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Série : Numb3rs
Création : 21.02.2009 à 15h30
Auteur : Cissy
Statut : Terminée
« Une plongée (douloureuse) dans l'enfance et l'adolescence de Don. Episode un peu statique, en flash-backs, que j'écris seule. » Cissy
Cette fanfic compte déjà 46 paragraphes
CHAPITRE XXI
Chalet du Mont Elbert, Colrado
Il entendit frapper à la porte et il resta un instant interdit : qui pouvait bien venir les déranger ici ? Il était bien entendu avec le loueur qu'ils avaient tout ce dont ils avaient besoin et qu'ils désiraient avant tout être seuls. Alors quoi ? Les coups devenaient insistants et il se décida à se lever, passant prestement un peignoir avant d'aller ouvrir la porte. Et à l'instant même où il vit l'importun, cette impression de bonheur qu'il avait ressenti presque physiquement quelques instants plus tôt vola inéluctablement en éclats.
David se tenait sur le seuil et Charlie comprit aussitôt qu'il était arrivé quelque chose. Cependant, entre ce que lui soufflait son cerveau et ce que lui dictait son corps, frustré des moments de plaisir qu'il espérait encore, ce fut, dans un premier temps, le corps qui parla.
- Qu'est-ce que tu fais là David ? demanda-t-il sèchement.
- On a besoin de toi Charlie, vite.
- Ah non ! J'avais prévenu Don. Il peut bien se passer de moi pendant une semaine non ? Il exagère ! Si je n'ai pas emporté mon portable, c'est pour être tranquille il le sait bien.
- Charlie...
- C'est trop facile ! Il n'était même pas là pour me dire au revoir et maintenant, il me siffle et je devrais rappliquer comme un petit chien ! Et bien non ! Tu lui diras que cette fois-ci il se passera de moi ! Après tout, je ne suis pas le seul mathématicien au monde.
- Ecoute, Charlie...
- Non, c'est vrai quoi ! Il va jusqu'à t'envoyer me chercher ! Il aurait pu au moins se déplacer lui-même si c'était si urgent !
- Charlie ! cette fois-ci, le ton de David coupa net ses récriminations. Ce n'est pas Don qui m'envoie.
- Ah non ?
- Non ! Pour la bonne raison qu'on ne sait pas où il est.
- Quoi ? Qu'est-ce que tu racontes ? mais déjà, l'affolement le gagnait.
- Charlie, Don a disparu depuis deux jours.
- Non... Non... Voyons, c'est impossible.
Il reculait, le cerveau à la dérive. Ce n'était pas possible. Son frère ne pouvait pas avoir disparu. C'était simplement un cauchemar.
David rentra à sa suite dans la maison et le guida vers un fauteuil où il se laissa tomber, ses jambes lui refusant tout service.
- Mais que s'est-il passé ? demanda-t-il d'une voix blanche.
A ce moment-là, la porte de la chambre s'ouvrit et Amita en sortit, vêtue, elle aussi, d'un simple peignoir. Elle s'inquiéta aussitôt :
- David ? Mon Dieu, mais qu'est-ce qui se passe ?
Ce fut Charlie qui lui répondit, d'une voix éteinte :
- Don a disparu.
- Quoi ? Ce n'est pas possible ! Mais depuis quand ?
- On n'a pas de nouvelles de lui depuis jeudi soir, laissa tomber David.
- Jeudi soir ? Mais...
Charlie ne trouvait pas ses mots, incapable de formuler ce qu'il ressentait. Son frère avait disparu depuis près de quarante-huit heures et il ne s'en était même pas douté ! S'il n'avait pas donné signe de vie le vendredi matin, c'est qu'il lui était déjà arrivé quelque chose, et lui, tout ce qu'il avait su faire, c'était lui laisser un message désagréable et partir en vacances, sans même se préoccuper de savoir ce qui avait pu arriver. Pourtant il aurait dû le savoir ! Il aurait dû savoir que Don ne l'aurait jamais laissé tomber sans une bonne raison, et en tout cas, pas sans l'avoir prévenu, d'une manière ou d'une autre. Comment avait-il pu se montrer si égoïste, si inconscient ? Il laissa tomber son visage dans les mains, en proie à une sensation de vertige dévastatrice.
- Charlie...
La main d'Amita sur son épaule le sortit de sa prostration. Gémir ne servait à rien, il devait savoir ce qui s'était passé, tenter de comprendre et surtout, retrouver son frère.
- Que s'est-il passé ? demanda-t-il à David, d'une voix qu'il s'efforçait de rendre ferme.
- On n'en sait rien. Tout ce que je peux te dire, c'est que Don devait arriver au bureau vers 9 h 00 vendredi, après vous avoir déposés à l'aéroport et qu'il n'est jamais arrivé.
- Mais vous avez fait des recherches ? Sa voiture ? Son portable ?
- Oui, bien sûr. Sa voiture était garée en bas de chez lui. On a retrouvé son portable dans son appartement, à côté de ses clés.
- Ses clés ?
- Oui. Apparemment il est rentré chez lui et puis...
- Enfin, il n'a pas pu se volatiliser, s'insurgea Amita.
- Non. Mais on n'en sait pas plus. Il n'y a pas de traces de lutte, rien ! C'est à devenir fou ! Et on ne savait pas exactement où te trouver. Il nous a fallu du temps. Finalement, on a réussi à vous localiser et le directeur a mis un jet à ma disposition jusqu'à Denver, puis un hélicoptère jusqu'à la base des rangers. Je suis venu te chercher Charlie, il faut que tu nous aides.
- Bien sûr, bien sûr !
Il regardait autour de lui, perdu, comme incapable de rassembler ses idées. Ce fut Amita qui prit les choses en main, avec un sang-froid qu'il lui envia.
- Tu nous donnes dix minutes David, on s'habille, on rassemble nos affaires et on te suit ! »
Il ne leur fallut pas plus que ce temps-là pour être prêts et ils quittèrent le chalet. Ils s'engouffrèrent dans le véhicule tout terrain du ranger que David avait réquisitionné pour venir les prendre. En regardant disparaître ce chalet où ils s'étaient promis d'être si heureux, Amita se demanda qu'elle était cette fatalité qui avait fait apparaître le malheur dans ce petit coin de paradis.
CHAPITRE XXII
Entre le Colorado et Los Angeles
Ils mirent trois heures à rentrer à Los Angeles. Trois heures durant lesquelles David put leur raconter en détails ce qu'il savait. Et c'était si peu ! Le jeudi soir, Don était rentré chez lui après avoir rendu compte de son entretien avec un médecin qui avait alerté le F.B.I. sur des manœuvres irrégulières qu'il avait constaté dans la clinique privée où il exerçait. Il ne voulait pas venir au bureau de peur d'être suivi : il pensait que ses supérieurs le soupçonnaient de vouloir les dénoncer et il avait peur d'être en danger. Don était donc allé le trouver dans un endroit discret pour tenter de le convaincre d'accepter leur protection et de témoigner au grand jour. Lui seul pouvait apporter des précisions sur ces malversations qu'il décrivait : actes non autorisés, fausses factures, voire, mais ça il n'en avait pas la preuve, trafic d'organes organisé à partir de l'étranger. Une grosse affaire qui se dessinait, qui risquait de mettre toute leur sagacité à rude épreuve. Mais la première des choses, c'était de s'assurer qu'ils n'avaient à faire ni à un affabulateur, ni à un employé aigri cherchant à se venger. C'était aussi la raison de ce premier contact pris par leur chef : de lui seul dépendait ensuite la décision de déclencher ou non une procédure. C'est pourquoi il était le mieux placé pour rencontrer cet homme.
- Mais il l'a vu ?
- Oui. Ils se sont vus. Don m'a appelé en le quittant.
- Qu'est-ce qu'il t'a dit ?
- Qu'apparemment c'était sérieux. Il m'a demandé de suivre quelques pistes puis il m'a dit qu'il était vanné et qu'il rentrait, d'autant qu'il devait se lever aux aurores pour vous accompagner, Amita et toi à l'aéroport.
- Donc, il y pensait toujours ! conclut Charlie, en proie à un sentiment de culpabilité terrible.
Comment avait-il pu douter de son grand frère ?
- Et ensuite ? questionna Amita, à la fois désireuse de savoir la suite et d'empêcher l'homme qu'elle aimait de se laisser envahir par des remords stériles.
- Et bien j'ai effectué les recherches qu'il m'avait demandées de manière à pouvoir lui faire un rapport à la première heure le lendemain.
- Et ?
- Rien ! Aucun des médecins cités ne paraissait suspect. Aucun n'avait de dossier, aucun n'avait jamais été suspecté de la moindre activité illégale.
- Qu'en as-tu conclu ?
- Soit que notre témoin se trompait, soit qu'il mentait, soit que ces types étaient excessivement malins. Après tout, il n'est pas rare que l'on découvre que monsieur « bien sous tout rapport » est en fait un criminel. Je comptais discuter de tout ça avec Don le lendemain.
- Mais il n'est jamais arrivé, conclut Amita.
- Non, il n'est jamais arrivé. A dix heures j'ai commencé à m'inquiéter et je lui ai téléphoné. Je suis tombé sur sa boîte vocale. J'ai aussi essayé de vous joindre, sans succès. Mais j'imagine que vous étiez déjà dans l'avion.
- Exactement. Et de toute façon, nous n'avons pas pris nos portables.
- Oui, je m'en suis douté lorsque j'ai vu que je n'arrivai toujours pas à vous joindre plus de vingt-quatre heures après.
- De toute façon, ça ne passait pas là où nous étions.
- Tu n'as pas à te justifier Amita. Vous étiez en vacances. Vous avez bien le droit de décrocher de temps en temps !
- Revenons-en à Don, s'impatienta Charlie. Que peux-tu nous dire d'autre ?
- Pas grand-chose Charlie. Quand j'ai vu qu'il ne donnait toujours pas signe de vie à onze heures, j'ai demandé à Liz et Colby de foncer chez lui pour voir s'il y était, tandis qu'avec Nikki nous allions chez toi. Ils m'ont rappelé là-bas pour me dire que la voiture de Don était bien sur sa place de parking. Je dois avouer qu'on a eu un moment de panique.
- Comment ça ?
- Il n'était pas normal que Don soit encore chez lui à près de midi, et ce d'autant plus qu'il ne répondait pas au téléphone.
- Vous avez pensé qu'on avait pu... Amita n'arriva pas à terminer sa phrase, mais Charlie et David comprirent bien ce qu'elle voulait dire.
- Exactement ! Liz et Colby sont donc montés et ils sont entrés.
- Comment ça ?
- Et bien Colby a forcé la serrure. Il pensait que Don ne lui en voudrait pas trop. Aucune trace de lutte à l'intérieur, tout était nickel. Ils ont simplement retrouvé le portable de Don, ses clés de voiture et les clés de son appartement sur la table basse, ainsi que son arme, ses menottes, son chargeur, son badge, son portefeuille et son biper. Bref, tout laissait à penser qu'il était rentré, s'était débarrassé de son attirail et puis plus rien.
- Quelqu'un serait venu le kidnapper chez lui ? le ton de Charlie était rien moins que dubitatif.
- Je sais à quoi tu penses Charlie, ce n'est pas normal. Don est trop professionnel pour se laisser piéger par n'importe qui. Il n'aurait pas ouvert s'il s'était senti en danger.
- Tu penses qu'il connaissait son agresseur ?
- Dans un premier temps c'est ce que nous avons cru, puis, les techniciens ont découvert que les empreintes de Don, sur tous les objets qu'on avait retrouvés chez lui, était en partie effacées.
- Comment ça ?
- Ses empreintes étaient masquées par endroit, comme si quelqu'un d'autre avait manipulé ces objets, quelqu'un qui portait des gants !
- Je ne comprends pas ! gémit Charlie.
- C'est pourtant simple Charlie. En fait, ton frère n'est vraisemblablement jamais remonté chez lui.
- Quoi ? Mais tu as dit...
- Oui. C'est ce que nous avons cru au début. Mais ça ne collait pas avec ce que nous avions.
- Alors quoi ?
- On pense que Don a dû être enlevé après le moment où il m'a appelé...
- Brillante déduction ! remarqua amèrement Charlie.
- Mais on n'est pas sûr du reste.
- C'est-à-dire ?
- Deux hypothèses : ou il a été enlevé alors qu'il venait d'arriver chez lui...
- Tu veux dire, sur le parking ?
- Oui. Juste avant de rentrer dans son immeuble.
- Mais dans ce cas, comment avez-vous pu retrouver tout son attirail chez lui ?
- Laisse-moi terminer Charlie ! Donc, soit il a été kidnappé sur le parking, soit avant, sans qu'on puisse savoir où, ni quand, et le ou les ravisseurs ont ramené la voiture chez lui.
- Et ensuite, quel que soit le cas de figure, ils ont déposé les objets dont ils l'ont dépouillé chez lui, pour égarer les recherches ? C'est ce que vous pensez ? conclut Amita.
- Exactement.
- Mais pourquoi ? Ca rime à quoi tout ça ? gémit Charlie.
- On compte sur toi pour nous le dire Charlie. On a vraiment besoin de tes lumières sur ce coup-là. On a ressorti tous les dossiers des criminels qui pourraient en vouloir à Don, tu devrais pouvoir nous délimiter quelques suspects non ?
- Vous pensez à une vengeance ?
- On n'en sait fichtre rien Charlie !
- Et ça fait déjà... il calcula rapidement, quarante-neuf heures au moins qu'il a disparu !
En disant ces mots, il blêmit brusquement et David comprit aussitôt à quoi il pensait.
- Ne pense pas au pire Charlie. Si on avait voulu le tuer, je ne pense pas qu'on aurait pris autant de précautions.
- Ne me prends pas pour un idiot David ! Je connais aussi bien que toi les statistiques du F.B.I. sur les disparitions supérieures à vingt-quatre heures figure-toi !
Oh oui il les connaissait, et les probabilités passaient en boucle dans son esprit : pas plus de cinquante pour cent de retrouver un disparu après vingt-quatre heure, et ce pourcentage diminuait drastiquement si l'on passait les quarante-huit heures. Quelles étaient leurs chances de retrouver son frère en vie ? Si seulement il l'avait attendu ce matin-là, avant de partir ! Si seulement il s'était inquiété de son absence ! Si seulement il avait emmené son portable !
- C'est ma faute ! explosa-t-il soudain.
- Charlie, ce n'est pas de te culpabiliser qui fera avancer les choses ! le morigéna sévèrement David. Pas plus d'ailleurs que d'envisager le pire. Tant qu'on n'a pas la preuve du contraire, on doit croire que Don est vivant, tu m'entends ?
- Tu as raison. Bien sûr, tu as raison.
Il réfléchit quelques secondes puis demanda :
- Vous avez fouillé du côté de ce médecin qu'il avait vu ?
- Oui, bien sûr. Nous avons d'ailleurs commencé par ça. Mais le problème c'est que j'ignore le nom de ce toubib : seul Don le connaissait.
- Mais tu m'as dit que tu avais effectué des recherches sur plusieurs noms...
- Oui, des noms fournis par ce mystérieux témoin. Nous sommes évidemment aller les cuisiner.
- Et ?
- Rien du tout ! En apparence ces gens sont blancs comme neige ! On ne pouvait pas les retenir, on n'avait rien contre eux !
- Autrement dit, ils ont peut-être kidnappé mon frère, ils l'ont peut-être même éliminé, et vous ne faites rien!
- On ne peut rien faire sans preuve Charlie. C'est aussi pour ça qu'on a besoin de toi. Tu devrais pouvoir nous dire si ce sont effectivement des personnes aussi fiables qu'elles le semblent.
- Et si c'est le cas ? intervint Amita.
- Si c'est le cas, on en revient à la vengeance. Et là, le nombre de suspects possibles est impressionnant.
- Et nous avons déjà perdu quarante-huit heures ! gémit Charlie, de nouveau submergé par l'angoisse.
Puis, d'un seul coup, il demanda :
- Et mon père ? Vous l'avez prévenu ?
- Non. On n'a aucune idée d'où il est de toute façon. On a bien essayé son portable mais...
- Il est quelque par dans les Everglades. Injoignable, lui aussi. Et puis ça vaut sans doute mieux.
- Comment ça ? Tu comptes le tenir à l'écart ?
- Charlie, tu ne peux pas faire ça, s'interposa Amita. Don est son fils, il a le droit de savoir.
- Pour quoi faire ? s'insurgea le mathématicien. Pour le voir se ronger les sangs à se demander ce qui est arrivé à Don ?
- Mais si...
- Si quoi ? Dis-le ! Vas-y !
- Charlie...
- Si on ne le retrouve pas ? Ou bien si on ne retrouve qu'un cadavre ? C'est ça que tu veux dire ?
Il était au bord de la crise de nerfs et sa voix dérapait dangereusement dans les aigus.
- Mais qu'est-ce que ça changera Amita, hein ? Qu'est-ce que ça changera qu'il soit au courant ou pas si mon frère est déjà mort ?
Il éclata en sanglots et elle échangea un regard à la fois alarmé et rempli d'impuissance avec David. Puis elle s'approcha de son amant et le serra tendrement contre elle.
- Ne pense pas au pire, mon amour. Tu dois croire que ton frère est toujours en vie. Tu dois avoir confiance.
Il s'accrocha à elle, comme un noyé à une bouée.
- J'ai tellement peur Amita.
- Je sais mon amour, je sais. Mais nous allons retrouver Don, tu verras.
Il leva vers elle un regard encore embué de larmes, mais il voulait tellement la croire.
- Oui, on va le retrouver, dit-il en s'efforçant de rendre sa voix ferme.
- Et pour Alan ? insista David.
- Inutile de l'inquiéter tant qu'on ne sait rien, décida Charlie. On verra dans quelques heures, si on trouve quelque chose. Pour le moment, laissons-le profiter de ses vacances.
- Il risque de nous en vouloir Charlie, objecta Amita.
- Je sais. Mais, dis-moi à quoi ça servirait qu'il sache hein ? Cite-moi une seule bonne raison pour lui infliger cette souffrance tant qu'on n'en sait pas plus.
- Tu as raison, abdiqua-t-elle.
Elle était pourtant persuadée que Charlie faisait une erreur en croyant protéger son père, mais elle savait aussi que ce n'était pas le moment d'engager ce combat là et d'y perdre des forces. Ils en avaient un autrement plus crucial à mener et n'avaient pas de temps ni d'énergie à perdre en discussions stériles.
CHAPITRE XXIII
Bureaux du F.B.I.
Et puis les heures s'étaient succédées dans une frénésie qui ne leur avait plus laissé le loisir de penser. Il leur semblait être engagés dans une course contre la montre dont l'enjeu était la vie d'un être qu'ils aimaient ou appréciaient à des degrés divers et tous s'impliquaient entièrement dans la recherche. Mais le dimanche midi arriva sans qu'ils aient avancé d'un iota. Aucune piste ne se dessinait : les médecins mis en cause par le mystérieux témoin semblaient en effet absolument étrangers à toute manœuvre illicite et, si nombreux étaient les criminels qui pouvaient avoir des raisons de vouloir se venger de Don, rares étaient ceux qui auraient eu l'opportunité de le faire, et malheureusement (ou heureusement selon le point de vue où on se plaçait), les vérifications effectuées permirent assez vite d'exclure tous ceux-là.
Il était déjà quatorze heures, Don avait disparu depuis plus de soixante-quatre heures et l'espoir de le retrouver en vie s'amenuisait à mesure que le temps s'allongeait. Charlie était proche de la panique : que pouvait-il faire de plus pour retrouver son frère chéri ? Il n'arrivait pas à imaginer ne jamais le revoir, ne jamais plus l'entendre, ne jamais plus se chamailler avec lui. Il aurait tout donné pour le voir là, devant lui, pouvoir entendre son rire, ou même supporter qu'il se moque gentiment de lui. Mais il avait beau faire et refaire ses calculs, il ne trouvait rien. Pourquoi fallait-il que ce soit quand l'enjeu était si primordial que ses mathématiques le trahissent ?
Il n'avait pas dormi depuis que David était venu les chercher, la veille au soir : ses yeux étaient cernés et une barbe noire commençait à envahir ses joues. Mais il refusait obstinément de rentrer chez lui : comment supporter de se retrouver dans ce foyer en pensant que, peut-être, Don n'en franchirait plus jamais le seuil ? Comment réussir à supporter son absence dans cette maison où chaque pièce portait son empreinte, d'une manière ou d'un autre, où chaque recoin recelait un souvenir commun qui hanterait son petit frère jusqu'à sa mort ?
- Charlie, tu dois rentrer te reposer un peu. Ici tu n'avances plus, lui répéta Colby pour la troisième fois en moins d'un quart d'heure.
Charlie regarda l'agent : lui non plus n'avait pas l'air très frais. Pas plus qu'aucun des membres de l'équipe de Don. Eux étaient sur la sellette depuis le vendredi matin, prenant à peine le temps de se restaurer, ne dormant que le minimum pour être capables de continuer les recherches, recharger un peu les batteries avant de repartir en quête de nouveaux indices qui se dérobaient toujours. Et lui ne cherchait que depuis seize heures. Durant les premières quarante-huit heures, ces heures si décisives pour retrouver un disparu, il ne s'était douté de rien, se contentant de faire l'amour. Seigneur : pendant que son frère était en train de mourir, peut-être, lui, il faisait l'amour ! Comment pourrait-il jamais vivre avec ça ?
- Charlie... Ils ont raison Charlie. Tu vas t'effondrer si tu ne te reposes pas un peu. Et ça n'aidera pas Don.
Il regarda Amita, et finit par se laisser convaincre de rentrer, au moins quelques heures. De toute façon, songeait-il à part lui, rien ne l'empêcherait de continuer ses recherches dans le garage : c'est toujours là qu'il avait le mieux travaillé. Il regretta une fois de plus l'absence de Larry, quelque part en Europe pour une série de conférences sur le cosmos. Bien sûr, s'il le lui demandait, il rentrerait, mais à quoi bon ?
- Je vous raccompagne dit Colby.
En route, ils reparlèrent de la nécessité de prévenir Alan. Charlie commençait à comprendre qu'il allait effectivement falloir avertir son père de ce qui se passait. Celui-ci avait le droit de savoir ce qui arrivait. Il donna à l'agent les coordonnées de son oncle et celui-ci demanda à Nikki de se mettre en rapport avec leur agence la plus proche afin de dépêcher quelqu'un pour retrouver trace des deux pêcheurs et permettre le rapatriement en urgence du père de Don.
CHAPITRE XXIV
Maison des Eppes
Arrivé à la maison, Charlie commença par fouiller ses poches à la recherche de ses clés. Il lui fallut quelques minutes pour se souvenir que c'était la voisine qui les avait : bien évidemment, Don n'était jamais venu les récupérer ! Les larmes lui montèrent à nouveau aux yeux à cette simple remarque. Qu'était donc devenu ce frère qu'il chérissait tendrement ? Avait-il ne serait-ce qu'une chance de le revoir un jour ? Mme Hamilton s'étonna du retour anticipé du mathématicien, en même temps, elle s'inquiéta de lui voir si mauvaise mine. Charlie n'avait pas envie de raconter à la brave femme, par ailleurs horrible bavarde, le malheur qui venait de fondre sur eux : elle le saurait bien assez tôt ! Surtout si les choses ne tournaient pas comme il l'espérait. Il balbutia vaguement une excuse de malaise et d'aide à apporter au F.B.I. et repartit chez lui, laissant la femme en proie à un étonnement sans borne. Elle se contenta de lui indiquer qu'elle avait, le matin même, déposé le courrier reçu sur la table de l'entrée,comme ils le faisaient eux-mêmes.
La maison lui parut atrocement vide et triste. Pourtant ils n'étaient partis que depuis trois jours. Mais dans le désarroi où il se trouvait, il la trouvait soudain hostile : comme si elle leur reprochait leur impuissance à ramener auprès d'eux l'aîné des deux garçons qu'elle avait vu grandir. Charlie essaya de se distraire de ses pensées morbides. Machinalement, il passa en revue le courrier entassé sur la petite table : quelques factures, quelques prospectus, deux revues scientifiques auxquelles il était abonné et trois enveloppes carrées qui, apparemment, contenait des CD ou des DVD : sans doute des articles de démonstration quelconque. Il laissa tomber le tout avec un soupir de découragement.
Amita était partie dans la cuisine pour préparer un café et Colby faisait le tour de la maison, comme s'il voulait s'assurer qu'il n'y avait aucun danger. Quel danger aurait bien pu les menacer, pensait Charlie amer ? C'était avant qu'il aurait fallu prendre des précautions. Maintenant, il était trop tard. Il récupéra son portable sur le meuble, et son cœur se serra douloureusement en se souvenant du dernier usage qu'il en avait fait. Il aurait tout donné pour revenir en arrière et effacer ce moment de colère. Et si c'était la dernière chose qu'il ait jamais dite à son frère ? « Je ne te dis pas merci ! » Ce ne pouvait pas être possible ! Non ! Il devait retrouver son frère. Et soudain il poussa un cri, comme si un voile se déchirait devant ses yeux.
- Quoi ? sursauta Colby, arraché à ses pensées, tandis qu'Amita, inquiète, surgissait de la cuisine.
- Les enveloppes !
- Quelles enveloppes ?
Il se précipitait vers la table de l'entrée et y saisissait les trois enveloppes qu'il avait rejetées quelques minutes plus tôt. Il les examina attentivement puis les tendit à Colby.
- Regarde !
Celui-ci jeta un coup d'œil interrogateur sur les plis, puis soudain son front se plissa.
- Bon sang !
- Tu crois que c'est...
- Le mieux c'est de les ouvrir !
- Est-ce que vous allez me dire ce qui se passe ? s'énerva Amita qui ne comprenait rien à ce dialogue décousu.
- Regarde, il n'y a pas de cachet de la poste. Ces enveloppes ont été déposées par un coursier.
- Et alors ?
- Ce sont peut-être des nouvelles de Don !
- Charlie, quelles sont les probabilités ?
- Je n'en sais rien Amita, je ne veux pas le savoir. C'est... Je ne peux pas l'expliquer tu comprends ? Je le sens. J'ai l'intuition que c'est ça. Et puis, si on parle de probabilités, quelles sont celles d'avoir trois envois de ce type en moins de quarante-huit heures d'après toi ?
- De toute façon, ajouta Colby, ça ne coûte rien de vérifier.
En même temps, il ouvrait l'une des enveloppes. Un DVD apparut que Charlie saisit aussitôt et alla glisser dans le lecteur. Lorsque l'image s'afficha sur l'écran, un gémissement lui échappa tandis que Colby laissait échapper un juron avant de sortir fébrilement son téléphone de sa poche pour appeler David, tout en gardant les yeux rivés sur l'écran.
Le film montrait Don, allongé dans un lit, livide. Il portait un bandage autour de la tête ainsi qu'autour de l'avant bras gauche et du bras droit, par ailleurs immobilisé.
- Mon Dieu, Donnie, qu'est-ce qu'on t'a fait ? murmura Charlie au bord des larmes.
Le time code du caméscope qui avait filmé la scène, indiquait que celle-ci s'était déroulée le samedi soir. Don était couché dans un lit, dans la demi-pénombre de ce qui semblait être un lit d'hôpital et un homme en complet veston se tenait à son chevet. Crucifié, Charlie entendit le soit disant agent Slatter annoncer à son frère, terrifié, sa mort et celle de tous les membres de son équipe, il dut endurer de l'entendre le torturer psychologiquement en l'accusant d'être responsable de cette catastrophe et il faillit se mettre à hurler à la vue de son frère en proie à de violentes convulsions suite à cette atroce discussion.
- Mais enfin, à quoi ça rime ? Pourquoi tout ça ?
- Je n'en sais rien, je n'y comprends rien, se contenta de répondre Colby, tout aussi atterré que lui.
L'agent tenta ensuite de le dissuader de visionner les deux autres bandes, mais ce fut peine perdue. La première les rendit témoins du premier réveil de Don, de sa panique en se voyant paralysé, la seconde les enfonça un peu plus dans l'horreur lorsqu'ils entendirent celui qui se disait médecin asséner à Don la nouvelle de la mort de son père. D'après les time code, ils comprirent que le premier DVD qu'ils avaient visionné était en fait le second qui ait été tourné : le premier l'avait été le samedi matin, le troisième le matin même.
CHAPITRE XXV
Maison des Eppes
Dans l'entre fait, David, Liz et Nikki les avaient rejoints et ils se demandaient tous les six à quoi rimait cette cruelle mascarade. Pourquoi faire ainsi souffrir Don en le plongeant dans un cauchemar éveillé, en lui faisant croire qu'il était absolument seul au monde et par sa seule faute ? Quel esprit pervers avait pu imaginer une telle torture et quel but poursuivait-il ? Quelles étaient l'étendue et la gravité des blessures de Don ? Pourquoi était-il paralysé ? Autant de questions qui ne trouvaient pas de réponses. Charlie était anéanti : que pouvait-il faire ? Comment aider son grand frère prisonnier d'un dangereux psychopathe ? Comment lui faire comprendre que rien de tout cela n'était vrai ?
Soudain, le regard d'Amita fut attiré par un morceau de papier qui gisait sur le tapis. Elle le ramassa et se mit à lire.
- Oh mon Dieu ! s'exclama-t-elle soudain.
- Quoi ? Qu'est-ce que c'est Amita ?
- Ce devait être avec le premier DVD, elle a dû glisser lorsque vous l'avez sorti.
- Montre !
Au fur et à mesure qu'il lisait, Charlie pâlissait.
Alan Eppes,
Il est si facile de se poser en redresseur de tort, en donneur de leçons ! Je voulais vous montrer que vous non plus vous n'avez pas été le père exemplaire que vous voulez faire croire. Vous aussi vous avez laissé votre fils seul plus souvent qu'à votre tour. Ceci en sera la preuve en même temps que ma vengeance !
Il se laissa tomber dans le fauteuil le plus proche, en tendant la lettre à David. Celle-ci la passa ensuite à Colby, puis Liz et Nikki en prirent connaissance à leur tour.
- Papa ! C'est papa que l'on vise ! parvint enfin à articuler Charlie bouleversé.
Les six occupants du salon échangèrent un regard horrifié : ainsi, c'était Alan qui était au cœur de toute cette affaire. Alan qui ignorait encore que son fils était retenu en otage ; Alan qui, visiblement, devait détenir la clé du mystère.
- Il faut qu'il rentre au plus vite ! décida David qui décrocha son téléphone pour donner des ordres dans ce sens.
- Quand à moi, j'appelle le Dr Bradford, dit soudain Liz.
- Pourquoi ?
- Il pourra peut-être nous expliquer quel est le but de cette mascarade.
- Ca paraît pourtant simple, dit Nikki. Cet homme veut se venger d'Alan et il se sert de Don pour ça.
- Mais pourquoi ? intervint Charlie, un accent de désespoir poignant dans la voix. Pourquoi faire subir ça à mon frère ? Et qu'est-ce que mon père a pu faire pour que cet homme lui en veuille autant ?
- Lui seul pourrait nous le dire, répondit David. Les gardes-chasses des Everglades pensent savoir où le trouver. Ils envoient un over-craft le récupérer. Un hélicoptère l'attendra pour l'emmener à l'aéroport : il devrait être là dans moins de cinq heures !
Cinq heures ! Cela semblait une éternité à Charlie. Qu'allait-on encore faire subir à Don durant ces cinq heures ? Il était évident que son frère était drogué de manière systématique depuis sa capture. Ses mots hésitants, sa difficulté à se concentrer, le fait même qu'il accepte sans sourciller tous les mensonges de ses tourmenteurs, ces faux souvenirs qu'il semblait avoir, tout concordait dans ce sens : on devait lui administrer, à forte dose, toutes sortes de drogues qui permettaient de le maintenir dans cet état de dépendance et de faiblesse tout en l'obligeant à croire ce qu'on lui racontait.
Malgré l'opposition des agents, il visionna et revisionna encore les films cruels pour tenter d'y déceler un indice qui lui aurait permis de savoir où se trouvait son frère mais il n'y avait rien, désespérément rien ! Aucun des malfaiteurs qui intervenaient auprès de Don n'était jamais filmé de face : rien ne permettait de les identifier. Visiblement, celui qui menait la danse était le soi-disant docteur Landsfort.
Il ne restait plus qu'à prier pour qu'Alan revienne vite.
CHAPITRE XXVI
Maison des Eppes
Le Dr Bradford ne tarda pas à arriver. Charlie salua chaleureusement le thérapeute qu'il avait eu l'occasion d'apprécier. Mais, au fond de lui, il ne voyait pas vraiment à quoi le praticien pourrait bien leur être utile. Il leur permit quand même de comprendre que l'homme qui se faisait appeler Landsfort était vraisemblablement un médecin, spécialiste du comportement et, sans contexte, doué d'un certain pouvoir hypnotique.
Aux agents qui s'étonnaient de ces précisions, il expliqua que la manière dont il manipulait Don n'était pas à la portée du premier venu : cela nécessitait un grand savoir faire pour le pousser sans qu'il craque, pour l'obliger à se remémorer des événements qui n'avaient pas eu lieu. On lui avait vraisemblablement fait subir une sorte de lavage de cerveau à force de drogue et de suggestions auditives et visuelles, sans doute des films dans lesquels on avait inséré des images de sa famille et de ses collègues pour rendre les choses réelles à ses yeux. C'était du grand art. Profitant d'un moment où Charlie s'était absenté, il précisa à mi-voix :
- Il faut retrouver l'agent Eppes au plus vite.
- Vous pensez que la drogue finira par le tuer ?
- Non, je pense que cet homme est en train de le pousser, doucement, mais sûrement, au suicide.
- Quoi ? Vous devez vous tromper docteur. Rien ne laisse supposer qu'il lui veuille du mal, physiquement du moins. Son but est simplement de faire souffrir son père à travers lui !
- Et moi je vous dis que son but ultime est de l'amener à se supprimer ! D'ailleurs, ça va aussi dans le sens de faire souffrir son père : quoi de plus atroce que de voir son fils se détruire sans rien pouvoir faire ?
- C'est impossible, voyons, Don est bien trop équilibré pour se laisser manipuler jusqu'à cette extrémité.
- Colby a raison, vous devez vous tromper docteur.
- Croyez-vous ? Où pensez-vous donc que nous mènent tous ces entretiens cruels ? Toute scène mise en scène atroce ? Don est prisonnier depuis plus de trois jours, coupé de tous ceux qu'il aimait, dans l'isolement le plus total. Il semble sérieusement blessé, et souffre peut-être de ses blessures. Il est apparemment incapable de bouger les membres inférieurs, qu'elle qu'en soit la raison. On lui a fait croire qu'il est coupable d'une tragédie horrible. Il a perdu tous ses repères temporels et on lui administre des tas de drogues diverses. Selon toute vraisemblance, ce malade alterne psychotropes, neuroleptiques, anesthésiques, hypnotiques et hallucinogènes. C'est un cocktail infiniment toxique destiné à lui faire perdre tous ses repères et à accroître sa confusion mentale et ses sentiments de solitude, d'insécurité et de culpabilité, de manière à le plonger dans une dépression grave. Ajoutez à cela la conviction d'avoir tout perdu : famille, amis, collègues, travail et jusqu'à la santé et d'être le seul responsable de cet effroyable gâchis. Où pensez-vous que cela puisse mener même l'homme le plus équilibré du monde ?
- Seigneur, j'ai bien peur que vous ayez raison ! s'exclama David, convaincu par la démonstration sans faille du thérapeute.
- J'ai raison ! Et vous devez agir vite ! Le temps nous est compté ! L'agent Eppes ne résistera plus longtemps !
CHAPITRE XXVII
Maison des Eppes
En fin d'après-midi, un coursier amena une quatrième enveloppe. Le gamin fut aussitôt questionné par les agents qui ne purent rien tirer de lui. Il était employé par une société privée qui livrait à toute heure du jour et de la nuit. Ses patrons, interrogés à leur tour, ne purent que dire qu'ils avaient récupéré le plis à une adresse qu'ils donnèrent sans rechigner. Comme ils s'y attendaient, c'était une impasse. Le criminel ne se serait pas laissé avoir aussi stupidement ! Il avait pensé à tout pour brouiller ses traces.
Charlie s'empara du DVD avec avidité : bien sûr, il savait que son contenu risquait de le faire souffrir, mais, par ailleurs, il lui permettrait avant tout de s'assurer que son frère était encore en vie, et entre ces deux choix, il n'hésitait pas un instant, malgré les demandes des agents qui lui conseillaient de ne pas se torturer à regarder ses images. Mais il en avait besoin et d'ailleurs, le Dr Bradford le leur fit comprendre : c'était pour lui le seul moyen de se rassurer, de ne pas se laisser aller au plus profond désespoir. Tant que son frère était vivant, il gardait l'espoir de le sauver. Ils entendirent Don parler de ces profonds sentiments de solitude qu'il avait ressenti à la naissance de Charlie, puis à la découverte des dons exceptionnels de celui-ci.
- Mais à quoi est-ce que ça rime ? s'énerva Colby qui ne comprenait pas où voulait en venir le sociopathe qui retenait son ami.
- C'est pourtant simple, expliqua le Dr Bradford. Cet homme, d'après la lettre que vous m'avez montrée, veut prouver à Alan qu'il n'a pas su être là pour son fils quand il l'aurait fallu. Il oblige donc celui-ci à se remémorer des moments où, malgré tout l'amour dont on pouvait l'entourer, il s'est senti seul.
- Mais comment peut-il savoir que c'est arrivé ?
- Il n'en sait rien en fait. Mais chacun, même le plus heureux et le plus équilibré des hommes, à parfois ressenti un vide immense au fond de lui. Il n'a qu'à pousser Don à s'en souvenir. La drogue supplée aux souvenirs en décuplant les sensations qu'il a pu alors ressentir, elle l'oblige à parler, à se livrer, quoi qu'il ressente, et voilà le résultat.
- Mais ce qu'il raconte est vrai pourtant ! s'inquiéta Charlie.
Le Dr Bradford le regarda. Il comprenait ce que ressentait le mathématicien. D'après les témoignages qu'il venait d'entendre, de la bouche même de son frère, il était la cause des moments de solitude que celui-ci avait traversé et il s'en voulait. Pour avoir suivi Don pendant quelques séances, le praticien savait très bien que celui-ci s'était en effet bien souvent senti isolé face au génie de son jeune frère, mais il savait aussi qu'il n'en avait jamais voulu à celui-ci de cet état de fait.
Il devait trouver un moyen de faire en sorte que Charlie ne culpabilise pas de ce qu'il venait d'entendre et de ce qu'il entendrait par la suite, car il était quasi-certain que chacun des souvenirs que Don évoquerait serait en rapport avec lui puisqu'il était l'élément central sur lequel s'était bâti la jeunesse de l'agent, avec ses bons et ses mauvais côtés. Le problème, c'était que l'angle sous lequel le Dr Landsfort (il lui conservait ce nom puisqu'il n'en avait pas d'autre à lui donner) attaquait les souvenirs serait obligatoirement négatif.
- Ecoutez Charlie. Vous devez être conscient que ce que votre frère va raconter à cet homme ne sera pas l'exacte vérité.
- Comment ça ?
- Rien n'est jamais aussi simple. Cet homme use de drogues puissantes et de l'hypnose pour orienter les souvenirs de Don dans un seul sens : celui de la solitude absolue. Or je sais de source sûre que si votre frère s'est effectivement souvent senti seul, cela n'a jamais duré, parce que toujours, je dis bien, toujours, l'un de vous s'est trouvé là pour lui démontrer qu'il se trompait. Seulement son ravisseur ne lui laisse pas explorer cet autre versant de ses souvenirs, de manière à faire culpabiliser votre père au maximum. Dans l'état où est votre frère, il pourrait aussi bien lui faire dire n'importe quoi, lui créer n'importe quel faux souvenir.
- Je comprends, dit Charlie. Il n'empêche que...
- Que quoi ?
- Sans moi, Don ne se serait sans doute jamais senti si souvent seul. J'accaparais totalement les adultes autour de nous sans rien laisser pour lui.
- Croyez-vous ?
- J'en suis sûr.
- Et bien je pense que vous vous trompez. Ne vous êtes-vous jamais senti seul vous-même ?
- Bien sûr que si !
- Et pourtant, d'après vous, vous étiez très entouré.
- C'est exact.
- Mais vous vous sentiez seul ?
- Ca m'arrivait, pas souvent, mais... oui, ça m'arrivait.
- C'était la faute de Don ?
- Bien sûr que non ! s'emporta-t-il.
- Pourtant, au lycée, il ne s'occupait pas beaucoup de vous.
- Il avait sa vie, j'avais la mienne !
- Donc il n'était pas responsable de votre solitude.
- Evidemment pas !
- Alors, pourquoi seriez-vous responsable de la sienne ? Ne confondez pas tout Charlie. Je peux vous dire que, si on lui laissait le choix, votre frère ne voudrait rien changer à ce que vous êtes.
Le mathématicien le scruta longuement, comme s'il avait du mal à croire à ses mots. Puis il lui sourit brièvement et quitta la pièce. Le Dr Bradford hocha la tête : il n'avait peut-être pas totalement convaincu Charlie, mais la graine qu'il venait de planter porterait ses fruits, tôt ou tard.
CHAPITRE XXVIII
Maison des Eppes - Aéroport de LA - Maison des Eppes
On vint les prévenir qu'Alan était dans l'avion qui le ramenait à Los Angeles et Colby, Charlie et Amita se précipitèrent à l'aéroport pour l'accueillir. Il sortit du terminal, pâle, l'air affolé et se précipita vers Charlie aussitôt qu'il le vit.
- Charlie ! Qu'est-ce qui se passe ? Pourquoi m'a-t-on fait revenir ? Où est ton frère ?
Un seul regard à son fils lui fit comprendre la gravité des événements.
- Oh mon Dieu non ! Il est blessé ? C'est ça ? Ne me dites pas que...
- Non ! Non ! Donnie est vivant papa mais...
- Quoi ? Il est blessé ? On lui a tiré dessus ? Charlie, parle-moi !
- Papa. Don a été enlevé.
- Quoi ? Mais...
- Ecoute. L'homme qui l'a enlevé te connaît. C'est pour t'atteindre toi qu'il a commis ce forfait.
Et il exposa les faits à son père effondré tandis qu'ils revenaient vers la maison où David et le Dr Bradford les accueillirent. Liz et Nikki étaient retournées au F.B.I. avec le nouveau film arrivé afin de voir si quelque chose pouvait les mettre sur la piste, comptant toujours, sans vraiment y croire, à une imprudence du malfaiteur.
David tendit la lettre à Alan et celui-ci, à peine eut-il jeté les yeux dessus, blêmit et balbutia d'une voix blanche :
- Oui, je sais qui c'est.
- Qui ?
- Il s'appelle Rochfield. Dr Samuel Rochfield. Je ne pourrai jamais oublier cet homme.
- Mais qu'as-tu à voir avec lui papa ?
- Je suis responsable de l'arrestation de son fils, il y a trente-deux ans.
- Quoi ?
- Oui. Son fils, Roger, avait kidnappé Don.
- Papa ? Mais de quoi tu parles ?
- Ca s'est passé en août 1976...
CHAPITRE XXIX
Flash-back, trente-deux ans auparavant, parc d'attraction
Don venait d'avoir six ans. Ce jour-là, toute la famille était allée au grand parc d'attractions et Alan et Margaret s'attendrissaient de voir leur garçon rire aux éclats et s'en donner à cœur joie sur les manèges. Un moment de bonheur sans nuages qu'Alan immortalisait avec l'appareil photos dernier cri que Margaret lui avait offert pour son anniversaire. Et puis soudain, Don avait poussé un cri d'enthousiasme en pointant le doigt vers un clown qui venait d'apparaître dans son champ de vision, à une cinquantaine de mètres de là.
« On va voir le clown ! On y va, papa ! Je veux aller voir le clown ! »
Alan acquiesça dans un grand sourire et Don, enthousiasmé, lui saisit la main pour l'entraîner vers le clown : il avait une vraie passion pour ces personnages. C'est à ce moment-là que Charlie, jusqu'alors bien tranquille dans sa poussette, se contentant de battre des mains l'air radieux ou somnolant bien au chaud sous sa couverture, se mit à geindre puis à pleurer. Alan suspendit aussitôt son geste pour se pencher vers lui, en même temps que Margaret.
« Qu'est-ce qu'il a ?
- Il doit avoir faim, c'est l'heure de son goûter.
- Oui, et je pense qu'il n'est pas très propre non plus, remarqua son père en fronçant le nez.
- En effet. Bon ! Et bien on n'a plus qu'à le changer. Attends poussin, dit-elle à l'intention du bébé qui hurlait de plus belle. On s'occupe de toi tout de suite.
- Papa ! On va voir le clown, insistait Don qui voyait, les larmes aux yeux, l'homme continuer son chemin et s'éloigner de lui.
- Tout à l'heure mon ange. D'abord on s'occupe de ton petit frère. Puis on ira voir le clown, je te le promets.
- Papa ! Mais il va partir !
- Donnie, on le retrouvera. Il n'y en a pas pour longtemps. »
Il n'y en avait pas pour longtemps, en effet : juste quelques minutes pour trouver un endroit où changer le bébé, quelques autres pour lui donner son biberon et quelques biscuits et ils pourraient jouir à nouveau de ce merveilleux après-midi ensoleillé. Pas pour longtemps pour un adulte, mais pour un enfant...
- Don ? Donnie ? Alan, où est Donnie ? la voix alarmée de Margaret, fit lever la tête d'Alan qui souriait à son plus jeune fils assis sur les genoux de sa mère, sur le banc où ils s'étaient réfugiés.
Pas encore inquiet, il jeta un regard circulaire autour de lui, s'attendant à voir son fils aîné traîner quelques mètres plus loin. Mais il ne le vit nulle part et l'angoisse lui mordit instantanément le cœur alors que Margaret criait, affolée :
- Donnie ! Donnie ! Où es-tu chéri ?
Il se mit son tour à appeler l'enfant qui ne répondait pas et il commença à s'adresser d'amers reproches : pourquoi ne l'avait-il pas surveillé d'un peu plus près ? Il n'avait que six ans, c'était encore un tout petit garçon. Où pouvait-il bien être passé ? Pourquoi s'était-il éloigné d'eux ?
- Le clown ! s'exclama-t-il soudain.
- Quoi ?
- Le clown ! Il a dû trouver qu'on mettait trop de temps et il est allé retrouver le clown.
- Oui ! Tu as sans doute raison ! s'exclama alors Margaret. Mais où sont-ils ? ajouta-t-elle en parcourant des yeux les alentours.
Il n'y avait en effet aucune trace ni de Don, ni du clown. Or, les consignes des employés des parcs d'attractions étaient très strictes : si un enfant seul les rejoignait, ils devaient s'employer à retrouver ses parents, le plus souvent très proches, ou prévenir le central qui faisait alors une annonce. Si Don avait rejoint le clown, pourquoi celui-ci ne s'était-il pas manifesté ? Toutes ses pensées traversèrent l'esprit d'Alan sans qu'il les formule à haute voix pour ne pas affoler son épouse déjà au bord des larmes.
- Ecoute, je pars devant, essaie de me suivre avec Charlie. Je vais me renseigner sur ce clown. Il a peut-être emmené Donnie à la garderie.
- Mais s'il ne l'a pas rejoint ? S'il s'est perdu ? Si quelqu'un...
- Chut ! Margaret ! Ne pense surtout pas au pire. Tu vas voir, on va le retrouver très vite ! »
Il partit précipitamment pour aller demander de l'aide. Margaret avait raison : rien n'indiquait que Don avait effectivement rejoint le clown. Il avait pu simplement le suivre de loin et finir par le perdre de vue puis s'égarer dans la foule. Il arrêta un vigile qui venait vers lui.
- Excusez-moi monsieur, j'ai perdu mon petit garçon.
- Un petit garçon ?
- Oui, il s'appelle Don. Il a six ans. Il est brun, les yeux noisette et il porte un tee-shirt des Mets avec un short bleu et une casquette de base-ball blanche.
- Je crois que je l'ai vu... Il était avec le clown.
- Oui ? Vous êtes sûr ?
- Presque sûr !
- Mais où ça ?
- Et bien, ils partaient dans cette direction...
Il indiquait l'une des sorties du parc, celle réservée au personnel et Alan se sentit soudain inquiet : ce n'était pas normal. Si Don avait été incapable de les repérer, Margaret et lui, dans la foule, le clown lui, aurait dû alerter le central, c'était la procédure. C'est d'ailleurs ce que lui confirmait le vigile qui passait justement un appel pour vérifier si le clown avait bien respecté les consignes. Lorsqu'on lui confirma qu'aucun enfant perdu n'avait été signalé, son visage se fit plus grave.
- Bon, écoutez, je sais où est sa loge. Je vous y conduis. Il est sans doute en pause et il aura emmené votre fils pour lui faire plaisir, même si c'est contraire à nos instructions. Il est nouveau ici, il n'a pas dû réfléchir.
- Nouveau ? Vous voulez dire que vous ne le connaissez pas bien ? l'inquiétude d'Alan grandit d'un cran à cette information.
- Allons, n'imaginez surtout pas le pire. Je peux vous garantir que tous les employés font l'objet d'une enquête très poussée : on n'emploie pas n'importe qui ici !
Mais Alan n'était que très faiblement rassuré par cette précision : il arrivait toujours qu'un pervers passe au travers les mailles du filet et soit considéré comme irréprochable jusqu'au jour où son masque tombait. Le sentiment diffus d'une urgence s'empara de lui.
- Allons-y, dépêchons-nous !
Laissant derrière eux Margaret qui les avait rejoint mais qui était ralentie par la poussette, les deux hommes accélérèrent le pas.
Soudain le vigile cria en laissant échapper un soupir de soulagement !
- Le voilà !
En effet, à une vingtaine de mètres d'eux, on apercevait la perruque du clown qui surnageait au-dessus des têtes des badauds. Les deux hommes se précipitèrent vers lui et l'arrêtèrent.
- Où est mon fils ? interrogea aussitôt Alan.
- Votre fils ? l'homme semblait tomber des nues.
- Oui, le petit garçon qui était avec vous, interrogea à son tour le vigile.
- Mais, il n'y avait aucun enfant avec moi. Vous savez bien que c'est strictement interdit !
- Ce n'est pas lui ! laissa soudain tomber Alan atterré.
- Comment ça ?
- Oui, le clown que mon fils a vu n'était pas vêtu du même costume, ce n'est pas lui qui a emmené mon garçon !
Le clown les regarda, soudain grave.
- Attendez, un petit garçon de cinq ou six ans, en short bleu et tee-shirt ?
- Oui, oui ! Vous l'avez vu ?
- Et bien oui, mais... Vous dites que c'est votre fils ?
- Oui, c'est mon fils, mon Donnie !
- Oh mon Dieu !
- Quoi ? Que se passe-t-il ? interrogea alors le vigile.
- Et bien, Roger, mon collègue... En fait, je suis censé être en pause. Mais il est venu me demander de le remplacer, à charge de revanche bien sûr.
- Pour quelle raison ?
- Il m'a dit que son fils venait de s'endormir et qu'il voulait aller le déposer chez sa mère. Il m'a promis qu'il serait de retour dans une petite heure.
- Son fils ? le même cri avait échappé à Alan et au vigile.
- Oui, il tenait dans ses bras un petit garçon profondément endormi. Je n'ai donc pas mis en doute son histoire.
- Mais vous saviez qu'il avait un fils ? Il vous en avait déjà parlé ?
- Non, mais il est ici depuis moins de deux semaines : nous ne nous connaissons pas très bien encore.
- Qu'importent les détails ! s'affola Alan. Ce qui compte c'est de retrouver ce salopard et de lui reprendre mon garçon. Il faut faire vite !
- Oui, vous avez raison. Par où est-il parti ?
- En direction de sa loge. J'ai cru qu'il allait se changer avant d'emmener le petit.
Les deux hommes, sans plus parler, s'élancèrent vers le parking où se trouvaient les loges. Ils furent bientôt rejoints par deux autres vigiles appelés par leur confrère.
- Voilà, c'est ici !
Après quelques centaines de mètres de course, les hommes étaient arrivés à l'extrémité nord du parking. L'endroit était isolé du reste du parc : idéal pour se reposer avant de replonger dans la foule, idéal aussi, songea Alan amer, pour se livrer en toute impunité à des actes plus ou moins licites. Une série de mobiles-homes était alignée là, servant de loges aux employés. Le vigile en désignait un, un peut à l'écart des autres, à l'extrême limite de la propriété. Alan tenta d'ouvrir la porte : celle-ci résista. Affolé, il jeta un regard éperdu autour de lui. A ce moment-là, l'un des deux vigiles qui les avait rejoints lui fit signe de s'écarter et, faisant levier avec un pied de biche qu'il avait ramassé en route, dès qu'il avait compris ce qui était vraisemblablement en train de se passer, il força sur le mécanisme léger et la porte s'ouvrit aussitôt. Alan se précipita dans l'ouverture, sans attendre les ordres des vigiles, sans même rien entendre de ce qu'ils essayaient de lui dire.
Le spectacle qu'il découvrit alors se grava à jamais dans sa mémoire. Don, inconscient, déjà dévêtu, gisait sur une étroite couchette tandis que son ravisseur se déshabillait prestement en gardant les yeux rivés sur lui. Lorsqu'il entendit la porte s'ouvrir, le pervers se retourna : il ne portait plus qu'un pantalon et Alan se précipita sur lui avec un hurlement de rage, le propulsa hors du mobile-home, lui faisant effectuer un vol plané au-dessus des trois marches de l'entrée. L'homme s'effondra à terre et il se jeta sur lui, le rouant de coups de poings, incapable de se maîtriser, en proie à une rage homicide qui occultait tout raisonnement. Il sentit soudain qu'on tentait de le maîtriser et il se débattit violemment. Mais les deux vigiles qui étaient sur lui, parvinrent à l'éloigner de l'homme qu'il massacrait. Il entendit alors Margaret le supplier en pleurant de se calmer et le voile rouge qui était descendu devant ses yeux se dissipa peu à peu. Il commença à distinguer à nouveau ce qui l'entourait.
L'homme restait allongé sur le sol, le visage en sang, geignant comme un enfant, tandis que les vigiles lui passaient les menottes sans ménagement. Il se détourna de lui avec un sentiment de dégoût indicible et regarda sa femme. Elle avait le visage couvert de larmes et serrait frénétiquement contre elle Don qu'elle avait enveloppé dans une couverture. L'enfant ne bougeait pas, profondément endormi, drogué sans aucun doute, et Alan s'approcha d'eux pour les entourer de ses bras dans un geste protecteur.
- Ca va aller, il va bien, il n'a rien ! balbutiait-il, bouleversé, priant du fond du cœur que ce soit la réalité.
Que ce pervers ne l'ait pas touché ! Qu'il ne lui ait fait aucun mal ! Que le petit ne se soit rendu compte de rien !
Il se rendit compte alors que Margaret semblait sous le choc. Elle ne pleurait plus mais son regard avait une fixité inquiétante et elle serrait spasmodiquement Don contre elle, beaucoup trop fort s'aperçut soudain son mari alarmé. Il tenta de lui faire desserrer son étreinte :
- Margaret, il va bien. Lâche-le maintenant, donne-le moi !
Mais elle refusait d'écouter et serrait l'enfant contre elle de plus en plus violemment.
- Margaret, laisse-le respirer ! Tu vas l'étouffer !
- Non ! Non ! Je dois l'empêcher de lui faire du mal !
- Margaret, il ne pourra plus rien lui faire. Donnie va bien, tout va bien.
- Mais il l'a enlevé ! Il l'a déshabillé ! Il a mis ses mains sales sur lui ! Il a posé ses mains sur mon bébé ! Si tu n'étais pas arrivé...
- Mais je suis arrivé ! Je suis arrivé Margaret. Et Donnie va bien. C'est toi qui risques de lui faire du mal si tu le tiens si serré !
Les mots ne semblaient pas l'atteindre et Alan cherchait avec angoisse un moyen de lui arracher l'enfant des bras sans provoquer la crise nerveuse qu'il sentait proche. Dans sa poussette, Charlie se mit soudain à pleurer et elle se retourna alors vers lui. Malgré elle, son étreinte se relâcha un peu et il lui prit alors doucement Don des bras en lui disant :
- Occupe-toi de lui, je veille sur Donnie. »
Il sentait contre lui le corps souple de son fils endormi, son souffle léger, il respirait son odeur fraîche de petit enfant, et les larmes lui vinrent aux yeux à l'idée de ce qui avait failli arriver à ce petit garçon si confiant, si gentil. Comment pouvait-il exister des monstres de ce genre pensa-t-il, la colère menaçant à nouveau de prendre le dessus ?
Il enfoui son visage dans le cou de l'enfant en murmurant :
- Je ne te laisserai plus jamais mon ange. Papa veillera toujours sur toi, tu verras.
Un policier s'approchait de lui. Il ne s'était même pas rendu compte qu'une patrouille était arrivée, appelée par la sécurité du parc.
- Une ambulance arrive monsieur. Est-ce que votre fils va bien ?
- Je crois oui. Je pense qu'il n'a pas eu l'occasion de lui faire du mal ! »
C'est en effet ce que leur confirma le médecin des urgences pédiatriques qui examina Don à son arrivée à l'hôpital. L'enfant était simplement profondément endormi : on lui avait vraisemblablement administré un puissant anesthésique. Il n'y avait aucune trace de quelconques sévices, ni sexuel, ni d'aucun autre ordre : il était arrivé à temps ! Et c'était heureux, heureux pour Don bien sûr, mais aussi pour son ravisseur : Alan savait qu'il l'aurait tué s'il avait touché à son enfant.
Suite du flash-back, hôpital
Le médecin s'approchait d'eux pour les rassurer.
- Il va très bien. On lui a administré un anesthésique que nous utilisons fréquemment en pédiatrie : c'est sans aucun danger. Votre fils se réveillera dans quelques heures et vous pourrez l'emmener chez vous. Tout ira bien.
- Vous êtes sûr qu'il va bien, que cet homme ne l'a pas touché ?
- Il va bien je vous dis. A cet âge, la chair d'un enfant est particulièrement délicate et si ce pervers s'était livré à des attouchements sur lui, il en porterait les marques. La seule que nous ayons décelé est la trace de l'injection à la saignée du coude gauche.
Alan avait poussé un puissant soupir de soulagement : son petit garçon allait bien ! C'était tout ce qui importait.
- Merci docteur.
Margaret et lui s'étaient installés au chevet de l'enfant qu'ils n'avaient pas quitté des yeux une seconde. Au bout de quelques heures, le petit garçon avait ouvert les yeux et les avait fixés sur ses parents tandis qu'un grand sourire illuminait son charmant visage. Alan avait résisté à l'envie de le serrer très fort contre lui, de peur de l'effrayer. Don ne semblait garder aucun souvenir de ce qui s'était passé : il valait mieux ne pas lui montrer combien ses parents avaient eu peur pour lui. Il s'était tout de même étonné de se retrouver dans une chambre inconnue et Margaret avait inventé toute une histoire pour rendre la situation plausible. A cette époque là, Don était tellement confiant qu'il ne cherchait pas midi à quatorze heures.
Ils avaient quittés l'hôpital, Don dans les bras de son père puis, dans la voiture, installé sur les genoux de sa mère. Ses parents étaient incapables de le lâcher, terrorisés à l'idée de ce qui pouvait lui arriver. L'enfant, heureux de se faire dorloter, lui qui avait souvent l'impression qu'on ne s'occupait plus que de son petit frère, commença par accepter avec plaisir cette nouvelle manière qu'avaient ses parents à son égard. Puis, au bout de deux jours, son indépendance naturelle reprit le dessus et il commença à ruer dans les brancards. Alan et Margaret comprirent alors que, quelles que soient leurs appréhensions, ils devaient le laisser vivre à sa guise s'ils ne voulaient pas le perturber. Et les choses reprirent leur cours normal.
Mais il avait fallu des mois, à Margaret et à lui, pour se libérer de l'horrible peur que ce monstre avait instillé au plus profond de leur être. Pendant plus d'un an, chaque nuit, l'un ou l'autre se levait pour aller s'assurer que Don dormait paisiblement, qu'il ne risquait rien. Parfois, son père restait près de lui jusqu'à l'aube, hanté par un cauchemar où il se voyait arriver trop tard. Ces fois-là, il avait besoin de sentir près de lui la présence de son petit garçon, d'entendre son souffle régulier pour s'assurer que l'horreur n'avait pas eu lieu. En fait, ce qui les avait enfin détourné de leur obsession, c'était la découverte des dons exceptionnels de Charlie : ils étaient alors passé à un autre sujet de préoccupation.