoussés, il n’entendit pas ses poursuivants s’approcher sur la butte, une dizaine de mètres derrière lui. Toutes ses pensées étaient concentrées sur Guenièvre, sa belle Guenièvre qui le fixait avec un mépris glacial…

            La jeune femme sentait son cœur battre à tout rompre ; elle était consciente de la réaction que ses mots avaient provoquée chez l’ancien chevalier, et craignait à présent sa fureur. La reine savait à quel point la santé mentale de son geôlier était fragile : le choc provoqué par son attaque pouvait la briser, plongeant définitivement Lancelot dans les affres de la folie. Elle sut qu’elle avait malheureusement raison quand elle vit le regard détruit de celui-ci, et un éclair noir le traverser. Quelque chose s’était cassé en lui, quelque chose qu’il avait perdu à jamais. Tel un fantôme, il s’avança vers son ancienne maitresse. Son enveloppe corporelle semblait vide de toute âme tandis qu’il se rapprochait d’elle à pas lents. Lorsqu’il ouvrit la bouche, Guenièvre crut entendre un mort :

« Comment pouvez-vous… après tout ce que j’ai fait… »

Son ton suppliant lui brisa le cœur. Il tendit la main vers elle, avant de la laisser retomber. Puis sa voix se mua en un rire de demeuré, dur, amer, qui lui hérissa tous les poils du corps.

« J’aurai fait n’importe quoi pour vous… N’importe quoi… »

Il la fixa. Guenièvre sentit ses entrailles hurler de terreur, mais elle lutta pour conserver un calme apparent. Si Lancelot la voyait trembler, sa situation serait bien pire.

« Mais puisque je ne peux pas vous avoir... puisque vous ne voulez pas de moi.. »

Le grincement de l’épée sortant de son fourreau résonna dans tous les alentours, sous les yeux horrifiés de la troupe toujours cachée.

Arthur n’eut pas besoin de regarder si ses compagnons étaient prêts : il les sentait éructer à côté de lui, Léodagan en particulier. Les yeux de son beau-père brillaient de fureur, tel ceux d’un animal sauvage que l’on avait trop longtemps laissé enfermé et que l’on s’apprêtait à libérer. Lui-même sentait un sentiment de hargne le submerger. Il fit un signe de la main, et les quatre hommes tirèrent leur arme à leur tour.


choup37  (14.09.2012 à 14:55)

Chapitre 13

 

     Les quatre hommes se précipitèrent vers Lancelot et sa prisonnière, dévalant la pente à toute allure en hurlant. Leur ancien ami se retourna, ébahi. Avant qu’il n’ait eu le temps de comprendre ce qui se passait, Arthur lui donna un violent coup de pommeau dans la figure, l’assommant à moitié. Son ex-homme de confiance poussa un juron sonore, portant la main à sa tête. La violence du choc l’étourdit, le laissant à moitié sonné, tandis que de petites étoiles lui apparaissaient devant les yeux. La tête lui tourna, et il crut s’évanouir tellement la douleur était horrible. A travers ses larmes, il entrevit Yvain qui saisissait sa sœur et l’entraînait à l’écart vers la butte pour la mettre à l’abri. La reine semblait perdue, et confuse devant l’arrivée soudaine du groupe. Une minute... Lancelot cligna des yeux : Yvain était là ? Ce gosse débile et totalement immature ? Non, c’était impossible, il devait halluciner à cause du coup reçu ! Le coup.. qui le lui avait donné ? Luttant contre la douleur, l’homme leva la tête, pour apercevoir… Non ! L’ancien membre de la Table ronde crut s’étouffer et devenir fou : Arthur, son ennemi juré, son ancien roi et ami, se tenait devant lui. Arthur était venu chercher sa femme. La douleur qui lui vrillait la tête disparut soudain pour laisser place à une haine terrible. Celle-ci envahit tout son être, avalant tout autre sentiment en lui. Ainsi, le roi avait décidé de sauver Guenièvre ? Après tout ce qu’il lui avait fait subir ? Et il venait le provoquer, lui, sur son territoire ? Son épée pivota dans sa main tandis qu’il se préparait à attaquer l’homme qu’il abhorrait le plus au monde.

    Voyant son geste, Gauvain, Yvain et Léodagan levèrent leur arme, prêts eux aussi à se battre. Le souverain de Carmélide imagina toutes les tortures qu’il pourrait lui faire subir, tandis que les deux jeunes chevaliers luttaient contre leur peur. Chevalier au lion, chevalier au lion, qu’est-ce qu’il lui avait pris de s’affubler d’un tel surnom, se reprocha le beau-frère du roi. Maintenant, il allait falloir l’assumer, et prouver qu’il n’était pas un vantard. Du coin de l’œil, il vit son meilleur ami déglutir légèrement : visiblement, lui aussi aurait préféré se trouver à mille lieux de cette clairière. Les trois hommes avancèrent légèrement, encerclant le héros déchu.

« Non !, s’exclama Arthur en les voyant faire. Restez où vous êtes !

- Commencez pas à jouer au héros!, gronda son beau-père. Vous ne m’empêcherez pas d’avoir ma part !

- J’ai dit NON !, tonna le roi. C’est ma femme qu’il a enlevée !

- C’est ma fille !

- C’est ma sœur !

- C’est ma reine !

- Et je suis le roi ! S’il y en a un ici qui doit le tuer, c’est moi. »

Malgré sa fureur, Léodagan ne put que reconnaître la justesse de l’argument. S’il s’était trouvé à la place du souverain, lui aussi aurait voulu se charger par lui-même du traître. Question d'honneur. Ce n’était d’ailleurs que justice, après tout ce que celui-ci lui avait fait endurer. Poussant un juron, il recula, et fit signe aux deux jeunes de l'imiter . Ces derniers obéirent aussitôt, visiblement quelque peu soulagés.

    Les deux anciens camarades se fixèrent avec rage. Le roi se souvint avec tristesse de leur amitié passée et de tous les moments passés cote à cote, à combattre ensemble et à se réconforter mutuellement lors des coups durs. Autrefois, lorsqu’Arthur avait le bourdon, c’était vers Lancelot qu’il se tournait pour trouver du soutien ; celui-ci était toujours présent pour lui, épaule réconfortante sur laquelle le jeune homme pouvait se reposer. Ils étaient plus qu’amis, ils étaient quasiment frères... Des frères de cœur qui auraient chacun été prêts à donner leur vie pour sauver l'autre. Mais à présent, ils se trouvaient face à face, l’épée dégainée, et ils allaient se combattre à mort. Quel gâchis, songea le roi avec peine. Comment auraient-ils pu imaginer une chose aussi terrible, seulement quelques années auparavant ? Comment aurait-il pu, lui, imaginer qu’un jour, Lancelot le fixerait avec cette hargne ? Son cœur se serra, mais quand il leva Excalibur, ce fut avec toute la détermination dont il était possible.

Le combat s’engagea entre les deux ennemis, violent, terrible ; les deux adversaires étaient du même niveau et le savaient, après ces vingt ans passés cote à cote. Personne n’aurait pu dire lequel l’emporterait, pas même les deux concernés. Les épées s’entrechoquèrent, la violence des coups échangés résonnant à plusieurs kilomètres à la ronde. Les autres combattants les observèrent, veillant à être prêts en cas de besoin pour soutenir le roi. Si les deux jeunes gens espéraient que cela n’arriverait pas, le roi de Carmélide, lui, bisquait de rage de ne pouvoir intervenir. Il n’avait qu’une envie, c’était d'aller démonter la tête de l’autre traître. Plissant les yeux, le père de Guenièvre observa le combat qui se déroulait devant lui : aucun des deux adversaires n’arrivait comme prévu à prendre l’avantage, néanmoins, il eut l’impression que son beau-fils n’allait pas tarder à y réussir. En effet, Lancelot avait beaucoup de mal à se concentrer sur l’affrontement, rongé par sa haine qui luisait dans son regard. Si sa rage pouvait lui donner de la force, elle pouvait aussi être un handicap, l’empêchant de garder son calme, et c’était exactement ce qui était en train de se produire. Arthur l’avait aussi compris, c’est pourquoi il laissait son adversaire s’épuiser en de vaines attaques qu’il esquissait, avant de réattaquer. Le roi savait en effet qu’il ne parviendrait pas à vaincre son ennemi à la régulière : il lui fallait l’user, le fatiguer, pour pouvoir le prendre par surprise. A force d’attaquer en vain, Lancelot finirait par s’énerver et commettre une erreur.. ce qu’il fit quelques instants plus tard, lorsqu’épuisé, il baissa un instant sa garde, se découvrant légèrement.

Arthur sauta sur l’occasion : d’un mouvement de poignet, il enveloppa vivement son arme autour de l’épée de son ennemi, avant de l’éjecter violemment. Ses camarades poussèrent des hurlements de joie en voyant l’ancien chevalier désarmé. Déséquilibré par l’attaque, ce dernier vacilla légèrement, reculant de quelques pas. Le roi de Bretagne ne lui laissa pas le temps de réagir : s’avançant vivement, il pointa Excalibur vers sa gorge, le forçant à reculer jusqu’au mur de pierres. Acculé, l’ex-membre de la Table ronde fixa le souverain, le cœur battant. Celui-ci le regarda à son tour, et dans ses yeux, Lancelot put discerner une tristesse immense. Le maître d’Albion leva alors son arme, prêt à donner le coup mortel.

Baaaaaaaaaam!

La branche de l’arbre sous lequel se trouvait le groupe se rompit, leur tombant soudainement dessus. Ils se jetèrent à terre en hurlant, levant la main pour se protéger de l’énorme masse de bois. Entraînés par le choc, les deux adversaires s’écroulèrent à leur tour avant de perdre conscience.


choup37  (25.09.2012 à 16:18)

Chapitre 14

 

Le silence régnait dans la clairière, uniquement interrompu par les pépiements des oiseaux et le souffle du vent entre les feuilles. Le roi et ses amis gisaient sur le sol, inconscients ; une grosse bosse ornait le front d'Yvain, qui, en tombant, avait percuté de la tête un rocher : heureusement pour lui, celui-ci était plat, mais le choc l'avait blessé. Un gémissement léger s'éleva, tandis que son frère d'armes reprenait conscience : le jeune homme porta en grognant la main à son crâne, transpercé par une violente douleur. Il cligna des yeux, et discerna le reste du groupe toujours évanoui. Mais quelque chose clochait.. Quelqu'un manquait... Lancelot ! Lancelot avait disparu ! La stupeur envahit le garçon, il regarda autour de lui pour vérifier s'il ne se trompait pas, mais la terrible vérité s'imposa bientôt à lui : leur ennemi leur avait encore filé entre les doigts. Titubant, il prit appui sur sa main gauche pour se relever entièrement ; la tête lui tourna un instant, mais il lutta contre la douleur autant qu'il le put, il lui fallait absolument prévenir les autres. Gauvain chercha des yeux son arme, qui était tombée à quelques mètres de lui dans sa chute, et la ramassa, mais sans la ranger pour autant dans son fourreau : le jeune homme préférait rester prudent tant qu'ils ignoreraient où se trouvait leur ancien ami.

 

« Mon oncle, mon oncle, réveillez-vous, vite ! », s'exclama-t-il en le secouant doucement.

 

    Ses cris provoquèrent un grognement irrité. Visiblement, les oreilles royales n'appréciaient pas le traitement subi.

 

« Arrêtez de gueuler comme ça, j'vous entends ! »

 

Mais son neveu n'avait cure de ses tympans, il fallait qu'il se lève, et vite !

 

« Dépêchez-vous ! Lancelot a disparu !

- QUOI ?! »

 

        Le roi et Léodagan venaient de pousser un hurlement simultané, parfaitement réveillés à présent, tout comme Yvain et sa soeur. Gauvain fit une grimace, comme pour s'excuser. Quatre paires d'yeux le fixèrent, où se mêlaient à des degrés plus ou moins divers selon leur propriétaire peur, colère, et surprise. Si Guenièvre était devenue blême, son père au contraire éructait de rage.

 

«Mais c'est pas possible ! Il est tombé avec nous quand cette branche s'est écroulée ! »

 

       Arthur prit appui sur ses pieds, secouant la tête pour chasser le vrillement qui transperçait son cerveau. Du coin de l’œil, le roi vit sa femme se relever, aidée par son frère qui l'avait poussée violemment sur le coté pour la protéger quand la branche s'était cassée. La reine grimaça, son corps entier la faisait souffrir, mais pour l'instant elle avait d'autres sujets de préoccupation.

 

«Comment a-t-il pu s'échapper ainsi ?», demanda-t-elle, «on a dû rester évanouis juste quelques minutes !

- C'était suffisant pour lui», répondit sombrement son père. « Sa vie en forêt a certainement développé en lui des réflexes particuliers, et je gage qu'il doit être bien loin à présent. Mais ne vous inquiétez pas, je suis certain qu’on le reverra. La mauvaise herbe a la vie dure. »

 

     La reine poussa un soupir fatigué: quand se terminerait donc toute cette histoire ?, se demanda-t-elle, lasse.

 

« Tout le monde va bien ? », interrogea Gauvain.

 

Ils hochèrent la tête. Yvain se tourna alors vers la jeune femme, et s'exclama inquiet :

« Ce monstre ne vous a rien fait ?

- Non, rassurez-vous.

- Son cri nous a glacé les entrailles, on aurait juré un fou !

- Il était à moitié fou, commenta d'une voix amère le roi de Carmélide, il suffisait de voir ses yeux. »

 

     Guenièvre approuva d'un hochement de tête, se souvenant du regard détruit de l'ancien chevalier. Son rire de fou résonnait toujours dans ses oreilles, la faisant frissonner. Puis elle se tourna vers Arthur, qui, perdu dans ses pensées, n'avait écouté que d'une oreille distraite la conversation.

 

«Vous êtes venus pour moi. », murmura-t-elle, quelque peu incrédule.

 

     Son mari baissa les yeux, gêné et répondit : « On ne pouvait quand même pas vous laisser entre ses mains.. »

 

     Il semblait incapable d'en dire plus, mais Guenièvre n'eut pas besoin de paroles. Elle lui sourit, Arthur lui répondit, mal à l'aise, mais néanmoins heureux qu'elle ne l'oblige pas à dire à voix haute ce qu'il pensait tout bas. Reconnaître qu'il tenait à elle était encore trop difficile pour lui. Son épouse regarda tout le groupe, et d'une voix douce dit simplement :

« Merci ».

 

Il y eut un silence gêné, puis le beau-père du souverain poussa un juron :

« Il n’empêche, Lancelot nous a échappé, et on n'est pas prêt de le revoir !

« Ne vous inquiétez pas, lui répondit sombrement son gendre, vous allez vite vous consoler. »

 

     Ses camarades le fixèrent, étonnés, mais le roi ne commenta pas sa phrase, se contentant de leur demander :

« Bon, on rentre ? ».

 

***

 

     Le retour se fit dans un silence quasi religieux, chacun restant plongé dans ses pensées. A peine firent-ils une pause pour manger un peu, trop pressés d'arriver au château. Enfin, la lourde masse de pierres de Kaamelott leur apparut au détour du chemin. Jamais la forteresse ne leur avait semblé aussi accueillante. Un sourire fatigué naquit sur les lèvres de la troupe, avant de se transformer rapidement en grimace en apercevant la silhouette de Séli à l'entrée.

 

« Et merde... », grogna Léodagan. « Elle aurait pas pu attendre un peu ? »

 

     La matrone du château leur laissa à peine le temps de parvenir jusqu'à la lourde porte. Dès qu'ils furent à sa hauteur, elle leur sauta dessus, furieuse, tandis que Bohort accourait, essoufflé, avant de leur lancer un regard signifiant très clairement 'j'ai rien pu faire'. Le groupe soupira et leva les yeux au ciel, attendant l'explosion qui ne tarda pas.

 

« Non mais ça va pas de partir ainsi à l'aventure sans prévenir ?! Je me suis retrouvée seule à la tête du royaume !

« Elle a dû adorer ça, souffla Yvain à son compagnon. Personne pour venir la gonfler ! »

 

     Son meilleur ami esquissa un sourire, mais la belle-mère du roi se tourna vers eux, ses yeux lançant des éclairs.

« Vous croyez que j'vous ai pas entendu ?

- ça va, calmez-vous, s'exclama son mari, déjà irrité, on va tous bien, Guenièvre comprise !

- J’espère bien ! Et lui ? Où est-il ?

- Échappé », répondit Gauvain, qui savait pertinemment que sa réponse n'allait pas lui plaire.

 

Gagné.. Les yeux de Séli doublèrent de volume.

 

« Comment ça échappé ?

- Échappé on vous dit, répéta Yvain. Enfui si vous préférez.

- ça va je sais ce que échappé signifie ! Comment c’est possible ? »

 

     Ses yeux s'étaient plissés en une fente minuscule, la rendant semblable à un serpent prêt à attaquer. S'il n'y avait pas été habitué après leurs vingt-cinq ans de vie commune, Léodagan aurait battu en retraite.

 

«Ben on a manqué l’avoir, mais une branche nous est tombée dessus, expliqua-t-il.

- Quoi, quelle branche ? »

 

     Sa femme se tourna vers le roi qui était resté étrangement silencieux depuis leur arrivée ; en fait, il n'avait pas prononcé un mot depuis leur retour. Mutisme complet. Personne n'avait pu lui arracher quoi que ce soit, pas même un grognement.

 

« Vous dites rien vous ?

- Vous voyez bien que non, s'interposa à sa grande stupeur son mari, fichez-lui la paix. »

 

     Séli le fixa, éberluée, n'arrivant à pas croire ce qu'elle venait d'entendre. Il lui fallut quelques instants pour se remettre du choc éprouvé.

 

« Je rêve ou vous venez de prendre sa défense ? ! »

 

Elle avait articulé chaque mot, comme pour mieux réussir à les croire.

 

« Pour une fois oui, répliqua le maître de la Carmélide, pas peu fier d'avoir réussi à boucler le bec de sa femme. Allez, venez j’vais vous expliquer ».

 

     L’homme l'attrapa par la manche sans lui laisser le temps de réagir avant de l’entraîner de force ; ignorant les exclamations outrées de sa femme, il se retourna et jeta un regard à Arthur, toujours perdu dans ses pensées. Il soupira alors et hocha la tête, avant d’entraîner Séli dans le grand escalier.

 

***

 

       Arthur déposa ses affaires sur le sol et s'écroula sur son lit, le regard vide. Il venait de raccompagner sa femme dans ses appartements avec les deux jeunes; après s'être assuré qu'elle avait tout ce qu'il lui fallait à disposition, et vérifié la présence des gardes, il était reparti, pour se diriger directement vers sa propre chambre. Conscients de ce qu'il devait ressentir, Yvain et les autres n'avaient pas tenté de le retenir, le laissant s'en aller. A présent, le roi était assis sous le baldaquin incrusté d'or : son regard se posa sur les magnifiques décorations qui ornaient le sommier. A quoi bon toute cette beauté, puisqu'il avait perdu l'amitié de l'homme qu'il aimait et respectait le plus au monde ? Son cœur se serra, et il revit alors le regard haineux de son ancien ami. Comment un être pouvait-il changer à ce point ? Qu'était donc devenu l’homme courageux et dévoué qu’il avait rencontré ? Celui prêt à partir à la poursuite des quêtes les plus dangereuses ?

      C'était cette quête qui les avait éloignés. Le souverain se remémora soudain les reproches de Lancelot juste avant son départ : celui-ci l'avait accusé d'avoir failli à sa mission, et de façon plus sous-entendue, de l'avoir déçu par sa faiblesse et son incapacité. A l'époque, Arthur avait manqué l'étrangler de colère, mais il lui fallait néanmoins bien reconnaître que le chevalier n'avait pas entièrement tort : leur recherche du Graal n'avançait plus depuis des années, ils en étaient au point mort. La lassitude l'envahit soudain, et il se laissa tomber en arrière sur les couvertures. La douleur et le mal-être contre lesquels il luttait depuis leur retour le submergèrent alors, brisant toutes les barrières qu'il avait tenté de leur opposer. Avant même qu'il ne s'en soit rendu compte, les larmes commencèrent à couler sur son visage, et des sanglots le secouèrent, le faisant se recroqueviller sur lui-même. Il n'en pouvait plus, il fallait que tout ça s'arrête, il ne tiendrait plus bien longtemps. Le roi n'entendit pas la porte de sa chambre s'ouvrir, trop occupé à lutter contre ses pleurs. Il sursauta quand celle-ci se referma, et se redressa brusquement, tentant de cacher ses larmes à son beau-père qui venait de rentrer. Mais c'était trop tard, Léodagan les avait vues, et bien vues. Difficile en effet de ne pas se rendre compte de la souffrance qui se lisait sur le visage de son gendre. Ce dernier resta silencieux, attendant les railleries habituelles sur sa faiblesse bien connue. Mais à sa grande surprise, le roi de Carmélide ne se moqua pas de lui. Au contraire, il murmura:

 

«Allez-y je me moquerai pas.

- Hein? »

 

     La stupeur se lisait sur le visage d'Arthur. Mais qu'est-ce que son beau-père avait donc? Cela faisait deux fois qu'il prenait sa défense depuis leur retour!

 

«Je comprends ce que vous ressentez, j’suis pas un monstre non plus ! N'importe qui souffrirait face à une telle trahison.».

 

     Le roi le fixa, ébahi. Léodagan fit mine de ne pas voir son air effaré, et s’approchant, lui dit: «J’ai réussi à me débarrasser de ma femme, elle est partie se défouler aux cuisines, on va encore avoir droit à des tartes ce soir. »

 

Les deux hommes échangèrent une grimace, sentant que le dîner allait être de nouveau épique. Puis un léger sourire se dessina sur les lèvres du souverain.

« Merci beau-père. »

 

Ce dernier lui lança un regard entendu. Arthur poursuivit:

«Vous allez pouvoir aller vous défouler vous aussi.

- Comment ça?

- Le camp d’Alvin, expliqua son gendre, faut aller s’en débarrasser maintenant qu’on sait où il est. Et on a des bijoux à récupérer.

- Ils sont certainement partis maintenant !

- Vous voulez aller vérifier? »

 

     Son interlocuteur eut un grand sourire, visiblement réjoui à l'idée d'aller taper sur des canailles. Il le salua de la tête, puis sortit en courant.

 

***

 

     L'attaque du camp eut lieu quelques heures plus tard, en début d'après-midi. Léodagan n'avait pas tardé, pressé de détruire l'antre des criminels les plus recherchés du royaume. Il avait donc rassemblé une partie des contingents de l'armée présents au château, puis avait pris leur tête. Le souverain de Carmélide n'avait eu aucune difficulté à retrouver les traces de pas, qui, même si elles avaient séché, restaient parfaitement visibles après seulement deux jours.

     Ses ordres avaient été clairs : pas de prisonniers. On attaquait, on récupérait tout ce qu'on pouvait, mais on ne s'encombrait pas de bouches inutiles. Arthur lui avait donné carte blanche, et il comptait bien en profiter, vu la rareté du fait. Bon, pour être tout à fait exact, le roi ne lui avait rien dit, excepté d'aller détruire le camp, et il le connaissait assez pour savoir qu'il n'aimait guère les massacres. Mais nécessité oblige, n'est-ce pas ? Son gendre ne lui en voudrait pas de débarrasser le pays d'une bande d'ordures pareilles.

     Il existait une autre raison qui faisait que ces crapules avaient été retrouvées si rapidement : enivrés par leurs soudaines richesses, les soudards avaient fêté de façon un peu trop forcée leur victoire. En clair, on les attendait à cent mètres à la ronde. Même pas besoin d'envoyer d'éclaireurs, il suffisait de tendre l'oreille. Quant à la sentinelle chargée de surveiller les alentours, elle-même était ivre morte. Léodagan eut un sourire mauvais : ça allait être du gâteau.

 

«Quels idiots, songea-t-il pour lui-même. S'ils s'étaient enfuis, on aurait eu bien plus de mal à les retrouver.»

 

     Le chef de la troupe leva la main, faisant signe aux soldats de se préparer à avancer en silence jusqu'aux tentes. Il constata avec amusement que ces derniers semblaient -une fois n'est pas coutume- pressés d'attaquer, sans doute poussés par leur haine de ces bandits qui les avaient tant de fois humiliés.

 

«On y va», chuchota-t-il.

 

     Se relevant des buissons où ils s'étaient cachés, les militaires rampèrent jusqu'à la butte qui dominait le grand espace, la même butte où, quelques temps plus tôt, Lancelot avait manqué perdre la vie. Mais cette fois, personne pour les surprendre ; les rôles s'étaient inversés entretemps. Le beau-père du roi jeta un rapide coup d’œil par dessus la motte de terre: Alvin et ses hommes étaient occupés à festoyer; leurs armes étaient posées près d'eux, mais Léodagan était prêt à parier qu'ils étaient trop ivres pour pouvoir s'en servir. Néanmoins, agissant avec prudence, il fit signe aux arbalétriers de se mettre en position.

 

     Les carreaux de fer atteignirent tous leurs cibles : ventre, bras, jambe, personne ne fut épargné, et certainement pas le chef des criminels qui reçut un éclat dans le poignet, lui arrachant un hurlement de douleur. Puis ce fut le tour des archets de tirer avec une redoutable précision, exterminant une partie de la troupe à leur tour. Les survivants eurent à peine le temps de saisir leur dague ou épée que les soldats dévalaient la butte en hurlant, guidé par un roi de Carmélide hors de lui. Le combat fut rapide : en moins d'une dizaine de minutes, les soudards les plus recherchés d'Albion furent vaincus, massacrés par des adversaires supérieurs en nombre et en force.

 

     Dissimulés en haut d'une butte, deux hommes avaient assisté à l'attaque en règle de leur ancien camp. La violence des échanges les avaient fait trembler de tout leur corps, leur provoquant même des nausées. L'un d'eux, un brun aux cheveux sales, se tourna vers son compagnon dont le regard s'était exorbité:

« J'vous avait dit qu'ça finirait mal c't'histoire ! Filons d'ichi bien vite, ou on va auchi s'faire laminer comme des porcs à l'ab'toir!»

 

     L'autre hocha vivement la tête, luttant contre une méchante envie de vomir. Se relevant, il suivit son camarade, qui sans même l'attendre s'était enfui à toutes jambes, ne désirant qu'une chose : retrouver ses porcs et sa volaille. Peut-être moins glorieux, mais bien moins dangereux.

 

***

 

     A des kilomètres de là, un homme ignorait tout de l'attaque du camp. Son regard bleu azur fixait le ciel, observant sans le voir le magnifique coucher du soleil à l'horizon. Clignant des yeux, Lancelot se détourna, ignorant le spectacle magnifique de l'arc-en-ciel de couleurs rouge et or, et se dirigea vers l'intérieur de la grotte où brûlait un feu réconfortant. Il s'assit près de celui-ci, et tendit les mains pour se réchauffer, l'esprit troublé. Quand il était tombé à terre, juste avant de s'évanouir, il avait eu le temps d'apercevoir une ombre, qui ressemblait à s’y méprendre à l’homme en noir. Seul lui l’avait vu, les autres ayant déjà perdu conscience. Puis la douleur avait pris le dessus et l'ancien chevalier avait à son tour sombré dans les limbes. Lorsqu’il s'était réveillé quelques instants plus tard, mu par un instinct de survie, ses yeux s'étaient immédiatement posés sur ses ennemis. Ses derniers gisaient sur l'herbe, inoffensifs et incapables de se défendre. Lancelot s'était alors relevé, ignorant les cris de protestation de son corps endolori, et avait ramassé son épée, avant de fixer le groupe : il aurait été tellement simple de les tuer dans leur sommeil... Pourquoi ne pas le faire maintenant ? Mais tandis qu'il hésitait, quelque chose s'était emparé de lui, quelque chose qui l'en avait empêché. L'homme n'aurait su dire pourquoi, mais il avait su alors que ce n'était pas ainsi que cela devait se passer. Le chevalier avait donc baissé son arme, et après avoir jeté un dernier regard à ses anciens amis, s'était enfui en silence.

     A présent, dissimulé dans son antre, Lancelot repassait en boucle dans son esprit le combat qui l'avait opposé à Arthur. Le regard empli de tristesse de ce dernier le hantait, le roi semblait détruit à l’idée de le tuer. Alors que lui n’était empli que de haine.. il était devenu incapable de ressentir autre chose.. La prise de conscience de son état le terrifia, il s'enserra le corps de ses bras, comme pour se protéger de lui-même, et lutter contre cette rancœur qui était en train de le détruire. Un flot de larmes jaillit, et il s'écroula sur le sol de terre en pleurs, ne souhaitant plus désormais qu'une chose : oublier, oublier et s'endormir pour toujours...

 

FIN


choup37  (12.10.2012 à 13:14)

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