Entrez dans la grande bibliothèque d'Hypnoweb. De très nombreuses fanfics vous attendent. Bonne lecture ! - Inscris-toi gratuitement et surfe sans pub !
Série : Numb3rs
Création : 21.02.2009 à 15h30
Auteur : Cissy
Statut : Terminée
« Une plongée (douloureuse) dans l'enfance et l'adolescence de Don. Episode un peu statique, en flash-backs, que j'écris seule. » Cissy
Cette fanfic compte déjà 46 paragraphes
CHAPITRE XXX
Flash-back, trente-deux ans plus tôt, poste de police
Plus tard, ayant déposé Margaret et Don chez eux, après s'être assuré qu'ils étaient en sécurité, Alan s'était rendu au poste de police dont on lui avait laissé les coordonnées, pour s'entretenir avec les enquêteurs qui s'occupaient de l'affaire. Il avait alors appris que le pédophile était un jeune homme de dix-neuf ans, jusque là inconnu des services de polices. Il était originaire de l'état de New York et on était en train de remonter la piste pour savoir à quoi s'en tenir exactement : Don était-il sa première victime ? En avait-il déjà fait d'autres ?
Il fallut assez peu de temps pour découvrir que Roger Rochfield (c'était le nom du garçon), était le fils d'un éminent psychiatre de la côte est, spécialisé dans les déviances sexuelles de tout ordre, utilisant notamment l'hypnothérapie pour tenter de résoudre les problèmes de ses patients. Comme trop de ses semblables, il avait négligé sa propre famille au profit de ses malades, et son épouse n'avait pas tardé à chercher ailleurs la compagnie qui lui manquait. Elle lui avait laissé leur fils, alors âgé d'une dizaine d'années et l'enfant s'était vu confié à une succession de baby-sitters, gouvernantes, tuteurs, et autres étrangers affublés de diverses étiquettes dont le rôle essentiel était d'épargner à son éminent père, si débordé, toute préoccupation au sujet de son rejeton. L'un ou peut-être même plusieurs de ces surveillants recrutés à la va-vite par un père égoïste et indifférent, avait abusé de l'enfant. Et puis celui-ci avait grandi, et son père n'avait plus engagé personne pour veiller sur lui, pensant qu'il était assez grand pour le faire lui-même, ignorant totalement que son fils glissait petit à petit sur cette pente qui conduisaient tant d'hommes à s'adresser à lui.
Quinze mois plus tôt, le jeune homme avait quitté le domicile et son père ne s'était même pas donné la peine de le faire rechercher : il pensait qu'il était normal qu'à dix-huit ans son fils veuille vivre un peu sa vie et, de toute façon, il était bien trop occupé par un cas fascinant pour s'apercevoir réellement de l'absence de ce garçon qu'il avait eu trop jeune et qu'il n'avait jamais pris la peine de vraiment connaître. Il s'était contenté d'assumer son rôle de père en envoyant une lettre très élogieuse à un quelconque camp de vacances de l'Ohio où son fils postulait pour une place d'éducateur et qui venait chercher des références.
On avait reconstitué l'itinéraire de Roger Rochfield : en quinze mois, il avait sillonné une grande partie des Etats-Unis, se faisant engager dans des parcs d'attractions, des cirques, des camps de vacances ou des centres sociaux, occupant en général des emplois momentanément vacants, obtenant toujours d'excellentes références qui lui permettaient de retrouver une autre occupation dès que son temps d'intérim se terminait. Cette vie semblait parfaitement lui convenir : à l'un de ses employeurs désireux de le garder plus longtemps, peut-être même indéfiniment, il avait répondu qu'il ne souhaitait pas se fixer pour le moment. Il voulait d'abord explorer un peu les différentes opportunités qui s'offraient à lui avant de faire un choix.
Mais il ne donnait pas le même sens au mot opportunité que ses interlocuteurs et ses déplacements incessants avaient d'autres motifs, bien moins avouables. Il ne fallut que peu de temps aux enquêteurs pour faire le rapprochement entre la présence de Roger Rochfield en différents endroits et les graves agressions sexuelles sur mineurs qui avaient eu lieu aux mêmes périodes. Au terme de l'enquête, le constat était accablant : en quinze mois, le jeune homme avait enlevé et violé vingt et un enfants de huit à douze ans, la majorité d'entre eux ayant moins de dix ans. Tous avaient été retrouvés vivants, dans un laps de temps s'échelonnant de vingt-quatre à quarante huit heures après leur disparition. Mais tous avaient subis, à maintes reprises, de graves sévices sexuels qui avaient laissé de lourdes séquelles chez plusieurs d'entre eux et des traumatismes irréversibles chez la plupart, bien qu'ils n'aient aucun souvenir de l'agression en elle-même, l'homme les droguant avant d'abuser d'eux.
Roger Rochfield n'évoquait, pour toute défense, que son enfance solitaire, les abus dont lui-même avait été victime et ce besoin irrépressible qui s'emparait de lui, parfois, à la vue d'un petit garçon. Il avait ajouté être heureux que son parcours criminel ait été enfin stoppé et que le dernier enfant soit indemne. Il avait été condamné à la prison à perpétuité, assorti d'une peine de trente ans incompressibles. Le verdict était relativement clément compte tenu de l'horreur de son crime, mais les jurés avaient retenu des circonstances atténuantes, dues à ce que lui-même avait subi. Lors de son procès, Alan avait eu l'occasion de rencontrer son père et il n'avait pas mâché ses mots à son égard, le tenant pour principal responsable des troubles dont souffrait son fils. Pour autant, il n'avait jamais pardonné à celui-ci ce qu'il avait tenté de faire à Don.
CHAPITRE XXXI
Maison des Eppes
L'auditoire d'Alan garda un instant le silence, lorsqu'il eut terminé son récit. Chacun était écrasé à la fois par l'horreur de cet épisode inconnu d'eux, et par la peur rétrospective de ce qui aurait pu arriver.
« Don ne m'a jamais parlé de ça, commença Charlie, d'une voix incertaine.
- Bien sûr que non ! Il n'en sait rien ! contra aussitôt son père.
- Comment ça ? intervint David. Vous ne lui avez rien dit, même au bout de tant de temps ?
- A quoi bon ? Il ne gardait absolument aucun souvenir de cet événement. On l'a emmené chez un psychologue à l'époque et celui-ci nous a appris qu'il n'avait réellement aucune notion de ce qui s'était passé. Il se souvenait d'être allé trouver le clown, que celui-ci l'avait pris par la main, lui avait offert une barre chocolatée, puis plus rien : la friandise était vraisemblablement droguée. Rochfield lui a ensuite fait une injection d'anesthésique et il ne s'est réveillé qu'à l'hôpital. Il ne servait à rien de risquer de le traumatiser alors qu'il n'avait même pas eu conscience du danger.
- Bien sûr, je comprends. Mais plus tard... Quand il est entré au F.B.I. notamment ?
- Encore une fois : à quoi cela aurait-il servi ? D'ailleurs Margaret et moi nous efforcions d'oublier ces minutes atroces et on faisait tout ce qui était possible pour ne jamais en parler. Comment aurions nous pu nous douter que...
Sa voix se brisa.
- C'est justement ce que je ne comprends pas, dit Liz. Pourquoi tant de temps après ? Pourquoi cette vengeance ? Vous n'avez jamais revu ces gens depuis le procès non ?
- Si, il y a deux ans.
- Comment ça ?
- Rochfield a demandé à être libéré sur parole, il y a deux ans. Et, comme toutes les familles de victimes, la commission de libération sur parole a demandé à m'entendre.
- C'était donc ça ! s'exclama soudain Charlie.
- Quoi ? s'étonna son père.
- Il y a deux ans, je me souviens que je t'avais trouvé préoccupé, tendu, presque agressif. Mais quand je t'avais demandé ce qui se passait, tu m'avais envoyé promené. J'en avais d'ailleurs touché deux mots à Don à l'époque... Mais il n'avait pas plus que moi compris ce qui t'arrivait. C'était ça ?
- Oui. Je ne pouvais pas vous en parler. Encore moins à lui bien sûr.
- Il y a quelque chose qui m'échappe.
- Quoi donc David ?
- Vous dites que Don n'est au courant de rien ?
- En effet.
- Pourtant, il y a deux ans, la commission de libération sur parole a dû lui envoyer une convocation aussi, au titre de victime : c'est la procédure habituelle. Tant qu'il était mineur, évidemment il n'aurait pas été convoqué, mais là...
Alan eut l'air un peu gêné.
- Il a bien reçu aussi une lettre.
- C'est tout de même bizarre qu'il n'en ait jamais parlé.
- Il ne l'a jamais su, avoua Alan à voix basse.
- Quoi ?
- Papa... Tu as subtilisé sa lettre ?
Charlie était presque choqué, non pas du geste en lui-même, mais que son père ait pu faire ce type d'action.
- Je ne pouvais pas me résoudre à lui parler de ça. J'avais peur...
- Mais de quoi ? Don est bien assez équilibré pour tolérer ce qui s'est produit, et ce d'autant plus que rien d'irrémédiable n'est arrivé.
- Je ne sais pas, peur que ça le traumatise sans doute, mais aussi qu'il m'en veuille à la fois de lui avoir caché si longtemps cet épisode et surtout de ne pas avoir mieux veillé sur lui à l'époque.
- Oh papa ! s'exclama Charlie, comprenant d'un seul coup que la culpabilité qu'Alan avait ressentie plus de trente ans plus tôt était toujours aussi vive qu'alors.
Ce dernier se secoua, semblant reprendre pied dans le présent.
- Enfin bref, cette demande a rouvert l'ancienne blessure. Je n'en revenais pas que ce monstre ait l'audace de demander à être libéré après ce qu'il avait fait. Il s'en était déjà tiré à très bon compte d'après moi !
- Et tu es allé à l'audition ?
- Oui. Et j'ai dit à la commission ce que je pensais.
- A savoir ?
- Que cet homme, en liberté, serait un danger potentiel pour tous les enfants. Ses victimes avaient toutes moins de douze ans et Don avait à peine six ans ! A qui s'en prendrait-il une fois dehors ? A un bébé ? Non, pour moi, la place de cet homme était en prison et je l'ai bien fait comprendre à la commission.
- Je me souviens que tu étais bouleversé un soir, quand je suis rentré du bureau.
- Oui, la commission s'était tenue dans la journée et j'y avait rencontré quelques parents d'enfants qui avaient eu moins de chance que ton frère. C'était réellement atroce !
- Comment ça ?
- Plus des deux tiers des gosses qu'il a agressé n'ont plus jamais eu une vie normale après ça. L'un d'eux est lui-même en prison pour pédophilie, deux autres se sont suicidés à l'adolescence, quelques uns ont sombré dans la drogue ou sont atteints de graves troubles de la personnalité, de diverses pathologies comme des phobies, des TOC, des psychoses plus ou moins sérieuses. Certains couples ont volé en éclat, incapables de se reconstruire après cette horreur. Bref, cet homme a détruit des dizaines de vies et l'idée qu'il puisse jouir à nouveau de la liberté m'était insupportable. L'entendre dire qu'il était désolé, qu'il ne voulait faire de mal à personne, que d'ailleurs il avait pris ses précautions pour que les enfants ne souffrent pas... Je crois que j'aurais pu le tuer à ce moment-là, comme lorsque je lui ai arraché mon fils. Si les gardiens du parcs ne m'avaient pas retenu...
- Heureusement qu'ils l'ont fait papa.
- Peut-être oui. Quoi que je ne pense pas qu'un jury m'ait jamais condamné pour avoir tué l'homme qui s'apprêtait à abuser de mon garçon de six ans !
- Un jury non, mais toi, ça t'aurait rongé, n'essaie pas de dire le contraire.
- Tu as sans doute raison. Mais en tout cas, je m'étais juré de tout faire pour qu'il reste derrière les barreaux, avec les fauves ! Et je l'ai dit à ces beaux messieurs, qui pensaient qu'un tel monstre pouvait être réhabilité. C'est aussi ce que j'ai dit à son père.
- Son père ?
- Oui. Il semble que le Dr Rochfield se soit aperçu, bien qu'un peu tard, qu'il avait un fils. Et lui, demandait à la commission de relâcher celui-ci, s'engageant à prendre soin de lui et, compte tenu de sa profession, à lui dispenser la meilleure thérapie qui soit pour le mettre à l'abri de toute récidive.
- Son avis a dû compter. On a libéré Roger Rochfield ?
- Non. La commission a écouté les parents des victimes plutôt que le parent du bourreau. Sa demande de libération a été rejetée. Son père est venu me voir le soir où il a appris la nouvelle. Il m'a accusé d'être en grande partie responsable de la réponse négative de la commission.
- Mais, c'était faux ! D'autres parents étaient avec toi.
- Oui. Mais je dois avouer que j'ai sans doute été le plus vindicatif, alors que j'étais le seul qui avait eu la chance d'intervenir à temps, l'un des rares pour ne pas dire le seul, dont l'enfant ne gardait absolument aucune séquelle. Et puis, finalement, compte tenu du nombre de victimes, il y avait peu de familles représentées : entre celles qui vivaient trop loin pour avoir les moyens de faire le voyage, celles qui avaient disparu sans laisser d'adresse, croyant laisser le passer derrière elles en recommençant ailleurs, celles qui voulaient avant tout oublier, ceux qui sont venus, mus par l'envie de justice, le désespoir ou la vengeance, étaient assez peu nombreux.
- Le Dr Rochfield vous a menacé à l'époque ? demanda Nikki.
- Pas vraiment. Il s'est contenté de me dire que son fils introduirait d'autres demandes et que, tôt ou tard, il serait libéré.
- Qu'as-tu répondu ?
- Je crois que je me suis mis en colère. Moi, tout ce que je voyais, c'était ce pervers sur le point d'abuser de mon petit garçon. Je ne pouvais pas imaginer qu'il soit un être humain, que quelqu'un puisse le considérer comme digne d'intérêt. Et j'ai redit à son père que, s'il avait voulu aider son fils, il aurait eu mieux fait de s'occuper de lui et de ne pas le laisser livré à lui-même.
- Et que vous a-t-il dit ?
- Que j'étais bien sûr de moi, sûr de ce que j'avais pu faire avec mes enfants. Il m'a dit que la critique était facile mais que, si je cherchais bien, je découvrirais que je n'avais pas été le père irréprochable que je prétendais être. Ce à quoi je lui ai rétorqué que je n'avais nullement l'impression d'avoir été un père irréprochable, mais qu'au moins, autant que j'avais pu, j'avais été là pour mes enfants et que je m'étais toujours efforcé de m'intéresser à eux, à ce qu'ils faisaient et aux personnes qui les entouraient.
- Ca je peux en témoigner, dit Charlie avec affection.
- Que s'est-il passé ensuite ? interrogea Liz pour tenter de distraire les pensées du vieil homme de ses remords tout en les ramenant à l'objet de leur inquiétude actuelle.
- Rien, il est parti, et depuis je n'ai plus eu aucune nouvelle, ni de lui, ni de son fils.
- Il n'a plus jamais demandé sa libération ?
- Pas que je sache. En tout cas, la commission ne m'a pas recontacté.
- Ce qu'elle n'aurait pas manqué de faire s'il avait déposé une nouvelle demande, précisa Nikki.
- Donc, c'est qu'il n'a rien demandé, conclut Liz.
- Il s'est peut-être dit que c'était inutile, qu'il ne serait jamais relâché, supputa David.
- Non, il est mort ! intervint Colby qui était sorti quelques instants et revenait en raccrochant son portable à sa ceinture ?
- Mort ?
- Oui, trois semaines après le rejet de sa demande : il s'est suicidé en prison. Apparemment il y vivait un véritable enfer, ce qui n'a rien d'étonnant étant donné ses crimes.
Les occupants du salon se regardèrent, tout à coup muets. C'est Alan qui reprit la parole le premier :
- C'est horrible à dire, mais je n'éprouve aucune compassion.
- Je te comprends, lui répondit son fils.
- En tout cas, ça explique le ressentiment du Dr Rochfield à votre égard et ce qui se passe actuellement.
CHAPITRE XXXII
Maison des Eppes
Le Dr Bradford venait de prendre la parole pour la première fois et soudain, chacun se trouva ramené dans le drame présent, que cette plongée dans le passé leur avait fait oublier l'espace de quelques minutes. Colby et David se remémorèrent les paroles du praticien : il comptait pousser Don au suicide. Il se vengeait ainsi d'Alan, qui s'était élevé contre la libération de son fils, qui l'avait mis en cause directement dans le gâchis que celui-ci avait fait de sa vie, et de Don, cause innocente de la découverte des crimes de Roger. Ils devaient, au plus vite, retrouver le criminel s'ils voulaient sauver la vie de leur collègue et ami. Alan, quant à lui, reprit brutalement pied dans la réalité. Il avait pensé, jadis, que rien de pire ne pourrait jamais arriver, et il s'apercevait qu'il s'était trompé.
- Que peut-on faire ? Qu'est-ce que je dois faire pour retrouver Donnie ?
- Vous venez déjà d'en faire beaucoup en nous permettant d'identifier cet homme. Grâce à vos renseignements, on devrait pouvoir le localiser.
Charlie les regardait, l'air dubitatif : il était persuadé que ce ne serait pas si simple. Si le criminel avait pu penser que son identification conduirait très vite à son arrestation, il se serait arrangé pour rester anonyme. Non, s'il permettait qu'on mette si vite un nom sur lui, c'était qu'il pensait que cela ne suffirait pas pour contrecarrer son plan machiavélique. Mais il ne pouvait pas énoncer cette vérité devant son père effondré. Celui-ci, maintenant, insistait pour visionner les quatre films dont on lui avait parlé et ils eurent le plus grand mal à l'en dissuader. Inutile de lui faire vivre ce calvaire : de toute façon, il n'y avait rien à tirer des enregistrements, alors à quoi bon ? Il sembla se rendre à leurs raisons et Charlie, devant son manque de combativité, comprit soudain combien il se sentait désemparé par ce qui arrivait. Le sentiment de son impuissance à protéger son enfant le crucifiait. Il s'approcha de lui, l'enlaça et lui dit, d'une voix qu'il s'efforçait de rendre convaincante :
- Ca ira papa, tu verras, on va retrouver Donnie.
- Je l'espère Charlie, je l'espère de tout mon cœur ! »
Il se laissa aller un instant dans les bras de son fils puis se redressa fièrement : il ne voulait pas qu'on le voit pleurer.
- Bon, je monte ranger mes affaires. Vous me prévenez s'il y a du nouveau ? »
Ils le suivirent du regard, pleins de compassion à son égard, puis chacun reprit sa tâche, concentré sur un unique but : localiser et délivrer Don avant qu'il ne soit trop tard.
CHAPITRE XXXIII
Maison des Eppes
La journée du lundi s'acheva sans qu'ils aient avancé. Deux nouveaux films avaient été livrés, l'un tourné le dimanche soir, l'autre le lundi matin. Et rien, désespérément rien pour leur permettre de localiser Don et son ravisseur. Alan était effondré, d'autant plus que, dans la journée, il s'était arrangé pour avoir accès aux films. Un agent novice les lui avait remis sans penser à mal. Nikki l'avait retrouvé prostré devant un écran, dans un bureau du F.B.I., anéanti par ce qu'il venait de voir, à la fois de l'état de son garçon, mais de ce qu'il semblait avoir enduré durant son enfance et dont il n'avait jamais pris la mesure.
Ainsi Rochfield avait raison : lui aussi avait été un mauvais père qui n'avait pas su voir le mal-être de son enfant ! Devant son abattement, les agents avaient fini par demander au Dr Bradford de lui parler. Celui-ci avait su trouver les mots pour réconforter le malheureux père. Mais il savait que, si le pire devait arriver à Don, rien ne pourrait empêcher Alan de sombrer dans le désespoir le plus profond parce que, de toutes les années de bonheur qu'il avait connues avec son fils, ne lui resteraient que ces bribes de conversations truquées durant lesquelles celui-ci exposait ses quelques moments de doutes et de solitude.
Alan était désespéré et Charlie commençait à s'inquiéter terriblement pour son père : celui-ci s'était totalement replié sur lui-même. Il lui semblait qu'Alan avait atteint son point de rupture. Horriblement anxieux de ce qui pouvait arriver à Don, terriblement culpabilisé par les vidéos qu'on leur avait fait parvenir, fragilisé par le souvenir de ce qui s'était passé trente-deux ans plus tôt et ébranlé par l'idée de ce qui aurait pu se produire, il n'allait pas tarder à craquer. Ils devaient retrouver Don au plus vite : cela seul permettrait à son père de retrouver son équilibre nerveux. Impuissant à l'amener à se confier à lui, avant de retourner à ses calculs, comme son père le suppliait de le faire, il appela le Dr Bradford pour lui faire part de ses craintes et lui demander de venir voir son père : peut-être celui-ci pourrait-il se confier à lui et il trouverait sans doute mieux que le mathématicien le moyen de lui venir en aide.
CHAPITRE XXXIV
Maison des Eppes
Alan gardait le silence, les yeux obstinément fixés sur le plancher du salon. Lorsque le Dr Bradford était arrivé, peu après l'appel de Charlie, il s'était d'abord mis en colère, refusant d'admettre que cela lui ferait de bien de se confier. Puis, après avoir longuement hésité, encouragé par l'insistance du thérapeute, il avait enfin fini par lui parler.
- Ecoutez-moi, dit le Dr Bradford après l'avoir longuement écouté. Vous êtes horriblement inquiet pour votre fils, prisonnier depuis quatre jours. On vous a envoyé des DVD pour vous culpabiliser, vous faire croire que vous étiez le pire père que la Terre ait jamais porté, que vous aviez beaucoup fait souffrir votre enfant durant son enfance et son adolescence et puis, vous découvrez que tout ceci à un lien avec l'épisode le plus traumatisant que vous ayez jamais vécu : l'enlèvement de votre fils par un pédophile alors qu'il n'était qu'un petit garçon. Vous avez un maximum de tension et d'anxiété à évacuer. Alors vous cherchez des raisons à tout ça et, la seule qui vous vienne, c'est de vous sentir coupable de tout. Ca ne vous aidera pas, et surtout ça n'aidera pas Don.
- Mais tout ça ce ne sont que des mots, docteur. Ca ne m'aide pas vraiment à me sentir mieux.
Il surprit un sourire sur le visage du médecin et s'indigna : la situation ne prêtait vraiment pas à sourire !
- Quoi ? interrogea-t-il, choqué.
- Rien. Simplement, votre fils a eu quasiment la même phrase lors de l'un de nos entretiens.
- Et que lui avez-vous répondu alors ?
- Qu'il y avait des médicaments pour ça, mais que la première chose à faire pour se sentir mieux, c'était de regarder la vérité en face.
- Quelle vérité ?
- Vous vous en voulez Alan. Vous avez l'impression que vous n'avez pas été à la hauteur avec Don et que, de ce fait, vous avez perdu le droit à l'affection de votre fils.
- Mais c'est la vérité. J'ai toujours fait passer Charlie avant Donnie. D'ailleurs, celui-ci a été assez clair dans le premier enregistrement : il est persuadé de n'avoir aucune importance pour moi, que seule la mort de son frère me ferait du mal et que je me remettrais très bien de la sienne. Quel genre de père peut provoquer de telles pensées chez son fils, dites-moi ?
- La plupart des pères ont provoqué ce type de pensée chez l'un de leurs enfants, sinon chez tous, à un moment ou un autre de leur existence. Vous ne devez pas oublier un point essentiel...
- Lequel ?
- Lorsque Don a eu cet entretien, il n'était déjà plus lui-même. On lui avait déjà administré des drogues qui avaient vraisemblablement altéré ses capacités de raisonnement et d'analyse. Il n'était sans doute pas totalement conscient de ce qu'il disait.
- Ce qui est encore pire : cela prouve que ses mots reflétaient réellement ses pensées puisqu'il n'avait pas la barrière du conscient pour les retenir.
A nouveau le Dr Bradford pensa que Don aurait pu raisonner de cette façon.
- Décidemment, votre fils et vous avez bien la même façon de réagir ! dit-il. Vous utilisez le jargon de la psychanalyse et vous le détournez à votre profit ! Mais ça ne fait pas avancer, croyez-moi. Vous devez vous persuader que vous n'avez rien fait de mal. Si vous laissez ces films vous atteindre, le malade qui vous manipule tous aura gagné, car lorsque vous aurez récupéré votre fils (il s'interdit de dire « si »), vous ne pourrez jamais avoir avec lui une relation normale si vous culpabilisez de ce que vous avez fait ou n'avez pas fait durant sa jeunesse. Il vous aime et il ne supportera pas que vous voir souffrir ainsi : ça empoisonnera toutes vos relations.
- Comment savez-vous qu'il m'aime ?
Il sourit de nouveau à cette question qui reflétait à la fois tellement d'angoisse et tellement de désir de le croire, de se rassurer.
- Croyez-moi, je le sais et c'est tout. Et il aura besoin de vous quand on l'aura retrouvé. Il aura besoin de retrouver le père qu'en ce moment il croit avoir perdu pour toujours, et non pas un étranger dévoré de culpabilité à son endroit.
Alan croisa de nouveau le regard du thérapeute : très franchement cette fois-ci.
- Vous pensez vraiment que l'on va retrouver mon garçon ? A temps je veux dire ?
- Comment ça ? questionna le Dr Bradford, s'efforçant de prendre l'air innocent.
Mais il venait de comprendre qu'Alan n'était pas dupe : le père de Don avait compris où conduisait, inéluctablement, la torture psychique qu'on infligeait à son garçon.
- Vous savez très bien ce que je veux dire Dr Bradford alors, s'il vous plaît, faites-moi le plaisir de ne pas me prendre pour un imbécile. Je ne peux pas en parler devant Charlie, ça le perturberait au plus haut point, mais je sais où tout cela est censé s'achever ; et je sais que vous le savez aussi. Alors c'est pourquoi je vous demande : pensez-vous vraiment qu'on va retrouver mon garçon à temps ?
- Je l'espère Alan, je l'espère du fond du cœur ! » se contenta-t-il de répondre, incapable de lui mentir.
*****
L'entretien cependant avait rasséréné Alan et il remercia le Dr Bradford de son intervention. Puis il se rendit au garage où Charlie continuait de travailler fébrilement, plus déterminé que jamais à retrouver son frère. Au regard qu'il échangea avec lui, le mathématicien comprit que son père allait mieux, pour le moment du moins. Peut-être consentirait-il, un jour, à lui raconter ses pensées, peut-être pas. L'important, c'était qu'il n'ait plus ce regard vide et désespéré qu'il avait quelques heures plus tôt. L'important, corrigea-t-il aussitôt, c'était surtout de retrouver Don, et le plus vite serait le mieux car tôt ou tard, soumis à un lent processus de destruction psychologique, il allait s'effondrer à un point tel qu'aucune rémission ne serait possible.
Chacun des deux hommes était conscient du danger qui menaçait Don, et chacun d'eux se taisait, voulant épargner à l'autre, qu'il n'imaginait pas l'avoir compris. Et c'était cela, songeait Amita, qui regardait Alan et Charlie debout l'un près de l'autre, qui risquait de les détruire, eux, si jamais ils arrivaient trop tard : comment pourraient-ils s'appuyer l'un sur l'autre pour se relever s'ils avaient peur, chacun de leur côté, de blesser l'autre en le faisant ?
CHAPITRE XXXV
Maison des Eppes
Le mardi avait commencé dans la même morne inaction : ils enrageaient à l'idée que, quelque part, Don souffrait le martyr, peut-être pas physiquement, quoiqu'ils n'aient aucune idée de la gravité de ses blessures et de la souffrance qu'elles pouvaient engendrer, mais moralement. Et ils étaient incapables de faire quoi que ce soit pour le retrouver : à se demander à quoi servait qu'ils soient au F.B.I. !
Et puis, Charlie avait soudain eu l'idée de comparer les ombres qui apparaissaient sur le mur de la chambre. Puisque le lieu était toujours le même, les heures d'enregistrement connues, les ombres émanant de la fenêtre qui éclairait la pièce où Don était retenu, pouvaient permettre une certaine localisation, et de là... Evidemment, personne n'avait rien compris à la démarche en elle-même, mais ce n'était pas ce qui importait. Ce qui importait c'était le résultat et celui-ci, au bout de quelques heures, les avaient amenés à circonscrire les recherches à cinq lieux bien définis. Le quatrième était le bon !
Aussitôt, tous s'étaient précipités vers l'immeuble localisé. C'était un bâtiment de cinq étages, loué par un consortium anonyme dont le F.B.I. devait découvrir ultérieurement qu'il n'était en fait qu'un habile prête-nom pour le Dr Rochfield. Il y avait deux ans que celui-ci, dans l'ombre, préparait sa vengeance et il avait peaufiné jusqu'aux moindres détails. Il avait simplement omis d'entrer dans les paramètres l'intelligence supérieure de Charlie et sa capacité à dénouer les plus enchevêtrés des écheveaux dès lors que le plus infime brin en dépassait.
Toute l'équipe, augmentée de Charlie incapable de rester sur place, s'était alors engouffrée dans les véhicules d'intervention et avait foncé, toutes sirènes hurlantes, vers l'immeuble, situé aux confins d'une zone commerciale. Alan et Amita avaient dû se résigner à rester chez eux, les yeux rivés sur le téléphone, dans l'attente de nouvelles qu'ils priaient de tout leur cœur pour qu'elles soient bonnes.
CHAPITRE XXXVI
Retour au présent: soi-disant maison de soins
Il n'avait fallu que très peu de temps pour investir le bâtiment. D'ailleurs, les malfaiteurs à l'intérieur n'étaient que trois. En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, Samuel Rochfield et deux de ses quatre complices se retrouvèrent menottés dans une salle tandis que l'équipe parcourait les couloirs à la recherche de la chambre de Don. Dans l'une des pièces, ils découvrirent du matériel de sonorisation et de projection qui leur avait servi, durant les phases de sommeil provoqué chez ce dernier, à lui forger de faux souvenirs de l'explosion qui était censée leur avoir coûté la vie. Puis ils arrivèrent à la chambre de leur ami et s'aperçurent alors qu'elle était vide. Leur cœur se serra : qu'est-ce que ce malade avait fait de son otage ?
- Où est-il ? questionna Colby, l'air dur.
- Je ne vous le dirai pas.
Le sourire plein de morgue sur le visage de Rochfield leur fit vite comprendre que c'était sans espoir avec lui. Cet homme ne reculerait devant rien pour assouvir sa vengeance. On ne l'intimiderait en aucune manière, et il ne dirait que ce qu'il voudrait bien dire. D'ailleurs il ajoutait :
- Je veux un avocat !
Charlie se jeta sur lui, plein de la même fureur homicide qui avait submergé son père trente-deux ans auparavant, face au fils de cet homme. David le retint difficilement tant il était déchaîné :
- Ca ne sert à rien Charlie, arrête ça !
- D'ailleurs, il y a un autre moyen, dit Liz.
Elle s'adressa alors aux deux autres prévenus : l'infirmier et l'infirmière.
- Vous savez ce que vous risquez ? Enlèvement, séquestration, tortures sur un agent fédéral.
- Nous ne l'avons pas torturé ! protesta la femme.
- Ah non ? Le droguer sans relâche, lui faire croire que tous ceux qu'il aimait étaient morts, ce n'est pas de la torture pour vous ?
- Ce n'est pas nous...
- Peut-être, mais vous êtes complices. Crime sur un agent fédéral : votre cas est grave. C'est la prison à vie, pour le moins !
Comprenant où elle voulait en venir, Nikki entra aussitôt dans son jeu.
- Et encore, à condition qu'on retrouve l'agent Eppes en vie.
- On ne l'a pas tué ! protesta à son tour l'infirmier.
- Ah non ? Alors où est-il ?
- Taisez-vous, bande de larves ! éructa alors Rochfield, fou de rage en voyant ses complices sur le point de céder.
- Si l'agent Eppes est retrouvé vivant, s'il s'en sort sans trop de dommages, vous avez une chance de sortir avant d'avoir atteint le troisième âge...
- Sinon, insista David, vous risquez la peine de mort !
- Quoi ? La peine de mort ?
Le même cri d'horreur avait échappé aux deux complices.
- Quoi d'autre pour l'assassinat d'un agent fédéral ?
- Mais nous ne l'avons pas tué !
- Peut-être pas, mais vous étiez complice, et s'il est mort...
- Bien sûr qu'il est mort ! explosa alors Rochfield dans un rire dément. Vous arrivez trop tard !
Charlie blêmit et il eut l'impression que son cœur s'arrêtait soudain de battre. Ce n'était pas possible ! Ils ne pouvaient pas arriver trop tard !
- Non, il n'est pas mort ! hurla soudain la femme. En tout cas, pas encore.
- Taisez-vous ! tenta d'ordonner encore leur chef.
Mais sur un signe de Colby, un agent l'entraîna hors de la pièce.
- Il est sur le toit, avoua la femme.
- Quoi ???
- Il l'a emmené là-haut tout à l'heure...
Les agents ne l'écoutaient plus, déjà ils couraient à perdre haleine vers l'ascenseur. Charlie était livide : il pressentait l'urgence. D'un seul coup, comme si on lui avait ouvert les yeux, il comprenait quel était l'autre versant de la vengeance de Rochfield : que son frère se donne la mort comme son fils l'avait fait. Pendant que l'ascenseur les emmenait vers le toit, beaucoup trop lentement à son gré, une prière muette mais fervente montait en lui :
« Je vous en supplie... Je vous en supplie... Ne permettez pas cela... Donnie, j'arrive grand frère, je suis là, tout près ! Attends-moi, je t'en prie ! »
Lorsque les portes s'ouvrirent, ils furent un instant éblouis par le soleil qui entrait à flot dans le réduit obscur. Ils sortirent rapidement de la cabine et jetèrent un regard éperdu autour d'eux, cherchant des yeux leur ami, tétanisés à l'idée qu'il était peut-être déjà trop tard.
Et puis Charlie poussa un cri : il venait d'apercevoir son frère, assis dans un fauteuil roulant, qui se dirigeait droit vers le mince garde-fou de bois qui entourait la terrasse. Ils comprirent aussitôt quel était son dessein et s'élancèrent. Ce fut Charlie le plus rapide : la terreur lui donnait des ailes. Il ne pouvait pas être arrivé juste à temps pour voir son frère plonger du toit, ce serait trop horrible ! Un instant, il crut pourtant qu'il allait échouer. Puis, au moment où tout lui semblait perdu, dans un geste désespéré, il se jeta en avant, presque à l'horizontale et referma les bras autour de la poitrine de Don alors que celui-ci était sur le point de basculer dans le vide.
Ils tombèrent ensemble sur le sol et Charlie resta une fraction de seconde immobile, comme incapable de comprendre qu'il venait de réussir. Il sentait sous lui le corps de son frère, parcouru de frissons, et soudain, comme pris de frénésie, il retourna celui-ci, le serra désespérément dans ses bras en couvrant son visage et ses cheveux de baisers tout en laissant échapper des larmes de soulagement :
- Donnie ! Oh mon Dieu, Donnie ! Qu'est-ce que tu allais faire ? Parle-moi, Donnie ! Qu'est-ce que tu allais faire ? gémit-il
Il vit son frère ouvrir les yeux et les poser sur lui, comme s'il ne comprenait pas ce qui se passait, comme s'il ne pouvait pas croire à ce qu'il voyait.
- Charlie ??!!
- Oh Donnie ! Mon grand frère ! Je suis là ! Je ne te quitterai plus jamais ! Plus jamais ! »
CHAPITRE XXXVII
Soi-disant maison de soins
Soudain Charlie sentit une main agripper la sienne et il se rendit compte que, tandis qu'il se remémorait ainsi les événements des cinq derniers jours, Don avait repris connaissance.
- Donnie ! Salut ! Comment te sens-tu grand frère ? balbutia-t-il, au bord des larmes.
- Charlie ! Charlie ! Est-ce que je rêve ?
- Non ! Non, Donnie ! C'est moi, c'est Charlie, je suis bien là, près de toi.
- Si je rêve alors c'est un rêve merveilleux !
- Ce n'est pas un rêve Donnie, je suis vraiment là ! Je vais bien : tout le monde va bien. Tiens, regarde.
Il le souleva dans ses bras pour lui permettre de regarder autour de lui. Les yeux de Don se fixèrent alors sur le groupe qui entourait son brancard et ils s'écarquillèrent, comme s'ils ne parvenaient pas à croire à ce qu'ils voyaient : David, Colby, Liz et Nikki étaient là tous les quatre, absolument indemnes, vêtus de leur tenue d'intervention et ils lui souriaient, l'air préoccupé.
- Je suis mort, c'est ça ?
- Non ! Non ! hurla presque Charlie. Tu n'es pas mort Donnie. Tu es vivant et tu vivras ! Rien n'était vrai tu comprends ? Rien du tout ! Cet homme n'a fait que te manipuler depuis le début. Il t'a enlevé, drogué et fait croire toutes ces histoires pour t'obliger à te tuer sous nos yeux.
Don n'avait pas l'air d'écouter vraiment ce que son frère lui disait. Il se contentait de le regarder, l'air ravi, comme s'il n'arrivait pas vraiment à comprendre que tout cela n'avait été qu'un atroce cauchemar. Et puis soudain il demanda, la voix empreinte d'angoisse :
- Et papa ? Où est papa ?
- Il est à la maison, il va bien, je te l'assure.
- A la maison ? Il semblait ne pas comprendre ce qu'on lui disait.
- Oui. Tu veux lui parler ? Je peux l'appeler : j'ai mon téléphone.
En même temps qu'il lui faisait cette proposition, Charlie sortait son portable et appuyait sur la touche mémoire pour composer le numéro d'Alan. Celui-ci décrocha avant que la première sonnerie ne se fut éteinte : il devait tenir l'appareil serré dans sa main dans l'attente de nouvelles.
- Allo ? Charlie, c'est toi ? Dis-moi que vous l'avez retrouvé ! Dis-moi que vous êtes arrivés à temps !
- Oui papa, ne t'inquiète pas.
- Il va bien ?
- Et bien, il est plutôt groggy, mais je crois que ça devrait aller. Il s'inquiète pour toi. Je te le passe.
Il positionna alors l'appareil près du visage de son frère et l'y maintint de manière à ce que celui-ci puisse parler à son père et l'entendre.
- Allo ? Donnie chéri, c'est papa : tu m'entends ?
- Papa ? Papa c'est toi ?
Les larmes se mirent à rouler sur les joues d'Alan en entendant cette voix presque enfantine à l'autre bout de la ligne : il avait beau y reconnaître les intonations de Don, il avait du mal à se persuader que c'était lui qui parlait sur ce ton hésitant et incrédule.
- Oui, c'est moi Donnie. Comment vas-tu mon ange ?
- Papa ? Tu vas bien ? Tu es vivant ?
- Bien sûr que je suis vivant ! Et je vais très bien. Tout le monde va très bien chéri.
Il semblait que Don n'entendait pas les mots qu'on lui disait. Il se contentait de répéter, comme s'il ne parvenait pas à s'en convaincre :
- Tu es vivant ? Tu es vraiment vivant ?
Soudain, le médecin s'interposa, alarmé :
- Raccrochez, vite ! commanda-t-il à Charlie interloqué.
- Quoi ?
Il s'aperçut, à ce moment-là que son frère se mettait à trembler de tous ses membres et il ramena le téléphone à lui.
- Papa, il faut que je raccroche ! Ecoute, on va emmener Don à l'hôpital central. Rejoins-nous là-bas.
- Mais Charlie, qu'est-ce qui ... »
Alan ne termina par sa phrase : son fils avait déjà coupé la communication. Il remit le téléphone dans sa poche, en proie à une inquiétude dévastatrice : que se passait-il ? Pourquoi cette interruption brutale ? Il tenta de rappeler mais tomba alors sur la boîte vocale de Charlie et son angoisse n'en fut que plus grande encore.
Comme il restait désemparé, son téléphone pendant inutilement au bout de son bras, le Dr Bradford, resté avec eux, intervint :
- Venez Alan. Il est inutile de vous torturer en vaines conjectures. Le mieux que nous ayons à faire, c'est d'aller les attendre à l'hôpital.
- Il a raison, appuya Amita. C'est le meilleur moyen d'avoir des nouvelles.
- Oui, oui, bien sûr. Allons-y. »
Il enfila sa veste et les suivit, en proie à un sentiment grandissant d'impuissance.
*****
C'était cette même impuissance qui crucifiait Charlie tandis qu'il voyait son frère convulser violemment sur son brancard, incapable de lui être d'une quelconque utilité. Le médecin et l'infirmier s'empressaient autour de lui, lui insérant un abaisse-langue dans la bouche pour l'empêcher de se mordre, le roulant sur le côté pour qu'il ne s'étouffe pas avec ses vomissures et le maintenant de leur mieux pour éviter qu'il se blesse.
Pendant que David et Colby venait prêter main-forte à l'infirmier pour maintenir leur collègue, le médecin préparait hâtivement une seringue qu'il injecta directement en intra-musculaire dans le haut du bras de Don. Celui-ci sembla retrouver son calme : les convulsions s'espacèrent peu à peu puis cessèrent totalement. Le médecin échangea un regard inquiet avec les deux agents : ils avaient eu chaud !
- Allez, on l'emmène ! ordonna-t-il aussitôt que le calme fut revenu. Vous montez avec nous ? demanda-t-il à l'intention de Charlie, resté tétanisé à l'endroit où il l'avait poussé pour porter secours à son malade.
- Bien sûr oui ! Qu'est-ce qui lui est arrivé docteur ? Pourquoi ces convulsions ?
- Je ne sais pas très bien. Le stress, l'incompréhension de la situation, les drogues... Tout un tas de facteurs qui se sont sans doute interconnectés pour provoquer cette crise. Nous en saurons plus à l'hôpital.
Charlie regarda son frère inconscient, gisant sur le brancard, les yeux clos, le corps totalement inerte, comme ne faisant déjà plus tout à fait partie de ce monde et une peur atroce s'empara de lui.
- Mais ça va aller, n'est-ce pas docteur ? Il va aller bien maintenant ?
Le médecin le regarda avec beaucoup de compassion, mais il se refusait à lui mentir : en fait il n'en savait rien. Tout dépendait des produits qu'on lui avait injectés et de leur toxicité. Rien ne lui permettait, en l'état, d'assurer que Don se remettrait totalement de ce qu'il venait de subir, pas plus que l'inverse d'ailleurs. Il temporisa :
- Je l'espère. Mais il doit être transporté aux urgence le plus vite possible. Là-bas on pourra établir un vrai diagnostic. Alors ne perdons pas de temps. »
Sur cette injonction, Charlie s'empressa de grimper dans l'habitacle où on venait de faire glisser le brancard et il s'installa à côté de son frère, saisissant sa main dans les siennes.
- Je suis là, Donnie, juste à côté de toi. Ca va aller grand frère, ça va aller maintenant, murmura-t-il, autant pour tenter d'en convaincre son frère inconscient que pour s'en convaincre lui-même.
CHAPITRE XXXVIII
Hôpital central, Los Angeles
L'ambulance ne mit qu'une vingtaine de minutes à parvenir à l'hôpital. Charlie parcourut les longs couloirs blancs, inconscient du chemin emprunté et des gens qui l'entourait, ne lâchant pas la main de son frère, concentré uniquement sur son visage blafard. Soudain il sentit qu'on l'arrêtait et il se débattit.
- C'est mon frère, je dois l'accompagner !
- Ecoutez, on va s'occuper de votre frère. Laissez-nous faire notre travail.
Avant qu'il puisse continuer à protester, Colby se dressait à ses côtés.
- Ils ont raison Charlie. Laisse-les faire leur boulot. Don ne risque plus rien ici.
- D'accord.
Il déposa un dernier baiser sur le front de son frère et passa sa main dans ses cheveux en lui murmurant à l'oreille.
- Ne t'inquiète pas Donnie, je suis là, juste derrière la porte. Je ne te laisse pas...
Et effectivement, il refusa d'aller s'installer en salle d'attente et resta posté juste derrière la porte battante, regardant par la vitre qui s'ouvrait dans le haut de celle-ci, ne quittant pas des yeux son frère autour duquel plusieurs médecins et infirmières s'afféraient. Soudain il se rendit compte que son père était près de lui, qui fixait douloureusement la scène.
- Je ne t'avais pas vu arriver. Il y a longtemps que tu es là ?
- Trois minutes. Comment va-t-il ?
- Je ne sais pas. Je crois que ça va. En tout cas, il est vivant, c'est l'essentiel.
- Oui, c'est l'essentiel.
Et soudain, il se jeta dans les bras de son père et fondit en larmes.
- Charlie... Ca va aller, tu vas voir. Ton frère va s'en sortir... balbutia son père qui ne savait pas comment le calmer.
- Mais il s'en est fallu de si peu papa, de si peu !
- Mais tu es arrivé à temps, chéri.
- Si tu l'avais vu... Tout seul... Au bord de ce toit...
- N'y pense plus Charlie... Ton frère est sauvé, grâce à toi !
Et soudain, la question qui le torturait jaillit, malgré lui :
- Comment a-t-il pu envisager cela ?
- Imagine ce qu'il a pu vivre Charlie : cet homme l'a drogué, lui a fait croire qu'il était infirme et qu'à cause de lui plusieurs de ses agents étaient mort, ainsi que nous deux. Il n'avait plus rien au monde, imagine ce qu'il a pu ressentir.
- Mais c'est Don ! Il est si fort pourtant !
- Il est fort oui, mais comme tout le monde il a des limites au-delà desquelles il ne pourrait pas aller. Et il était arrivé à ses limites.
- Je l'ai toujours vu solide comme un roc. Et il m'apparaît soudain fragile, vulnérable. J'ai l'impression que c'est à moi de le protéger, que je dois veiller sur lui.
- C'est bien ce que tu dois faire Charlie, ce que nous devons faire. Il a désespérément besoin de nous, bien plus que nous ne le pensions.
- Bien plus oui.
Ils se tournèrent tous les deux vers la salle de soin, fixant à nouveau leurs yeux sur l'homme qu'ils aimaient et Charlie, en lui-même se promit : « Je serai toujours là pour toi Donnie, toujours ! Tu ne seras plus jamais seul grand frère, plus jamais, je te le promets ! »
CHAPITRE XXXIX
Hôpital central, Los Angeles
Bientôt un médecin sortit de la salle et les deux hommes reculèrent pour le laisser passer.
« Vous êtes de la famille du blessé ?
- Je suis son père, et voici son frère, Charlie. Comment va-t-il docteur ?
- Et bien... C'est assez difficile à dire.
- Comment ça ? Il va bien ou pas ? s'énerva Charlie.
- Physiquement ça a l'air d'aller.
- Soyez plus clair docteur. Ca veut dire quoi ça à l'air d'aller ? Est-ce qu'il est blessé ? Qu'est-ce qu'il a exactement ?
- Calme-toi Charlie, lui dit son père avant de se tourner vers le praticien. Excusez-le docteur, nous venons de vivre des jours difficiles et il est à bout de nerfs.
- Oui, je peux le comprendre.
A ce moment-là, le brancard sur lequel gisait Don fut poussé vers la sortie.
- Que se passe-t-il ? Ou l'emmenez-vous ? questionna aussitôt Charlie dévoré par l'inquiétude.
- C'est ce que j'essayais de vous dire. Nous emmenons votre frère au scanner.
- Pourquoi ?
- Nous devons déterminer la cause de sa paralysie.
Ce fut comme si le monde s'écroulait à leurs pieds.
- Alors il est bien paralysé ?
- Est-ce que c'est... Est-ce que c'est permanent ? balbutia Alan atterré.
- C'est justement ce que nous voulons déterminer. Apparemment, la paralysie est due à une série d'injections directement dans le canal médullaire.
- Quoi ?
- Oh mon Dieu !
Alan chancela : jusqu'où Rochfield était-il descendu dans la barbarie pour se venger de lui ?
- Nous allons vérifier exactement quels sont les dommages causés à la moelle épinière.
- Mais de quels dommages s'agit-il enfin, expliquez-nous ?
Comprenant l'état d'exaspération dans lequel étaient les deux hommes, le médecin les entraîna vers son bureau où il les fit asseoir. Là, dans la quiétude relative qu'ils retrouvèrent, il réussit à leur parler de l'état de Don en mots simples. Visiblement, les différents bandages dont il était affublé n'étaient que des leurres destinés à rendre crédible la cruelle fable inventée par son tourmenteur ; ils ne recouvraient en effet aucune blessure et c'était une bonne chose. Par contre, on avait effectivement, comme il le leur avait dit, injecté une drogue, vraisemblablement à base de curare directement dans le canal médullaire, interrompant la connexion nerveuse et paralysant les membres inférieurs et cela à plusieurs reprises au cours des cinq jours de sa captivité. Cela avait fini par provoquer un œdème dont il ne pouvait dire, avant les résultats du scanner, s'il nécessiterait ou non une intervention chirurgicale.
- Vous êtes en train de me dire que mon fils pourrait rester paralysé ?
- C'est en effet un risque. Mais nous en saurons plus tout à l'heure.
- Et pour le reste ?
- Et bien, il va falloir du temps avant que toutes les drogues qu'on lui a injecté s'évacuent de l'organisme. Il risque de souffrir durant les jours qui viennent. Il aura besoin de vous.
- Nous serons là, docteur.