HypnoFanfics

L'accident

Série : Numb3rs
Création : 11.02.2012 à 23h19
Auteur : Cissy 
Statut : Terminée

« Don et Charlie sont victimes d'un accident de voiture qui va faire remonter bien des souvenirs. » Cissy 

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- Est-ce que tu peux essayer de venir vers moi ? demanda-t-il.

- Pas question ! Charlie, tu sors d’ici d’abord et c’est non négociable !

- Donnie… ce n’est pas logique… c’est contre intuitif et…

- Merde Charlie ! Tu ne vas pas me faire une conférence ici et maintenant ! J’en ai ras le bol de tes arguments à la con ! A cause de toi on est dans la panade jusqu’au cou et je ne te dis pas la paperasse que je vais devoir remplir à cause de l’état de mon SUV ! Alors pour une fois, juste pour une fois, tu fais ce que je te dis, tu la fermes et tu vires ton cul de cette putain de bagnole, c’est clair ?

La colère dans la voix de Don masquait la frayeur qu’il ressentait à l’idée que la voiture bascule et que son petit frère puisse être tué. Il n’était pas dupe de leurs chances de s’en sortir tous les deux. Il savait très bien que Charlie avait raison, que les risques qu’il bascule dès que le contrepoids que représentait son frère n’agirait plus, mais son devoir était de sauver son cadet et il mettrait tout en œuvre pour ça, quitte à le mettre en colère contre lui ou à le blesser comme il venait sans doute de le faire, en espérant avoir l’occasion de lui faire comprendre qu’il n’était responsable de rien.

Charlie reçut l’algarade comme autant de coups et il tressaillit sous la violence du ton de son frère.  Une fois de plus il eut l’impression que ce fossé qu’il croyait comblé entre eux, se rouvrait, comme à chaque occasion où ils n’étaient pas d’accord. Quelque part, son esprit cartésien lui murmurait que Don ne cherchait qu’à le mettre en colère pour l’obliger à quitter l’habitacle, mais il n’arrivait pas à l’écouter à ce moment précis, vexé par les mots grossiers que lui avait adressés son aîné.

- Très bien… Je sors… T’inquiète, je ne vais pas m’imposer plus longtemps !

Il se rendit compte du ridicule de ses mots à peine les eut-il prononcés, mais il n’avait pas envie de les reprendre. Après tout, si Don voulait jouer au héros, grand bien lui fasse !

- A la bonne heure… Et vas-y doucement…

- Je ne suis pas stupide ! rétorqua-t-il, en ralentissant cependant le mouvement pourtant déjà mesuré qu’il avait initié.

Il réussit à ouvrir la portière et se figea lorsqu’un long tremblement parcouru tout le véhicule qui glissa légèrement.

- Donnie !…, s’exclama-t-il, la frayeur chassant la colère. C’est trop dangereux pour toi… Il faut que…

- Non ! Charlie tu dois descendre tu m’entends ? Maintenant !!!!

L’urgence dans la voix de son aîné lui fit comprendre ce qu’il n’avait pas voulu voir avant. Il se tourna vers lui, hagard :

- Donnie… Non… Tu ne vas pas…

- Je n’ai pas l’intention de faire quoi que ce soit frangin. Je vais juste essayer de sortir dès que tu seras dehors.

Le calme de l’agent lui rendit le sien mais son cœur se serra quand il réalisa le peu de chances que son frère  avait de sortir à son tour du véhicule avant qu’il ne bascule. Cependant, sa raison lui souffla aussi que plus il attendrait, plus il mettrait la vie de Don en danger.

- D’accord… Tu me suis, tu le promets ?

- Je vais faire de mon mieux…

Au moment où il se tournait de nouveau, la main valide de Don accrocha son poignet :

- Hé mon pote… Tu sais que je t’aime non ?

Plus que leur situation précaire, ces mots lui firent comprendre combien Don était conscient du danger qu’il courait et ce qu’il cherchait à faire depuis le début, à savoir : protéger son petit frère comme il le faisait depuis trente et un an ans maintenant. Un sanglot lui monta à la gorge, qu’il refoula : ce n’était pas le moment de se laisser submerger par l’émotion.

- Je sais… Je t’aime aussi Donnie.

Et sur ces mots qu’il espérait n’être pas les derniers, il sortit prudemment de la voiture, posant un pied précautionneux sur un sol détrempé mais stable.

- Ca y est… J’y suis… A toi maintenant…

A peine avait-il prononcé ces mots que, sous ses yeux horrifiés, la voiture se mit doucement à glisser dans le vide. La dernière chose qu’il vit ce fut le visage livide de son frère, couché entre les deux sièges et qui le regardait avec amour. Et tandis que le lourd véhicule roulait sur la pente dans un fracas effroyable, il se jeta à genoux pour suivre la chute tandis que les larmes roulaient sur ses joues.

Le SUV fit plusieurs tonneaux, dévalant la pente presque à pic avant de venir heurter le sol, plusieurs dizaines de mètres plus bas, disparaissant à la vue du mathématicien tétanisé. Jusqu’au moment où une boule de feu embrasa l’obscurité ambiante tandis que le bruit de l’explosion montait jusqu’à Charlie. Le hurlement qu’il poussa alors surmonta le bruit de la tempête tandis qu’il se laissait tomber au sol en sanglotant.

(à suivre)


Cissy  (20.02.2012 à 19:53)

Chapitre 5 : Frère et base-ball

 

Avril 2006 – 17 h 40 : Big Bear Montain

Charlie restait anéanti, regardant le ravin où la voiture avait disparu et d’où s’élevaient encore quelques volutes de fumées qui indiquaient l’endroit où elle s’était écrasée, avec son frère…

Son frère ! Non ! Ce n’était pas possible !

Il ne pouvait pas imaginer ne plus jamais le voir, ne plus jamais l’entendre, ne plus se disputer avec lui… Sans cesse lui revenaient les derniers mots jetés par son aîné, ces accusations qu’il lui avait lancées à la figure ! Mais il savait que ce n’était que pour le mettre en colère, lui faire quitter le véhicule avant qu’il ne bascule. Don s’était sacrifié pour lui, comme toujours !

Quelque part, plus bas, dans un amas de ferrailles, le corps de son frère chéri gisait, disloqué, écrasé, méconnaissable sans doute. Qui veillerait sur lui désormais ? Qui l’obligerait à regarder la vie en face ? Qui l’encouragerait à suivre ses intuitions ? Avec qui partagerait-il ces moments si rares et d’autant plus précieux qu’ils partageaient depuis qu’ils s’étaient retrouvés ?

Tant de choses les avaient séparés à l’aube de leur adolescence. Il avait fallu tant de temps pour qu’ils reviennent l’un vers l’autre et ouvrent leur cœur pour se comprendre et s’écouter… Tout devait donc finir ainsi, sur les pentes raides d’une route de montagne, dans un déluge digne d’une punition divine ?

Ce n’était tout simplement pas juste : ils n’avaient pas eu assez de temps ensemble, pas partagé tout ce qu’ils avaient à partager. Cette virée entre frères, il en avait rêvé depuis longtemps, depuis qu’ils avaient perdu l’habitude de s’accorder des moments rien qu’à eux.

Et soudain il se souvint de l’une des premières fois où ils avaient été ensemble, même si à l’époque il aurait tout donné pour n’être pas obligé de suivre son grand frère.

 


Cissy  (24.02.2012 à 16:29)

Flasback

(par Juliabaku)

 

Printemps 1981 : Pasadena

- Mais!!! hurla Charlie, six ans, à sa mère qui le regardait étonnée, pourquoi je dois aller avec Don au base-ball ?

- Ton père et moi allons faire des courses. Nous ne voulons pas te laisser seul. Alors je te demande de rester avec Don le temps que l'on soit partis.

Charlie essaya d'amadouer sa mère, mais rien n’y fit et elle l'envoya dans sa chambre pour se préparer. Il monta en trainant les pieds, et vit descendre son frère avec ses affaires de base-ball, content d'aller jouer un match qu'il n'allait pas oublier. C'était son premier match contre une équipe de l'extérieur. Il vit alors que son frère avait une drôle de tête.

- Qu'est-ce qu'il y a Charlie ? Tu fais une drôle de tête.

Charlie bouda et repartit vers sa chambre pour se préparer. Don le vit alors ressortir rapidement,  emmitouflé dans un pull. En bas des escaliers leur mère les attendait pour partir en voiture.

Sur le terrain Don s'amusait drôlement à faire ce match si attendu : il arrivait avec sa batte, et attendait que la balle soit lancée. Charlie, quant à lui, restait assis sur les bancs du stade, seul, en train de regarder le match. Don continuait à s'amuser comme un fou, en se dépensant de tout son être. Il était heureux. Le terrain était son domaine préféré. Il aimait cette sensation.

L’après-midi avançait. Charlie regardait son frère, et de plus en plus il s'intéressait à ce qu’il voyait. Il aimait voir son frère jouer, se dépenser, sa joie de vivre sur le terrain. Cela lui donnait encore plus envie de rester à l'observer, de regarder sa façon de frapper les balle. Il ne regretta alors pas un seul instant le fait que sa mère lui ait demandé d'accompagner son frère. Fier, il l'encourageait depuis les tribunes, avec les différents parents des autres joueurs.

Sur le terrain, Don avait entendu les encouragements de son frère. C'est vrai que ni son père ni sa mère n'étaient là. Et alors que d'habitude ils se disputaient, là, Charlie hurlait de toutes ses forces rien que pour lui. Il lui fit alors un clin d'œil et, ressourcé par ces encouragements, il se donna à 200% dans son sport, pour montrer qu'il était très fort. Il voulait donner l'exemple pour son petit frère.

Les autres joueurs s'étonnèrent de le voir jouer aussi bien, et gagnèrent rapidement le match. Heureux, ils firent une ovation à Don Eppes, le capitaine de leur équipe.

L'après midi n'était pas encore finie, mais tous les joueurs étaient déjà partis. Seuls dans les gradins, Don et Charlie mangeaient de petits gâteaux que leur avait préparés leur mère avant de partir. Elle leur avait dit de rester dans les gradins le temps qu'ils finissent les courses, et qu'après ils viendraient les chercher.

- Tu étais grandiose Don!!! Tu joues si bien!!! s'exclama le petit frère avec, dans les yeux, des étoiles d'admiration pour son aîné.

Légèrement gêné, mais content du compliment, Don sourit. C'était la première fois que son petit frère semblait être envieux d’un talent de son grand-frère. Fier de pouvoir avoir au moins quelque chose que Charlie n'avait pas, il finit son gâteau et dit:

- Si tu en as envie, je peux t'apprendre à lancer une série de balles.

- Oh oui!!! Oh oui!!! J'aimerais tellement que tu m'apprennes!!! J'aimerais que tu me montres comment tu fais!!! s'exclama Charlie, content que son frère puisse partager un peu de temps avec lui pour jouer.

Don était lui aussi heureux. Pour une fois, il allait apprendre à Charlie quelque chose. Il mit sa casquette de base-ball sur la tête de Charlie.

- Ok, tu restes là, je vais aller chercher une batte et une balle. Surtout tu ne bouges pas.

Charlie hocha de la tête positivement, et Don partit chercher les objets nécessaires à l'apprentissage de son petit frère. Celui-ci imaginait déjà tout se qu'il allait apprendre avec son grand frère. Il allait aimer ce moment.

Fouillant dans l'armoire de son vestiaire, Don récupéra une balle, une batte et un gant. Ils allaient s'amuser, et enfin, son petit frère allait apprendre quelque chose de lui.

Courant à toute allure, il se dirigea vers les gradins où son cadet l'attendait. Charlie finissait sa briquette de jus de fruit. Don se mit à hurler le nom de son petit génie. Tournant mécaniquement sa tête, avec la casquette qui était trop grande lui, il ouvrit des yeux pleins d'étoiles à l’intention de son aîné, en lui faisant de grands signes.

- Descends Charlie!!! hurla alors Don.

Charlie prit le sac de provisions que leur avait fait leur mère, et, tout en tenant la casquette, le petit garçon descendit les escaliers pour se diriger vers son frère.

- Tu vas m'apprendre à tirer ?! demanda Charlie impatient de mettre en pratique ce qu'il avait observé.

- Oui, on va d'abord s'installer sur le terrain, et tu vas apprendre à lancer des balles.

Ils se mirent alors tout d'abord à une distance raisonnable, pas trop éloignée pour commencer à envoyer des petites balles. Don ne mettait pas toute sa force, pour que Charlie puisse récupérer les balles. Ce dernier envoya des petites balles, peu puissantes. Don n'avait pas trop de mal à les rattraper. A plusieurs reprises, il avait montré à son cadet comment faire le geste pour que ses balles aient plus de puissance. Charlie dans un premier temps assimila la théorie, mais la pratique n'était pas encore là. Don ne lui en voulait pas. Tous les débutant avaient, et c'était normal, du mal à lancer de bonnes balles.

Puis, il lui donna la batte.

- Allez, maintenant je vais t'apprendre à tirer à la batte.

Don se mit derrière son frère, lui mettant la batte entre les mains, lui indiquant la position idéale à prendre pour ses pieds.

- Tu regardes devant toi, et quand tu verras la balle, tu feras ce geste.

Et tout en accompagnant la parole, Don montra le geste à faire : passer la batte de derrière en avant. Dans un premier temps, il faillit se prendre la batte. Charlie rigola bien de la grimace qu’il fit quand il faillit la recevoir en pleine figure. Mais c'était là le risque pour apprendre quelque chose qui l'intéressait.

- Ok, tu as compris ? Maintenant, je vais t'envoyer une série de balles et tu essayes de me les renvoyer. On va commencer doucement.

Mettant un casque, une protection, et son gant, Don s'apprêta à tirer. Mais Charlie n'était pas concentré, et rigolait.

- Qu'est ce qui te fait rire Charlie ?

- Ce que tu portes!!! répondit-il entre deux rires.

- Comme tu débutes, tu risques de me blesser plutôt qu'autre chose. Et je tiens à revenir en un seul morceau!

Après avoir repris son sérieux. Charlie, avec sa casquette sur la tête, se prépara à jouer, à recevoir cette série de balles que son grand frère lui avait promise. La première balle arriva. Ne la voyant pas bien arriver, Charlie laissa passer la balle et fit le geste après qu'elle soit passée.

- Ce n'est rien Charlie. On va recommencer. Tu regardes bien la balle, et dès que tu la vois arriver, tu fais le geste que je t'ai appris. Ne mets pas encore toute ta force. Essaye juste de me la renvoyer.

Charlie hocha de la tête, et après avoir rendu la balle à Don, il se remit en position. Don se prépara à envoyer la seconde balle. Cette fois, Charlie arriva à toucher la balle. Certes elle retomba très prés de lui. Mais il avait réussi à la toucher.

- Bien!! Maintenant, tu vas mettre un peu plus de force ! dit Don en reprenant la balle.

Se remettant chacun dans sa position initiale, Don mit toujours peu de force dans la balle pour que son petit frère ne soit pas trop déstabilisé.

Cette fois, Charlie mit toute sa force dans la batte. Il toucha la balle, et qui vint se loger en face de son grand frère, et si sa protection ne l'avait pas protégé, il aurait sans doute eu mal à l’œil droit.

- Tu vois, je t'avais dit que cela allait me servir ! argumenta Don en ramassant la balle avec sourire.

Et ils continuèrent ainsi tout l'après-midi, suant à grosse gouttes pour pratiquer le sport du grand-frère.

Puis après une bonne série de balles, les deux frères s'assirent sur un banc, et burent une autre briquette de jus de fruit.

- Ouah !!! C'était génial !!! Il faudrait que l'on joue plus ensemble !!! demanda alors Charlie.

- J'aimerais bien aussi petit frère, répondit l'ainé en baissant sa casquette sur le front de son cadet, qui rigola à l'action de son aîné.

- Charlie ! Don ! On y va !!! hurla alors Margaret qui venait d'arriver.

Les deux frères se précipitèrent vers leur mère.

- Alors vous vous êtes bien amusés ? demanda-t-elle.

- C'était super ! répondit le plus jeune en tenant la main de son grand-frère.

Fin du flasbhack


Cissy  (24.02.2012 à 16:30)

Chapitre 6 : Changement de voie

 

Avril 2006 – 17 h 50 : Big Bear Montain

Ils avaient encore joué plusieurs fois au base-ball ensemble, dans la mesure où les nombreux cours particuliers de Charlie leur en laissait l’occasion. Puis était venue l’époque du secondaire et Don s’était petit à petit éloigné de son frère. Jusqu’à cette année de terminale où, horrifié, il avait compris soudain que son cadet allait être dans la même classe que lui !

Il s’était alors complètement refermé sur lui-même, ignorant délibérément le plus jeune, restant à l’écart de la famille, comme s’il avait besoin de s’affirmer loin d’elle et surtout loin du petit génie qui lui faisait de l’ombre.

Un jour il était rentré en parlant d’un entraîneur qui lui avait demandé s’il aimerait signer avec les Stockton Rangers dès la saison suivante : ses études seraient ainsi financées et il pourrait améliorer son jeu, dans l’espoir d’être un jour appelée en ligue majeure.

Et puis il y avait eu cet autre jour, quatre ans plus tard, où Don avait lancé cette bombe en arrivant à l’improviste  pendant le spring break, vacances de pâques qui marquait la dernière pause avant la ligne droite conduisant au diplôme..


Cissy  (28.02.2012 à 20:07)

Flasback

 

avril  1993 : Pasadena

- Donnie… encore un peu de tarte ?

Don leva la tête et sourit à sa mère :

- Non merci maman… J’ai mangé comme un ogre.

Margaret répondit au sourire de son aîné et le silence se réinstalla, pesant. Depuis que Don était arrivé en début de soirée, alors qu’on ne l’attendait pas, le jeune prodige sentait un malaise grandissant entre les membres de la famille. Ses parents avaient commencé par se réjouir de la venue de leur aîné puis l’inquiétude avait remplacé la joie. Qu’est-ce qui pouvait amener leur fils chez eux alors même que son équipe était en plein entraînement avant la reprise des championnats ? C’était d’ailleurs ce qui avait conduit le jeune joueur à leur annoncer qu’il ne pourrait vraisemblablement pas venir passer quelques jours chez eux, ce qui les avait d’autant plus déçus que Charlie au contraire avait indiqué qu’il serait là et que, durant un instant, ils avaient caressé le rêve d’avoir de nouveau leurs deux enfants sous leur toit pour quelques jours, ce qui n’était plus arrivé depuis Noël, et encore, puisque Don avait à peine passé 48 heures sous le toit familial alors.

Bien sûr, ils savaient que c’était le prix à payer pour avoir un fils joueur de base-ball dans une bonne équipe, même si ce n’était qu’en ligue deux, et un autre génie des mathématiques qui, diplômé de Princeton l’année précédente, menait de brillantes études et était en train de se faire un nom dans son milieu. Mais parfois ils auraient eu envie de les retrouver comme avant, profiter un peu d’eux et cela leur était désormais de plus en plus compté.

Mais l’un comme l’autre pressentaient que la visite de Don n’était pas simplement due au désir de revoir ses parents et encore moins son jeune frère avec qui les relations étaient tendues depuis leur dernière année de lycée. Il y avait quelque chose dans l’attitude du jeune homme qui leur faisait comprendre que celui-ci était là pour une raison bien précise et qu’il ne savait pas trop comment aborder le sujet.

Ni Margaret ni Alan n’avaient posé de questions : ils connaissaient assez leur aîné pour savoir qu’il était passé maître dans les réponses évasives. Mais la mère savait aussi que si quelque chose le tracassait vraiment, il finirait par leur ouvrir son cœur. Seulement, cette impression diffuse de malaise ne les avait pas quittés, plombant le repas malgré les tentatives des uns et des autres pour amorcer une conversation légère qui sonnait faux.

Finalement Don repoussa son assiette et, après s’être nerveusement mordu la lèvre, il dit :

- Maman, papa… J’ai quelque chose à vous dire.

- Apparemment je suis exclu de la conversation, rétorqua Charlie d’un ton un peu aigre, vexé du manque d’attention de son aîné.

Don haussa les épaules :

- Bien sûr que non Charlie, tu peux rester, c’est évident. Mais c’est vrai que ce que j’ai à dire ne te concerne pas du tout. D’ailleurs ça ne concerne pas vraiment non plus les parents : il s’agit juste de moi pour une fois.

- Pour une fois… Et qu’est-ce que tu entends par là ?

- Ce que j’entends ? Juste que tout ne tourne pas autour de toi figure-toi !

- Je n’ai jamais prétendu le contraire !

La voix du jeune prodige était dangereusement proche de la colère et Margaret soupira : où était passé la complicité de leur enfance, quand Don veillait sur son petit frère, adorant s’occuper de lui et qu’en échange, le plus jeune levait des yeux émerveillés vers son aîné, voulant toujours le suivre et faire comme lui ? La découverte des dons de Charlie n’avait pas amoindri cette relation, du moins pas au début : certes le petit garçon avait eu moins de temps à consacrer à d’autres activités que les études, mais chaque fois qu’il le pouvait il allait rejoindre son frère qui l’accueillait toujours avec plaisir. Et puis était arrivée l’adolescence et Don, petit à petit, avait pris ses distances, de façon naturelle, comme cela se produit lorsqu’un des enfants est encore trop jeune pour pouvoir se joindre à certaines activités des plus grands. Mais les capacités de Charlie avaient accentué cet état de choses : le fait qu’il suive les cours avec des élèves ayant trois ans de plus que lui, lui faisaient oublier que, s’il leur était souvent bien supérieur intellectuellement parlant, sa maturité affective restait celle d’un enfant de son âge, voire un peu inférieure, comme cela se voyait souvent chez les génies. Et il n’arrivait pas à admettre avoir les mêmes devoirs mais pas les mêmes droits que les adolescents qu’il côtoyait.

Les disputes avaient commencé à éclater entre les deux frères, l’un ne s’apercevant pas que son aîné avait grandi et avait besoin d’espace, l’autre s’indignant qu’un gosse de dix ans veuille systématiquement s’accrocher à ses basques et lui « pollue son air », comme il le disait parfois. Et puis était arrivé le lycée et cette année de terminale cauchemardesque qui avait vu les deux garçons dans la même classe. Parfois Margaret pensait qu’ils auraient dû être plus attentifs aux sentiments de Don. A cause des dons du plus jeune, ils avaient trop souvent négligé leur fils, privilégiant toujours les besoins de Charlie. Combien avaient-ils manqué de matchs importants, de remises de prix, d’expositions qui intéressaient leur aîné avec toujours la même excuse ? Mais Don n’avait jamais rien dit, jamais rien reproché, jamais rien demandé pour lui. Il avait appris à s’occuper de lui-même sans rien attendre en retour et ne s’était pas pour autant détourné de son cadet. Mais ce jour-là, lorsqu’il avait appris que Charlie allait entrer en terminale avec lui, il leur avait demandé de faire quelque chose, n’importe quoi : changer le petit génie d’établissement, l’envoyer plus loin, ne pas lui faire subir la honte d’avoir son frère plus jeune de cinq ans dans sa classe. Charlie s’était indigné : pourquoi aurait-il dû, lui, changer de lycée et non son frère ? Don ne pouvait pas partir : il était capitaine de l’équipe de base-ball, l’un des élèves les plus populaires, il avait une petite amie… comment aurait-il pu quitter tout ce qu’il s’était construit tandis que le monde de ses parents tournait presque exclusivement autour de leur dernier né ? Et comme d’habitude ils avaient choisi d’ignorer les besoins du premier au profit du second. Les tensions entre les deux frères étaient alors devenues palpables et les querelles éclataient au moindre prétexte, jusqu’à ce jour où Alan avait dû les séparer alors qu’ils se battaient pour la même fille ! Ridicule ! Charlie n’avait que treize ans ! Pensait-il vraiment qu’une fille de dix-huit pourrait l’accepter comme cavalier à la soirée de fin d’études, aussi gentille soit-elle envers lui ?

Depuis les liens ne s’étaient pas resserrés entre les deux garçons, à leur grand désespoir. Qu’en serait-il lorsqu’ils ne seraient plus là ? Leurs enfants allaient-ils être désormais des frères ennemis, chacun sur sa planète, sans que rien jamais ne les rapproche ? Les frères se voyaient peu depuis que Charlie était parti pour Princeton. Là encore, Margaret se demandait si c’était sa faute : elle avait abandonné Don en accompagnant Charlie. Certes l’aîné avait dix-huit ans, il allait intégrer une équipe professionnelle et suivre des études en parallèle, mais peut-on, du jour au lendemain, se passer de sa mère ? Aurait-elle dû faire autrement ? En attendant, chaque fois qu’ils se retrouvaient sous leur toit, il ne fallait que quelques heures pour qu’une dispute éclate entre eux et, visiblement, cette fois-ci semblait ne pas vouloir faire exception.


Cissy  (28.02.2012 à 20:08)

- Les garçons ça suffit ! coupa-t-elle d’une voix qui imposa aussitôt le silence aux garçons. Ils avaient beau être désormais, un jeune homme pour l’un et presqu’un adulte pour l’autre, lorsque leur mère employait un certain ton avec eux, ils redevenaient aussitôt des gamins qui filaient doux sous peine de récolter les fruits de leur désobéissance.

- Charlie, je présume que Don veut dire qu’il a pris une décision qui ne concerne que lui et qu’il vient nous l’annoncer. Ce qu’il veut dire, c’est que tu n’as pas à intervenir dans son choix… Enfin… je pense…, finit-elle en interrogeant son aîné du regard.

- Exactement, répondit-il d’un ton las. Tu peux évidemment rester Charlie, mais ce que j’ai à dire n’a rien à voir avec toi.

- Tant mieux ! De toute façon j’ai à faire !

Margaret soupira lorsque le jeune prodige recula sa chaise brusquement et s’élança dans l’escalier : elle ne tenta même pas de le retenir. Mais de nouveau elle se demanda si, à force de veiller sur ses besoins, ils n’avaient pas fini par faire de Charlie un gosse pourri-gâté qui se sentait agressé dès lors que l’attention se focalisait ailleurs que sur lui. Non… Elle n’avait pas le droit de penser ainsi. A plusieurs reprises son garçon avait démontré qu’il était attentif aux autres, capable d’abnégation… C’était…

Bon sang ! Ca recommençait ! Don avait visiblement quelque chose d’important à leur annoncer et elle concentrait son attention sur les réactions de son plus jeune ! Elle était décidément irrécupérable.

- Donnie… On t’écoute chéri. Qu’est-ce que tu as à dire ? interrogea-t-elle en focalisant son attention sur son aîné tandis qu’Alan se penchait vers lui, tout aussi attentif.

Ayant enfin capté l’attention de ses parents, le joueur de base-ball n’était plus sûr de ce qu’il allait dire. Bien sûr il savait qu’il devait leur annoncer la nouvelle, mais il appréhendait terriblement leur réaction, celle de son père surtout. Pourtant il n’avait pas le choix : sa décision était prise et il était hors de question qu’il revienne dessus. Ses parents devraient faire avec ou… ou… En fait c’était ça qui lui faisait peur, ce ou gigantesque derrière lequel il n’osait pas élaborer d’hypothèses tant il craignait ce qui pourrait arriver. De toute façon il ne pouvait plus reculer : désormais il lui fallait lâcher sa bombe et ensuite il aviserait pour les conséquences.

- Voilà, commença-t-il. Je voulais vous avertir que je vais quitter les Stocktons Rangers à la fin de la saison.

- Tu es recruté en ligue major ?

L’enthousiasme dans la voix de son père lui fit mal. Si seulement il avait pu répondre oui, voir, pour une fois, dans ses yeux la même fierté que celle qu’il y avait quand il parlait de Charlie. Mais ça ne serait pas le cas, non. Il avait pourtant essayé de toutes ses forces, mais il ne serait jamais le grand joueur dont pourrait s’enorgueillir son père. Il resterait toujours un joueur de seconde zone, plutôt doué, mais pas assez pour attirer les grands recruteurs.

Margaret n’avait rien dit : elle savait déjà que ce n’était pas ça. Don aurait exulté si ça avait été le cas et il le leur aurait annoncé à peine la porte franchie. Là, il semblait presque honteux, comme s’il allait leur annoncer une nouvelle terrible et elle commença à craindre ce qu’il avait à dire :

- Non papa… Non… Je n’ai pas été recruté et je ne le serai jamais…

- Je ne vois pas pourquoi ! Tu n’as que vingt-deux ans, tu as le temps !

- Alan ! le coupa-t-elle. Et si tu laissais Don nous expliquer.

D’un signe de tête, celui-ci la remercia.

- Comme je vous le disais, je quitte l’équipe. Le base-ball c’est terminé.

- Terminé ?

La voix d’Alan était pleine de stupéfaction, et, malgré la mimique de son épouse qui lui intimait de se taire et d’écouter, il enchaîna :

- Et pourquoi donc ? Ils t’ont renvoyé ?

- Non ! Bien sûr que non ! Ils voulaient me garder.

- Alors… Est-ce que… Donnie… Est-ce que tu aurais fait quelque chose qui t’oblige à abandonner, à gagner ta vie autrement…

- Comment ça ?

Visiblement le garçon ne comprenait pas où son père voulait en venir. Celui-ci lança un regard désespéré vers son épouse qui, après un petit soupir excédé, décida de lui venir en aide :

- Ce que ton père se demande chéri c’est si, par hasard, tu abandonnerais parce que tu vas avoir d’autres responsabilités qui t’empêcheraient de continuer à jouer pour les Rangers…

- Des responsabilités ? Mais…

Visiblement le jeune homme était à des années lumières de ce qui tracassait son père et celui-ci, le comprenant, réalisa aussi qu’il avait fait fausse route. Mais il fallait bien qu’il s’en explique :

- Excuse-moi fiston… Je me demandais si tu n’avais pas fait une sottise avec une fille et…

- Quoi ? Tu crois que je veux abandonner parce que j’aurais mis une fille enceinte ?

L’incrédulité dans le ton de son fils le fit se sentir encore plus bête. Il eut un sourire contrit en rétorquant :

- Désolé fiston… Mais c’est une telle surprise que…

- Attends ! Tu me prends pour qui ? Et puis de toute façon si vraiment c’était le cas, tu ne crois pas qu’il serait plus logique que je garde mon poste ? Parce qu’au moins je gagne ma vie, peut-être pas très bien, mais pas mal quand même, et pour entretenir une famille ce serait au moins un début non ?

Margaret réprima un sourire en écoutant son fils faire ainsi la leçon à son père : à cet instant il n’avait pas conscience de sa ressemblance avec son cadet et si on la lui avait fait remarquer, il s’en serait vraisemblablement offusqué.

- D’accord. On oublie les idées stupides de ton père, intervint-elle alors. Dis-nous pourquoi tu veux abandonner.

- Parce que je n’y arriverai pas maman. Je ne serai jamais un joueur de ligue majeure. Et je n’ai pas envie de passer ma vie à être un joueur de ligue 2, j’ai mieux à faire je crois.

- C’est stupide ! s’insurgea Alan. Tu n’as que vingt-deux ans…

- Presque vingt-trois, le coupa son fils.

- Vingt-deux, vingt-trois… Quelle importance ! Tu es un excellent joueur polyvalent et beaucoup d’équipes en recherchent.

- Ah oui ? Et depuis cinq ans aucune ne m’a trouvé ? Alors que d’autres, sortis l’an dernier, ont déjà été recrutés ? Il faut cesser de se voiler la face papa : je n’arriverai jamais au top niveau ! Désolé de te décevoir !

- Mais… Il ne s’agit pas de moi Don ! C’est ta vie ! Je veux juste t’empêcher de faire une erreur que tu regretteras pour le restant de tes jours ! Tu adores le base-ball !

- Mais pas au point de devenir un joueur médiocre s’accrochant à ses rêves de gloire ! Je peux réussir ailleurs et je vais m’en donner les moyens.

- Et qu’as-tu l’intention de faire ?

La question de Margaret lui valut un coup d’œil courroucé de son mari. Il n’avait pas renoncé à convaincre son fils de son erreur et elle semblait lui donner raison en le poussant à dévoiler son plan B. Mais elle lui répondit par l’un de ces regards implacables qui lui disait qu’il ferait mieux de se calmer et d’attendre. Lorsqu’elle le regardait ainsi, lui aussi filait doux. Margaret était la femme la plus gentille qui soit, mais lorsqu’elle se mettait en colère, il valait mieux faire profil bas. Et elle n’était jamais aussi redoutable que lorsqu’elle défendait ses enfants, y compris contre lui. Il ravala donc ses protestations et se tut, décidé à écouter son fils jusqu’au bout.

- Tu comptes continuer tes études ?

- Non… Enfin oui… Mais… Non…

- Donald Alan Eppes ! Est-ce que tu vas enfin nous dire ce que tu comptes faire !


Cissy  (28.02.2012 à 20:09)

La sévérité dans le ton masquait l’inquiétude de la mère : elle avait peur de ce que son fils allait leur annoncer, peur qu’il ne fasse une erreur monumentale qu’il regretterait, peur d’être passée à côté de quelque chose d’essentiel pour lui permettre de vivre une vie épanouie. Sous l’admonestation, Don se crispa, puis, après avoir inspiré profondément, il lâcha :

- Je rentre à Quantico à la prochaine session.

Un silence incrédule succéda à l’annonce, puis, la voix dangereusement douce d’Alan s’éleva :

- Quantico… Tu veux dire comme…

- Comme l’académie de formation du F.B.I., oui papa.

- Mais… Qu’est-ce que tu vas faire à Quantico ? questionna le père, visiblement décidé à ne pas comprendre.

Margaret, elle, avait réalisé, et elle fixait sur son fils un regard à la fois stupéfait et déjà inquiet, comme si elle anticipait les longs jours d’angoisse qu’elle connaîtrait lorsqu’il serait agent et qu’elle se demanderait où il était, s’il était en danger, s’il risquait sa vie.

- Je vais suivre la formation. Je vais devenir agent fédéral !

Dans le nouveau silence qui suivit, on put entendre un hoquet de stupéfaction, celui de Charlie, installé au coude de l’escalier, et qui ne perdait pas une miette de l’échange. Il avait certes été vexé par les mots de son aîné, mais il mourait d’envie de connaître la nouvelle, aussi il s’était installé là, à son poste d’observation qu’il croyait secret, et il écoutait de toutes ses oreilles. Il n’en revenait pas : son frère agent du F.B.I. ? C’était… En fait il ne savait pas vraiment ce que c’était, mais… en tout cas c’était… étrange… oui… excitant, bizarre, inattendu, super !…

- Il n’en est pas question !

La voix encolérée d’Alan coupa court à ses pensées et son cœur se serra à l’idée d’une scène entre les deux hommes. Il connaissait l’entêtement de Don qui ne le cédait en rien à celui de leur père et il savait très bien que la colère pouvait les conduire, l’un comme l’autre, à dire des choses qu’ils ne pensaient pas. Alors certes ses relations avec son frère n’étaient pas au beau fixe, mais il ne souhaitait pas qu’il s’oppose à leur père de telle manière qu’il ne puisse jamais revenir vers eux.

- Je suis majeur ! Tu ne peux pas me l’interdire !

La réponse de Don était tout aussi coléreuse et Margaret sentit venir la scène qu’elle redoutait. Elle savait que si elle laissait les deux hommes s’emporter, les choses pouvaient très vite dégénérer et elle ne le voulait pas. Mais avant qu’elle puisse intervenir, Alan reprenait :

- De toute façon, tu n’as aucune chance…

- Merci de ta confiance en moi ! rétorqua aussitôt Don. Et bien figure-toi que tu as tout faux ! J’ai déjà passé tous les tests, tous les entretiens et je suis reçu !

Alan recula sur sa chaise, comme s’il avait pris un coup :

- Tu veux dire que… tu as fait ça dans notre dos ?

Il n’y avait plus de colère dans la voix de son fils lorsqu’il répondit :

- Non… Je ne voulais pas le faire dans votre dos. Il y a déjà plusieurs mois que je pense à quitter l’équipe, mais… je ne savais pas quoi faire. Et puis il y a eu cette journée d’entretien et…

Il se replongea dans cette journée des métiers, là où les étudiants peuvent rencontrer des hommes et des femmes qui viennent partager leur expérience avec eux, leur ouvrir des perspectives d’avenir auxquelles ils n’ont pas forcément pensé. Et il revoyait cet agent d’une quarantaine d’années qui parlait de son métier, son sacerdoce, avec tellement de passion. Il s’était rendu compte que ce qu’il en disait lui parlait, que ça éveillait un écho chez lui. Une petite voix lui susurrait que là était son vrai chemin, celui où il serait bon, où il serait utile. Alors, lorsque les participants s’étaient retirés, il était resté pour parler au conférencier et celui-ci avait fini par lui donner les dates des prochains concours de recrutement. Il avait tourné et retourné l’idée plusieurs semaines. Il savait que ce ne serait pas facile : son père lui avait souvent parlé de ses démêlés avec l’agence gouvernementale, il n’accepterait pas facilement que son fils devienne un fèd, comme il disait avec mépris. Mais il sentait, au plus profond de lui, que c’était ce qu’il devait faire, ce à quoi il était destiné. Alors il s’était présenté, se disant que, peut-être, à cause du passé de ses parents, il serait recalé dès le premier entretien. Mais ça n’avait pas été le cas et deux semaines auparavant il avait reçu la lettre l’informant qu’il était attendu à la session qui s’ouvrait la dernière semaine de juillet, quelques jours après ses vingt-trois ans, l’âge minimum requis pour être admis. A la joie d’avoir réussi avait très vite succédé la peur de la réaction de ses parents. Sa mère, il pensait qu’elle pourrait comprendre, mais son père…

Et la manière dont l’entretien se déroulait confirmait ses pires appréhensions.

- De toute façon tu es trop jeune ! avança alors Alan, s’accrochant à tout et n’importe quoi pour tenter de le dissuader de poursuivre son projet.

- Pas du tout ! Je vais avoir vingt-trois ans lors de la rentrée. C’est l’âge minimum !

- Tu vas te trouver avec des étudiants bien plus âgés, plaida-t-il alors. Je sais que ces sessions sont aussi ouvertes à d’anciens flics, des avocats, des juristes… Ils auront parfois une dizaine d’années de plus que toi…

- Et alors… Ca ne vous a jamais arrêté pour Charlie non ? Pourquoi en serait-il autrement pour moi ?

Ca, c’était un coup bas, pensa Alan en encaissant la réplique. Un coup bas, mais diablement efficace et surtout très vrai, finit-il.

- Chéri… Tu es sûr de toi ?

La question pleine de sollicitude de son épouse lui fit détourner sa frustration sur elle :

- Parce que s’il te répond oui, tu vas le laisser faire peut-être ! s’indigna-t-il.

- Alan… C’est sa vie…

- C’est sa vie ! Alors on peut le laisser la gâcher !

- Je ne vais pas gâcher ma vie parce que j’entre au F.B.I., s’insurgea Don. Je la gâcherais plutôt en m’accrochant à des rêves de gloire inaccessibles ! Je sais que je peux être bon dans ce domaine et…

- C’est hors de question ! le coupa Alan. Il n’y aura pas de fèd chez moi tu m’entends !

- Alan ! s’interposa Margaret.

Mais son mari était trop en colère pour l’écouter :

- Non ! Maintenant ça suffit les bêtises ! Il se retourna vers son fils. Tu vas renoncer à cette idiotie tu m’entends Donald ! Sinon…

- Sinon quoi ? Tu me mettras dehors ? Tu me renieras ?

A son tour Don était trop en colère pour raisonner.

- Tu sais quoi papa ? Ne te donne pas cette peine ! Je vais devenir agent du F.B.I., que ça te plaise ou non ! Et ne prends pas non plus la peine de me mettre dehors, je m’en vais !

- Donnie !

Le cri de Margaret se perdit dans le claquement de la porte et le rugissement du moteur de la voiture. Charlie sentit son sang se glacer dans ses veines : son frère était parti… son grand frère…

- Tu es content de toi ?

La voix accusatrice de sa mère s’adressant à son père lui fit craindre alors que la famille n’ait pas fini de se déchirer, il resserra ses bras autour de lui et se pencha, voulant à la fois partir mais incapable de quitter son poste d’observation.

- Non… Non… Je ne voulais pas en venir là… Maggie….

Il n’y avait jamais eu autant de chagrin et de lassitude dans la voix d’Alan et, un instant, elle fut tentée de le prendre contre elle, mais elle aussi lui en voulait.

- Alors il ne fallait pas lui parler comme ça. Tu sais pourtant que ça n’a jamais rien donné avec lui.

- Je sais. Mais j’ai été tellement surpris… Tellement… choqué… Enfin, c’est un excellent joueur de base-ball et il lâche tout pour… le F.B.I.

Le mot sonnait presque comme une insulte dans sa bouche.

- Mais si c’est ce qu’il veut.

- C’est ce dont je ne suis pas sûr Maggie… Et s’il ne faisait ça que pour se démarquer de nous, de toi, de moi… de Charlie…

- Même si c’est le cas, on n’a pas le droit de l’empêcher de faire ses choix. C’est un adulte Alan, ce n’est plus un petit garçon.

- Je sais.

Il y eut un silence avant que Charlie n’entende la voix de son père, presque inaudible :

- Mais ça me fait tellement peur.

- Moi aussi ça me fait peur, répliqua Margaret, toute colère envolée, posant sa main sur celle de son mari.

- C’est tellement dangereux, ajouta celui-ci.

- Je sais. Et c’est pour ça qu’on doit être là pour lui.

Alan se contenta de hocher la tête et Charlie, comprenant que la conversation s’arrêtait là, monta doucement vers sa chambre, la tête pleine d’interrogations, d’appréhensions, de doutes…

Fin du flasback


Cissy  (28.02.2012 à 20:10)

Chapitre 6 : Changement de voie

 

Avril 2006 – 17 h 50 : Big Bear Montain

Ils avaient encore joué plusieurs fois au base-ball ensemble, dans la mesure où les nombreux cours particuliers de Charlie leur en laissait l’occasion. Puis était venue l’époque du secondaire et Don s’était petit à petit éloigné de son frère. Jusqu’à cette année de terminale où, horrifié, il avait compris soudain que son cadet allait être dans la même classe que lui !

Il s’était alors complètement refermé sur lui-même, ignorant délibérément le plus jeune, restant à l’écart de la famille, comme s’il avait besoin de s’affirmer loin d’elle et surtout loin du petit génie qui lui faisait de l’ombre.

Un jour il était rentré en parlant d’un entraîneur qui lui avait demandé s’il aimerait signer avec les Stockton Rangers dès la saison suivante : ses études seraient ainsi financées et il pourrait améliorer son jeu, dans l’espoir d’être un jour appelée en ligue majeure.

Et puis il y avait eu cet autre jour, quatre ans plus tard, où Don avait lancé cette bombe en arrivant à l’improviste  pendant le spring break, vacances de pâques qui marquait la dernière pause avant la ligne droite conduisant au diplôme..


Cissy  (10.03.2012 à 18:39)

Flasback

 

avril  1993 : Pasadena

- Donnie… encore un peu de tarte ?

Don leva la tête et sourit à sa mère :

- Non merci maman… J’ai mangé comme un ogre.

Margaret répondit au sourire de son aîné et le silence se réinstalla, pesant. Depuis que Don était arrivé en début de soirée, alors qu’on ne l’attendait pas, le jeune prodige sentait un malaise grandissant entre les membres de la famille. Ses parents avaient commencé par se réjouir de la venue de leur aîné puis l’inquiétude avait remplacé la joie. Qu’est-ce qui pouvait amener leur fils chez eux alors même que son équipe était en plein entraînement avant la reprise des championnats ? C’était d’ailleurs ce qui avait conduit le jeune joueur à leur annoncer qu’il ne pourrait vraisemblablement pas venir passer quelques jours chez eux, ce qui les avait d’autant plus déçus que Charlie au contraire avait indiqué qu’il serait là et que, durant un instant, ils avaient caressé le rêve d’avoir de nouveau leurs deux enfants sous leur toit pour quelques jours, ce qui n’était plus arrivé depuis Noël, et encore, puisque Don avait à peine passé 48 heures sous le toit familial alors.

Bien sûr, ils savaient que c’était le prix à payer pour avoir un fils joueur de base-ball dans une bonne équipe, même si ce n’était qu’en ligue deux, et un autre génie des mathématiques qui, diplômé de Princeton l’année précédente, menait de brillantes études et était en train de se faire un nom dans son milieu. Mais parfois ils auraient eu envie de les retrouver comme avant, profiter un peu d’eux et cela leur était désormais de plus en plus compté.

Mais l’un comme l’autre pressentaient que la visite de Don n’était pas simplement due au désir de revoir ses parents et encore moins son jeune frère avec qui les relations étaient tendues depuis leur dernière année de lycée. Il y avait quelque chose dans l’attitude du jeune homme qui leur faisait comprendre que celui-ci était là pour une raison bien précise et qu’il ne savait pas trop comment aborder le sujet.

Ni Margaret ni Alan n’avaient posé de questions : ils connaissaient assez leur aîné pour savoir qu’il était passé maître dans les réponses évasives. Mais la mère savait aussi que si quelque chose le tracassait vraiment, il finirait par leur ouvrir son cœur. Seulement, cette impression diffuse de malaise ne les avait pas quittés, plombant le repas malgré les tentatives des uns et des autres pour amorcer une conversation légère qui sonnait faux.

Finalement Don repoussa son assiette et, après s’être nerveusement mordu la lèvre, il dit :

- Maman, papa… J’ai quelque chose à vous dire.

- Apparemment je suis exclu de la conversation, rétorqua Charlie d’un ton un peu aigre, vexé du manque d’attention de son aîné.

Don haussa les épaules :

- Bien sûr que non Charlie, tu peux rester, c’est évident. Mais c’est vrai que ce que j’ai à dire ne te concerne pas du tout. D’ailleurs ça ne concerne pas vraiment non plus les parents : il s’agit juste de moi pour une fois.

- Pour une fois… Et qu’est-ce que tu entends par là ?

- Ce que j’entends ? Juste que tout ne tourne pas autour de toi figure-toi !

- Je n’ai jamais prétendu le contraire !

La voix du jeune prodige était dangereusement proche de la colère et Margaret soupira : où était passé la complicité de leur enfance, quand Don veillait sur son petit frère, adorant s’occuper de lui et qu’en échange, le plus jeune levait des yeux émerveillés vers son aîné, voulant toujours le suivre et faire comme lui ? La découverte des dons de Charlie n’avait pas amoindri cette relation, du moins pas au début : certes le petit garçon avait eu moins de temps à consacrer à d’autres activités que les études, mais chaque fois qu’il le pouvait il allait rejoindre son frère qui l’accueillait toujours avec plaisir. Et puis était arrivée l’adolescence et Don, petit à petit, avait pris ses distances, de façon naturelle, comme cela se produit lorsqu’un des enfants est encore trop jeune pour pouvoir se joindre à certaines activités des plus grands. Mais les capacités de Charlie avaient accentué cet état de choses : le fait qu’il suive les cours avec des élèves ayant trois ans de plus que lui, lui faisaient oublier que, s’il leur était souvent bien supérieur intellectuellement parlant, sa maturité affective restait celle d’un enfant de son âge, voire un peu inférieure, comme cela se voyait souvent chez les génies. Et il n’arrivait pas à admettre avoir les mêmes devoirs mais pas les mêmes droits que les adolescents qu’il côtoyait.

Les disputes avaient commencé à éclater entre les deux frères, l’un ne s’apercevant pas que son aîné avait grandi et avait besoin d’espace, l’autre s’indignant qu’un gosse de dix ans veuille systématiquement s’accrocher à ses basques et lui « pollue son air », comme il le disait parfois. Et puis était arrivé le lycée et cette année de terminale cauchemardesque qui avait vu les deux garçons dans la même classe. Parfois Margaret pensait qu’ils auraient dû être plus attentifs aux sentiments de Don. A cause des dons du plus jeune, ils avaient trop souvent négligé leur fils, privilégiant toujours les besoins de Charlie. Combien avaient-ils manqué de matchs importants, de remises de prix, d’expositions qui intéressaient leur aîné avec toujours la même excuse ? Mais Don n’avait jamais rien dit, jamais rien reproché, jamais rien demandé pour lui. Il avait appris à s’occuper de lui-même sans rien attendre en retour et ne s’était pas pour autant détourné de son cadet. Mais ce jour-là, lorsqu’il avait appris que Charlie allait entrer en terminale avec lui, il leur avait demandé de faire quelque chose, n’importe quoi : changer le petit génie d’établissement, l’envoyer plus loin, ne pas lui faire subir la honte d’avoir son frère plus jeune de cinq ans dans sa classe. Charlie s’était indigné : pourquoi aurait-il dû, lui, changer de lycée et non son frère ? Don ne pouvait pas partir : il était capitaine de l’équipe de base-ball, l’un des élèves les plus populaires, il avait une petite amie… comment aurait-il pu quitter tout ce qu’il s’était construit tandis que le monde de ses parents tournait presque exclusivement autour de leur dernier né ? Et comme d’habitude ils avaient choisi d’ignorer les besoins du premier au profit du second. Les tensions entre les deux frères étaient alors devenues palpables et les querelles éclataient au moindre prétexte, jusqu’à ce jour où Alan avait dû les séparer alors qu’ils se battaient pour la même fille ! Ridicule ! Charlie n’avait que treize ans ! Pensait-il vraiment qu’une fille de dix-huit pourrait l’accepter comme cavalier à la soirée de fin d’études, aussi gentille soit-elle envers lui ?

Depuis les liens ne s’étaient pas resserrés entre les deux garçons, à leur grand désespoir. Qu’en serait-il lorsqu’ils ne seraient plus là ? Leurs enfants allaient-ils être désormais des frères ennemis, chacun sur sa planète, sans que rien jamais ne les rapproche ? Les frères se voyaient peu depuis que Charlie était parti pour Princeton. Là encore, Margaret se demandait si c’était sa faute : elle avait abandonné Don en accompagnant Charlie. Certes l’aîné avait dix-huit ans, il allait intégrer une équipe professionnelle et suivre des études en parallèle, mais peut-on, du jour au lendemain, se passer de sa mère ? Aurait-elle dû faire autrement ? En attendant, chaque fois qu’ils se retrouvaient sous leur toit, il ne fallait que quelques heures pour qu’une dispute éclate entre eux et, visiblement, cette fois-ci semblait ne pas vouloir faire exception.

- Les garçons ça suffit ! coupa-t-elle d’une voix qui imposa aussitôt le silence aux garçons. Ils avaient beau être désormais, un jeune homme pour l’un et presqu’un adulte pour l’autre, lorsque leur mère employait un certain ton avec eux, ils redevenaient aussitôt des gamins qui filaient doux sous peine de récolter les fruits de leur désobéissance.

- Charlie, je présume que Don veut dire qu’il a pris une décision qui ne concerne que lui et qu’il vient nous l’annoncer. Ce qu’il veut dire, c’est que tu n’as pas à intervenir dans son choix… Enfin… je pense…, finit-elle en interrogeant son aîné du regard.

- Exactement, répondit-il d’un ton las. Tu peux évidemment rester Charlie, mais ce que j’ai à dire n’a rien à voir avec toi.

- Tant mieux ! De toute façon j’ai à faire !


Cissy  (10.03.2012 à 18:40)

Margaret soupira lorsque le jeune prodige recula sa chaise brusquement et s’élança dans l’escalier : elle ne tenta même pas de le retenir. Mais de nouveau elle se demanda si, à force de veiller sur ses besoins, ils n’avaient pas fini par faire de Charlie un gosse pourri-gâté qui se sentait agressé dès lors que l’attention se focalisait ailleurs que sur lui. Non… Elle n’avait pas le droit de penser ainsi. A plusieurs reprises son garçon avait démontré qu’il était attentif aux autres, capable d’abnégation… C’était…

Bon sang ! Ca recommençait ! Don avait visiblement quelque chose d’important à leur annoncer et elle concentrait son attention sur les réactions de son plus jeune ! Elle était décidément irrécupérable.

- Donnie… On t’écoute chéri. Qu’est-ce que tu as à dire ? interrogea-t-elle en focalisant son attention sur son aîné tandis qu’Alan se penchait vers lui, tout aussi attentif.

Ayant enfin capté l’attention de ses parents, le joueur de base-ball n’était plus sûr de ce qu’il allait dire. Bien sûr il savait qu’il devait leur annoncer la nouvelle, mais il appréhendait terriblement leur réaction, celle de son père surtout. Pourtant il n’avait pas le choix : sa décision était prise et il était hors de question qu’il revienne dessus. Ses parents devraient faire avec ou… ou… En fait c’était ça qui lui faisait peur, ce ou gigantesque derrière lequel il n’osait pas élaborer d’hypothèses tant il craignait ce qui pourrait arriver. De toute façon il ne pouvait plus reculer : désormais il lui fallait lâcher sa bombe et ensuite il aviserait pour les conséquences.

- Voilà, commença-t-il. Je voulais vous avertir que je vais quitter les Stocktons Rangers à la fin de la saison.

- Tu es recruté en ligue major ?

L’enthousiasme dans la voix de son père lui fit mal. Si seulement il avait pu répondre oui, voir, pour une fois, dans ses yeux la même fierté que celle qu’il y avait quand il parlait de Charlie. Mais ça ne serait pas le cas, non. Il avait pourtant essayé de toutes ses forces, mais il ne serait jamais le grand joueur dont pourrait s’enorgueillir son père. Il resterait toujours un joueur de seconde zone, plutôt doué, mais pas assez pour attirer les grands recruteurs.

Margaret n’avait rien dit : elle savait déjà que ce n’était pas ça. Don aurait exulté si ça avait été le cas et il le leur aurait annoncé à peine la porte franchie. Là, il semblait presque honteux, comme s’il allait leur annoncer une nouvelle terrible et elle commença à craindre ce qu’il avait à dire :

- Non papa… Non… Je n’ai pas été recruté et je ne le serai jamais…

- Je ne vois pas pourquoi ! Tu n’as que vingt-deux ans, tu as le temps !

- Alan ! le coupa-t-elle. Et si tu laissais Don nous expliquer.

D’un signe de tête, celui-ci la remercia.

- Comme je vous le disais, je quitte l’équipe. Le base-ball c’est terminé.

- Terminé ?

La voix d’Alan était pleine de stupéfaction, et, malgré la mimique de son épouse qui lui intimait de se taire et d’écouter, il enchaîna :

- Et pourquoi donc ? Ils t’ont renvoyé ?

- Non ! Bien sûr que non ! Ils voulaient me garder.

- Alors… Est-ce que… Donnie… Est-ce que tu aurais fait quelque chose qui t’oblige à abandonner, à gagner ta vie autrement…

- Comment ça ?

Visiblement le garçon ne comprenait pas où son père voulait en venir. Celui-ci lança un regard désespéré vers son épouse qui, après un petit soupir excédé, décida de lui venir en aide :

- Ce que ton père se demande chéri c’est si, par hasard, tu abandonnerais parce que tu vas avoir d’autres responsabilités qui t’empêcheraient de continuer à jouer pour les Rangers…

- Des responsabilités ? Mais…

Visiblement le jeune homme était à des années lumières de ce qui tracassait son père et celui-ci, le comprenant, réalisa aussi qu’il avait fait fausse route. Mais il fallait bien qu’il s’en explique :

- Excuse-moi fiston… Je me demandais si tu n’avais pas fait une sottise avec une fille et…

- Quoi ? Tu crois que je veux abandonner parce que j’aurais mis une fille enceinte ?

L’incrédulité dans le ton de son fils le fit se sentir encore plus bête. Il eut un sourire contrit en rétorquant :

- Désolé fiston… Mais c’est une telle surprise que…

- Attends ! Tu me prends pour qui ? Et puis de toute façon si vraiment c’était le cas, tu ne crois pas qu’il serait plus logique que je garde mon poste ? Parce qu’au moins je gagne ma vie, peut-être pas très bien, mais pas mal quand même, et pour entretenir une famille ce serait au moins un début non ?

Margaret réprima un sourire en écoutant son fils faire ainsi la leçon à son père : à cet instant il n’avait pas conscience de sa ressemblance avec son cadet et si on la lui avait fait remarquer, il s’en serait vraisemblablement offusqué.

- D’accord. On oublie les idées stupides de ton père, intervint-elle alors. Dis-nous pourquoi tu veux abandonner.

- Parce que je n’y arriverai pas maman. Je ne serai jamais un joueur de ligue majeure. Et je n’ai pas envie de passer ma vie à être un joueur de ligue 2, j’ai mieux à faire je crois.

- C’est stupide ! s’insurgea Alan. Tu n’as que vingt-deux ans…

- Presque vingt-trois, le coupa son fils.

- Vingt-deux, vingt-trois… Quelle importance ! Tu es un excellent joueur polyvalent et beaucoup d’équipes en recherchent.

- Ah oui ? Et depuis cinq ans aucune ne m’a trouvé ? Alors que d’autres, sortis l’an dernier, ont déjà été recrutés ? Il faut cesser de se voiler la face papa : je n’arriverai jamais au top niveau ! Désolé de te décevoir !

- Mais… Il ne s’agit pas de moi Don ! C’est ta vie ! Je veux juste t’empêcher de faire une erreur que tu regretteras pour le restant de tes jours ! Tu adores le base-ball !

- Mais pas au point de devenir un joueur médiocre s’accrochant à ses rêves de gloire ! Je peux réussir ailleurs et je vais m’en donner les moyens.

- Et qu’as-tu l’intention de faire ?

La question de Margaret lui valut un coup d’œil courroucé de son mari. Il n’avait pas renoncé à convaincre son fils de son erreur et elle semblait lui donner raison en le poussant à dévoiler son plan B. Mais elle lui répondit par l’un de ces regards implacables qui lui disait qu’il ferait mieux de se calmer et d’attendre. Lorsqu’elle le regardait ainsi, lui aussi filait doux. Margaret était la femme la plus gentille qui soit, mais lorsqu’elle se mettait en colère, il valait mieux faire profil bas. Et elle n’était jamais aussi redoutable que lorsqu’elle défendait ses enfants, y compris contre lui. Il ravala donc ses protestations et se tut, décidé à écouter son fils jusqu’au bout.

- Tu comptes continuer tes études ?

- Non… Enfin oui… Mais… Non…

- Donald Alan Eppes ! Est-ce que tu vas enfin nous dire ce que tu comptes faire !

La sévérité dans le ton masquait l’inquiétude de la mère : elle avait peur de ce que son fils allait leur annoncer, peur qu’il ne fasse une erreur monumentale qu’il regretterait, peur d’être passée à côté de quelque chose d’essentiel pour lui permettre de vivre une vie épanouie. Sous l’admonestation, Don se crispa, puis, après avoir inspiré profondément, il lâcha :

- Je rentre à Quantico à la prochaine session.

Un silence incrédule succéda à l’annonce, puis, la voix dangereusement douce d’Alan s’éleva :

- Quantico… Tu veux dire comme…

- Comme l’académie de formation du F.B.I., oui papa.

- Mais… Qu’est-ce que tu vas faire à Quantico ? questionna le père, visiblement décidé à ne pas comprendre.

Margaret, elle, avait réalisé, et elle fixait sur son fils un regard à la fois stupéfait et déjà inquiet, comme si elle anticipait les longs jours d’angoisse qu’elle connaîtrait lorsqu’il serait agent et qu’elle se demanderait où il était, s’il était en danger, s’il risquait sa vie.

- Je vais suivre la formation. Je vais devenir agent fédéral !

Dans le nouveau silence qui suivit, on put entendre un hoquet de stupéfaction, celui de Charlie, installé au coude de l’escalier, et qui ne perdait pas une miette de l’échange. Il avait certes été vexé par les mots de son aîné, mais il mourait d’envie de connaître la nouvelle, aussi il s’était installé là, à son poste d’observation qu’il croyait secret, et il écoutait de toutes ses oreilles. Il n’en revenait pas : son frère agent du F.B.I. ? C’était… En fait il ne savait pas vraiment ce que c’était, mais… en tout cas c’était… étrange… oui… excitant, bizarre, inattendu, super !…

- Il n’en est pas question !

La voix encolérée d’Alan coupa court à ses pensées et son cœur se serra à l’idée d’une scène entre les deux hommes. Il connaissait l’entêtement de Don qui ne le cédait en rien à celui de leur père et il savait très bien que la colère pouvait les conduire, l’un comme l’autre, à dire des choses qu’ils ne pensaient pas. Alors certes ses relations avec son frère n’étaient pas au beau fixe, mais il ne souhaitait pas qu’il s’oppose à leur père de telle manière qu’il ne puisse jamais revenir vers eux.

- Je suis majeur ! Tu ne peux pas me l’interdire !

La réponse de Don était tout aussi coléreuse et Margaret sentit venir la scène qu’elle redoutait. Elle savait que si elle laissait les deux hommes s’emporter, les choses pouvaient très vite dégénérer et elle ne le voulait pas. Mais avant qu’elle puisse intervenir, Alan reprenait :

- De toute façon, tu n’as aucune chance…

- Merci de ta confiance en moi ! rétorqua aussitôt Don. Et bien figure-toi que tu as tout faux ! J’ai déjà passé tous les tests, tous les entretiens et je suis reçu !

Alan recula sur sa chaise, comme s’il avait pris un coup :

- Tu veux dire que… tu as fait ça dans notre dos ?

Il n’y avait plus de colère dans la voix de son fils lorsqu’il répondit :

- Non… Je ne voulais pas le faire dans votre dos. Il y a déjà plusieurs mois que je pense à quitter l’équipe, mais… je ne savais pas quoi faire. Et puis il y a eu cette journée d’entretien et…

Il se replongea dans cette journée des métiers, là où les étudiants peuvent rencontrer des hommes et des femmes qui viennent partager leur expérience avec eux, leur ouvrir des perspectives d’avenir auxquelles ils n’ont pas forcément pensé. Et il revoyait cet agent d’une quarantaine d’années qui parlait de son métier, son sacerdoce, avec tellement de passion. Il s’était rendu compte que ce qu’il en disait lui parlait, que ça éveillait un écho chez lui. Une petite voix lui susurrait que là était son vrai chemin, celui où il serait bon, où il serait utile. Alors, lorsque les participants s’étaient retirés, il était resté pour parler au conférencier et celui-ci avait fini par lui donner les dates des prochains concours de recrutement. Il avait tourné et retourné l’idée plusieurs semaines. Il savait que ce ne serait pas facile : son père lui avait souvent parlé de ses démêlés avec l’agence gouvernementale, il n’accepterait pas facilement que son fils devienne un fèd, comme il disait avec mépris. Mais il sentait, au plus profond de lui, que c’était ce qu’il devait faire, ce à quoi il était destiné. Alors il s’était présenté, se disant que, peut-être, à cause du passé de ses parents, il serait recalé dès le premier entretien. Mais ça n’avait pas été le cas et deux semaines auparavant il avait reçu la lettre l’informant qu’il était attendu à la session qui s’ouvrait la dernière semaine de juillet, quelques jours après ses vingt-trois ans, l’âge minimum requis pour être admis. A la joie d’avoir réussi avait très vite succédé la peur de la réaction de ses parents. Sa mère, il pensait qu’elle pourrait comprendre, mais son père…

Et la manière dont l’entretien se déroulait confirmait ses pires appréhensions.

- De toute façon tu es trop jeune ! avança alors Alan, s’accrochant à tout et n’importe quoi pour tenter de le dissuader de poursuivre son projet.

- Pas du tout ! Je vais avoir vingt-trois ans lors de la rentrée. C’est l’âge minimum !

- Tu vas te trouver avec des étudiants bien plus âgés, plaida-t-il alors. Je sais que ces sessions sont aussi ouvertes à d’anciens flics, des avocats, des juristes… Ils auront parfois une dizaine d’années de plus que toi…

- Et alors… Ca ne vous a jamais arrêté pour Charlie non ? Pourquoi en serait-il autrement pour moi ?

Ca, c’était un coup bas, pensa Alan en encaissant la réplique. Un coup bas, mais diablement efficace et surtout très vrai, finit-il.

- Chéri… Tu es sûr de toi ?

La question pleine de sollicitude de son épouse lui fit détourner sa frustration sur elle :

- Parce que s’il te répond oui, tu vas le laisser faire peut-être ! s’indigna-t-il.

- Alan… C’est sa vie…

- C’est sa vie ! Alors on peut le laisser la gâcher !

- Je ne vais pas gâcher ma vie parce que j’entre au F.B.I., s’insurgea Don. Je la gâcherais plutôt en m’accrochant à des rêves de gloire inaccessibles ! Je sais que je peux être bon dans ce domaine et…

- C’est hors de question ! le coupa Alan. Il n’y aura pas de fèd chez moi tu m’entends !

- Alan ! s’interposa Margaret.

Mais son mari était trop en colère pour l’écouter :

- Non ! Maintenant ça suffit les bêtises ! Il se retourna vers son fils. Tu vas renoncer à cette idiotie tu m’entends Donald ! Sinon…

- Sinon quoi ? Tu me mettras dehors ? Tu me renieras ?

A son tour Don était trop en colère pour raisonner.

- Tu sais quoi papa ? Ne te donne pas cette peine ! Je vais devenir agent du F.B.I., que ça te plaise ou non ! Et ne prends pas non plus la peine de me mettre dehors, je m’en vais !

- Donnie !

Le cri de Margaret se perdit dans le claquement de la porte et le rugissement du moteur de la voiture. Charlie sentit son sang se glacer dans ses veines : son frère était parti… son grand frère…

- Tu es content de toi ?

La voix accusatrice de sa mère s’adressant à son père lui fit craindre alors que la famille n’ait pas fini de se déchirer, il resserra ses bras autour de lui et se pencha, voulant à la fois partir mais incapable de quitter son poste d’observation.

- Non… Non… Je ne voulais pas en venir là… Maggie….

Il n’y avait jamais eu autant de chagrin et de lassitude dans la voix d’Alan et, un instant, elle fut tentée de le prendre contre elle, mais elle aussi lui en voulait.

- Alors il ne fallait pas lui parler comme ça. Tu sais pourtant que ça n’a jamais rien donné avec lui.

- Je sais. Mais j’ai été tellement surpris… Tellement… choqué… Enfin, c’est un excellent joueur de base-ball et il lâche tout pour… le F.B.I.

Le mot sonnait presque comme une insulte dans sa bouche.

- Mais si c’est ce qu’il veut.

- C’est ce dont je ne suis pas sûr Maggie… Et s’il ne faisait ça que pour se démarquer de nous, de toi, de moi… de Charlie…

- Même si c’est le cas, on n’a pas le droit de l’empêcher de faire ses choix. C’est un adulte Alan, ce n’est plus un petit garçon.

- Je sais.

Il y eut un silence avant que Charlie n’entende la voix de son père, presque inaudible :

- Mais ça me fait tellement peur.

- Moi aussi ça me fait peur, répliqua Margaret, toute colère envolée, posant sa main sur celle de son mari.

- C’est tellement dangereux, ajouta celui-ci.

- Je sais. Et c’est pour ça qu’on doit être là pour lui.

Alan se contenta de hocher la tête et Charlie, comprenant que la conversation s’arrêtait là, monta doucement vers sa chambre, la tête pleine d’interrogations, d’appréhensions, de doutes…

Fin du flasback

(à suivre)


Cissy  (10.03.2012 à 18:42)

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