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Série : The Mentalist
Création : 19.08.2010 à 10h12
Auteur : LAurore
Statut : Abandonnée
"No matter what, I’ll be there for you. I will." (Jane to Lisbon, 1.17) C’est le moment de tenir sa promesse. Spécial Jisbon ! Bonne lecture ! ;)
Cette fanfic compte déjà 21 paragraphes
Quelques instants plus tard, Cho, Rigsby et Jane rejoignaient Lisbon sur le parking. La jeune femme était appuyée contre le 4x4, en train de dévorer la barre de chocolat que lui avait donné le légiste.
Rigsby haussa les sourcils, un peu surpris - confus - de la voir si affamée, tandis que Cho restait impassible. Pourtant, au fond de lui, le comportement de sa supérieure l’inquiétait… Déjà, ce matin, elle était arrivée très en retard, sans qu’aucun ne sache pourquoi. Et voilà qu’elle faisait un malaise. Etait-ce lié ? Probablement… Ou pas… Elle bosse tellement, pensa Cho. Et là, elle dévorait devant eux une barre de chocolat comme si elle n’avait pas mangé depuis des jours ! Comment ne pas s’inquiéter ? Jane, de son côté, observait Lisbon, tout aussi concerné. Des millions de questions trottaient dans sa tête. Pourquoi Lisbon était arrivée si tard ce matin ? Pourquoi était-elle si susceptible, encore plus qu’à l’habitude, et semblait si vulnérable ? Pourquoi avait-elle fait un malaise ? Qu’est-ce qui l’avait provoqué ? Etait-ce vraiment le fait qu’elle n’avait pas mangé ce matin ? En même temps, il savait qu’elle sautait régulièrement son petit déjeuner… Pourquoi ne voulait-elle pas lui parler ? Que lui cachait-elle ? Etait-ce en rapport avec lui ? Il pensait qu’elle savait qu’elle pouvait lui faire confiance. Apparemment, il se trompait… Ou alors… Ou alors, c’était trop difficile à avouer… Plus difficile encore que d’avouer qu’on a été dans un hôpital psychiatrique ? Jane soupira. Il était mentaliste, c’était normalement facile pour lui de lire à travers les gens, de deviner ce qui les tracassait. Evidemment, avec Lisbon, c’était tout le contraire…
Lisbon terminait juste sa barre chocolatée quand l’équipe arriva à son niveau. Elle chiffonna le papier et lança la boulette qu’elle avait formée dans la poubelle. En plein dans le mille ! sourit-elle intérieurement. Puis, elle se tourna vers ses agents. De retour en mode travail, devina Jane, avant même qu’elle n’ouvre la bouche.
— Alors, qu’est-ce qu’a donné l’entrevue chez la famille ? demanda Lisbon.
Gagné ! s’exclama Jane pour lui-même. En même temps, c’était Lisbon, pouvait-il en être autrement ? Rigsby lança un regard un peu désorienté à Cho. Pas besoin d’être mentaliste pour lire dans ses pensées… Mais comment fait-elle ? A peine se remet-elle de son malaise qu’elle repense déjà à l’enquête ! Comme si de rien n’était…
— Euh, bafouilla Rigsby.
— Carl Markinson avait rendez-vous ce matin, poursuivit Cho d’un ton plus assuré que son collègue.
Le travail, c’est le travail, se dit-il. Il savait que Lisbon n’aimait pas mélanger vie professionnelle avec vie privée. Elle était d’attaque pour poursuivre l’enquête, tant mieux ! Pour le reste, il verrait après !
— Avec une femme ! s’exclama Jane.
Lisbon leva les yeux au ciel. Mais qu’est-ce qu’il en savait ? Ce n’est pas parce que la victime avait un suçon que…
— Une femme qu’il fréquentait secrètement, continua Jane, interrompant ses pensées.
— Plus ou moins, répondit Cho.
Lisbon ouvrit la bouche, abasourdie, puis la referma. Elle secoua la tête. Pas la peine de poser des questions qui resteront sans réponse. Peu importe comment Jane avait deviné, il l’avait deviné. Et ça allait permettre à leur enquête d’avancer, enfin, elle espérait…
— Vous avez un nom ? demanda Lisbon.
— Sa sœur nous a parlé d’une certaine Marina Blooms.
— On a demandé à Van Pelt de faire des recherches, informa Rigsby. Et devinez quoi patron…
— Marina Blooms a déjà un petit ami, répondit Jane sans lui laisser la chance de terminer.
— Oui, souffla Rigsby, déçu que Jane ait gâché sa surprise…
— Et pas n’importe qui, continua Cho. C’est la petite amie du meilleur ami de Carl.
— Ouh là, souffla Jane, faussement étonné.
Ce qui agaça fortement Lisbon, qui voyait déjà où il voulait en venir…
— On est certain que c’est bien avec elle qu’il avait rendez-vous ?
— Euh… pas encore, répondit Rigsby. On préférait vous avertir de tout ça avant d’aller voir Marina…
— La sœur de Carl nous a dit qu’ils étaient souvent fourrés ensemble…
— Ça ne veut pas dire qu’ils avaient une liaison ! répliqua-t-elle. Ni même qu’ils avaient rendez-vous ensemble ce matin !
— Hummm, commença Jane.
— Je sais ce que tu vas dire, et je veux pas l’entendre ! lança Lisbon en levant la main pour l’interrompre.
— Pourtant tu sais que j’ai raison…
Lisbon lui lança un regard noir. Ouh, pas d’humeur on dirait…
— Cho, Rigsby, allez interroger cette Marina et vérifier que c’était bien avec elle que Carl avait rendez-vous. Jane et moi, on…
— On rentre, termina Jane à sa place.
Lisbon se tourna vers lui.
— Pardon ?
— Eh, c’est pas la peine de me regarder comme ça ! répondit-il en levant les mains innocemment, intimidé par le regard menaçant que lui lançait Lisbon. Tu ne veux peut-être pas aller voir un médecin, mais il faut que tu te reposes. Et puis, Cho est capable de mener l’enquête à terme tout seul ! De toute façon, elle est déjà quasi bouclée !
Les trois agents haussèrent les sourcils. Quasi bouclée ?
— Quoi ? s’exclama Jane. Il faut vraiment que je vous dise qui est le coupable ? Vous n’avez pas une petite idée ?
Les agents regardaient Jane d’un air dubitatif, attendant qu’il développe un peu plus…
— Comme vous voulez ! Je pense que c’est le petit ami qui est derrière tout ça. Il a découvert que Marina le trompait avec Carl. Il s’est alors rendu à sa place au rendez-vous et puis voilà ! Mobile : la jalousie. Oh, et je parie qu’il fait du judo ou un truc comme ça.
Il sourit en regardant Lisbon, qui secoua la tête. Cho, comme d’habitude, ne laissa paraître aucune émotion, même s’il reconnaissait que l’hypothèse de Jane était fort plausible. Quant à Rigsby, il semblait sceptique, ou peut-être était-il énervé que Jane devine tout si facilement…
— Mais on n’a aucune preuve de ça, lança-t-il. On n’est même pas certain que c’était avec Marina qu’il avait rendez-vous…
— Oh, mais je vous fais confiance pour en trouver les gars ! dit Jane en donnant une tape sur l’épaule de Rigsby.
Rigsby allait pour répondre mais se ravisa. Jane se tourna vers Lisbon, qui fouillait les poches de sa veste, visiblement contrariée de ne pas y trouver ce qu’elle cherchait.
— Cherche pas, c’est moi qui les ai ! s’exclama-t-il alors en brandissant les clés du 4x4, un sourire béant aux lèvres. Hors de question que tu conduises dans ton état, rajouta Jane en s’installant au volant.
— Jane, j’ai une enquête à boucler, je ne retourne pas au CBI. Encore moins avec toi au volant.
Jane esquissa un sourire. Une petite pique, c’était bon signe…
— Te fais pas prier, femme, monte. Et t’en fais pas, je suis sûr qu’Hightower n’y verra pas d’inconvénients quand elle saura pour ton malaise.
— C’est pas la peine de le lui dire…
— Non ?
— Non. Je suis en pleine forme, se défendit la jeune femme.
— Mais bien sûr ! s’exclama Jane ironiquement. T’es encore toute pâle Lisbon, et tes jolis yeux verts ne demandent qu’à se refermer.
— C’est même pas vrai, protesta Lisbon, telle une adolescente, ne prêtant même pas attention au compliment que venait de lui faire Jane.
— Si si, je t’assure.
— Sans vouloir me mêler de ce qui ne me regarde pas, patron, vous devriez aller vous reposer, approuva Rigsby.
— Vous travaillez comme une dingue Lisbon, rajouta Cho. Hightower ne vous en voudra pas si vous prenez votre après-midi.
Lisbon dévisagea ses agents, les sourcils froncés. Ils voulaient se débarrasser d’elle ou quoi ?
— Tu vois, l’équipe se soucie de toi, déclara Jane. Alors discute pas et monte.
Lisbon soupira, lassée de se battre avec Jane et son équipe… Après tout, ils avaient raison. Elle était fatiguée et elle avait besoin de se reposer un peu. Plus encore après ce malaise, qui l’avait exténuée…
— Ok, finit-elle par accepter.
Elle fit alors le tour de la voiture et s’installa côté passager. Jane sourit, ravi d’avoir réussi à la convaincre, et tourna la clé pour démarrer. Il s’apprêtait à reculer pour sortir de l’emplacement quand Lisbon abaissa sa vitre.
— Vous me tenez au courant, demanda-t-elle à Cho.
— Oui patron.
— Et n’hésitez pas à m’appeler si…
— Pas de problème patron.
Lâche prise un peu, murmura Jane.
— Bon courage.
— A vous aussi…
Lisbon esquissa un sourire en se retournant vers Jane. L’homme au costume trois-pièces au volant d’un 4x4, c’est vrai que c’était assez surprenant… Ça devait drôlement lui changer de sa vieille DS…
— C’est bon, Lisbon, on peut y aller ? s’impatienta Jane.
— Oui…
Sur ce, Jane jeta un coup d’œil dans les rétroviseurs et manœuvra doucement pour quitter la place de parking sans embrocher les autres voitures ni ses collègues.
— Oh, ça va Lisbon, faites-moi un peu confiance quand même, lâcha-t-il en remarquant Lisbon crispée. Ne vous inquiétez pas, je vous promets de vous ramener saine et sauve jusqu’à Sacramento.
Lisbon pouffa.
Y a intérêt.
— A plus tard les gars ! cria Jane à Cho et Rigsby, avant de disparaître dans le flux des autres voitures. Les deux agents regardèrent le véhicule s’éloigner, puis Cho sortit son portable et composa un numéro.
— Hey Grace, tu peux venir nous rejoindre à Oakland, on va avoir besoin de ton aide je crois…
Rigsby haussa les sourcils. Pour lui, pas de doute, le je crois était à enlever… Ils auraient définitivement besoin d’elle.
Un jeune homme était assis à une table dans l’une des salles d’interrogatoire du CBI. La tête basse, il ne cessait de tordre ses doigts, anxieux, et probablement intimidé par l’agent Cho qui se tenait en face de lui.
— Monsieur Kriseen, vous devriez avouer, lui conseilla Cho. Je vous assure que vous vous sentirez beaucoup mieux après.
Le jeune homme avala sa salive. Mais dans quelle merde je me suis foutu !? Il allait être condamné pour meurtre ! Les yeux plongés dans le vague, il ne cessait de repenser à ce qui l’avait amené ici, dans les locaux du Bureau Californien d’Investigation…
Pas plus tard que dans l’après-midi, alors qu’il se préparait à aller donner un cours de karaté à des adolescents comme chaque mercredi, on avait sonné à sa porte, chez lui, à Oakland.
Quand il avait ouvert, il avait eu du mal à masquer son étonnement en se retrouvant nez à nez avec une jolie rousse et un grand brun. « CBI » Trois lettres, qui avait fait pour lui l’effet d’une bombe. Sa gorge était alors tout à coup devenue très sèche…
— On aimerait vous poser quelques questions, monsieur Kriseen, avait dit le grand brun, Agent Rigsby, se souvenait-il.
Et c’était d’un timide « Euh… oui, bien sûr » qu’il avait répondu sans même leur demander pour quel motif ils étaient ici.
Sans vraiment réfléchir, il les avait fait rentrer et ils s’étaient installés autour de sa table de salon. Il leur avait proposé quelque chose à boire - tous les deux avaient poliment refusé - puis l’Agent Van Pelt - Grace Van Pelt. Un prénom qui lui va si bien… - avait commencé à lui poser des questions. « Où étiez-vous ce matin, entre 7 et 11h ? Vous connaissez un certain Carl Markinson ? » A cette question, il avait cessé net de mastiquer les petites cacahouètes qu’ils avaient sorties pour ses “invités”.
— Carl ? Oui, c’est un ami. Pourquoi ? Il lui est arrivé quelque chose ?
Les battements de son cœur s’étaient soudain accélérés et sa respiration devenait saccadée. L’angoisse, la peur, un mauvais pressentiment…
— Il est mort, avait annoncé l’Agent Van Pelt.
Son cœur aurait pu exploser. Aurait dû exploser.
— Mort ? Comment ? Comment c’est arrivé ? Qu’est-ce qui s’est passé ?
Il avait serré la mâchoire, retenant sa tristesse, ses larmes, et sa colère, quand l’Agent Rigsby lui avait donné les détails. « Il s’est vraisemblablement battu… Le médecin légiste dit que son adversaire devait s’y connaître en arts martiaux… » Son estomac s’était alors noué, et il avait fermé les yeux. C’est pas possible… C’était à ce moment-là que le regard de Van Pelt s’était posé sur le sac qu’il était en train de préparer pour son cours... Après cela, tout s’était enchaîné très vite « Vous pratiquez le karaté monsieur Kriseen ? » A quoi bon nier ? Le sac avec sa tenue de kimono se trouvait sous leurs yeux. « Personne ne peut confirmer que vous étiez bien chez vous à l’heure où Carl Markinson a été tué. » Non, mais… Ils ne lui avaient pas laissé le temps de se défendre. « Vous saviez que votre fiancée Marina fréquentait Carl et vous l’avez tué pour ça. »
— Non !!! » avait-il crié.
Mais c’était trop tard. Sans même s’en rendre compte, il se retrouvait menottes aux poignets…
— Monsieur Kriseen, reprit Cho, le faisant revenir à la réalité, à la dure réalité. Marina a reconnu qu’elle entretenait une liaison avec Carl. Vous aviez des soupçons ?
Le jeune homme secoua la tête. Des soupçons ? Bien sûr qu’il avait des soupçons ? Marina était une très jolie femme et puis il avait remarqué qu’elle trainait de plus en plus souvent avec Carl depuis quelques temps. Il avait alors tout de suite pensé à une liaison. Même si Marina démentait toujours quand il abordait le sujet. « Tu te trompes Gary » disait-elle tout le temps pour sa défense « C’est toi que j’aime, je te jure. Carl n’est qu’un ami. C’est toi que j’aime… C’est avec toi que je veux passer le reste de ma vie » Foutaises ! Un midi, alors qu’elle avait prétendu déjeuner avec une amie, il l’avait suivie et cela avait confirmé ses soupçons. Sa fiancée s’était empressée d’aller rejoindre son amant qui l’attendait patiemment à la terrasse d’un café. S’ils s’étaient contentés de partager un café, mais non, il avait fallu qu’ils s’embrassent devant lui ! Alors, à partir de là, à ses « C’est toi que j’aime » il répondait « Tu me le paieras »… Mais il aimait trop Marina pour lui faire du mal, et puis, pour lui, tout ça était de la faute de Carl. Il était certain qu’il l’avait séduite, juste pour avoir le plaisir de la lui voler. Si bien qu’il s’était décidé il y a quelques jours, de faire comprendre à son “meilleur ami” de ne plus toucher à sa femme.
— Vous avez pris le téléphone portable de Marina et avez envoyé un message à Carl pour lui donner rendez-vous dans ce parc. Vous y êtes allés, vous vous êtes battu et il s’est tué en tombant. Ce n’était pas voulu… N’est-ce pas ? Vous n’avez pas voulu le tuer mais juste lui donner l’envie de ne plus s’approcher de votre fiancée, c’est ça ?
Le jeune homme serra la mâchoire. Il n’avait rien à se reprocher. Rien ! Il ne l’avait pas tué. Il était juste mal tombé ! Ça n’était pas de sa faute.
— Vous ne serez pas poursuivi pour meurtre Gary, assura Cho.
Au son de son prénom, le jeune homme releva la tête. Pas poursuivi ?
— Vous n’avez pas voulu le tuer Gary. Juste lui donner une bonne leçon.
Le jeune homme acquiesça.
— Un mauvais coup et il est tombé, continua Cho.
Gary acquiesça de nouveau.
— C’est pas ma faute.
Cho le regarda, stoïque.
— Merci Gary.
Le jeune homme fronça les sourcils, confus. Puis Cho referma le dossier et se leva de sa chaise. Il lança un dernier regard au jeune homme et quitta la pièce.
Lisbon était assise à son bureau, l’air préoccupé. Ses yeux verts fixaient l’écran de son portable, ou plutôt le numéro qui s’affichait, le même qu’un peu plus tôt dans la journée. Ils avaient insisté, avaient essayé de la joindre plusieurs fois. Mais elle n’était jamais disponible, ou elle ne voulait peut-être pas le devenir, pour éviter ce coup de fil. Complètement idiot ! s’exclama-t-elle pour elle-même en haussant les sourcils. Il fallait bien qu’elle prenne connaissance des résultats de son test sanguin, même si… Même si au fond d’elle, elle les connaissait déjà. Elle ne voulait juste pas l’admettre. Pourquoi ? Ça ne lui ressemblait pas. Elle n’était pas du genre à repousser les problèmes. Quelles que soient leurs difficultés, elle les avait toujours affrontés. Mais celui-ci… Elle n’y arrivait pas. C’était trop dur. Elle ne pouvait pas admettre la réalité. Parce que ça n’était tout bonnement pas possible.
Soudain, on frappa à sa porte. Par réflexe, elle camoufla son téléphone sous une pile de feuilles, prit une grande inspiration pour retrouver sa contenance, avant de répondre :
— Entrez !
La porte s’entrouvrit et laissa apparaître Cho.
— Gary Kriseen a avoué patron, annonça-t-il.
— Bon boulot Cho.
— Merci.
Cho et Lisbon restèrent silencieux un moment, se dévisageant l’un l’autre, jusqu’à ce que Lisbon tourne la tête vers l’écran de son ordinateur, feignant de rédiger un rapport.
— Ça va ? demanda alors Cho.
Lisbon détourna les yeux de son ordinateur, un peu étonnée de la bienveillance de son agent. Non pas qu’elle ne le savait pas pas bienveillant, au contraire, mais il dévoilait tellement peu ses émotions que ça faisait un peu… bizarre.
— Oui, répondit-elle.
Cho la regardait droit dans les yeux. Il n’en était pas si sûr, mais que faire ? C’était Lisbon, et tous savaient qu’elle était trop fière pour avouer que quelque chose la tourmentait. Alors, il choisit de ne pas insister. Il hocha la tête et quitta le bureau.
A peine la porte refermée, Lisbon poussa un long soupir et laissa tomber sa tête dans ses mains. Elle ferma les yeux un instant. Qu’est-ce que je vais faire ? Elle rouvrit les paupières et fixa de nouveau son portable qui dépassait légèrement de dessous les feuilles. Peut-être devait-elle les rappeler ? Lisbon avala sa salive et saisit son mobile. Elle respirait non sans mal, angoissée, mal à l’aise, les yeux rivés sur le fameux numéro… Il ne lui restait plus qu’à appuyer sur la touche verte… Purée ! C’est si difficile de passer un coup de fil ? Elle soupira profondément, et referma les yeux. Non, pas maintenant, décida-t-elle en refermant le clapet de son téléphone. Le moment était mal choisi. Mieux valait qu’elle attende d’être chez elle, tranquille, au calme, loin du bureau, loin de l’équipe, et loin de Jane. Surtout loin de Jane. Elle appréciait le fait qu’il se préoccupe autant d’elle mais cela devenait limite insupportable. Elle préférait gérer ça seule. Comme elle l’avait toujours fait. Du moins, pour le moment…
Le bruit d’une chasse d’eau retentit et la porte d’un cabinet s’ouvrit sur une employée du CBI. Le badge accroché à son chemisier indiquait qu’elle était secrétaire et s’appelait Emma. La jeune femme s’avança vers les lavabos et se tourna le robinet. Tandis qu’elle passait ses mains sous l’eau froide, elle se tourna vers la femme brune qui se tenait près d’elle.
— Ça va ? s’inquiéta-t-elle en la voyant le regard perdu sur son reflet dans le miroir.
Lisbon sortit alors de ses pensées et tourna la tête vers la jeune femme.
— Oui… Oui oui, ça va, s’efforça-t-elle de répondre.
Emma hocha la tête, se sécha rapidement les mains et fila. Lisbon la suivit du regard puis revient à son reflet dans le miroir. Non. Ça va pas. N’importe qui pouvait le voir. Elle avait une mine affreuse. Elle était pâle, avait les traits tirés, de petits yeux. Elle soupira. Elle se faisait pitié… Il devenait urgent qu’elle se ressaisisse. Mais comment ? Et si le résultat de sa prise de sang était positif ?
Lisbon souffla, chassant cette idée de sa tête, et s’empara de deux trois feuilles de papier pour s’essuyer les mains. Elle se dévisagea de nouveau dans le miroir et prit une grande inspiration. Pour le moment, elle avait d’autres priorités : le travail. Elle fit une boule avec le papier usagé, le lança dans la corbeille et passa la porte, motivée.
— Patron !
Sur le point d’ouvrir la porte de son bureau, Lisbon se retourna vers Van Pelt, qui lui tendit un dossier.
— Tenez, c’est la déposition de Gary Kriseen.
— Merci Van Pelt. Vous pouvez rentrer chez vous. Vous avez fait du bon boulot.
— Je suis d’accord, rajouta une voix derrière eux.
Lisbon se retourna et découvrit Hightower.
— Je vous félicite agents. Vous avez classé cette affaire très rapidement et de façon très professionnelle.
Rigsby haussa les sourcils. De façon très professionnelle ? Comment ça ? Disait-elle ça parce que, pour une fois, Jane n’avait trop fourré son nez dans l’enquête, ni fait des siennes ?
Les agents hochèrent la tête pour la remercier de ce compliment puis rassemblèrent leurs affaires et s’avancèrent vers l’ascenseur.
— Bonne soirée ! lança Van Pelt, imitée par Rigsby et Cho, qui rajouta :
— Reposez-vous bien.
Lisbon hocha la tête et serra la mâchoire, mal à l’aise, une seule pensée en tête : pourvu qu’elle ne tilte pas, pourvu qu’elle ne tilte pas… en songeant à Hightower.
Après quelques secondes - qui lui parurent une éternité - sans la moindre réflexion de l’Agent Spécial, Lisbon décida de regagner son bureau, mais…
— Agent Lisbon ! la rappela Hightower.
Lisbon se retourna. Les deux femmes se regardèrent silencieusement.
— J’ai entendu dire que vous aviez fait un malaise…
Lisbon ouvrit la bouche, puis la referma, ne sachant trop quoi répondre.
— Oh c’était juste un vertige, répondit-elle finalement.
Hightower la regardait, impassible.
— Vous en êtes certaine ?
Lisbon sembla surprise par la question. Elle s’inquiétait vraiment pour elle ou elle faisait semblant ?
— Oui.
Lisbon fronça les sourcils, un peu déstabilisée par cette soudaine bienveillance de la part de sa chef.
— Lisbon, j’aimerais être au courant si vous avez un quelconque problème… De santé ou autre.
— Je vais bien…
Hightower hocha la tête.
— Si vous le dites.
Hightower tourna les talons. Lisbon en profita pour lever les yeux au ciel. Non mais franchement, qui pouvait avoir eu la bonne idée d’en parler à Hightower ? Elle souffla, juste au moment où Hightower se retourna. Lisbon sentit ses joues rosirent. Pourvu qu’elle ne m’ait pas vu…
— Vous êtes un très bon agent, Lisbon, déclara Hightower.
Lisbon se détendit à ces mots.
— Vous faites du très bon travail, et… Enfin, si vous souhaitez prendre quelques jours de repos, vous pouvez. Bien sûr, j’aimerais que vous n’en ayez pas besoin mais…
— Merci Ma’am.
— Juste, lâchez chez la bride un peu.
Lisbon acquiesça, puis Hightower s’éloigna. Lisbon la regarda disparaître dans le couloir, un tantinet suspicieuse. D’accord, la tension était redescendue entre elles deux au fur et à mesure du temps, mais la voir si sympathique, si compréhensive avec elle… Mmmm, ça ne lui ressemblait pas.
Lisbon haussa finalement les épaules. Bref ! De toute façon, elle n’était pas certaine que quelques jours de vacances l’aideraient à régler ses problèmes…
Lisbon poussa la porte de son bureau et sursauta en découvrant Jane allongé sur son canapé.
— Oh, tu m’as fait peur ! s’exclama-t-elle en soupirant de soulagement.
Jane sourit. Lisbon l’ignora et s’installa à son bureau. Les deux collègues et amis restèrent silencieux. Jane l’observait - ce qui la gênait mais elle ne disait rien, d’un côté, elle commençait à s’y habituer - tandis qu’elle pianotait sur le clavier de son ordinateur.
— L’affaire est classée. Pourquoi tu ne rentres pas ? demanda soudain Jane.
— Parce que j’ai encore du boulot, soupira-t-elle sans détacher les yeux de l’écran.
— Oh Lisbon, ça peut bien attendre demain, non ? T’es épuisée, tu devrais rentrer chez toi et te reposer.
Les yeux verts de la jeune femme quittèrent enfin l’écran pour se poser sur Jane.
— Vous vous êtes passé le mot où quoi ?
— De quoi tu parles ?
Lisbon eut soudain une illumination.
— C’est toi qui as parlé à Hightower.
— Hein ?
— Mon malaise ! C’est toi qui en as parlé à Hightower ?
— Non.
— Jane !!
Les deux collègues s’affrontèrent du regard, sans un mot. On aurait pu entendre les mouches volées… Le regard de Lisbon devait sans doute être intimidant, du moins plus que d’habitude, puisque Jane ne contesta pas plus longtemps.
— Oui, j’avoue, c’est moi.
Lisbon se retint de répliquer : mais de quoi je me mêle !?
— Sors de mon bureau, ordonna-t-elle, les poings serrés, contenant sa colère.
Jane ne put cacher sa surprise. Il s’attendait à ce qu’elle l’engueule oui, mais pas vraiment à ce qu’elle le chasse…
— Quoi !?
— Jane, je vais pas le redire deux fois.
— On parie ? sourit-il, préférant opter pour la plaisanterie.
Lisbon serra les dents. C’était pas le moment de la chercher. Il savait très bien qu’elle n’aimait pas parler de sa vie privée. Il savait qu’elle n’aimait pas qu’on parle d’elle. Il savait qu’elle ne voulait pas qu’on parle de ce malaise ! Alors pourquoi l’avait-il fait bordel !!?? Elle se leva d’un bond de sa chaise avança d’un pas menaçant vers Jane quand son téléphone sonna. Elle soupira, agacée, et le sortit de sa poche. En découvrant le numéro, elle le replongea aussitôt.
— Tu ne décroches pas ? s’étonna Jane, qui, mentaliste qu’il était, n’avait rien loupé de la scène.
— Je t’ai dit de sortir !
— Lisbon, ton téléphone n’a pas arrêté de sonner tout l’après-midi. Tu redoutes un coup de fil ?
— C’est pas tes oignons.
— Tu devrais répondre. C’est peut-être important.
— C’est ma messagerie.
— Menteuse.
— Je ne mens pas.
— Alors écoute-la.
— Pas maintenant.
— Pourquoi ?
— Parce que… J’ai d’autres choses à faire.
Jane sourit. Il aurait pu persévérer, mais il préféra laisser courir.
— Tu préfères que je te laisse ? Tu veux être seule pour écouter ta messagerie ?
— Je l’écouterai chez moi.
— Non, je te laisse, dit-il en se levant du canapé.
— Jane, c’est pas la peine…
Il s’arrêta alors juste devant la porte et se retourna.
— Qu’est-ce que tu veux Teresa ? Que je reste ou que je m’en aille ? Parce que je te rappelle juste qu’avant que ton téléphone sonne, tu voulais me foutre dehors…
— J’ai pas changé d’avis !
— Très bien, alors je te laisse !
— Très bien ! répliqua-t-elle, fermement.
Sur ce, Jane quitta le bureau de Lisbon et repoussa la porte derrière lui. Il ne s’éloigna pas pour autant, voulant s’assurer que Lisbon écouterait bien sa messagerie.
De l’autre côté de la porte, Lisbon se rassit à son bureau en soupirant. Elle continua ce qu’elle avait entrepris puis s’aperçut vite qu’elle n’arrivait pas à se concentrer. En fait, si elle était honnête avec elle-même, elle n’avait pas réussi à se concentrer de la journée…
Elle sortit son portable de sa poche et le fixa de nouveau. Elle secoua la tête. Mais qu’est-ce qui lui prenait de flipper comme ça ? Où était donc passé la Teresa forte et courageuse ? Lisbon prit alors une grande inspiration, et porta son téléphone à l’oreille. Finies les gamineries, il était temps s’assumer maintenant.
Jane était dans la kitchenette, en train de verser un peu de café fumant dans une tasse, quand le sifflement de la bouilloire sur le feu se fit entendre. Jane reposa la cafetière et coupa le gaz. Il saisit la bouilloire et versa l’eau brulante dans une seconde tasse. Il remit la bouilloire sur les plaques et saisit sa tasse de thé, qu’il huma avec un grand sourire. Hummm, miel de trèfle… J’adore… Il humecta ses lèvres dans son breuvage, ne pouvant attendre plus longtemps, puis s’empara de la tasse de café, et quitta la kitchenette.
Il s’avançait, souriant, comme toujours, vers le bureau de Lisbon, se disant qu’elle avait eu suffisamment de temps d’écouter sa boite vocale. Sans prendre la peine de frapper, il entra et son front se plissa. Lisbon était tournée vers les fenêtres. Oh oh… mauvaise nouvelle… déduit-il de suite.
— Lisbon ?
Au son de sa voix, la jeune femme s’empressa d’essuyer les larmes qui coulaient le long de ses joues et se retourna.
— Qu’est-ce qui se passe ? demanda Jane, empreint d’inquiétude.
— Rien, mentit Lisbon, feignant un sourire.
Jane fronça les sourcils. Evidemment, il ne la croyait pas. Ne lui avait-on jamais dit qu’elle était une très mauvaise menteuse ? Jane posa les deux tasses qu’il tenait toujours dans les mains sur le bureau et se rapprocha de Lisbon.
— Teresa…
Jane s’apprêtait à poser sa main sur son avant-bras mais Lisbon esquiva son geste.
— Laisse-moi.
Jane l’observa un instant.
— Je peux pas te laisser comme ça…
Elle ressentait la sincérité dans sa voix, mais elle ne voulait pas… Elle…
— S’il te plait, n’insiste pas. J’ai besoin d’être seule.
Sur ces mots, elle lui tourna le dos.
— C’est à cause de ce coup de fil ? Tu as appris une mauvaise ?
Lisbon serra la mâchoire, luttant pour ne pas craquer de nouveau.
— Teresa…
— Arrête ! s’exclama-t-elle alors en se retournant vivement. Je t’ai dit laisse-moi tranquille !
Jane s’écarta, un peu effrayé ou surpris, et plongea son regard azur dans le sien, gorgé de larmes.
— Qu’est-ce qui se passe ? s’inquiéta-t-il. Qu’est-ce qui te met dans un état pareil ? Je t’en prie, Teresa, parles-moi. T’as été complètement à l’ouest toute la journée… Je… On s’en fait tous, se reprit-il. Laisse-nous t’aider.
Lisbon retenait ses larmes. Vous ne pouvez pas m’aider… C’est trop tard…
— S’il te plait …
— Tu peux pas m’aider Jane, alors fiche-moi la paix !
Jane ne cessait de la regarder, un pincement au cœur.
— Dehors Jane, réitéra-t-elle.
Mais Jane ne bougea pas. Alors, elle se décida. Elle soupira, surtout pour retenir ses larmes, au moins jusqu’à ce qu’elle soit seule, et avança. Elle le bouscula, attrapa sa veste posée sur le dossier de sa chaise, et se dirigea vers la porte, laissant tout en plan sur son bureau.
— Où est-ce que tu vas ? demanda Jane.
Lisbon ne répondit pas. Elle allait passer la porte quand elle sentit un bras la retenir.
— Jane…
Elle ne termina pas sa phrase. Elle ne pouvait plus… Elle ne pouvait plus retenir ses larmes… Si bien qu’elle s’effondra dans les bras de Jane, qui enroula ses bras autour d’elle. Il enfouit sa tête dans les cheveux bruns de la jeune femme et murmura, en caressant son dos pour la réconforter :
— Je suis là Teresa, je suis là… Ça va aller…
— Lisbon, ne me dis pas que tu n’as pas de thé ? s’exclama Jane en refermant la porte de l’énième placard qu’il ouvrait.
Il soupira, désespéré, tout en ouvrant le dernier placard et oh surprise - ou soulagement - du thé !
— Ah !! sourit Jane en s’emparant de la boîte.
Il observa rapidement le paquet et fit la moue. Mmm, du thé bas de gamme… Mais du thé quand même ! se réconforta-t-il.
Sans attendre, il mit de l’eau à chauffer dans une casserole et sortit deux tasses des placards. Il y glissa deux petits sachets. Pas besoin de café pour la rendre encore plus nerveuse qu’elle ne l’est déjà, soupira Jane pour lui-même en pensant à Lisbon.
Même s’il essayait de garder ses sentiments pour lui, il n’était pas très rassurer de la voir comme ça. Jamais il ne l’avait vu si… désespérée. Oui, c’était ça, elle avait l’air vraiment désespérée, paumée. Pourquoi ? Il n’en savait rien… Pour le moment, se rassura-t-il, persuadé qu’elle finirait par se confier à lui. Enfin, il l’espérait. Ce dont il était certain en revanche, c’était qu’elle allait suffisamment mal pour ne pas s’opposer à ce qu’il la ramène chez elle… Et ça, ce n’était pas bon signe. Pas bon signe du tout…
Le bruit de l’eau qui commençait à frémir le sortit de ses pensées. Il coupa le feu et versa le liquide dans les deux tasses. Il reposa la casserole sur les plaques et rejoignit Lisbon dans le salon avec les deux tasses fumantes.
— J’ai préféré ne pas te faire de…
Jane s’interrompit en découvrant Lisbon endormie dans le canapé. Il esquissa un petit sourire. Elle était jolie comme ça. Mais elle paraissait si vulnérable aussi. Son visage se marqua d’inquiétude. Certes la journée avait été épuisante, mais ça ne lui ressemblait tellement pas de se laisser aller comme ça… Elle s’entêtait à montrer qu’elle était une femme forte, qu’elle n’avait besoin de personne. Combien de fois lui avait-elle répliqué « Je n’ai besoin de personne pour me protéger ! » Il voulait la croire, mais en cet instant, en la voyant endormie dans son canapé, si fragile, les yeux encore rougis par les larmes, il n’y parvenait plus.
Jane posa les deux tasses sur la table basse et s’empara de la couverture posée sur le dossier du canapé et la déplia délicatement sur Lisbon. Il rabattit juste un peu la couverture sous son menton, et ne put retenir ses doigts d’effleurer le visage de Lisbon. Il en profita pour écarter quelques unes de ses mèches brunes qui le camouflaient et l’admira. Tu es si belle… murmura-t-il en caressant doucement sa joue. Comme s’il s’en rendait compte que maintenant. Bien sûr que non. C’était juste que… Enfin, c’était compliqué… Suis-je en train de flancher ? Jane sourit à cette idée. Lisbon le rendait beaucoup trop émotif ! Il se redressa, le sourire aux lèvres, mais un sourire nostalgique. Parce qu’il repensait à tous les moments passés ensemble depuis son arrivée au CBI. Ces petits sourires en coin, ces petits coups d’œil, leurs nombreuses petites disputes pour des faits sans importance - qui lui semblait sans importance pour lui, surtout ! Qu’il aimait sa compagnie. Qu’il aimait passer du temps avec elle. Ils étaient si complices, et se comprenaient maintenant sans même un mot. Jane repensait à la fois où il s’était fait kidnapper par la fille d’un homme qu’il avait envoyé en prison. Il ne faisait vraiment pas le fier. Et quel soulagement, quel bonheur il avait pu lire dans les yeux de Lisbon quand Hightower les avait enfin libérés. Et ça, cet immense sourire qui s’était affiché sur le visage de Lisbon, ça lui redonnait du baume au cœur. Parce que lui non plus, il ne voulait pas la perdre. Jamais.
Jane soupira. Lisbon le rendait vraiment trop émotif. Il secoua la tête. Qui l’aurait cru ? Puis il saisit sa tasse de thé et s’installa dans un fauteuil près de Lisbon. Cette nuit, il ne dormirait pas beaucoup encore… Mais qu’importe ! Si Lisbon avait besoin de lui, il se devait d’être là. Ne lui avait-il pas dit un jour qu’elle pouvait lui faire confiance, que quoiqu'il arrive, il serait là pour elle ?
Les rayons du soleil s’insinuaient à travers les rideaux, illuminant la pièce. Enroulée dans sa couverture, Lisbon plissa le front - sans doute éblouie - et commença à se tortiller. Puis l’odeur des pancakes tous chauds vint titiller ses narines, ce qui poussa la jeune femme à ouvrir doucement les yeux.
— Bonjour belle endormie !
Lisbon fronça les sourcils, moyennement réveillée. Elle se redressa péniblement et scruta autour d’elle. Elle haussa un sourcil en se rendant compte qu’elle était dans son canapé et… que Jane, Patrick Jane, était dans sa cuisine, en train de préparer le petit déjeuner !
— Jane ? Qu’est-ce que tu fais là ? Et qu’est-ce que je fiche dans mon canapé ?
Jane ouvrit la bouche pour répondre mais n’en eu pas le temps, devancé par Lisbon dont le visage venait de se figer soudainement. Matin. Jane. Chez elle. Préparer le petit déjeuner. Cheveux ébouriffés. Canapé. Il n’en fallait pas plus pour…
— Oh non, me dit pas que… s’exclama-t-elle, paniquée à l’idée que Jane et elle… Oh non !
— Non non ! Il s’est rien passé ! la rassura Jane.
— Oh, j’ai… soupira Lisbon, vraiment soulagée.
— Du café ? la coupa Jane, un sourire aux lèvres.
Le visage de Lisbon se crispa tout à coup, ce qui n’échappa pas à Jane.
— Teresa ?
A défaut de répondre de vive voix, la jeune femme se leva d’un bond du canapé et se précipita vers la salle de bains, la main à la bouche.
Jane la regarda filer, à la fois interloqué et inquiet.
— Okay…
Dans la salle de bains, Lisbon releva la tête du lavabo et s’observa dans le miroir. Les souvenirs de la veille lui revenaient : le coup de fil, l’annonce, ou plutôt, la confirmation. Lisbon ouvrit le robinet et se nettoya la bouche, puis s’empara d’une serviette. Elle s’essuya et posa instinctivement sa main sur son ventre. Mon Dieu, dans quoi je me suis embarquée… Elle prit une profonde inspiration, histoire de reprendre ses esprits, puis remit la serviette à sa place et sortit de la salle de bains.
Quand Jane la vit réapparaître dans la cuisine, il l’observa, concerné.
— Ça va ?
Lisbon releva la tête mais n’osa pas le regarder en face.
— Non, ça n’a pas l’air, en déduisit Jane.
Jane lâcha la spatule qu’il tenait dans les mains et s’approcha de Lisbon.
— Viens, assis-toi, lui dit-il. T’es toute pâle. Je tiens pas à ce que tu refasses un malaise comme hier…
A son grand étonnement, Lisbon ne protesta pas. Au contraire, la jeune femme se laissa guider jusqu’au canapé, épaulée par son consultant. Une fois assise, elle se tourna vers Jane et plongea son regard dans le sien. Tous les deux se regardèrent intensément, jusqu’à ce que Lisbon rompe le contact, sentant les larmes lui monter aux yeux.
— Eh qu’est-ce qui va pas ? s’inquiéta Jane en passant une main réconfortante dans son dos.
Le menton de Lisbon tremblota. Elle regardait ses pieds à présent. Son cœur cognait fort contre sa poitrine. Si fort qu’elle avait l’impression qu’il allait exploser…
Comme s’il avait senti son hésitation et sa peur, Jane prit sa main dans la sienne, la réconfortant de ce simple geste. Les larmes au bord des yeux, Lisbon releva la tête et rencontra le regard de Jane. De toute façon, elle ne pouvait pas le garder pour elle éternellement…
— Je suis enceinte…
A peine les mots sortis de sa bouche, Lisbon détourna le regard. Une larme glissa le long de sa joue, qu’elle s’empressa d’essuyer. De son côté, Jane resta coi, bouche bée. Enceinte ? Lisbon ? Ouah ! Il n’aurait pas cru entendre ces deux mots dans la même phrase de sitôt, et pourtant… Jane ouvrit la bouche, puis la referma, incapable de dire quoi que ce soit. Ou plutôt ne sachant quoi dire…
Lisbon, quant à elle, se retenait de pleurer. Elle aurait pu être soulagée d’en parler à quelqu’un mais non. Le poids de la culpabilité, de la honte, demeurait là. Et l’absence de réaction, de réponse de la part de Jane la faisait se sentir encore plus mal, si bien qu’elle éclata en sanglots avant de se lever d’un bond du canapé. La main de Jane lâcha celle de Lisbon, qui s’enfuit se réfugier dans sa chambre. Du salon, Jane entendit claquer la porte. Etait-elle en colère ? Contre lui ? Ou contre elle-même ? Jane laissa échapper un soupir, réellement abasourdi par la nouvelle.
Lisbon s’était recroquevillée sur son lit. Les genoux repliés sous le menton, ses bras enlaçant ses jambes, elle laissait libre cours à ses larmes. Puis l’on frappa à sa porte. De l’autre côté, Jane n’avait pas besoin de tendre l’oreille pour comprendre qu’il n’avait sans doute pas réagit comme il aurait du, ou comme elle l’attendait…
— Teresa ? souffla-t-il.
Un nouveau sanglot lui répondit.
— Je peux entrer ?
Pas de réponse. Jane appuya alors sur la poignée et réalisa que la porte n’était pas verrouillée. Il se permit donc d’entrer. Ce qu’il vit lui fit mal au cœur. Lisbon assise sur son lit, en pleurs, et en partie à cause de lui… Il s’avança, ne sachant pas par où commencer, ni comment la réconforter. Finalement, il choisir la légèreté.
— Je dois perdre mes dons, sourit-il. Parce que je n’ai rien vu venir…
La remarque décontracta un peu Lisbon qui, malgré les yeux gorgés de larmes, esquissa un sourire.
Jane la rejoignit près de son lit, et s’assit à sur le rebord. Tous les deux restèrent silencieux un petit moment, seuls les spasmes qu’essayait de contrôler Lisbon brisaient le silence de la pièce. Puis la question qu’il le turlupinait franchit ses lèvres :
— C’est Mashburn ?
Lisbon ne put cacher sa surprise, mêlée de confusion.
— Qu… quoi !? Non !
Jane sourit, amusé de voir Lisbon si mal à l’aise. Quoi ? Elle ne savait pas qu’il savait ?
Lisbon baissa la tête.
— Tu pensais que je n’aurais rien vu ?
Lisbon tourna la tête, les joues un peu rougies par les larmes et la confusion.
— C’est pas toi qui m’as dit qu’un peu de glamour ne me ferait pas de mal ?
Jane sourit d’un sourire franc.
— Si. Mais je pensais pas que…
— Qu’on coucherait ensemble ?
— Que vous feriez un enfant.
Lisbon détourna les yeux et soupira :
— C’est pas lui.
— Je te crois, répondit Jane après un court silence.
Lisbon le regarda.
— Ça s’est passé qu’une fois si tu veux tout savoir !
— Mais il suffit d’une seule fois.
Lisbon plongea ses yeux verts dans les siens. Elle le regardait avec intensité, sans lâcher un mot. Puis elle baissa les yeux.
Jane lâcha un soupir. Que pouvait-il dire ou faire ? Elle était enceinte, c’était censé être une bonne nouvelle, non ? Elle allait avoir un enfant. Pouvait-il y avoir plus beau cadeau ? En cherchant une réponse, ses pensées se perdirent une dizaine d’années plus tôt, quand sa femme lui avait annoncé qu’ils allaient avoir un bébé. L’un des plus beaux jours de sa vie. L’un, parce que la naissance de sa fille était sans doute le plus beau jour, son meilleur souvenir. Son visage se figea. Si seulement…
Il sentit soudain une main se poser sur la sienne. Il se tourna vers Lisbon, confus. Avait-elle deviné ses pensées ? Elle voulait le concurrencer ou quoi ? L’idée lui redonna le sourire, qui contamina Lisbon également. Jane serra plus intensément la main de Lisbon. Mais Lisbon enleva la sienne, et soupira de nouveau, mal à l’aise en considérant la situation…
— Tu sais que je ne te juge pas ? souffla Jane.
Lisbon se tourna vers lui. Ils se fixèrent un instant, avant que Lisbon ne se dérobe encore.
— Repose-toi. Je m’occupe de prévenir Hightower que tu ne viendras pas aujourd’hui, dit-il en se levant.
Lisbon allait protester mais Jane ne lui en laissa pas le temps :
— Ne discute pas. Je suis sûr qu’elle comprendra. Je crois même que c’est elle qui t’a proposé de prendre quelques jours de repos…
Lisbon plissa le front, suspicieuse.
— Tu écoutes aux portes maintenant ?
Jane haussa les épaules innocemment. Lisbon secoua la tête, retrouvant le sourire.
— Si tu as besoin de quoi que ce soit, je suis dans le salon.
— Tu devrais aller au CBI, répondit-elle. Je n’ai pas besoin d’un garde-malade.
Jane ne se vexa pas de sa remarque, notant le sourire sur son visage. Elle l'avait dit d'un ton amusé, loin d'être de façon agressive. Alors, il acquiesça et n'insista pas, ce qui surpris un peu Lisbon.
— Comme tu veux. Mais la journée sera beaucoup plus longue sans toi…
Lisbon lutta pour ne pas sourire ni rougir, mais c'était peine perdue… Jane affichait son sourire séducteur, celui qui lui faisait se poser une tonne de questions, auxquelles elle préférait bien évidemment de ne pas penser !
Jane s’apprêtait à quitter sa chambre quand Lisbon le rappela :
— Jane !
Il se retourna.
— Merci.
Jane hocha la tête, puis disparut. Lisbon se laissa retomber contre son oreiller en soupirant et passa les mains sur son visage. Qu’est-ce que je vais faire ?
Thanksgiving, la fête de la dinde ! Mais pas seulement. Thanksgiving c’est aussi un moment de convivialité et l’occasion de passer un bon moment en famille. Pas pour Teresa Lisbon. Cela faisait plusieurs années qu’elle passait Thanksgiving seule chez elle, à déguster une glace devant un bon film comme l’avait si bien deviné Jane une fois. Trois jours loin du boulot, elle voulait en profiter… pour rester cloîtrée chez elle, alors que ses frères lui proposaient chaque année de la rejoindre sur la côte Est. Pourquoi refusait-elle ? Elle n’en savait trop rien. Elle était pourtant proche de ses frères, enfin beaucoup moins maintenant. Parce qu’elle mettait une certaine distance entre eux. Elle les avait élevés après le décès de leur mère, puis, quand ils avaient eu l’âge de voler de leurs propres ailes, elle s’était lancée dans la police. Son boulot l’avait ainsi contrainte à s'éloigner de Chicago, leur ville natale, pour la Californie. La distance était là. Et puis, chacun avait désormais fait sa vie. Deux de ses frères s’étaient mariés, et avaient des enfants, tandis que Tommy… Ah Tommy, c’était le petit rebelle de la famille. Ces magouilles avaient occasionné quelques conflits entre les enfants Lisbon… Histoire de compliquer encore un peu plus les choses… Entre Teresa qui trouvait toujours une excuse pour repousser les invitations familiales, et Tommy qui n’était pas toujours le bienvenu, ce n’était pas en mois qu’il fallait compter depuis la dernière fois que la famille Lisbon s’était retrouvée au complet, mais en années !
Alors, quand James, le plus âgé de ses frères, l’avait appelée pour l’inviter à Thanksgiving cette année, elle avait été tentée d’évoquer comme d’habitude une excuse pour refuser, mais ce que lui avait dit son frère l’avait laissée songeuse. Tommy, le petit dernier, avait apparemment quelque chose à leur annoncer. Il n’en fut pas plus pour attiser sa curiosité et l’inquiéter tout autant. Comme si l’instinct maternel qu’elle avait développé en s’occupant d’eux refaisait surface et la faisait craindre le pire avec Tommy… Il avait tellement fait les quatre cent coups ! Alors, pour la première fois depuis longtemps, elle avait dit oui. Oui à Thanksgiving en famille et non à la solitude.
— Pam et moi on va se marier !
L’annonce avait fait l’effet d’une bombe chez Teresa, tout comme pour le reste de la famille d’ailleurs. Tout le monde s’était figé, abasourdi par la nouvelle. Déjà, quand ils avaient vu Tommy arriver en charmante compagnie, Teresa avait eu un drôle de pressentiment. Pressentiment justifié au moment de servir la fameuse dinde. Tommy avait échangé un sourire avec la jeune femme, puis s’était levé, brandissant sa coupe de champagne en annonçant la bonne nouvelle. Parce que c’était évidemment une bonne nouvelle, malgré ce que laissait penser les têtes des uns et des autres, en particulier celle de Teresa… Bien sûr, elle était contente de le voir heureux mais ne pouvait s’empêcher de se demander s’il était certain de ce qu’il faisait, de ce que le mariage engageait… Ce n’était pas à prendre à la légère, c’était quelque chose de sérieux. Elle n’avait pas pu retenir sa langue plus longtemps et était allée lui faire partager son angoisse dans la cuisine où il surveillait la cuisson de la tarte au potiron. Tommy se voulait rassurant.
— J’ai changé Teresa. Je ne suis plus celui qui fonçait tête baissée dans les plans foireux. Pam m’a changé. Je t’assure. Et je sais ce que ce mariage représente. Bien mieux que tu peux le penser.
Teresa avait souri à ses paroles. Ses yeux émeraudes, les mêmes que ses frères, brillaient d’émotion.
— Mon petit frère va se marier, avait-elle murmuré, comme si elle venait seulement de le réaliser, tandis qu’elle prenait son frère dans ses bras.
Elle était si contente pour lui. Maintenant, elle espérait, et croisait les doigts pour qu’il soit sincère, qu’il ait véritablement changé. C’était plus fort qu’elle. Elle ne pouvait s’empêcher de douter. Mais à cet instant, logée dans les bras de son jeune frère, de ce futur marié, elle ne voulait plus y penser, mais simplement croire à cette belle nouvelle. Elle avait fermé les yeux une poignée de secondes, lui glissant à l’oreille :
— Félicitations !
Ils s’étaient séparés. Tommy l’avait remerciée et avait rejoint la tablée. Teresa était restée un moment dans la cuisine seule. Si on lui avait dit quelques années plus tôt que le plus jeune et le plus instable, voire irresponsable, de ses frères allait se marier avant elle, elle ne l’aurait pas cru. Et pourtant…
Teresa avait ensuite rejoint la famille et tous avaient fêtés dignement la nouvelle des fiançailles.
Quelques heures plus tard, le calme était revenu dans la maison. Les enfants étaient couchés, tout comme les adultes, à l’exception de deux.
— Tess ?
Teresa venait d’ouvrir la porte de sa chambre, quand elle se tourna vers la voix qu’elle reconnaissait être celle de James, qui montait se coucher à son tour.
— Où est-ce que tu vas ?
— Prendre l’air, avait-elle répondu, espérant que son frère n’insisterait pas plus.
C’était mal le connaître. Personne n’avait manqué son changement d’attitude depuis la fameuse annonce. Cela l’avait sans doute secouée. Du moins, c’est ce que pensait James. Après tout, Teresa était comme leur mère, et une telle annonce bouleversait forcément une maman…
Sentant le regard concerné de son frère sur elle, elle avait détourné les yeux.
— Ça va ? avait-il hésité à lui demander.
— Ça va.
Lisbon avait forcé un sourire, suffisant pour que son frère la laisse tranquille.
Lisbon avait erré dans les rues enneigées de New York, songeuse. Frigorifiée, elle s’était finalement arrêtée dans un bar. Accoudée au comptoir, elle savourait son énième verre de Tequila, son péché mignon. Enfin, le sien et celui de Bosco. Bosco… Ses yeux s’étaient tout à coup gorgés de larmes. Il lui manquait terriblement. Bien sûr, ils avaient eu des désaccords, des disputes, surtout depuis qu’il avait rejoint le CBI et avait du collaborer avec l’irritable Jane, mais elle l’aimait. Oui, elle l’appréciait très sincèrement. Il avait été son mentor, son modèle et bien plus encore… Sa disparition, les derniers mots qu’il lui avait dits… Ça avait été dur. Ça l’était encore. Ça l’était tous les jours en réalité. Et elle savait de quoi elle parlait. La vie est injuste. C’est ce qu’elle en concluait. Sinon, pourquoi lui infligeait-on tout ça ? N’avait-elle pas déjà eu son cota de malheurs ? Oh que si… Encore pouvait-elle s’estimer heureuse de la vie qu’elle menait à présent. Elle pouvait être fière d’elle. Elle était forte, et avait vaincu les difficultés la tête haute. Elle avait fait de ses frères des hommes biens. Même Tommy, depuis le temps qu’elle ne l’avait pas vu, semblait enfin suivre le bon chemin. Il allait faire sa vie, épouser la femme qu’il aimait, fonder une famille. Et elle ? Mis à part son travail, elle n’avait rien… Comme pour chasser cette pensée désespérante, elle s’était enfilé son verre d’une traite.
— Une Tequila pour mademoiselle s’il vous plaît !
Un homme venait de s’asseoir à ses côtés. La quarantaine, brun, les yeux d’un marron profond, il la dévisageait en souriant, tandis que le barman déposait le verre demandé devant Teresa.
— Merci.
Elle aurait pu le repousser, l’envoyer balader. Elle ne l’avait pas fait. Pourquoi ? L’alcool ? Le désespoir ? Un peu les deux sûrement. Si seulement elle avait su dire non. Si seulement…
Le lendemain matin, réveillée par les timides rayons de soleil qui pénétraient dans la chambre, elle avait ouvert les yeux, et aussitôt froncé les sourcils, en proie à un atroce mal de tête. Mon Dieu, combien de Tequila ai-je bu ? Cela avait été sa première pensée. Puis elle avait percuté. Les yeux ronds comme des billes, elle revoyait sa soirée défiler. L’annonce de Tommy, le bar, la Tequila, l’inconnu… Oh mon Dieu l’inconnu ! C’était à ce moment-là qu’elle avait réalisé qu’elle était nue dans une chambre qui n’était pas celle de son frère. Oh non… Paniquée, le cœur battant à deux cent à l’heure, elle avait légèrement tourné la tête sur le côté pour découvrir comme elle le craignait le dit inconnu rencontré au bar quelques heures plus tôt… Complètement paralysée en réalisant la situation, elle avait fermé les yeux et soupiré. Quelques instants de la veille lui revenaient en mémoire. L’inconnu lui avait offert un verre de Tequila, puis deux, puis trois. Ils avaient commencé à discuter, de tout, de rien. Puis il s’était penché sur elle et l’avait embrassée. Dans le cou d’abord, puis sur les lèvres. J’étais bourrée, s’était-elle dit pour se rassurer. Cela était-il vraiment rassurant ? Pas vraiment… Oh purée de purée… Désormais, il fallait s’extirper de cette situation. Mais comment avait-elle fini dans le lit de ce type ?! Elle n’était quand même pas si désespérée que ça, si ? Ok, son plus jeune frère allait se marier alors qu’elle, l’aînée, la quarantaine approchant à grands pas, était toujours seule et sans enfant. Enfant ? Cette pensée l’avait heurtée de plein fouet. Avaient-ils… Oh pitié, faites qu’on y ait pensé. Elle avait de nouveau fermé les yeux, se concentrant pour trouver la réponse à sa question. En vain. L’alcool dilué dans son sang sélectionnait ses souvenirs, contre son gré, faisant du coup remonter à la surface le souvenir des baisers brûlants de l’homme le long de son cou, puis sur tout son corps dénudé, ses mots susurrés à l’oreille, ses gémissements de plaisir et les siens aussi, les sensations de sa peau contre la sienne, de ses mains délicates la caressant. Ça avait été tellement agréable… Stop ! C’était n’importe quoi. Elle venait de faire n’importe quoi. Et si… Oh non… Elle ne pouvait pas. Il… Je… Sa respiration s’était coupée. Elle ne prenait pas, plus, la pilule, ça lui servait tellement peu… Tout à coup, elle avait senti le matelas s’enfoncer sous elle, la ramenant à la réalité. L’homme s’était tourné vers elle, et elle sentait désormais son souffle rauque, chargé d’alcool, contre son épaule. Une larme qu’elle ne contenait plus avait alors roulé le long de sa joue. Les souvenirs se mélangeaient. Bosco, ses frères, le CBI, ses parents, sa mère. Elle avait machinalement porté sa main à la croix qu’elle portait en permanence autour du cou. Le pendentif de sa mère. Elle avait depuis longtemps perdu la foi, mais à cet instant précis, elle ne voyait pas d’autre solution que de prier, en espérant que Dieu accepte de l’épargner, une petite fois dans sa vie…
La vibration de son téléphone portable posé sur la table de nuit la sortit de son sommeil. Elle entrouvrit alors les yeux doucement, apprivoisant la lumière qu’émettaient les rayons du soleil qui pénétraient dans la pièce à travers la fenêtre. Elle se redressa et tourna la tête vers son radio-réveil. Elle haussa les sourcils en constatant l’heure. 12:16. Elle avait dû s’endormir, épuisée. Son téléphone qui ne cessait de vibrer attira de nouveau son attention. Elle s’en empara et réalisa qu’on avait essayé de la joindre à plusieurs reprises dans le courant de la matinée. Elle appuya sur quelques touches et un sourire illumina son visage, un peu rougi par les larmes qui avait dû couler inconsciemment pendant qu’elle ressassait cette fameuse nuit… Jane était l’auteur de tous ces appels en absence. Il lui avait même laissé quelques messages, du style « Je m’ennuie » ou « Tu veux que je vienne te tenir compagnie ? ». Lisbon sourit de plus belle. Ah celui-là alors ! A croire qu’il ne pouvait pas se passer d’elle… Soudain, le sourire de Lisbon s’effaça et des gargouillis résonnèrent dans la pièce silencieuse. Elle ferma les yeux un instant. La réalité reprenait le dessus. Elle passa sa main sur son ventre encore plat et le massa doucement, espérant apaiser un peu les maux. Elle rouvrit les yeux et prit une profonde inspiration. Il était tant qu’elle prenne les choses en main. Elle ne pouvait pas rester comme ça sans rien faire. Alors, elle reprit son téléphone portable d’une main mal assurée et composa un numéro. Des rendez-vous s’imposaient…
Lisbon était au volant de sa voiture, de retour chez elle après un rendez-vous chez son gynécologue. Elle était partie stressée, angoissée comme jamais, et elle en revenait soulagée d’un poids. Cela faisait plusieurs jours qu’elle cogitait, effrayée, redoutant ce qui était pourtant devenu la réalité. Les quelques jours qui avait suivis cette fameuse (ou maudite) soirée, elle avait tenté de rationaliser. Elle avait eu des relations sexuelles non protégées d’accord, mais ça ne voulait pas dire pour autant qu’elle tomberait enceinte. Elle avait près de 40 ans après tout ! Elle était beaucoup moins fertile qu’une jeunette de 20 ans. Disons qu’il y avait moins de chance (ou de risque) qu’elle finisse enceinte. Alors, elle avait choisi d’oublier cette histoire, en espérant tout de même au plus profond d’elle qu’elle passerait entre les mailles du filet. Seulement, quelques jours après, elle constatait un retard de règles. Encore un. Rien de bien dramatique, s’était-elle dit pour se rassurer. Elle faisait un métier stressant, ce qui rendait ses cycles irréguliers. Ça n’était pas la première fois que ça lui arrivait, mais il y avait cette possibilité, cette éventualité qu’elle ne voulait pas envisager, qu’elle refusait d’envisager. Elle avait attendu encore un peu, puis au bout de deux semaines de retard, elle s’était finalement décidée à acheter un test de grossesse. Juste pour être sûre. Et là, le choc, la confirmation, la peur, le doute, la colère, le regret… Un petit + était apparu sur le petit bâtonnet. Un petit + duquel elle ne parvenait plus à détacher ses yeux grands ouverts, incrédules. Ça n’était pas possible. Ça n’était pas possible. Ça ne pouvait pas lui arriver à elle. Et pourtant… Pour être fixée, elle avait contacté son médecin, qui lui avait prescrit une prise de sang. Les résultats étaient tombés la veille. Il n’y avait plus de doute. Elle était bel et bien enceinte. De huit semaines même, lui avait précisé son gynécologue pendant le rendez-vous. Un rendez-vous qui l’avait rassurée sur certains points. Le spécialiste avait été à son écoute. Elle avait parlé de sa situation, de son ressenti. Son gynécologue lui avait alors exposé les différentes solutions qui se proposaient à elle, et auxquelles elle avait avoué déjà avoir pensé. Y compris l’avortement. Ils en avaient parlé librement avec le spécialiste, sans tabou, et ça lui avait fait du bien. Elle avait le sentiment d’être comprise et surtout pas jugée. Sans doute voyait-il beaucoup de femmes dans le même cas qu'elle… Le gynécologue avait insisté sur le fait qu’il fallait qu’elle réfléchisse bien, qu’elle ne se précipite pas. Il fallait qu’elle pose les pours et les contres. Un avortement, comme une adoption, n’était pas sans conséquences. Cet enfant n’était peut-être pas désiré, mais il était là et puis il fallait considérer son âge. Il n’était pas certain qu’elle ait d’autres enfants après celui-ci…
Lisbon soupira en repensant à son entretien. Elle n’était enceinte que de huit semaines, elle avait encore un peu de temps devant elle si elle choisissait l’avortement… Mon dieu, pensa-t-elle, comment je peux penser à une chose pareille… Je traque les meurtriers et je songe moi-même à en devenir un… Non, elle ne pouvait pas s’imaginer en venir à faire ça. Prendre la vie à cet enfant. Comment… Comment pouvait-on faire ça ? réalisa-t-elle. Sa main quitta inconsciemment le levier de vitesse et effleura son ventre. Huit semaines. Huit semaines qu’elle portait cet enfant en elle, qu’il grandissait. Elle ne pouvait pas le "supprimer" comme s’il n’avait jamais existé, comme si cette nuit n’avait jamais existée. Une larme qu’elle n’avait pas sentie glisser sur sa joue s'écrasa alors sur son avant-bras, la sortant de ses pensées. Elle prit une grande bouffée d’air et se reconcentra sur la route. Elle arrivait justement devant son appartement. Elle fronça soudainement les sourcils en reconnaissant la DS bleu métallisé de Jane garée juste devant chez elle. Mais qu’est-ce qu’il fichait là ?
A peine avait-elle coupé le moteur de sa voiture que Jane ouvrait déjà sa portière. Il avait le regard concerné, sincèrement inquiet.
— Pourquoi t’as pas répondu à mes messages ? s’insurgea-t-il.
— Quels messages ? demanda Lisbon en descendant de sa voiture. De quoi tu me parles ?
Elle claqua la portière, un brin agacée de le trouver là alors qu’elle n’avait qu’une envie : se recoucher et tout oublier.
— Je t’ai laissé plusieurs messages Lisbon. Je m’inquiétais de ne pas avoir de tes nouvelles.
— Ah oui, les messages, se souvient-elle.
Jane lui lança un regard empli de reproches. Non mais elle se fichait de lui ou quoi ? Se rendait-elle compte au moins à quel point il s’était inquiété en n’ayant plus de ses nouvelles ? Lisbon ne semblait le constater que maintenant…
— Je suis désolée, s’excusa-t-elle, la tête basse, évitant à dessein ses yeux bleus. Je… j’avais besoin d’être tranquille.
— Tu aurais pu juste me le dire, lui reprocha Jane, tandis qu’ils rejoignaient ensemble l’appartement de Lisbon.
— Désolée, murmura de nouveau Lisbon.
Ils arrivèrent devant sa porte. Elle entreprit de chercher ses clés dans son sac, tandis que Jane l’observait. Elle avait l’air absente, un peu triste.
— Et sinon, ça va ? demanda-t-il alors, l’air de rien.
Il ne savait pas trop comment amener la conversation sans qu’elle se braque. Il la connaissait. Elle n’aimait pas parler de ses sentiments. Elle n’aimait pas parler d’elle tout court. Si elle avait fait une exception en se confiant à lui sur sa grossesse, il était certain qu’elle le regrettait maintenant.
Lisbon releva la tête de son sac et tourna les yeux vers lui. Elle le voyait venir, avec ses gros sabots. Mais elle n’avait pas envie d’en parler… Pas maintenant, et pas avec lui. D’ailleurs, elle se demandait ce qui lui avait pris d’aller lui parler de ça ? Franchement… Qu’est-ce qu’elle donnerait pour que tout ça ne soit qu’un mauvais rêve, que tout redevienne comme avant… Malheureusement, c’était difficilement possible…
— Ça va, répondit-elle, tout en sortant les clés de son sac.
Elle les inséra dans la serrure et ouvrit la porte. Le silence qui les enveloppait tout à coup la surprenait. Elle croisait les doigts pour que Jane n’insiste pas davantage, mais elle s’attendait quand même à une remarque. Au lieu de ça, rien, pas un mot. Même plus étrange, alors qu’elle entrait dans sa maison, Jane restait planté sur le seuil de la porte. Il semblait hésitant à rentrer, alors qu’elle ne l’avait pas invité.
— Tu veux entrer ? lui demanda-t-elle alors, étonnée de lui poser cette question, quand il avait plutôt l’habitude de rentrer chez les gens sans leur demander leur avis.
Un sourire se dessina sur les lèvres du mentalist.
— Avec plaisir Lisbon.
Lisbon sourit à son tour, amusée par la réaction de Jane. Est-ce que c'était elle ou il était mal à l’aise ? Elle secoua la tête à cette idée. Mal à l’aise ? Jane ? Pas possible. Il devait certainement avoir une idée en tête ou manigancer un coup fourré… Du Jane tout craché quoi. Lisbon referma la porte derrière eux.
— Je te fais un thé ? proposa-t-elle.
— Yep.
Lisbon tira de l’eau du robinet dans une casserole et la mit à chauffer. Elle ouvrit ses placards et en ressortit une tasse et une boîte de sachets de thé qu’elle déposa sur la table basse du salon.
— Tu ne prends rien ? demanda Jane.
— Non.
Un seul mot, qui voulait dire pas la peine de s’étendre. Jane avait bien compris le message, mais il ne pouvait pas s’en empêcher. Elle le vit entrouvrir la bouche, et choisit de lui couper l’herbe sous le pied en lançant un sujet de conversion qu’elle préférait de loin à sa grossesse :
— Du nouveau au bureau ?
— Ohfff…
Ce fut la réponse de Jane, tandis qu'il suivait Lisbon vers le canapé. Lisbon le regarda, à la fois amusée et intriguée par sa réponse. Elle allait lui demander de développer quand il la devança :
— Une nouvelle enquête, des plus ennuyantes, soupira-t-il.
— Ennuyante ? répéta Lisbon.
— Sans toi oui, répondit Jane, un sourire charmeur aux lèvres.
Lisbon leva les yeux au ciel. Quel séducteur ! Séducteur ? Baratineur plutôt, opta Lisbon.
— Plus sérieusement, ça fait bizarre de voir ton bureau vide, continua-t-il. Et puis, t’es une bonne chef d’équipe. Cho aussi, rajouta-t-il comme pour se rattraper. Il est très bon, mais… c’est pas pareil.
— Je ne me suis absentée qu’une seule journée et tu ne peux déjà plus te passer de moi ? se moqua Lisbon.
— J’ai pas dit ça.
— Non, à peine, sourit-elle, malicieusement
— Meh… C’est peut-être ce que tu aimerais entendre par contre !
Lisbon secoua la tête. Elle entendit alors l’eau frémir et se dirigea vers la cuisine. Elle coupa le gaz et versa l’eau chaude dans la tasse de Jane.
— Tu es sûre de ne rien vouloir prendre ? insista Jane.
Elle le regarda droit dans les yeux.
— Sûre et certaine.
Elle ramena la casserole dans la cuisine tandis que Jane s’exclama :
— Tu devrais essayer d’avaler quelque chose quand même. Faut que tu fasses attention…
— C’est très gentil de ta concerne Jane, répliqua-t-elle en revenant s’assoir sur le canapé, mais je sais ce que j’ai à faire.
— Ok, pas la peine de monter sur tes grands chevaux.
— Je monte pas sur mes grands chevaux.
— Non, à peine, répondit-il, faisant écho à ses propres mots.
Lisbon et Jane se défièrent du regard. Puis Jane baisse finalement les yeux. Il égoutta son sachet de thé tout en déclarant :
— Tu peux me parler tu sais ?
Lisbon détourna les yeux et soupira. S’il cherchait à l’énerver, il allait réussir.
— Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? soupira-t-elle, lassée de se battre.
— Je sais pas. Ce que tu ressens, dit-il finalement. Ce que tu as l’intention de faire aussi.
Lisbon se laissa tomber contre le dossier du canapé, et ferma les yeux.
— C’est pas mon truc Jane.
— De quoi ? Parler ou…
— Les deux.
Lisbon rouvrit les yeux. Jane resta silencieux.
— Si tu es venu pour me parler de ça, tu peux repartir.
— Je suis venu parce que je m’inquiétais, rectifia-t-il.
— C’est très gentil, mais j’ai pas besoin qu’on vienne me surveiller.
— Je ne te surveille pas.
— J’ai envie d’être tranquille, tu comprends ça ?
— Bien sûr que je comprends. Mais si tu as besoin de…
— Je sais, le coupa-t-elle de nouveau.
Je serais toujours là pour toi. Elle l’avait déjà entendu quelques fois. Elle était contente de savoir qu’elle pouvait compter sur lui, qu’il était là pour l’écouter si besoin, mais elle n’en avait juste pas envie. Du moins pas maintenant.
— Je peux quand même terminer ma tasse ou… ? demanda Jane, pour la taquiner.
Ce qui fonctionna puisqu’il vit apparaître un timide sourire sur le joli visage de sa patronne. Et qu’est-ce qu’il appréciait de la voir sourire ainsi ! Elle n'en était que plus belle.