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L'accident

Série : Numb3rs
Création : 11.02.2012 à 23h19
Auteur : Cissy 
Statut : Terminée

« Don et Charlie sont victimes d'un accident de voiture qui va faire remonter bien des souvenirs. » Cissy 

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Alors de voir la joie dans les prunelles de Charlie à l’annonce du retour de Théo lui avait fait mal parce qu’il se disait qu’à nouveau son frère allait l’oublier, qu’il ne serait plus son héros et qu’à l’âge qu’avait maintenant Charlie, peut-être qu’il ne le redeviendrait jamais. Il se souvenait encore de sa tristesse lorsque, durant les semaines qui avaient suivi le séjour du cousin, Charlie n’avait cessé de chanter les louanges de celui-ci, le comparant à lui à son désavantage lorsque quelque chose que disait ou faisait Don lui déplaisait. Mais petit à petit Don avait pu reprendre sa place, redevenir le héros que son cadet voyait en lui. Alors non, il n’avait pas envie que tout cela vole de nouveau en éclats. Mais il savait que, malheureusement, il n’y avait rien qu’il puisse faire.

****


Cissy  (11.06.2012 à 18:57)

Eté 1982 – dix-sept jours plus tard : Pasadena

- Alan, je suis inquiète.

- Quoi ?

Alan sortit le nez de son journal et, étonné, regarda son épouse.

- Je m’inquiète pour Donnie.

- Donnie ? Mais il me semble aller très bien.

- Non. Il est triste. Il manque d’entrain. Quelque chose le ronge, répliqua son épouse.

Alan laissa tomber le journal pour la regarder :

- Comment ça quelque chose le ronge ?

- Je n’en sais rien… J’ai essayé de lui parler. Il y a quelque chose qui ne va pas.

- Tu crois qu’il est malade ?

- Non… Je n’en sais rien.

- Mais depuis quand as-tu remarqué ça ?

- En fait, elle hésita un peu : depuis l’arrivé de Théo.

- Ah ! fit Alan avec un demi-sourire qui l’agaça :

- Ca veut dire quoi ce Ah ? s’énerva-t-elle.

- Ca veut juste dire, ah… répondit-il.

- Alan Eppes ! Je te dis que notre fils de douze ans va mal et tout ce que tu trouves à répondre c’est « Ah ! » !

Cette fois-ci la colère était perceptible dans sa voix.

- Maggie… Enfin… Don est un peu jaloux, c’est tout ! sourit le père en voulant dédramatiser la situation.

- Un peu jaloux ?

- Oui… Tu as bien remarqué : depuis que Théo est arrivé Charlie ne le quitte pas. Avant il cherchait sans arrêt la compagnie de son frère, maintenant c’est tout juste s’il semble s’apercevoir qu’il existe ! Don est jaloux, c’est normal : il était le héros de son petit frère et d’un seul coup quelqu’un prend sa place. Ca passera lorsque Théo sera rentré chez lui, ne t’inquiète pas. Rappelle-toi, c’était déjà comme ça il y a deux ans. D’ailleurs on dirait que les choses vont s’arranger puisqu’ils sont partis ensemble, et c’est la troisième fois en trois jours je te rappelle.

- Oui, je sais. Je me souviens même de la scène qu’il y a eu quand Théo a demandé à Don de l’accompagner !

- Que voulais-tu que je fasse ? Que je laisse notre garçon se comporter comme un sale môme égoïste et coléreux ?

- Non mais… Ca ne ressemble pas à Don cette attitude.

- Il est jaloux je te dis. Ca explique bien des choses.

- Peut-être… Mais… On n’est pas toujours derrière eux.

- Que veux-tu dire ?

- Qui sait si Théo n’est pas désagréable avec Don lorsque nous ne sommes pas dans les parages ?

- Don est de taille à se défendre non ? Théo a peut-être deux ans de plus, mais il est à peine plus grand que lui et ne pèse pas plus lourd. Aucun risque qu’il le maltraite sans que notre garçon réplique !

- Il y a plus d’une façon de maltraiter les gens Alan, tu sembles l’oublier.

- Bien sûr que je ne l’oublie pas… mais il y a une autre chose que je n’oublie pas.

- Quoi ?

- Si Théo faisait du mal à Donnie, Charlie nous l’aurait dit. Il ne supporte pas qu’on s’en prenne à son frère. Il n’y a qu’à voir comme il nous regarde lorsque nous le punissons !

- Oui…, marmonna Margaret, peu convaincue, pourtant…

- Pourtant rien… Ne t’inquiète pas, je suis sûr que tout va bien. C’est juste une petite jalousie de gosse. Notre fils grandit, il ne faut pas l’oublier.

- Non… Enfin… Tu as raison pour une partie du problème, mais… je pense qu’il y a autre chose.

Alan se leva et posa sa main sur l’épaule de sa femme :

- Arrête de t’en faire comme ça ! Notre fils va très bien !

Elle lui sourit, soupira et décida d’en rester là : de toute façon elle n’arriverait pas à faire comprendre ce sentiment diffus qui l’habitait depuis quelques jours lorsqu’elle regardait son fils aîné. C’était quelque chose que son cœur de mère lui soufflait mais qui ne s’appuyait sur rien d’autre. Après tout, peut-être qu’Alan avait raison et qu’elle se faisait une montagne d’un rien !


Cissy  (11.06.2012 à 18:58)

Charlie recula sur la pointe des pieds et retourna dans sa chambre, plongé dans de profondes pensées. Il avait surpris la conversation de ses parents sans le vouloir mais soudain de nouvelles perspectives s’ouvraient à lui. Maman disait que Donnie allait mal, et si maman le disait, elle avait forcément raison, Donnie allait mal, et s’il devait en croire ce que disait papa, il était responsable de cela.

Pour une fois heureux que le cousin Théo ne soit pas là, le gamin se pelotonna sur son lit, réfléchissant intensément à ces dix jours passés en sa compagnie. Comme cela était prévisible, Théo avait été ravi de le retrouver, la joie étant réciproque. C’est tout juste s’il avait fait attention à Don, le saluant du bout des lèvres avant de se retourner vers Charlie pour lui exposer ses projets pour les trois semaines à venir. Très vite les deux cousins avaient repris leurs habitudes, négligeant cruellement Don qui, à quelques reprises, avait essayé de se joindre à eux. Mais Théo le repoussait toujours avec des mots cruels dont Charlie s’aperçut soudain avec horreur, qu’il avait utilisés à son tour ou dont il avait ri au lieu de prendre la défense de son frère.

Il n’avait peut-être que sept ans, mais il savait désormais que les mots peuvent faire plus mal que les coups et pourtant il avait laissé Théo traiter Donnie d’idiot, d’incapable, de maladroit, de gamin stupide, et d’autres choses du même genre qui avaient tenu son frère à l’écart. Charlie se souvenait maintenant du regard blessé qu’avait eu son aîné lorsqu’il avait éclaté de rire après une remarque particulièrement cinglante de son grand cousin. Don avait coulé un regard vers lui qui, durant une fraction de seconde, lui avait donné envie de le prendre dans ses bras et de lui demander pardon, mais Théo l’avait alors entraîné et il l’avait suivi, laissant son frère là avec son chagrin.

Avec le recul, Charlie se rendait compte que l’attitude de Théo était méchante, non pire, cruelle. Et les mots de sa mère résonnaient à son oreille : Donnie allait mal. Pourtant, depuis trois jours, il lui semblait que son cousin avait changé de comportement avec son frère, depuis ce lundi où, lorsque Don avait dit qu’il rejoignait ses copains au base-ball, il avait demandé à l’accompagner. Devant le refus catégorique et violent de son fils, Alan s’était fâché, l’obligeant à accepter la compagnie de son cousin sous peine de ne pas avoir l’autorisation de sortir. Don s’était incliné, la rage au cœur mais, lorsqu’ils étaient revenus, les choses semblaient aller mieux entre eux. Pourtant c’est à partir de ce moment là que Don avait paru encore plus triste, comme si quelque chose le rongeait de l’intérieur, exactement comme maman l’avait dit.

Dans sa petite tête d’enfant, Charlie commençait à aligner des équations sur ce qui était logique ou non :

- qu’un cousin qui semble en détester un autre veuille soudain l’accompagner partout : illogique

- qu’un garçon d’habitude plein de vie devienne triste et taciturne : illogique

- qu’un cousin qui adore les sciences s’intéresse à celui qui semble doué pour cela : logique

- qu’un cousin soit systématiquement blessant envers un autre : logique ? illogique ?

Il y avait des réponses qu’il n’arrivait pas vraiment à quantifier.

Mais petit à petit un schéma se dégageait de tout ça, un schéma qu’il n’aimait pas et où il n’avait pas le beau rôle ! Donnie avait toujours été là pour lui, du plus loin qu’il s’en souvienne : il avait veillé sur lui, avait pris des coups pour lui, lui avait appris à jouer au base-ball, l’avait accompagné à la musique, avait séché ses larmes lorsqu’il avait peur, lui avait ouvert son lit les soirs d’orages… Et Théo, qu’avait-il fait d’autre pour lui que de l’éloigner de Don en le flattant, en lui proposant de faire ce qu’il aimait le plus, mais sans jamais inclure son aîné ?


Cissy  (11.06.2012 à 18:59)

Il y avait une conclusion à cela, une conclusion que Charlie n’aimait pas, mais il se jura qu’il allait vite vérifier si sa théorie était valide ou non ! Et si elle l’était, le cousin Théo avait intérêt à numéroter ses abattis ! Justement, celui-ci entrait dans le garage, un sourire satisfait aux lèvres, ce sourire qui rappela instantanément au petit garçon celui du chat sur son livre d’images, ce chat qui venait de croquer le canari et se pourléchait encore les lèvres de son forfait. Le cousin Théo venait-il de croquer un canari nommé Don ? se demanda l’enfant tandis que l’aîné s’approchait de lui pour tenter de lire les équations qu’il avait notées sur le tableau :

- Un nouveau problème ? demanda-t-il.

- Oui… Un truc qui m’est passé par la tête, répondit Charlie.

- Oh… Quel genre de truc ? Tu veux m’expliquer ?

- Ben… C’est assez compliqué en fait…

- Hé ! Faudrait pas me confondre avec ton idiot de frère ! plaisanta Théo avec un grand sourire, s’attendant à ce que, comme d’habitude à ce genre de réflexion, le gamin éclate de rire.

Mais Charlie lui lança un regard noir en répliquant :

- Donnie n’est pas un idiot !

- Hé ! Doucement Mathkid, se défendit Théo d’une voix étonnée : c’était la première fois que Charlie s’adressait à lui sur ce ton en plus de la première fois qu’il prenait ainsi la défense de son frère, je plaisantais.

- Oui et bien… à force ce n’est pas drôle. Donnie n’est pas un idiot !

- Je sais… Du calme… Qu’est-ce qui t’embête ?

- Rien… C’est juste…

- Tu es vexé parce que j’ai passé l’après-midi avec NazKid ?

- Arrête de l’appeler comme ça !

Ca aussi c’était une première. Deux ans plus tôt, lorsqu’il les avait surnommés respectivement MathKid et NazKid, Charlie avait trouvé ça très drôle, sans se soucier de la réaction de Don s’il entendait ce surnom, ce qu’il n’avait pas manqué de faire, qui plus est dans la bouche de son petit frère, ce qui l’avait particulièrement blessé. Mais décidément Charlie ne semblait pas d’humeur badine ce jour-là, aussi Théo tourna-t-il les talons en disant :

- Bon… Apparemment tu es de mauvais poil. Je vais te laisser te calmer. Je vais prendre ma douche, on se verra plus tard. Dommage, j’avais une expérience amusante à te proposer.

Il attendit un instant, persuadé que le gamin allait le rappeler, mais celui-ci se contenta de dire :

- On verra ça demain. Je veux finir ce truc d’abord…

- Demain je sors avec Don, fut la réponse sans appel.

- Et bien on verra ça un autre jour alors, répliqua Charlie en retournant à ses calculs tandis que son cousin sortait de sa chambre, un peu décontenancé par la tournure prise par les événements. Mais tandis qu’il s’éloignait, un sourire se dessina de nouveau sur ses lèvres : si  le petit génie ne voulait pas s’amuser avec lui, il allait s’amuser quand même avec son jouet préféré, à savoir ce cousin stupide qu’il détestait à force d’entendre ses parents louer ses mérites : « Don joue au base-ball, Don fait du hockey sur glace, Don fait ci, Don fait ça… ». Il avait décidé de lui pourrir la vie : d’abord lui prendre son petit frère et Dieu sait pourtant s’il était ennuyeux le génie et maintenant… Il ricana sous cape en pensant à ce doute qu’il avait réussi à instiller au plus profond de l’esprit de son cousin. Finalement c’était vraiment trop facile de s’amuser avec les autres ! D’ailleurs, il allait de ce pas enfoncer le clou, décida-t-il en allant pousser la porte de la chambre de l’aîné des frères :

- Salut NazKid, je ne te dérange pas trop ? claironna-t-il en entrant dans la pièce avant d’aller s’asseoir sur le lit où Don se tenait, visiblement profondément songeur, au point qu’il ne releva même pas le surnom honni.

De toute façon qu’aurait-il pu faire ? S’il le faisait ravaler à son cousin en même temps que ses dents, son père ne le lui pardonnerait pas ! Entre lui et Théo il savait très bien que ce serait celui-ci qu’Alan choisirait et, s’il devait en croire ce que son cousin lui avait dit, il savait maintenant pourquoi.

- Ben alors… On n’a pas l’air bien gai Nazkid, persifla Théo en lui envoyant une bourrade.

- Fous-moi la paix Théo ! J’ai besoin de réfléchir !

- A quoi ? Tu n’as donc pas compris ce que je t’ai dit ? Je sais bien que tu es un crétin congénital, mais à ce point c’est grave ! Vraiment ! Il fallait que mes pauvres oncles et tantes tombent sur un dégénéré dans ton genre ! Je ne comprends pas qu’ils t’aient gardé après la naissance de leur vrai garçon !

- Fous-moi la paix ! répéta Don d’une voix lamentable qui amena un sourire vainqueur sur les lèvres de son bourreau.

- D’accord, d’accord… je te laisse… Mais tu sais, te lamenter n’y changera rien ! Tu n’es pas leur fils, tu n’es pas leur fils ! Va falloir te faire une raison mon pote !

Et laissant là son cousin, il quitta la chambre pour se rendre à la salle de bain, satisfait d’avoir réussi à semer le trouble dans l’esprit de Don.

Celui-ci, une fois son cousin parti, se laissa aller sur le dos, les yeux pleins de larmes rivés au plafond. Il comprenait tant de choses maintenant, tant de choses qui lui avaient semblées étranges et qui, grâce aux explications de Théo devenaient limpides. Il aurait préféré ne jamais savoir la vérité mais Théo avait peut-être raison, il devait peut-être connaître celle-ci avant qu’un jour elle ne lui éclate en pleine figure !

 (à suivre)


Cissy  (11.06.2012 à 19:00)

Chapitre 25 : Le mauvais génie (partie 2)

- Donnie…

La voix de son petit frère l’arracha à ses réflexions. Il se redressa brusquement :

- Qu’est-ce que tu fais-là Charlie ? C’est pas le moment ! J’ai besoin d’être un peu seul.

- J’ai entendu, fut la réponse de son jeune frère.

- Qu’est-ce que tu as entendu ?

La voix de Don était inquiète.

- Tout… Je sais pourquoi tu as l’air triste.

- Je n’ai pas l’air triste.

- Bien sûr que si ! D’ailleurs maman l’a vu !

Le nom de sa mère fit monter une boule énorme dans la gorge de Don. Il sentit les larmes piquer ses paupières et les chassa d’un revers de main : tout, mais pas pleurer devant son petit frère ! Tout mais pas cette humiliation suprême !

Charlie le regardait, et ses propres yeux s’emplissaient de larmes. Il comprenait maintenant ce qui se passait. Lorsqu’il avait entendu son cousin entrer chez son frère, sans se soucier de l’indiscrétion, il avait collé son oreille à la porte de communication, verrouillée par Don qui refusait qu’il puisse avoir un accès si facile à sa chambre, l’obligeant ainsi à passer par le couloir pour venir chez lui. Il avait parfaitement entendu la conversation des deux garçons et les blancs de ses équations s’étaient alors remplis d’eux –mêmes, tandis que la colère grondait en lui : comment Théo pouvait-il ? Comment osait-il faire du mal ainsi à Donnie ? Il allait le lui faire payer ! Mais en attendant, il devait surtout aller réconforter son frère. C’est pourquoi il s’était glissé jusqu’à lui et, déterminé à ne pas prendre garde à sa mauvaise humeur affichée, dont il comprenait maintenant qu’elle cachait surtout une immense douleur, il s’assit à ses côtés sur le lit, juste comme l’avait fait Théo quelques minutes auparavant, mais pas dans le même but :

- Donnie… Qu’est-ce qu’il t’a dit exactement ?

- Ca ne te regarde pas Charlie ! C’est mon problème !

- Non ! S’il te fait du mal, c’est le mien aussi…

Don regarda son petit frère : à peine plus haut que trois pommes à ses yeux, mais un tel air farouche peint sur son visage qu’il sourit malgré lui et ébouriffa la tignasse brune dans un geste plein d’affection :

- Charlie… Tu es trop petit pour comprendre.

- Ca c’est l’excuse la plus débile que j’ai jamais entendue ! Je suis trop petit pour comprendre mais assez grand pour faire des maths d’un niveau bien au-dessus de mon âge ? C’est totalement illogique !

- Tout n’est pas que de la logique Chuck !

- Bien sûr que tout est de la logique ! Et arrête de m’appeler Chuck ! Dis-moi plutôt ce que Théo t’a raconté…

- Tu m’as dit que tu avais entendu.

- Oui, j’ai entendu.

- Alors tu le sais.

- Je parle d’avant.

Puis, devant le mutisme de son aîné, il décida de se lancer :

- Il t’a dit que papa et maman t’avait adopté, c’est ça ?

Don sursauta, comme s’il avait reçu une décharge électrique et il se tourna vers lui :

- Tu le savais ?

- Je savais quoi ?

- Que j’avais été adopté…

Et au moment où il disait ces mots, la douleur le ravagea, comme lorsque Théo lui avait avoué cette vérité à laquelle tout d’abord il n’avait pas voulu croire. Mais il avait des preuves : l’intelligence de son père devenu architecte, celle de sa mère avocate et surtout le génie de son petit frère. Et lui il n’avait rien de tout cela : il n’était pas aussi doué que sa mère pour les mots, pas aussi adroit que son père, quant à son frère, il aurait beau faire, il ne serait jamais un dixième aussi intelligent qu’il était ! La génétique ne trompait pas, lui avait martelé Théo en lui citant des exemples où il s’était noyé. Et quand il avait tenté de rétorquer qu’on disait souvent qu’il ressemblait à sa mère, qu’il avait l’entêtement de son père, il lui avait cité cet article sur le mimétisme qui prouvait qu’à force de vivre auprès de certaines personnes on attrape non seulement leurs manies mais aussi un air de famille avec elles. La douleur avait alors remplacé l’incrédulité : ça expliquait tout ! Il n’était pas vraiment leur enfant. Ils l’avaient pris quand ils avaient cru ne pouvoir jamais en avoir qu’ils concevraient eux-mêmes, mais maintenant ils devaient cruellement le regretter, cependant ils étaient trop intègres pour se débarrasser de lui, lui, le boulet qu’ils traineraient toute leur vie.

- C’est n’importe quoi !

L’exclamation de Charlie l’arracha à ses pensées moroses.

- Quoi ?

- C’est n’importe quoi ! reprit son cadet. Tu n’as pas été adopté ! Enfin ! Tu as les yeux de maman, le nez de papa et puis…

Et durant l’heure qui suivit, Don se trouva suspendu aux lèvres de son petit frère qui démontait, point par point, les arguments de Théo, rendant un peu confiance à son aîné qu’il voyait se détendre au fur et à mesure que ses mots, appuyés par des démonstrations scientifiques qu’il exposait avec sa fougue habituelle, pénétraient son cerveau. Et même si l’aîné se trouvait un peu perdu dans ces explications, il lui semblait comprendre l’essentiel, à savoir qu’il était bien l’enfant d’Alan et Margaret Eppes.

- D’ailleurs, conclut Charlie. Si l’un de nous deux avait été adopté, ça ne pourrait être que moi.

- De quoi tu parles ?

- Ben… Je ne suis vraiment pas comme vous tous ! se contenta d’expliquer Charlie. J’ai un QI de plus de 160 ! Tu imagines ça ! Il y a moins de un pour cents de la population à ce QI. Papa, maman et toi vous devez avoir un QI autour de 120/130, ce qui est déjà fort bien… et puis, je suis le seul à détester les pancakes… acheva-t-il, heureux de voir son frère sourire à cet argument bien peu scientifique.

- Alors je vais te rassurer : tu n’as pas été adopté, répliqua Don. Je me souviens très bien de la grossesse de maman et du jour où je t’ai vu pour la première fois à la maternité. Dieu que tu étais laid !

Charlie répliqua par une bourrade, juste pour la forme, mais il était heureux de voir son frère se détendre :

- Ben si la mocheté est un signe de famille, alors oui, je suis bien ton frère ! répliqua-t-il du tac au tac.

Celui-ci se contenta de rire en le serrant contre lui et le cœur de Charlie se remplit de joie à ce geste : il venait de retrouver son grand frère et il n’avait pas l’intention de laisser quiconque les séparer de nouveau, conclut-il en quittant la chambre, déterminé, maintenant qu’il avait rempli sa première mission, à faire payer à son cousin sa fourberie. Il aurait bien aimé parler à ses parents de ce qui s’était passé, mais Don lui avait fait promettre de se taire : il avait peur qu’ils soient blessés qu’il ait pu penser qu’il n’était pas leur enfant. Il aurait préféré ne pas faire cette promesse mais il n’avait pas pu résister à l’air de supplication sur le visage de son aîné.


Cissy  (12.06.2012 à 20:04)

Durant leur entretien, Théo était revenu à sa chambre et il était paresseusement allongé sur le lit d’appoint qu’on avait mis pour lui dans le coin de la pièce. Visiblement il ne s’était pas outre mesure inquiété de l’absence de son petit cousin, et était plongé dans un livre de science-fiction dont il daigna quand même se détourner à l’entrée de Charlie :

- Salut MathKid… T’étais où ?

- Je suis allé voir les koïs, mentit le garçonnet.

- Ah… Je me demande bien ce que tu leur trouves, fut la réponse de son cousin.

- J’aime regarder les poissons, c’est fascinant.

- Si tu le dis… Faudra tout de même que tu m’expliques un jour.

- Quand tu voudras, puis, après quelques instants de silence il reprit : tu veux toujours que je t’explique ce que j’ai fait cet après-midi ?

Théo se redressa à la proposition, réendossant instantanément l’habit du super cousin passionné de sciences et de mathématiques :

- Et comment !

- Bon… Je vais essayer d’être clair. C’est un truc que j’ai vu il y a quelques jours avec Mr Stokes et du coup… ben ça me chiffonnait.

- Quoi donc ?

Soudain le gamin sembla hésiter, regardant le tableau, puis son cousin, puis de nouveau le tableau :

- Finalement je ne sais pas si…

- Si quoi… Si je suis assez intelligent pour comprendre ? s’emporta l’adolescent.

- Non… Je suis sûr que tu peux comprendre mais… Si j’avais fait une erreur… C’est…

- Merde Charlie ! Et si tu me disais ce que c’est !

- Comme tu veux ! Mais après tu ne viendras pas te plaindre.

- Mais non… Pourquoi voudrais-tu que je me plaigne.

- OK… C’est toi qui l’auras voulu. Euh… Tu as déjà fait de la génétique au collège ou non ?

- Non. C’est au programme le mois prochain je crois, déclara le plus grand avec un geste qui indiquait qu’en fait il s’en souciait peu.

- Moi je trouve ça passionnant figure-toi : la manière dont les gènes se combinent pour donner un individu c’est… fascinant…

- Autant que les koï ? plaisanta Théo.

- Ben si tu le prends comme ça ! feignit de se vexer Charlie.

- Non… Arrête MathKid, je rigolais… Allez, explique-moi, reprit-il en s’approchant du tableau tout en souriant.

Le mot « génétique » avait fait tilt dans sa tête : ce serait quand même drôle qu’une explication de Charlie lui permette d’enfoncer encore plus loin dans la tête de Don qu’il n’était rien qu’une pièce rapportée dont la famille n’aurait jamais autant de souci que de ses vrais descendants, à savoir lui-même et le petit génie ! C’est pourquoi durant le quart d’heure qui suivit il écouta religieusement les explications de son petit cousin. Mais à mesure que celui-ci approfondissait son sujet, un malaise grandit chez lui jusqu’à ce qu’il pâlisse brusquement à la réalité qui venait de lui exploser à la figure.

- Théo… Je suis désolé… C’est pour ça que je ne voulais pas te l’expliquer, s’apitoya Charlie en s’approchant de lui.

- Non… C’est moi qui aie voulu, balbutia Théo avant de le repousser et de s’enfuir vers la salle de bain pour cacher ses larmes.

Charlie le regarda partir avec un sourire presque cruel sur le visage : il avait vengé son grand frère ! Désormais Théo y réfléchirait à deux fois avant de lui faire de nouveau du mal ! Le cœur en paix, il descendit pour le dîner : Alan, Margaret et Don étaient déjà attablés.

- Où est Théo ? demanda Margaret.

- Il ne se sent pas très bien, répliqua Charlie en s’asseyant tranquillement à sa place.

- Comment ça ? Il est malade ? s’inquiéta sa mère.

- J’en sais rien ! Je suis pas médecin moi ! répondit Charlie d’un ton qui lui attira un regard courroucé de son père et interloqué de sa mère.

Celle-ci décida de monter voir comment allait son neveu et redescendit quelques minutes plus tard en confirmant :

- Théo m’a dit qu’il n’avait vraiment pas faim. Il ne semble pas en forme du tout, il a les yeux rouges, le visage empourpré…

- De la fièvre ? s’enquit Alan.

- Non… C’est peut-être juste de la fatigue.

- Il vaudrait peut-être mieux appeler un médecin.

- Attendons demain, on verra bien. Je lui monterai une soupe de poulet tout à l’heure.

- D’accord, bon, et bien bon appétit, conclut le père, en saisissant sa fourchette pour faire honneur au repas à l’issue duquel Charlie demanda :

- Euh… Si Théo est malade… Je peux dormir avec Donnie ?

- Je ne sais pas, dit sa mère en coulant un regard hésitant vers son aîné.

Elle n’avait pas envie d’exposer son plus jeune à une contagion possible, mais elle ne souhaitait pas non plus imposer à Don la présence de son cadet dans sa chambre. Celui-ci semblait si triste dernièrement, quoique ce soir-là il lui avait paru mieux, plus souriant, comme apaisé.

- Ca vaut peut-être mieux, répondit alors Don. Et si Théo ne va pas mieux demain on verra.

Le sourire affectueux qui unit les deux frères n’échappa pas à la mère qui se dit qu’il y avait quelque chose là-dessous qu’elle allait devoir creuser, mais elle ne chercha pas plus loin ce soir-là, se contentant d’être heureuse de sentir de nouveau ce lien si fort entre ses fils qui semblait s’être affaibli depuis l’arrivée de Théo.


Cissy  (12.06.2012 à 20:05)

Le lendemain, celui-ci demanda à rentrer chez lui parce qu’il ne se sentait pas très bien et, après avoir joint son frère, Alan mit son neveu dans le premier avion pour Baltimore en lui souhaitant un prompt rétablissement et en espérant le revoir les vacances suivantes. Mais l’adolescent n’émit plus jamais le souhait de venir en vacances chez ses cousins et ils ne le virent plus que de loin en loin, lorsque Steve et son frère se rencontraient. Alan ne comprit jamais pourquoi l’entente qui s’était établie entre Charlie et son cousin fit place, de ce jour, à des relations tout juste courtoises, empreintes de contrainte, comme si chacun faisait des efforts pour se montrer sociable avec l’autre, le même type de relation que Théo avait avec Don, les deux frères semblant alors faire bloc contre lui pour une raison inconnue.

Quant à Margaret, elle fut bien contente que ce soit Théo qui refuse dorénavant de venir parce qu’elle aurait dû s’opposer à ce qu’il séjourne de nouveau chez eux. En effet, quelques jours après son départ, inquiet des conséquences dévastatrices que les fausses révélations de son cousin avaient pu faire sur son frère, Charlie avait rompu sa promesse pour parler à sa mère de ce que celui-ci avait raconté à Don. Margaret fut furieuse après l’adolescent et son cadet comprit qu’il valait mieux que celui-ci ait été loin parce qu’elle lui aurait fait passer un mauvais quart d’heure. Elle lui demanda cependant de ne rien dire à Alan : elle savait que celui-ci irait se plaindre à son frère et ne voulait pas risquer de voir les relations entre les deux hommes se tendre à cause de bêtises d’adolescents. Cependant, comme elle enrageait que le méfait de Théo ne soit pas puni, Charlie la rassura :

- T’inquiète, il ne refera pas ce coup de sitôt.

- Quoi ? Qu’est-ce que tu as fait Charlie ?

- Je lui ai fait un petit cours de génétique, sourit le gamin.

- Comment ça ?

- Je lui ai expliqué le truc sur les yeux : comme quoi un couple ne peut pas avoir d’enfant aux yeux bleus si l’un des parents n’a pas les yeux bleus…

Margaret visualisa aussitôt les prunelles bleues de son neveu alors que son père avait les yeux verts et sa mère les yeux marron :

- Mais poussin… Tu sais qu’avec les caractères récessifs cela est possible…

- Oups !…, fit le gamin faussement contrit, je crois bien que j’ai oublié de lui parler de cette partie-là… Bah ! Ce n’est pas grave ! Il fera ça avec son prof le mois prochain. Il rectifiera alors, s’il est assez intelligent pour ça !

Margaret savait qu’elle aurait dû gronder son fils pour sa vengeance cruelle, mais elle n’arriva pas à s’y résoudre : après tout Théo avait ouvert la boîte de Pandore ! Qu’il en goûte un peu les effets sur lui-même. Le soir même, au cours du repas, elle annonça :

- Tiens, j’ai décidé de refaire les albums photos. J’en ai achetés de ravissants ! Qui m’aide ?

Les trois hommes de la famille se portèrent volontaires et la mère vit son sourire s’agrandir tandis que son fils aîné, enchanté, feuilletait les pages où on la voyait enceinte de lui, puis celles où un Alan ivre de fierté posait devant l’objectif, à la maternité, serrant un tout petit Don contre son cœur.

Fin du flashback

(à suivre)


Cissy  (12.06.2012 à 20:06)

Chapitre 26 : Caprice

Avril 2006 – 8 h 50 : Big Bear Montain

- Tu lui avais parlé, réalisa soudain Don.

- Ben…, balbutia le cadet, un peu gêné. J’avais peur que tu doutes encore. Et puis, tout ça, c’était un peu lourd à porter pour un gamin de sept ans.

- Oui… sans doute, admit Don après un instant de silence. En tout cas tu as prouvé que tu étais tout à fait capable de veiller sur moi, reconnut spontanément Don, replongeant de nouveau dans ses souvenirs.

- Je ne laisserai jamais personne te faire du mal Donnie, jamais…

- Arrête de m’appeler Donnie, gronda l’aîné en se laissant aller contre le torse de son frère.

Celui-ci sourit à la réplique attendu et, resserrant ses bras autour du plus âgé, il prit sa main droite dans la sienne, s’inquiétant de la sentir si froide. Il la frotta doucement pour tenter de la réchauffer et, se faisant, ses yeux se posèrent sur les quatre petits points, presqu’invisibles, qui marquaient la peau entre le pouce et l’index. Ou peut-être qu’il s’imaginait juste les voir parce qu’il savait qu’ils étaient là, et pour cause…

*****


Cissy  (13.06.2012 à 17:53)

Flashback

juin 1978 : Pasadena

- Charlie mange un peu, c’est délicieux !

- Non ! Veux pas ! Pas bon !

Margaret soupira et échangea une grimace dépitée avec son fils aîné qui, depuis quelques minutes, écoutait l’échange entre sa mère et son petit frère, l’une voulant convaincre l’autre de manger ses lasagnes et l’enfant refusant obstinément de le faire comme à son habitude depuis quelques semaines.

- Charlie, si tu ne manges pas tes lasagnes tu n’auras pas de dessert, menaça la mère.

- Pas g’ave ! J’aime pas ! s’entêta le petit en poussant son assiette énergiquement.

Margaret poussa un nouveau soupir : mais qu’est-ce qui n’allait pas avec ce gosse ? Jusque là il avait été adorable, souriant, à croquer comme disait tante Muriel. Et depuis ses trois ans, un mois plus tôt, il était devenu maussade, capricieux, coléreux, sans que ni elle ni Alan ne comprennent ce qui avait motivé ce changement d’attitude, ni surtout comment y remédier. Le seul qui parvenait encore à faire de lui ce qu’il voulait c’était Don, qui était son idole et qu’il suivait partout, voulant « faire ses leçons » avec lui, « jouer au base-ball » avec lui et tout à l’avenant, au point que le garçonnet de bientôt huit ans en avait parfois plus qu’assez de la mascotte qu’il traînait partout derrière lui. Mais si jamais les parents essayaient de l’empêcher de le suivre ou le lui interdisait, Charlie piquait une colère phénoménale qui ne se calmait que lorsque Don réapparaissait.

Margaret avait émis l’idée d’aller consulter un pédopsychiatre mais Alan avait haussé les épaules : Charlie était simplement à l’âge du non, ça lui passerait, avec quelques tapes aux fesses si nécessaire. Certes il était l’un des gamins les plus têtus qu’il leur ait jamais été donné de voir, mais il n’avait pas l’intention de laisser un bambin de trois ans faire la loi sous son toit !

- Très bien, comme tu veux ! abdiqua Margaret. Tant pis pour toi.

Don fit une grimace à son frère pour lui signifier que sur ce coup-là il avait eu tort, mais Charlie n’en avait cure. Satisfait d’avoir, selon ses critères, remporté la bataille, il se mit à tracer des chiffres sur la nappe avec son doigt. Don leva les yeux au ciel : il était vraiment bizarre son petit frère ! Il ne parlait pas très bien pour un gamin de son âge, mais il dessinait des chiffres et alignaient des nombres partout sans se lasser, et sans queue ni tête d’ailleurs, compléta le garçon qui lui se régalait des lasagnes de sa mère et n’hésita pas à en redemander, s’attirant un large sourire de Margaret.

Les choses se compliquèrent lorsqu’elle apporta une crème au chocolat unique qu’elle déposa devant son aîné :

- Veux la c’ème ! exigea aussitôt Charlie en tentant de s’approprier le pot.

- Pas question Charlie ! Tu étais prévenu : ou tu manges tes lasagnes ou tu n’auras pas de dessert.

- Pas de desse’t ! C’ème !

- La crème c’est le dessert, banane ! se moqua Don. Et si tu veux du dessert tu manges tes lasagnes ! Ils sont délicieux !

- Non ! Veux c’ème ! s’entêta le plus jeune, rougissant de colère au double éclat de rire qui ponctua sa réplique.

Cependant la mère se devait d’être un peu plus sévère que ça et elle reprit son sérieux et une voix sèche pour ordonner au plus jeune :

- Charles Edouard Eppes ! Ca suffit maintenant ces caprices ! Tu as le choix : tu manges ton repas et tu as du dessert ou tu ne manges pas et tu n’auras rien d’autre ! Est-ce que c’est clair ?

- Vi…

- Alors vas-tu manger tes lasagnes ?

- Non !

- Très bien. Tu peux sortir de table, tu as fini ton repas ! conclut alors la mère en enlevant l’assiette de la table.

- Non ! Veux c’ème !

- Il n’y en a plus ! assena-t-elle alors, pensant couper court à toute discussion.

- Si ! Donnie en a ! Je veux !

- Pas question ! C’est le dessert de Donnie. Il a bien mangé, il a le droit à du dessert. Toi tu es un vilain petit garçon et tu n’as pas le droit au dessert, c’est tout !

- Non ! Suis pas vilain !

- Oh si ! Tu es très vilain ! Et les vilains enfants ne méritent pas de crème au chocolat.

Sur ces mots qu’elle pensait définitifs, Margaret tourna les talons pour rentrer dans la cuisine, tandis que Don avançait la main pour saisir le pot de crème qu’elle lui avait donné. Un hurlement de douleur la fit se retourner :

- Donnie : qu’est-ce qui t’arrive mon ange ?

Ses yeux s’écarquillèrent en voyant la fourchette plantée dans la main, juste entre le pouce et l’index. Un regard lui suffit pour comprendre comment « l’accident » était arrivé.

- Charlie ! cria-t-elle à la fois inquiète pour son aîné et soulevée par une colère comme elle en avait rarement connue envers son plus jeune.

Elle se précipita vers l’enfant, le descendit de sa chaise, lui administra une violente tape sur les fesses et le propulsa plus loin, hurlant de rage plus que de chagrin ou de douleur, avant de se retourner vers Don. Elle attrapa rapidement une serviette de table et entoura la main blessée empêchant le petit garçon d’enlever la fourchette :

- Non mon ange… Tu pourrais te faire plus mal encore. Je vais t’emmener voir le docteur… Ca va aller chéri…

Sa voix tremblait malgré elle en voyant le petit visage tendu de son garçon, les grosses larmes qui roulaient sur ses joues tandis qu’il s’efforçait de se montrer courageux : le connaissant comme elle le connaissait, elle se doutait qu’il devait avoir horriblement mal.

Elle finit d’entourer la main de la serviette et aida l’enfant à se lever de sa chaise. A ce moment-là une petite main se posa sur son avant-bras et elle regarda Charlie qui se cramponnait à elle. L’enfant, de là où elle l’avait envoyé, avait commencé par trépigner sur place, puis il s’était arrêté net, regardant la scène qui se déroulait sous ses yeux : sa mère bouleversée comme il ne l’avait jamais vu, s’empressant auprès de Donnie et celui-ci qui pleurait. Donnie ne pleurait presque jamais ! Alors il s’était approché de sa mère pour poser sa menotte sur son poignet :

- Donnie mal ? questionna-t-il.

- Bien sûr qu’il a mal ! tonna Margaret. C’est toi qui lui as fait mal !

Soudain la portée de son geste parut l’atteindre et sa lèvre se mit à trembler tandis que ses yeux se remplissaient de larmes :

- Non… Pas moi…, tenta-t-il de se défendre.

- Si ! C’est toi méchant garçon ! répliqua-t-elle. Va-t-en, je ne t’aime plus et Donnie non plus !

Elle n’eut pas plus tôt dit ces mots qu’elle les regretta, mais il n’était pas temps de faire son mea culpa ni de prendre le temps d’expliquer les choses posément à son plus jeune : elle était à la fois trop effrayée et en colère.

- Va chercher ton manteau ! ordonna-t-elle alors à son dernier né. On emmène Donnie chez le docteur.

- Docteu’ ? s’effraya le petit.

- Oui… Tu lui as fait très mal ! assena-t-elle.

Charlie éclata alors en bruyants sanglots qui ne l’attendrirent pas, préoccupée qu’elle était de son plus grand. Ce fut le moment que choisit Alan pour rentrer à la maison, s’affolant de l’atmosphère de cataclysme qui y régnait. Margaret n’avait pas vraiment le temps d’expliquer les choses, elle se contenta de lui dire très succinctement que Charlie avait blessé Don et qu’elle accompagnait celui-ci aux urgences. A lui de s’occuper du petit rebelle.


Cissy  (13.06.2012 à 17:54)

Lorsqu’elle rentra deux heures plus tard, la maison était étrangement calme :

- Donnie, comment vas-tu mon ange ? s’exclama Alan en venant au devant de son aîné.

- Ca va papa, ce n’est rien. Le docteur a dit que je pourrai jouer la finale dans dix jours ! répliqua le petit garçon, encore un peu pâle, en montrant sa main bandée.

Margaret sourit à la réponse. Ca avait été la principale inquiétude du gamin : ne pas participer à cette première finale pour laquelle leur équipe de poussins s’était qualifiée pour la première fois depuis dix ans. Ne pas la faire aurait été un vrai crève-cœur pour lui. Mais le jeune médecin des urgences l’avait vite rassuré, en même temps qu’il rassurait la mère affolée : rien de grave, pas de tendon lésé, juste la chair meurtrie qui ferait mal durant quelques jours mais rien qui l’empêche de manier la batte et d’enfiler le gant, avait-il conclut s’attirant un grand sourire de Don. Et lorsqu’il avait entendu l’interne expliquer à sa mère que sa participation au match était toutefois subordonnée à l’intensité de la douleur, il avait aussitôt affirmé qu’il n’avait presque pas mal et que s’il avait crié c’était plus à cause de la surprise, ce qui n’avait pas manqué de déclencher un double éclat de rire des deux adultes. Le médecin avait passé sa main dans ses cheveux en disant :

- Voilà un petit bonhomme bien courageux ! Il fera son chemin dans  la vie, je vous le dis…

- Alors ça va aller ? s’assura Alan à la fin du récit.

- Oui… Ca va aller, confirma son épouse avant de demander : où est Charlie ?

- Dans sa chambre, répondit son époux.

- Il va bien ? se renseigna Don.

Ses parents se tournèrent vers lui, bouche-bée : il venait de subir une blessure, certes sans gravité mais douloureuse, infligée par son jeune frère et il s’inquiétait pour celui-ci ? Mais de quel bois était fait ce gamin ? se demandèrent-ils simultanément.

- Oui, ça va… Il était assez bouleversé, commença Alan.

- Tu veux dire, en colère, furieux, vexé…, contra Margaret d’une voix où la colère commençait à s’entendre de nouveau.

- Non, non… Je t’assure, il était vraiment triste et il s’inquiétait pour toi, termina-t-il en se tournant vers Don.

- Je vais aller le voir, répondit alors aussitôt celui-ci.

- Non ! Le docteur a dit que tu devais te reposer. Je vais t’aider à te laver et à mettre ton pyjama et…

- Je peux le faire tout seul ! s’offusqua le gamin à la proposition de sa mère. Je suis bien assez grand !

- Je sais chéri. Mais tu ne dois pas mouiller ta main et le docteur t’a dit que si tu voulais qu’elle soit guérie pour la finale il fallait éviter de la bouger pour les trois prochains jours !

Don fit la grimace et une fois de plus ses parents s’étonnèrent de son indépendance : à son âge beaucoup de ses camarades, non seulement acceptaient l’aide de leurs parents mais la recherchaient bien souvent. Lui allait son petit bonhomme de chemin, s’efforçant toujours de se débrouiller seul depuis l’arrivée de son petit frère. Mais il ne protesta pas plus longtemps et Margaret l’accompagna à l’étage de la maison dans laquelle ils avaient aménagé six mois plus tôt.

Lorsqu’elle l’eut bordé dans son lit, lui refusant une fois de plus de voir Charlie en lui disant que celui-ci avait besoin de réfléchir à ses actes, elle s’arrêta pour voir comment allait ce dernier. A la lumière de la veilleuse, elle put voir la petite silhouette pelotonnée dans le lit et, comme l’enfant ne bougeait pas, elle referma doucement la porte et descendit rejoindre son mari.

Celui-ci lui demanda alors de lui expliquer exactement ce qui s’était passé, et elle murmura :

- Je ne sais plus quoi faire avec ce gamin.

- Qui ? Donnie ?

- Non ! Charlie ! Il est de moins en moins gérable !

- Allons, il n’a que trois ans, c’est juste une mauvaise passe, tenta de la rassurer son mari.

- Mais à son âge Don n’était pas comme ça. Il parlait mieux, il était plus docile, il…

- Tu oublies un peu vite toutes les sueurs froides qu’il nous a données avec son intrépidité, coupa son mari.

- C’est parce qu’il était curieux de tout ! Charlie… D’abord il parle encore très mal pour ses trois ans…

- Ca viendra… Tous les enfants ne se développent pas au même rythme.

- Et puis cette manie de tracer des chiffres partout…

- Ca lui passera… C’est une marotte comme peuvent en avoir tous les enfants de cet âge.

- Et ces colères violentes ! Comme s’il y avait quelque chose qu’il voulait exprimer et qu’il n’y arrivait pas.

- C’est peut-être justement ce qui le frustre, ce qui provoque ces colères.

- Et si c’était plus que ça ?

- Que veux-tu dire ?

- S’il y avait autre chose, si c’était le signe que…

- Que quoi…

- Si notre Charlie n’était pas tout à fait normal ? finit-elle par murmurer, comme honteuse d’émettre cette hypothèse.

- Qu’entends-tu par « pas tout à fait normal » ? s’inquiéta son mari.

- Si… et bien… Si c’était le signe… je ne sais pas moi… d’une psychopathologie…, lâcha-t-elle finalement.

Il la regarda, éberlué :

- Attends… Tu crois que notre fils, notre bébé, est un psychopathe ?

- Il a fait tellement de mal à son frère…

- Et crois-moi il pleurait toutes les larmes de son corps à cause de ça. J’ai eu bien du mal à le consoler… Au point que j’ai fini par lui donner une crème au chocolat pour qu’il arrête de pleurer.

- Tu as fait quoi ? s’indigna Margaret en le foudroyant du regard.

- Hé ! Tu n’étais pas là, se défendit-il, incapable de comprendre ce qui pouvait déclencher sa colère. Il pleurait tellement qu’il s’en étouffait. J’avais beau tenter de le consoler rien n’y faisait. J’ai fini par lui demander ce qu’il voulait et il m’a demandé une crème au chocolat… Ca ne paraissait pas grand-chose…

- C’est pas vrai ! Mais c’est pas vrai ! Non seulement tu le récompenses pour ce qu’il a fait à son frère...

- Ce n’était pas une récompense, tenta d’expliquer Alan, mais son épouse ne lui laissa pas le temps de s’expliquer, elle continua sans se soucier de l’interruption :

- …mais en plus tu lui donnes ce qu’il convoitait dès le début ! Bravo ! Bel exemple de discipline ! Comme ça la prochaine fois que notre fils voudra quelque chose et bien il poussera son frère du haut de l’escalier, et puis plus tard, pourquoi pas, il poignardera quelqu’un et…

- Ca suffit maintenant ! Alors non seulement notre fils est un psychopathe en herbe mais aussi un futur tueur en série ! s’indigna Alan. Tu ne crois pas que tu vas un peu loin pour une colère enfantine ?


Cissy  (13.06.2012 à 17:55)

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