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Série : Numb3rs
Création : 05.05.2009 à 17h53
Auteur : Cissy
Statut : Terminée
« Don et Charlie se rendent à la soirée du 20ème anniversaire de leur promo. Bien sûr rien ne va se dérouler comme ils le pensaient. Episode sans enquête (désolée Orkhadia), que j'écris seule. » Cissy
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Lycée de Pasadena, extérieur
Soudain il sentit que les brancards bougeaient et il ne vit plus Charlie, resté un peu en arrière. Liz était à nouveau près de lui, l'obligeant à rester allongé tandis qu'elle maintenait un masque à oxygène sur son visage.
- Ca va aller Don. Charlie va s'en sortir.
L'air frais de la nuit le saisit brusquement. Il était à peine sorti qu'il se sentit saisi dans des bras : il reconnut son père :
- Donnie, oh mon Dieu, mon petit !
- Papa !
- Comment vas-tu chéri ?
- Papa, Charlie est blessé !
Il vit le visage de son père se décomposer tandis que son regard se fixait au-delà de lui. Il comprit qu'on venait de sortir la civière avec son frère.
- Seigneur, non, Charlie !
Alan le lâcha et se précipita vers son cadet inanimé.
- Charlie, Charlie c'est papa !
Il jeta un regard suppliant vers les secouristes :
- Est-ce qu'il va s'en tirer ?
- On ne sait pas monsieur. On doit l'emmener au plus vite. Vous voulez nous accompagner ?
Il hésita : ses deux fils avaient besoin de lui. Comment privilégier l'un plutôt que l'autre ?
Ce fut Don qui le décida :
- Papa, moi ça va aller. Reste avec Charlie, il a besoin de toi.
Les yeux pleins de larmes, Alan se dirigea vers son fils aîné.
- Tu es sûr mon ange ?
- Oui, je préfère que tu restes avec lui. Je me sentirai plus tranquille.
- D'accord. On se retrouve à l'hôpital.
Alors qu'il se détournait, Don l'arrêta en saisissant d'un seul coup son poignet :
- Papa, pardonne-moi...
- Quoi ? De quoi tu parles mon ange ?
- C'est ma faute...
- Que veux-tu dire ?
- Si Charlie est blessé c'est ma faute...
- Voyons, je suis sûr que non !
- Si, il s'est jeté sur moi pour me protéger. La balle qui l'a atteint, c'est moi qu'elle aurait dû toucher !
- Don... Tu n'as rien à te reprocher tu m'entends, rien du tout !
Il aurait voulu lui dire bien d'autres choses mais les ambulanciers s'impatientaient : il n'y avait pas de temps à perdre. Il déposa alors un baiser sur le front de son fils aîné.
- Ca va aller pour lui ? demanda-t-il aux infirmiers qui le dirigeaient vers l'autre ambulance.
- Oui, ça devrait aller, répondit l'un d'entre eux.
- Ne vous inquiétez pas, dit alors Robin qui s'était matérialisée auprès d'eux sans qu'aucun des deux n'en ait conscience, je reste avec lui.
- Merci Robin.
- Alors, vous venez ?
- J'arrive !
Il se précipita dans l'ambulance où gisait Charlie et s'y engouffra, le cœur étreint par la culpabilité : une fois de plus il délaissait l'aîné pour le cadet. Les portes se refermèrent sur lui et le bruit assourdissant de la sirène s'éleva. Il s'assit auprès du corps inerte de son fils et lui saisit la main :
- Ca va aller chéri. Tout va bien aller, tu verras.
Il aurait tellement voulu que ce soit vrai.
Don regarda partir l'ambulance, des larmes plein les yeux. Son petit frère ! Se pouvait-il qu'il survive à sa blessure ? Pourquoi s'était-il sacrifié pour lui ? Il valait tellement mieux que lui ! Ce n'était pas juste, ce ne pouvait pas arriver, Charlie ne pouvait pas mourir, pas comme ça !
Je vous en prie, supplia-t-il avec ferveur, si vous devez prendre l'un de nous, prenez-moi. Laissez Charlie. Mon père a besoin de lui, ce monde a besoin de lui.
Il sentit qu'on le hissait dans l'ambulance : Robin était près de lui qui lui tenait la main et il eut un pâle sourire dans sa direction.
- Je suis désolé, murmura-t-il.
- Arrête, ne dis rien. Repose-toi. Tout ira bien.
Tout irait bien. Il voulu se redresser un peu et se mit soudain à tousser. Il ne comprit pas pourquoi Robin poussait un cri tandis que l'infirmier se levait, soudain tendu.
- Don, oh mon Dieu, Don !
Il regarda la main qu'il avait machinalement portée à sa bouche par un réflexe d'hygiène, et s'aperçut qu'elle était couverte de sang. Il ne comprit pas pourquoi. Il lui semblait avoir de plus en plus de mal à respirer alors que l'infirmier, repoussant Robin, s'afférait auprès de lui.
Il chercha des yeux celle qu'il aimait et qui le fixait avec terreur. Il se sentait soudain trop las pour parler : un poids énorme pesait sur son torse. Le visage de Robin semblait s'éloigner, de plus en plus. Il avait l'impression que le son de la sirène était de moins en moins intense. Il se rendait compte qu'on s'agitait autour de lui, il entendait des mots qu'il ne comprenait pas :
- Bon sang, on le perd !
- Don, Don, reste avec moi ! Don !
Il y avait des cris, des pleurs et il ne savait pas pourquoi. Il se sentait si fatigué d'un seul coup. Une douleur terrible lui traversa la poitrine et il plongea dans la nuit.
MAIN DANS LA MAIN
Chapitre 42
Hôpital, Los Angeles
- On arrive à l'hôpital, ça va aller monsieur, il tient bon.
Alan jeta un regard reconnaissant au secouriste qui tentait ainsi de le rassurer. C'est vrai, Charlie tenait bon. Son pouls et sa respiration restaient réguliers quoiqu'un peu faibles. Mais il était si pâle, il paraissait si fragile qu'Alan se sentait le cœur étreint par un mauvais pressentiment. Le bandage qu'il avait autour de la tête était maintenant imbibé du sang qui coulait sans discontinuer : comment pourrait-il survivre à une telle perte de sang ? Quelles séquelles éventuelles risquait-il, lui dont le cerveau était la partie la plus importante du corps ? Non, corrigea in petto le père : c'était son cœur le plus important, son cœur qui l'avait conduit à se sacrifier pour son frère.
- Tiens bon chéri, je t'en supplie, dit-il en posant la main sur la main inerte de son garçon. Je ne sais pas ce que je deviendrais sans toi. J'ai besoin de toi et Donnie a besoin de toi.
Il était conscient que, si Charlie ne se remettait pas, ce serait un choc insurmontable pour son aîné. Il connaissait assez celui-ci pour savoir qu'il ne se pardonnerait pas de n'avoir pas su préserver son cadet, pire même, que celui-ci ait été blessé en le protégeant, lui qui était censé être le protecteur !
L'ambulance s'arrêta et il descendit rapidement pour laisser la place aux secouristes et aux médecins accourus : chaque seconde comptait. Très vite les soignants se mirent en route en encadrant le brancard et, au moment où il s'apprêtait à leur emboîter le pas, une courte conversation le cloua sur place :
- Qu'est-ce que vous faites ? jetait un interne qui accompagnait la civière à deux de ses collègues qui restaient immobiles, comme attendant à leur tour l'arrivée d'une ambulance.
- Vous êtes assez nombreux, rétorqua le plus âgé des deux. On a un deuxième blessé qui arrive et il est en arrêt !
En arrêt ! Figé, Alan n'osait plus bouger. L'esprit en déroute il tentait vainement de se convaincre que ça n'avait rien à voir avec son fils. Non, Donnie allait bien quand il l'avait quitté. Le secouriste lui avait dit que ça irait, qu'il n'était pas en danger. C'était quelqu'un d'autre, ils ne pouvaient pas parler de son enfant. Il valait mieux qu'il suive Charlie : celui-ci avait besoin de lui. Mais quelque chose le retenait sur place, l'empêchait d'avancer, de suivre le groupe qui déjà disparaissait au détour du couloir.
Un hurlement de sirène grandissait et il vit le véhicule arriver à vive allure. Les deux médecins avaient été rejoints par deux infirmières et ils se ruèrent sur les portes arrière dès que le véhicule s'arrêta dans un grand crissement de pneus. Une voix sortit de l'habitacle qui hurlait :
- Dépêchez-vous. Il est en arrêt depuis trois minutes, il faut faire vite !
Une femme sanglotante descendit du véhicule dans laquelle il mit quelques secondes à reconnaître Robin. Alors, comme au ralenti, comme dans ces cauchemars où on voit se concrétiser notre pire terreur, il s'approcha du groupe et regarda par-dessus l'épaule d'un médecin. Un cri lui échappa à la vue du visage cireux, du corps inerte sur lequel le secouriste, juché à califourchon sur la civière, s'acharnait en appuyant régulièrement sur le torse tout en comptant tandis que son collègue appuyait à intervalle tout aussi régulier sur un ballonnet relié à un tube qui passait dans la gorge de son fils.
- Donnie ! Oh mon Dieu non, Donnie !
Il voulut se jeter sur son enfant mais il fut aussitôt repoussé par plusieurs mains qui, bien que compatissantes, étaient aussi implacables.
- S'il vous plaît monsieur, laissez-nous faire.
Il se retourna vers les ambulanciers :
- Que s'est-il passé ? Vous m'aviez dit que ça irait...
- Je suis désolé monsieur. On ne pouvait pas prévoir, la balle a dû bouger...
On entraînait son fils à l'intérieur. Comprenant que l'urgence n'était pas de comprendre pourquoi mais d'intervenir, il se retourna vers le brancard entouré par un groupe de médecins et d'infirmiers. Impuissant, il dut se résigner à suivre à distance le groupe qui se dirigeait à vive allure vers la salle de soins :
- Homme blanc, trente-huit ans, blessé par balle au thorax, en arrêt depuis quatre minutes entendit-il clamer.
Il n'arrivait pas à comprendre que c'était de son fils dont on parlait en ces mots neutres.
- Je vous en prie, je vous en prie, sauvez-le balbutia-t-il au moment où secouristes et médecins franchissaient la porte battante qui ouvrait sur la salle de soins.
*****
Le claquement de cette porte revenant vers lui, lui donna l'impression qu'on lui refusait ainsi tout espoir de revoir un jour son fils lui sourire. Il chancela et dut s'appuyer au mur pour ne pas tomber. Il sentit alors qu'on lui touchait le bras et, ouvrant les yeux qu'il avait fermés malgré lui, il aperçut le visage éploré de Robin.
- Que s'est-il passé ? s'enquit-il d'une voix brisée.
- Je ne sais pas. On parlait et puis... il a craché du sang et son cœur s'est arrêté de battre. Alan, je ne veux pas le perdre ! Je ne le supporterai pas !
Elle s'abattit en pleurant dans les bras du père de son amour tout en se reprochant sa faiblesse. C'était elle qui aurait dû le soutenir, lui qui risquait de perdre son enfant, ses enfants corrigea-t-elle presque immédiatement. Et cette précision eut pour effet de lui rendre une partie de son sang-froid.
- Et Charlie ? questionna-t-elle alors. Comment va-t-il ?
Il eut un geste vague des mains, comme pour chasser une pensée importune.
- Je ne sais pas trop. Je... Ca allait je crois quand nous sommes arrivés. Mais je les ai entendus parler de Don... Enfin... je ne sais pas pourquoi, j'ai compris que c'était de lui dont ils parlaient et je suis resté à l'attendre. Parce que je pensais que si je... si j'étais là... alors peut-être, peut-être que tout ça...
A nouveau il agita les mains dans le vide, dans un geste infiniment las et Robin comprit que c'était à elle d'être forte, à elle de l'aider à surmonter le drame. Comment pourrait-elle jamais regarder Don en face si elle laissait tomber son père à la première occasion ?
- Ca va aller Alan. Vos fils sont solides et puis ils sont têtus comme des bourriques ! Ils vont s'en sortir.
Il eut un sourire triste à son égard. Si seulement il avait pu la croire !
Elle l'entraîna doucement vers la salle d'attente, malgré ses récriminations.
- Venez ! Ici nous ne servons à rien. Ils sauront bien nous trouver pour nous donner des nouvelles.
Ils s'assirent l'un à côté de l'autre, murés dans leur inquiétude commune. Au bout de quelques minutes, Alan reprit la parole :
- Je l'ai laissé tombé, une fois de plus, murmura-t-il, accablé.
- Quoi ?
- Don... Je l'ai abandonné.
- Mais de quoi parlez-vous Alan ?
- Au lycée. J'ai choisi d'accompagner Charlie et je l'ai laissé seul. Comme toujours. Durant toute son enfance sa mère et moi avons entouré Charlie et nous avons délaissé Donnie. Et aujourd'hui j'ai continué. Mon fils avait besoin de moi et je me suis détourné de lui. Je l'ai laissé seul et maintenant, il est peut-être mort et je n'ai pas pu lui dire au revoir. Et sa dernière pensée aura été que son père lui préférait son frère, une fois de plus, une fois de trop. Peut-être que si j'avais été auprès de lui...
- Non Alan, cessez de vous torturer ainsi. Ca ne mène à rien et ça n'aidera pas Don. Vous savez très bien que vous n'y êtes pour rien.
- J'aurais dû l'accompagner...
- Mais c'est lui-même qui a insisté pour que vous restiez auprès de Charlie. Son état à lui paraissait beaucoup moins grave !
- J'aurais dû le savoir ! C'est mon fils ! J'aurais dû me douter qu'il mentait ! Don n'a jamais été du genre à se plaindre, à vouloir qu'on s'inquiète pour lui. J'aurais dû...
- Ca ne sert à rien Alan ! Vous ne pouviez pas savoir. Les choses auraient pu se passer différemment : vous auriez pu monter avec Don et que ce soit Charlie qui s'enfonce durant ce temps-là. Et vous seriez à vous faire les mêmes reproches, en sens inverse. Alors arrêtez. Et puis Don n'était pas seul, j'étais avec lui. Pour lui c'était important que vous accompagniez son frère. Ca le tranquillisait et je suis sûre que ça l'a aidé.
- Mais s'il...
- Ca aussi, cessez d'y penser. Don ne mourra pas, je le sais !
- Comment pouvez-vous en être aussi sûre ?
- Parce que s'il me fait un coup comme ça, il sait très bien que je ne le lui pardonnerai jamais ! dit-elle, retrouvant son sens de l'humour au plus profond de son désespoir.
Alan eut un pâle sourire, mais elle se rendit compte que la conversation l'avait un peu tranquillisé. A ce moment-là, ils furent rejoints par Liz, Larry et Colby qui venaient s'enquérir de l'état des deux frères. Leur mine se fit grave en apprenant la situation. Liz alla chercher quelques cafés et les deux agents et le physicien s'installèrent auprès d'Alan et de Robin, les soutenant dans leur épreuve et partageant leur inquiétude.
Chapitre 43
Lycée de Pasadena, devant le gymnase
- Alors ? Quel est le bilan ?
David, livide, les traits tirés par la fatigue et l'inquiétude se tourna vers le sous-directeur qui venait ainsi de l'interpeller. Il s'étonna dans un premier temps d'être interrogé, lui, puis se rappela que l'agent Falk était rentré au bureau dès la fin de l'assaut, prétextant devoir faire son rapport au plus vite et lui laissant la responsabilité de « ce gâchis » qu'il lui imputait puisque c'était lui qui avait ordonné l'opération.
L'assaut avait été donné un peu moins d'une heure auparavant. Charlie et Don devaient être arrivés à l'hôpital accompagnés par Alan et Robin. Liz et Colby n'avaient pas tardé à les suivre. En sa qualité d'adjoint de Don, lui n'avait pas pu faire de même. Il devait rester sur place pour effectuer les constatations, interroger les otages libérés, débriefer les équipes. Bref, malgré tout ce qu'il pouvait ressentir, il n'était pas prêt de pouvoir rejoindre ses amis. Colby lui avait promis de le tenir au courant mais il n'avait toujours pas appelé et il se demandait avec angoisse si c'était bon ou mauvais signe.
Nikki était restée avec lui, comprenant que, même s'il ne le demanderait pas, ce serait un soulagement pour lui d'avoir à ses côtés l'un de ses partenaires habituels.
Il répondit à son supérieur :
- Cinq blessés chez les otages, dont deux graves. Deux blessés et quatre morts chez les preneurs d'otages.
Le visage du sous-directeur était grave :
- Il n'y avait pas moyen d'éviter ce massacre ?
- Il ne nous ont pas laissé le choix monsieur. Lorsque nous avons donné l'assaut, ils venaient d'abattre deux de leurs otages et ils auraient sans doute abattu les autres aussi. D'ailleurs, lorsque nous sommes entrés dans la pièce, leur premier geste a été de diriger leurs armes sur eux. Nous n'avions pas le choix. Norton Bates, Théophile, Théophraste et Théobald Skeleton n'avaient pas l'intention de se rendre. Le psychiatre nous l'avait bien spécifié. Et il avait raison. Leurs deux complices ont été blessés durant l'assaut, mais eux se sont rendus.
- Vous auriez peut-être pu essayer le gaz.
- On y a bien pensé. Mais étant donné ce qui s'est passé lorsqu'ils ont vu le faisceau optique, nous n'avons pas voulu courir le risque. Et puis le gaz est dangereux aussi pour les otages. Nous nous sommes dits que, peut-être la situation allait se décanter au fil du temps.
- Et vous vous êtes trompés.
- Qu'auriez-vous fait à notre place monsieur ?
David s'apercevait que son ton manquait de la plus élémentaire déférence due à son supérieur, mais il commençait à sentir la colère l'envahir sous les reproches à peine voilés de celui-ci. Ils avaient tous fait de leur mieux pour sortir les otages de leur position périlleuse sans pour autant prendre, dès le début, la décision de sacrifier les criminels. Il pensait avoir fait ce que Don aurait fait : tenter, jusqu'au bout de préserver les vies, quelles qu'elles soient.
Il aurait aussi pu se retrancher derrière l'agent Falk et exprimer au sous-directeur son sentiment au sujet de celui que, désormais, il considérait comme incapable. Après tout, c'était lui qui avait laissé la situation pourrir. Mais David n'avait jamais été du genre à fuir ses responsabilités. Il avait effectivement ordonné l'assaut : il assumerait son choix, quelles que dussent en être les conséquences.
- Les otages blessés ?
- Steven Ross a reçu un violent coup sur la tête : il a été emmené à demi-inconscient encore. Clark Robinson et Freddy Valéra présentaient plusieurs hématomes dus à des coups. Ils ont été évacués sur l'hôpital pour passer des examens, mais ça devrait aller. Trois des autres otages, très choqués ont aussi été pris en charge par les services médicaux.
- Qu'en est-il de l'agent et du docteur Eppes ?
David planta son regard dans celui du sous-directeur, ulcéré par cette question dont il pensait qu'il connaissait déjà la réponse.
- Malheureusement nous sommes intervenus trop tard en ce qui les concerne : c'est sur eux que Bates avait tiré.
- Ca je le sais ! Ce que je vous demandais c'est comment ils vont.
- Je ne sais pas monsieur, je n'ai pas de nouvelles depuis qu'ils ont été emmenés.
- Et comment allaient-ils à ce moment-là ?
David ferma les yeux une fraction de seconde, tentant de chasser au loin l'émotion profonde qu'il avait ressentie en découvrant ses amis, et qui menaçait de le submerger à nouveau.
- L'agent Eppes était conscient mais sérieusement blessé par balle à l'épaule. Par ailleurs, il avait été frappé à plusieurs reprises au cours de la soirée. Le docteur Eppes... Charlie..., sa voix dérapa un instant, il avait été touché à la tête. On l'a emmené inconscient.
- Il va s'en sortir ?
- Je ne sais pas monsieur. Les médecins n'ont pas pu le dire.
- Bien sûr. Et comment se fait-il qu'ils aient été si gravement blessés alors que, selon vos dires, les autres occupants ne souffrent que de blessures mineures ?
- Il semble que le chef des preneurs d'otages se soit particulièrement acharné sur eux.
- Pourquoi ça ?
- La jalousie, l'envie, la colère, la haine, bref, un cocktail qui l'a conduit à diriger toute sa frustration sur les deux frères.
- Vous aviez bien un système d'écoute non ?
- Oui monsieur.
- Donc, vous vous êtes très vite rendus compte de ce qui se passait. Pourquoi n'êtes-vous pas intervenus avant ?
*****
David ferma les yeux de nouveau. Il ne cessait de se poser cette question en boucle : pourquoi n'avoir pas donné l'assaut plus vite ? Pourquoi, dès que Bates avait commencé à s'en prendre à Don et Charlie, n'avait-il pas ordonné de les sortir de là ? Bien sûr, une fois encore, la faute en était à l'agent Falk. Mais puisque, finalement il avait passé outre ses instructions, pourquoi ne l'avoir pas fait plus tôt ?
Dès le début il savait que M. « VS » ne serait pas à la hauteur. C'était à lui, en tant que plus ancien de prendre le relais sans penser à sa petite carrière. Mais non, ils étaient restés à l'écoute pendant que Don était battu et Charlie malmené, pendant qu'on obligeait les deux frères à raconter des horreurs sur leurs rapports passés. Qu'est-ce qui l'avait retenu d'agir plus tôt ? Il savait que cette question allait le hanter longtemps.
- Je ne sais pas vraiment monsieur. Le négociateur pensait qu'il fallait laisser les choses aller tant que la vie des otages n'était pas en danger immédiat et le psychiatre abondait dans son sens. Le chef du SWAT nous déconseillait aussi d'attaquer à l'aveuglette puisque les hommes avaient prétendu avoir des explosifs. - Ce qui s'est révélé faux.
- Ce qui s'est révélé faux en effet. Mais nous ne pouvions pas le savoir. Nous n'avions aucun moyen d'obtenir un visuel sur cette salle. Et l'agent Falk préférait temporiser tant que la vie des otages ne semblait pas directement menacée. La vie de douze personnes étaient en jeu et nous ne pouvions pas traiter ça à la légère. Nous avons cru agir au mieux des intérêts de tous. Et puis il a fini par obtenir ce qu'il voulait et...
- Comment ça, qu'est-ce qu'il voulait ?
En quelques mots, David le mit au courant de la scène qui s'était déroulé entre Bates, Don et Charlie.
- Et malgré tout ça, vous n'êtes pas intervenus ?
- Nous avions l'ordre express de n'intervenir que si la VIE des otages paraissait directement menacée, monsieur, se rebiffa soudain David. Devions-nous passer outre aux ordres directs d'un supérieur ?
Le directeur eut l'air gêné.
- Agent Sinclair, l'agent Falk est quelquefois un peu trop... prudent peut-être.
David eut un ricanement fort peu protocolaire.
- Monsieur, avec tout le respect que je vous dois...
Et puis il se tut : il avait fait assez de vagues ce soir-là et il savait que l'agent Falk n'allait pas se gêner pour l'enfoncer dans son rapport. La prudence voulait peut-être qu'il fasse profil bas.
- Je vous écoute, agent Sinclair.
Tant pis, advienne que pourra, mais que, pour une fois, le sous-directeur entende ce qu'on avait à lui dire. S'il devait fusiller sa carrière, au moins qu'il le fasse en beauté et pas à moitié.
- Je crois que c'était une erreur que d'envoyer l'agent Falk sur cette intervention.
- Mais en l'absence de l'agent Eppes, seul l'agent Falk avait le grade pour commander une telle opération.
- Un grade ne fait pas tout monsieur, sauf votre respect.
- L'agent Falk devra répondre des décisions qu'il a prises, répondit alors le directeur. Tout comme vous devrez répondre des vôtres, je pense que vous le comprenez.
Oh oui il comprenait : le directeur se dédouanait du fiasco comme il se serait glorifié de la réussite ! Une fois encore il démontrait qu'avant d'être un agent, il était un politique !
- Nous avons fait au mieux, monsieur, se contenta-t-il alors de répéter. Nous avons décidé de donner l'assaut lorsque nous avons senti que les choses dérapaient mais il était malheureusement trop tard. Bates venait de tirer sur l'agent Eppes et, le temps que nous entrions, il a aussi fait feu sur le docteur Eppes.
- Et bien, heureusement que vous avez fait au mieux agent Sinclair, sinon qu'est-ce que ça aurait été ! Avez-vous la moindre idée de ce que pourrait représenter pour le pays la mort d'un génie comme le professeur Eppes, surtout dans des conditions comme celles-ci ? Avez-vous la moindre idée du nombre de coups de téléphone auxquels j'ai déjà dû répondre et de tous ceux auxquels je devrai encore répondre dans les heures, voire les jours à venir, parce que vous n'avez pas réagi assez vite ?
- Si vous voulez ma démission monsieur, elle peut être sur votre bureau dès ce soir ! dit-il d'une voix blanche.
A ces mots, le sous-directeur comprit qu'il était allé un peu loin. Au fond de lui-même, il savait très bien que David n'avait rien à se reprocher et qu'il avait effectivement fait du mieux qu'il pouvait dans une situation d'autant plus compliquée pour lui qu'elle mettait en péril son chef de section et ami et le frère de celui-ci. Qui aurait pu mieux faire dans ces circonstances ? Mais il était, comme il venait de le dire, harcelé par sa propre hiérarchie et il lui avait fallu passer ses nerfs sur quelqu'un. En tout cas, pensait-il, il y en avait un qui ne perdait rien pour attendre ! Si l'agent Falk avait pu lire ce qui se passait dans la tête de son supérieur à ce moment-là, il aurait été dans ses petits souliers.
- Non agent Sinclair, bien sûr que non. Je pense qu'en effet vous avez fait tout ce que vous pouviez. Je déplore simplement que les choses aient si mal tourné.
- Croyez-moi je le déplore encore plus.
- Ecoutez, je vais prendre le relais ici. Rejoignez donc l'agent et le docteur Eppes à l'hôpital et tenez-moi au courant de leur état de santé.
- A vos ordres monsieur.
- Oh ! agent Sinclair...
- Monsieur?
- Je n'ai pas dit ces mots en l'air. Je pense que vous avez en effet fait du mieux que vous pouvez. Ne vous inquiétez donc pas du rapport de l'agent Falk.
- Merci monsieur, dit David en se détournant.
*****
Finalement le sous-directeur n'était pas un si mauvais cheval et peut-être pas autant politique qu'il le pensait. Après tout, il n'était pas obligé d'agir ainsi envers lui. En une phrase, il venait de le rassurer quand aux conséquences de son insubordination et pour quelqu'un d'aussi à cheval sur le règlement qu'il l'était, c'était la preuve qu'il était conscient que le disfonctionnement éventuel n'était pas de son fait. Il salua son supérieur d'un signe de tête puis il agita la main en direction de Nikki pour qu'elle le rejoigne, ce qu'elle fit sur le champ.
Alors qu'ils montaient dans la voiture, son téléphone se mit à sonner. Il décrocha aussitôt.
- Oh Colby !
Nikki se figea, comprenant que leur collègue était en train de donner des nouvelles des frères Eppes. David n'ajouta pas un mot, mais elle vit son visage pâlir alors que ses yeux s'emplissaient de tristesse. Sans dire une parole, il raccrocha son portable et resta une seconde, les yeux dans le vide.
- Quoi ? Qu'est-ce qui se passe ? DAVID ! questionna Nikki, terriblement inquiète.
Il leva sur elle un regard chagriné.
- Quoi ? C'est Charlie ? Il n'a pas tenu le coup ? Bon sang David, parle-moi !
- Non, c'est Don !
- Quoi Don ?
- Il a perdu connaissance sur le chemin de l'hôpital.
- Et ?
- Les médecins ne sont pas très optimistes.
- Oh non !
David poussa un grand soupir.
- Bon sang ! J'aurais dû...
- Ah non ! Ne commence pas ça ! l'interrompit Nikki. Les j'aurais dû, il aurait fallu, si j'avais su, ça n'a jamais rien changé aux choses. Tu as fait de ton mieux et tu le sais ! Et Don va s'en sortir, tu verras.
- Le ciel t'entende.
Ils montèrent dans la voiture. Elle questionna alors :
- Et Charlie ?
Il haussa les épaules :
- Rien de nouveau.
Puis ils se murèrent dans le silence sur le chemin de l'hôpital, chacun pensant à la tragédie que ce serait pour Alan que de perdre ses deux fils en même temps.
Chapitre 44
- Monsieur Eppes ?
Alan sursauta violemment à l'appel de son nom.
- Oui, c'est moi, dit-il en se levant et en se dirigeant vers la jeune femme qui venait de l'appeler.
- Bien, je viens d'examiner votre fils. Nous allons le monter tout de suite en salle d'opération. Apparemment...
Il lui coupa la parole, impatient :
- Mais ça va aller ? Son cœur bat de nouveau n'est ce pas ?
Elle le regarda, comme si elle ne comprenait pas.
- Attendez, vous êtes bien monsieur Eppes ? Le père de mon patient ?
- Oui, Don est mon fils.
- Don ?
Elle consulta le dossier, perplexe.
- Je crains qu'il n'y ait un malentendu.
- Comment cela, s'impatienta Alan.
- Mon patient s'appelle Charles. Charles Eppes.
- Oui, oui, c'est... Oh ! Je croyais que vous veniez m'apporter des nouvelles de mon autre fils, Don... Mais Charlie... Charlie est mon plus jeune garçon.
Elle le regarda, le regard empreint d'une immense compassion :
- Vous êtes en train de me dire que vous avez DEUX fils ici en ce moment même ?
- Oui, ils ont été blessé dans la prise d'otages du lycée de Pasadena. Et, Don... enfin... mon fils aîné est dans un état grave apparemment.
- Je suis désolée. Je ne savais pas. Je m'occupe de Charles.
- Comment va-t-il ? Il va s'en sortir ? Est-ce qu'il est gravement touché ?
- Et bien la bonne nouvelle c'est que la balle n'a pas atteint le cerveau.
Un puissant soupir de soulagement échappa aux quatre personnes suspendues aux lèvres du médecin.
- Par une chance inouïe, qui n'arrive qu'une fois sur plusieurs millions, le projectile s'est logé juste entre la boîte crânienne et l'encéphale. Je vais donc retirer cette balle, ensuite il n'y aura plus qu'à attendre en espérant qu'aucune hémorragie ne se déclenche.
- C'est dangereux ?
- L'intervention en elle-même ne présente pas de danger, non. La balle est placée de telle manière qu'il ne sera pas difficile de l'extraire. Ensuite, tout dépendra de votre fils. Nous le placerons en soins intensifs jusqu'à son réveil.
- Mais, il va s'en remettre ?
Elle hésita quelques secondes.
- Ecoutez, c'est difficile à dire malgré tout. Il respire seul et son rythme cardiaque est bon, mais il est dans le coma.
- Le coma ? articula péniblement Alan horrifié tandis que Liz et Robin posaient chacune une main sur son épaule pour lui faire comprendre qu'il n'était pas seul dans l'épreuve.
- Oui. Son organisme a tout de même subi un choc majeur. Alors je ne peux malheureusement pas vous promettre que tout se passera bien. Les dix prochaines heures vont être cruciales. Mais s'il ne développe pas d'hématome ou d'œdème, si aucune hémorragie n'intervient dans les douze heures, alors il aura de bonnes chances.
- Merci docteur, dit Alan anéanti. Je peux le voir ?
- Dès que j'aurais procédé à l'intervention et qu'il sera installé, une infirmière viendra vous chercher.
- Merci, répéta-t-il d'une voix blanche.
- Je vous en prie. J'aurais préféré avoir de meilleures nouvelles. Mais ne perdez pas espoir : votre fils est jeune et solide, il a de bonnes chances.
- De bonne chances s'emporta alors Larry tandis que la jeune femme retournait auprès de son patient. Qu'est-ce que ça veut dire « de bonnes chances » ? Qu'on m'explique à moi ! Ca veut dire 50 %, 80 % ou 30 % ? Qu'est-ce que c'est que cette scientifique qui se contente de vous dire qu'il y a de « bonnes chances ». C'est comme si je vous disais...
- Larry ! l'interrompit Colby, quelque peu impatienté. Je ne crois pas que vous aidiez Alan là !
Contrit, le physicien tourna son regard vers le père de Charlie qui s'était effondré dans un fauteuil, comme à mille lieues de là.
- Excusez-moi Alan. Ce n'est que le fruit de mon inquiétude poussée à son paroxysme. Je n'aurais pas dû parler ainsi. De bonnes chances c'est mieux que rien, mieux que une chance seulement en tout cas, conclut-il piteusement, ne sachant comment se rattraper.
- C'est bon Larry, je comprends dit Alan. Je voudrais seulement...
Chapitre 45
Hôpital, Los Angeles
Il fut interrompu par l'arrivée d'un autre médecin qui, lui aussi demandait à la cantonade :
- Monsieur Eppes ?
Il se leva à nouveau.
- Oui, c'est moi !
- Je suis le docteur Harding. Je m'occupe de votre fils.
- Don ?
Cette fois-ci, il prenait les devants pour s'assurer qu'ils étaient bien sur la même longueur d'onde. Le médecin jeta un bref coup d'œil au dossier qu'il avait sous les yeux et opina :
- Oui, c'est ça, Donald Eppes. C'est bien votre fils ?
- Oui.
- Je pourrai vous parler en privé s'il vous plaît ? Mon bureau est par ici.
A cette requête le sang d'Alan se figea dans ses veines. Si on voulait l'attirer à l'écart de la foule qui peuplait la salle d'attente, c'était obligatoirement pour lui annoncer que son fils n'avait pas survécu. C'était pour éviter que les familles des autres patients n'entendent les mots cruels qu'on allait lui asséner, et n'assistent à la scène déchirante qui pouvait découler de cette annonce. Le médecin ne pouvait pas savoir que jamais Alan ne se donnerait en spectacle en public. S'il devait pleurer, il le ferait dans l'isolement de sa maison, quand plus personne ne pourrait le voir, comme il l'avait fait pour Margaret. Mais Donnie, Donnie... Malgré lui les larmes lui vinrent aux yeux qu'il refoula difficilement par un effort de volonté qui le laissa un instant paralysé sur place.
Le médecin l'interrogeait du regard, puis de la voix :
- Vous me suivez M. Eppes ?
- Ecoutez, ce sont des amis de mon fils. J'aimerais qu'ils viennent avec moi. Ils peuvent entendre ce que vous avez à dire.
Le médecin jaugea les quatre personnes qui entouraient son interlocuteur et son visage se ferma. Visiblement la suggestion ne remportait pas son adhésion. Alan le comprit et, avant que l'homme n'ait pu formuler un refus, il insista :
- Robin Brooks est la fiancée de mon garçon. En outre, elle est assistante du procureur, chargée de la fusillade dans lequel mon fils a été blessé et parler devant elle vous évitera d'avoir à répondre à un interrogatoire supplémentaire par la suite. Et les agents Warner et Granger sont aussi chargés de cette affaire, donc, vous avez tout intérêt à parler devant eux, pour les mêmes raisons. Quant au Dr Fleinhardt, il est comme un oncle pour mes garçons alors...
Le médecin sembla méditer quelques secondes, puis il prit sa décision :
- D'accord. Suivez-moi s'il vous plaît.
*****
Lorsqu'ils furent installés dans le petit bureau, il invita Alan à s'asseoir et, malgré son envie de refuser et de lui hurler de cesser de le torturer ainsi et de lui dire une bonne fois pour toute comment allait son fils, l'aîné des Eppes obtempéra. Il sentait ses jambes se dérober sous lui et savait qu'il valait mieux, en effet, qu'il s'assoit. Robin et Larry occupèrent les deux autres chaises tandis que Colby et Liz se plaçaient derrière lui, prêts à le soutenir.
- Voilà, votre fils...
- Don...
- Oui. Lorsque Don est arrivé aux urgences, il avait reçu une balle dans la poitrine et son cœur avait cessé de battre.
Au fait avait envie de crier Alan : tout ça il le savait déjà. Ce qu'il voulait savoir maintenant c'est si son fils était en vie et comment il allait !
- Après plusieurs minutes de combat acharné, nous avons réussi à relancer le cœur de votre fils.
Un puissant soupir de soulagement s'échappa simultanément des cinq poitrines et tous se rendirent compte qu'ils retenaient leur souffle depuis que le médecin avait ouvert la bouche.
- Il est sauvé ? risqua Alan d'une voix frémissante.
- J'aimerais vraiment vous dire que oui M. Eppes, malheureusement ce n'est pas le cas. La balle semble avoir fait de gros dégâts et nous allons devoir opérer Don.
- Mais, il va s'en sortir...
- Nous ferons tout pour. Mais vous devez être conscient qu'il s'agit d'une opération très lourde.
- Qu'est-ce qu'il a exactement ? demanda Colby d'une voix claire, Alan semblant hors d'état de parler.
- Et bien il semble que la balle ait perforé le poumon gauche et soit aller se loger dans le péricarde.
- Dans le cœur ? articula Larry d'une voix blanche. Vous êtes en train de nous dire qu'il a reçu une balle en plein cœur ?
A ces mots, Alan poussa un gémissement sourd et se tassa un peu plus sur sa chaise. Larry porta une main horrifiée à sa bouche : une fois de plus il avait parlé sans réfléchir !
- C'est ça, reprenait cependant le médecin, semblant, lui, soulagé que quelqu'un d'autre ait ainsi résumé la situation.
- Je ne comprends pas, dit alors Robin au bord des larmes. Il allait bien lorsqu'il est monté dans l'ambulance. Il me parlait et...
- Oui, je comprends votre sentiment. Mais la balle a vraisemblablement bougé lorsqu'on l'a installé sur le brancard et ensuite elle a continué sa route jusqu'aux environs du cœur en abîmant le poumon au passage. C'est pourquoi il n'a pas perdu connaissance tout de suite.
- Vous allez le sauver ? réussit enfin à demander Alan.
Et chacun se sentit ému en entendant la douleur qui suintait dans sa voix brisée.
- Je vous l'ai dit, nous allons faire de notre mieux. Mais vous devez savoir qu'il y a des risques, des risques majeurs. Votre fils peut ne jamais se réveiller ou il peut conserver de graves séquelles. C'est pourquoi j'ai besoin de savoir s'il avait pris des dispositions pour le cas où...
Alan hocha la tête, anéanti.
- Monsieur Eppes, insista le médecin. J'ai vraiment besoin de connaître les souhaits de votre fils en matière de réanimation et d'acharnement thérapeutique.
- Pas d'acharnement non ! Surtout pas ! prononça alors Alan.
Et la phrase qui suivit fut sans doute la plus difficile qu'il ait jamais eu, qu'il aurait jamais à prononcer de sa vie :
- Si vous voyez qu'il va conserver des séquelles irréversibles, qu'il ne sera plus jamais normal, n'essayez pas de le ranimer au-delà du raisonnable, je vous en prie !
- D'accord monsieur Eppes. Si vous voulez bien me signer ces formulaires...
Alan signa les papiers sans même les lire vraiment, mais Robin demanda à les examiner de plus près : la juriste en elle prenait le pas sur la fiancée. Elle ne permettrait pas que la famille de celui qu'elle aimait soit spoliée si le pire devait survenir. Alan serait alors beaucoup trop anéanti pour veiller sur ses intérêts et, même si Charlie était assez remis, il n'en serait pas plus capable. Alors il fallait que quelqu'un s'assure que tout se passerait le moins mal possible.
- Je peux le voir ? demanda Alan alors que le médecin se levait, signifiant par là que la conversation était terminée.
Le praticien hésita à nouveau, et puis il comprit combien c'était essentiel pour l'homme brisé qui se tenait en face de lui.
- D'accord. Mais juste quelques instants. Nous devons monter Don au bloc le plus rapidement possible.
- Je comprends. Je veux juste lui dire au revoir et lui faire comprendre que je suis là, l'encourager à se battre.
- D'accord, suivez-moi, mais seulement vous, dit-il. Je ne peux pas accepter que...
- Permettez au moins à sa fiancée de m'accompagner, l'interrompit alors Alan et Robin se sentit le cœur soulevé par une vague de reconnaissante telle qu'elle fut incapable de l'exprimer. Elle était touchée au-delà des mots par l'attitude d'Alan : malgré sa douleur, son inquiétude terrible, il trouvait encore le moyen de penser à elle, à son désarroi si elle n'avait pas l'occasion de revoir encore une fois l'homme qu'elle aimait avant qu'on ne l'emporte pour lui faire subir cette opération si dangereuse !
- Bien, suivez-moi, abdiqua le médecin sans plus discuter.
*****
Il les conduisit dans la salle de soins où Don gisait sur le brancard, relié à un respirateur qui soulevait sa poitrine à intervalles réguliers et à une perfusion qui amenait du sang à son corps en sursis. Des compresses souillées, différents instruments médicaux gisaient un peu partout dans la salle, témoignant de l'intensité du combat qui s'y était déroulé. Don était étendu, un drap remonté jusqu'à la taille, la poitrine recouverte d'un épais pansement posé imbibé de sang.
Alan eut l'impression de suffoquer : après Charlie, Don. Il ne pensait pas pouvoir jamais oublier cette vision des pansements maculés du sang de ses enfants. Il s'approcha à pas feutrés du brancard et passa une main tremblante dans les cheveux emmêlés de son fils. Ils remarqua alors qu'ils étaient poisseux de sang et il jeta un regard interrogatif sur le médecin qui l'avait accompagné. Celui-ci comprit aussitôt la question muette :
- Oui, il semble que votre fils ait été frappé à de nombreuses reprises, à la tête notamment. Il avait une large plaie au cuir chevelu que nous avons suturée.
- Grave ? s'enquit alors Alan.
A peine avait-il posé sa question qu'il se demanda quel démon l'avait poussé à le faire. Quelle importance de savoir si cette blessure était grave au regard de ce qu'il venait d'apprendre ? Ce n'était pas cette blessure là qui mettait la vie de son fils en danger.
- Non, le scanner n'a révélé aucun traumatisme majeur.
- C'est bien, répondit alors Alan se mordant ensuite à nouveau les lèvres de cette réponse stupide dans la situation présente.
Il fit courir sa main dans les cheveux, regardant tristement le visage blafard de son fils qui ne répondait pas à ses sollicitations, notant avec horreur les hématomes, lacérations et diverses marques de coups visibles sur son visage, ses épaules et ses bras, le reste de son corps disparaissant sous les pansements ou le drap, puis il se pencha doucement sur son garçon inconscient :
- Donnie chéri, c'est papa. Tout va bien aller mon ange, tu verras. Il faut juste que tu te battes. J'ai besoin de toi chéri. Et Charlie aussi a besoin de toi : il va bien et il t'attend.
Il savait que ce n'était pas tout à fait la vérité, mais il savait aussi que, si du fond de son inconscience Don l'entendait, il n'avait pas besoin d'apprendre que l'état de son frère restait préoccupant. Il devait simplement se concentrer sur lui-même pour trouver l'énergie de guérir. On ne devait pas permettre qu'il disperse la plus petite partie de ses forces à s'inquiéter pour son cadet comme ce serait obligatoirement le cas s'il apprenait que celui-ci n'était pas encore sorti d'affaire.
- Tu dois te battre Donnie, tu m'entends. Je sais que tu le peux. Tu es fort. Je sais que tu ne nous laissera pas.
Il embrassa tendrement son garçon sur le front puis il lui chuchota encore :
- Je t'attends chéri, alors ne me fait pas languir trop longtemps. Et Robin est là aussi et elle a besoin de toi, comme nous tous. Tu m'entends Donnie ?
Mais aucun frémissement n'agita la main qu'il tenait serrée dans la sienne. Les larmes aux yeux il recula pour laisser la place à Robin qui, à son tour, se pencha sur l'homme qu'elle aimait.
- Don, c'est moi, c'est Robin. Tu vois, j'ai fini plus tôt que prévu. Mais ce que je n'avais pas prévu c'était de finir la soirée ici. Tu vois j'avais imaginé une nuit beaucoup plus...
Elle n'eut pas le courage de continuer.
- Je t'en prie mon amour, tu dois te battre. Pour moi, et pour ton père et pour Charlie, pour tous ceux qui t'aiment. Et puis je ne te pardonnerai pas de me laisser tomber cette fois-ci. C'est toi qui est venu me rechercher, tu n'as pas le droit de te défiler maintenant. Alors tu as intérêt à t'en sortir Eppes, crois-moi !
Elle avait voulu reprendre son ton « procureur » mais il manquait singulièrement de conviction et sa voix se brisa sur les derniers mots.
Elle se pencha alors sur le visage livide et effleura doucement ses lèvres d'un baiser.
- Tu n'auras droit à la suite que si tu te réveilles... essaya-t-elle de plaisanter pour se donner du courage. Je t'aime mon amour, prends soin de toi.
- Il faut l'emmener maintenant, dit le médecin tandis que deux brancardiers se positionnaient à la tête et au pied du brancard.
- Oui, je comprends, dit Alan.
Robin embrassa ses doigts et les posa tendrement sur la bouche de Don tout en murmurant à nouveau :
- Je t'aime.
Au moment où le brancard passait devant lui, Alan se pencha à son tour et déposa un dernier baiser sur le front froid de son fils.
- Je t'aime mon ange, ne l'oublie pas, murmura-t-il.
Puis, le cœur déchiré, se tenant épaule contre épaule sur le seuil de la salle, ils regardèrent disparaître l'homme qu'ils aimaient dans le grand ascenseur. Quand les portes se refermèrent ils se tournèrent l'un vers l'autre et s'étreignirent désespérément : reverraient-ils jamais celui qu'on venait d'emmener ?