HypnoFanfics

L'accident

Série : Numb3rs
Création : 11.02.2012 à 23h19
Auteur : Cissy 
Statut : Terminée

« Don et Charlie sont victimes d'un accident de voiture qui va faire remonter bien des souvenirs. » Cissy 

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Flashback

(Par Juliabaku)

Septembre 1980 : Pasadena

"NOOOOONNN JE VEUX PAS!!!"

Don était assis sur la table de la salle à manger en train de déguster de délicieux pancakes faits par sa mère, quand il entendit hurler. Il se retourna et put voir son petit frère pleurer auprès de sa mère.

- JE VEUX PAS ALLER JOUER DU PIANO !!!

- Tu iras là-bas, dit Margaret sans hausser le ton, sachant que même s'il ne voulait pas, elle allait l’y mettre. Et tu n'as pas à discuter. D'ailleurs Don ira aussi.

Don faillit recracher son petit déjeuner en entendant cela. Il n'y croyait pas. On allait le mettre à la musique lui aussi ! Comme son frère ! A son tour, Don se leva et alla voir sa mère en se mettant entre son frère et elle.

- Mais pourquoi j'irais là bas maman? Si c'est juste pour surveiller Charlie...

- Je veux que vous ayez une culture musicale vous deux. Et ce n'est pas pour que Charlie et toi vous discutiez mes ordres. Donc pas de discussions. Préparez vous.

Alors que les deux frères allaient à nouveaux essayer de convaincre leur mère, cette dernière leur lança un regard noir à chacun. Aussitôt ils montèrent dans leur chambre pour prendre leurs affaires, entrèrent dans la voiture, et allèrent à leur cours de musique.

Après un trajet, en silence, de la maison à l'école de musique, Don et Charlie Eppes se trouvaient dans une petite salle avec une vieille Dame, un piano au milieu de la salle et quelques partitions éparpillées.

- Bonjour, les enfants je m'appelle Madame Pettri, je suis votre enseignante de piano et de théorie musicale.

« Madame pétrifiée », pensait Charlie dans sa tête. A voir son allure de vieille femme, et le regard sévère qu'elle avait envers les deux enfants, Charlie et Don se demandaient pourquoi leur mère voulait les mettre ici. Charlie jeta un regard vers la porte de la salle où leur mère leur faisait signe.

- Bon, je vous les confie Madame. Surtout les enfants, soyez sages.

Charlie aurait voulut se jeter dans les bras de sa mère, mais Madame Pettri le retint avant qu'il se mette à courir. Don put voir Charlie se retourner vers leur professeur de musique. Cette dernière lui lança un regard peu amical.

- Les enfants, avant tout chose, nous allons commencer par le commencement. Entre autre, la lecture de notes, avec le solfège.

- Je ne veux pas...

- Je ne te demande pas ton avis mon petit, tu obéis, un point c'est tout.

Une fois de plus Charlie répliqua et voulut se dégager de la main qui le retenait. Don demanda à Charlie de se calmer : de toute évidence la vieille dame n'allait pas céder. Mais avec Charlie c'était peine perdue. Aussi buté que leur mère, aussi sûr de lui que son père, il ne voulait pas et il ne le ferait pas. Soudain, la maîtresse de musique prit une règle et frappa sur les doigts du petit Charlie, qui se mit aussitôt à pleurer et instinctivement à mettre ses doigts dans sa bouche.

Don regardait son professeur avec de grands yeux.

- Je vous préviens tout de suite Monsieur Charles Eppes. Je ne fais pas dans la sensiblerie ici. Vous obéissez ou vous subissez !

Charlie comprit bien vite où était sa place, et malgré le fait qu'il n'avait effectivement pas envie de jouer de la musique, il dut le faire. Don et Charlie s'installèrent alors sur une chaise et prirent les partitions que leur professeur leur donna. Et c'est ainsi que commença l'apprentissage de la musique pour les deux frères Eppes.

Pendant les premiers mois, leurs cours étaient essentiellement composés de théorie, du solfège, l’instrument viendrait après. Il fallait tout connaître, savoir ce que valaient une noire, une blanche, une croche, les soupirs, les silences, la pause, la demi-pause... Don avait certes plus de mal sur ce terrain que son frère Charlie qui apprenait tout d'un coup. Mais Charlie se faisait souvent remonter les bretelles pour sa négligence, et souvent, le soir, il avait mal aux doigts à cause de sa conduite.

Puis, les mois suivants, arriva enfin la pratique. Charlie avait essayé une nouvelle fois de supplier sa mère pour qu'elle l'enlève de la musique. Mais elle ne céda pas à son caprice. Et il dut y retourner avec son frère.

La pratique passait par le piano. Et le premier à commencer était Don.

- Vous devez sentir le piano sous vos doigts, les faire glisser sur chacune des touches. Vous devez entrer en harmonie avec la musique...

- Mais ça ne veut absolument rien dire madame...

Une fois de plus, Charlie avait montré son mécontentement face à la musique, sans aucune précaution. Don s'attendait à ce que Charlie reçoive la même punition que d'habitude, mais cette fois, l'institutrice ne réagit pas.

Don se plaça devant le piano. Le professeur mit alors le métronome en route, et, après les quatre temps comptés par ce dernier, annonçant le commencement de la partition, Don s'engagea dans la musique.

Le son du piano volait au travers de la pièce, le rythme restait régulier. Certaines fausses notes ressortaient du lot, mais, mis à part cela, Don ne se débrouillait pas mal en musique.

Ce fut alors ensuite au tour de Charlie de se placer derrière le piano. Mais avant d'y aller, l'institutrice lui prit les mains.

- Comment voulez-vous jouer du piano avec ces ongles ?

Aussitôt elle prit sa lime et se mit alors à limer les ongles de Charlie afin que ces derniers soient vraiment au plus près de la peau. Charlie tentait de se débattre et de refuser ce genre de soins, mais visiblement le professeur ne se laissait pas faire.

Dès que la séance de torture fut finie, Charlie passa au piano. Mais même s'il avait les connaissances nécessaires, il n'arrivait pas à donner le son voulu. Le professeur reprit alors sa règle et frappa doucement dans le dos du jeune garçon.

- Redressez-vous jeune homme !!!

Charlie pleurait tout en jouant du piano. Il voulait que tout cela s'arrête. Don sentit un pincement au coeur en voyant son frère dans cet état, et se promit d'en parler avec ses parents afin de demander à se qu'il arrête la musique. Mais il n'eut rien à faire. Le soir même Charlie partit voir sa mère et lui demanda l'arrêt de la musique. Cette dernière accepta à une seule condition : qu’il continue à s'intéresser à la musique, ce que fit Charlie en construisant des instruments de musique.

Don, quant à lui, continua la musique jusqu'au lycée, jusqu'au moment où il se consacra plus au sport qu'aux autres activités, au grand malheur de leur mère.

Fin du flashback

 (à suivre)


Cissy  (30.05.2012 à 19:06)

Chapitre 18 : Pour l’amour d’un frère

Avril 2006 – 6 h 25 : Big Bear Montain

- Tu le veux ou non ? demanda Charlie, sortant de ses pensées et présentant son lecteur MP4 à son frère.

- Non… Je préfère le silence… D’ailleurs je n’aime pas ta musique ! bougonna Don.

Le mathématicien ne fut pas vraiment dupe de son refus : son frère voulait surtout s’assurer que tout allait bien pour lui et il garderait les oreilles aux aguets jusqu’à ce qu’il soit de nouveau dans son champ visuel.

- Comme tu voudras. Essaie de te reposer…

- C’est ça… Je vais faire ça.

La préoccupation de Charlie grimpa d’un cran au son épuisé de la voix de son frère et à la vue de ses yeux qui se refermaient. Un instant il eut envie de se laisser tomber à genoux près de lui et de le secouer pour l’obliger à le regarder, à lui parler, et puis il se raisonna : ce serait stupide et inutile. Autant qu’il se dépêche d’aller faire sa collecte pour revenir au plus vite près de son aîné, ensuite il aviserait. De toute façon, si vraiment il avait une commotion cérébrale, Don risquait obligatoirement de passer par des périodes de veille et de sommeil alternées et il devait éviter de s’affoler pour rien. Pour rien ! ricana-t-il intérieurement. Dire que trois ans plus tôt, rien que l’idée de se trouver dans une telle situation aurait suffit à lui faire perdre les pédales ! Et là, il se permettait de penser qu’il n’y avait rien qui justifie l’affolement ! Comme quoi les choses sont décidément relatives, conclut-il en se mettant péniblement en route.

Le mathématicien s’approcha de la carcasse calcinée, frémissant à l’idée que son frère aurait pu être à l’intérieur. Ils avaient eu de la chance ! se répéta-t-il une fois de plus. A lui de faire en sorte que cette chance continue et de les sortir de là. C’était à son tour de veiller sur son aîné et de faire en sorte qu’ils s’en tirent tous les deux. Sa cheville accrocha une racine et une grimace de douleur déforma son visage tandis qu’il retenait le juron qui lui montait aux lèvres. Ce n’était pas le moment de s’attendrir sur son sort ! Il n’en avait ni le temps, ni le droit ! Il resserra sa prise sur sa béquille de fortune et reprit sa quête, attentif aux obstacles : s’il tombait, il n’était pas sûr d’arriver à se relever.

C’est alors qu’il aperçut le sac, à quelques mètres de lui. Son cœur battit plus vite : c’était le sac de randonnée que Don avait déposé dans le coffre de la voiture,  il savait qu’il y trouverait une couverture de survie, des rations alimentaires, mais aussi et surtout une trousse de secours. Il se hâta vers l’objet de sa convoitise, heureux de cette trouvaille. Au moment où il se penchait pour le ramasser, il avisa, un peu plus loin, une tache bleue et reconnu le pull que son père l’avait forcé à prendre et qu’il avait laissé dans la voiture. Délaissant le sac qu’il reprendrait au retour, il se dirigea vers le pull. Celui-ci était trempé, bien sûr ! Mais s’il pouvait allumer un feu, et nul doute qu’il trouverait le nécessaire dans le sac de son si prévoyant grand frère, il avait des chances de réussir à le faire sécher. D’ailleurs un feu lui permettrait de les réchauffer, continua-t-il de soliloquer en frissonnant soudain de froid. Cette réaction lui rappela l’urgence de retourner auprès de Don : bloqué comme il l’était, celui-ci risquait d’autant plus de souffrir d’hypothermie et c’était loin d’être ce qu’il fallait dans son état !

Au moment où il ramassait le pull, son regard accrocha un morceau de papier dans lequel il reconnu le sac de nourriture que son père leur avait remis à leur départ. Ils avaient chacun grignoté un sandwich et but une bière, mais le shérif leur ayant ensuite fourni tout ce dont ils avaient besoin, ils n’avaient plus touché aux provisions fournies par leur géniteur. Et celui-ci, fidèle à son habitude, ayant tout mis en boîte hermétique, il y avait peut-être une chance de retrouver quelque chose de comestible malgré le déluge de feu et d’eau qu’avaient traversé les denrées. Son espoir fut concrétisé lorsqu’il fut à l’aplomb du sac éventré : la boîte de sandwiches était intacte et, si toutes les bouteilles de bières étaient brisées, l’une des bouteilles d’eau et la thermos n’avaient pas souffert. Maintenant il avait un autre problème : ne disposant que d’une main étant donné la nécessité de s’appuyer sur sa béquille, comment pouvait-il rapporter une boîte de sandwiches, une bouteille d’eau, un thermos de café, un pull, un sac de randonnée et peut-être encore une ou deux choses qui…

Ses réflexions furent interrompues alors qu’il arrivait devant l’épave, fronçant le nez à l’odeur de brûlé qui en émanait, frissonnant de nouveau à l’idée que son frère aurait pu être là, dans cet amas de métal déformé et calciné. Cependant, le véhicule était solide et bizarrement, si la partie avant était un amalgame informe, la partie arrière quoique cabossée et roussie, avait été relativement préservée ce qui en soit constituait une anomalie supplémentaire compte-tenu de la présence du réservoir. Puis les traces irisées dans les flaques lui firent comprendre que selon toute vraisemblance le carburant s’était répandu durant la longue chute, les tuyaux ayant été sectionnés dès le début de celle-ci, peut-être même lors du premier impact et que seul le moteur avait explosé, préservant une partie de l’habitacle. Il se dit qu’il y avait peut-être une chance pour qu’il puisse récupérer à l’intérieur des pièces lui permettant de faire levier sur le rocher qui clouait Don au sol. Il se dirigea vers ce qui était le coffre quelques heures auparavant et se pencha par la vitre explosée du hayon arrière. Il savait ce qu’il cherchait : avec un peu de chance…

Certes il se rendait compte qu’il en demandait beaucoup à la chance depuis la veille au soir, et que les probabilités étaient contre lui. Mais il y avait longtemps déjà qu’il avait décidé que Don déjouait tous les pronostics et il semblait que c’était le cas cette fois-ci encore, conclut-il dans un cri de victoire en voyant le cric au milieu d’un bric-à-brac de fournitures en tout genre qui gisaient en vrac dans l’habitacle, allant du fusil d’assaut au gilet tactique, en passant par les menottes souples et les fumigènes. De nouveau il s’étonna que les munitions n’aient pas explosé puis, se souvenant du déluge qui avait noyé l’incendie, il comprit la raison de cette incohérence. Il se fit un mémo mental de demander aux secouristes d’envoyer quelqu’un de confiance récupérer le matériel dangereux qui équipait le véhicule de fonction. Pour lui, il avait avant tout besoin de ce qui pourrait l’aider à sortir son frère de sa situation précaire et à améliorer leurs conditions de survie jusqu’à ce qu’on les retrouve. D’ailleurs, à ce sujet…

Mais cette fois-ci son espérance fut déçue lorsqu’il repéra ce qui restait du téléphone mobile de son frère : une carcasse calcinée et aussi inutilisable que l’était son propre téléphone écrasé dans sa poche durant sa chute : l’hématome qui marquait sa cuisse était d’ailleurs là pour lui rappeler de ne jamais remettre ce type d’objet à ce type d’endroit ! Il eut une moue de regret en identifiant les débris de son ordinateur portable : heureusement qu’il faisait toujours une double sauvegarde de ses fichiers et qu’il avait, comme d’habitude, envoyé à son bureau ses conclusions quant à la randonnée pour laquelle ils étaient venus, Don et lui, se perdre dans ce coin il y avait ce qui lui semblait déjà une éternité.

Il lui fallait maintenant transporter ce qui leur serait nécessaire vers son frère, qu’il dégage celui-ci et qu’il l’installe aussi confortablement que possible tentant, autant que faire se pouvait, de leur former un abri de fortune. Il savait qu’il ne pourrait pas faire plus de trois voyages dans l’état où était sa jambe : le tout était donc de trouver un moyen d’emporter un maximum de chose en une seule fois. Il avisa alors, un peu plus haut sur la pente, la toile qui claquait au vent, reconnaissant l’une des housses de protection qu’utilisaient les agents fédéraux pour former un abri au-dessus d’éléments de preuves à recueillir pour éviter qu’ils ne soient altérés, par les conditions climatiques notamment.

Décidément, quelqu’un veillait sur eux de là-haut, pensa-t-il tout en souriant intérieurement de cette pensée, lui qui, en mathématicien pur et dur, était censé ne pas croire aux manifestations surnaturelles et se faisaient presque une religion de proclamer son scepticisme devant tout ce qui relevait de l’inexplicable et du domaine du paranormal. Faisant taire les protestations de sa jambe blessée et de son corps meurtri, il réussit à gravir la pente et à récupérer la housse imperméable, certes déchirée mais tout à fait utilisable en l’état pour ce qu’il avait en tête.

Il redescendit vers la voiture, se mordant les lèvres pour ne pas laisser échapper un cri de douleur, la descente étant beaucoup plus délicate que la montée pour son membre lésé, puis, reprenant son chemin à rebours, il ramassa tout ce qu’il avait repéré, l’entassant au creux de la toile qu’il referma ensuite avant de la glisser en bandoulière autour de son torse. Il s’arrêta enfin à l’endroit où gisait le sac de randonnée et le mit sur ses épaules, grimaçant au poids supplémentaire qui avivait douloureusement ses blessures. Mais il n’avait pas le droit de céder. S’il était capable de tout ramener en une seule fois il n’aurait plus à quitter le chevet de Don et pourrait s’occuper de lui sans pour autant solliciter sa jambe. Donc il n’avait qu’à faire encore un effort et on n’en parlerait plus ! Ce n’était pas le moment de jouer les mauviettes !

La manière dont il s’encourageait intérieurement lui fit soudain remonter le temps, jusqu’à cette époque où, déjà, il s’était ainsi encouragé, poussé en avant par sa volonté farouche de ne pas décevoir son grand frère et de rattraper ses erreurs. Il n’y avait jamais eu meilleure motivation pour lui que celle-ci.

******


Cissy  (02.06.2012 à 18:42)

Flashback

juillet 1979 : Pasadena

- Oh non, non, non !

Charlie éclata en sanglot en contemplant le gâchis : Don allait le tuer ! Ou au moins corrigea le petit garçon de quatre ans, s’il ne le tuait pas, en grande partie parce que ses parents l’en empêcheraient, il allait le détester jusqu’à la fin de ses jours ! Mais pourquoi avait-il fallu qu’une fois de plus il aille fouiller dans les affaires de son grand frère ? Combien de fois celui-ci s’était-il emporté après lui pour ce motif ? Combien de fois maman lui avait-elle fait la leçon à ce sujet ?

Oui, mais c’était tellement tentant ! Lui, on lui offrait des casse-têtes, des jeux de logique, tout un tas de trucs censés le stimuler… La chambre de Don, elle, recelait des trésors qui éveillaient son imagination et sa curiosité : il n’aimait rien tant que farfouiller dans ce qui était pour lui une caverne d’Ali Baba, d’autant plus tentante qu’elle lui était interdite.

Et cet après-midi encore, déjouant la surveillance de sa mère en train de discuter au salon avec la voisine, il s’était glissé en catimini dans la chambre de Don, serrant dans sa petite main le chocolat chaud que maman avait déposé sur sa table de nuit, le croyant endormi. Puisqu’un mauvais rhume l’obligeait à rester à la maison alors qu’il s’était fait une joie d’accompagner son père et son frère au match de base-ball que ce dernier disputait, au moins il allait occuper les heures à venir à sa convenance et pas comme maman l’aurait souhaité en restant sagement au fond de son lit !

Il avait commencé par regarder le robot que l’oncle Michael avait offert à Don à son dernier anniversaire, mais ce n’était pas ce qu’il cherchait : il voulait voir LA carte que tante Cécile avait envoyé pour la même occasion et qui avait fait bondir de joie son grand frère. C’était LA carte, celle qui complétait la collection de son équipe favorite de base-ball, celle de ce joueur dont le nom lui était inconnu, mais que Don adorait et qu’il avait vainement cherchée depuis des mois. En chinant dans il ne savait quelle brocante, tante Cécile l’avait dénichée et aussitôt achetée. Don proclamait que c’était son trésor le plus précieux. Charlie avait bien remarqué l’air un peu déçu de papa et maman quand son frère avait affirmé cela : eux qui pensaient sans doute que le nouvel équipement complet qu’ils lui avaient offert serait son cadeau préféré avaient été déçus. Mais en même temps ils étaient ravis pour leur garçon.

Charlie, lui, aurait bien aimé pouvoir la regarder de près la fameuse carte, mais Don lui avait à peine montré à vingt centimètres, lui interdisant formellement de poser « ses pattes sales » sur elle et le menaçant des pires sévices si jamais il venait à y trouver une tache de confiture ou un soupçon de craie comme il lui semblait en avoir déjà détectés sur certaines autres cartes. Charlie n’avait pu s’empêcher de penser que son frère ferait un drôle de détective s’il n’était pas un grand joueur de base-ball !

Mais rien ne pouvait le stimuler comme le danger et le petit pincement délicieux qu’il avait ressenti en se glissant dans la chambre et en plongeant sous le lit où il savait que Donnie rangeait son coffret de cartes. Il avait posé la tasse sur la couverture et ouvert précautionneusement la boîte avant d’en extirper les quelques dizaines de cartes qui s’y trouvaient. Il passa rapidement en revue la grande majorité d’entre elles : une seule attirait sa convoitise. Si seulement Don lui avait permis de la prendre, nul doute qu’il n’y penserait plus aujourd’hui, dix jours après l’anniversaire de son aîné. Mais celui-ci avait fait la seule chose qui pouvait lui interdire de se détourner de son idée fixe : l’empêcher d’examiner à satiété l’objet de son enthousiasme et par là-même de comprendre le pourquoi de cet engouement. Après tout, ce n’était qu’un morceau de carton plastifié, décrétait l’esprit logique du bambin qui, pour n’avoir que quatre ans, était déjà capable d’en remontrer à certains adultes dans ce domaine.

Il mit enfin la main sur la carte qu’il convoitait et la regarda sous toute les coutures : juste ce qu’il pensait, un morceau de carton, même pas vraiment bien plastifié d’ailleurs, constata-t-il en remarquant une petite entaille sur le côté. Tante Cécile n’avait même pas pris la peine d’envoyer une carte intacte à son frère : comment celui-ci avait-il pu la préférer à tout ce qu’il avait reçu d’autre ? En plus le joueur, au nom imprononçable, n’était même pas beau ! De toute façon les mots lui restaient totalement incompréhensibles ! Il était capable de lire des nombres bien plus grands que ceux qui s’affichaient sur certaines lignes, sous l’image, mais pour ce qui était des lettres !

Bon… Il avait vu le trésor de son frère et ne comprenait vraiment pas en quoi c’était un trésor. Il valait mieux qu’il range tout ça avant que sa mère ne le surprenne ici ou pire, Donnie : parce que dans ce cas ça allait encore barder !

Il ne comprit jamais comment, alors qu’il s’apprêtait à remettre la carte en place, elle lui avait échappé des doigts pour venir le narguer auprès du bol, et encore moins comment, en tentant de la rattraper, il renversa celui-ci sur le lit, salissant irrémédiablement ce dernier mais surtout, surtout, souillant la carte dont Donnie était si fier !

Il eut beau tenter de l’essuyer, tout ce qu’il parvint à faire, ce fut de déchirer l’enveloppe plastifiée qui la protégeait et d’effacer en partie le visage du joueur. En ce qui le concernait ça n’aurait pas été une grosse perte, mais il imaginait déjà la réaction de Don. Sûr qu’il allait le détester jusqu’à la fin de sa vie : il ne voudrait plus jamais jouer avec lui, ni le laisser venir dans son lit les soirs d’orage, ni lui raconter des histoires avant de dormir, ni lui apprendre à jouer au base-ball. Plus jamais ils ne partageraient ensemble les biscuits cuits par maman et les bonbons achetés par papa. Plus jamais Don ne l’inviterait à venir jouer avec ses copains au parc !

Sanglotant de plus belle en imaginant la réaction de son frère, Charlie, serrant la carte abîmée contre lui, se réfugia dans sa propre chambre. Il devait faire quelque chose, sinon Donnie serait fâché à mort et il ne voulait pas que Donnie soit fâché contre lui. Déjà maman allait lui crier dessus à cause du lit ! Mais ça tant pis ! Seulement la carte… Donnie avait été si heureux de la recevoir, il en parlait encore en riant et Charlie savait qu’il la regardait tous les jours sans se lasser. Alors même si ce bonhomme était affreux, il était clair que son frère l’adorait. Qu’aurait-il dit, lui, si on lui avait cassé ses reproductions de nombres et de symboles mathématiques, petites statuettes en résine de pin, offertes par mamie pour ses quatre ans et qui étaient son trésor à lui ?

Il devait faire quelque chose… Pleurer comme un bébé ne servait à rien ! D’ailleurs c’est ce que Donnie lui avait dit un jour. Il devait faire quelque chose… Mais quoi ?

En regardant le morceau de carton désormais informe qu’il tenait serré dans son petit poing, il comprit : il devait tout simplement retrouver une carte, la même, et la donner à son frère, voire faire l’échange avant que celui-ci ne s’aperçoive de quoi que ce soit.

Oui mais… comment se procurer cet objet ? Il n’y avait aucune chance qu’il apparaisse par magie sous son lit : déjà que la logique lui soufflait que le Père Noël n’existait pas, alors les fées et autres lutins bienveillants, ce n’était même pas la peine de lui en parler ! Donc, il devait aller chercher cette carte, mais où ?

Et puis il se souvint de la dernière fois où Don avait supplié sa mère de l’emmener pour trouver quelques éléments à ajouter à sa collection. Ils étaient allés ensemble à ce magasin après un périple en bus et à pied dont il se souvenait parfaitement parce qu’il s’était amusé, à son habitude, à repérer les numéros du bus emprunté, de l’endroit où ils étaient descendus, des croisements de rues. C’était drôle comme les nombres s’incrustaient dans sa mémoire sans qu’il ne fasse rien pour cela. Alors oui, il devrait sans trop de problèmes retrouver le magasin seulement…

Seulement il n’était qu’un petit bonhomme de quatre ans et l’idée de sortir tout seul dans la grande ville, de prendre tout seul ce bus, de marcher tout seul sur ces vastes trottoirs lui faisait plutôt peur. Sûr que Donnie le traiterait de poule mouillée s’il le savait ! Et puis en plus, il n’avait pas le choix ! Ou bien il se montrait courageux, ou bien son frère allait avoir un énorme chagrin et le détester jusqu’à la fin de leurs jours. Il ne savait pas trop quand ce serait la fin de leurs jours, mais il se doutait bien que ça lui paraîtrait vraiment très très long. Déjà, la dernière fois que Don s’était fâché avec lui et ne lui avait pas adressé la parole, n’avait pas prêté attention à son existence du lever au coucher, cela lui avait paru une éternité alors jusqu’à la fin de leur vie… Non ! Décidément c’était impossible ! Il devait réparer ses bêtises et le plus tôt serait le mieux.

Bien sûr, on ne lui donnerait pas la carte pour rien, réfléchit-il ensuite… Il avait beau n’être qu’un petit garçon, il savait bien que ça s’achetait ce genre de truc, même s’il ne voyait franchement pas l’intérêt de dépenser de l’argent là-dedans. Parlez lui d’acheter un boulier ou un ouvrage de mathématiques d’accord, mais des cartes de base-ball ! Seulement c’était ce que son frère aimait alors c’était ce qu’il devait prendre. Il saisit sa tirelire, hésita un instant : c’est qu’il l’aimait cette tirelire en céramique en forme de P que son père lui avait rapporté d’un de ses voyages il ne savait trop où. C’était l’un de ses trésors les plus précieux… Seulement… il y avait Donnie… Donnie, qui, à cause de lui, allait avoir de la peine. Alors il ferma les yeux et jeta brutalement la tirelire à terre où elle se brisa, révélant trois dollars et dix-sept pences qu’il avait difficilement économisés depuis six mois. Et si ça ne suffisait pas à acheter la carte ? Que pourrait-il bien donner en échange ? Qu’est-ce qui pouvait avoir autant de valeur que ce morceau de papier plastifié ?

Il réfléchit un court instant puis saisit son petit sac, enfoui sa fortune dans la poche avant et enferma à l’intérieur ce qui devrait, sans nul doute, lui permettre de faire l’échange. Bien sûr il aurait un peu de peine, mais c’était bien fait pour lui. Papa disait toujours que quand on faisait des bêtises il fallait en payer le prix, aujourd’hui il comprenait vraiment ce que ça voulait dire. Mais rien ne serait pire que la colère et surtout le chagrin de Donnie alors il n’aurait aucun regret si sa démarche aboutissait. Parce que dans sa petite tête d’enfant, il ne faisait nul doute qu’il allait trouver la fameuse carte : si tante Cécile l’avait dénichée, il n’y avait aucune raison qu’il ne puisse pas, lui aussi la trouver. Après tout il savait très bien que les adultes disaient qu’il était mille fois plus intelligent que les autres enfants de son âge, alors ça devait vouloir dire qu’il était au moins aussi intelligent qu’une tante Cécile qui ne savait même pas combien faisait 315 618 divisés par 516 sans avoir recours à une calculette !


Cissy  (02.06.2012 à 18:43)

Son petit cœur battant la chamade, le gamin se faufila rapidement dehors, priant pour que maman et la voisine continuent leur parlotte encore un moment. Si seulement il pouvait revenir avant qu’elles ne se soient aperçues de sa disparition ! Parce que sinon il risquait fort d’en prendre pour son grade. Mais tant pis ! Il était prêt à tout risquer pour un sourire de son frère.

Finalement les choses s’arrangèrent plutôt bien : ses souvenirs ne l’avaient pas trompé et il retrouva sans encombre le bon bus, le bon arrêt, les bonnes rues. Pour éviter qu’on s’interroge sur la présence d’un petit bonhomme de son âge tout seul, il s’arrangeait toujours pour se tenir auprès d’un adulte de manière à ce que les autres le croient avec lui : c’était facile finalement de les rouler dans la farine ces grands qui se croyaient si malins !

Ce ne fut qu’au magasin que les choses se compliquèrent, lorsque le vendeur, à qui il montra la carte massacrée, lui dit qu’il n’avait pas la même, avant de s’inquiéter de savoir s’il était seul. Le gamin eut beau menacer, supplier, proposer ses trésors, le commerçant, visiblement navré, ne put rien faire pour lui : il n’avait pas la carte, il ne pouvait pas la faire apparaître par magie.

Alors le bambin fondit en larmes, désespéré, et entre deux sanglots, il s’exclama que son frère ne l’aimerait plus jamais et qu’il ne voulait pas renter chez lui. En désespoir de cause le vendeur se résigna à appeler la police : pas question de laisser un si petit garçon repartir tout seul dans les rues.

Il se trouva que le poste qu’il appela venait justement de recevoir l’appel affolé d’une mère qui ne trouvait pas son enfant de quatre ans, apparemment parti avec le contenu de sa tirelire, son sac et quelques statuettes qu’il adorait. La description correspondait exactement au gamin qui avoua, entre deux sanglots, s’appeler effectivement Charlie Eppes.

Et ce fut un Charlie bien déconfit qui fit son entrée chez lui, une demi-heure après, escorté par une gentille policière qui avait tenté vainement de le consoler. Mais rien n’aurait pu le consoler ! Donnie allait le détester jusqu’à la fin de ses jours !

Et justement, en voyant son aîné s’avancer vers lui, il baissa la tête, découragé : c’était fini, son grand frère allait le rejeter, pour toujours !

Aussi, quelle ne fut pas sa surprise quand il sentit les bras de Don se refermer sur lui tandis qu’il demandait d’une voix oppressée :

- Mais tu étais où Charlie ? Pourquoi tu es parti comme ça ?

La même question lui fut ensuite posée par ses parents aux quatre-cents coups qui, après avoir remercié chaleureusement les policiers de leur aide, entreprirent de comprendre la raison de la « fugue » du gamin. Contenant à grand peine ses sanglots, Charlie avoua alors toute l’affaire, s’attendant au pire.

- Tu es vraiment allé tout seul jusque là-bas ?

Il fut tellement étonné de la pointe d’admiration qu’il perçut dans la voix de son frère qu’il cessa un instant de pleurer et coula un regard contrit vers lui :

- Ben oui… Je voulais remplacer ta carte…

- Et tu l’aurais payée comment ?

- J’ai trois dollars et dix-sept pences et puis… j’ai emmené mes nombres.

Don se mordit la lèvre :

- Mais c’est ton trésor ! Tu voulais vraiment les échanger, pour moi ?

- Bien sûr… S’il te plaît Donnie, ne me déteste pas, s’il te plaît.

Et il se remit à pleurer. Don s’approcha et le prit dans ses bras :

- Arrête de pleurer Charlie, arrête maintenant !

Le gamin se mordit les lèvres pour tenter d’arrêter le flot de larmes et se cramponna à son frère, comme si c’était la dernière fois qu’il pouvait le faire.

- Tu sais que tu n’aurais pas dû toucher à mes cartes ! Tu le sais n’est-ce pas ?

Il opina de la tête, s’attendant à voir éclater la colère de Don.

- Et ce que tu as fait était très dangereux. Il aurait pu t’arriver n’importe quoi Charlie.

- Quoi donc ?

Décontenancé, l’aîné jeta un regard à ses parents. C’était vrai au fond : ceux-ci leur avaient toujours dit de ne pas traîner seuls dans les rues, de ne pas suivre des inconnus, que c’était dangereux… Mais quel genre de danger ? Il n’en savait rien lui-même. Pourtant si, il en connaissait un ou deux qu’il s’empressa d’exposer à son cadet :

- Tu aurais pu être renversé par une voiture !

- Mais j’ai attendu le bonhomme vert ! contesta fièrement le gamin.

- Quand même ! Tu es trop petit pour partir tout seul.

- Je devais retrouver ta carte. Tu l’aimes tellement, argumenta Charlie.

- Tu veux que je te dise frangin : je n’aimerai jamais aucune carte autant que je t’aime !

Et Don referma ses bras sur son petit frère qui sentit son cœur battre très vite contre son torse, comme lorsque Donnie avait longtemps couru. Il se laissa aller dans l’étreinte, heureux que son aîné n’ait pas l’air fâché contre lui.

Fin du flashback

(à suivre)


Cissy  (02.06.2012 à 18:44)

Chapitre 19 : Aider et protéger

Avril 2006 – 6 h 55 : Big Bear Montain

Ce ne fut que plus tard qu’il comprit combien il avait fait peur à sa famille ce jour-là. Pourtant ce fut Don qui le sauva de la punition que voulaient lui infliger ses parents et qui plaida sa cause auprès de ceux-ci. Alan et Margaret avaient eu trop peur et étaient trop heureux que tout se termine bien pour se montrer sévères et ils avaient bien vite pardonné au petit démon. Quelques jours plus tard, le vendeur avait appelé : il s’était procuré la carte convoitée et un Charlie radieux, qui cette fois-ci avait demandé à sa mère de l’accompagner, put donner le précieux objet à son grand frère qui lui réitéra alors sa déclaration : aucun objet au monde ne serait jamais plus important à ses yeux que son petit frère. Cela restait à ce jour l’une des plus belles déclarations qu’il ait pu lui faire.

Souriant à ce souvenir, Charlie fit les quelques mètres qui le séparaient de son frère et se laissa tomber près de lui :

- Ca y est Donnie. Je crois que j’ai tout ce qu’il faut pour m’occuper de toi, déclara-t-il en focalisant son regard sur son aîné.

Celui-ci ne réagit pas à sa voix et son cœur se serra :

- Donnie !!! Don !!! Réveille-toi ! dit-il plus fort en lui assénant quelques tapes sur le visage.

- Quoi ? Qu’est-ce qui se passe ?

La voix de Don était pâteuse et son cœur se serra : visiblement son état s’était aggravé durant les quelques minutes où il l’avait laissé. Mais désormais il n’allait plus le quitter et mettre tout en œuvre pour l’installer le plus confortablement possible en attendant les secours.

- Charlie, j’ai froid…

Le mathématicien ne savait pas ce qui le bouleversait le plus : voir son frère souffrir ou l’entendre admettre cette souffrance, lui qui était tellement stoïque et convaincu qu’il devait systématiquement passer sous silence tout ce qui n’allait pas dans sa vie, que ce soit physique ou psychique. En même temps, le fait qu’il se plaigne pouvait vouloir dire que son état était encore plus grave que se que craignait son frère : s’il perdait ainsi le contrôle, c’est qu’il allait vraiment mal !

- Attends, je…

Il fouilla dans le sac, extrayant la couverture de survie qu’il drapa autour du torse de Don. Cependant celui-ci commençait à grelotter : il était évident que trempé comme il l’était, il ne se réchaufferait pas de cette seule manière.

- Ecoute Donnie… Tiens bon d’accord ? Je vais essayer de dégager ta jambe, puis j’allumerai un feu… Ca attirera l’attention des secours et ça nous réchauffera en même temps.

- Ma jambe ? questionna Don de sa voix empâtée, tentant de se redresser pour comprendre ce que lui disait son frère.

Il poussa un cri de douleur à ce simple mouvement et Charlie se mordit la lèvre presque jusqu’au sang pour s’empêcher de pleurer : il avait besoin du grand frère fort et rassurant auprès duquel il était en sécurité ! Si Don s’effondrait, qu’allait-il devenir ? Puis il se secoua : pour une fois c’était à lui de se montrer fort, de protéger son frère !

- Ne bouge pas ! Tu vas te faire mal ! intima-t-il en posant ses mains sur les épaules de son frère pour l’empêcher de se redresser.

- Qu’est-ce qui s’est passé ? Pourquoi je sens plus mes jambes ? gémit Don en se laissant alller.

Ses questions firent courir une sueur froide le long de l’échine de Charlie : si Don perdait la mémoire des choses, il avait peut-être de graves lésions au cerveau et s’il ne sentait plus ses jambes… Non ! Pas ça ! C’était juste parce qu’elles étaient ankylosées à cause du poids qui les écrasait ! Rien de plus ! Quant à la perte de mémoire, elle était due au choc à la tête ! Mais Don tiendrait le coup ! C’était son grand frère, son héros ! Celui qui ne baissait jamais les bras !

- On a eu un accident, expliqua-t-il d’une voix qu’il s’efforça de rendre ferme.

- Un accident ? Mais…

De nouveau l’agent tenta de se relever et de nouveau Charlie l’en empêcha, notant avec angoisse qu’il n’avait aucun mal à le retenir ce qui, dans des conditions normales, se serait avéré totalement impossible, à moins de l’assommer ou de lui administrer trois ou quatre somnifères !

- Tu vas bien ?

La question inquiète le fit sursauter et de nouveau il s’émut de l’oubli systématique que Don faisait de lui-même à son profit.

- Oui… Ca va… Juste un peu mal à la jambe.

- Ma jambe…, gémit alors son aîné, ramené ainsi à sa préoccupation antérieure, accentuant la détresse du cadet dont l’affolement croissait devant l’impossibilité apparente de Don à suivre une conversation cohérente.

- Elle est coincée sous un rocher. J’ai apporté le cric, je vais la dégager, dit-il d’une voix douce afin d’apaiser l’agitation qui commençait à gagner son frère.

- Un rocher ? Je veux voir ! Je…

Comprenant que cette fois-ci il ne parviendrait pas à le retenir, Charlie soutint son frère pour qu’il puisse se redresser assez pour se rendre compte, par lui-même, de la situation. Il savait que Don avait besoin de reprendre le contrôle, autant que faire se pouvait, et que cela passait par un aperçu exact de comment se présentaient les choses. C’était ainsi qu’il procédait dans son travail et dans sa vie : le déposséder de cela, c’était le condamner à plus d’angoisse et ça ne l’aiderait pas. Il sut que son choix avait été le bon lorsque, après avoir contemplé quelques instants le rocher qui écrasait ses jambes, Don se laissa aller contre lui se détendant autant qu’il le pouvait :

- Je crois que j’arrive à bouger un peu la jambe gauche, déclara-t-il.

Et Charlie poussa un puissant soupir de soulagement : cette fois-ci son frère était vraiment de retour à ses côtés. Certes sa voix restait un peu faible, entrecoupée par des halètements dus sans doute à la douleur, mais elle était nette et il n’y restait aucune trace de la confusion qu’il avait montrée quelques minutes plus tôt.

- Oui, elle n’est pas vraiment sous le rocher… Mais il vaut peut-être mieux que tu ne la bouges pas pour le moment.


Cissy  (03.06.2012 à 18:29)

Don opina de la tête : malgré son instinct qui lui soufflait de se dégager au plus vite, la raison l’emportait. Un faux mouvement pourrait aggraver sa situation : sa jambe droite était vraisemblablement très abîmée, autant éviter de meurtrir encore plus la gauche. Alors que Charlie étudiait plus attentivement la disposition du rocher, faisant de rapides calculs pour déterminer de quelle manière placer au mieux le cric afin de dégager son frère sans risquer de le blesser plus, il entendit celui-ci pousser un fort gémissement de douleur. Il se retourna alors vers lui, une lueur de panique dans le regard :

- Don ! Que se passe-t-il ?

La sueur perlant à son front, Don prit deux ou trois grandes inspirations avant de lui répondre :

- Ca va… T’inquiète…, puis, avec un accent triomphant qui perçait dans sa voix épuisé, il enchaîné : j’arrive à bouger les orteils !

- Quoi ?

- Mes orteils ! Je voulais voir s’ils bougeaient !

Charlie le contempla quelques secondes sans comprendre, puis soudain, en même temps que le soulagement, l’admiration déferla sur lui. Malgré la souffrance qu’il savait que ça allait entraîner, Don avait voulu à tout prix vérifier que l’influx nerveux passait toujours dans son membre écrasé ! Un instant il se demanda ce qui se serait passé si son test avait été un échec, puis il repoussa l’idée comme on chasse une mouche importune : inutile de se torturer l’esprit avec ce qui n’était pas arrivé quand il avait déjà assez à faire avec ce qui était arrivé !

- Super ! sourit-il à son frère. Ca c’est une excellente nouvelle !

- Oui… Et maintenant on fait quoi ?

- Est-ce qu’il y a des antalgiques dans ton sac ? questionna Charlie.

- Rien de plus fort que du paracétamol, malheureusement, rétorqua Don.

- Ce sera toujours mieux que rien. Tu vas en prendre deux maintenant ça atténuera un peu la douleur… Enfin j’espère.

Le mathématicien alla récupérer les comprimés dans le sac et les fit absorber à son frère, l’obligeant à boire longuement avant de prendre à son tour une rasade d’eau et deux comprimés pour faire taire le battement dans sa cheville. Il compta rapidement les médicaments : juste dix cachets ! Avec ça ils n’iraient pas loin. Il allait devoir les garder pour son frère. D’un autre côté, théoriquement les prises devaient être espacées de quatre heures et il espérait vraiment que, quatre heures plus tard, on les aurait retrouvés et que Don serait en route pour l’hôpital à défaut d’y être blotti confortablement dans un lit, si tant est qu’on puisse être confortablement installé dans un lit d’hôpital.

- Chuck… Tu es avec moi frangin ? questionna Don, l’arrachant à ses pensées.

- Oui… Bien sûr.

Mais le simple fait qu’il ne réagisse pas à ce surnom honni fit comprendre à Don que son frère n’était vraiment pas dans son état normal. Mais qu’est-ce qui était normal dans leur situation songea-t-il avant de demander :

- Et maintenant ?

- Maintenant tu me laisses faire. Je vais placer le cric de manière à faire rouler le rocher vers la droite.

- Tu es sûr de toi ? s’inquiéta Don.

- Tu oublies à qui tu as à faire ! rétorqua son cadet avec un petit air fat, bien peu dans son tempérament, mais destiné avant tout à rassurer son frère et quelque part, à se convaincre lui-même qu’il ne pouvait absolument pas échouer.

- OK… Je te fais confiance Chuck…

De nouveau, Charlie ne réagit pas à la provocation volontaire et Don comprit alors que son frère était bien au-delà de leurs petites querelles habituelles.

- Qu’est-ce que tu ne me dis pas Charlie ? questionna-t-il.

Le mathématicien le regarda, et il lut l’indécision dans ses yeux. Visiblement son cadet se demandait s’il devait ou non lui faire part de quelque chose dont il n’avait pas pris conscience.

- Charlie…, insista-t-il. Est-ce que tu as des doutes sur ce qu’il faut faire ?

- Non… Enfin, pas sur la manière de dégager ta jambe, mais…

- Mais quoi ? Bordel Charlie, accouche ! se fâcha-t-il, pas réellement en colère, mais pour pousser son frère à cracher le morceau.

- Ta jambe saigne, finit par exhaler le professeur. Je ne sais pas quelle est la gravité de la plaie mais…

- Mais si l’artère est touchée, en fait ce rocher est en train de me sauver la vie, c’est bien ce que tu penses ?

Charlie se contenta de hocher la tête, heureux que son frère ait compris si vite la situation, mais pas plus avancé pour autant sur ce qu’il devait faire ou non.

- Seulement, si tu ne l’enlèves pas… Ca fait combien de temps maintenant que je suis coincé là-dessous ? demanda Don, mettant, une fois de plus, le doigt juste sur le nœud du problème.

Charlie consulta nerveusement sa montre :

- Il est 7 h 15. Nous avons eu notre accident vers 17 h 30 donc… ça fait un peu plus de treize heures, l’informa-t-il.

- Quoi ? Juste un peu plus de treize heures ? Tu ne me donnes pas le nombre exact de minutes et de secondes ? Mais où est passé mon petit frère hein ? Qu’avez-vous fait de lui ? tenta de plaisanter Don même s’il savait que la situation n’avait rien de drôle.

Après tant de temps passé coincée sous une telle masse, il était parfaitement conscient que les dommages à sa jambe pouvaient être irréversibles ! Il reprit, plus sérieusement, en s’apercevant que son trait d’humour n’avait pas atteint son but :

- De toute façon on n’a pas le choix frangin. Si on ne dégage pas ma jambe je risque de la perdre et ça…

Il ne termina pas sa phrase mais chacun d’eux comprit très bien tout ce qui n’était pas dit : la peur du handicap, son métier adoré qu’il devrait obligatoirement abandonner, sa vie radicalement remise en cause…

- Oui mais si…

- Ecoute ! Prenons les problèmes un à un d’accord ? Dans le sac il y a un coussin hémostatique. Prépare-le. Comme ça, si vraiment le saignement vient d’une artère, tu devrais réussir à limiter les dégâts jusqu’à ce qu’on nous trouve. A cette heure-ci tu peux être certain qu’on nous cherche déjà.

Charlie opina de la tête, la gorge trop serrée pour parler. Décidément il était lamentable ! C’était Don qui était blessé et c’était malgré tout lui qui gérait la situation et trouvait encore le moyen de l’encourager comme le lui confirma sa phrase suivante :

- Allez Chuck ! Un peu de cran que diable ! Tu ne vas pas me dire que ce rocher est pire que le Steevy Tennison !

Charlie ne put s’empêcher de frissonner à ce rappel d’un des cauchemars de son enfance.

 (à suivre)


Cissy  (03.06.2012 à 18:31)

Chapitre 20 :  Plus fort que la peur (partie 1)

Flasback

Octobre 1982 : Pasadena

- Non, je n’irai pas !

- Charlie ! Arrête un peu de faire le bébé tu veux… De toute façon tu n’as pas le choix !

- Non ! Non ! Non ! Je te dis que je n’irai pas ! Je ne veux pas y aller.

- Charles Edouard Eppes ça suffit comme ça maintenant ! Tu t’es engagé dans ce projet, tu y vas un point c’est tout ! Et inutile de discuter ! File te changer maintenant !

Le ton sévère de son père coupa court aux récriminations du gamin qui poussa un gros soupir, regarda sa mère d’un air lamentable, comme pour quémander son appui, et se dirigea vers l’escalier, le dos voûté, comme s’il portait toute la misère du monde sur ses épaules.

Alan le regarda disparaître à l’étage avant de passer une main lasse sur son visage :

- Décidément je ne comprendrai jamais ce gamin ! J’étais sûr qu’il serait ravi d’aller présenter son projet.

- Oui, moi aussi, répondit Margaret qui gardait les yeux rivés vers le haut, comme si cela allait lui permettre de comprendre la raison de l’attitude pour le moins déconcertante de son dernier né.

- Est-ce que ce sera toujours comme ça Maggie ? demanda le père, se sentant de plus en plus dépassé par l’ampleur de la tâche qui semblait les attendre.

Il y avait maintenant quatre ans qu’on avait détecté les dons exceptionnels de Charlie et, jour après jour, les parents mesuraient l’immensité du devoir qui leur incombait : faire éclore l’une des intelligences les plus brillantes qui éclairerait peut-être le XXIème siècle, faire en sorte d’amener cette chrysalide à l’état de papillon et veiller sur lui. S’ils avaient su, à l’époque, combien ce serait difficile… et bien, qu’auraient-ils pu faire d’autre que ce qu’ils avaient fait, de toute façon, conclut-il. Parce qu’il n’y avait rien d’autre à faire qu’à accepter la responsabilité à la fois exaltante et effrayante qui leur était échue. Son regret le plus vif, c’était cependant que leur fils aîné doive aussi porter le poids de ce fardeau qui n’était pas de son âge.

Pourtant, en général, tout se passait bien. A sept ans, Charlie entamait vaillamment sa dernière année d’école primaire et il semblait plutôt heureux : un gentil petit garçon confiant et plein d’aplomb, toujours émerveillé de ce qu’il découvrait, aussi ravi d’aller à l’école que de recevoir les cours particuliers dispensés par des mathématiciens de haut niveau. Le projet d’exposition de sciences, lancé deux mois plus tôt par leur institutrice l’avait emballé et il avait rebattu les oreilles de sa famille de ses expériences sur les fluides qui, bien évidemment, allaient le conduire à remporter le premier prix, il ne pouvait pas en être autrement. Ses parents avaient tenté de tempérer un peu son enthousiasme et son grand frère s’était chargé de lui rabattre quelque peu son caquet de petit génie un peu trop sûr de lui en l’informant que rien n’était jamais gagné et qu’il pouvait très bien ne pas remporter le prix. En réalité, Don était certain qu’une fois de plus son cadet laisserait tous les autres à des coudées derrière lui, mais en bon frère aîné, il ne pouvait pas s’empêcher de le taquiner et le petit n’ayant pas le sens de l’humour aussi développé que son instinct mathématiques, cela finissait régulièrement en querelles où trop souvent les parents devaient intervenir avant que les choses ne dégénèrent.

Mais depuis quelque temps, l’enfant semblait nerveux, irritable, comme si quelque chose le perturbait. Margaret et Alan avaient vainement tenté de comprendre ce qui lui arrivait, ils avaient interrogé Don à ce sujet et le gamin s’était indigné qu’ils puissent croire qu’il avait quelque chose à voir avec ça :

- C’est juste Charlie ! avait-il rétorqué finalement, s’attirant une semonce de son père du ton dédaigneux avec lequel il avait prononcé ces mots.

Ce qui faisait que depuis une semaine, l’un des garçons s’enfermait dans un silence outragé tandis que l’autre multipliait les caprices ! Il y avait des fois où…. Où quoi ? Il n’aurait échangé aucun de ses enfants, pour rien au monde !

- Je vais monter le voir, décida Margaret en posant le pied sur la marche.

- Maman !

Suspendant son geste, elle se retourna vers Don qui venait de l’interpeller :

- Oui chéri ? Que veux-tu ?

- Si tu me laissais aller le voir.

Elle regarda son aîné quelques instants et, comme à chaque fois, son cœur bondit de fierté en le voyant si beau, avec ce sourire qui plus tard ferait craquer bien des filles, et dans le même temps elle ressentit le petit pincement familier en se disant qu’elle n’était pas assez présente pour lui, qu’il grandissait sans qu’elle le voie et qu’un jour il allait partir avant même qu’elle s’en soit aperçue. Jamais il ne se plaignait du temps qu’elle et Alan passaient avec Charlie, jamais il ne réclamait rien pour lui, mais parfois elle lisait dans son regard ce regret, cette tristesse, ce sentiment qu’il ne serait jamais aussi bien que son frère et que quoi qu’il fasse il ne pourrait jamais les rendre aussi fiers de lui qu’ils l’étaient de son cadet. Alors, à chaque fois qu’elle le pouvait, elle faisait en sorte qu’il se sente important, qu’il sache combien ils avaient confiance en lui et combien ils l’aimaient :

- D’accord Donnie… Tu as raison, il y a sans doute plus de chances qu’il parle à son grand frère.


Cissy  (04.06.2012 à 20:00)

Don lui adressa un sourire un peu tendu, un peu narquois, ce sourire qu’elle ne comprenait pas vraiment, qui était à la fois empli de douceur et de souffrance, de cette détermination à lui prouver qu’il était à la hauteur et de la crainte de ne pas l’être. Oui, il faudrait vraiment qu’elle prenne le temps de mieux connaître son petit, avant qu’il ne devienne un étranger dans sa propre famille.

- Margaret, tu crois que…, tenta d’intervenir Alan, pas complètement convaincu que Don n’était pour rien dans le malaise décelé chez son plus jeune.

Il adorait ses deux fils, mais savait combien il était difficile pour l’aîné de passer presque toujours au second plan, de voir son cadet systématiquement encensé alors qu’on l’oubliait trop souvent dans son coin. Depuis le début de ce concours, Don n’avait pas arrêté de charrier son petit frère, de tenter de le décourager, de se moquer de son enthousiasme : et si cela avait suffi à ternir la volonté de réussite du gamin ? Et si, derrière leur dos, il était allé encore plus loin dans les critiques ?

Margaret le foudroya du regard, lui intimant l’ordre de se taire et il obtempéra sur le champ, comprenant sans qu’elle ait besoin de l’exprimer qu’elle était totalement en désaccord avec lui : pour elle, Don ne pouvait absolument pas être responsable de l’état de Charlie, par contre, il était sans doute la personne de la famille la mieux placée pour amener le petit génie à confier ce qui le troublait. Une fois de plus le père se reprocha d’être si maladroit avec ses enfants, avec les deux : trop exigeant avec Don qui devait grandir seul et prendre en charge plus souvent qu’à son tour son jeune frère, trop laxiste avec ce dernier parce qu’il n’arrivait pas vraiment à le comprendre… Non, Alan Eppes n’était pas un père qui pourrait un jour postuler pour le titre de Père de l’Année, conclut-il avec dépit en enlaçant son épouse pour se faire pardonner tout en suivant des yeux son fils aîné qui montait rejoindre le plus jeune.

- Alors Chuck… Si tu me disais ce qui ne va pas ? attaqua directement le plus grand en entrant dans la chambre, le cœur serré en voyant son cadet affalé sur son lit, le visage rougi par les larmes, bouleversé et visiblement au bord de la crise de panique.

- Je t’ai déjà dit de ne pas m’appeler Chuck ! fut la réponse qui fusa automatiquement, le faisant sourire.

Même dans l’état d’esprit où il était actuellement, Charlie ne manquait pas de s’insurger contre ce surnom dont il l’avait affublé un jour et qu’il continuait d’utiliser juste parce qu’il savait que le gamin le détestait. Si celui-ci n’avait pas réagi dès les premières fois, nul doute que depuis longtemps il serait passé à un autre petit nom. Comprenant cependant que ce n’était pas le moment de taquiner son frère, il s’assit sur le lit en disant :

- C’est vrai, tu me l’as déjà dit, reconnut-il en passant la main dans les boucles brunes sans que son frère tente de se soustraire au geste, ce qui lui fit comprendre qu’il avait eu raison de venir le trouver.

Il attira le gamin contre lui, le maintenant d’une poigne ferme alors qu’il essayait de lui échapper, puis, lorsqu’il se fut calmé et qu’il se cala contre son torse, il interrogea d’une voix calme :

- Et si tu me disais ce qui ne va pas frangin ? Pourquoi tu ne veux plus faire ce concours ?

- Parce que, fut la réponse enfantine.

- Pour un génie, je trouve que tu manques d’arguments, plaisanta Don.

Mais son frère s’arracha alors de ses bras et se leva pour lui faire face, les yeux brillants d’une détresse qui lui serra le cœur :

- Je déteste être un génie ! Je ne veux plus en être un ! Et je déteste ce concours débile ! Et… et…

Et soudain quelque chose se cassa chez le petit qui se jeta dans les bras de son frère en sanglotant de toutes ses forces. Un instant Don regretta de s’être proposé pour venir lui parler : il ne supportait pas de voir son petit frère malheureux ! Sans doute sa mère saurait-elle mieux que lui prendre soin de Charlie.

- Tu veux que j’appelle maman ? proposa-t-il.

- Non… Non…, pleura le petit, cramponné à lui de toutes ses forces.

Alors il se contenta de refermer ses bras autour de lui et de le bercer. Lorsqu’enfin il le sentit se calmer, d’une voix aussi calme et aussi douce que possible il interrogea de nouveau :

- Charlie… Dis-moi ce qui ne va pas… Pourquoi tu ne veux plus faire ce concours ? C’est à cause de ce que je t’ai dit ?

Et son cœur lui fit mal à cette supposition : la simple idée qu’il puisse être responsable du mal-être de son petit frère le crucifiait !

- Tu sais bien que je plaisantais, enchaîna-t-il devant le mutisme obstiné du plus jeune. Je suis sûr que tu peux gagner : personne ne peut avoir un projet aussi bon que le tien !

- Je sais, murmura enfin Charlie, le nez toujours enfoui dans sa chemise trempée de larmes.

- Tu sais quoi ?

- Je sais bien que je vais gagner si j’y vais ! affirma l’écolier en se détachant enfin de son frère pour s’asseoir à côté de lui sur le lit.

- Alors je comprends encore moins ! avoua Don. Si tu es sûr de gagner, pourquoi ne veux-tu pas y aller ?

Durant quelques secondes il eut l’impression que son petit frère ne lui répondrait pas. Mais visiblement celui-ci brûlait depuis trop longtemps de se confier à quelqu’un et il s’en voulut de ne s’être pas préoccupé avant de ce qui n’allait pas chez lui. Cependant les soupçons de son père l’avaient profondément blessé et il s’était bien juré de ne pas se mêler de cette affaire. Seulement lorsque Charlie avait tout simplement refusé de se rendre à l’exposition qui se tenait l’après-midi même, provoquant la crise qui avait éclaté quelques minutes plus tôt, il avait compris qu’il devait justement s’en mêler, parce qu’il savait souvent mieux s’y prendre avec le petit génie que ses propres parents, ce dont il n’était pas peu fier d’ailleurs. Et de toute façon, il ne supportait pas de voir son petit frère souffrir.

- Charlie…, insista-t-il.

Baissant la tête, le gamin murmura :

- C’est à cause de Steevy Tennison…


Cissy  (04.06.2012 à 20:01)

Aussitôt Don visualisa le gamin : dix ans, presque aussi grand que lui déjà, élève dans la même classe que Charlie puisque celui-ci avait trois ans d’avance sur ses camarades. Il se souvenait avoir déjà surpris le gosse en train d’ennuyer Charlie. En le voyant, Steevy s’était éloigné avec un regard sournois et Don avait alors demandé à son petit frère s’il était habituel qu’il soit embêté ainsi. Le gamin avait nié et il n’avait pas cherché plus loin, se promettant toutefois de garder Tennison à l’œil et de lui botter les fesses le cas échéant. Il connaissait aussi Vince, son frère de quatorze ans, avec qui il avait eut maille à partir lors d’un match de base-ball, n’appréciant que très moyennement le manque de fair-play de celui qui aurait dû être un partenaire et était très vite devenu un adversaire avant d’être exclu de l’équipe à cause de son comportement. Décidément, s’en prendre aux plus faibles semblait être un défaut de famille pensa-t-il avant d’interroger d’une voix plus dure :

- Qu’est-ce qu’il a fait ?

Si ce môme avait fait du mal à son petit frère il allait le payer cher !

- Rien… Enfin…

- Charlie ! Si tu ne me dis rien, je ne peux pas t’aider ! s’emporta Don.

Puis, sentant son petit frère se rétracter à la colère qui habitait sa voix, il se calma et reprit d’un ton plus doux :

- Allez frangin… Tu sais bien qu’à nous deux rien ne nous fait peur, alors… Dis-moi ce qui s’est passé.

- Il participe aussi au concours. Il a fait un travail sur les volcans.

- Ouais… Je vois ça d’avance, sourit Don.

- Non, non ! J’ai vu son projet ! protesta Charlie fair-play, c’est brillant tu sais.

- Mais…, continua son frère qui avait relevé la phrase inachevée.

- Mais… ça ne lui suffira pas pour gagner le premier prix contre moi, termina le plus jeune en baissant la tête, comme honteux d’énoncer ce qui était à ses yeux une évidence : il avait le meilleur projet, il gagnerait forcément.

Don sourit de cette attitude qui aurait pu sembler n’être que vanité à un observateur extérieur. Lui, et bien qu’il se soit moqué de son frère, il savait que ce n’était pas le cas. Charlie, malgré ses sept ans, agissait déjà en scientifique : il se basait sur des critères totalement objectifs pour juger et ces critères lui indiquaient, sans aucun doute possible, qu’aucun projet ne serait aussi abouti et aussi intéressant que le sien, et pour cause, il concourrait dans une autre catégorie, même s’il avait trois à quatre ans de moins que les autres compétiteurs, termina l’aîné en relevant le menton de son cadet :

- D’accord. Il ne gagnera pas. Et alors ?

- Il m’a dit que…, commença le petit en tremblant, … que… que si je me présentais… il me casserait la figure !

Et il s’abattit à nouveau en pleurant dans les bras de son aîné, à la fois terrifié par la menace mais aussi honteux d’avouer cette peur à son grand frère qui lui n’avait peur de rien, jamais ! Qu’est-ce que Don allait penser de lui après ça ?

Pour le moment, Don pensait surtout à ne pas sauter sur ses pieds pour aller retrouver le petit tyran et lui tirer les oreilles comme il le méritait, avec quelques claques en prime ! C’était tellement facile de menacer un gamin qui avait trois ans, trente bons centimètres et minimum dix kilos de moins que lui ! s’énervait-il, comme à chaque fois qu’il voyait quelqu’un abuser de sa position ou de sa force pour s’en prendre à une autre personne. Il n’avait jamais accepté qu’on puisse s’acharner sur plus faible que soi, et en l’occurrence, le plus faible c’était son petit frère.

- Pourquoi tu n’en as pas parlé à papa et maman ? demanda-t-il, en essuyant les larmes de Charlie.

- Il m’a dit qu’il me taperait si j’en parlais !

- Bien sûr, marmonna Don, sentant sa colère monter d’un cran.

Puis il planta ses yeux dans ceux de son frère et lui dit :

- Mais tu ne peux pas céder au chantage Charlie. Si tu le laisses gagner aujourd’hui il continuera à te tyranniser tout au long de l’année, et d’autres feront pareil. Et tu vivras toujours dans la peur !

- Mais il est bien plus grand que moi ! Et plus fort aussi ! protesta le petit d’une voix effrayée.

- Je sais bien ! Mais il doit comprendre qu’il ne peut pas gagner en menaçant les gens. Ce n’est pas un service à lui rendre non plus, acheva-t-il sentencieux.

- Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? murmura Charlie.

- D’abord que tu sèches tes larmes. Ensuite que tu mettes la tenue que maman t’a sortie et que tu ailles à cette exposition pour présenter ton projet.

- Mais Steevy !!!

- Charles Edouard Eppes, gronda le plus grand, seriez-vous un lâche ?

- Non, balbutia le gamin d’une voix fort peu convaincue.

- Je préfère ça ! Parce que les Eppes ne sont pas des lâches ! Les Eppes sont des lions !

- Des lions ?

- Exactement ! Des lions ! Ils laissent les autres vivre leur vie mais si on les embête… Rrr !!!

Et il fit mine de donner un coup de patte et de mordre, réussissant, comme il l’espérait, à arracher un rire à son cadet qui cependant se rembrunit très vite :

- Oui mais… Si je gagne…

- Pas SI… Tu vas gagner frérot !

- Steevy…

- Toi tu t’occupes de gagner pour lui donner une première leçon et moi je m’occupe de lui en donner une deuxième, tu es d’accord ?

Cette fois-ci le gamin eut un franc sourire en mettant sa main dans celle de son frère : avec Donnie à ses côtés, il ne risquait rien !

- D’accord ! conclut-il d’une voix qu’il s’efforça de rendre ferme.

Don sourit à son tour et aida le plus jeune à s’habiller avant de se changer lui-même. A l’origine il n’avait certes pas prévu de passer son après-midi à l’école primaire, mais il y a des choses qu’un grand frère doit faire avant tout, et celle-là en était une.


Cissy  (04.06.2012 à 20:01)

Alan et Margaret furent ravis de voir descendre les deux garçons et l’aîné fut ému de la manière dont elle le serra contre elle en le remerciant, tout autant que de la tape que son père lui administra sur l’épaule en lui murmurant :

- Beau boulot fiston !

A n’en pas douter, à ce moment précis, ses parents étaient fiers de lui et cette certitude le remplit d’une douce chaleur qui ne le quitta pas tout le reste de l’après-midi, même lorsqu’il vit leurs regards briller de cette même fierté lorsque Charlie, comme prévu, remporta le concours. D’ailleurs lui non plus ne cachait pas sa satisfaction de voir son petit frère de nouveau distingué. Mais il ne manqua pas le regard assassin que Steevy Tennison lança à son cadet lorsqu’il vint recevoir son second prix, ni les mots qu’il lui susurra à l’oreille et qui le firent pâlir brusquement. Aussi, dès que son frère se fut dégagé de la foule de complimenteurs qui ne manquât pas de l’entourer lorsqu’il descendit de l’estrade, il s’approcha de lui pour lui demander :

- Qu’est-ce que Tennison t’a dit ?

Le regard effrayé du petit lui fit mal :

- Il m’a dit que j’étais mort, balbutia-t-il, au bord des larmes.

- Ah oui ? On va voir qui est mort…, gronda l’aîné.

Quittant sa famille, il se dirigea vers la cour où jouaient des gamins parmi lesquels il n’eut aucun mal à reconnaître le petit malfaisant. Mine de rien, il garda l’œil sur celui-ci jusqu’au moment qu’il attendait, celui où il se trouva isolé du reste de la troupe. Il le rejoignit en quelques enjambées rapides et, l’attrapant par l’oreille, il l’attira dans un recoin où leur « conversation privée » ne serait pas dérangée par des adultes en mal de justice.

- Alors Tennison… On s’en prend aux petits maintenant ? C’est bien ça ! C’est courageux ! C’est prometteur ! persifla-t-il en coinçant le gosse contre un mur.

- Lâche-moi Eppes ! râla le plus jeune en tentant de donner des coups de poings.

Mais Don avait pour lui l’avantage de la taille et surtout de la musculature développée au maniement de la batte et il ne fut pas long à immobiliser son adversaire qui commença à se décomposer en comprenant qu’il n’aurait pas le dessus contre cet adversaire pourtant à peine plus grand que lui et peut-être moins lourd. Il était habitué à être le petit caïd de la cour de récréation, certes pas à subir l’intimidation des autres.

- Qu’est-ce que tu veux ? finit-il par demander, la peur dans les yeux.

- Je veux que tu laisses mon petit frère ! intima Don d’une voix menaçante, tout en lui administrant une tape vigoureuse sur la tête. Si jamais tu l’approches, si tu le menaces, si tu lui dis le moindre mot tu auras à faire à moi, c’est clair Tennison ?

- Oui… C’est clair…, balbutia le gamin qui n’en menait pas large.

Don soupira : c’était tellement facile ! Il était à chaque fois déconcerté en s’apercevant combien les petits voyous se liquéfiaient lorsqu’ils tombaient sur quelqu’un qu’ils ne parvenaient pas à impressionner. Ce n’était même pas drôle.

- D’accord. J’espère qu’on s’est bien compris ! dit-il en relâchant le plus jeune qui s’écarta aussitôt de plusieurs pas avant de lancer d’une voix venimeuse :

- On s’est parfaitement compris Eppes ! Parfaitement !

L’intonation ne plut pas du tout à Don qui se demanda s’il n’avait pas été un peu trop clément sur ce coup-là, mais lorsqu’il fit un geste vers Steevy, celui-ci s’enfuit à toutes jambes, regagnant le préau où avait lieu l’exposition et se mettant ainsi à l’abri d’éventuelles représailles de la part de son adversaire. Don le vit se faufiler jusqu’à un adolescent auquel il murmura quelques mots. Le garçon se retourna et l’aîné des frères Eppes reconnu Vince Tennison qui le foudroya des yeux. Il lui répondit par un regard plein de morgue et de défi : même si Vince avait deux ans de plus que lui et était logiquement plus grand et plus lourd, il ne lui avait jamais fait peur et ce n’était pas aujourd’hui qu’il allait commencer. Malgré tout, il se promit de veiller plus que jamais sur Charlie : il l’avait convaincu de venir présenter son travail, lui avait promis qu’il ne risquait rien, pas question qu’il lui arrive quoi que ce soit, parce qu’il connaissait assez le cadet des Tennison pour savoir qu’il était tout à fait capable de s’en prendre à un gamin qui avait la moitié de son âge sans aucun remords !

Pourtant, durant les deux semaines qui suivirent, il ne se passa rien et il finit par baisser sa garde. Il avait demandé à Charlie si tout allait bien à l’école et celui-ci lui avait répondu que oui sans aucune hésitation, précisant même que Steevy ne lui avait même pas adressé la parole durant ces deux semaines, ce qui était plutôt une bonne nouvelle. Don accompagnait son frère chaque matin et celui-ci restait en étude jusqu’à ce qu’il puisse venir le rechercher l’après-midi, ravi finalement d’être accompagné de son grand frère et des conversations « d’hommes » qu’ils avaient sur le chemin de l’école. Pour un peu il se serait félicité de ce qui venait de se passer et qui conduisait Don à passer plus de temps avec lui ! Celui-ci l’avait même emmené à deux reprises aux entrainements de base-ball qui avaient lieu juste après la fin de ses cours, au grand étonnement d’Alan et Margaret qui se demandaient quelle mouche avait piqué leur aîné qui, de lui-même, proposait d’emmener son petit frère avec lui alors que quand c’était eux qui le lui demandait parce qu’ils ne pouvaient pas le récupérer, étant tenus par des obligations professionnelles, il en faisait toute une histoire.

(à suivre)


Cissy  (04.06.2012 à 20:02)

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