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Série : Numb3rs
Création : 11.02.2012 à 23h19
Auteur : Cissy
Statut : Terminée
« Don et Charlie sont victimes d'un accident de voiture qui va faire remonter bien des souvenirs. » Cissy
Cette fanfic compte déjà 126 paragraphes
Chapitre 39 : Convalescence
Fin avril 2006 – 14 h 15 : Pasadena
- Attendez ! J’ouvre la portière. Doucement !
En gémissant Don s’accrocha à l’aide soignant qui l’aida à passer du fauteuil roulant au siège de la voiture reculé au maximum tandis que Charlie tenait la portière, couvant des yeux son grand frère qui, lorsqu’il fut installé lui dit avec un sourire crispé :
- N’aie pas l’air aussi affolé ! Je vais bien !
Sous le sourire, le mathématicien perçut une pointe d’agacement et il se mordit la lèvre sans répondre. Malgré tout ce que pouvaient dire les médecins, son père ou son frère, le premier concerné pourtant, il trouvait que cette sortie, seulement quarante-huit heures après qu’on ait ôté la jambe de Don du mécanisme qui la tenait en extension, était prématurée. Pourtant, depuis dix sept jours, il avait rêvé de ce moment où enfin son frère sortirait de l’hôpital, où toute menace sur sa santé serait levée.
La semaine précédente, le chirurgien viscéral leur avait appris qu’en ce qui le concernait l’hospitalisation était désormais inutile : la rate cicatrisait bien, sans aucune complication et même si Don restait très fatigué et devrait être patient, s’il n’avait pas été immobilisé dans son carcan de gouttière, câbles et poulies, il aurait pu rentrer chez lui.
Mais tandis que son père se réjouissait sans arrière pensée de la bonne nouvelle, Charlie ne pouvait pas s’empêcher de s’inquiéter dès que son frère lui semblait un peu plus pâle, qu’une ride de douleur traversait son visage ou qu’une goutte de sueur perlait à son front. Plusieurs fois déjà Don lui avait demandé de cesser de jouer les mères poules, mais il ne pouvait s’en empêcher.
Pour ce qui le concernait, il allait beaucoup mieux et désormais une simple canne avait remplacé les béquilles : son genou avait été libéré et sous l’attelle qui avait remplacé le plâtre, la cheville guérissait tout à fait normalement aux dires du kinésithérapeute qui lui faisait faire sa rééducation.
- Bon… Charlie tu embarques ou on te laisse-là ?
La voix mi-impatiente mi-amusée de son père l’arracha à ses pensées et il s’aperçut que désormais Don était sanglé à son siège, le fauteuil roulant loué jusqu’à ce qu’il soit assez fort pour marcher avec des béquilles plié dans le coffre et qu’on n’attendait plus que son bon vouloir pour quitter enfin ces lieux synonymes d’angoisse et de souffrance. Il se secoua, sourit et se précipita derrière le conducteur qui demanda :
- Bon… Tout le monde est prêt ? On peut y aller ?
- Et comment ! s’exclama Don en se laissant aller en arrière, simplement heureux d’être enfin sorti de la chambre qui avait été son univers durant dix-sept jours.
- Alors en route !
La voix d’Alan était joyeuse tandis qu’il pressait doucement le genou de son fils : il en avait tant rêvé de ce moment où enfin il pourrait le ramener chez eux, lui cuisiner de bons petits plats pour l’engraisser un peu, le régime de l’hôpital l’ayant rendu un peu trop mince à son gré, et pourrait enfin se persuader que le cauchemar était derrière eux ! Et il ne laisserait pas Charlie et son inquiétude coupable lui gâcher sa joie.
Don respirait à pleins poumons : l’air pollué de Los Angeles lui paraissait un délice après les longs jours dans l’atmosphère aseptisée de l’hôpital. Certes il avait encore bien du chemin à faire avant de pouvoir reprendre le chemin non seulement du travail, mais aussi simplement de sa si chère indépendance, mais c’était déjà un premier pas, ou plutôt un premier tour de roue, corrigea-t-il en se renfrognant à la pensée de cette dépendance insupportable qu’il allait devoir endurer pour encore trois semaines au moins, s’il en croyait son orthopédiste.
- Il faut juste être un peu patient fiston, tout va rentrer dans l’ordre.
Don se tourna vers son père, n’étant qu’à moitié surpris qu’il ait lu dans ses pensées. Il se força à lui sourire, ne voulant pas paraître ingrat, conscient de l’affection dont on l’entourait et du soutien sans faille sur lequel il pourrait compter :
- Je sais mais c’est dur… Je n’aime pas dépendre ainsi de vous. Je ne veux pas être un fardeau.
- Tu ne seras jamais un fardeau ! s’indigna Charlie, se mêlant à la conversation. Tu as toujours été là pour nous, pour moi… Alors laisse-nous un peu te rendre la pareille.
- Même si je me montre impatient, insupportable, grognon ? ironisa l’agent en se tournant autant que le lui permettait la gouttière qui retenait son bras et sa jambe emprisonnée dans le plâtre du pied à la hanche.
- Même si tu joues les Donald, sourit le mathématicien, s’attirant le regard outré qu’il attendait.
- Maintenant, si jamais tu dépasses les bornes, on pourra toujours t’enfermer dans la salle de bain, menaça son père avec un regard débordant d’affection.
Don hocha la tête sans répondre et se détendit, simplement heureux de l’amour qui l’entourait. Il avait conscience que la route serait encore longue, mais avec ces deux accompagnateurs là, il savait qu’il arriverait à bon port.
*****
Mi-mai 2006 - 11 h 40 : Pasadena
- Papa, tu es là ?
- Où veux-tu que je sois à cette heure-ci ? grogna le père tandis que Charlie le rejoignait dans la cuisine en questionnant :
- Comment ça s’est passé ?
- Comment veux-tu que ça se soit passé ? Ca a été dur, douloureux et il est épuisé ! D’ailleurs il n’a même pas protesté lorsque je lui ai conseillé de se mettre au lit plutôt que sur le canapé, c’est un signe.
Le mathématicien posa une main réconfortante sur le bras de son père :
- On savait que ce serait difficile papa… Un pas après l’autre, c’est bien ce que tu nous dis tout le temps.
- Oui, je sais… Mais je déteste le voir souffrir sans pouvoir rien faire.
- Donnie est fort papa, tu vas voir qu’il va nous étonner.
- Je sais, mais…
Alan eut un geste vague où se lisait tout son désarroi et Charlie comprit que cette fois-ci c’était à lui de redonner du courage à son père. Il y avait maintenant trois semaines que Don était rentré chez eux. L’agent avait été touché de voir que, durant son hospitalisation, et sans rien lui en dire, son père et son frère avait aménagé le garage pour lui : une chambre avec lit médicalisé contiguë à une salle de bain accessible en fauteuil et équipée de tout le nécessaire pour lui permettre un maximum d’intimité avaient été commandées et installées en un temps record là où, auparavant, se dressaient les tableaux du professeur. Et lorsqu’il avait protesté contre la dépense engendrée, qui devait être d’autant plus élevée que les travaux avaient été fait dans un laps de temps très court, d’une même voix les deux hommes lui avaient répondu que l’argent n’avait aucune importance à côté de son bien-être. Pour le tranquilliser, Charlie avait ensuite ajouté que, de toute façon, cela faisait un moment qu’il songeait à transformer le garage pour que son père puisse continuer à vivre à ses côtés lorsqu’il se serait installé avec Amita, sans pour autant que l’intimité nécessaire à chacun soit compromise. Ces aménagements auraient donc été effectués tôt ou tard et finalement grâce à lui, ils avaient évité les longs atermoiements dont il était si familier. Bien que pas tout à fait dupe, Don avait alors cessé de protester : de toute façon il était trop las pour cela.
Les jours suivants, l’immensité du chemin à parcourir lui était soudain apparue, le menant au bord de la dépression. Tant qu’il était à l’hôpital, immobilisé sur le lit, des étrangers avaient pris soin de lui et cela avait été plus facile. Désormais il avait besoin des siens pour des choses qu’il faisait auparavant sans même y songer et cela lui pesait. Sans compter qu’il était épuisé du moindre effort, lui d’habitude si endurant et capable de passer près de quarante-huit heures sans fermer l’œil.
Patiemment, Charlie et Alan lui avaient fait comprendre que son corps avait besoin de temps et qu’il serait de plus en plus fort avec le temps, qu’il devait juste accepter de les laisser l’aider le temps nécessaire. Ce n’était pas facile pour eux non plus d’affronter ses moments de découragement, de colère aussi, durant lesquels il pouvait se montrer injuste, mais ils tenaient bon, se soutenant l’un l’autre. Lorsque Charlie baissait les bras, Alan était là pour lui remonter le moral, et lorsque, comme à cet instant, c’était le père qui flanchait, alors le fils l’aidait à se redresser : ils n’avaient pas le droit de s’effondrer ensemble parce que Don comptait sur eux.
Ce jour-là, celui-ci avait eu sa première séance de rééducation pour sa jambe droite. Il avait déjà eu quelques séances, pour son bras, son épaule et sa jambe gauche, qui restaient légères à cause du poids de la jambe gravement atteinte. Mais désormais le kinésithérapeute et l’orthopédiste l’avaient jugé assez fort pour passer « aux choses sérieuses ». Certes Don était ravi de franchir une nouvelle étape, même s’il imaginait bien qu’elle serait difficile s’il se référait à la fatigue déjà engendrée par la rééducation « douce » qu’il avait connue jusqu’alors. Mais il n’avait pas pris la mesure de la douleur et de l’épuisement qui seraient les siens à l’issue de cette première séance. Alan avait été épouvanté de l’état dans lequel on lui avait rendu son fils et, à son regard accusateur, le thérapeute avait répondu :
- Ca ira de mieux en mieux au fil des jours. Je sais que c’est dur au début, mais si Don veut récupérer entièrement il faut en passer par là.
- Ca va papa, avait alors articulé Don, comme si le simple fait de dire ces mots l’épuisait, mais conscient de l’inquiétude de son géniteur.
- Oui… Tu as l’air tout à fait à ton aise ! avait-il rétorqué d’un ton un peu brusque dont il s’était voulu.
Mais quel père pourrait supporter de voir son enfant souffrir ? pensait-il en regagnant leur demeure, jetant des regards inquiets à Don qui ne parlait pas, appuyé au dossier de son siège, les yeux fermés, des gouttes de sueur perlant à son front qui avaient conduit Alan à prendre sa température aussitôt rentré, malgré ses protestations. Puis il lui avait donné un antalgique, sa préoccupation s’accroissant lorsque Don l’avait pris sans protester. En effet, depuis le début, celui-ci était terriblement réticent à accepter l’aide chimique contre la douleur, ayant trop côtoyé ou entendu parler de policiers étant devenus accrocs à ces substances. Il fallait toujours lutter avec lui d’abord pour lui faire reconnaître qu’il souffrait tant il avait tendance à minimiser son inconfort, puis ensuite pour l’amener à accepter le soulagement médicamenteux. Mais cette fois-ci il n’avait même pas tenté de s’insurger et cela disait mieux que n’importe quoi qu’il avait largement dépassé le seuil tolérable de la douleur.
- Il s’est endormi tout de suite, finit-il de raconter à son cadet qui n’avait pas pu accompagner son frère, comme il l’aurait voulu, étant retenu par une session d’examens oraux.
- On savait que les premières séances seraient dures pour lui.
- Oui… Mais je n’imaginais pas que ce serait à ce point là. C’est tellement dur de le voir souffrir.
- Je comprends exactement ce que tu ressens. Mais il faut qu’on prenne sur nous : c’est justement parce qu’il sait combien cela nous est difficile qu’il a tendance à nous cacher quand il va mal. On doit se montrer forts pour qu’il puisse baisser sa garde quand il en a besoin. Sinon ce sera pire pour lui.
Alan médita un instant les paroles de son fils puis il lui dit avec un sourire :
- Depuis quand es-tu devenu si sage Charles Edouard Eppes ?
- Depuis que j’ai décidé de suivre les traces de mon cher père sans doute, sourit le mathématicien en retour.
Les deux hommes restèrent un instant à se regarder dans les yeux, puisant du réconfort dans le soutien de l’autre, sachant qu’ensemble ils permettraient à leur fils et frère de reprendre sa vie en main.
*****
Juin 2006 – 15 h 16 : Pasadena
- Tu l’as trouvé ?
- Non. Son fauteuil est dans le garage mais je ne sais pas où il a pu aller.
- Tu crois que David ou Colby seraient passés l’emmener faire un tour ?
- Ils auraient laissé un mot !
Alan et Charlie échangèrent un regard anxieux. Pour la première fois depuis l’accident, ils avaient laissé Don seul à la maison. D’habitude l’un ou l’autre s’arrangeait toujours pour rester auprès de lui. Mais ce jour-là, Charlie avait une réunion à laquelle il ne pouvait pas se soustraire en même temps qu’Alan devait rencontrer un de ses amis. Il aurait aimé remettre cette entrevue, mais Don s’était fâché, lui disant qu’il avait passé l’âge d’avoir un baby sitter et que lui, son père, avait déjà mis un peu trop entre parenthèses sa vie privée.
Finalement les deux hommes avaient fini par céder d’autant que Don allait beaucoup mieux. Depuis quatre jours, il pouvait même se déplacer avec des béquilles, prenant ainsi de l’avance sur le plan de convalescence annoncé, ce qui n’avait pas vraiment étonné son père et son frère. Cependant, ils veillaient à ce qu’il n’en fasse pas trop et surtout pas trop vite et qu’il compromette sa guérison en voulant brûler les étapes. Mais encouragé par ce retour progressif à plus d’autonomie, Don se montrait de plus en plus impatient. Le matin même, il avait annoncé d’un ton triomphant :
- Je pense que vous allez bientôt pouvoir rendre ce fichu lit médicalisé.
- Et où vas-tu dormir ? avait questionné Alan. Si tu crois pouvoir t’installer sur le canapé c’est non mon garçon !
- Et pourquoi pas ?
- Parce que le canapé n’est pas adéquat pour un bon sommeil, avait rétorqué le mathématicien, s’attirant un clin d’œil de son père.
- De quoi je me mêle ? avait maugréé l’aîné.
- De ta santé mon cher frère ! Tu veux que je te donne les chiffres sur la qualité d’un sommeil dans un lit par rapport à un canapé ?
- Non ! C’est bon… Mais de toute façon je ne pensais pas au canapé.
- Ah non ? Et à quoi alors ? Au tapis du salon ? avait rebondi Alan.
- Pas du tout. Maintenant que je peux me déplacer sans ce fichu fauteuil, je vais pouvoir retrouver ma chambre.
Les deux hommes l’avaient contemplé bouche bée :
- Don ! Ce ne serait pas raisonnable… Il y a à peine quatre jours que tu es sorti de ton fauteuil, et juste quelques heures par jour.
- Tu es complètement inconscient ! Et si tu tombes dans l’escalier !
Les deux protestations s’étaient croisées et Don s’était aussitôt refermé sur lui-même, comprenant qu’il n’aurait pas gain de cause. Cependant Alan avait lu dans ses yeux cette lueur qui…
- Bon sang ! Il n’aurait pas osé ! s’écria-t-il, revenant au présent.
- Osé quoi ? interrogea Charlie.
Ils étaient rentrés quasi-simultanément, se dirigeant naturellement vers le salon en pensant y trouver leur fils et frère, puis vers la nouvelle chambre et enfin, ne l’y trouvant pas, vers la salle de bain, leur préoccupation croissant à mesure qu’ils ne le voyaient dans aucun des lieux visités, pas plus que dans la cuisine où alla Alan tandis que Charlie allait jeter un coup d’œil au jardin. C’est lorsqu’ils s’étaient rejoints au pied de l’escalier, aussi inquiet l’un que l’autre, que, se remémorant l’épisode matinal, Alan avait soudain jeté cette exclamation :
- Je crois savoir où nous allons le trouver, reprit le père en levant la tête vers le palier.
- Non… Il n’aurait pas… Ce serait de la folie ! Surtout qu’il était seul ! s’offusqua le mathématicien.
- On parle de Don là, répliqua son père en commençant à gravir les marches, suivi d’un professeur qui se disait que si vraiment son frère était en haut, il allait lui parler sérieusement du pays !
Mais sa colère tomba instantanément en découvrant Don, profondément endormi sur son lit, dans son ancienne chambre, un sourire heureux aux lèvres, serrant contre lui monsieur Pi qui avait réintégré la maison en même temps que l’agent fédéral.
Alan mit un doigt sur ses lèvres et referma la porte, le visage apaisé : son fils allait bien, de mieux en mieux, comme le prouvait cette escapade qui aurait pu être lourde de conséquences. Mais il aurait dû savoir que Don tenterait l’expérience dès qu’ils auraient le dos tourné.
- Il va m’entendre à son réveil ! maugréa-t-il en redescendant, accompagné de son cadet qui sourit à la fierté perceptible dans la voix de son père.
Oui, son frère c’était quelqu’un, conclut-il sachant très bien que son père était trop heureux de ce nouveau progrès pour se montrer vraiment sévère avec sa tête de mule d’aîné.
(à suivre)
Chapitre 40 : Retour à la normale.
Août 2006 - 21 h 57 : Pasadena
- Donnie ! Tout va bien ! Tu n’es pas blessé ! Tu…
- Stop ! Tout va bien ! Voyez, je suis entier !
Et pour prouver ses dires, il écarta largement les bras, permettant à son père et son frère qui s’étaient levés à son entrée, aussi inquiets que des mères poules ayant perdu leur poussin, de se rendre compte par eux-mêmes qu’il n’avait pas une égratignure.
Il avait repris le travail deux mois plus tôt, peu après son escapade au premier étage de la maison qui lui avait valu une jolie réprimande de ses deux Cerbères, réprimande qu’il avait acceptée sans broncher, conscient qu’il avait été plutôt imprudent sur ce coup-là d’une part et beaucoup trop heureux de s’être prouvé qu’il allait vraiment mieux d’autre part.
Evidemment, durant plusieurs semaines il avait été confiné à l’emploi de bureau, au grand soulagement de sa famille et à son grand déplaisir. Mais il était évident qu’il ne pouvait pas aller sur le terrain d’abord avec ses béquilles, puis, lorsqu’une attelle avait remplacé le plâtre de sa jambe droite, avec les cannes anglaises et enfin la canne simple qu’il avait adoptée courant juillet. Aller à la chasse aux fugitifs alors qu’une grand-mère en déambulateur l’aurait battu à la course n’était pas sérieux, et aurait pu mettre en danger son équipe : il pouvait se montrer inconscient en ce qui le concernait, mais jamais il n’aurait fait courir de risques à ses collègues.
Finalement, quelques jours plus tôt, à l’issue d’une séance particulièrement intense, il avait récupéré son droit à aller dans les rues : sa vie reprenait enfin son cours !
C’était la dernière étape qui lui restait à franchir. Courant juillet il s’était réinstallé chez lui et avait repris sa vie avec Robin : tantôt chez elle, tantôt chez lui, retrouvant les plaisirs charnels qui lui avaient manqués, même s’ils avaient pris quelques acomptes durant son séjour chez Charlie. Il se souvenait de ce jour, au mois de mai, où Robin était venue le voir, un mauvais jour où il avait l’impression qu’il ne s’en sortirait pas. Il lui avait dit de trouver quelqu’un d’autre, qu’elle n’avait pas besoin de s’enchaîner à un infirme qui ne pourrait jamais la contenter !
Après lui avoir donné une bonne gifle pour la croire capable d’abandonner quelqu’un juste parce qu’il était handicapé, elle avait entrepris de lui montrer qu’il pouvait fort bien la contenter, quand bien même il était en fauteuil roulant et cette première fois avait été suivie de quelques autres mais toujours la peur d’être dérangés avaient terni leur plaisir. Depuis qu’il avait quitté la maison familiale, leur vie sexuelle était redevenue aussi épanouie qu’avant et leur amour se renforçait de jour en jour, au point qu’il avait fini par demander sa belle amie en mariage, ce qu’elle avait accepté avec une joie non dissimulée.
Ils avaient décidé d’annoncer la nouvelle à la famille dès que Don aurait enfin récupéré ses fonctions pleines et entières. Mais lorsque cela c’était produit, ils avaient été plongé dans une sombre affaire de cambriolages en série avec meurtres et viols concomitants sur laquelle, depuis cinq jours, ils travaillaient d’arrache-pied, avec l’aide de Charlie qui n’abandonnait ses équations que pour se soucier de la santé de son frère et s’inquiéter qu’il puisse en faire trop, ce qui avait conduit à deux disputes homériques entre les deux hommes, l’aîné n’en pouvant plus d’être couvé comme une petite chose fragile par le plus jeune qui avait du mal à se départir de son trop plein de sollicitude. Il faudrait encore du temps pour que le mathématicien oublie la terreur ressentie lorsqu’il avait cru perdre son grand frère.
Finalement grâce à leur consultant, ils avaient remonté la piste et avaient pu tendre une embuscade aux malfaiteurs.
A la télévision, Charlie et Alan, aussi inquiets l’un que l’autre mais tentant mutuellement de se persuader que tout irait bien, avaient suivi l’attaque filmée en direct par l’hélicoptère des informations tandis que le reporter, d’une voix qui cachait mal son excitation, commentait la scène. On aurait presque dit que la situation lui procurait du plaisir, pensait Alan un peu écoeuré. D’un autre côté, cet homme ne faisait que donner à un public de plus en plus voyeur ce qu’il désirait contempler. Si ça n’avait pas été lui, un autre aurait pris le relais, c’était ainsi désormais, il fallait s’y faire.
Tout ce qui lui importait, c’était que son garçon, tout juste revenu sur le terrain, ne soit pas blessé dans la première grande intervention qu’il menait depuis presque cinq mois. Il s’en voulut instantanément de la seconde de nostalgie qui l’étreignit au souvenir de son fils dépendant de lui, obligé de rester à la maison, à l’abri, loin de tous ceux qui pourraient vouloir lui faire du mal. Don avait repris sa vie en main, c’était ce qui était le mieux pour lui ! Un père doit avant tout vouloir le bonheur de ses enfants et son fils n’aurait jamais été heureux s’il n’avait pas pu reprendre son travail, redevenir l’agent qu’il était avant, sauver des vies, arrêter des malfrats comme ceux-là, sans se soucier de mettre sa vie en danger, prêt à la sacrifier s’il le fallait pour sauver des vies innocentes.
Alors quelle que soit la peur qui l’étreignait, il n’avait pas le droit de penser, ne serait-ce qu’un instant, que cela aurait été mieux que Don ne quitte jamais son fauteuil ou, à tout le moins, reste suffisamment diminué pour être affecté à jamais à ce travail administratif qu’il exécrait, même s’il s’en acquittait avec la conscience professionnelle qui le caractérisait. Le destin se venge lorsqu’on ne sait pas le remercier de ses bienfaits ! pensa-t-il avec une pointe de superstition. Et s’il lui prenait son fils pour le punir de son égoïsme ? S’il l’estropiait définitivement ? Comment réagirait-il à ce coup du sort qu’il avait provoqué par cette pensée stupide qu’il venait d’avoir ?
- Don va s’en sortir, le rassura alors Charlie en posant sa main sur sa cuisse. Ca m’étonnerait qu’il prenne le risque de revenir en convalescence ici de sitôt !
- Hé ! Dis tout de suite que nous avons été au-dessous de tout ! protesta son père, tentant de dissiper le mauvais pressentiment qui l’assaillait.
- Ah mais non ! Nous avons été géniaux… enfin, surtout moi, plaisanta le mathématicien, souriant de la bourrade que son père lui envoya en retour à ces derniers mots. Mais je pense que Donnie en avait plus qu’assez de voir nos trombines jour après jour à tous les repas.
- La tienne c’est certain, se vengea bassement le père, surtout avec cette tignasse à faire peur à la tondeuse la plus professionnelle ! Quant à moi je suis sûr qu’il était ravi de m’avoir…
- Il était surtout ravi d’avoir tes petits plats oui, insinua le fils. D’ailleurs tu as rempli son congélateur lorsqu’il est parti.
- Il fallait bien que je m’assure qu’il continuerait à se nourrir convenablement.
- Tu sais qu’il a une petite amie tout de même ?
- Qui est aussi occupée que lui, si ce n’est plus ! Les pizzas et hamburgers ne sont pas une nourriture saine !
Il continuèrent ainsi de se chamailler, pour tenter de faire taire leur inquiétude aux images de violence qui s’affichaient sur leur écran, s’inquiétant lorsque, l’opération terminée, on annonça, outre la mort de deux malfaiteurs, la blessure de trois autres et l’arrestation des deux derniers, que deux agents du F.B.I étaient aussi tombés sous les balles des criminels, l’un grièvement blessé, l’autre plus légèrement.
- Si c’était Don on nous aurait appelés, murmura Charlie devenu plus pâle à l’entente de ces nouvelles.
Juste à ce moment-là le téléphone retentit et les deux hommes se regardèrent, se demandant lequel d’entre eux aurait le courage de décrocher pour apprendre que le cycle infernal venait de recommencer. Mais, lorsqu’Alan réussit, d’une main tremblante à prendre le combiné, le soulagement se peignit sur son visage en entendant la voix tant aimée. La conversation fut brève : Don appelait des lieux de l’intervention, conscient de l’inquiétude qui devait dévorer sa famille encore sous le choc des derniers mois.
- Tu vois, je t’avais dit que tout irait bien, sourit le mathématicien aux anges.
- Hum… J’espère que oui.
- Quoi ? Qu’est-ce qui t’inquiète encore ? Don t’a dit qu’il allait bien.
- Mais il n’a jamais appelé pour nous faire savoir que tout allait bien justement ! Il a toujours été tacitement convenu que tant qu’on n’avait pas de nouvelles contraires, c’est qu’il était indemne.
- Mais avec ce qui s’est passé il y a quatre mois, il savait que nous serions inquiets. Ne va pas te mettre martel en tête. Tu veux que je te calcule les probabilités pour qu’il soit de nouveau blessé alors qu’il vient à peine de retrouver son boulot ?
- Non merci… J’ai déjà assez mal à la tête comme ça ! rétorqua Alan, s’efforçant de secouer la vague angoisse qui lui restait encore et lui prouvait que désormais les choses avaient changé dans leur vie.
C’est pourquoi, l’irruption de son fils, quelques heures plus tard, fut la seule chose qui effaça totalement les miasmes d’inquiétudes qui restaient accrochées en lui. Et tandis qu’il s’assurait que son aîné allait vraiment bien, il se dit qu’il devait lui aussi tourner la page que Don semblait avoir laissée derrière lui.
- Bon… Qu’est-ce qu’on mange ? demandait justement l’agent en souriant. Je meurs de faim moi !
- Tu ne viens ici que pour manger ! feignit de s’offusquer le mathématicien. Tu veux que je te dise ce que tu es ?
- Vas-y… Je suis curieux de le savoir…, sourit Don en se campant fièrement sur ses jambes, heureux, une fois de plus, de constater que la droite ne flanchait pas plus qu’elle ne l’avait fait durant l’opération, lorsqu’il s’était élancé à la poursuite du malfaiteur qui tentait de s’échapper par l’arrière de la banque, ne manquant pas la lueur d’admiration dans les yeux de ses équipiers lorsqu’il l’avait ramené menotté et remis aux agents : l’agent spécial Donald Eppes, superviseur de la section des crimes violents de Los Angeles était bel et bien de retour et chacun venait d’en avoir la preuve manifeste !
- Tu es… tu es mon frère préféré, sourit alors Charlie.
- Banane ! Je suis ton seul frère !
- Justement : le choix en est beaucoup moins cornélien…
- Cornélien… Tu as potassé le dico en m’attendant ?
- Hé ! Dis tout de suite que je n’ai pas de vocabulaire…
- Ben…
Et tandis que ses deux fils se lançaient dans l’une de ces disputes pour rire dont ils avaient le secret, Alan, un large sourire aux lèvres se dirigea vers la cuisine pour préparer un repas pour son agent de fils et aussi pour eux qui avaient eu l’estomac trop noué pour manger, même après le coup de téléphone rassurant. Les éclats de voix qui lui parvenaient à travers la porte battante réchauffaient son cœur parce qu’ils prouvaient que les choses étaient enfin revenues à leur place et qu’ils allaient, ensemble, écrire un nouveau chapitre de leur vie de famille.
FIN