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Série : Numb3rs
Création : 13.09.2009 à 18h33
Auteur : Cissy
Statut : Terminée
« Un épisode écrit il y a déjà quelque temps, dans lequel, pour changer, Don se trouve en difficulté... » Cissy
Cette fanfic compte déjà 53 paragraphes
Chapitre VII
La matinée avait traîné en longueur, n’apportant aucune piste, aucun renseignement exploitable et Don tournait en rond comme un fauve en cage. Il s’était vu convoqué dans le bureau du sous-directeur vers midi et gardait un souvenir amer des reproches à peine voilés qu’il avait dû endurer sans avoir la possibilité d’y répondre : c’était injuste et stérile ! Son équipe et lui faisaient de leur mieux. Le gang était loin d’être composé d’amateurs et d’autres équipes s’étaient déjà cassé les dents sur cette traque. Pourquoi leur en vouloir plus à eux qu’aux autres ?
Colby, auprès duquel il n’avait pu s’empêcher de laisser transparaître son amertume, avait décrété qu’il était normal qu’on attende plus d’eux que des autres étant donné qu’ils étaient les meilleurs : c’était la rançon de la gloire ! Cette théorie avait réussi à ramener un sourire, très momentané, sur les lèvres de Don. Mais très vite la frustration avait repris le dessus : savoir que quelque part cette bande était en train d’organiser un nouveau hold-up durant lequel des innocent risquaient d’être tués et ne rien pouvoir faire pour l’en empêcher le rendait dingue !
L’arrivé de Charlie détourna ses pensées : celui-ci était visiblement très excité et son frère en déduisit qu’il avait sans doute enfin quelque chose de concret à leur soumettre. C’est avec une attention teintée d’impatience qu’il se rendit dans le bureau où son cadet put lui faire part de sa découverte. En analysant toutes les attaques faites depuis le début de l’odyssée de ces malfaiteurs et celles déjà effectuées à Los Angeles, et ce malgré la rupture due au massacre ayant eu lieu trois semaines auparavant, le mathématicien avait enfin réussit à faire émerger un schéma qui lui permettrait peut-être de prédire où et quand aurait lieu la prochaine attaque.
- D’accord. Mais combien de temps te faudra-t-il pour ça ? Ca fait déjà cinq jours qu’a eu lieu la dernière attaque : selon leur modus operandi, soit ils sont déjà partis et ils réapparaîtront ailleurs dans quelques mois, soit ils sont toujours là et ne vont pas tarder à récidiver.
- Ils sont toujours là, ça, je peux te l’assurer ! Mes maths ne mentent pas !
- Ca, on le saura !
- Tu veux dire quoi par là ?
Le ton de Charlie était rien moins qu’aimable et Don comprit qu’il avait été maladroit : s’il y avait un domaine dans lequel on pouvait dire que le sens de l’humour de Charlie était plutôt atrophié, c’était bien les mathématiques. Il ne savait pas rire de cette discipline qu’il adorait, frustré qu’il était de ne pas parvenir à faire partager cette adoration au commun des mortels et notamment à son grand frère tant admiré.
- C’est bon Charlie, s’excusa l’aîné, je plaisantais. Je sais bien que tes maths ne mentent jamais !
Son cadet lui jeta un regard mauvais
- Tu ne crois pas un mot de ce que tu es en train de me dire !
- Bien sûr que si. Ecoute Charlie, je vous confierai ma vie sans hésiter, à toi et à tes maths. C’est te dire quelle confiance je leur accorde !
- Tu es sérieux là ?
Le ton du jeune homme était presque timide, partagé entre la joie d’entendre son frère affirmer ainsi bien haut, et devant témoins, sa foi dans son cadet et dans le domaine de prédilection de celui-ci, et la crainte qu’il puisse s’agir d’une autre plaisanterie.
- Tout ce qu’il y a de sérieux petit frère ! Alors arrête de perdre ton temps et mets-toi au boulot. Parce que j’ai l’intuition que le temps nous est compté. Et je n’ai pas l’intention de subir d’autres reproches de la part du sous-directeur !
- Comment ça ? Il a osé te faire des reproches ?
Charlie était scandalisé qu’on puisse s’en prendre à son frère qui faisait tout ce qu’il pouvait. Depuis le début de cette affaire il n’avait ménagé ni son temps, ni ses forces : il n’y avait qu’à jeter un coup d’œil à son visage tiré et aux cernes qui soulignaient ses yeux pour comprendre que le manque de résultats ne pouvait en aucun cas être imputé à un manque d’implication de sa part.
- Bah ! Tu sais comment sont les chefs ! Eux aussi ils doivent rendre compte des résultats qu’ils obtiennent alors ils passent leurs nerfs sur nous. Mais ce n’est pas bien grave !
Don, conscient de la réaction de son cadet, minimisait sciemment ce qu’il avait ressenti lors de l’entrevue. Mais celui-ci n’était pas dupe.
- Franchement, je ne sais pas comment tu peux accepter ça. C’est tellement injuste !
- Arrête Charlie, ce n’est tout de même pas la fin du monde. Ce n’est ni ma première, ni malheureusement, ma dernière séance du genre. Ca fait partie du boulot !
- Oui et bien, ça ne rend pas ça plus normal pour autant si tu veux mon avis.
- Bon. On ne va pas épiloguer là-dessus pendant des heures non ? Je pense qu’il y a mieux à faire : lui montrer qu’on est capable de stopper ces malades sera la meilleure des réponses à lui apporter.
- Tu as raison. Il va se mordre les doigts de t’avoir traité comme ça !
- Tu me tiens au courant frérot ?
- Compte sur moi !
*****
Charlie se tourna vers son tableau et se mit à écrire des équations tandis que Don sortait de la pièce le sourire aux lèvre, attendri malgré lui par la fidélité et l’admiration que son frère lui vouait. Charlie lui, alignait les chiffres, la rage au cœur : comment pouvait-on reprocher à son frère ce qui n’était pas de son fait ? Pourquoi lui imposait-on de réussir là où tant d’autres équipes, tout aussi efficaces que la sienne, avaient échoué durant les trois années précédentes ?
A l’instar de Colby, il parvint à la conclusion qu’on attendait de cette équipe plus de résultats parce qu’elle se montrait particulièrement efficace ; comme lui avec ses étudiants particulièrement doués : s’il pouvait accepter que certains, moins performants, rendent des copies moyennes, voire médiocres, il mettait toujours la barre extrêmement haut pour ceux qui lui semblaient prometteurs, ne leur accordant quasiment aucun droit à l’échec. Finalement, c’était plutôt flatteur, mais c’était aussi une source continuelle de pression que de devoir sans arrêt être au meilleur de ses possibilités.
Et il refusait que l’on inflige ce type de pression à son frère : il craignait par-dessus tout que cela finisse par le faire déraper un jour. Il n’était pas naïf et il connaissait les statistiques sur les agents qui, pour avoir des résultats, finissaient par passer de l’autre côté de la ligne : il ne voulait pas que ça arrive à son aîné ! Puis il se raisonna : ça ne pouvait pas arriver à Don, il était beaucoup trop intelligent, beaucoup trop intègre aussi pour se laisser pousser à ce genre d’extrémité. Jouer avec les règles, les retourner en sa faveur en fonction du résultat à atteindre, oui, il l’avait déjà fait et le referait sans aucun doute si la situation s’y prêtait, mais les transgresser et risquer de tomber dans l’illégalité, non jamais, pas lui.
D’ailleurs, il ne le laisserait jamais tomber dans ce piège : il serait toujours là pour veiller sur lui et l’empêcher de basculer un jour du mauvais côté, et son père l’aiderait dans cette tâche. Tant qu’ils travailleraient ensemble, rien de tel ne pourrait jamais arriver à son frère.
- Salut Charlie, désolée d’être en retard mais Millie m’a retenue au sujet des mémoires de fin d’étude. J’ai cru que je n’arriverais pas à lui échapper !
- Amita !
Un grand sourire illumina le visage préoccupé du mathématicien.
- Non, viens, tu tombes juste à point. J’ai besoin de tes lumières pour approfondir cette ligne de calcul : il y a une anomalie mais je ne parviens pas à mettre le doigt dessus. J’espère que ma professeur de combinatoire préférée va pouvoir éclairer ma lanterne.
- Ta professeur de combinatoire préférée ? Et tu en connais combien, si ce n’est pas indiscret ?
- Des tonnes ! mais, c’est toi qui tiens le haut du pavé, dit-il en s’approchant pour déposer un tendre baiser sur ses lèvres.
Elle lui sourit, heureuse une fois encore, de cette complicité qui les unissait puis s’empressa de s’atteler à la tâche. Leur duo fonctionnait à merveille et le démontra une fois de plus en trouvant l’anomalie qui bloquait l’avancée des calculs. Une fois ce nœud éliminé, ils n’eurent plus, comme lorsqu’on démêle une pelote, qu’à tirer sur l’extrémité et tout vint. Ce fut du moins l’image qu’employa Charlie devant l’équipe lorsqu’il la réunit pour leur annoncer qu’il était parvenu à une conclusion.
Chacun des agents présents pensa qu’en ce qui le concernait, la pelote n’était constituée que de nœuds, mais nul ne se permit d’exprimer cette opinion à voix haute tandis qu’ils écoutaient le mathématicien leur soumettre deux hypothèses de travail sur lesquelles ils rebondirent instantanément, en grands professionnels qu’ils étaient. Charlie les regarda s’égailler dans toutes les directions selon les instructions de Don qui, revigoré par les résultats obtenus, reprenait les rênes.
Chapitre VIII
Il était environ 16 heures lorsque, par recoupements, s’appuyant sur les nouvelles informations glanées en fonction des éléments qu’il leur avait apportés, Charlie fut capable de donner l’heure et le lieu de la prochaine attaque, à une probabilité de 78 % : ce fut alors le branle-bas de combat.
Selon ses calculs, l’attaque devait avoir lieu dans les deux heures à venir, dans une banque située à moins d’un quart d’heure du siège du F.B.I. et il n’y avait pas de temps à perdre. Il y eut bien quelques sceptiques pour mettre en doute les conclusions du mathématicien : qui serait assez inconscient pour attaquer une banque située si près de là ? Mais c’était justement-là l’astuce, objecta le consultant : qui penserait que cette bande serait assez stupide pour tenter une telle gageure ?
De toute façon, seul Don était habilité à prendre une décision et, confiant dans les déductions de son jeune frère, il n’hésita pas à un instant à lancer une vaste opération. Charlie fit une vaine tentative pour être intégré à l’équipe ; il aurait voulu au moins pouvoir prendre place dans le car de commandement mais Don fut inflexible : pas question pour lui d’aller sur le terrain ! Ce n’était nullement sa place. En aucun cas il n’accepterait de mettre en danger la vie de son frère.
Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, Charlie regarda partir son aîné, ne pouvant se défendre contre un sentiment grandissant d’appréhension. Amita, qui comprenait parfaitement ce que ressentait l’homme qu’elle aimait, lui posa la main sur l’épaule.
- Allons, ne t’inquiète pas. Il ne lui arrivera rien.
- Je sais, je sais…
Mais le ton de son amant manquait tellement de conviction qu’elle sut qu’à cet instant précis, lui revenait en mémoire ce cauchemar fait deux nuits auparavant. Contre toute logique, il ne pouvait s’empêcher de se demander si son frère n’allait pas au devant de sa mort ; s’il ne venait pas d’ouvrir la porte à une catastrophe irréparable. Elle l’embrassa.
- Arrête de t’en faire Charlie. Ce n’était qu’un cauchemar !
- Je sais bien, mais…
- Bon alors écoute-moi. De toute façon, la situation est loin d’être la même non ? Puisque tu es là alors que dans ton rêve tu étais sur place. Donc, logiquement, les choses ne peuvent absolument pas se dérouler comme tu les as rêvées !
- Tu as raison. Je sais que c’est idiot, mais je ne serai tranquille que lorsqu’ils seront tous rentrés sains et saufs.
- Bon, on va les attendre chez toi ?
- Non. Ecoute, rentre si tu veux mais je préfère attendre ici.
- Alors je reste aussi.
- Mais non Amita. Je ne veux pas que tu te sentes obligée de…
- Je ne me sens obligée de rien. J’ai envie de rester avec toi, alors je reste avec toi et c’est tout !
- D’accord… Merci. ajouta-t-il en lui déposant un baiser sur les lèvres.
Il allèrent s’installer en salle de repos dans l’attente de nouvelles. Amita était sensible à l’inquiétude manifeste que montrait l’homme qu’elle aimait. Elle savait que ce n’était pas seulement dû au cauchemar. Charlie était toujours inquiet des dangers courus par son aîné, mais, la plupart du temps, il n’en avait connaissance qu’après les interventions. Il se trouvait que, dans la situation présente, il savait, en temps réel, que Don courait des risques. Aucune intervention de police, si bien préparée soit-elle, n’a de garantie qu’il n’y aura pas de dérapage. Et un dérapage, dans ce type d’opération signifiait bien souvent des morts et des blessés parmi les forces de l’ordre.
Sensible comme il l’était, Charlie ne pouvait s’empêcher de penser que, si quelque chose arrivait à son frère, ce serait sa faute : c’était lui qui venait de lui indiquer à quel endroit il retrouverait cette bande. Et il était évident que les malfaiteurs ne se laisseraient pas arrêter sans se défendre : il y avait trop longtemps qu’ils passaient entre les maille du filet, le plus souvent par la violence, pour qu’ils acceptent de s’avouer vaincus.
C’était irrationnel de se sentir ainsi responsable d’une situation qui, tôt ou tard, serait survenue. Amita était toujours étonnée que quelqu’un d’aussi logique que Charlie, tellement sûr de lui dès lors qu’on abordait les domaines scientifiques, puisse faire preuve d’autant d’incertitude et de manque de rigueur quand on abordait ses relations avec son frère.
Depuis que sa relation avec Charlie était devenue ce qu’elle était, elle s’inquiétait elle-même souvent pour l’aîné des Eppes : outre qu’en apprenant à le connaître, elle s’était attachée à lui et que, s’il venait à lui arriver quelque chose, elle en souffrirait à ce titre, elle savait la place qu’il prenait dans la vie de l’homme qu’elle aimait et elle était consciente que ce dernier ne se remettrait jamais complètement de la perte de son frère.
Si quelque chose arrivait à Don, elle savait qu’elle perdrait sans doute aussi Charlie et cela l’épouvantait. C’est pourquoi, inconsciemment, les paroles d’une vieille prière hindoue envahirent sa pensée tandis qu’elle semblait absorbée par la correction de la pile de copies qu’elle avait apportée.
Chapitre IX
Il était près de 19 h 00 quand le portable de Charlie se mit à vibrer. Celui-ci, qui depuis plus d’une demi-heure déjà tournait comme un lion en cage, en proie à une angoisse grandissante, décrocha vivement alors qu’Amita interrompait son travail et le regardait d’un air à la fois interrogatif et inquiet.
La conversation fut très brève mais le sourire qui illuminait le visage du jeune homme lorsqu’il raccrocha était révélateur. Il se précipita sur elle et l’embrassa fougueusement, l’entraînant dans une sorte de danse bizarre qui témoignait à la fois de son soulagement et de sa joie.
- C’est bon ! Ils ont eu toute la bande !
- C’est magnifique ! Tu es le meilleur !
Elle l’embrassa à son tour et il lui rendit ses baisers avec usure.
- Humm ! Il faudra vraiment que je dise à Don de prendre l’habitude de me prévenir lorsqu’il va en opération de manière à ce que tu viennes me tenir compagnie : le dénouement est délicieux !
- Arrête et raconte-moi ! C’était Don au téléphone ?
- Oui. Mais tu sais, il ne m’a pas dit grand-chose en fait. Juste qu’ils avaient pris tout le monde. Il y a eu quelques coups de feu mais seuls deux braqueurs ont été blessés. Les autres se sont rendus sans coup férir. Ils reviennent avec eux.
- Et il va bien alors ?
- Il va très bien. Pas une égratignure !
- C’est sympa de sa part d’avoir appelé.
- Oui. C’est vrai que ça m’étonne un peu. En général, il est beaucoup trop occupé à la fin d’une intervention pour me tenir au courant immédiatement.
- Moi ça ne m’étonne pas. Il avait bien dû se rendre compte que tu étais inquiet.
- Je n’étais absolument pas inquiet ! Où es-tu allée chercher ça ?
- Menteur va ! Mais je t’aime quand même !
Un nouveau baiser les unit et ils sentirent le désir croître entre eux.
- Tu veux rentrer ? demanda Charlie.
- Et toi ?
- J’en meurs d’envie ! J’ai tout plein de choses à te dire que je ne peux pas te dire ici !
Elle rougit de cette manière délicieuse qu’il adorait. Il était toujours étonné de cette timidité qu’elle montrait, elle qui était une amante fougueuse et imaginative. Ca faisait partie de son charme.
- Alors allons-y. Juste le temps de récupérer mon barda !
Charlie l’aida à rassembler ses affaires éparses puis fourra les siennes dans sa sacoche. Il ne pouvait décrocher un large sourire de ses lèvres. Son grand frère allait bien, tout était terminé ! Une fois encore, leur équipe avait montré qu’elle fonctionnait à merveille. La bande était sous les verrous et toutes ces pensées négatives, qui le faisaient rire maintenant, s’avéraient sans aucun fondement.
Soudain, il pensa à son père qui, quoi qu’il en dise, devait aussi être soucieux de l’avancée de l’enquête et de la possibilité que son fils aîné coure des risques. Il l’appela donc pour lui annoncer la bonne nouvelle et lui dire que lui et Amita seraient auprès de lui dans la demi-heure qui suivait. Lorsqu’Alan s’enquit de la présence ou non de Don au dîner, il l’informa que celui-ci n’avait rien dit à ce sujet. Leur père assura que, de toute façon, l’aîné savait bien qu’il y aurait toujours une place pour lui à leur table et que, s’il le désirait, il pourrait les rejoindre lorsqu’il en aurait définitivement fini avec cette histoire.
Chapitre X
Dans l’entre fait, une bonne demi-heure s’était écoulée et, lorsqu’ils sortirent de l’ascenseur qui les avait ramenés au parking souterrain, ils croisèrent les agents qui revenaient de l’intervention.
- Ohé Charlie !
Charlie se retourna en s’entendant ainsi interpellé. Il vit son frère venir vers lui : il avait déjà ôté son gilet pare-balles et ne pouvait masquer sa joie de la conclusion heureuse de cette affaire. Charlie le regardait venir à lui, le sourire aux lèvres, admirant l’aura qui émanait de son aîné.
- Alors petit frère, tu as visé juste, une fois encore, chapeau !
Le compliment lui alla droit au cœur :
- Arrête, je n’ai pas fait grand-chose !
- Tu plaisantes ? Sans toi on serait encore à se demander où ils allaient ressurgir et il y aurait peut-être eu de nouvelles victimes.
A ce moment-là, le regard du mathématicien fut attiré par l’homme qu’escortaient deux agents qu’il connaissait mal. Grand, massif, le visage dur et fermé marqué par une profonde balafre sur la joue gauche, c’était le chef de la bande. Charlie ne put s’empêcher de frissonner devant le regard impitoyable de cet homme prêt à tout. Il eut soudain l’impression de replonger dans son cauchemar, le voyant saisir son frère et l’abattre froidement.
- Charlie ça va ?
Don s’inquiétait de la brusque pâleur du visage de son cadet.
- Oui, oui. C’est bien le chef n’est-ce pas ?
L’agent suivit le regard de Charlie.
- Oui, c’est bien lui.
Il lut dans les yeux de son frère l’angoisse qui l’avait saisi et il comprit soudain.
- N’y pense plus Charlie, dit-il en lui posant la main sur le bras, il ne peut plus nuire à personne.
Charlie se secoua, s’efforçant de reprendre pied dans la réalité.
- Je sais bien. Mais à le voir…
- N’y pense plus, je te dis ! Tu as fait un super boulot. Toi aussi, ajouta-t-il à l’intention d’Amita. Vous rentrez, là ?
- Ben oui. Pour ce qui reste, on ne te serait pas très utiles.
- Ca c’est sûr. Bon et bien, je vous rejoindrai dès que j’en aurai fini ici. Sauf si ça durait trop.
- Pourquoi est-ce que ça durerait ? Les jeux sont faits non ?
- Oui. Mais maintenant, il faut les interroger, et puis remplir la paperasse alors…
- Alors on ne va pas vous retarder plus longtemps, rebondit Amita en glissant son bras sous celui de Charlie. On y va ?
- Je te suis. A plus tard frangin !
- O.K.
*****
Don se détournait, déjà concentré sur la tâche qu’il lui fallait accomplir maintenant.
Le chef de gang, toujours encadré par deux agents, marchait à quelques pas devant lui. Les autres membres de l’équipe étaient déjà montés dans différents bureaux. A quelques mètres de là, David et Colby discutaient avec un responsable du SWAT qui était venu leur prêter main forte: la situation était sous contrôle.
Et puis soudain tout bascula. Devant lui, Don vit le malfaiteur disjoindre brusquement ses poignets : il avait réussi à se libérer de ses menottes. Avant qu’il ait pu jeter un cri d’alarme, l’homme envoyait son coude dans l’estomac de l’agent à sa droite qui s’effondra sur le champ, puis il se jeta sur l’agent à sa gauche et l’envoya au tapis d’une manchette à la nuque. Lorsqu’il se retourna vers lui, Don s’aperçut qu’il tenait à la main l’arme du second agent et il comprit instantanément ce qui allait se produire. Son petit frère et Amita étaient juste derrière lui, en plein dans la ligne de tir ! Il devait les protéger !
Il se jeta en avant, en hurlant :
- A terre ! Vite ! Charlie !
Le mathématicien se retourna et il lui sembla qu’il s’enfonçait à nouveau dans son cauchemar. Il vit son frère porter la main à son arme et la lever devant lui. Cinq coups de feu claquèrent, très rapprochés, suivis de plusieurs autres tirés par les agents présents qui ne laissèrent pas au malfaiteur la moindre chance.
Mais il était déjà trop tard ! Don s’effondrait sur le sol froid du parking. Charlie se précipita vers lui et le saisit dans ses bras en pleurant.
- Don, Don ! non, je t’en supplie !
Eperdu, il vit le sang maculer la chemise du blessé : tant de sang qu’il lui semblait que rien ne pourrait arrêter l’hémorragie. Il arracha sa veste, la roula en boule et pressa de toutes ses forces sur le torse de son frère. Le regard de celui-ci s’attarda sur lui.
- Charlie… Charlie… je suis désolé !
- Tais-toi ! Je t’en prie ! Ne parle pas. Tu vas voir, ça va aller ! Tiens bon. L’ambulance est en route.
Charlie n’avait pas conscience d’avoir été rejoint par les agents, consternés par la tournure que prenaient les événements : l’instant d’avant ils étaient tout à la joie d’avoir enfin abouti dans leur traque et maintenant, ils avaient la sensation d’un échec cuisant, d’un formidable gâchis.
David et Colby s’étaient agenouillés auprès de leur chef pour tenter de lui venir en aide. Leurs regards, fixés sur les blessures, apprirent à Charlie ce qu’il refusait d’admettre.
- Je vous dis que ça va aller. Donnie, tu ne vas pas me lâcher hein ? J’ai besoin de toi grand frère, j’ai besoin de toi !
Le regard de Don se faisait de plus en plus vague, un filet de sang coulait de ses lèvres et son souffle devenait plus difficile.
- Charlie… il faut… tu dois dire à papa…
- Non ! Non ! Tu lui diras toi-même ! tu m’entends Don ! Tu lui diras toi-même !
- Charlie…
- Je refuse de lui dire quoi que ce soit ! Tu restes avec moi, Donnie. Sinon je ne te le pardonnerai pas ! Tu n’as pas le droit de nous faire ça !
- Je… je… suis désolé…. Charlie…
Les gestes du blessé devenaient convulsifs. Charlie sentait contre lui la vie qui s’échappait de son frère. A ses côtés, Amita sanglotait : elle avait compris que l’inéluctable était en route. David tempêtait après l’ambulance qui n’arrivait pas, tout en sachant qu’il était déjà trop tard. Les yeux de Don se fermèrent.
- Non ! Donnie ! Parle-moi, ne t’endors pas ! Donnie !
Il rouvrit les yeux un moment : déjà l’ombre les emplissait.
- Charlie… je dois te dire…
- Quoi ? Quoi ? Je t’écoute… sanglota Charlie.
- Charlie… je t’aime !
- Moi aussi, moi aussi je t’aime Donnie. Et papa t’aime aussi. Tu ne peux pas nous laisser, tu m’entends Donnie ! Regarde-moi, reste avec moi !
L’aîné éleva une main ensanglantée comme pour caresser le visage en pleurs de son frère mais il n’acheva pas son geste. Un flot de sang lui vint aux lèvres et ses yeux se fermèrent pour ne plus se rouvrir.
*****
- Nooon ! Donnie, je t’en supplie !
Charlie serra convulsivement son frère dans ses bras, voulant, contre toute logique, retenir cette vie qui l’avait quitté. Il sentit qu’on tentait de l’arracher à son étreinte désespérée et résista de toutes ses forces.
- Charlie, Charlie, c’est fini. Laisse-le maintenant. Charlie !
Il leva un regard hagard vers David et Colby qui étaient à ses côtés et tentaient de lui reprendre le corps sans vie de son frère. Debout derrière eux, deux ambulanciers attendaient, sans esquisser le moindre geste, ayant déjà compris qu’ils n’avaient plus rien à faire ici.
Suffoqué par les larmes, Charlie déposa son frère au sol, avec infiniment de précautions. Il glissa sa veste imbibée de sang sous sa tête, comme pour le préserver du froid qu’il ne sentait déjà plus, et il se releva. A trois pas de là, Amita l’attendait en sanglotant et il se réfugia dans les bras qu’elle lui tendait.
Il se sentait tellement coupable : s’il n’avait pas été là, l’attention de Don n’aurait pas été détournée de son dangereux adversaire et il aurait pu anticiper le mouvement. Ou, à tout le moins, se mettre à l’abri au lieu de rester sur la trajectoire pour éviter qu’une balle perdue ne risque de l’atteindre lui !
Il se souvint soudain de la phrase qu’avait eu son frère le matin même :
- Je vous confierai ma vie sans hésiter, à toi et à tes maths !
C’est ce qu’il avait fait et voilà quel en était le résultat ! Cela, ses maths ne l’avaient pas prévu, ses maths l’avaient trahi ! Comment faire maintenant ? Comment vivre sans ce grand frère qu’il aimait tant ? Son monde s’écroulait, tombait en lambeau et rien de ce qu’on pourrait dire ou faire ne lui rendrait sa vie.
Il jeta un regard de haine au corps du malfrat qui gisait à une dizaine de mètres de là. Il aurait voulu qu’il soit encore en vie pour avoir le plaisir de le tuer lui-même, lentement ! Sa mort avait été bien trop douce en regard du mal qu’il venait de faire !
Ses yeux se posèrent à nouveau sur son frère : il paraissait simplement endormi, son visage livide était calme, serein. Il s’agenouilla à nouveau près de lui, caressa le visage blême, laissa sa main s’attarder dans les cheveux en bataille et pensa que jamais plus il n’entendrait sa voix ni son rire. Autour de lui, le temps semblait comme suspendu. Chacun attendait, respectant sa douleur et son besoin de faire ses adieux à son frère chéri. Tous les visages étaient consternés, mêlant douleur et colère.
Alerté par un appel interne, le sous-directeur fit bientôt son apparition. A sa vue, le regard de Charlie se durcit.
- Voilà, vous êtes content ?
- Docteur Eppes. Je suis désolé, vraiment désolé, c’est une grande perte que…
- Une grande perte hein ? Mais si vous ne lui aviez pas mis tant de pression, nous n’en serions pas là. Tout ça c’est votre faute !
- Charlie… tenta de s’interposer David.
- Laissez-le, agent Sinclair, je comprends ce qu’il ressent. Je reviendrai plus tard.
- Inutile ! Mon frère n’a plus besoin de vous !
L’homme tourna les talons et remonta dans son bureau : que pouvait-il dire ou faire pour soulager la douleur de ce garçon ?
- Charlie, tu ne peux pas rester là.
- Je ne le quitterai pas ! Je ne veux pas qu’il soit tout seul !
- Charlie. Il faut qu’on l’emmène.
Il leva vers Colby un regard vide.
- On ne peut pas le laisser là. Tu dois le comprendre.
- Alors je vais avec lui !
- Charlie : on va l’emmener à la morgue, pour l’autopsie.
- L’autopsie ! réagit-il violemment. Pour quoi faire ? Il n’y a pas besoin d’autopsie pour déterminer la cause de la mort de mon frère ! Je refuse qu’on le charcute !
- Charlie, c’est la procédure. On ne peut pas faire autrement.
- Vous allez le mettre dans un sac, c’est ça ?
- Non, non. Je te promets qu’on ne le mettra pas dans un sac. Mais on doit l’emmener. Et puis, il faut avertir ton père.
Le visage déjà blafard de Charlie se décomposa encore plus : son père ! il n’y pensait même pas. Il devait les attendre depuis un moment déjà et qui sait ? peut-être s’inquiétait-il.
Mais comment rentrer pour lui annoncer cette abomination ? Comment affronter son regard et lui dire froidement qu’il ne reverrait plus jamais son enfant chéri ? Ca risquait de le tuer !
- Non, non ! Ca non ! Je ne pourrai pas !
- Charlie, c’est à toi de le faire ! Ton père ne mérite pas de l’apprendre par des étrangers, ou pire, à la télévision !
- Non, non !
Il lui semblait qu’il n’avait plus que ce mot comme vocabulaire.
- Je t’accompagnerai Charlie, et David viendra avec nous aussi, mais il faut que tu y ailles.
Il sentit la main d’Amita se glisser dans la sienne.
- Ils ont raison Charlie. C’est à toi d’avertir ton père. Il ne comprendrait pas que tu ne le fasses pas.
Il ferma les yeux et baissa la tête, vaincu. Ils avaient raison, c’était à lui d’aller porter ce coup mortel à son père, la seule famille qui lui restait : à lui et à nul autre d’aller faire tellement mal à celui qu’il aurait tout donné au monde pour protéger. Et si son père le haïssait d’avoir été le porteur de la mauvaise nouvelle, il n’aurait que ce qu’il méritait !
- Laissez-moi lui dire au revoir !
- Charlie…
- Je vous en prie ! Laissez-moi un moment seul avec lui.
Comprenant qu’ils ne parviendraient pas à l’en dissuader, les agents se retirèrent à quelques mètres.
Il s’approcha du corps qu’on avait déposé sur une civière et sa main s’empara de la main encore chaude de son frère. Il paraissait simplement endormi si on ne regardait pas la chemise rougie qui dissimulait les blessures reçues. Et Charlie aurait fait n’importe quoi pour que son frère ouvre à nouveau les yeux et le regarde, même si c’était pour lui lancer des piques comme il le faisait si souvent au lycée.
Il tenait la main inerte et il revoyait le grand frère triomphant, plein de vie et de certitudes, qui courait le long du terrain de base-ball, qui sautait de joie au point de la victoire, qui s’engageait corps et âme dans les enquêtes difficiles, qui riait aux éclats des sorties iconoclastes de son petit frère. Don était la vie même et il était impossible que ce soit lui, couché sur cette civière, le visage plus pâle que le drap qui la recouvrait.
Il le prit dans ses bras et le serra contre lui, douloureusement, tandis que les larmes coulaient à nouveau sur ses joues.
- Je t’aime grand frère, je t’aime.
Il le reposa doucement et l’embrassa sur le front puis il se retourna vers le groupe désolé qui l’attendait et trouva à nouveau refuge dans les bras d’Amita. Il prit une grande respiration.
- Allons prévenir mon père.
Chapitre XI
Le chemin se fit dans un silence pesant. Amita sanglotait doucement, anéantie par la conclusion horrible de cette affaire et Charlie se pressait contre elle, recherchant dans sa chaleur un remède au froid qui l’avait envahi et dont il savait qu’il serait désormais son lot quotidien. Il aurait voulu ne jamais arriver chez lui : comment allait-il pouvoir annoncer cette horreur à son père ?
Mais les kilomètres sont incompressibles, comme tout mathématicien le sait, et le moment arriva ou Colby arrêta le véhicule dans l’allée de la grande maison. David et lui se retournèrent vers le couple enlacé à l’arrière, les yeux remplis de chagrin et de compassion.
- Il faut y aller Charlie.
- Vous restez avec moi, n’est-ce pas ?
- On ne te quitte pas.
Jamais le chemin qui menait de l’allée au seuil ne lui parut si long et si court à la fois. Il se sentait le cœur et la tête vides, il aurait voulu s’enfuir à l’autre bout du monde mais il savait qu’il n’en avait pas le droit. Don ne l’aurait pas voulu ainsi. Si les rôles avaient été inversés, Don se serait fait un devoir d’aller avertir leur père en personne, quoi que cela lui en eût coûté. Et puisque Don n’était plus là, c’était à lui de prendre la relève, à lui de se montrer digne de son héros de frère, qui avait donné sa vie pour que la sienne continue. Il devait se montrer à la hauteur, le rendre fier de lui, par delà les mondes qui les séparaient maintenant.
- C’est toi Charlie ? Vous en avez mis du temps !
La voix d’Alan les accueillit dès l’entrée. La maison était chaude, accueillante, tout y incitait à la sérénité et au bonheur. Une boule vint obstruer la gorge de Charlie, l’empêchant d’articuler le moindre son. Dans ce lieu si familier, la perte semblait encore plus intolérable, irréparable. Soudain, il touchait du doigt la réalité de ce qui venait de se produire.
Intrigué par le manque de réaction suscité par sa réflexion, Alan apparut sur le seuil de la cuisine. Il tenait un bol dans la main gauche et en fouettait vigoureusement le contenu de la main droite. Un simple coup d’œil aux quatre personnes rassemblées dans l’entrée lui fit comprendre l’impensable.
Le bol lui échappa des mains et vint s’écraser sur le sol : une large flaque rougeâtre s’étala peu à peu et Charlie eut l’impression de revoir le sang de son frère se répandant sur le sol nu du parking.
- Charlie, oh mon Dieu, tu es blessé ?
Il savait que ce n’était pas ça. Il savait que le sang qui maculait le tee-shirt de son garçon n’était pas le sien. Mais il voulait retarder l’échéance. Il refusait de se rendre : pas maintenant, pas encore !
- Non, non papa, je vais bien. Ce n’est pas moi ! C’est…
- Je t’en supplie, Charlie… Non…
Les larmes se mirent à rouler sur ses joues. Il ne voulait pas entendre ces mots. Il voulait croire encore que tout était possible, que son fils allait revenir et illuminer la maison de son franc sourire.
- Papa, Donnie…
- Il est blessé, c’est ça ?
Toujours cette recherche d’une échappatoire : ne pas entendre les mots fatidiques, refuser cette réalité encore un instant, une seconde, juste le temps de se cramponner à l’idée que rien de tout ça n’était réel.
- Il est mort papa ! Donnie est mort !
Alan blêmit et chancela. Colby n’eut que le temps de le rattraper et de le guider dans un fauteuil où il s’effondra.
Ca y était ! Son pire cauchemar venait de se concrétiser en sept mots ! Plus jamais son petit ne viendrait le rassurer, lui dire que tout était sous contrôle. Plus jamais il ne pourrait lui reprocher ses brusques entrées, ses portes qui claquaient ou ses prises de positions tellement opposées aux siennes parfois. Plus jamais il n’entendrait son rire chaleureux. Plus jamais il n’aurait l’occasion de passer la main dans les cheveux épais et de le taquiner gentiment sur ses relations amoureuses.
- Buvez, monsieur Eppes, ça vous fera du bien .
Charlie était à ses genoux et il lut tellement de souffrance dans son regard qu’il comprit qu’il n’avait pas le droit de se laisser aller. Il lui restait un petit qui avait besoin de lui plus que jamais. Il savait la place que Don tenait dans la vie de son frère. Il était conscient qu’il venait peut-être ce jour de perdre ses deux fils d’un seul coup et qu’il devait tout faire pour empêcher ça : lui seul pouvait empêcher Charlie de se laisser couler, lui et Amita. Alors il devait réagir.
- Comment est-ce arrivé ?
Ce fut David qui lui narra l’enchaînement des événements, Charlie n’en avait pas la force.
- Il a souffert ?
- Non, non !
Cette fois-ci, son cadet trouvait la ressource de répondre à cette question qui trahissait tellement de douleur : qu’au moins il soit mort sans souffrance !
- Non, papa. Il est mort calmement, dans mes bras.
Alors, seulement alors, Alan prit conscience réellement de l’irrémédiable et il saisit Charlie contre lui, le serrant sur son cœur de toutes ses forces, mêlant ses larmes aux siennes : Don les avait quittés, il n’y avait plus qu’eux deux et tout le chagrin du monde !
Chapitre XII
Charlie se réveilla en sursaut, le cœur battant la chamade, le visage baigné de larmes.
- Charlie, qu’est-ce qui t’arrive ?
A ses côtés, Amita venait de se dresser, réveillée à son tour par le mouvement de son compagnon.
- Mais Charlie, tu pleures ?
Il lui jeta un regard éperdu.
- Don !
- Quoi Don ? Il dort à côté Charlie ! Qu’est-ce que tu as ?
Il passa une main tremblante sur son visage, essuyant ses larmes.
- Oh mon Dieu ! C’était encore un cauchemar ! J’ai cru que… Attends une seconde, je reviens.
Il ne pouvait pas se satisfaire du fait d’être là, dans la quiétude de sa chambre. Il devait en avoir le cœur net.
- Charlie, tu vas le réveiller !
- Mais non, ne t’inquiète pas ! .
Les pieds nus, il s’engagea dans le couloir qui menait à la chambre de son frère et il ouvrit précautionneusement la porte. Dans le rayon de lumière qui venait du palonnier du couloir, il put voir la silhouette endormie de son frère et entendre son souffle régulier, rassurant. Comme conscient d’être observé, Don s’agita soudain, se retourna dans son sommeil et Charlie s’empressa de refermer la porte pour ne pas interrompre ce repos dont il avait tellement besoin. En se retournant, il s’aperçut qu’Amita se tenait derrière lui, le visage inquiet.
- Tu te sens bien ?
- Oui, oui, ne t’inquiète pas. Je suis désolé de t’avoir réveillée : j’ai encore fait un horrible cauchemar.
- Quoi ? Tu as encore rêvé que ton frère se faisait tuer ?
- Oui. Et ça avait l’air si réel ! Nous venions l’annoncer à mon père. C’était affreux !
- Mon pauvre chéri, je veux bien le croire. Mais ton frère va bien.
- Oui…
Il avait l’air si peu convaincu qu’Amita s’inquiéta.
- Qu’est-ce qu’il y a Charlie ?
- Comment se fait-il que je puisse faire, deux nuits de suite, un tel cauchemar ? Et si c’était un signe ?
- Un signe de quoi chéri ?
- Mais, que mon frère court un danger sur cette affaire. Je devrais peut-être arrêter de l’aider…
- Charlie, attends… Viens, on ne va pas rester là.
La jeune femme entraîna son amant dans la chambre et l’obligea à passer ses chaussons et son peignoir puis ils descendirent ensemble à la cuisine. Là, sûrs de ne réveiller ni Alan, ni Don, ils purent se parler à cœur ouvert.
Charlie était réellement bouleversé par ce second cauchemar, encore plus impressionnant que le premier : il lui semblait sentir encore la vie s’échapper du corps inerte de son frère, entendre son souffle qui s’affaiblissait jusqu’à s’éteindre. Cette vison allait le hanter pendant longtemps !
Et il ne pouvait s’empêcher de s’interroger sur la signification de deux cauchemars si semblables en si peu de temps : quelles étaient les probabilités que cela arrive ? Lui si hermétique à tout ce qui était du domaine du paranormal se mettait tout à coup à envisager la possibilité de la réalité de prémonitions, même si toute sa formation de scientifique se rebellait contre cette hypothèse. La peur panique de perdre son frère lui faisait perdre de vue toute logique.
Par sa douceur et sa patience, Amita parvint à lui démontrer qu’il ne s’agissait que de coïncidences. Les cauchemars étaient vraisemblablement provoqués par la tension à laquelle était soumis Charlie, tellement désireux de permettre à Don de mettre enfin un terme à l’épopée sanglante de ce gang dangereux. Et étant donné les antécédents des malfaiteurs qu’ils traquaient, il n’était pas surprenant qu’il puisse envisager que son frère se trouve en danger, le plus angoissant d’entre eux étant bien évidemment la possibilité qu’il soit tué lors d’une intervention.
Tout cela n’était que le fruit de son imagination exacerbée et de son affection immense pour son grand frère : rien n’était écrit, rien n’était prévisible. Et il fallait laisser aux rêves, si merveilleux ou pénibles fussent-ils, la place qui leur convenait : désirs inconscients, angoisses refoulées, questions latentes, ils n’étaient que la réaction chimique d’un cerveau qui se débarrassait, par leur intermédiaire, de son surplus d’énergie, de tout ce qui risquait d’encombrer les connexions nerveuses et d’entraver le raisonnement conscient. Bref, ils étaient éminemment nécessaires mais n’avaient en aucun cas de réalité tangible.
- Tu devrais m’expliquer les choses plus souvent, sourit le mathématicien, soulagé par les arguments scientifiques de sa fiancée. Je viens de comprendre pourquoi je t’aime !
- Tu viens seulement de le comprendre ! Et bien il t’aura fallu du temps ! Je ne suis pas sûre que je vais te pardonner cette petite phrase.
- Je plaisantais Amita.
- Mais moi aussi mon amour.
Un baiser fougueux vint mettre terme à cette joute pour rire qui levait les dernières angoisses de Charlie. Les deux amoureux prolongèrent le baiser jusqu’au moment où le désir les submergea. Ils retournèrent dans leur chambre, enlacés et leurs mains fiévreuses s’insinuèrent sous les vêtements de nuit qui ne résistèrent pas longtemps à l’assaut des doigts impatients.
Ils tombèrent sur le lit, enchevêtrés, n’écoutant que le désir qui faisait battre leur cœur à l’unisson, chacun explorant le corps de l’autre des mains et de la bouche avec une avidité sans cesse renouvelée. Amita gémit lorsque Charlie la pénétra puis elle répondit avec ardeur à sa fougue et, lorsque le va et vient s’intensifia et qu’elle le sentit sur le point d’arriver au but, elle s’arc-bouta pour lui permettre de s’enfoncer encore plus loin dans son intimité. Ils poussèrent un cri d’extase au même moment, s’émerveillant, comme à chaque fois, de ce synchronisme dans le plaisir qu’ils avait depuis leur première étreinte.
Alors qu’ils se reposaient, enlacés, Amita demanda, un peu gênée :
- Tu crois que Don nous a entendus ?
- Et alors ? Quand bien même ?
- Ce serait tout de même un peu gênant.
- Professeur Ramanujan : je vais vous faire une révélation…
- Laquelle professeur Eppes ?
- Et bien, mon grand frère n’a peut-être rien d’un scientifique, mais je pense qu’il a tout de même su déduire que lorsque tu couchais ici, nous ne nous contentions pas d’aligner des équations !
- Tu crois ?
- J’en suis sûr. D’autant qu’il sait très bien que…
- Que quoi ?
- Que je suis totalement fou de tes petits yeux, de ton petit nez, de tes petits seins…
Et Charlie se mit à déposer des petits baisers sur les parties du corps qu’il nommait, rallumant le désir entre eux. Ils firent une nouvelle fois l’amour et Amita s’endormit, comblée et épuisée. Charlie, quant à lui, n’avait nullement sommeil. L’amour avait toujours eu sur lui une action énergisante et il se sentait en pleine possession de ses moyens.
Finalement, ce cauchemar avait eu du bon : outre qu’il lui avait permis un moment de plaisir intense, il allait maintenant contribuer à lui permettre d’avancer dans ses recherches puisque, décidément, le sommeil le fuyant, le mathématicien décida qu’il était inutile qu’il s’obstine à tenter de se rendormir. Il était quatre heures du matin et, puisqu’il était censé se lever deux heures plus tard, autant les rendre productives.
Il sortit donc du lit en catimini, chercha ses vêtements à tâtons, pour ne pas risquer d’éveiller sa compagne et gagna la salle de bain où une bonne douche finit de lui rendre toute sa lucidité. Après s’être préparé une tasse de café, il se rendit dans le garage où des documents relatifs aux attaques de banques étaient étalés sur le bureau ou épinglés sur les tableaux de liège. Charlie les regarda fixement, se demandant l’espace d’un instant, s’il devait réellement continuer de progresser vers ce qui pouvait être un désastre s’il en croyait ses deux cauchemars successifs.
Puis il haussa les épaules, se moquant de lui-même. Toute sa formation de scientifique reprenant le dessus, il s’absorba dans l’étude des éléments qu’il avait récoltés au cours de la journée écoulée et, après un moment de réflexion, sa main se mit à courir sur le tableau, comme déconnectée du reste de son corps, prolongement indissociable de son cerveau.
Chapitre XIII
Il alignait encore des signes lorsque son frère pénétra à son tour dans le garage. Il s’arrêta alors et massa sa main douloureuse.
- Quelle heure est-il ?
- Déjà six heures trente. Il y a longtemps que tu es là ?
- Oh, un peu plus de deux heures !
- Tu es malade Charlie ! Enfin, il faut que tu dormes !
- Ca te va bien de dire ça toi ! Dis moi combien tu dors en moyenne qu’on voit lequel de nous deux a le plus de sommeil en retard ?
- O.K. C’est bon. Mais enfin, tout ça pouvait attendre. Qu’est-ce qui t’a pris de t’y remettre en pleine nuit ?
Charlie croisa le regard de son frère et hésita un instant. Mais il savait qu’il ne pourrait pas lui cacher longtemps la vérité.
- En fait, j’ai encore fait un cauchemar.
Un moment il y eut de l’incompréhension dans les yeux de Don, puis soudain, il comprit.
- Oh non ! Charlie !
- Non mais ça va Don, je t’assure. Je sais bien que ce n’était qu’un rêve. Mais je n’arrivai pas à me rendormir.
- Ah oui ? Il m’a bien semblé aussi que toi et Amita…
Charlie rougit et Don lui sourit d’un air complice.
- Tu as de la chance petit frère, elle est extraordinaire !
- Ca, tu l’as dit. Bon ! Et si on allait prendre le petit déjeuner ? Tu as préparé quelque chose ?
- Ben, je pensais que tu l’aurais préparé toi, vue l’heure à laquelle tu t’es levé ! .
Pour toute réponse, Charlie envoya une bourrade dans le dos de son aîné et les deux frères déboulèrent dans la cuisine en se chamaillant sous l’œil résigné de leur père qui déposa devant eux un grand bol de café et des gaufres encore chaudes. Ils échangèrent un regard où la complicité le disputait au bonheur : ils se sentaient bien, tous les deux réunis dans la cuisine familiale, sous le regard attendri de leur père, si heureux de les voir tellement complices.
Charlie eut un soupir d’aise en regardant son grand frère ingurgiter ses gaufres avant de s’attaquer à celles que lui-même avait devant lui, arguant du fait qu’il n’avait qu’à manger plus vite, sans écouter les protestations qu’il émettait pour la forme, trop heureux de le voir là, bien vivant, après la peur qu’il avait eue. A le regarder là, il comprit que son cauchemar ne pouvait pas se réaliser : son frère ne pouvait pas mourir, pas comme ça ; et tous les cauchemars du monde n’y pourraient rien changer.