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Série : Torchwood
Création : 17.08.2010 à 17h22
Auteur : tessa
Statut : Terminée
« Les personnages ne m'appartiennent pas: ils appartiennent à la BBC, je ne fais que les empruter. » tessa
Cette fanfic compte déjà 7 paragraphes
Jack et Ianto, lors d'une expédition au Snowdon, ont découvert des jarres mystérieuses renfermant des esprits cherchant à s'emparer d'enveloppes charnelles. L'équipe a déjoué la menace. Mais tout est-il joué?
Possession Seconde partie
Chapitre 1 Souvenirs d’un vieil homme
Le vieil homme tournait et retournait dans ses doigts, inlassablement, la photo de son ancienne équipe. C’était si lointain dans son esprit et si brumeux qu’il avait du mal à se rappeler de ses collaborateurs. C’est à peine s’il se souvenait d’une époque où il avait été heureux, très préoccupé, certes, par des énigmes toutes plus bizarres les unes que les autres, mais satisfait de son sort, de son travail, de son rôle de chef et de ses réussites. Aujourd’hui, il n’arrivait plus à trouver le sommeil tant il était obsédé par un projet qui n’était même pas le sien en réalité.
Il avait du mal à se reconnaitre sur la photo. Avait-il été réellement cet homme svelte, plutôt bien mis de sa personne et même élégant ? Les vêtements dataient un peu, mais il s’en souvenait, surtout du petit foulard qu’il avait pris pour habitude de porter pour dissimuler une vilaine cicatrice qu’il avait au cou : le coup de griffe d’un weevil. Cinquante ans plus tard, il ne sortait jamais sans ce foulard. Sa seule coquetterie, c’était d’en varier la couleur.
Son regard glissa vers ses voisins de papier glacé : Dan d’abord… Oui, c’est ça, Dan. Toujours en train de remuer, celui-là, toujours en train de contester, toujours à s’attirer des ennuis et à en attirer aux autres. C’est le premier qu’il avait éliminé, avec un certain plaisir d’ailleurs, mais sans aucune élégance. Il l’avait attendu au pied de son immeuble et il l’avait poignardé à plusieurs reprises. Ça avait été facile : le jeune homme ne se méfiait pas et l’avait même accueilli avec le sourire. La mort brutale de Dan avait été un choc pour les autres membres de l’équipe, mais le quartier n’était pas sûr, Dan aimait bien les bijoux voyants, les vêtements couteux et tout le monde avait pensé à un crime crapuleux.
Pour Owen, cela avait été un peu plus délicat. Une seconde agression aurait éveillé les soupçons et il avait fallu simuler un accident. Accident de voiture ? Accident domestique ? Jeremy avait choisi la deuxième solution, Owen étant réputé pour être un conducteur très prudent, mais un cuisinier exécrable et étourdi. La fuite de gaz, suivie d’une explosion et d’un incendie, avait semblé une solution logique dans l’esprit dérangé de Jeremy.
Se débarrasser de Jennifer avait été beaucoup plus difficile. D’abord parce qu’un crime suivi d’un accident avait réveillé la méfiance des équipiers survivants, ensuite parce que Jeremy, depuis toujours, tenait beaucoup à Jennifer : il la trouvait jolie avec sa queue de cheval qui dansait lorsqu’elle marchait, compétente, elle était effectivement un excellent médecin et compatissante envers ses collègues et ses patients en général, humains ou non. Il n’avait pas voulu a faire souffrir et il avait choisi le poison. Une invitation dans un pub, un peu de poison savamment dosé dans son Bloody Mary ! Elle n’avait rien senti, elle s’était endormie paisiblement lors du trajet de retour et c’est dans son lit qu’elle s’était éteinte.
Le regard de Jeremy s’attarda sur la jeune femme, puis se fixa sur le dernier membre de l’équipe, Jack Harkness, le Capitaine Jack Harkness comme il se faisait appeler. Ses sourcils se froncèrent pendant que la haine l’envahissait devant la haute silhouette toujours revêtue de son manteau militaire. Aussi loin que ses souvenirs remontaient, il avait toujours détesté Jack, trop beau, trop sûr de lui. Il le détestait surtout parce qu’il voyait en lui un rival. Un rival en amour déjà : Jennifer, même si elle le cachait soigneusement, était éprise de Jack, ce qui ne laissait aucune chance à Jeremy. Un rival au sein de l’équipe ensuite : Jack avait en lui l’étoffe d’un chef et Jeremy craignait d’être supplanté. Jack était celui qu’il aurait voulu supprimer en premier, mais pour une obscure raison, il savait qu’il ne devait pas le faire, dans sa tête, une petite voix lui ordonnait de lui laisser la vie sauve ; il avait du se contenter de l’éloigner. Aujourd’hui, plus de cinquante ans plus tard, il commençait à comprendre pourquoi. Il avait aussi compris pourquoi il avait agi de cette façon, comment de chef responsable et cartésien, il était devenu un monstrueux assassin. Il se souvenait de cette expédition au Snowdon, du souterrain, de la grande salle cachée sous terre, des jarres… il se rappelait en avoir ouvert une ! Et c’est là que tout avait dérapé. Il avait bien essayé de lutter, mais peine perdue ! Cinquante ans plus tard, il avait accepté son sort, accepté sa mission : protéger les jarres et se préparer pour un projet qu’il avait mis des années à découvrir.
Chapitre 2 La mission.
A partir de ce moment, il s’était coupé du monde. Il avait abandonné Torchwood, il n’y trouvait plus d’intérêt, et n’avait eu de cesse de découvrir en quoi consistait cette mission dont il se pensait investi.
La première étape était déjà accomplie : se débarrasser du danger potentiel que représentait l’équipe de Torchwood dont le travail était de traquer les bizarreries, d’autant plus dangereuse qu’elle pouvait remonter à la source de ces bizarreries : le Snowdon puisqu’elle y accompagnait Jeremy. La seconde étape consistait à déchiffrer les inscriptions peintes sur les jarres : des instructions peut-être ? Jeremy avait quelques connaissances en histoire ancienne et les signes qu’il voyait évoquaient en lui les cultures méditerranéennes. Il avait également un goût immodéré pour la fréquentation des musées et, même aujourd’hui, cinquante ans plus tard, il se rappelait quelques bribes de conversation qu’il avait eues avec un tout jeune chercheur.
C’était au British Muséum, quelques semaines après sa supposée disparition. Il errait dans les salles consacrées aux civilisations méditerranéennes : Rome, la Grèce, l’Egypte, un peu perdu au milieu de millions de tessons de poteries. Un tout jeune homme l’avait abordé :
— Bonjour ! Excusez ma curiosité, mais votre comportement m’intrigue. Les touristes d’ordinaire, s’intéressent à la statuaire, à la façon de vivre des Anciens… Mais les poteries… ! Ils passent vite : ils regardent la première vitrine, puis ils filent vers une autre salle… Etes-vous chercheur ?
Jeremy fut vaguement flatté de cet intérêt et daigna répondre :
— En quelque sorte, oui ! J’ai retrouvé des photos d’inscriptions qui me paraissent fort anciennes – il tendit au jeune homme une copie des inscriptions – mais je n’arrive pas à les dater ni à les localiser, encore moins à les traduire.
Le jeune homme examina les dessins en réfléchissant intensément. Puis, les sourcils levés en signe de perplexité :
— Où avez-vous trouvé ces inscriptions ? Sur quel support ? A quel endroit ? Je suis sans doute indiscret, mais je m’apprête à faire des études de paléographie et votre problème m’intéresse.
Jeremy avait réussi à éluder la question en évoquant un vieux livre trouvé dans un grenier à la suite d’un héritage.
— Et où pourrai-je trouver des renseignements ?
— Ma foi, je l’ignore. Mais, si cela vous intéresse vraiment, on a, en ce moment, ici-même, un colloque sur les civilisations préhelléniques.
— Préhelléniques ? Vous pensez que…
— En fait, vos petits dessins me font un peu penser aux hiéroglyphes égyptiens, mais il ne s’agit pas de ça. Une autre écriture méditerranéenne peut-être ?
C’était aussi ce que pensait Jeremy qui s’en fut en quête dudit colloque. Au bout d’un long couloir, une porte s’ornait d’une pancarte où on lisait en lettres majuscules « Sumer, à l’origine de nos croyances ». Jeremy se glissa discrètement dans l’amphithéâtre : vaste salle, mais public clairsemé : quelques étudiants chahuteurs et surtout beaucoup de vieux messieurs à l’air sévère. A la tribune, une sorte de professeur Nimbus tentait de ramener le calme.
— Messieurs ! Je vous en prie ! Un peu de sérieux !
Ce à quoi une voix juvénile répondit :
— Soyez sérieux vous-même, professeur ! Des hypothèses, des théories fumeuses, mais aucune preuve ! Vous voulez vraiment nous faire croire que la Bible s’est inspirée de la civilisation sumérienne ? Hérésie !
— Mais oui, jeune homme ! Il y a beaucoup de points communs entre les légendes sumériennes et les premiers chapitres du Livre de la Genèse ! Relisez l’Ancien Testament ! Pour preuve : le même Paradis terrestre à l’origine, le même péché originel ! Et le Déluge ! On le trouve et dans la Bible et dans la mythologie sumérienne.
— Et Noé ? Qu’est-ce que vous en faites, de Noé ?
— Il existe, jeune homme ! Il existe bel et bien dans le panthéon sumérien. Relisez l’épopée de Gilgamesh : il rencontre Ziusudra, rescapé du déluge, qui a gagné la vie éternelle ! La seule différence, c’est que le Noé de la Bible n’est qu’un homme et que le Noé sumérien a atteint la divinité.
Le public devenait houleux. Une voix, plus âgée cette fois, s’exclama :
— Vous remettez en cause toutes nos croyances ! Vous n’allez pas nier l’existence des grands personnages de la Bible, tout de même ! Abraham, par exemple ?
— Vous ne faites que confirmer ma théorie, Professeur ! Vous êtes bien enseignant de théologie, n’est-ce pas ? D’où est originaire Abraham ? De la ville d’Ur ! Et Ur est bien une des villes les plus connues du pays des Sumériens !
Une autre voix s’éleva :
— Travailler sur des légendes, c’est pratique ! Moi, je veux des preuves ! Ces fameuses légendes, sont-elles inscrites quelque part ou est-ce une pure invention de votre part ?
— J’attendais cette question avec impatience ! Les Sumériens nous ont laissé des traces écrites de leurs croyances et j’en arrive à l’endroit le plus important de mon exposé : les Sumériens sont les premiers à avoir inventé l’écriture et …
Jusque-là, Jeremy s’était ennuyé ferme. Mais au mot « écriture », il s’était redressé sur son siège et avait écouté attentivement. Le lendemain matin, il prenait l’avion pour Paris. Direction : le Louvre. Tout ce qu’il avait tiré de l’échange verbal de l’après-midi, c’était que les Sumériens avaient inventé un type d’écriture qui pouvait ressembler aux inscriptions des jarres. Dans la nuit, il avait fait quelques recherches sur le sujet (Merci, Encyclopædia Britannica !) Il avait appris que les Sumériens étaient un peuple divisé en petites cités-Etats, vivant à peu près au niveau de l’Irak actuelle et à la civilisation suffisamment évoluée pour avoir inventé l’écriture, la roue et pour avoir des connaissances assez précises en astronomie et astrologie.
L’avion à peine posé au Bourget, Jeremy avait foncé directement au Louvre. Il n’avait pas pris la peine d’admirer la grande cour carrée et s’était précipité vers les salles des civilisations préhelléniques. Pas de guide, mais un groupe d’étudiants massés devant une vitrine. Y était exposée une tablette en argile couverte de pictogrammes. Jeremy, le cœur battant, s’en était approché.
— Que regardez-vous, Messieurs ?
L’un d’eux l’avait regardé avec curiosité :
— Vous êtes égaré ? La Vénus de Milo n’est pas dans cette partie du musée, vous savez !
— Je le sais bien. Je m’intéresse aux civilisations méditerranéennes, à leurs origines les plus lointaines. Et on m’a dit qu’ici…
— Vous ne pouvez pas mieux tomber. Nous sommes devant un témoignage de la première écriture inventée par l’homme : du sumérien archaïque.
— Quelle époque ? le savez-vous, Messieurs ?
— Les recherches ne sont pas encore très avancées et on ne connait pas l’âge exact de cette tablette, mais elle pourrait dater de 3300 ans avant Jésus Christ. C’est l’époque où les Sumériens écrivaient en faisant des petits dessins. Plus tard, leur écriture a évolué. Tenez ! Retournez-vous !
Tout le groupe pivota pour se tourner vers une autre vitrine : des fragments de la « Stèle des vautours », c’est du moins ce que disait la plaque apposée sur la vitre.
— Regardez ! L’écriture est différente, plus stylisée, plus abstraite. C’est ce qu’on appelle l’écriture cunéiforme. Ici, nous sommes plus proches de nous, 2500-2450 Av JC peut-être.
Pour Jeremy, c’était une révélation. Il avait devant les yeux l’écriture inscrite sur plusieurs des jarres, en compagnie d’une autre écriture, plus mystérieuse encore. Les semaines, puis les années suivantes, il les passa à étudier cette écriture ancienne ; quand il l’eut compris, il la compara à l’autre langue et put saisir une partie du message. Mais c’était trop tard pour lui ! Il était alors totalement soumis à une volonté étrangère qui lui donnait des ordres : libérer les esprits prisonniers des jarres, les organiser en une armée disciplinée, leur donner un chef, bref les préparer… A quoi ? Il ne le savait pas exactement, du moins au début. Mais cela devait se passer plus tard, beaucoup plus tard.
En attendant, il rodait autour de l’abri des jarres, les surveillant, les bichonnant, leur parlant parfois. Et, lorsque, des années plus tard, par hasard, il avait revu Jack, la vérité lui était sautée au visage. La jeunesse insolente de Jack, son énergie, bien surprenante pour quelqu’un qui était censé avoir plus de quatre-vingts ans, lui avait ouvert les yeux : c’était lui le chef souhaité par les esprits prisonniers des jarres ! Et Jeremy avait provoqué l’accident qui avait tant irrité Ianto ! Malheureusement, cela n’avait pas fonctionné : il n’avait pas compté avec la force mentale de Jack, ni avec l’affection et l’attention que lui portait son compagnon. Il avait du adopter une autre solution : les jeunes gens, les braquages… Là encore, échec ! Maudit Torchwood !!!
Chapitre 3 La vengeance du vieil homme
Toute l’équipe de Torchwood Cardiff restait en alerte. Après quelques semaines d’accalmie, les attaques de Weevils s’étaient multipliées, la faille s’était réactivée, sans que l’on comprenne bien pourquoi. L’affaire des jarres avait été reléguée au second plan, même si Tosh et Ianto continuaient leur travail de traduction lorsque la faille le leur permettait.
Jack restait sombre : ces quelques heures où il n’avait pas été lui-même l’inquiétaient énormément. L’entité qui s’était emparée de lui avait-elle bien disparu ? En était-il entièrement délivré ? Cette question l’angoissait, même s’il le cachait à ses collaborateurs, surtout à Ianto qui, trop heureux d’avoir retrouvé son Jack, ne se doutait de rien. Seul, Owen soupçonnait le tourment de Jack et son origine. Mais impossible de lui en parler : Jack fuyait le sujet. Owen se contentait donc d’observer son chef, en espérant avoir tort de le faire. Il essayait de faire taire ses inquiétudes lorsque la sonnerie du téléphone interrompit le fil de ses pensées.
— Owen ! C’est pour toi ! Clama Gwen avec un rien d’impatience dans la voix car elle attendait elle-même une communication importante.
— Owen Harper ! Docteur Harper ! C’est moi-même !... Et vous jugez que ma présence est indispensable ? Vous savez que je ne travaille plus vraiment à l’hôpital ? … Un de mes anciens patients, vous dites ? Et il me réclame, moi, en personne ? Il est maso ou quoi ? … Bon ! Bon ! J’arrive !
Owen fronçait les sourcils : un ancien patient le réclamait ? C’était, certes flatteur, mais surprenant : Owen se savait bon médecin, mais son caractère exécrable ne le rendait pas très populaire ! Il n’avait d’ailleurs aucun souvenir de ce patient, mais il en avait tant vu défiler pendant les quelques années qu’il avait passées aux urgences que ce n’était pas très anormal.
— Je file à l’hôpital ! annonça-t-il avec un soupçon de fierté dans la voix. On me demande, parait-il ! Prévenez Jack ! Je ne pense pas en avoir pour longtemps.
Sur ce, il rafla les clefs de sa voiture sur son bureau et disparut en direction du parking… pour revenir trois minutes plus tard, l’air furieux.
— Saleté de voiture italienne ! Elle refuse de démarrer !
— Tu veux que je te conduise ? Ou que je te prête ma voiture ? proposa Tosh, toujours disposée à lui rendre service.
— Ce machin verdâtre ? Non merci ! Je préfère appeler un taxi !
Un coup de téléphone plus tard, Owen avait disparu à nouveau… pour ne plus revenir.
Après quelques heures de travail intensif, Tosh détourna les yeux de son écran d’ordinateur et demanda :
— Owen est rentré ? Vous l’avez vu ?
Tous se regardèrent en secouant la tête, y compris Jack que l’on venait de mettre au courant. Tosh reprit :
— Il avait dit ne pas en avoir pour longtemps ! Il devait revenir vite !
Gwen voulut la rassurer :
— Il a du être retenu ! Le cas de son patient est peut-être plus sérieux que prévu.
Mais Tosh commençait à s’inquiéter sérieusement.
— Il aurait appelé dans ce cas. J’ai bien envie d’appeler l’hôpital… Owen sera sûrement furieux, mais tant pis !
Son angoisse était contagieuse et tous se regroupèrent autour d’elle. Ils la virent pâlir, puis reposer le téléphone d’une main tremblante.
— Il n’est pas à l’hôpital ! Personne de là-bas ne l’a appelé !
Jack prit les choses en main
— Tosh, téléphone aux compagnies de taxi ! Vois si l’un d’entre eux a emmené Owen à l’hôpital ! Gwen, Ianto, allez jusqu’au parking et vérifiez l’état de sa voiture. Pourquoi n’a-t-elle pas démarré ? Il est plutôt maniaque en ce qui la concerne ! Les clefs sont là !
Une heure plus tard, la situation était plus claire, mais nettement plus inquiétante.
— Je résume, commença Jack. Owen a bien reçu un appel mais pas de l’hôpital. Un téléphone jetable, donc non identifiable. Sa voiture a été sabotée et aucun taxi n’est venu le prendre. Une Compagnie a bien reçu un appel d’Owen, mais lorsque le taxi s’est présenté, pas d’Owen. Par contre, le policier de faction sur la place l’a bien vu monter dans un taxi. Tout cela sent le piège à plein nez !
— Et qu’est-ce qu’on peut faire ? demanda Ianto.
— Pour l’instant, pas grand-chose, j’en ai peur ! Nous allons essayer de retrouver ce taxi grâce aux différentes caméras de surveillance des environs. C’est un travail pour Tosh ! Nous, Ianto, Gwen et moi, allons interroger les voisins et les amis d’Owen. Avait-il des ennemis ? Des soucis ? Gwen, tu sais quelque chose ? Et toi, Tosh ? Il ne vous a pas fait de confidences, à l’une ou à l’autre ?
Les deux jeunes femmes avouèrent leur ignorance. Ianto intervint alors.
— Tu supposes donc qu’Owen a été enlevé pour des raisons qui le concernent, lui personnellement ? Mais si ce n’était pas le cas ? Si c’était Torchwood qui était visé ?
— J’y ai pensé bien sûr ! Et cela me terrifie, car, là, nous aurions un ennemi infiniment plus puissant !
Le soir venu, on n’était pas plus avancé. Les caméras de surveillance avaient bien filmé Owen montant dans son taxi, mais les plaques en étaient illisibles et le véhicule s’était rapidement fondu dans la circulation. En retrouver la trace demanderait du temps. L’enquête menée auprès des voisins et amis d’Owen n’avait rien donné. A priori, le jeune homme n’avait pas de gros problèmes : pas de dettes de jeu, pas de mari jaloux à l’horizon, donc rien qui puisse expliquer une vengeance personnelle. Et c’est découragés et fatigués que les quatre équipiers se retrouvèrent pour faire le point. Jack avoua son impuissance. Puis il les regarda tous :
— Pour ce soir, nous ne pouvons rien faire de plus ! Tosh et Gwen, vous rentrez chez vous toutes les deux ! Je t’accompagne jusque chez toi, Tosh ! Quant à toi, Gwen, Ianto a déjà téléphoné à Rhys et il va passer te chercher. Je ne veux pas que vous soyez seules dans la rue. S’il s’agit d’une vengeance contre l’Agence, vous risquez gros. Mieux vaut prendre trop de précautions que pas assez.
Il était convenu que le lendemain matin Ianto aille chercher Tosh ; Quant à Gwen, tout naturellement, c’est Rhys qui devait la déposer au Hub.
Gwen avait dormi d’un sommeil agité : outre son inquiétude pour Owen, des problèmes plus personnels la tracassaient. Elle se sentait perpétuellement fatiguée, elle s’endormait dès qu’elle était assise ou allongée, une vraie marmotte ! En plus, le matin, elle était vaguement nauséeuse. Elle en avait tiré les conclusions que toute jeune femme récemment mariée en aurait tirées et elle attendait confirmation de ses soupçons. Toute autre qu’elle aurait préféré le mot « espoirs », mais Gwen ne savait pas trop quoi en penser. Elle savait que Rhys serait fou de joie, mais pour sa part, elle était plus hésitante. Toujours est-il que la sonnerie du téléphone la fit bondir hors du lit, mais ce n’était que pour son époux : des problèmes urgents au bureau le réclamaient.
— Ne bouge pas d’ici ! Je fais l’aller et retour et je t’emmène à ton travail !
— Je peux très bien y aller seule ! Je suis sûre que je ne risque rien !
— Ce n’est pas l’avis de Jack ! Et, pour une fois, je suis d’accord avec lui. Si je ne reviens pas assez vite, tu téléphones à Ianto et il passera te prendre.
Il ne savait pour quelle obscure raison, mais il préférait confier sa femme à Ianto plutôt qu’à Jack. Gwen se résolut à obéir, au moins jusqu’à ce coup de fil qui la fit sursauter.
— Madame Williams ? Rhys Williams ? C’est la police de la route ! Je crains d’avoir une mauvaise nouvelle à vous annoncer ! Un accident… sur la rocade ! à la hauteur de l’embranchement de l’autoroute vers Swansea.
— Qu’en est-il exactement ? S’enquit Gwen d’une voix blanche.
— Je ne peux rien vous dire au téléphone, mais si vous voulez revoir votre mari, il faudrait faire vite.
Le cerveau de Gwen refusait de fonctionner : elle oublia les mises en garde de Jack, sauta dans sa voiture et fonça vers le lieu de l’accident. Les habituels panneaux : « Ralentir ! Accident »… Elle les vit comme dans un mauvais rêve ! Elle ne s’étonna même pas de l’allure du policier qui lui faisait signe de s’arrêter. Pourtant, cela aurait du éveiller ses soupçons ! Elle se rua hors de la voiture, cherchant des yeux la voiture de Rhys, une ambulance, les pompiers, mais elle fut coupée dans son élan par une brulure aigue au bras, accompagnée d’un éclair bleuâtre et elle s’effondra sans avoir compris ce qui lui arrivait.
Pendant ce temps, Rhys s’était heurté à la porte close de son bureau, puis au vide de son appartement après un retour sur les chapeaux de roue.
— Allo ! C’est toi, Ianto ? Dis-moi, Gwen est là ? Je me suis fait avoir, j’en ai peur !
Ianto jeta un regard circulaire, vérifia les ouvertures du sas, celles du garage.
— Non, Rhys ! Désolé ! Mais elle n’est pas là ! Ne t’affole pas ! Nous allons vérifier sa position grâce à son GPS ! Si elle est en route, nous saurons très vite où elle est ! Je te rappelle !
Mais les nouvelles n’étaient pas bonnes : certes, la voiture avait été localisée, mais la jeune femme avait disparu. Cette fois, l’hypothèse d’un complot contre Torchwood ne faisait plus aucun doute. En conséquence, Jack interdit à quiconque de rester seul.
— Pendant les jours qui viennent et jusqu’au retour de Gwen et d’Owen, vous deux, vous restez ici ! Au Hub, vous ne craignez rien.
Tosh souleva tout de suite des objections :
— Mais, Jack, dans ces conditions, comment retrouver nos amis ? Et puis, je n’ai rien ici, aucun vêtement par exemple.
Jack balaya ces remarques d’un geste de la main :
— C’est devant ton ordinateur que tu es la plus efficace, Tosh ! Donc pas de problème ! Pour tes affaires, je t’accompagnerai ce soir à ton appartement et tu prendras ce qu’il te faut pour quelques jours.
Puis se tournant vers Ianto :
— Et toi, tu ne sors pas d’ici sans moi ! Tu ne bouges pas et tu ne laisses entrer personne, pas même des gens connus, sans m’en parler d’abord. Compris ?
Ianto hocha la tête en signe d’assentiment. Il avait senti l’angoisse de son ami, il la partageait du reste, mais il n’avait pas l’habitude de voir Jack si inquiet, lui qui était toujours sûr de lui.
La journée se passa en vaines recherches : pour Owen, rien de neuf ! Tosh avait trouvé le lieu exact où le taxi avait disparu : un parking souterrain, proche de la gare. Jack et Ianto s’y étaient rendus et ils avaient retrouvé un véhicule ressemblant au taxi qu’Owen avait emprunté, mais il ne contenait rien d’exploitable, rien qui puisse les mettre sur une piste quelconque. Certes, toutes les voitures sortant du parking avaient été filmées, mais le lieu était très fréquenté, il y avait plusieurs sorties et il y avait donc plusieurs centaines de véhicules à contrôler. Toutes les plaques d’immatriculation furent rentrées dans l’ordinateur. Les données furent ensuite croisées avec celles de la police. De longues minutes plus tard, Tosh poussa un cri triomphant :
— Jack ! Ianto ! Ça y est ! Je viens de trouver un véhicule signalé comme volé : une Volvo de 2001. Je vais essayer de la repérer dans le trafic…
Mais quelques instants plus tard…
— Et mais… Attendez ! Une autre voiture suspecte… Une grosse berline de marque française…
Il s’avéra rapidement que le fameux parking était une véritable plaque tournante pour le trafic de voitures volées. Andy, contacté par téléphone, le confirma. Nos trois équipiers, découragés, se fixaient en silence.
— Ce n’est pas un hasard, gronda Jack. Qui que ce soit qui nous en veut, il connait bien les lieux, il a préparé soigneusement ses traquenards… Et pour Gwen, que sait-on de plus ?
Pas de caméra de surveillance là où la voiture avait été retrouvée, aucun témoin que l’on puisse interroger. La « scène de crime » minutieusement examinée ne révéla rien, hormis un emballage de paquet de cigarettes détrempé par la pluie de la veille, la feuille d’un arbre peu fréquent dans cette partie du pays et coincée dans le reste de ce qui avait été manifestement un sandwich au fromage.
— Et qu’est-ce que cela nous apprend ? Questionna un Ianto de plus en plus inquiet pour ses amis
— Pour l’instant, pas grand chose, j’en ai peur ! lui répondit Jack, en lui serrant affectueusement le bras pour le rassurer. Mais tu m’emballes tout ça et on fera un examen plus approfondi à la base. De toute façon, la nuit commence à tomber.
Le retour au Hub se fit d’abord en silence. Puis Ianto n’y tint plus et il explosa :
— Mais bon sang, Jack ! Qu’est-ce que cela veut dire ? On nous en veut, c’est évident ! Ce n’est pas nouveau ! Mais là, je n’en comprends pas la raison. Qui a intérêt à nous faire disparaitre ? Dans quel but ? Avec quelle affaire précise peut-on relier tout ça ? Nous n’avons rien en cours qui sorte vraiment de l’ordinaire.
— Je suis tout aussi perplexe que toi, Ianto ! Sur quoi avons-nous travaillé récemment qui pourrait justifier…
Il se tut brusquement, une idée lui ayant traversé l’esprit. Mais il la chassa d’un geste de la main. Mais apparemment, Ianto avait suivi le même raisonnement puisqu’il compléta la phrase :
— Tu penses aux jarres ? C’est ça ?
— Cela m’a effleuré l’esprit, oui ! Mais il me semble que cette affaire est close : toutes les jarres sont brisées et les trois personnes, si elles méritent encore ce nom, qui pourraient nous en vouloir sont détenues dans les sous-sols de Torchwood. Nous n’avons pas encore le fin mot de l’histoire, mais il me semble qu’elle ne présente plus de danger !
Au Hub, Tosh se frottait les yeux devant ses écrans et elle accueillit ses compagnons avec soulagement.
— Jack, j’ai bien compris que je dois rester ici, mais j’ai besoin de certaines choses, des vêtements de rechange par exemple !
— Pas de problème ! je t’accompagne ! Ianto, tu gardes le fort et tu ne fais entrer personne, même si c’est le Premier Ministre en personne.
Ianto acquiesça gravement et regarda partir ses deux amis.
L’appartement de Tosh était assez proche du Hub, mais Jack préféra prendre le SUV, plus protecteur, mais pas très discret. D’habitude, cela ne le gênait pas, au contraire, mais aujourd’hui il aurait préféré passer inaperçu. Miraculeusement, une place venait de se libérer au pied de l’immeuble.
— Pas si vite, Tosh ! Attend-moi ! Je monte avec toi !
Mais ce luxe de précautions fut inutile : au moment où le couple sortait de l’ascenseur, l’attention de Jack fut attirée par une épaisse fumée qui venait du fond du couloir. Il poussa Tosh dans son appartement :
— Tu restes là ! Tu t’enfermes ! Je vais voir ce qu’il se passe !
Quelques secondes lui suffirent pour constater qu’il n’y avait pas de réel danger : des fumigènes sans plus. Mais son sang se glaça en comprenant qu’il avait été abusé.
— Tosh ! Viens tout de suite !... Tosh !!
Pas de réponse : l’appartement était vide. Le sac à main de la jeune femme était avachi sur le tapis, le téléphone portable jeté sur le canapé. De Tosh, point ! Le hurlement de rage du Capitaine Jack Harkness fit trembler tout l’immeuble. « Ianto ! Ianto que j’ai laissé seul au Hub ! Pourvu que… Non, pas lui ! Si jamais, LUI venait à disparaitre… » Jack tenta de se raisonner : « Le Hub est sûr ! Il ne risque rien ! Il est en sécurité, j’en suis certain ! » Cela ne l’empêcha pas de regagner la base comme un dément.
Il se rua successivement dans l’entrée, dans les bureaux, dans la salle de réunion, dans la cuisine. Pas de Ianto ! C’en était trop ! Son cerveau tournait à vide et il restait là, figé, quand, derrière lui :
— Que se passe-t-il, Jack ? Que fais-tu là, immobile ?
Sur le moment, Ianto ne comprit pas pourquoi Jack se jetait sur lui pour l’enlacer si étroitement qu’il en eut la respiration coupée. Il ne put s’empêcher d’en rire :
— Tu m’étouffes, Jack ! Crois-moi, j’apprécie, mais je ne peux plus respirer.
— Pardonne-moi, mais j’ai eu si peur…
Et Jack dut expliquer à Ianto qu’il avait failli à sa mission et que Tosh, à son tour, avait disparu.
— Je ne sais plus quoi faire, Ianto ! Je suis dépassé par les événements : je ne comprends pas ce qui se passe et je me sens totalement inutile ! Tosh a été enlevée quasiment sous mon nez. Je n’ai pas été assez vigilant !
— Arrête de te faire des reproches ! Essayons plutôt de dresser un plan de campagne. Que peut-on faire dans l’immédiat ?
L’attitude pragmatique du jeune homme tira Jack de sa léthargie :
— Déjà nous protéger nous-mêmes et ensuite essayer de comprendre ! Ne jamais se séparer, c’est notre mot d’ordre ! Ici, au hub, nous sommes en sécurité : tu n’en sors pas ! Je te l’interdis formellement ! Pas sans moi !
Le ton autoritaire de Jack ne choqua pas le jeune homme : il savait que c’était la peur qui lui durcissait la voix. Jack se rendit compte qu’il avait été un peu brutal :
— Excuse-moi ! Je ne voulais pas…
— Je sais, Jack, Je sais ! Mais tu t’inquiètes pour rien, du moins en ce qui me concerne. Je suis avec toi, en sécurité ! Je sais que tu veilleras sur moi.
Jack se rembrunit :
— Comme j’ai veillé sur Tosh, sans doute ! Et sur Gwen ! Et sur Owen ! Tu parles d’une réussite !
— Stop, Jack ! Arrête de te torturer ! L’ennemi est invisible ! Que pouvais-tu faire contre lui ?
— Réfléchis, Ianto ! L’ennemi n’est pas invisible, je ne l’ai pas vu : c’est différent ! Crois-moi, il ne s’agit pas d’un de nos ennemis habituels : weevils, fées, aliens ou créatures préhistoriques. Dans ce cas, nous aurions été… je ne sais pas, moi… vaporisés, effacés, projetés dans l’espace, transformés en grenouilles… Notre ennemi est humain… ou nos ennemis sont humains. Les techniques utilisées contre nous sortent incontestablement d’un cerveau humain : un faux taxi, un faux accident, un faux incendie. Un peu répétitives, ces méthodes, tu ne trouves pas ? Et un peu simplistes, mais à chaque coup, je me fais berner.
— Un homme ? Un groupe d’hommes ? On doit pouvoir le ou les retrouver dans ce cas. On pourrait commencer par…
— Doucement, Ianto, doucement ! Il est tard ! Nous sommes épuisés ! Pour l’instant, laissons faire la police : elle va examiner l’immeuble de Tosh, son appartement, le couloir et peut-être récolter des indices que nous pourrons exploiter demain. Prenons un peu de repos, nous serons plus efficaces ensuite.
Mais la nuit fut peu réparatrice. L’heure n’était certes pas aux débordements amoureux, pourtant les deux hommes ne dormirent que par intermittence.
Ianto, allongé aux côtés de Jack, n’arrivait pas à trouver le sommeil et lorsqu’il commençait à sombrer dans l’inconscience, l’horreur de la situation le réveillait en sursaut. Il avait eu du mal, au départ, à s’intégrer à l’équipe et, encore récemment, il ne se sentait pas toujours à l’aise avec ses équipiers : il craignait un peu Owen, son cynisme perpétuel et sa franchise parfois cruelle. Gwen lui faisait également un peu peur avec ses convictions tranchées et son intransigeance. Tosh ? C’était autre chose : il aimait sa réserve, sa discrétion, son intelligence et il s’entendait bien avec elle. Mais, cette nuit, quels que fussent ses sentiments pour l’un ou pour l’autre, il avait peur pour tous. C’était l’incertitude qui lui pesait le plus. Où étaient-ils ? Dans quel état ? Souffraient-ils ? Une autre angoisse s’ajoutait à son inquiétude pour ses amis : il craignait, en effet, les réactions de Jack. Derrière sa façade de héros tranquille et sûr de lui, il cachait beaucoup de blessures. Dans son rôle de chef de Torchwood, il avait connu bien des réussites, mais il avait aussi subi des échecs, commis des erreurs, autant de cicatrices qui ne demandaient qu’à se rouvrir ! Et la disparition dramatique de ses équipiers ne pouvait que raviver les souffrances en sommeil.
Pendant que Ianto se tourmentait, Jack était plongé dans un abîme de perplexité et de confusion. Il sentait bien qu’un piège se refermait sur lui, que c’était lui, en réalité, qui était visé et que la disparition de ses amis n’était qu’une façon de l’affaiblir et de le faire souffrir. C’était une attaque très efficace manifestement. Le mystérieux ennemi avait bien réussi son coup. « Je leur suis trop attaché » pensait-il, mais en même temps n’est-ce pas le rôle, le devoir d’un bon chef que de s’entourer de personnes efficaces, honnêtes et loyales, donc attachantes fatalement et de vouloir les protéger ? Or là, il avait échoué en ne protégeant pas Tosh, Gwen ou Owen ! Pire encore, il avait peur d’échouer une fois de plus : il restait Ianto, l’ami fidèle, le préféré de toute l’équipe. Et à la honte et au remords qu’il éprouvait pour n’avoir pu veiller sur ses amis déjà disparus, s’ajoutait la peur lancinante de perdre celui qui lui restait. Instinctivement, il se rapprochait du jeune homme dans une volonté désespérée de détourner de lui le malheur !
Le petit matin vit les deux compagnons encore fatigués, mais pleins de détermination, résolus à trouver le fin mot de l’histoire et à sauver leurs camarades. Il fallait dresser un plan de campagne et Ianto commença par résumer les pensées de Jack :
— Tu penses donc que nous avons affaire à un complot contre nous. Torchwood serait un obstacle à quelque chose ou à quelqu’un… Torchwood ou … toi ! Mais il pourrait tout aussi bien s’agir d’une vengeance à retardement !
— Tu lis dans mes pensées ! Nous allons donc travailler sur ces deux éventualités. Moi, je cherche qui, aujourd’hui, a intérêt à notre disparition et toi, tu cherches dans les archives si Torchwood, dans un passé plus ou moins lointain, a lésé quelqu’un susceptible de nous en vouloir encore actuellement. Mais, j’ai bien peur que la liste soit longue et sans Tosh…
— Nous allons trouver, Jack, et quand nous saurons de qui il s’agit, nous retrouverons nos amis !
Jack ne put s’empêcher de sourire devant un tel optimisme, même s’il était un peu factice. Il regarda Ianto s’enfoncer dans le dédale qui conduisait aux archives et, avec un soupir, lança une recherche sur des adversaires potentiels : hommes d’affaires, personnalités politiques, chercheurs que leur ambition dévorante pouvait pousser à utiliser des moyens peu orthodoxes et peu légaux. Trois heures plus tard, il releva la tête, se massa le cou qu’il avait douloureux et décréta qu’il était temps d’une pause. Par l’interphone, il appela Ianto.
— Ianto, café, s’il te plaît ! fit-il de sa voix la plus enjôleuse. Pas de réponse !
— Ianto, répond-moi !
La voix était montée d’un ton.
— Ianto, je t’en prie, répond-moi !
De nouveau, le silence ! Jack dévala les escaliers, enfila les couloirs sans fin et entra en trombe dans la vaste salle des archives. La première chose qu’il vit fut le téléphone de Ianto posé sur le bureau, la seconde des dossiers éparpillés sur le sol, des papiers froissés à côté d’une chaise renversée. Et là, il sut : Ianto, à son tour, venait d’être enlevé ! Il était irrémédiablement seul !
Chapitre 4 A la recherche de l’équipe perdue
Jack restait là, les bras ballants, la tête vide ! En quelques jours, il avait tout perdu, son équipe et l’amour de sa vie. Il avait déjà vécu bien des instants dramatiques : la perte de ses parents, celle de son frère, de son peuple et de sa planète dans un passé lointain, celle de Rose Tyler plus récemment, l’abandon par le seul être qui aurait peut-être pu l’aider : le Docteur. A chaque fois, il avait souffert ! A chaque fois, il avait cru sombrer dans la folie. Et maintenant, il perdait son équipe, plus qu’une équipe : des amis. C’en était trop ! Il n’en pouvait plus ! Il se laissa glisser le long du mur, prostré, incapable de réagir, ni même de penser. Le seul remède auquel il aspirait, la mort, lui était refusé. Il s’enfonçait dans son désespoir lorsque la sonnerie de son téléphone le fit violemment sursauter.
— Jack ? C’est toi ?
La voix mouillée de chagrin de Rhys ! Mon Dieu ! Il avait oublié Rhys, Rhys qui s’angoissait, Rhys qu’il avait laissé seul.
— As-tu des nouvelles pour Gwen ? La police ne veut rien me dire et Andy n’est pas joignable pour l’instant.
— Où es-tu ?
— Devant l’Office du Tourisme ! Je ne sais pas quoi faire ! Est-ce que je peux vous aider ?
— Ne bouge pas ! Je viens te chercher !
L’arrivée inopinée de Rhys avait exercé un choc salutaire sur Jack, lui rendant son sens des responsabilités. Il n’était pas seul à souffrir : il devait venir en aide à Rhys. Et peut-être que Rhys pourrait l’aider !
Jack résuma brièvement la situation, aussi sobrement et clairement que possible, même si, par moments, sa voix tremblait un peu gâtant légèrement l’impression de maitrise qu’il voulait donner de lui-même. Rhys en était pantois.
— Tu veux dire qu’ils ont tous disparu ? Pas seulement Owen et Gwen ?... Tu es donc seul ? Qu’est-ce que tu peux faire dans ce cas ?
L’accent de Rhys était de plus en plus désespéré. Mais Jack s’était redressé et il retrouvait de sa superbe :
— Oh non, Rhys ! Je ne suis plus seul ! Tu es là, toi, bien déterminé à retrouver Gwen. Tu me seras d’une aide précieuse ! Je vais essayer de joindre Andy. Il a déjà une vague idée de ce qui se passe ici et lui aussi pourra nous aider.
Quelques instants plus tard, après quelques coups de téléphone, Jack se frottait les mains, tout ragaillardi.
— Andy arrive immédiatement. Et il n’est pas seul ! La police de Cardiff nous prête son nouveau petit génie, un véritable prodige en informatique, parait-il ! Un certain Gwillym ! S’il est à moitié aussi bon que Tosh, il nous rendra des services inestimables !
Une heure plus tard, Jack et sa nouvelle équipe s’étaient mis au travail : le fameux « petit génie » Gwillym ( « je vous en prie, appelez-moi Gwil ») pianotant sur le clavier de Tosh et se familiarisant avec les logiciels (pas tous, bien sûr !), les trois autres inspectant la dernière scène de crime : la salle des archives.
— Nous n’avons rien trouvé pour Owen, Tosh ou Gwen. Mais là, nous avons une situation différente : Ianto a été enlevé au Hub, un endroit hautement sécurisé. Personne n’est passé par le sas d’entrée : j’étais en permanence à proximité ; l’entrée par le garage est verrouillée. Il faut donc chercher un passage, une issue quelconque qui n’est pas censée exister.
Ianto s’était débattu, c’était évident ! Des étagères renversées, des dossiers gisant sur le sol, des éraflures et des traces de doigts sur des pancartes, autant de signes qui jalonnaient le passage du jeune homme et de son ravisseur.
— Jack, c’est normal, ça ? Clama Rhys en désignant un bout de tissu rouge coincé entre deux étagères appuyées au mur.
Jack dégagea le chiffon avec beaucoup de mal.
— Qu’est-ce que ça peut bien être ? demanda Andy tout en inspectant les étagères.
— Un foulard, dirait-on ! Un petit foulard que certains se mettent autour du cou en guise de cravate ! Répondit Jack d’un air rêveur. Cela me fait penser à quelqu’un, quelqu’un que j’ai connu il y a longtemps et qu’il me semble avoir revu récemment : Jeremy Nelson, l’ancien chef de Torchwood. C’était dans les années… Bref, il y a longtemps…
Se rappelant brusquement la présence d’Andy, Jack préféra ne pas préciser et il ajouta :
— Ce bout de tissu est providentiel, il nous indique par où est passé notre ravisseur. Il y a probablement une issue secrète à ce niveau ! Aidez-moi !
Après plusieurs minutes de tâtonnements, un déclic se fit entendre et l’étagère pivota, dévoilant un tunnel sombre et humide. Le sol, plutôt boueux, montrait des traces de pas manifestement récentes, des empreintes d’un seul homme, mais surprenantes par leur profondeur.
— Regardez ces traces, lança Andy. Un homme, un seul, mais lourdement chargé ! Un homme en portant un autre peut-être ?
— Bien vu, Sherlock ! approuva Jack. Où ce couloir nous mène-t-il ?
A une solide porte en chêne renforcée de ferrures ! mais fermée à clef et infranchissable.
— En tout cas, reprit Jack, on est sûr maintenant que nos amis ont été enlevés par un être humain : un alien ne ferait pas ce genre de traces.
Si Andy haussa les sourcils en signe de perplexité, Rhys, lui, ne broncha pas.
— Et je crois savoir de qui il s’agit, même si c’est étonnant ! Reste à le prouver ! Je propose que nous retournions dans la salle des archives. Il y a là-bas des plans du Hub à différentes époques, des travaux qui y ont été faits. Je ne garantis pas qu’ils soient complets, mais qui ne tente rien, n’a rien…
Des plans, il y en avait… Torchwood existait depuis la Reine Victoria et si l’antenne de Cardiff était un peu plus récente, c’était tout de même une vieille dame respectable. Les locaux avaient donc beaucoup évolué : d’abord situés dans des maisons d’apparence fort ordinaires, ils s’étaient étendus, fortifiés et enterrés au fur et à mesure des avancées de la technologie et de l’extension des bâtiments en surface.
— Il y a des centaines de plans ! Gémit Rhys, découragé par la multitude de rouleaux plus ou moins jaunis.
— Cherchons les années quarante ou cinquante ! Si le ravisseur est celui que je soupçonne, ce n’est qu’à ce moment-là qu’il a pu faire exécuter les travaux.
— Oui, à condition qu’il n’ait pas tout simplement redécouvert un ancien passage… Et dans ce cas…
— Je ne crois pas ! A cette époque-là, la salle des archives était plus petite et ce n’est qu’après la guerre, la seconde, qu’elle a été agrandie.
— Tu en parles comme si tu y avais été ! Rigola Andy.
Jack se contenta de sourire.
— Ça y est ! Je l’ai ! Triompha Rhys qui se débattait avec un rouleau de papier qui avait manifestement fait les délices des souris. Voilà ! En 1951, un mystérieux J.N. a fait placer une issue de secours au fond de la salle des archives. Elle débouche apparemment sur une station d’épuration des eaux.
— Curieux ! murmura Jack. Une issue de secours que personne ne connait ! A quoi peut-elle servir ?
— Il y a encore plus curieux, Jack ! Une seule clé a été demandée et donc livrée. Ce n’est pas banal… J. N….Cela ne serait pas ton mystérieux bonhomme ?
— Jeremy Nelson ? Cela me parait évident maintenant. En tant que chef de Torchwood, il était le seul habilité à faire entreprendre ce genre de travaux. Il a disparu mystérieusement, mais, apparemment, il a emporté la clef avec lui ! Cela lui a permis d’agir au cœur même du Hub… Et moi qui croyais Ianto en sécurité ici…
Mais Rhys s’impatientait :
— Bon, pour Ianto, on sait comment ça s’est passé ! On connait donc peut-être le responsable ! Mais cela nous avance à quoi ? Où sont-ils tous ? Où est Gwen ?
— Sur le lieu de détention de nos amis, c’est vrai que, pour l’instant, nous n’en savons pas plus ! Mais maintenant, je suis certain de l’identité de notre adversaire : le plan signé de sa main, le petit foulard découvert dans les rayonnages, sans compter cet énigmatique vieillard croisé fort opportunément à plusieurs reprises. Mais pourquoi ? Quel est son but ? En outre, comme je viens de le dire, il est âgé, il aurait dans les quatre- vingt ans et il me semble avoir conservé une force peu commune : transporter un gaillard comme Ianto…
— Oh ! Il n’est pas bien épais ! Fit Rhys, toujours obsédé par sa propre silhouette un peu ronde.
— Pas si léger que ça ! Et crois-moi, je suis bien placé pour le savoir.
Rhys ne put s’empêcher de sourire, tandis que les yeux d’Andy s’arrondissaient de plus en plus.
Les trois hommes rejoignirent le bureau de Jack, non sans avoir donné au passage quelques instructions à Gwil! Et Jack, à son habitude, se mit à penser tout haut :
— Et bien ! Je crois que nous avons bien avancé. Nous avons maintenant la certitude ou quasiment, que la personne qui nous en veut est Jeremy Nelson, mon ancien chef.
— Je suis d’accord, acquiesça Rhys, mais que sait-on du bonhomme ?
— Gwil est en train de chercher ses traces. Mais ce que je sais déjà de lui, c’est qu’il était un bon chef, un peu lunatique parfois, mais efficace, jusqu’à cette expédition au Snowdon, je m’en rend compte maintenant. Et c’est à partir de ce moment-là qu’il a commencé à changer. Il s’est détaché de son travail, de son équipe. A l’époque, je n’ai pas fait le lien avec le Snowdon, parce que c’est à ce moment-là que les membres de l’équipe ont disparu les uns après les autres : un crime crapuleux, une explosion suivie d’un incendie, un empoisonnement… Et maintenant, je me demande… si Jeremy n’est pas le responsable de chacun de ces décès ! Je n’ai pas participé à l’enquête : Jeremy m’avait éloigné et lorsque je suis revenu, c’est lui qui avait disparu !
— Tu me fais peur, Jack ! S’il était en train de recommencer…
— J’en doute fort, Rhys ! Ne t’affole pas ! La situation n’est pas tout à fait la même. Autrefois, nous avions des corps, aujourd’hui, nous avons des personnes disparues. Pas de cadavres ! Nos amis sont détenus quelque part.
— Pourquoi diable ?
— Jeremy a un projet ; je crois qu’il a besoin de moi pour le réaliser. C’est moi qui suis visé, j’en suis persuadé… Et cela a un rapport avec ces jarres que nous avons vues au Snowdon, c’est presque certain. Je sais ce qu’elles sont capables de provoquer. J’en ai fait l’expérience ! Et ce qui a failli m’arriver est arrivé à Jeremy. C’est pour ça qu’il a changé si brutalement et c’est pour ça probablement qu’il a gardé sa force d’il y a cinquante ans.
Andy faisait semblant de comprendre, mais il était visible qu’il était un peu perdu ! Bien sûr, il avait une vague idée des activités de Gwen, il en avait déjà eu un aperçu, mais là, cela dépassait toutes ses espérances. Quant à Rhys, plus rien ne le surprenait.
— Et c’est pour ça qu’il faut savoir ce qu’il trafique au juste et d’abord où il se cache. Gwil pourra peut-être nous en dire plus à présent. Il serait sans doute également intéressant de fouiner aux archives pour retrouver les dossiers de l’époque de Jeremy. Qui s’en charge ? Rhys ?....D’habitude, c’est Ianto ! Ne put-il s’empêcher de murmurer.
Jack se secoua et, flanqué d’un Andy de plus en plus déconcerté, alla s’enquérir auprès de Gwillym des avancées de sa recherche.
— Monsieur Harkness…
— Jack ! Ici, tout le monde m’appelle Jack !
— Et bien, Jack, j’ai lancé une recherche auprès des services sociaux. Jeremy ne bénéficie d’aucune aide, il n’a pas de Sécurité Sociale, il n’a pas reçu de soins, ni été hospitalisé dans les cinquante ans qui se sont écoulés. Du moins sous le nom de Jeremy Nelson, ni sous le nom d’Abernathy…
— Abernathy ? Pourquoi ce nom ?
— En fait, j’ai eu plus de chance du côté des services fiscaux. Jeremy Nelson, sous le nom de sa mère, a créé une entreprise au début des années 60, basée à Jersey, la Abernathy and Co, spécialisée dans le tourisme haut de gamme et dans le commerce d’objets anciens. Sous le nom de Jerry Abernathy, il a beaucoup voyagé au Moyen-Orient : Irak, Iran, Jordanie, Liban, etc. Il semble qu’il se soit surtout intéressé aux restes des civilisations babyloniennes, sumériennes… Un des circuits touristiques qu’il proposait à une petite élite d’intellectuels avait pour thème « Sur les traces d’Abraham » et pour point central la visite des fouilles entreprises à Tell al-Muqayyar, autrement dit la ville d’Ur.
— Ça colle ! murmura Jack se rappelant ce que Tosh et Ianto lui avaient dit des jarres découvertes au Snowdon.
— Mais la société a disparu au moment des chocs pétroliers des années soixante-dix et des problèmes politiques au Moyen-Orient : l’Iran s’est fermée en 1979 avec la chute du Shah et d’une manière générale les Occidentaux n’étaient pas très bien vus dans le coin. On perd toute trace de Jerry Abernathy et du même coup de Jeremy Nelson. Et apparemment, il n’y a aucun logement ou entrepôt à ces deux noms à Cardiff… C’est comme s’il n’existait plus, ici du moins.
Jack soupira :
— On tourne en rond.
Au même moment, Rhys arrivait, triomphant, avec un carton plein de vieux papiers, carnets, photos…
— J’ai rassemblé tout ce que j’ai pu sur Jeremy Nelson. En fait, je n’ai pas grand mérite, Ianto avait commencé à trier ces documents. J’y ai jeté un coup d’œil et ce qui me parait le plus prometteur, c’est ce vieil agenda daté de l’année de la disparition de ton chef, Jack. Il a du l’oublier ou il a jugé qu’il n’avait plus d’intérêt. On n’y trouve rien de bien précis, mais quelques griffonnages à la fin : des numéros de téléphone, des horaires, ceux du Smithsonian, du British Muséum, du Louvre, plus les horaires d’Air-France pour Paris. En outre, j’ai deux lettres venant du British Muséum. La signature est illisible : Mal… ? Mac… ? Bref un Malcolm ou un Machlan Quelque chose…Et le contenu des lettres est plutôt maigre… Une réponse à une demande d’entrevue, il semblerait.
— Voilà des pistes, mais je ne pense pas qu’il soit utile d’aller jusqu’à New York ou Paris. Par contre, je propose une petite descente au British Muséum, Londres n’est pas si loin. Mais j’ai peu d’espoir : si longtemps après… et le musée est vaste. Cependant, nous savons ce qui intéressait notre gaillard… Ça te dit, Rhys, une virée à Londres ?
— Si cela peut aider à retrouver Gwen, tout ce que tu veux, Jack.
— Il n’est pas trop tard ! En roulant vite nous serons à Londres avant la fermeture du musée.
— On est Jeudi, Jack ! La fermeture, c’est à vingt heures. La chance nous sourirait, enfin ? Quoique j’avoue ne pas trop savoir ce qu’on va y faire.
— Qu’est-ce qui l’attirait dans ce musée ? Gwil peut chercher si un Malcolm ou un Machlan a travaillé là-bas. Il va également lancer une recherche sur les expositions, les conférences organisées à ce moment-là. Peut-être va-t-il en sortir un nom ? A quoi exactement s’intéressait-il ? Et puis cela nous permettra peut-être de faire avancer nos propres travaux sur les jarres.
Quelques heures plus tard, les deux hommes déambulaient dans les couloirs du musée. Mais où aller ? Trois niveaux d’histoire et de civilisations, quatre-vingt quatorze galeries, sept millions d’objets, c’était beaucoup…
— Tu te rappelles ce qu’a dit Gwil ? La société de Jeremy s’intéressait surtout au Moyen-Orient et aux objets anciens. Un petit coup d’œil au plan et voilà ! On commence par le niveau inférieur. C’est là que nous trouverons les civilisations les plus anciennes que nous connaissons.
Arrivés là, ils tombèrent nez-à-nez avec un très vieil homme qui se déplaçait difficilement avec l’aide d’un déambulateur. Il n’avait pas l’air du touriste ordinaire, faussement passionné ou l’air blasé, bardé d’appareils photos et armé de l’indispensable « Guide bleu ». Au contraire, il semblait chez lui, caressant les objets anciens du regard, s’arrêtant parfois de longs moments devant une vitrine. Jack résolut de l’aborder.
— Il me semble que vous connaissez bien les lieux…
— Oh oui, jeune homme ! Je les connais par cœur. Je suis en retraite maintenant, mais j’ai été longtemps le conservateur en chef de ce musée. Et ma spécialité, c’était cela… dit-il en montrant fièrement les poteries plus ou moins intactes qui pullulaient dans la pièce : Rome, Athènes, les civilisations préhelléniques… J’ai passé plus de cinquante ans de ma vie dans ce musée. J’ai commencé tout gamin, guide bénévole pendant les vacances d’été…
Jack et Rhys se regardèrent :
— Plus de cinquante ans ! Vraiment ?
Et Jack d’ajouter sur le ton de la plaisanterie :
— Il serait curieux que vous ayez rencontré mon grand-père. Il était passionné par les écritures primitives et il a passé des heures ici.
— Il était comment, votre grand-père ?
Jack lui tendit une photo de Jeremy prise juste avant sa disparition. Le vieillard sortit de sa poche une paire de lunettes aux verres aussi épais qu’un fond de bouteille.
— Oui ! Oui ! Je le reconnais… Je l’ai vu, mais c’était il y a fort longtemps !
— Vous en êtes sûr ?
— Jeune homme, je ne suis pas gâteux. J’ai une mémoire d’éléphant ! D’autant plus que je l’ai vu plusieurs fois. Il voulait apprendre à déchiffrer des écritures anciennes…
— Comme celle-ci ? Glissa Jack, en tendant une photo de l’écriture figurant sur les jarres.
— C’est ça ! C’est exactement ça ! D’ailleurs, il m’a montré une photo qui ressemblait beaucoup à la votre.
— Et récemment, vous l’avez revu ? Vous avez une idée de l’endroit où on peut le trouver ?
C’était Rhys, impatient de localiser le bonhomme, mais cela intrigua l’ancien conservateur qui se tourna vers Jack :
— Mais vous m’avez dit tout à l’heure que c’était votre grand-père. Vous ne savez pas où habite votre grand-père ?
Jack lança à Rhys un regard sévère, lui intimant tacitement l’ordre de se taire. Il chercha à toute vitesse une explication à peu près plausible.
— Et bien… C’est que… C’est un peu embarrassant à dire… Mais il a été pris du démon de Midi et il a quitté ma grand-mère pour une jeunette décolorée à forte poitrine… Et depuis, on ne sait pas très bien où il est.
— Tout-à-fait curieux ! J’aurais juré qu’il préférait les brunes, le type méditerranéen, vous voyez ! Quel coquin, tout de même ! Il avait pourtant l’air tellement sérieux.
— Il faut se méfier de l’eau qui dort ! Glissa Jack d’un ton sentencieux.
Le vieillard se mit à couiner de rire avant d’être pris d’une quinte de toux caverneuse. Rhys prit l’air inquiet pendant que Jack insistait.
— Vous l’avez revu récemment ?
— Oui ! Oui ! Un peu avant que je prenne ma retraite… Ça fait bien quinze ans, maintenant.
Jack soupira :
— Et, depuis ce temps, rien ?
— Eh, c’est qu’il n’est plus tout jeune non plus. Il est plus vieux que moi, vous savez ! Il avait beau avoir l’air bien conservé, il doit fatiguer aussi ! Je suppose qu’il profite de sa retraite, lui aussi, dans sa petite maison dans les bois.
— Sa petite maison dans les bois ? Paillèrent en chœur Rhys et jack. Quelle petite maison dans les bois ?
— Je ne sais pas, moi ! C’était son rêve ! Il m’en a parlé plusieurs fois : vivre seul, dans la nature, près d’un lac, au pied du Snowdon….Mais où exactement, je n’en ai aucune idée. Et il ne vous en a pas parlé, à vous ou à quelqu’un de votre famille ?
Le vieillard commençait à devenir méfiant. Mais Jack ne l’écoutait plus. Ses souvenirs remontaient à la surface, certaines conversations lui revenaient à la mémoire.
— Rhys ! On retourne à Cardiff aussi vite que possible !
Puis s’adressant à l’ancien conservateur :
— Excusez ma curiosité, mais puis-je connaitre votre prénom ?
— Malachie, jeune homme ! Mais pourquoi diable ?
Les deux hommes se regardèrent d’un air entendu, avant de prendre congé, un peu cavalièrement de leur interlocuteur. Ils s’empressèrent de prendre la route : la circulation était fluide, vue l’heure tardive et le trajet fut rapide. Au hub, ils retrouvèrent Andy et Gwil, un peu dépités car leurs propres recherches n’avaient pas débouché sur quelque chose de concret. Jack se jeta sur le carton poussiéreux ramené quelques heures plus tôt par Rhys. Hormis l’agenda déjà examiné, quelques vieux carnets et des photos en noir et blanc jaunies par l’âge : Jeremy en tenue d’alpiniste, Jeremy en train de pêcher, Jeremy en train de couper du bois… Jack fronçait les sourcils : Qui avait pu prendre ces photos ? la réponse lui sauta aux yeux avec le dernier cliché : sur la rive d’une petite rivière, avec en arrière-plan des massifs rocheux et un morceau de façade en rondins, souriait une grande jeune femme brune à queue de cheval
— Bon sang, Jennifer !
Et le souvenir d’une bribe de conversation lui revint : Jennifer remerciant Jeremy de l’excellent week-end passé à la campagne. Mais l’heure n’était pas à la nostalgie mais aux déductions : une maison en rondins, isolée, dans les bois, pas très loin d’une rivière, le Snowdon…
— Gwil, tu me fais une recherche à partir du cadastre et d’images satellitaires de la région du Snowdon. Tu cherches une maison à l’écart, dans une zone boisée, près d’une étendue d’eau, lac ou plutôt rivière. Tu nous tiens informés. Rhys, Andy et moi-même, fonçons au Snowdon interroger les gens du cru.
— Hmm, Jack ! Tu as vu l’heure qu’il est… On ne trouvera pas grand monde pour répondre à nos questions.
A ce moment, des cris stridents firent sursauter le quatuor ! Andy et Gwil levèrent les yeux et, épouvantés, découvrirent une vision d’un autre monde. Rhys, lui, se contenta de reculer un peu. Il n’avait jamais aimé les reptiles, surtout volants.
— Aïe ! Aïe ! Gémit Jack. Je l’avais oublié, celui-là ! Ianto ne me pardonnera jamais si j’oublie de nourrir son chouchou.
Et il s’éclipsa pour chercher la nourriture de Myfawny, laissant les trois hommes, le nez en l’air.
— Ç’est quoi, ça ? Réussit à articuler Gwil d’une voix un peu tremblotante.
— Ça, répondit Rhys en haussant les épaules. C’est rien, le chien de garde seulement ! Un ptérodactyle !
Gwil et Andy furent encore plus surpris lorsque Jack revint non seulement avec le déjeuner de l’animal, mais avec une grosse tablette de chocolat noir qu’il lança à ce dernier pour l’éloigner un peu et le calmer.
— Une bonne chose de faite ! J’en ai profité pour nourrir nos pris… euh, pensionnaires du sous-sol. Je propose quelques heures de repos et demain à la première heure, direction le Snowdon !
L’action avait fait du bien à Jack. Il lui avait semblé se rapprocher de son équipe. Mais une fois seul et désœuvré, il recommença à être rongé par le doute et l’inquiétude. Où étaient-ils tous ? Avaient-ils froid ? Faim ? Avaient-ils été maltraités ? Torturés ? Pire encore ? Jack imaginait leur peur et leur solitude. Ils pensent sans doute que je les ai abandonnés, que je n’agis pas assez vite ! Autant d’idées lancinantes qui lui taraudaient l’esprit, le faisant se tourner et retourner sans cesse sur son lit et le rendant incapable de trouver le sommeil. Au-dessus de sa tête, il entendait marcher. Rhys sans doute tout aussi inquiet que lui ! À la fin, il n’y tint plus et alla rejoindre l’infortuné jeune homme ! Ils firent un sort au dernier pot de glace du congélateur, se gavèrent de petits biscuits pour passer le temps (cela fit sourire Rhys : « on se croirait dans ces feuilletons pour ménagères que regarde ma mère ») Puis ils allèrent se dégourdir les jambes sur les quais où ils accueillirent les premiers rayons du soleil avec soulagement. Le moment était venu d’agir. Laissant Gwil à ses recherches – cadastre et images satellite – les trois hommes s’engouffrèrent dans le SUV. Direction : le Snowdon.
— Par où penses-tu commencer, Jack ?
— Personne ne peut vivre complètement seul de nos jours. Tu ne crois pas, Rhys ? Il faut se chauffer, s’habiller, acheter à manger… Personne ne peut totalement se suffire à lui-même, surtout lorsqu’on a quatre prisonniers que l’on veut garder en vie !
— Garder en vie… Tu en es sûr, Jack ?
— Pourquoi les avoir enlevés ? S’il avait voulu les tuer, il l’aurait fait sur place, crois-moi ! Inutile de prendre des risques inutiles !
— Sans doute ! Mais autre chose me vient à l’esprit ! Comment peux-tu savoir qu’il tient nos amis prisonniers aux abords du Snowdon ?
— En réalité, je n’en sais rien. Mais tu as entendu comme moi les propos de Malachie, tu as vu comme moi les photos que tu as toi-même trouvées : il est fort probable qu’il se soit trouvé une maison dans la région du Snowdon. Et il est donc logique qu’il s’en serve pour séquestrer Gwen et les autres. La maison est isolée, inconnue de tous, il connait bien les lieux… Pourquoi choisirait-il une autre cachette ?
Andy reprit la première question de Rhys :
— Et on fait comment ? Concrètement ?
— Vous savez peut-être qu’il y a plusieurs sentiers pour gravir le Snowdon ; c’est sur un de ces sentiers que nous avons revu le vieillard que je suppose être Jeremy Nelson. J’en déduis que sa maison doit se situer pas très loin du départ de ce sentier. Gwil m’a dressé une liste des villages proches assez gros pour posséder une épicerie. Et donc, tout bêtement, nous allons commencer par faire les épiceries ! Si cela ne suffit pas, nous ferons un saut jusqu’au bâtiment d’en-haut : le tenancier avait l’air de le connaitre un peu, ce foutu bonhomme au foulard !
Chapitre 5 La petite maison… dans la forêt.
Plus loin, une maison discrète, en rondins de bois, se cachait au milieu d’un petit bosquet. Le cadre était idyllique : le camaïeu de verts des arbres, le frémissement de l’air frais à travers les feuilles, les rayons du soleil à travers les branches, le gazouillis des oiseaux et le bruit un peu assourdi de l’eau vive d’une rivière toute proche. Tout respirait la paix, la tranquillité et le bonheur. Sauf que…
Pas de barrière fraichement repeinte autour de la maison, pas de coquette boite aux lettres, pas de chemin soigneusement pavé, mais des haies d’épineux d’aspect rébarbatif, un vague sentier envahi par les mauvaises herbes débouchant sur trois marches visiblement branlantes. La bicoque sentait l’abandon, la pourriture, la désolation. D’emblée, on se sentait mal à l’aise. Et lorsqu’on entrait dans la maison, mais personne ne s’y risquait jamais sauf le propriétaire, le malaise s’accentuait : on était surpris par l’obscurité oppressante qui y régnait, les volets étaient perpétuellement clos, les fenêtres hermétiquement fermées et l’air y était quasiment irrespirable : poussière, tabac, pourriture empestaient. Pas de meubles ou presque, aucune photographie… Dans un coin, une paillasse et quelques couvertures, à l’opposé un antique poêle à bois flanqué d’une étagère métallique supportant quelques casseroles et boites de conserve… Seule coquetterie, au milieu de la pièce, un tapis rapiécé ! Placé de travers, remis à la va-vite, il masquait mal une trappe, une trappe apparemment cadenassée… Que cachait-elle ? Une cave ? Mais on ne prend pas de telles précautions pour garder des bouteilles ou du bois… En fait, c’était quelque chose de plus précieux qui était enfermé là ! Le long d’un mur, rangée sur une solide étagère en bois, une dizaine de jarres ornées de leurs mystérieux symboles, luisait faiblement à la lumière de l’unique lampe à huile qui éclairait chichement la pièce. En face des jarres, comme pour en narguer les occupants, une cellule solidement grillagée. Aucun meuble là non plus, quelques couvertures sales, quelques écuelles et un broc posé à même le sol… rien qui puisse réconforter les quatre prisonniers : Owen, Gwen, Tosh et enfin Ianto, pelotonnés dans un angle les uns contre les autres pour lutter contre le froid et se réconforter mutuellement. Ils faisaient de leur mieux pour ne pas regarder les jarres. Le plus calme était Ianto ; il est vrai qu’il était le dernier arrivé et que son espoir était intact. Le plus nerveux était Owen, il était là depuis quatre jours et il avait vu arriver successivement tous ses équipiers : à chaque fois, sa confiance en Jack avait baissé d’un cran.
En réalité, Owen ne décolérait pas : contre lui-même d’abord. Après tant d’années passées à Torchwood, il était tombé dans un piège grossier. Le coup de la panne, puis du faux taxi… Tout cela ressemblait à un mauvais feuilleton télévisé. Il aurait du se méfier, mettre sa voiture au garage du Hub… Mais non ! Il était trop sûr de lui, trop attaché à l’apparence des choses, trop occupé à vitupérer contre sa belle voiture italienne pour prendre les précautions les plus élémentaires. Colère contre Jack et Torchwood ensuite : tant d’années d’études, un avenir prometteur qui se dessinait devant lui et le voilà cloitré dans une espèce de cave à autopsier des cadavres même pas humains la plupart du temps, à identifier des poisons venus de l’espace, à trouver des remèdes contre des maladies qui venaient de Dieu sait quel système solaire. Et même pas le droit de publier des articles sur ces prouesses, d’élaborer une thèse, ou même d’en parler. Médecin brillant, oui, mais complètement inconnu du grand public et de ses propres confrères. Enfin, il ne décolérait pas contre ce grand escogriffe à cheveux gris et foulard qui les détenait prisonniers. C’était déjà humiliant de s’être fait piéger, mais par un vieillard en plus… Et qu’est-ce qu’il mijotait avec ces jarres qu’il époussetait chaque jour avec amour ? Owen avait eu du mal à croire l’histoire racontée par Jack et Ianto au moment de leur retour de Jersey. Mais cette fois, les jarres lui faisaient vraiment peur ! Plus que les jarres, ce qui l’effrayait c’était le regard fou du vieillard allant des jarres aux prisonniers, comme si il choisissait. Pour qui, celle-là ?... Au début, il avait pris son mal en patience, se disant que Jack allait le retrouver, que tout allait finir très vite. Puis Gwen l’avait rejoint… Et là, il avait compris que la situation était grave. L’arrivée de Tosh avait provoqué en lui des sentiments contradictoires : son inquiétude avait grandi, mais davantage pour la jeune femme que pour lui, et cette inquiétude s’était transformée en une volonté farouche de la protéger. Cette réaction l’avait d’ailleurs lui-même fort surpris !
Gwen, elle aussi, avait peur mais pour des raisons différentes. Peur pour Rhys, d’abord ! Elle savait bien qu’il n’avait pas eu réellement d’accident, mais le vieillard qui l’avait enlevé était dingue manifestement et dans ces conditions, peut-être qu’il s’était débarrassé de Rhys. Peur pour elle-même ensuite. Enfin, pas seulement… Elle et Rhys avaient tout fait pour avoir un enfant, même si, au départ, elle avait beaucoup hésité. Et là, elle avait l’intime conviction que l’enfant attendu était là, dans son ventre… Et si c’était bien le cas, quelles seraient les conséquences de l’enlèvement sur le futur bébé ? Elle avait été malmenée, électrocutée, droguée peut-être et affamée… Le brouet infâme de son ravisseur lui soulevait le cœur. La drogue, le manque de vitamines, ce n’était sûrement pas bon pour une future maman. Le pire est qu’elle ne pouvait en parler à personne ! Pourtant Owen, en qualité de médecin, aurait pu la renseigner, mais elle n’osait pas lui en parler, elle ne savait pas exactement pourquoi. Peut-être parce qu’elle voulait que Rhys ait la primeur de la nouvelle, peut-être pour des raisons moins avouables : dans le fond, Owen et elle avaient eu une liaison brève mais intense. Elle se tourmentait donc en silence.
La plus effrayée était Tosh. Il lui semblait que son passé la rattrapait. La prison, l’isolement, l’obscurité, le froid, elle connaissait tout cela. C’était Jack qui l’avait tiré de cet enfer. Mais elle n’avait pas oublié la sinistre prison où elle avait été enfermée pour espionnage et trahison. Et pour une raison obscure, elle trouvait que ce retour au cachot était mérité, qu’elle avait fait une faute, qu’elle devait payer. Elle savait bien qu’à l’époque elle avait été piégée, soumise à un odieux chantage, mais cela ne diminuait pas, à ses yeux, sa culpabilité. La présence des autres la rassurait un peu : ce qui l’avait surtout épouvantée dans sa première prison, c’était la solitude, le sentiment de ne plus appartenir au monde, de mourir à petit feu abandonnée et oubliée de tous. Et là, elle se raccrochait presque désespérément à Owen qui lui serrait la main en lui caressant les cheveux.
Ianto, lui, souriait bravement aux autres, en évitant soigneusement de regarder les jarres… Et pourtant, lui également était très inquiet. Déjà, il était le seul à avoir vu ce que les entités qui y étaient enfermées étaient capables de faire. Ensuite, depuis toujours, il était effrayé par les endroits sombres et souterrains : des souvenirs de son enfance, aurait dit un psychiatre, un père violent qui, comme alternative aux coups, ne connaissait que la relégation dans la cave, obscure, humide, remplie de petits bruits terrifiants pour un enfant. Il avait eu du mal à oublier ce souvenir, mais une des premières missions qu’il avait effectuée sur le terrain s’était chargée de le lui rappeler. Enfermé dans la cave des cannibales en attendant d’être égorgé, puis dépecé, il avait revécu le cauchemar de son enfance… Certes, depuis ce temps, il avait pris en assurance, il était plus fort, mais les traumatismes du passé remontent vite en surface. Enfin, ce qui l’inquiétait également, c’était de savoir que Jack était seul, à la merci de Jeremy Nelson qui semblait pouvoir entrer au Hub à tout moment. Que pouvait-il infliger à Jack, Jack qui lui avait semblé bien désarmé et dépassé par la situation ? Jeremy était en possession d’autres jarres. N’allait-il pas s’en servir contre Jack ? D’un autre côté, Ianto savait fort bien que le chef de Torchwood ne se laissait pas abuser si facilement et il était persuadé que Jack allait trouver un moyen de les délivrer. Le retour du vieillard conforta le jeune homme dans cet espoir. Il était seul ! Pas de Jack ! Jeremy n’avait pas réussi à le faire prisonnier. Mais son soulagement fut de courte durée.
Jeremy était en train de choisir quatre jarres, les caressant amoureusement, avant de les prendre une à une et de les poser avec d’infinies précautions devant la cloison grillagée de leur cellule. Quatre prisonniers, quatre jarres ! Puis il se redressa difficilement et s’adressa aux prisonniers :
— Quelle chance vous avez, mes petits agneaux ! Dans quelques instants, vous allez retrouver votre liberté. Vous aurez oublié tous vos soucis, tous vos souvenirs. Vous allez devenir des êtres insensibles à la douleur ! Vous ne le savez peut-être pas, mais je vous ai choisis soigneusement. Je sais quelle est la valeur des agents de Torchwood et, une fois mes petits amis dans votre esprit, vous allez être l’embryon de ma future armée et ensemble, nous irons chercher votre Capitaine, Jack Harkness. Une fois possédé à son tour, il fera un excellent chef… nous allons conquérir le monde. Nous serons invincibles.
Owen ne put s’empêcher de ricaner
— Invincibles ? Vous êtes débile ou quoi ? Vous avez oublié une simple petite chose : nous sommes des êtres humains, faits de chair, de peau et de sang… On peut nous blesser, on peut nous tuer et alors, au revoir votre belle armée !!! En plus, nous ne sommes que quatre. Vous parlez d’une armée… Même l’Etat du Liechtenstein nous flanquerait la pâtée !
— C’est bien pour cela que je ne compte pas vous utiliser comme combattants. Votre intelligence, vos capacités, vous allez les mettre au service de mes petits amis. Ils vont vous rendre plus performants, plus endurants et vous parviendrez, grâce à Torchwood, à des postes à responsabilité et c’est là que vous serez utiles… En plus, vous allez bientôt vous multiplier, chacun de vos enfants sera un membre de mon armée.
Le regard de Nelson se posa longuement sur Gwen et le vieil homme ajouta :
— D’ailleurs cela a déjà commencé…
Les trois autres se tournèrent vers Gwen
— Tu peux nous expliquer ce qu’il veut dire ? maugréa Owen
— Et bien, je crois que je suis enceinte…
Assez comiquement, le premier mouvement de Tosh fut de battre des mains avec un grand sourire
— Gwen, c’est magnifique ! Tu dois être vraiment heureuse !
Puis, brutalement, la réalité lui revint à l’esprit
— Décidément, je n’en loupe pas une ! Ce n’est pas le moment idéal pour te féliciter.
Owen lui fit un petit sourire comme pour lui dire que ce n’était pas grave puis, dans un geste de bravade, il se leva, se rapprocha du grillage et fit face à Jeremy.
— Et à la fin de tout ça, qu’est-ce que vous espérez ? Vous faites ça pourquoi ? Pour qui ? Vous serez bientôt mort, mon pauvre vieux ! Où est votre intérêt là-dedans ?
— Moi ?... Mais aucun. Je ne fais pas ça pour moi, mais pour mes maîtres.
— Et on peut savoir de qui il s’agit ?
— Vous ne l’avez pas encore deviné ? Les jarres ne vous ont rien appris ? Le cerveau humain est, décidément, bien lent ! … Les Annunakis, voyons !
— Tiens ! Les revoilà, ceux-là ! Qui nous en a déjà parlé ? Toi, Ianto ? ou toi, Tosh ?
Tosh rejoignit Owen devant le grillage
— Tous les deux ! Mais c’est des sottises tout ça, je te l’ai déjà dit !
— Ma petite dame, c’est vous qui êtes une sotte ! Et vous allez bientôt vous en rendre compte ! Les Annunakis viennent de la planète Nibiru. Certains humains l’ont appelée la planète X. Ignorants !!.... Or, elle se déplace et avec elle ses habitants. C’est imminent : le 21 Décembre 2012 elle sera très proche de la Terre et c’est à ce moment-là que la Terre sera conquise. Et vous allez jouer un rôle primordial dans cette conquête !
Tosh se mit en colère :
— mais c’est vraiment n’importe quoi ! C’est un canular, cette histoire de planète. Pour certains illuminés, elle serait soixante fois plus grosse que la Terre… Et on ne l’aurait pas encore vue ? Quelle blague ! Avec Hubble, nos radiotélescopes…
Le vieillard lui coupa la parole :
— Les Autorités ne nous disent pas tout ! à Torchwood, vous êtes bien placés pour le savoir !
— Sans doute ! Mais que faites-vous des centaines de milliers d’astronomes amateurs ? Beaucoup ont du matériel extrêmement performant ! On ne peut pas tous les réduire au silence !
— Balivernes ! De toute façon, j’ai des preuves : les jarres ! Vous en avez eu en main, n’est-ce pas ? Et vous savez ce qu’elles contiennent ! Comment croyez-vous qu’elles sont arrivées là ? Elles viennent de Nibiru. Et oui, cette planète est déjà passée près de nous il y a trois mille six cents ans, avant cela il y a sept mille deux cents ans, et encore avant, il y a dix mille huit cents ans ! Tous les trois mille six cents ans : c’est le temps qu’elle met à achever une révolution autour du soleil ! C’est probablement à un de ces moments-là que les jarres ont été laissées sur Terre, pendant que les Annunakis enseignaient aux Sumériens les rudiments de la civilisation.
— Et ben, v’là autre chose ! siffla Owen. David Vincent, au secours !
— Moquez-vous ! Moquez-vous tant que vous voulez ! Les Annunakis existent bel et bien et si vous êtes sur Terre, c’est grâce à eux. Ce sont eux qui ont créé l’intelligence humaine.
Ianto ne croyait pas un mot de ce que racontait le vieux bonhomme, manifestement fou à lier, mais il savait que le contenu des jarres, quelle que soit sa provenance, était dangereux. En même temps, il n’avait pas perdu espoir, il avait confiance en Jack : il allait venir les sauver, c’était certain, mais il fallait lui laisser du temps : il fallait donc en gagner le plus possible. Et faire parler Jeremy, c’était grappiller de précieuses minutes. Aussi fit-il semblant de le prendre au sérieux. A son tour, il se rapprocha du vieil homme.
— C’est contraire à ce que pense Darwin cependant ! Vous pouvez nous expliquer votre pensée ? J’avoue que cela me fascine.
— Ianto ! Le morigéna Owen. Tu ne vas pas croire ce vieux fou ?
— Mais cela m’intéresse de connaitre cette théorie. Il faut garder l’esprit ouvert.
Tosh qui avait compris le manège de Ianto insista à son tour :
— Oui, s’il vous plait ! J’ai des notions d’astronomie et de biologie et j’ai toujours pris cette théorie de la « planète X » pour purement fantaisiste. Expliquez-moi ! Prouvez-moi que j’ai tort !
— Les théories de Darwin sont fausses, du moins en grande partie, croyez-le, ma petite dame ! C’est vrai, nos ancêtres étaient des grands singes, des primates. Mais pourquoi se sont-ils redressés ? Pourquoi ont-ils commencé à marcher sur leurs deux pattes arrière ? Comment ont-ils élaboré des outils de plus en plus complexes ? grâce aux Annunakis, bien sûr !
Le vieillard s’énervait et, à bout de souffle, il fit une pause au grand soulagement de Tosh et de ianto. Mais lorsqu’ils le virent se détourner d’eux pour regarder les jarres, ils le pressèrent de questions. Même Owen se mit de la partie. Surtout gagner du temps !
— Et alors, quel a été le rôle des Annunakis ?
— Qu’est-ce qu’on sait d’eux ? A quoi ressemblaient-ils ?
— Et pourquoi est-ce qu’on n’a pas de trace d’eux ?
— Il y a un rapport avec certaines prédictions ? Celle des Indiens Hopis par exemple ?
Le vieil homme se mit à rire ou plutôt à grincer.
— Ne soyez pas si pressés, mes jeunes amis. Tout vous sera révélé dans un instant. Ce que je peux vous dire déjà, c’est que l’espèce humaine a été créée par les Annunakis en couplant l’ADN des primates avec leur propre ADN. Ils ont créé des singes intelligents qui ont ensuite évolué.
— Mais dans quel but ? Pourquoi ?
— C’est simple : ils avaient besoin de main d’œuvre, une main d’œuvre habile et pas trop stupide ! Et maintenant, ils viennent faire la récolte. Il y a plus de cinquante ans, au Snowdon, j’ai été choisi pour les aider. Ma vie s’achève, c’est vrai, mais vous allez prendre le relais.
Et Jeremy Nelson, sourd aux cris de peur et de colère des jeunes gens, se pencha sur la première des jarres, celle placée en face de Ianto, pour en faire sauter le capuchon de cire.
Chapitre 6 Délivrance
Le hurlement de désespoir de Ianto fut couvert par un fracas épouvantable, le bruit du bois qu’on explose, d’une porte qu’on fracasse et le martèlement rapide de pas d’un petit groupe d’hommes hurlant des ordres très menaçants. Jeremy fut surpris par le bruit, puis par la vision de trois énergumènes visiblement très déterminés, Jack d’abord, son ennemi de toujours, semblable à lui-même, toujours aussi magnifique dans l’action, le fusil-mitrailleur prêt à ouvrir le feu ; il était suivi de Rhys, très impressionnant lui aussi, l’air farouche, un pistolet Desert Eagle à la main et enfin d’Andy qui fermait la marche, brandissant une hache de dimensions impressionnantes.
Jeremy, acculé, se plaqua contre le mur, acceptant apparemment sa défaite. Rhys allait se précipiter pour délivrer les prisonniers, mais d’un geste impérieux, Jack lui fit signe de ne pas bouger.
— Rhys ! Ne quitte pas des yeux Jeremy ! Qu’il ne s’approche pas des jarres !
Et pendant que Rhys gardait Jeremy à l’œil, Jack, précautionneusement, ramassa chacune des quatre jarres alignées devant la cellule pour les ranger sur l’étagère. Puis s’adressant à Andy :
— Andy, détruis-moi cette cochonnerie de grillage ! Reculez-vous, tous les quatre !
Les quatre prisonniers obéirent avec une telle rapidité qu’Owen trébucha, entrainant Tosh à sa suite. Ils n’eurent pas longtemps à attendre : Jamais Andy n’avait ouvert de cachot avec tant d’enthousiasme. Quand cela fut fait, il alla relayer Rhys dans sa surveillance du vieillard, laissant son ami libre d’aller consoler et réconforter son épouse. Mais Rhys fut stoppé dans son élan par un Owen un peu égrillard qui lui tapa sur l’épaule en lui susurrant à l’oreille :
— Au fait, félicitations, mon vieux !
Rhys, perplexe, se tourna vers Gwen qui, mi-riant, mi-pleurant, se jeta dans ses bras.
— Pourquoi me félicite-t-il ? Qu’est-ce qu’il a voulu dire ?
— Tout simplement que tu vas être papa !
Et ce fut Rhys, cette fois, qu’il fallut réconforter tant la nouvelle l’avait secoué ! Jack, épanoui, regardait le couple enlacé, lorsque, du coin de l’œil, il vit un tableau qui l’époustoufla : Owen, l’insensible, Owen, le cynique, en train d’aider Tosh à se relever, de lui remettre sa chevelure en ordre, avant de lui effleurer la joue avec délicatesse et de l’embrasser avec tendresse. Et c’est main dans la main qu’ils quittèrent leur cellule. Jack se tourna alors vers le dernier prisonnier :
— Tu crois ça, toi, Ianto ? J’avais fini par désespérer !
Puis il redevint sérieux et regarda intensément le jeune homme :
— Et toi, mon petit père, comment vas-tu ? Physiquement, tu n’as pas l’air d’avoir souffert !
— C’est que je n’en ai pas eu le temps, Jack !
— Et là-dedans ? poursuivit Jack en lui frôlant le front de ses doigts. Tu as eu peur ? Moi, j’étais terrorisé… L’idée qu’il puisse t’arriver quelque chose… L’idée de ne jamais te revoir…
Jack laissa mourir les mots et se contenta de serrer son compagnon contre lui, en lui caressant la nuque avec infiniment de douceur. Ce qui fit taire Ianto : il s’apprêtait à dire que, dans le fond, il n’avait jamais perdu confiance, qu’il savait que Jack ferait tout pour les sauver, le sauver, mais il préféra profiter de l’instant et fit durer ce moment de bonheur.
Soulagement, bonheur, allégresse… qui furent brisés par un vigoureux :
— N… de D… ! Il m’a eu !
De la part d’Andy. Un peu distrait par les manifestations de joie autour de lui, l’infortuné jeune homme avait relâché sa surveillance et le vieillard en avait profité pour s’échapper. Il fut impossible de le rattraper : il connaissait bien le terrain, les moindres sentiers et il avait préparé sa fuite depuis longtemps, il avait probablement prévu cette éventualité depuis belle lurette.
— je m’en veux… Je m’en veux… Répétait Andy.
Jack coupa court à ces manifestations de remords :
— Il n’ira pas loin. L’UNIT est alertée et de toute façon, vu son âge, il ne sera plus longtemps dangereux. Sans compter que c’est nous qui avons les jarres.
— Justement, à ce propos, demanda Ianto, que comptes-tu faire ?
— L’UNIT sera là dans une petite demi-heure. On en profite pour fouiller la maison, trouver des papiers peut-être, puis on évacue ! L’UNIT va truffer la bicoque d’explosifs en commençant par la cave et quand le périmètre sera entièrement sécurisé, on fait tout sauter. Plus de jarres, plus de problèmes !
Andy, un peu réconforté, s’enquit alors :
— Est-ce que ce n’est pas le moment de contacter Gwil pour lui dire que tout est fini ?
Il fallut expliquer aux anciens prisonniers qui était Gwil.
— Il nous a été envoyé par la police de Cardiff pour te remplacer, Tosh ! Il nous a bien aidés : en particulier, depuis le Hub, il nous a guidés jusqu’ici. Grâce aux photos satellite, il a retrouvé la maison. L’épicier local a confirmé que son occupant était bien Jeremy.
— Mais, j’y pense, Jack ! s’exclama Ianto. Ce fameux Gwil est resté au Hub ! Il y est seul et tu te rappelles que Nelson peut accéder au Hub par la salle des archives !
— Pas de souci, Ianto ! Même en admettant que Jeremy dispose d’un moyen de communication rapide et arrive avant nous à Cardiff, il ne pourra pas rentrer. La porte secrète a été munie de deux solides verrous par mes soins dès hier soir et on ne peut les ouvrir que de l’intérieur. Gwil est en sécurité !
Tard dans la nuit, l’équipe, enrichie d’Andy, de Gwil et, bien sûr, de Rhys, savourait sa victoire autour de pizzas et de café. Mais c’était aussi l’heure des explications. Ce fut Ianto qui ouvrit le feu en s’adressant d’abord à Jack :
— Ce qui m’étonne, c’est la rapidité avec laquelle tu nous as retrouvés, pardon, avec laquelle vous nous avez retrouvés, s’empressa-t-il d’ajouter en se tournant vers les collaborateurs occasionnels de Torchwood… Parce que, au moment où j’ai été kidnappé, nous n’avions pas beaucoup avancé.
— C’est justement ton enlèvement qui a été le déclencheur : le morceau de foulard rouge, l’entrée secrète, tout cela nous ramenait à Jeremy Nelson, comme tu sembles l’avoir soupçonné toi-même, Ianto ! A partir de là, nous avons remonté la filière : nous avons, grâce à Gwil, réussi à retrouver quelques bribes du passé de Jeremy, puis grâce à Rhys un témoin au British Muséum de sa passion pour la culture sumérienne, ce qui nous a ramenés aux jarres, donc au Snowdon. Mes souvenirs, quelques vieilles photos, les propos du témoin du musée, tout cela mis bout à bout nous a fait chercher une maison dans les bois, pas loin d’une rivière, au pied du Snowdon, pas très loin de la cachette primitive des jarres. Une recherche par satellite, quelques questions posées sur les lieux et nous avons trouvé votre lieu de détention. Le plus dur a été de s’approcher sans se faire repérer : le terrain était truffé de pièges, rudimentaires, mais efficaces, genre pièges à loup… Enfin bref, tout est bien qui finit bien, n’est-ce pas, vous tous ? Et surtout toi, Ianto ! Je ne me serai jamais remis de ta disparition : tu fais du trop bon café !
Tout le monde se mit à rire devant l’air ulcéré du jeune homme. Il chercha une réplique cinglante à lancer à Jack, n’en trouva pas et il préféra se taire. Inutile de gâcher l’ambiance de fête qui régnait dans le Hub à ce moment-là : Gwen était radieuse, Rhys planait à cent mille pieds, Tosh et Owen se souriaient mutuellement et Jack… Et bien, Jack le fixait d’un regard qui signifiait sans ambigüité que ce n’est pas le café qu’il aurait regretté le plus en perdant Ianto. Finalement, les deux seuls à avoir les pieds sur terre étaient Gwil et Andy. Ce fut d’ailleurs ce dernier qui relança la conversation :
— Et cette histoire de jarres ? Le vieux, avant de s’échapper, a parlé des … AnnaKis…Je n’ai pas bien compris le mot ! Il a bredouillé une histoire de planète, la planète X…qui nous apporterait des tas de calamités…
— Ne t’inquiète pas, affirma Tosh. Il avait l’esprit dérangé… Cette planète n’existe pas, sauf dans l’imagination de certains gourous ou de scénaristes de films-catastrophe. Il n’en reste pas moins vrai que nous ignorons tout de ces jarres, à part qu’elles peuvent être extrêmement dangereuses.
— Cela sera notre sujet d’études pour les jours suivants, coupa Jack qui n’avait pas trop envie de dévoiler tous ses secrets à la police de Cardiff. Il nous reste à remercier Gwil et Andy de leur aide précieuse. Sans eux…
Après le départ des deux policiers, Jack mit tout le monde dehors.
— La future maman au lit ! Et le papa aussi ! Tosh et Owen, vous également, vous allez vous reposer.
Pour une fois, Tosh ne protesta pas. Et Jack et Ianto se retrouvèrent seuls. Ils s’apprêtaient à savourer de délicieux moments d’intimité lorsque les cris perçants de Myfawny les firent sursauter.
— J’aime bien cet animal, grogna Jack, mais parfois j’ai envie de violer la loi sur la protection des espèces en voie de disparition.
— Deux minutes, Jack ! Je vais le nourrir ! Dans le fond, il a bien le droit à quelques gâteries : il doit se sentir si seul !
— Et moi, je n’y ai pas droit ?
— Pas de problème, Jack ! Je te ramène tout de suite une bassine de poissons bien faisandés.
Jack fit la grimace et continua à ronchonner :
— En plus, tu vas empester le poisson pas frais !
Puis son regard s’illumina :
— Mais rien qu’une bonne douche ne puisse corriger !
Ianto pouffa de rire, s’éloigna un peu de son compagnon, puis se retourna.
— A ton âge, on ne te changera plus, je crois !
Et il courut se mettre à l’abri pour éviter le gobelet en carton dont Jack le bombardait en riant aux éclats.
Epilogue
Les jours suivants furent beaucoup plus calmes : la faille restait inactive et aucune alerte ne vint troubler la quiétude du Hub. Toute l’équipe put donc se consacrer à l’étude des fameuses jarres, sauf Owen, confronté à un autre genre de problème : les trois jeunes gens, toujours prisonniers dans les sous-sols et toujours possédés par les mystérieux esprits dont on connaissait bien maintenant le caractère maléfique. Comment les en délivrer sans sacrifier leur vie ?
En ce qui concernait les jarres, de prime abord, le travail semblait ardu puisque les recherches ne reposaient que sur des dizaines de tessons de poterie, quelques photos de jarres encore entières mais pulvérisées depuis lors. Fort heureusement, la fouille de la maison de Jeremy avait été assez fructueuse : on y avait retrouvé des croquis, des carnets, des photocopies venant de musées prestigieux et des brouillons plus ou moins froissés. Il s’avéra très vite que Jeremy avait percé le mystère des inscriptions sumériennes et il avait pratiquement tout traduit. Il apparut que les jarres avaient été mises à jour au plein cœur de la Mésopotamie, à un moment assez dramatique de la civilisation sumérienne, vers la fin du vingt et unième siècle Avant Jésus Christ, une époque de chaos, de guerre, de destruction, puis presque inévitablement de reconstruction. Un ouvrier aurait découvert les jarres, en aurait ouvert une, pensant y trouver un trésor et, au lieu de cela, il aurait été enveloppé par une espèce de brume rougeâtre – « un démon rouge » selon les inscriptions – il serait alors devenu fou ! Il avait fallu le supprimer tant il était dangereux. Superstitieuses, les autorités de l’époque avaient fait transporter les jarres dans des montagnes désertiques, non sans avoir rajouté quelques mises en garde sur certaines d’entre elles. Avec le temps, tout le monde oublia l’anecdote des récipients maléfiques.
— Tout cela ne nous apprend pas grand-chose, constata Tosh, un peu dépitée. Ce qu’il faudrait savoir, c’est d’abord ce qui s’est passé après : comment les jarres sont-elles arrivées au Snowdon ? Et surtout ce qui s’est passé avant : comment sont-elles arrivées en Mésopotamie il y a plusieurs milliers d’années ? Et d’où viennent-elles ? Depuis le début, on suppose une origine extra-terrestre, mais c’est plutôt vague ! Serait-ce le début d’une invasion ?
— Si cela avait été le cas, rétorqua Jack, il y a longtemps que cela serait fait ! Je ne pense pas qu’on ait d’inquiétudes à avoir… En attendant, je propose qu’on se partage le travail. Ianto et moi, allons faire des recherches sur les travaux archéologiques entrepris au Moyen-Orient et toi, Tosh, tu continues à plancher sur la mystérieuse écriture.
— Et moi ? demanda Gwen.
— Tu pourrais nous aider en te rendant au British Muséum. Essaie de contacter ce charmant monsieur Malachie. Il doit en connaitre un rayon sur les fouilles archéologiques ! Mais traite-le avec précaution, il n’est plus tout jeune et évite de lui parler de Jeremy, je ne sais pas s’il comprendrait que nous l’avons retrouvé et perdu presqu’immédiatement.
Il fallut plusieurs jours pour démêler l’écheveau mésopotamien, du moins pour commencer à y voir plus clair. Savoir ce qui était arrivé aux jarres à l’époque contemporaine ne fut pas le plus difficile grâce aux efforts conjugués de Gwen, Jack et Ianto. Apparemment elles auraient été exhumées presque par hasard par des archéologues britanniques dans les années 1930, entreposées de longues années à Bagdad alors sous tutelle britannique, puis ramenées au British Muséum peu après la Seconde Guerre Mondiale. Mais sur le trajet du retour, plusieurs caisses, dont celle contenant les jarres, avaient été dérobées. On ne les avait jamais retrouvées, même si, à l’époque, on avait fortement soupçonné un voleur connu des polices du monde entier. On savait peu de choses sur lui, hormis le fait qu’il s’était spécialisé dans le vol d’objets d’art, de préférence anciens, et qu’il était originaire de Galles du Nord. Le reste n’était que conjecture : les jarres auraient été cachées dans la salle souterraine du Snowdon, mais pour une raison inconnue le malfaiteur ne serait jamais venu les chercher. Et c’est Jeremy qui, par hasard, les aurait retrouvées quelques années plus tard.
Cela ne répondait pas à la question la plus importante : d’où venaient les jarres ? Le matériau utilisé pour les fabriquer fut de nouveau examiné, mais à part qu’il n’était pas d’origine terrestre, on ne put rien en tirer ! Tosh avait réussi à comprendre quelques mots (des pictogrammes en réalité) : il lui avait semblé reconnaitre le mot « avertissement », à moins que ce ne soit le mot « attention », « prison », « criminels », « démon », des mots, mais rien de cohérent quand, soudain, elle poussa un cri et, fébrilement, se mit à comparer les photos et les tessons
— Jack ! Regarde ! Il y a comme une espèce de signature ! Là en-dessous ! Je les avais examinées sous toutes les coutures, mais je ne les avais pas retournées ! Bon sang ! J’aurais du y penser ! Tiens ! C’est comme chez nous !
Et dans son enthousiasme elle s’empara de la tasse pleine de café que Jack était en train de siroter pour la retourner et en montrer le fond.
— Tu vois ! « Made in China » !
Jack, pantois, fixait la jeune femme pendant que Ianto, en grommelant, épongeait les documents barbotant dans le café. Il détacha son regard de Tosh, triomphante, pour regarder d’abord sa tasse, puis les quelques tessons qu’elle lui tendait pour finalement les scruter très attentivement. Il crut distinguer un petit dessin, une sorte de logo.
— On dirait un symbole, une signature… Attendez ! Passe-moi la loupe, Ianto… On dirait bien une marque de fabrique… Cela me rappelle quelque chose… Ianto, viens avec moi ! J’ai besoin d’ouvrir le coffre.
Quelques instants plus tard, Jack tenait au creux de sa paume une ravissante et minuscule statuette, sculptée dans une roche presque translucide. Il appela Tosh et lui montra, ainsi qu’à Ianto, sous le bijou, une signature très semblable à celles des jarres.
— Qu’est-ce que c’est, Jack ? s’enquit Tosh, éblouie par la finesse du travail. D’où tiens-tu cet objet ? C’est ravissant !
— C’est un des rares objets que j’ai gardés de mon passé. Il appartenait à ma mère. Mon père le lui avait offert lors d’un de ses voyages. Il prétendait l’avoir acheté chez un antiquaire, lequel antiquaire lui aurait affirmé que cette breloque venait d’une petite galaxie située à trois mille années-lumière d’ici. Son nom ne vous dirait rien, je suppose, mais Arthur C. Clarke l’avait baptisée « la Nébuleuse du Phoenix »*.Une civilisation très brillante, parait-il. Elle a disparu il y a un peu plus de deux mille ans, à la fin de votre mois de Décembre, consumée dans une supernova…
Un grand silence suivit ces paroles. Puis Ianto réussit à articuler :
— Tu veux dire que c’est l’étoile du Nouveau Testament ? Celle de Noël ?
— Peut-être ! Peut-être pas ! Jésus est-il vraiment né le 25 Décembre ? Il y a deux mille neuf ans ? Toujours est-il qu’il s’agissait d’une civilisation très avancée, aussi bien techniquement que moralement. Reste à savoir pourquoi les habitants de cette galaxie auraient enfermé des esprits manifestement maléfiques dans des jarres et nous les auraient expédiés !
— Je crois que la seule façon de le savoir est de traduire ces fameuses inscriptions !
— D’accord, Tosh! Ianto et toi, vous continuez à travailler là- dessus.
Il n’y eut pas longtemps à attendre : Tosh avait soumis à son ordinateur les quelques mots déjà trouvés et quelques heures plus tard, elle pouvait résumer à Jack et Ianto le résultat de ses recherches.
— Je crois comprendre ce qui s’est passé. Les écrits sur les poteries concordent avec ce que tu nous as dit Jack : une civilisation très avancée tant moralement que scientifiquement. D’après ce que j’ai pu comprendre, la peine de mort n’existait plus et les criminels, les pervers étaient condamnés au bannissement. On enfermait leur esprit dans des jarres et on envoyait ces dernières sur des planètes inhabitables. Ces jarres-ci ont du être déviées de leur trajectoire initiale pour une raison quelconque, une météorite par exemple. Evidemment, sur Terre, personne n’a compris les messages d’avertissement qui figuraient sur ces espèces d’urnes funéraires… Et en les ouvrant, l’ouvrier sumérien, puis Jeremy Nelson et nos trois prisonniers ont été possédés par des esprits malsains.
— Et Jack, également ! Rappela Ianto en frissonnant.
— Et c’est grâce à toi que j’en ai été débarrassé. Je n’ose penser à ce qui se serait passé si Jeremy avait mené son projet à terme : le monde tenu en esclavage par quelques pervers !
— Sauf que Jeremy avait mal interprété les projets de l’esprit qui le possédait : il pensait préparer la Terre à une invasion, celle des Annunakis !
— Encore eux ! soupira Tosh. A notre époque, croire en de telles sornettes…
— Oh ! mais ce n’est pas plus ridicule que…
On ne saura jamais ce que Jack avait voulu dire, car Owen arrivait, tout courant, avec l’air assez satisfait de lui-même.
— J’ai trouvé comment débarrasser nos prisonniers de leurs hôtes indésirables ! C’est d’ailleurs toi, Jack, qui m’en a donné l’idée.
— Et que comptes-tu faire ?
— Ben, les tuer tout simplement… Qu’est-ce que vous en dites ?
Et Owen, tout souriant, observait la réaction de ses compagnons. Il ne fut pas déçu : Jack se raidit, Tosh poussa un petit cri d’effroi, mais Ianto prit l’air rêveur.
— Cela pourrait marcher, effectivement. Cela a bien réussi avec Jack.
— Exactement. Sauf que pour Jack, il suffisait d’attendre. Là, j’aurai besoin d’un défibrillateur cardiaque, d’un peu d’aide et de beaucoup de chance.
La chance était apparemment au rendez-vous et les trois prisonniers retrouvèrent leurs souvenirs et leur personnalité, la jeune femme réclamant ses petites peluches et les deux jeunes gens exigeant une pinte de bière. Un peu de retcon et Gwen les ramena à Londres dont ils étaient originaires. Ils s’étonnèrent bien un peu de ne garder aucun souvenir de l’excursion projetée au Snowdon, mais ils mirent cela sur le compte de l’alcool.
Avec le retour de Gwen au Hub, l’affaire fut classée, dans la bonne humeur du reste. Gwen en avait profité pour faire les boutiques ; elle en avait ramené pas mal de babioles et un gros livre énumérant tous les prénoms féminins ou masculins possibles et imaginables, des plus sages aux plus saugrenus. Cela faillit créer une émeute, chacun voulant imposer son choix, d’où un joyeux brouhaha et même Myfawny n’arrivait pas à se faire entendre.
Au Hub, c’était la liesse, mais à plus de quatre mille kilomètres de là, dans la montagne du Zagros, à deux mille mètres d’altitude, très au Nord des vestiges de l’antique Ur, un vieillard essayait de reprendre son souffle. Il avait eu du mal à progresser dans l’abondante végétation, il s’était griffé aux buissons d’aubépines, il avait glissé plusieurs fois sur des cailloux et il n’en pouvait plus. Son cœur cognait contre ses côtes, sa respiration se faisait de plus en plus sifflante et sa vue se brouillait. « Encore quelques mètres ! Plus que quelques mètres ! » Ces mots lui martelaient le crane. Il essaya de repartir, mais une douleur fulgurante dans la poitrine le plia en deux. Il tomba à genoux, sentant que la vie le quittait. Et, à ce moment-là, pendant la fraction de seconde qui le séparait de la mort, il redevint lui-même « Mon Dieu, qu’est-ce que j’ai fait ? » Puis il sombra pour toujours dans l’obscurité.
Cela n’empêcha pas les oiseaux de pépier, le vent de jouer avec les feuilles des pistachiers et les petits rongeurs de gratter le sol. Et, justement, un peu plus haut, un jeune renard creusait la terre meuble d’une petite anfractuosité dans la paroi rocheuse. Il cherchait de quoi abriter sa famille, une niche, une grotte et, bien sûr, il ne remarqua pas, à quelques pas de lui, une sorte de container à moitié ouvert, dans lequel on distinguait vaguement quelques récipients bizarrement décorés et ressemblant beaucoup à ceux découverts au Mont Snowdon. Si quelques uns étaient cassés, la plupart étaient intacts et encore solidement fermés. Au fur et à mesure que l’ouverture s’agrandissait sous les coups de griffes du petit animal, les rayons du soleil pénétraient dans la caverne ainsi mise à jour et faisaient doucement luire les jarres, désormais offertes aux convoitises humaines.
FIN
*d’après la nouvelle d’Arthur C. CLARKE, « Un Jésuite dans l’étoile » parue dans le magazine Planète de Novembre- Décembre 1963.