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Série : Torchwood
Création : 29.09.2010 à 22h17
Auteur : Rhea01
Statut : Terminée
« Univers Alternatif, toute l'équipe de Torchwood au grand complet au temps de la Reine Victoria. Ou les aventures de Lord Harkness et Ianto Jones, précepteur et bibliothécaire. » Rhea01
Cette fanfic compte déjà 131 paragraphes
- Quel cauchemar terrifiant, je comprends que vous ayez crié.
- Je ne fais pas autant de bruit habituellement.
- Non, vous gémissez dans votre sommeil, je vous ai entendu quelque fois en passant devant la porte de votre chambre. Quand je vous ai entendu, mon sang n'a fait qu'un tour, j'ai jugé nécessaire de venir vous voir et vous parler.
- Vous n'auriez pas dû, murmura Jones.
- Pourquoi ? Vous êtes sous ma responsabilité, dans ma maison et je m'inquiète pour vous.
- Pour moi, Milord, ne vous inquiétez pas tant ! s'écria Ianto, peu enclin à ce que le Lord se préoccupe pour lui. Les attentions dont il l'entourait l'embarrassait suffisamment.
- Je le dois, comment je ferais pour vous remplacer maintenant que vous avez commencé à travailler ici ? Vous êtes de loin la personne la plus compétente que j'ai eue sous mes ordres. Il est normal que je m'interroge sur ce qui peut vous perturber au point d'hurler la nuit.
- Je suis désolé.
- arrêtez cela ! dit le lord d'un ton plus sec, vous ne cessez d'être désolé, d'être respectueux. Est-ce réellement votre nature d'être ainsi ou bien vous vous maintenez toujours sous contrôle permanent ? Cela doit être douloureux, difficile à tenir, non ?
- Comment monsieur, je ne comprends pas très bien ce que vous voulez dire ?
- Rien, ce sont des questions d'ivrogne. Je souhaiterais juste que vous soyez un peu plus vous-même. Vous êtes ici chez vous, vous savez.
- Evidemment, persiffla Jones, c'est même pour cela que vous vous êtes introduit dans ma chambre.
- Ah, je préfère ce ton là. Avez-vous remarqué que Owen, Tosh ou même Gwen ne prenaient jamais de précaution pour me dire les choses, voilà ce que j'attends de vous également. Et puis, ce comportement est un peu difficile à tenir après le joli discours d'hier.
- veuillez m'excuser, dit Jones en souriant, je veillerais à faire moins attention à ce que je dis.
Jack éclata de rire alors que Jones arborait un sourire moqueur.
- je préfère cela, dit-il, cela vous va beaucoup mieux... Alors ce cauchemar, vous savez à quoi cela est dû ?
Le jeune homme se rembrunit, il n'avait aucune envie de parler des causes de son cauchemar. Il les connaissait un peu trop bien. Jack comprit immédiatement qu'il ne souhaitait pas parler de cela. Il lui jeta un regard compréhensif.
- très bien, conservez votre secret, lui dit-il compatissant, il est l'heure pour moi de dormir, de toute manière, dit-il en baillant. La nuit va être courte, ajouta-t-il en se levant pour sortir.
Il lui adressa un petit signe et ferma la porte derrière lui. Jones bondit hors de son lit et tourna la clé. Jack s'arrêta au milieu du couloir en entendant le son de la clé dans la serrure. Il sourit avant de reprendre le chemin de sa chambre.
Jones se recoucha et se battit avec ses couvertures pour se faire un lit confortable. Il retapa son oreiller et rabattit ses draps au-dessus de la tête. Le tissu frais lui rafraîchit ses joues brûlantes. Le Lord l'avait interrogé sur son cauchemar, il n'avait pas eu d'autres solutions que de lui raconter, mais quand il avait voulut connaître les raisons de ce sombre rêve, il s'était tout à coup senti mal à l'aise.
L'homme était intelligent, ce serait lui faire insulte de penser le contraire, s'il commençait à en parler, il comprendrait immédiatement ce qu'il lui était arrivé. Et il n'avait aucune envie que quiconque le sache, surtout le Lord. Il utiliserait sûrement cette information contre lui, pour le contraindre à partager sa couche, sous prétexte qu'il était habitué. Ils le font tous, tous ceux qui connaissaient son secret l'avaient utilisé de la plus vile de manière.
Il refusait que son nouveau maître le fasse. Il ne lui semblait pas mauvais, juste trop intéressé par la chair. Ce cauchemar était là pour lui rappeler de ne pas être trop confiant, quelques soient les personnes qui l'entourent. S'ils connaissaient son secret, ils ne voudraient plus de lui dans leur mur, il avait réussi à le cacher jusqu'ici. Le Lord était curieux, mais il prendrait garde à ne rien lui dire. Il se tourna de l'autre coté, repoussant ses inconfortables pensées qui le ramenaient dans une période de sa vie qu'il souhaitait oublier. Sans succès.
Il se mit à penser à ce que le lord lui avait raconté, sa passion pour Alec McNeil. Il le jugea incroyable, il devait être une personne extraordinaire pour avoir susciter une telle passion. Des années après, il chérissait ce souvenir, il le thésaurisait, comme le ferait un homme qui n'avait pas connu de si nombreuses passions. Jack avait dit qu'il se sentait seul, serait-ce à cause de cela ? Ou bien parce qu'à l'aune d'un tel amour, aucune histoire, aucune relation n'avait pu perdurer bien longtemps ? Jones soupira. Le sommeil le fuyait, il se retourna à nouveau, les pensées tournoyaient dans son esprit, il ne pouvait s'empêcher de penser à lui, à Steven, tout pour éviter de s'appesantir sur son propre secret.
Il resta longtemps ainsi à réfléchir, le sommeil ne vint le prendre que lorsque l'aurore aux doigts de rose arriva. Ce fut pour cette raison qu'il dormit tard et manqua le petit déjeuner. Ce furent des coups portés contre sa porte qui l'éveillèrent. Il s'extirpa péniblement de ses couvertures entortillées autour de lui et entrebâilla la porte. Miss Sato se trouvait derrière la porte. Elle cacha son sourire derrière sa main en découvrant l'état dans lequel il se trouvait.
- Monsieur Jones, dit-elle, vous êtes réveillé ? Vous allez bien ? Nous nous sommes inquiétés en ne vous voyant pas descendre ce matin.
- Je...j'ai un peu veillé hier soir et je me suis endormi très tard. Je suis désolé.
- Ne le soyez pas, nous sommes Samedi, vous pouvez vous reposer si vous ne vous sentez pas bien. Mais vous avez manqué un sacré spectacle ce matin.
- Comment ? Il ouvrit plus grand sa porte et Miss Sato découvrit ses cheveux largement emmêlés et ses yeux gonflés de sommeil.
- Lord Harkness a pris Steven sous son aile. Enfin, je veux dire, il a reconnu l'enfant.
- C'est extraordinaire !
- Oui, vraiment ! dit Miss Sato en souriant, je me demande si c'est ce que vous lui avez dit hier a porté ses fruits ?
- Sans doute que votre guerre des nerfs a eu plus de résultat. Il a décidé de lui même ce qui était bon pour Steven. Où sont-ils maintenant ?
- Le lord est dans son bureau, il m'a demandé d'aller vous chercher, il s'inquiétait de ne pas vous voir ce matin. Steven est avec Dame Rose, ils continuent d'installer ses affaires dans sa chambre.
- Il a passé une bonne nuit ?
- Apparemment, tout s'est bien passé pour lui, il n'a même pas été réveillé lorsque Jack est rentré. Pourtant il a été assez bruyant.
- Je vous le confirme, dit-il en souriant. Je m'habille et je vais voir Steven.
- Non, Jack vous attend, il dit qu'il veut vous parler. Il a reçu une lettre d'Adam Smith, de l'Agence Worthsmith.
- Oh... j'arrive.
Il ferma la porte au nez de la jeune femme et se précipita sur ses affaires. Il tenta de remettre de l'ordre dans ses cheveux qui avaient beaucoup poussés ces derniers temps. Ses boucles brunes qui encadraient ses yeux clairs, lui donnait un air un peu trop féminin à son goût. Il se fit un catogan à l'aide d'un lacet de cuir, cela suffirait jusqu'à ce qu'il les coupe. Gwen pourrait-elle lui rendre ce service ? Il l'espérait. Il se rua dans ses vêtements et dans le couloir, rejoindre le lord qui l'attendait dans son bureau depuis presque une heure.
Partie Deux
Chapitre trois : promenons-nous dans les bois...
La pièce avait beaucoup changé depuis que Jones avait pris en charge le poste de secrétaire particulier. Il avait trié et rangé toutes les piles de papiers qui traînaient auparavant sur le bureau de bois. Il avait pris la liberté de faire ajouter des étagères qui lui avaient permis de ranger les différents documents du Lord. Il avait arrangé ce bureau de manière agréable, qui donnait envie à Jack Harkness de venir travailler dans cette pièce qu'il fuyait habituellement.
Cependant, il lui fallait être honnête avec lui-même, s'il passait autant de temps dans ce lieu désormais, ce n'était pas vraiment à cause de la nouvelle organisation de la pièce, mais plutôt à la présence de son nouveau secrétaire. Il s'était curieusement habitué à sa présence et lui faisait maintenant confiance pour tout ce qui concernait la gestion de son domaine. Il soulageait Rhys des tâches purement administratives ce qui l'enchantait. L'époux de Gwen était véritablement ravi de travailler avec lui. Il ne cessait de le rappeler au Lord dès qu'il avait un moment.
Jack était seul, absorbé par la lecture de la lettre d'Adam Smith qui lui était parvenue ce matin. Elle suscitait pas mal d'interrogations. Jones avait fait son travail en lui demandant un rendez-vous, sa réponse était curieuse.
Jones entra dans la pièce avec célérité et toujours cette attitude respectueuse qui l'amusait. Il remarqua qu'il s'était tiré les cheveux en arrière et que des gouttelettes d'eau scintillaient encore le long de son cou, attirant son regard. Il lui souhaita le bonjour et l'invita à s'assoir avant même que celui-ci ne s'excuse pour son retard.
- je me doutais qu'après notre conversation de cette nuit, vous seriez un peu plus tardif aujourd'hui, mais je n'imaginais pas que vous sauteriez un repas. Vous ne devriez pas, vous êtes déjà trop mince.
- veuillez m'...
Il s'arrêta, il avait promis de ne plus s'excuser. Jack nota que sa remarque de la veille avait porté ses fruits.
- bien, nous avons reçu une réponse d'Adam Smith, cependant, je ne comprends pas bien où il veut en venir. Je vous en prie, lisez-la.
« Monsieur Jones,
Je suis bien heureux d'avoir de vos nouvelles. Vous me manquez mon ami, sans vous, Londres paraît insipide. Pourtant j'ai beaucoup entendu parler de vous dernièrement. J'ai cherché à comprendre, vous qui étiez un si bon précepteur. Heureusement, vous avez encore des amis dans cette ville. Il me tarde de vous revoir, nous pourrions reprendre nos conversations toujours édifiantes.
Vous me demandez un rendez-vous au sujet d'une affaire que votre nouveau maître souhaiterait me confier. C'est très aimable de votre part, mais vous êtes parti vous exiler bien loin de Londres et je ne puis pour l'heure me permettre de faire ce long voyage pour des raisons de santé. Vous m'en voyez fort désolé, j'aurais tant aimé discuter à nouveau avec vous des affaires criminelles sur lesquelles j'ai enquêté, notamment de la résolution de l'enquête des deux jeunes hommes de la famille de F***. Vous comprendrez que même dans ce courrier, je ne peux citer le nom de mes clients.
Cependant cet état maladif me laisse beaucoup de temps pour réfléchir et j'ai rattaché le nom de votre employeur à une affaire qui n'a toujours pas été résolue à ce jour. Un infirmier avait été découvert tué dans d'étranges circonstances, près du Bethlem Royal Hospital en janvier 1892. Cette affaire m'a interpellé et j'ai donc commencé à effectuer des recherches qui m'ont amené au nom de l'épouse de Lord Harkness. J'ai pu remonter jusqu'à leur rencontre aux Indes. Cependant, je n'ai pas encore entamé les recherches concernant son enfance et la période actuelle. Elle a été internée à Bedlam en 1891, je commencerais mes recherches à cet endroit.
Votre affaire m'intéresse fortement pour ne rien vous cacher, je sais que vous n'êtes pas homme à demander de l'aide pour rien et je suppose un intéressant mystère derrière cela. Je vous attend dans deux mois à mon office, ma porte vous sera ouverte comme toujours.
En espérant vous retrouver à nouveau, je vous prie d'agréer mes très chaleureuses amitiés.
PS. Mimi sera jouée par la Stradelli, ne manquez pas cela.
Vôtre, Adam Smith. "
Jones termina la courte lettre et croisa le regard observateur de Jack.
- Eh bien, Votre Adam Smith me semble plutôt amical.
- Oui, nous nous sommes assez bien entendus.
- Cependant, certaines choses me semblent curieuses, il ne parle pas des coûts exacts d'une telle enquête, ni pourquoi il ne peut venir à Blackwood.
- Apparemment, il est malade, dit Jones, en souriant et pour les coûts de l'enquête, nous pourrons en discuter à Londres.
- Cela aussi m'étonne, comment sait-il que je dois me rendre à Londres dans deux mois ?
- Vous êtes un Lord et vous avez certaines obligations envers la couronne, pour lui, c'est facile de savoir que vous serez là-bas.
- Bien sûr, mais suis-je réellement obligé de vous emmener ?
- Maintenant oui, dit Jones en riant, cela ressemble fort à une invitation.
- Très bien, vous viendrez avec moi lorsque j'assisterais à la dernière session de la chambre des Lords. Cependant, pourquoi fait-il référence à la Stradelli ?
- Oh, c'est une de nos passions communes.
- Les chanteuses d'opéra, vous me paraissez un peu pauvre pour vous soucier d'une chanteuse.
- Non, c'est La Bohème de Puccini, qui sera jouée pour la dernière fois à Londres.
- Vous aimeriez le voir ? Je ne vous savais pas amateur d'opéra.
- Pas n'importe lequel des opéras, La Bohème, dit-il en ouvrant de grands yeux où brillaient la passion, Puccini est réellement moderne. J'aimerais beaucoup le voir.
- Très bien, je vous emmène donc à l'Opéra au mois de juin. C'est une promesse.
- Je vois que vous aimez faire des promesses, saurez-vous bien les tenir cette fois ?
- Évidemment, j'aimerais écouter moi aussi cet opéra. Je serais vraiment stupide de ne pas écouter les conseils de mon précepteur sur une œuvre pareille.
Jones sourit, amusé par la sortie de son employeur. Jack le regarda interloqué. Ce sourire, c'était la première fois qu'il le voyait sourire de manière aussi franche et aussi douce. Son cœur battit un peu plus vite, il tourna vite son regard ailleurs. Ce jeune homme était décidément un peu trop attirant pour son bien.
- bien, vous nous avez manqué au petit déjeuner, vous avez manqué mes touchantes réconciliations avec Steven.
- Miss Sato me l'a raconté, fit Jones, remarquant le changement de sujet immédiat, je suis ravi que vous ayez cessé de mettre ce jeune garçon à l'écart.
- Ne recommencez pas, Jones, fit Harkness en fronçant des sourcils, j'ai déjà eu mon content de remontrances de votre part.
- Je ne vous ai fait aucune remontrance, se récria le jeune homme, seulement des conseils.
- Très bien, vos conseils ont porté ses fruits, vous savez. Vous aviez raison, Steven est bien mon fils, il... est comme moi au même âge, regardez...
Le lord sortit une photographie de son portefeuille. Jones la prit et la ressemblance lui sauta aux yeux une nouvelle fois. C'était un daguerréotype qui montrait un groupe d'hommes l'air sérieux qui se tenaient par les bras. Un gamin blond aux yeux clairs souriait à l'objectif, debout sur les épaules des six hommes. Ils étaient jeunes, barbus, habillés comme des soldats et semblaient croquer la vie à pleine dents.
Jones releva la tête du portrait de groupe et lui rendit.
- Ce sont des amis ?
- Ma famille, dit Jack, d'un ton étouffé, caressant le morceau de papier. Ma seule famille.
- Ah.
Jones ne dit rien d'autre, il regardait simplement le lord dont les traits étaient contractés, attendant qu'il veuille lui expliquer.
- Ils sont disparus maintenant, ils me manquent, leurs camaraderies et leur amour me manquent.
- Ce sont vos frères ? l'interrogea-t-il, se rappelant trop tard les préventions d'Owen qui lui avait demandé de ne pas le questionner. Il eut la surprise de l'entendre lui répondre.
- Non, ce sont les personnes qui m'ont recueilli lorsque j'étais enfant. Ils m'ont sauvé la vie.
Jones resta figé devant la révélation. Il était de notoriété publique que le Lord avait été anobli par la reine, mais personne ne savait d'où provenait exactement cet homme. Le temps qu'il songeât à l'interroger, le moment était passé. Le lord avait rangé sa photographie, puis remisé son émotion sous un masque amusé. Il se doutait que Jones mourait d'envie de le questionner sur son enfance, qui devait bien lui paraître mystérieuse. S'il savait…, son sourire s'accentua en regardant son bibliothécaire.
- Donc, en recueillant Steven, vous agissez exactement de la même manière.
- Sauf que Steven est réellement mon enfant, en cela vous aviez raison. Ces yeux, ce sont vraiment les miens, pourquoi je ne m'en suis pas rendu compte plus tôt ?
- Sans doute parce que vous résistiez aux armes de la raison !
Jack lui jeta un regard sombre avant de rire sourdement.
- Je me rends. Vous aviez tous raison, d'ailleurs, vous allez écrire une lettre pour Davidson afin qu'il rédige un acte pour la reconnaissance de mon fils. Ce soir, nous allons fêtez cela.
- Vous n'avez pas déjà fêté cela hier soir ?
- Cela est méchant, Maître Jones !
- Non, c'est bien la réalité, non ?
- oh, je vois, vous êtes fâché, j'aurais dû vous inviter, vous aviez sûrement besoin de vous détendre vous aussi.
Jones rougit, alors que le lord lui décochait encore un de ces regards qui le mettaient si mal à l'aise. Il se moquait de lui de toute évidence.
- D'ailleurs que faites-vous pour vous amuser ?
- Je lis, je traduis des textes anciens, j'écris mon journal.
- Brrr, ce sont de bien trop sérieux loisirs, vous ne faites rien de plus léger ? Vous ressemblez à Toshiko avec cet air si sérieux.
- Je dessine, j'aime me promener dans la campagne, je ne pensais pas qu'il y aurait autant de fleurs ici, je les dessine. Cela sera intéressant pour Steven de pouvoir les reconnaître. Nous pourrions même faire un herbier.
- Vous aimez vous promener en forêt ?
- Oui, parfois, mais les bois sont un peu éloignés d'ici, je ne peux emmener un jeune enfant là-bas.
- Qui vous dit d'y emmener Steven ? Allez, prenons les chevaux et allons nous promener.
- A cheval ?
- Oui, vous savez monter, je présume.
- Oui, mais cela fait très longtemps que je n'ai pas mis le pied à l'étrier.
- Ne vous inquiétez pas, une fois appris, cela ne s'oublie jamais. L'essentiel est de faire confiance à votre animal. Alors, nous y allons ?
Jones resta sidéré. Le lord voulait-il dire maintenant ? Son visage refléta sa stupeur, et Jack reprit plus doucement.
- bien sûr, nous sommes samedi, et vous n'avez pas pris un seul jour de congé depuis votre arrivée. Vous avez besoin de prendre l'air, je suis sûr qu'Owen serait d'accord avec moi.
- Bien, très bien, dit Ianto qui ne savait plus que répondre à la soudaine invite de son maître.
- C'est à moi de prendre soin de vous aujourd'hui, en remerciement de ce que vous avez fait pour Steven et moi. Allez, suivez-moi.
Il ouvrit la porte et l'engagea à le suivre. Quelques minutes plus tard, ils étaient en selle. Jack montait son habituel étalon alezan, sa robe presque jaune étincelait au soleil. Rhys avait sorti Glad pour Jones, un cheval au caractère doux et la robe noire. Jones avait doucement caressé sa monture entre les naseaux. L'animal lui avait fait comprendre qu'il aimait la caresse en frottant sa tête contre son flanc. Ils allaient emprunter le chemin des grilles au pas, lorsqu'une voix amusée les arrêta.
- Pouvons- nous nous joindre à vous ?
Owen Harper et Toshiko Sato habillée d'une tenue cavalière, tenaient par la bride leurs chevaux.
- nous avions prévu de faire une promenade aujourd'hui, nous pourrions nous promener ensemble.
- bien sûr, plus on est de fous, plus on rit, dit Jack d'un ton un peu rogue.
Visiblement cela ne l'enchantait guère de partager sa promenade avec Jones. Mais il ne pouvait trouver un prétexte pour refuser.
Ils entamèrent donc leur ballade sous un ciel éclatant. Le printemps avait décidément bien fait les choses, les fleurs étalaient leurs corolles odorantes sur les talus verdoyants. Les chevaux marchaient d'un bon pas, heureux de respirer un air différent de celui de l'écurie. Ils piaffaient d'impatience à l'idée de partir en un trot plus enlevé. Toshiko montait sa jument grise en amazone et retenait sa monture qui ne cessait de chercher celle de Jack. C'était la saison des amours après tout. Le hongre gris pommelé d'Owen était plus placide, moins joueur. L'âge sans doute. Celui de Ianto était tout aussi doux, mais l'air printanier semblait lui donner des ailes.
Jack observait son secrétaire, pour un homme habitué à l'atmosphère sèche et poussiéreuse des bibliothèques, il se débrouillait très bien à cheval. Il tenait ses rênes de manière très académique, et son assiette était vraiment correcte, assis très droit sur sa selle. Il lui jetait des fréquents coups d'œil, amusé par sa découverte. De toute évidence, ce n'était pas parce qu'il était le fils d'un tailleur qu'il ne savait pas monter à cheval.
Jones avait appris à Eton, il fallait bien se montrer au même niveau que les autres. Cela avait même été une de ses missions de s'occuper des écuries et des chevaux de l'école, notamment les monter quotidiennement pour qu'ils s'habituent à la présence humaine. C'était vraiment une des tâches qui lui avaient le plus plu dans ces murs. Les animaux étaient doux et compréhensifs, silencieux, ils ne cherchaient jamais à le blesser, eux. Il aimait les chevaux, tout simplement. Mais il ne les avait plus approché depuis son départ de l'école.
Il entendait Toshiko et Owen discuter derrière lui. Mais il n'avait pas envie de parler, seulement envie de sentir les muscles de sa monture bouger entre ses jambes. Il se sentait vivant, joyeux, serein. Il jeta un nouveau coup d'œil au lord qui formait avec son cheval un couple formidable, un centaure vivant. Il avait une assiette exceptionnelle et suivait tous les mouvements de son animal avec une telle aisance qu'il l'admirait sans s'en rendre compte. Jack Harkness, lui, s'en rendit compte, il lui fit un clin d'œil amusé et talonna son cheval.
Jones ne résista pas plus longtemps, son cheval bondit au trot prestement, dès qu'il lui laissa le mors libre. Il talonna le lord puis pressa des genoux sa bête qui les dépassa sous l'œil amusé de Jack. Celui-ci voulait faire une course, il avait trouvé un adversaire en sa personne.
S'engagea alors entre eux une course effrénée, les deux animaux s'émulaient naturellement et s'amusaient autant que leurs deux cavaliers. Ils descendirent à fond de train le chemin en direction de la forêt. Ils étaient au même niveau en arrivant à la lisière du bois. Jones poussa un peu plus Glad qui passa devant Moqueur. Il s'engagea dans un sentier qui s'évadait au milieu de la forêt. Il jeta un coup d'œil triomphant à Jack qui s'amusait comme jamais, le poursuivre de cette manière lui plaisait décidément.
Il fit accélérer son cheval, tandis qu'ils galopaient maintenant sous les branches de la forêt. Ils se disputaient mutuellement la tête de l'équipée sauvage, leurs montures étaient couvertes de sueur et leur bouches ruisselaient d'écume. Les arbres autour d'eux étaient de plus en plus épais, Jack Harkness jugea que leur course folle devenait dangereuse, il ralentit le pas de sa bête. Il connaissait les bois, il fallait être plus prudent. Jones tenta de ralentir le sien à son tour. Cependant, l'animal pris par la folie de la course s'emballa soudain et partit à fond de train sous les frondaisons de plus en plus sauvages que Jones devait esquiver.
En tirant durement sur le mors pour faire arrêter Glad, il ne vit pas une branche qui le cingla en pleine tête, il relâcha les rênes. Libéré de l'égide de son cavalier, Glad paniqua et accéléra dans le chemin de plus en plus tortueux. Le sang de Jack ne fit qu'un tour lorsqu'il vit le jeune homme brinqueballée, se cramponnant vaille que vaille au pommeau de sa selle. Il talonna Moqueur et courut derrière Jones qui se coucha sur la selle. Il tentait de reprendre les rênes, aveuglé par le sang.
Le terrain devenait de plus en plus dangereux, au tapis de mousse verte de la lisière, s'étendait un terrain plus découpé où des roches traitresses avançaient leurs pièges. Glad s'affolait de ne pas sentir son cavalier reprendre le contrôle, il évitait les trous, sautait des obstacles, mais inexorablement descendait la pente accidentée qui menait vers la rivière. Jack savait où ils se trouvaient, la Brèche du Dragon, une cascade écumante qui interrompait le cours de la rivière qui miroitait en contrebas. Il harponna violemment Moqueur pour se retrouver à la hauteur de Jones, le visage en sang, les épaules basses, il ne se tenait au pommeau de sa selle que par la force de la volonté. Il était brinqueballé à droite et à gauche par la course de son cheval.
- Tiens bon ... lui cria Jack, je vais essayer quelque chose.
Avec son étalon, il se plaça entre lui et le précipice. Il poussa Glad sur le coté et longèrent le ravin dans lequel courait la rivière. Il se força à ne pas regarder dans le vide et maîtrisait Moqueur qui tremblait. Il entendait la cascade qui rugissait, les sabots des chevaux qui s'abattaient sur le sol avec fracas, le monde qui semblait bouger seulement autour d'eux, le vent de leur course qui sifflait à ses oreilles.
Il eut sa chance alors qu'ils arrivaient enfin sur un terrain plus plat. Glad ralentissait, la présence de Moqueur le retenait. Il se pencha en avant en une figure de voltige pour attraper les rênes qui pendaient autour de la tête de la monture de Jones. Il se remit en selle et sauta dans le même mouvement derrière le jeune homme. C'était une manœuvre désespérée qui réussit heureusement. Il se rétablit sur la croupe de Glad et enroula si fort les rênes autour de son bras que Glad se cabra brutalement. Le mors lui rentra dans la bouche et la douleur faillit lui faire jeter à bas ses deux cavaliers.
Le mouvement fut tellement violent que Jones fut projeté contre le lord qui maîtrisa Glad d'un geste ferme et le fit s'arrêter. Il sentit la tête du jeune homme rouler contre sa poitrine, la bouche molle. Il le serra instinctivement entre ses bras pour qu'il ne tombe pas. Il ne bougeait pas, il reposait contre lui. Jack sentit un frisson glacial lui remonter l'échine.
- Jones ? Jones ? Ianto.
- Mhumm...
- Es-tu conscient ?
- Mhumm...
- D'accord, ne bouge pas, laisse moi voir ton visage.
Le jeune homme était mou entre ses bras, mais il semblait encore conscient, il gémissait en réponse aux questionnements de Harkness. L'angoisse qu'il ressentait lui avait fait passer au tutoiement sans s'en rendre compte. Il passa sa main sur son front et eut un choc en la découvrant couverte de sang. Sa blessure au visage saignait abondamment, il fallait qu'il l'allonge immédiatement.
- Bien, Ianto, tu m'entends ?
- Mhumm, oui.
Le son de sa voix étouffée tordit le cœur de Jack.
- Tu es blessé, je vais descendre. Cramponne-toi là.
Il le repoussa en avant et guida ses mains sur le pommeau. Le jeune homme se laissa faire, leurs mains glissèrent l'une contre l'autre, poisseuses de sang.
Jack lança les rênes sur un arbre et descendit en sautant comme un Indien sauvage de cheval. Il se précipita pour soutenir Jones qui glissait sur le coté. Il l'attrapa et le prit dans ses bras, il était un peu plus léger qu'il ne le pensait. Sa tête ballait à droite, à gauche, une poupée de chiffon entre ses bras. Le sang maculait complètement son front et s'écoulait abondamment d'une déchirure. Il était pâle et semblait à peine conscient, la respiration heurtée.
- Ianto ? Tu m'entends ? reste avec moi, je t'en prie.
- Mhmmm
Il le porta vers la rivière qui coulait en contrebas. Elle coulait joyeusement sur les cailloux brillants de son lit, inconsciente du drame qui se jouait sur ses berges vertes. Jack déposa son fardeau sur la mousse. Cela lui faisait une couche moelleuse, élastique qui s'enfonça sous le poids du jeune homme. Il soupira faiblement, mais ses yeux restèrent fermés, ombrés de cernes sombres. Ses traits fins et délicats étaient comme relâché, il ne semblait pas souffrir. Mais Jack était anxieux, il n'aimait pas le voir ainsi.
Il fouilla son habit et en sortit un mouchoir de grande taille, immaculé. Il alla le tremper dans l'eau de la rivière et vint le tordre au-dessus de sa bouche, essayant de le faire boire. Une fois essoré, il utilisa l'étoffe pour taponner et essuyer délicatement le sang qui coulait encore. Il dégagea les cheveux poisseux de sang qui se mêlaient à la blessure. Il rinça le mouchoir et revint le poser doucement sur son front pour empêcher la déchirure de saigner. Elle était profonde et découpée. La branche avait rudement frappé son pauvre crâne.
Il s'occupait de le soigner tout en lui parlant pour le faire revenir à lui. Il lui disait des mots sans aucun sens, juste afin que le son de sa voix le ramène à lui. Le jeune homme tardait à reprendre conscience et Jack sentait l'angoisse et la culpabilité le tarauder. C'était de sa faute, il n'aurait jamais dû l'entraîner dans cette course sur un terrain qu'il ne connaissait pas.
- non... non... je ne veux pas, je suis fatigué... NON !
- Ianto ! s'exclama Jack en entendant ses dénégations.
Jones papillonna des yeux et finit par les ouvrir. Son regard bleu embué de larmes ne parvenait pas à se focaliser sur le lord qui lui tenait la main à genoux à ses côtés. Il grimaça alors que la douleur se rua en lui et gronda sous son crâne. Jack lui serra la main plus fort. Jones l'agrippa en retour et tenta un pauvre sourire qui dégénéra en grimace.
- Te voilà enfin... Ianto !
- Mhumm, j'ai mal.
- J'imagine, tu as failli te fendre le crâne en deux.
- Je ne me rappelle de rien... que s'est-il passé ?
Il tenta de se relever, Jack le repoussa en arrière. Trop faible pour résister, il reposa la tête dans la mousse. Jack se débarrassa de sa veste et la plia en oreiller derrière sa tête l'installant confortablement au mépris des taches de sang sur cette veste bleue.
- C'est mieux ainsi ?
- Oui, j'ai soif... pourrais-je ?
- Ne bouges pas, s'écria Jack en retirant sa chemise et la plongeant dans l'eau.
Il revint se mettre à genoux auprès de Ianto et la tordit devant sa bouche. Les quelques gouttes qui tombèrent furent vite attrapés par ses lèvres et sa langue sèche. Ce simple mouvement mit la fièvre au Lord qui le regarda interdit, les yeux écarquillés. Ianto retomba dans l'inconscience, l'effort semblait lui avoir ôté toute force. Il avait les yeux mi-clos, la bouche entrouverte, ses cheveux dénoués auréolant son visage détendu, beau comme un ange, malgré le mouchoir qui recouvrait son front.
Jack eut l'impression que son cerveau ne pouvait plus réfléchir sereinement, c'était une invite à la débauche que ce corps alangui sur la mousse. Un sentiment d'urgence lui serra douloureusement le ventre. Il se pencha sur la bouche de Ianto et l'embrassa doucement. Cette douceur, cette délicatesse lui fit fondre le cœur. Il caressa de sa langue les contours de cette bouche offerte, quémandant ardemment une réponse.
Le gémissement terrifié du jeune homme l'arracha à cette fièvre qui menaçait de lui dévorer le corps. Il le repoussait. Il se rejeta en arrière, atterré par ce qu'il venait de faire. Le jeune homme venait de rouvrir les yeux et ce regard le chavirait par tout ce qu'il endiguait. Il y lisait la peur qui le tétanisait, la honte dans laquelle il se noyait, la colère qui lui redonnait des forces.
Jones détourna le regard, brillant de larmes contenues. Il tenta de le fuir, roulant sur le côté en gémissant. Jack se gronda intérieurement, la situation lui avait échappé. Il n'avait pas projeté de l'embrasser ainsi, sans sa permission. Cette peur qui voyait dans ses yeux lui faisait mal. Jones de toute évidence n'aimait pas être embrassé par un homme et il le repoussait.
- Je suis désolé, s'entendit-il dire, bien que cela ne lui ressemblait guère.
Ianto tenta de se lever, ses pieds glissant faiblement sur la mousse, il lui voulait lui échapper. Jack se releva et trempa à nouveau sa chemise. Il retourna auprès du jeune homme qui lui tournait le dos. Celui-ci trembla alors qu'il l'approcha.
- Non, non, je ne veux pas... je
- Allons, allons, fit Jack, troublé par le comportement perturbé du jeune homme.
Il lui semblait particulièrement angoissé à l'idée qu'il le touchât à nouveau. Pourtant ce n'était qu'un baiser, rien de plus, une simple idée qui l'avait saisi sur le moment, une façon pour lui de le réconforter. Au lieu de cela, cela semblait provoquer chez lui une drôle de réaction, une peur viscérale. Il connaissait le mépris, le dégoût, la colère, mais la peur était une réponse qu'il ignorait totalement dans ce genre de situation.
- Ianto, regarde-moi !
- Non, non, je ne veux pas, j'ai mal, ma tête.
Jack lui passa de l'eau sur le visage, ses mouvements désordonnés avaient fait couler à nouveau le sang de sa blessure. Il lui fallait de l'aide. Il ne pouvait pas rester ainsi.
- Jack, Jones ! Où êtes-vous ? entendit Jack dans les bois. Owen et Tosh était à leur recherche.
- ICI, cria Jack d'une voix tonnante, passant par-dessus le son de la rivière.
Il se sentait soulagé, Owen n'était pas loin, Owen saurait quoi faire, Owen saurait réconforter ce jeune homme qui fuyait son contact.
- Par ICI, cria-t-il à nouveau, les guidant au son de sa voix. ICI.
Il les entendait s'approcher, il abandonna Jones qui venait de s'évanouir à nouveau. Il fallait qu'il agisse, qu'il fasse quelque chose. Il ne pouvait pas rester sans rien faire. Il coupa des branchages et les assembla en une sorte de traineau qu'il attacha à l'aide de sa ceinture et de sa chemise tordue pour la rendre plus solide. Il aurait aimé prendre la ceinture de Jones mais il lui sembla que cela n'allait certainement pas lui plaire s'il revenait à lui à ce moment-là.
Owen arriva enfin, suivi de Toshiko, ils descendirent l'escarpement avec plus de précaution que les deux hommes. Ils arrivèrent sans encombre auprès de la petite crique que la rivière formait à cet endroit. Le médecin sauta de cheval et se précipita auprès de Ianto. Le jeune homme reposait sur le flanc, le nez dans la veste de Jack et respirait doucement. Il souleva le mouchoir plein de sang et renifla de mécontentement. Toshiko descendit plus doucement et s'approcha de Jack qui continuait rondement son activité, attachant maintenant la couverture de Moqueur au cadre triangulaire qu'il avait confectionné.
- Comment s'est-il fait cela ?
- Il a pris une branche en pleine tête lorsqu'on faisait la course, résuma le lord d'une voix monocorde, il ne l'a pas vue. Elle a failli l'assommer.
- Non, non, murmurait Ianto sans pouvoir s'arrêter.
- Chut, chut, Jones, laisse-moi regarder ton visage, n'aie pas peur, je ne vais pas te faire de mal.
- Que fais-tu Jack, demanda Toshiko, observant l'activité de Jack.
- Un traineau pour le ramener au manoir, ce sera beaucoup plus simple. Les Indiens aux Amériques font cela depuis des siècles pour transporter toutes sortes de choses. Tiens, peux-tu me donner ton foulard ?
- Tu vas me l'abimer ?
- Bien sûr ! J'aurais aussi besoin des rênes de Moqueur pour accrocher solidement le traineau à ma selle. Owen, comment va-t-il ?
- Il est assommé, sa blessure ne saigne presque plus, tu as bien fait d'arrêter le saignement en baignant la plaie. Mais ses extrémités sont froides, il faut le ramener au manoir !
- Ok mon traineau est prêt.
- Tu ne préférerais pas le tenir entre tes bras pour le ramener plus vite… Ce serait plus facile et il aurait beaucoup plus chaud.
- Non, il sera mieux ainsi, crois-moi. Il s'agitera moins, surtout qu'on va l'attacher. Nous irons tout aussi vite. Ne t'inquiète pas.
- Ok, faisons vite, c'est tout ce que je te demande.
Ils se hâtèrent, Ianto gémit le temps qu'ils le soulèvent et le portent dans le traineau avant de le recouvrir de la couverture de Glad. Jack remonta Moqueur et le dirigea avec les genoux en l'absence de rênes. Il prit la tête afin d'éviter tout cahot au jeune homme qui reposait bien attaché sur l'attelage, la tête calé par la veste de Jack. Celui-ci s'en voulait de l'avoir entraîné dans cette promenade qui s'était soldée en désastre. Il avait été blessé et Jack avait découvert qu'il n'appréciait pas du tout être embrassé par lui.
Owen avait raison, ce jeune homme qu'il trouvait si irrésistible ne partageait pas ses goûts et quel dommage, car sa bouche était d'une exquise suavité. Jack se demanda s'il arriverait à oublier cette sensation. Alors qu'il devrait s'inquiéter de l'état de sa blessure, il ne pensait qu'à ses lèvres si douces, de son corps si mince qui avait tremblé sous ses mains.
Owen brisa le silence qu'il trouvait trop pesant, jamais il n'avait vu Jack aussi silencieux. Il devait vraiment être affecté par la blessure de son bibliothécaire pour se taire ainsi. A moins qu'il ne se soit passé autre chose dans les bois. Il n'était pas du genre à se taire, pourtant, parfois à son grand dam.
- Jack, arrête-toi, je veux voir comment il va.
- D'accord !
D'une pression de bottes, il arrêta le bien éduqué Moqueur. Owen sauta de cheval, donnant ses rênes à Toshiko, Jack descendit à son tour.
Ianto avait le visage pâle, aucune couleur aux pommettes et aux lèvres qui étaient sèches et craquelées. Cependant il était semi-conscient, il battit des paupières lorsqu'Owen lui toucha le front pour regarder la blessure. Il amorça un mouvement de recul en découvrant Jack, trop près de lui. Le lord se sentait responsable de lui et cette réaction lui donna un coup au ventre. Il ne voulait pas qu'il le fuit ainsi. Il se promit d'éclaircir cette situation au plus vite, dès que cela lui sera possible.
- Très bien, cela ne saigne plus, mais il risque une commotion. Nous devons rentrer.
- Je le sais, Owen, mais je ne veux pas non plus trop l'agiter. Sommes-nous encore loin de Blackwood Manor ?
- Encore une heure, à cette vitesse, malheureusement. Qu'est-ce qui vous a pris de courir ainsi sous les arbres ? Tu le sais que c'est dangereux, non ?
- Si tu remarques bien, ce n'est pas moi qui suis blessé pour une fois.
- J'ai bien remarqué, tu as fais attention à toi. Mais pauvre Jones, j'espère qu'il va bien s'en tirer.
- Je l'espère aussi, fit Toshiko d'une voix attristée, il voulait seulement s'amuser en prenant l'air. Le pauvre.
- Ouaip, il n'a vraiment pas de chance, fit Owen, allez on avance. Ce n'est pas en restant ainsi dans les bois qu'on pourra faire quelque chose pour lui.
Une heure plus tard, ils arrivèrent au manoir et ce fut toute une historie pour calmer Gwen qui s'était beaucoup attachée à Ianto Jones. Elle ne cessa de jeter les hauts cris que lorsque Ianto ouvrit les yeux et tenta de lui parler. Elle lui prit la main et lui arrosa le corps avec ses larmes. Elle pleurait sur le sort de son ami. Owen dut se montrer ferme afin qu'elle les laissât entrer.
- Gwen, si tu nous laisse pas entrer, nous n'allons pas pouvoir le soigner, allez, dépêches-toi, ma belle.
- Dans ma chambre, dit Jack, il sera plus à l'aise que dans la sienne. Et puis, tu auras plus de place pour le soigner. Je n'aime pas les lit-cages, il n'y a jamais assez de place.
Owen lui jeta un coup d'œil interloqué mais ne releva pas la remarque.
- D'accord, Rhys, aide-moi à le porter là-haut.
A l'aide du majordome, ils portèrent le jeune homme dans la chambre de Jack. Celle-ci avait été ouverte pour laisser entrer l'air et il y faisait froid, malgré son orientation au Sud- ouest. C'était la plus belle chambre du manoir, quoi de plus normal pour la chambre du Lord. Entièrement tapissée de cuir clair, elle ouvrait sur le parc et laissait entrer une belle lumière.
L'ameublement de bon goût et moderne semblait neuf et s'accordait avec le caractère du Lord, précieux mais sans ostentation, solide mais avec goût. Le lit à baldaquin sur lequel ils couchèrent Jones était grand, large et ferme. De moelleuses couvertures laissées ouvertes pour les aérer laissaient voir des draps de toile fine, immaculées et brodées au chiffre de Harkness. Deux énormes oreillers de plume accueillirent la tête de Jones qui gémit quand ils l'y déposèrent.
Il était à moitié conscient et les efforts qu'il faisait pour conserver ses yeux ouverts étaient visibles. Owen, qui avait fait chercher son nécessaire par sa fiancée, lui donna à respirer des sels afin qu'il revienne complètement à lui. Il l'examina calmement, tout en lui posant des questions qui pouvaient paraître triviales, mais qui avaient son importance pour le médecin qu'il était.
Depuis qu'il était attaché à la personne d'Harkness en tant que médecin privé, il avait eu son content de blessures, bobo, maladies diverses et variées. Il savait exactement ce qu'il avait à faire et quelles questions poser à son patient. Jack rongeait son frein dans un fauteuil près de la tête du lit, invisible aux yeux de Jones. Il avait déjà pensé à le voir reposer sur ses oreillers mais pas de cette manière. Il écoutait attentivement Owen, sans intervenir, bien qu'il lui en coutât.
- Jones, combien de doigts je vous montre ?
- Trois, répondit le jeune homme en semblant hésiter.
- Voyez-vous trouble ?
- Un peu, comme une ombre de ce côté-là, dit-il en lui esquissant un geste vers la gauche.
- Peut-être du sang dans l'œil… on va nettoyer cela. La douleur est-elle supportable ?
- Oui. Mais… je … il semblait avoir des difficultés à parler, il posa sa main sur sa bouche précipitamment.
- Des nausées ? Jones hocha brièvement la tête, les yeux battus.
- D'accord, Rhys un seau s'il te plaît … et puis quittez moi cette chambre, dit-il à toute l'assemblée qui semblait s'être réunie dans la chambre de Jack. Rhys apporta un seau et poussa tout le monde au-dehors, seuls Owen et Jack, dissimulé par le ciel de lit, restèrent. Jones se libéra dans le seau avec un son qui fit frémir le Lord.
- Ça va mieux ? demanda Owen, d'un ton compréhensif.
- Oui, mais… j'ai soif.
- Attendez un peu, je vous nettoie et je vous donne de l'eau, juste un peu, sinon vous allez encore rendre.
- qu'est-ce que j'ai ? demanda Jones d'une voix faible alors que le médecin le nettoyait de toute trace et lui donnait de l'eau additionnée d'une mixture au goût amer.
- Une coupure au front et une grosse bosse… c'est tout. Vous allez vous reposer ici et tâcher de dormir. Je reviendrais vous voir un peu plus tard, d'accord ?
- Oui, fit-il à voix basse alors que le médicament faisait effet.
- Jack, viens avec moi.
Jones se raidit visiblement dans le lit, il ouvrit à grand peine les yeux, et découvrit les lieux. Il n'avait pas compris auparavant qu'il se trouvait dans la chambre privée du maître de Blackwood et que celui-ci avait été témoin de sa faiblesse. Il trouva quelque part suffisamment de sang pour rougir, ce que ne manqua pas de remarquer Jack, qui en conçut un curieux sentiment entre joie et culpabilité. Jones le vit suivre le médecin dans une sorte de brouillard opiacé, tous les contours de la pièce semblaient se fondre en une espèce de brume indistincte où seul le visage concerné du Lord émergeait. Il sombra dans le sommeil, rapidement. Owen et Jack se firent face près de la porte menant à l'antichambre.
Jack paraissait inquiet, troublé aux yeux d'Owen, quelque chose dans son comportement lui apprenait que ce n'était pas seulement à cause de la blessure du jeune homme.
- Bien, il faut qu'il se repose, le fait qu'il ait vomi ne me plait pas du tout, il doit souffrir d'une commotion cérébrale.
- Pour un simple choc à la tête ? demanda Jack la voix pleine d'émotions.
- C'est possible, reste à voir comment il va passer la nuit, je lui ai donné quelque chose pour dormir, cela va calmer la douleur, mais il va falloir le surveiller…
- Je reste à son chevet, l'interrompit Jack précipitamment.
- Si tu veux… mais s'est-il passé quelque chose entre vous ?
- Que veux-tu dire ?
- Jack ? insista le médecin qui connaissait chacune des expressions de son ami par cœur.
- Je l'ai embrassé, avoua-t-il, alors que je m'occupais de sa blessure. Avant que vous n'arriviez...
- Tu as fait quoi ? s'écria Owen jetant un coup d'œil à Jack qui avait perdu de sa superbe.
- je l'ai embrassé, répondit à nouveau Jack en baissant la tête d'un air contrit, évitant son regard, le médecin lisait un peu trop facilement en lui et il n'avait pas envie d'une énième leçon de morale. Sans succès !
- Tu l'as embrassé, répéta Owen, alors qu'il est blessé, tu as profité de son état de faiblesse !
- Je l'avoue, mais il n'a pas eu l'air d'apprécier mon baiser.
- Bien sûr, mais à quoi pensais-tu donc ? Il est blessé le crâne à moitié ouvert, saignant comme un goret et tu l'embrasses ! Dieu du Ciel, Jack mais à quoi penses-tu franchement ? Pourrais-tu réfléchir avec un autre organe que ta queue ? Et si nous n'étions pas arrivés, que se serait-il passé ? demanda le médecin d'un ton incisif.
Owen était en colère et Jack aussi navré qu'un gamin pris la main dans le pot de confiture. La réprimande de son meilleur ami lui fut insupportable.
- Non, ce n'est pas cela, se défendit Jack furieusement, je ne pensais pas avec ma queue ! Mais avec mon cœur ! Le voir ainsi m'a fait mal et j'ai simplement eu le sentiment qu'il fallait que je le fasse. Je voulais seulement le réconforter.
- Pas étonnant qu'il refuse de te regarder, ou bien qu'il fuie ton contact. Il doit avoir peur de ce que tu pourrais lui faire subir. Je t'ai dit qu'il ne partageait pas tes goûts. Je te l'avais dit.
- Je devais sans doute vouloir en avoir confirmation, bon sang, je pensais qu'il ne m'était pas hostile. Au contraire, je pensais qu'il appréciait mon attitude aguicheuse, que je lui plaisais. Là je me sens mal, comme sale, comme si j'avais abusé de lui, pire comme si je l'avais violé.
- Mon pauvre Jack, dit Owen en lui serrant le bras, atténuant la tension qui régnait entre eux. Il faudra attendre un peu avant que vous ne vous expliquiez. Il faut qu'il pense à sa guérison, non pas aux raisons qui l'ont fait te repousser. Les prochains jours vont être capitaux, je ne te cache pas que je suis inquiet pour lui. Une commotion cérébrale, cela peut être mortel.
- Je comprends, fit le Lord. J'attendrais avant de lui parler, ce n'est pas comme si j'avais mis toutes mes espérances en lui. Je l'aime bien, je n'en pas envie de le faire souffrir.
- Très bien, Jack, allons retrouver les autres, tu veux bien ?
Jack acquiesça et sur un dernier regard inquiet sur la forme endormie de Ianto, suivit Owen dans l'antichambre qui paraissait pleine à craquer.
Toshiko, Gwen, Rhys, Mrs Tyler, même Ewen qui espionnait derrière la porte attendaient des nouvelles du jeune homme. Tous les visages se tournèrent vers le médecin et le Lord, les traits tendus par l'anxiété. Ils entendaient une rumeur sourde provenir du couloir. Alors que Gwen le dragon ne se trouvait pas à les réprimander, les employés laissaient éclater leur curiosité. Gwen était bien trop inquiète pour les prier d'aller ailleurs, elle savait de plus que le jeune homme était particulièrement apprécié. Toujours calme, doux, s'exprimant avec politesse, il avait gagné les cœurs de la maisonnée en quelques semaines. Il savait se faire apprécier, sans même imposer sa présence.
Owen fronça des sourcils en voyant l'antichambre aussi remplie.
- Jones a besoin de silence et de calme. Il a été blessé à la tête et je crains une commotion cérébrale. Il faudra le veiller cette nuit et sûrement demain, afin de voir comment cela se passe. Gwen, Toshiko, voulez-vous m'aider ?
- Bien sûr, répondirent les deux femmes.
Mrs Tyler leva la main et dit qu'elle aussi souhaiter se rendre utile. Owen l'accepta. Jack ne dit rien et sortit de la chambre. Owen crut qu'il avait compris la remontrance et allait laisser le jeune homme se reposer tranquillement. C'était sans compter avec le caractère de Jack. Il laissa Toshiko s'installer au chevet du jeune homme, prête à lui donner de l'eau ou lui regonfler les oreillers au moment où il se réveillerait. Owen surveilla ses préparatifs et lui donna des indications pour sa veille. Il sortit à son tour pour retrouver Jack qui l'attendait dans l'antichambre à présent vidée de toute la foule qui avait attendu des nouvelles de Jones. Jack, assis dans un fauteuil, avait les sourcils froncés par l'inquiétude.
- Tu ne parles à personne de ce que je t'ai raconté, pas même à Toshiko, est-ce clair ?
- Tout à fait clair, tu n'as pas envie qu'on te remonte les bretelles comme nous l'avons fait pendant six ans ?
- Non, franchement pas envie, d'autant plus que c'est lui qui a su se montrer le plus convainquant.
- Tu n'as pas pu résister à ses beaux yeux ou bien tu as agi sous une impulsion ?
- Ouch, c'est perfide, cela ! dit Jack en se renfonçant dans son fauteuil. D'ailleurs, pourquoi toi, son médecin, ne reste-tu pas à son chevet ?
- Pour devoir t'entendre te lamenter sur ce baiser et le fait qu'il n'est pas attiré par toi, non merci.
- Ne plaisante pas, dit Jack en fronçant les sourcils.
- Certaines tâches m'attendent dans le laboratoire, dit finalement Owen en haussant les épaules.
- Encore une nouvelle expérience en cours ? Cette fois, de quoi s'agit-il ?
- Tu le sauras, lorsque j'aurais terminé, mais je peux te dire que cela modifiera totalement le rapport que nous avons avec la science.
- Tant que cela ne fait pas exploser l'aile dans laquelle tu es installé, comme tu l'as fait avec ta propre demeure.
- Je te remercie de me rappeler cette erreur de dosage dans mes mélanges. D'ailleurs, elle est bientôt terminée, tu viendras la visiter avant que je ne la montre à Toshiko ?
- Sera-t-elle prête pour le mariage ?
- Le mariage est dans deux mois, elle sera prête, n'aie crainte pour ta précieuse pupille, je lui ai fait construire une folie qui lui rappellera son pays d'origine.
- Comme c'est délicat de ta part ! De lui rappeler qu'elle ne pourra jamais y remettre les pieds.
- Gosh, Jack, tu es impossible !
- C'est pourquoi tu dois me laisser veiller sur Ianto, cette nuit.
- Rien ne pourra te faire changer d'idée ?
- Evidemment que non.
- Toshiko restera avec lui pour cet après-midi, puis je demanderais à Gwen de venir la remplacer, pour le repas. Je viendrais cette nuit. Avec ce que je lui ai donné, il va certainement dormir jusqu'à ce soir, tu devrais en profiter pour prendre un peu de repos toi-même, surtout si tu as l'intention de le veiller.
- Tu as certainement raison, fit Jack en se relevant de son fauteuil, c'est l'heure du thé, joins-toi à moi. Je reviendrais ce soir auprès de lui, au lieu de Gwen.
- Je ne pourrais pas te faire changer d'avis, n'est-ce pas ?
- Non, c'est de ma faute s'il est dans cet état, je suis responsable de lui.
- Cette sollicitude est-elle motivée par un tout autre désir, demanda Owen narquoisement. N'oublie pas qu'il n'est pas intéressé par ta personne.
- Tu me l'as déjà dit, mon ami. Je tiens simplement à m'excuser, fit Jack les yeux flamboyants.
- Il me fallait juste être certain.
- Lord Jack, demanda Gwen en passant la tête à travers l'entrebâillement de la porte menant au couloir, voulez-vous que je vous apporte le thé ici ?
- Ne t'inquiète pas pour moi, Gwen, sers-nous dans le petit salon.
- Je m'inquiète plus pour lui que pour vous, vous n'avez pas été blessé, vous.
- Si, Gwen, il a été touché par une flèche en plein cœur.
- Owen, fit Jack en roulant des yeux menaçants.
- J'ai faim, Gwen, pourrais-tu nous faire quelque sandwichs ?
- Cela ne m'étonne pas que vous soyez affamé. Vous êtes partis en promenade ce matin, sans même emmener un casse-croûte. Il est 17 h tout de même.
La gouvernante les houspillait gentiment, c'était une manière pour elle de chasser l'inquiétude dans laquelle l'état de Jones la jetait. Elle appréciait beaucoup ce jeune homme qui était toujours agréable avec elle. Ce n'était pas comme certains secrétaires qui, sitôt arrivés au manoir, faisait sentir leur différence de rang. Inutile de dire qu'elle avait bien souvent remis à leur place les faquins qui osaient la rabaisser. Gwen avait un caractère entier qui ne s'en laissait remontrer par personne, sauf peut-être par son époux, dans l'intimité de leur chambre.
Jack prit le thé sans décrocher un mot, à la grande surprise de Miss Tyler qui n'était pas habitué à un tel comportement de la part de son ami. Elle soupçonna qu'il était plus inquiet pour son secrétaire qu'il ne voulait bien le dire. Il alla s'enfermer dans son bureau le reste de l'après-midi, rongeant son frein et son inquiétude. Ses amis et ses domestiques jugèrent plus prudents de ne pas aller le voir, son humeur était si sombre qu'il pouvait se montrer amer, voire injuste.
Partie Deux
Chapitre quatre : où Jack joue les infirmiers...
Le repas du soir fut partagé dans une atmosphère funèbre. Les regards que les uns et les autres se jetaient en disaient bien plus que les paroles rarement échangées. Chacun semblait pressé de s'échapper, qui dans sa chambre, qui dans la salle de billard, qui dans son laboratoire. Jack se dirigea vers sa chambre, comme on va à l'échafaud. Il semblait porter la culpabilité inscrite sur son front. Il libéra Gwen, impatiente de retrouver son époux et resta seul en compagnie de Ianto toujours endormi.
Il se pencha sur son visage meurtri. Il se sentait toujours aussi coupable de l'avoir entrainé dans cette course dans laquelle il avait été blessé. Owen avait fait du bon travail en suivant les conseils de Miss Florence Nightingale pour suturer la plaie, avant de la bander dans de la gaze fine. Son front en portera toujours la trace, il espéra qu'elle soulignerait la ligne pure de son visage, comme un défaut souvent accentue la valeur et la beauté d'une œuvre d'art. Jack remonta les couvertures qui avaient glissées, dévoilant une épaule à la peau translucide. Il le recouvrit et l'observa dans son sommeil. Il était exsangue, pâle comme un mort, les traits tirés, le nez pincé, cependant il respirait faiblement.
Jack regarda sa poitrine mince se soulever comme sous l'effet d'un effort démesuré. Il lui manquait quelques livres de chair pour être tout à fait appétissant, se dit Jack, cherchant à trouver défaut à cette vivante statue. Il préférait habituellement les hommes jeunes, bien bâtis, aux muscles développés, avec plus de chair à étreindre. Ianto paraissait quasiment éthéré dans ce lit, où il disparaissait presque sous les couvertures épaisses. Lord Harkness espéra furieusement qu'il se remette aisément de cette blessure. Owen avait parlé de commotion cérébrale, il avait vu de ses yeux ce qu'un choc à la tête pour engendrer. Folie, absence, amnésie, il était lui-même passé par ces états, après son retour des Indes, souvenirs qui lui laissaient un goût amer dans la gorge. Il ne souhaitait pas cela pour le jeune homme.
Il repensa à ce baiser qu'il avait seulement posé sur ses lèvres. Il s'en voulait d'être aussi obnubilé par cette caresse qui lui donnait le goût de recommencer. L'attitude du jeune homme était claire, il ne lui était pas indifférent, il lui faisait peur. Une peur viscérale que Jack Harkness n'aimait pas voir dans ses yeux si clairs.
En travaillant à ses côtés, il avait cru que Jones aimait être auprès de lui. Il était plutôt ouvert et ne le méprisait pas de rechercher du plaisir auprès de qui voulait lui en offrir. Il avait bien remarqué les regards qu'il lui lançait, comme s'il appréciait sa compagnie, sa beauté ou sa séduction. Lord Harkness en avait joué, en rajoutant souvent dans son comportement. Il était ainsi, il ne pouvait pas résister à l'opportunité de fait le paon, de séduire. Mais la manière dont il avait semblé vouloir le fuir après ce baiser, somme toute innocent était mortifiante. Il le laissait perplexe. Il avait lu de la peur, une terrible et inexplicable peur. Avait-il cru qu'il allait le prendre là, sur le gazon, alors qu'il était blessé ? Même si son corps le désirait, il savait mettre les formes tout de même. Il n'était pas un rustre, quoiqu'en pensent certains.
Jack passa la main dans les cheveux emmêlés de Ianto, qui gémit dans son sommeil. Pourquoi l'avait-il rejeté de cette manière ? Est-ce que parce qu'il était son maître et que les relations homosexuelles à cette époque étaient extrêmement mal vues ? Il ne voulait sans doute pas d'une relation pareille afin de ne pas s'attirer d'inimitiés.
Il rajusta les couvertures autour du corps trop mince. Certes il était jeune, mais cela n'expliquait pas cette minceur insolite. Il devait être du même poids que Toshiko à l'ossature tout asiatique. Qu'avait-il vécu pour être si peu étoffé ? L'habitude de côtoyer des livres n'expliquait pas tout. Il lui fallait se remplumer, il se fit la promesse de l'y aider. Quelques mois à Blackwood pourraient bien le rendre plus attirant, enfin, s'il voulait bien rester auprès de lui maintenant.
L'arrivée de Toshiko tira Jack du tourbillon de pensées dans lesquelles il surnageait difficilement. Elle avait l'habitude des humeurs parfois changeantes de son tuteur. Elle s'installa pour broder auprès de la cheminée, surveillant du coin de l'œil son front sombre.
- Mon amie, dit Jack en la regardant finalement, tu viens voir si je n'ai pas mangé ce pauvre Jones.
- Tout à fait ! fit la jeune femme à mi-voix, Owen m'a raconté ce que tu lui as fait.
- Et tu n'as pas pu résister à l'envie de me le reprocher, demanda Jack d'un ton moqueur.
Elle parut interloquée. Il s'expliqua brièvement.
- Owen n'avait pas l'air heureux que je l'aie embrassé.
- Owen n'a pas vu comment tu le dévorais des yeux depuis quelques jours, répondit-elle, d'ailleurs il ne voit jamais rien.
- Oh, des doutes pour la future mariée ?
- Non, je sais qu'il est incapable de voir ce qui est parfois criant.
- C'est vrai que si je n'avais pas mis mon grain de sel, vous en seriez encore au stade des regards énamourés.
- Tu as su lui ouvrir les yeux, assurément.
- Et les tiens aussi.
- Oui, Jack, je te remercie d'avoir joué les Cupidons pour notre bonheur. Mais là n'était pas la question. Nous parlions de Jones. Et de la manière dont tu le regardais. Cela semble tellement évident, fit Toshiko en le regardant droit dans les yeux, tu le trouve à ton goût. Bien qu'il ne ressemble en rien aux hommes avec lesquels tu as eu des aventures.
- Tu veux certainement dire qu'il ne ressemble en rien à Alec, demanda Jack d'un ton léger, réprimant le serrement de coeur qui le saisissait toujours quand il pensait au colonel.
- Exactement ! Pourtant à chaque fois que tu as eu le béguin pour un homme, il lui ressemblait, tout du moins physiquement.
- Peut-être que je suis guéri de lui, cette fois et que j'ose aller de l'avant.
- Pourtant tu sembles bien le regretter. Jones est très différent de McNeil. Tu regrettes Alec ?
- Non, ce n'est pas cela, c'est juste que je l'ai embrassé et que je lui ai fait peur. Je crois qu'il ne m'apprécie pas.
- Je pense qu'il t'apprécie. Plus que tu ne le penses, à mon avis, dit la jeune femme en posant son ouvrage, cependant il n'a ni ton âge, ni ton expérience, ni ta place dans la société. Pour un homme de sa classe sociale, il est très difficile d'assumer un goût pour d'autres hommes. N'oublie pas que cela reste scandaleux, entaché d'immoralité.
- Pour mon rang également, c'est très mal vu dit Jack en haussant les épaules, mais je m'en contrefous.
- Toi sans doute, mais lui ? Il ne réagit certainement pas de la même manière. Être attiré par toi doit déjà être suffisamment difficile.
- Tu penses réellement qu'il est attiré par moi, la questionna le Lord d'un ton avide qui la fit rire.
- Je pense que tu peux toi-même répondre à cette question, il y a des regards qui ne trompent pas, crois-moi.
- Je m'en doutais, dit Jack avec un petit sourire, mais je ne pensais pas que cela était visible à d'autres.
- Il t'apprécie, c'est certain.
Jack se prit le visage entre ses mains, réfléchissant furieusement. Jones le regardait bel et bien à la dérobée, il avait surpris ces regards sur sa personne lors de cette promenade avant qu'elle ne tourne au cauchemar. Jack avait fait le premier pas vers lui en lui donnant ce baiser de réconfort. Mais cela n'avait pas eu l'effet escompté.
- Pourquoi me fuit-il alors ? Pourquoi n'a-t-il rien tenté ? Je ne l'aurais pas repoussé, moi.
- Sans doute cette histoire de rang social. Tu es bien plus privilégié que tu ne le penses. Ta fortune et ton amitié avec Sa Majesté te protègent. Ianto n'a pas cette chance.
- S'il désire, s'il me désire, cela ne devrait pas être un obstacle si insurmontable. Il a l'air pourtant courageux.
- Jack, ne sous-estime pas le poids du jugement moral ! Il doit se dire également qu'une fois ton désir assouvi, tu pourrais le renvoyer. Et alors où irait-il ?
- Ses compétences et son éducation seraient suffisantes pour convenir à n'importe quelle famille. Il retrouverait du travail très facilement.
- Tu te trompes, Jack, dit Toshiko avec sévérité, il ne retrouverait pas du travail. Selon Davidson, il y a un scandale qui l'a forcé à quitter son précédent travail. Il n'avait plus rien. Travailler à Blackwood était sa dernière chance de retrouver un emploi.
- Comment ? Un scandale ? mais de quel genre, dit Jack, l'œil soudain allumé, aurait-il eu une aventure avec son ancien maître ?
- Ah, Jack, quand liras-tu les lettres de ton fondé de pouvoir ?
- Jamais, j'ai des gens pour cela, ce sont des lettres trop ennuyeuses pour moi. Ianto Jones est d'ailleurs parfait dans ce rôle. Dis m'en plus, la pressa-t-il.
- Il t'entretenait du scandale attaché à son nom. Il ne pourra jamais retrouver du travail à Londres. Il est tombé amoureux de la jeune fille dont il assurait l'éducation et s'est fait rejeter par la famille. Il a très mal vécu cette période et ne peut se permettre un nouveau scandale.
- Loin de moi, cette idée, dit Jack, abasourdi et légèrement jaloux. Il est amoureux, dis-tu ? Je comprends mieux pourquoi il ne supporte pas que je le touche. Il doit sûrement encore penser à elle.
- Il pense encore à elle, confirma la jeune femme avec un sourire malicieux, mais ses sentiments s'effacent peu à peu, il se remet de ses blessures. De plus, il me semble que ses yeux se sont attachés à quelqu'un d'autre.
- Qui, s'exclama Jack. Ianto gémit, comme en réponse à son cri.
- Idiot, tu as oublié ce que je viens de te dire ?
- Oui… non. Je suis confus. Tu sais, il est si méfiant, je crois bien que je lui ai fait peur en lui sautant dessus ainsi.
- Tu lui parleras quand il ira mieux, dit la jeune femme, laisse-le se reposer, guérir et tu pourras avoir une franche discussion avec lui.
Jack tordit sa bouche en une grimace désabusée. Toshiko n'avait pas vu avec quels yeux il l'avait regardé. Il était terrifié et cette peur n'avait pas, lui semblait-il, une origine aussi simpliste qu'une différence de rang social ou un amour déçu. Toshiko avait raison, ils devaient parler, s'expliquer.
La jeune femme soupira. Pauvre Jones, si jeune et si marqué par la vie. Elle l'avait senti dès les premiers pas de Ianto au manoir. Il avait un passé, qui parfois le troublait. Cependant, depuis qu'il était à Blackwood, il paraissait être apaisé. Passées les premières alarmes dûes à l'intrusion de Jack dans sa chambre, Jones s'était parfaitement adapté à la vie du manoir jusqu'à en devenir un élément important. Elle ne savait d'où lui venaient ses qualités d'écoute, mais il était vraiment un homme bon, qui méritait de vivre un peu de bonheur.
Elle avait remarqué les regards qu'il posait sur le Lord, mi-amusé, mi-hypnotisé. Jack avait cet effet parfois, celui d'un homme à qui tout réussit, un maître dans sa partie. Il était beau, séduisant, beau parleur, cependant c'était sa présence qui le rendait captivant. Celle-ci pouvait entraîner tout un groupe à le suivre, passionnant un auditoire par la simple force de ses mots. Un charisme à toute épreuve, une force de conviction, une intelligence cachée derrière une apparence de légèreté, tout cela faisait de lui un homme très apprécié dès le premier regard. Il avait été adoré par ses hommes lors de son passage à l'armée, puis par ses serviteurs depuis qu'il l'avait quittée. Pourtant Jack était un homme complexe, qui sous un abord simple, une façade scintillante cachait ses secrets, tout près de son cœur. Toshiko le connaissait depuis son enfance, et pourtant elle savait qu'elle ne connaissait pas le tiers de sa vie.
Elle l'avait connu dans ses jeunes années. Il lui avait sauvé la vie alors qu'elle n'avait que 10 ans. Elle se souviendrait toujours du moment où il l'avait découverte et emportée avec lui. Elle posa les yeux sur Jack qui ne pouvait détacher son regard du visage endormi de Ianto.
Sa physionomie n'avait pas tant changé en presque quinze ans, plus mature sans doute, mais imperméable au temps et ses ravages.
Elle avait eu de la chance de le rencontrer à cette époque troublée. Elle se souvenait avec douleur de ces mois passés, dissimulée au cœur du palais impérial, se cachant pour sauver sa vie qui n'avait pas la moindre valeur aux yeux du nouvel empereur. Elle était la petite-fille du précédent Shogun, le conseiller impérial qui avait tout pouvoir sur le Japon. Mais elle était qu'une fille, elle n'avait aucun droit sur la gestion de l'empire du cerisier. Mushimoto, à peine 21 ans, avait pris les rênes du pouvoir en 1885 après la mort de l'empereur Komei, son père. Le grand-père de Toshiko, Tokugawa avait démissionné et s'était retiré de la vie publique, laissant le jeune empereur investir la ville d'Edo et abandonnant toute sa famille, qui fut massacrée silencieusement. Un repas empoisonné donné en l'honneur de l'empereur avait retiré à la petite-fille toute sa parenté.
Victime d'une maladie enfantine, elle n'y avait pas assisté. Cette maladie, habituellement fatale, lui avait incidemment sauvé la vie. Sa nourrice Naoko qui la chérissait comme sa fille l'avait alors caché aux yeux des sbires de l'empereur. Elle avait vécu sept mois à éviter quiconque, se déplaçant nuitamment de cache en cache, des placards dans des chambres isolées, des pièces condamnées pour insalubrité, la peur au ventre à l'idée d'être découverte. Naoko lui apportait de la nourriture, des jouets, de la lecture pour qu'elle s'occupât. L'enfant qu'elle était alors subissait ce soir sans se plaindre, remerciant Dieu et ses anges de l'avoir gardé en vie. Elle était chrétienne et chaque jour priait pour que son exil dans les murs hostiles du palais s'achevât. Naoko avait tenté plusieurs fois de la faire sortir pour la cacher chez elle, mais cela était trop difficile, le palais était trop bien gardé. Elle n'eut qu'une seule occasion, lors de la réception d'une délégation de l'empire britannique. La nourrice avait réussi à cacher l'enfant dans la chambre d'un envoyé diplomatique, Sir Harkness. Toshiko avait été jeté derrière la porte coulissante de son placard et sommé de rester tranquille. Elle s'était terrée au fond du placard rempli d'odeurs inconnues, lorsque le gaijin était entré dans sa chambre. Elle était morte de peur, car sa nourrice ne lui avait pas expliqué son plan. Elle ne comprenait pas la langue qu'il utilisait. Elle ne parlait que japonais et seulement le langage des femmes.
Il ouvrit le placard et tomba étonné sur la fillette qui étouffa son hurlement dans la manche de son lourd kimono brodé de fleurs. Il avait tenté de la rassurer maladroitement mais la petite sanglotait, écrasée par la peur face à cet homme étranger, inconnu et si grand.
Il l'avait saisie par le bras et forcée à s'assoir sur un fauteuil. Il lui avait apporté de l'eau, des friandises pour l'amadouer, parlant d'une voix calme, lénifiante. Il semblait avoir compris qu'elle ne le comprenait pas et tentait seulement de l'apaiser.
Au bout d'un moment, elle avait osé le regarder dans les yeux, ses yeux étranges entre vert et gris, semblable à la mer intérieure. Elle y lisait de la compassion, de la douceur et une certaine inquiétude. Malgré la barrière de la langue, il s'intéressait à sa situation. Il lui avait sourit et elle lui avait répondu, encore intimidée, alors qu'une confiance naissait entre eux.
Un serviteur était entré à ce moment-là dans la pièce. Le japonais se précipita sur elle en hurlant et tenta de l'emporter. Elle gesticulait, se débattait en le suppliant de la laisser. L'étranger s'opposa au serviteur. Une discussion enflammée s'engagea entre eux, violente. Toshiko ne comprenait pas la conversation qui se déroulait dans cette langue étrange et sifflante. Elle s'accrocha de toutes ses forces au Gaijin qui la défendait. L'homme sortit finalement en lui jetant dans sa propre langue des mots qui l'avaient marquée au fer rouge.
" Tu es sa poupée, tu lui appartiens maintenant. Sois douce avec lui, lorsqu'il t'emportera dans son lit".
Elle était restée interdite, sous le choc. Il lui avait parlé comme à une prostituée, offerte à l'étranger pour son bon plaisir. Il lui avait retiré son nom pour l'abaisser au rang des courtisanes. Elle venait de comprendre quelle était sa place maintenant. Elle était orpheline et de sa famille et de sa patrie. Elle s'était détachée de l'homme blanc qui n'avait pas compris les mots du serviteur, mais sentit l'insulte.
Elle se déshabilla et entra dans le lit pour s'offrir à son nouveau maître, comme le serviteur venait de lui en donner l'ordre. Elle n'était plus la petite-fille du Shogun Tokugawa, mais une poupée de chair qui devrait acheter sa vie par son corps.
L'homme, comprenant la situation, avait émis un grognement désapprobateur et lui avait rendu son kimono. Elle s'était revêtue, hoquetant, ne comprenant par pourquoi il la repoussait. Elle pleura toutes les larmes de son corps. Jack sortit comme un vent de tempête. Elle avait entendu sa voix pleine de colère derrière le panneau mince de papier. Il la refusait, elle allait mourir. Les sbires de l'empereur allaient la tuer, comme tous les membres de sa famille. Elle pleura jusqu'à s'endormir dans le lit de l'étranger.
Une main vint la secouer de son sommeil induit pour les pleurs. Naoko était là et le Lord derrière elle. Celui-ci lui avait expliqué la nouvelle situation.
- Tu dois aller avec lui, Toshiko-San, il sait ce que tu risques en restant ici. Tu dois partir, mon enfant.
- Je ne veux pas te quitter, je ne veux pas devenir sa poupée. Je ne veux pas, Naoko chan.
- Ma petite, tu te trompes, il ne voit en toi qu'une petite fille, pas une prostituée. Il est prêt à t'aider à t'enfuir. Tu dois sauver ta vie, je ne peux pas t'aider autrement.
- Viens avec moi !
- Je ne peux pas, tu le sais. Je ne peux pas abandonner mes enfants et mon mari.
- Mais je serais seule, avec lui.
- On est toujours seul, mon enfant, mais avec lui, tu vivras plus longtemps. Tu dois quitter le palais impérial. Lord Harkness pourra t'aider à survivre.
Toshiko avait éclaté en sanglot dans les bras de sa nourrice, qui l'avait déposée entre les mains d'Harkness. Celui-ci l'avait cachée pendant tout son séjour, graissant la patte du serviteur qui l'avait découvert. Mais celui-ci ne put tenir sa langue et le lord dut revendiquer la petite fille comme sa propriété jusque devant l'empereur.
Il lui avait sauvé la vie ce jour-là. Mushimoto n'avait pu s'opposer à cette lubie du Gaijin, qui souhaitait vivre avec la petite fille. Les mœurs de l'empire du soleil levant étaient telles à cette époque que cela ne choquait personne que l'étranger veuille de cette enfant. L'empereur lui-même lui souhaita beaucoup de plaisir et une longue vie. Il le pria cependant de ne pas revenir au Japon et que la fillette abandonne le nom de Tokugawa pour celui de sa mère, Sato. Il ne voulait pas que ce nom soit associé à celui d'une geisha pour l'honneur du grand-père qui vivait retiré dans un monastère boudhiste. La petite fille n'avait pas eu son mot à dire. Elle s'était soumise à la volonté de l'empereur.
Elle se souvenait des peurs qu'elle avait eues, pendant plusieurs semaines, l'anxiété qui l'avait rongé à l'idée qu'il la fasse appeler auprès de lui pour la coucher dans son lit, l'angoisse à chaque fois qu'il s'approchait d'elle. Mais Naoko avait eu raison, jamais il n'avait eu un geste déplacé, un besoin de s'épancher auprès de la petite fille. Elle avait fini par comprendre que le jeune homme, il n'avait que 24 ans à cette époque, préférait les personnes de son âge. Le soulagement qui fut le sien à ce moment aussi important que de se savoir en vie. Peu à peu elle se montrait moins sauvage, plus confiante, réjouissant Jack qui s'y était beaucoup attaché. Il devint son tuteur, tandis qu'elle portait le nom de sa mère, Sato, respectant la demande de l'empereur. Grâce à Jack, elle put donner libre cours à son goût pour l'étude, il lui paya tout ce qu'elle désirait, cours de piano, de dessin, tout ce qui pouvait lui faire plaisir. Il désirait simplement la rendre heureuse et elle voulait que son bonheur. Bien sûr, il y eu parfois des accrochages entre eux, Jack avait son caractère et pouvait se montrer injuste. Mais elle l'aimait chèrement, comme le père qu'il était devenu pour elle.
Elle sourit doucement en le regardant, si préoccupé pour le jeune homme qui reposait dans son lit.
- Pourquoi ce joli sourire, demanda Jack étonné.
Elle se leva et s'approcha de lui pour s'assoir sur ses genoux et l'embrasser doucement sur la joue. Il la serra entre ses bras.
- Pour ce que tu as fait pour moi. Tu m'as sauvé la vie. Au grand dam de ta réputation, tu as failli faire échouer une mission capitale pour une gamine comme moi.
- Aucune mission n'est plus capitale que de sauver une si adorable enfant, dit-il en lui souriant, je me rappelle combien tu avais peur de moi.
- Tu peux être impressionnant, Jack, et faire peur avec ton comportement ouvert, si libre. Personne n'est habitué à cela dans ce monde. Et c'est sans doute la même chose pour lui, dit-elle en montrant le jeune homme. Je sais que tu éprouves une certaine attirance pour lui, mais ne va pas trop vite, je t'en prie. Ianto est fragile. Il a déjà souffert. Ne le fais pas fuir. Sois doux avec lui.
- Comme je l'ai été avec toi, apprivoisant peu à peu ma douce colombe. Ianto Jones m'a l'air suffisamment fort pour encaisser ce que je ressens. Je ne lui veux aucun mal, crois-moi.
- J'en suis certaine, dit Toshiko en se relevant de ses genoux, autant qu'Owen ne me veux aucun mal.
- Va le retrouver, ma belle enfant, à si peu de temps avant le mariage, allez profiter encore de la magie. Après, cela devient invivable.
- Jack, tous les mariages ne sont pas semblables au tien. J'en suis sûre, dit la jeune femme, tentant de lui remonter le moral.
Elle sentait que son tuteur était embarrassé par ce qu'il avait fait à Ianto et y pensait un peu trop pour ne pas être malsain.
- Profite de la vie, mon cher tuteur, elle est trop courte.
- Tu me voles mes paroles, ma fille, c'est moi qui habituellement t'adjure de profiter de la vie !
- Mon libre choix, mon libre-arbitre, est justement de rester sage pour deux, dit-elle en souriant. Bonne nuit, Jack.
Elle s'en alla sur ces paroles, et Jack resta enfermé dans sa chambre à veiller sur le sommeil de Ianto, alors que la nuit devenait de plus en plus profonde et que le silence gagnait la maison.
Le jeune homme ne bougeait pas, il dormait profondément, sa respiration lente et calme avait attiré le Lord dans un sommeil léger dont il sortait régulièrement pour ajouter du bois sur le feu qui rougeoyait dans la cheminée. Il avait tenté de lire un peu pour occuper sa veille mais le sommeil avait été le plus fort. Owen était passé peu avant de se coucher, tentant d'argumenter pour que Jack prenne un peu de repos. Mais celui-ci avait refusé, tant que le jeune homme ne sortait pas de son sommeil, il préférait rester à le veiller. Owen avait abandonné, car il connaissait bien son ami, dire qu'il était obstiné n'était qu'une bien piètre description.
Le silence qui régnait dans cette belle chambre était profond, à peine habité par les craquement(s) du feu et les cliquetis de l'horloge au-dessus de la cheminée. Les portraits que Gwen avait fait accrocher à ses murs, semblaient juger d'un œil sombre l'attitude relâchée du Lord. Le sommeil l'avait saisi en pleine lecture pour la seconde ou troisième fois. Son menton reposait sur le dossier de son fauteuil, le livre qu'il avait feuilleté restait posé sur ses genoux, sa main longue et bronzée servait de marque-page. La lumière mourante du feu l'auréolait d'une couleur orangée qui rajeunissait les traits fermes de son visage. Alangui dans ce fauteuil, il ressemblait plus que jamais à un fauve prêt à bondir, un animal qui feignait le sommeil pour mieux surprendre sa proie. C'était un sommeil que le moindre bruit inhabituel ferait fuir, un sommeil de veille.
Jones s'agita dans son sommeil, il semblait à nouveau pris par son cauchemar, murmurant des mots sans suite qui éveillèrent le dormeur. Jack se leva de son siège et d'un pas vif, il rejoignit le lit dans lequel Jones se débattait.
Ses yeux clos roulaient dans ses orbites, si rapidement que Jack le crut saisi d'une crise de haut mal. Des gouttes de sueur coulaient de son front à son cou, trempant ses boucles lâches qui semblaient prendre vie comme des serpents noirs et brillants qui glissaient les uns contre les autres.
Lord Harkness posa la main dans ses cheveux, espérant le calmer, le réconforter. La réaction violente le surprit. Ianto sembla se transformer en bête sauvage, grogna, montrant les dents et frappant aussi fort qu'il le pouvait. Il attrapa Jack par le cou et le jeta à terre, tombant sur lui. Il continua à le rouer de coup. Surpris par ce déchaînement de violence, Jack se protégea le visage avant de se rebiffer. Le jeune homme bien que fou de rage, ne pesait pas lourd contre lui. De plus, il connaissait des tours que la morale réprouve, qu'il ne voulut pas cependant utiliser contre Ianto. Il le saisit par les épaules et d'un coup de rein, il le retourna violemment sur l'épaisse courtepointe et lui plaqua les deux bras au sol au-dessus de sa tête. Il le dominait complètement, il le sentait s'agiter contre lui, d'une manière qui lui enflammait les sens. Le sentir ainsi sous lui, après ce baiser volé cet après-midi, lui donnait envie de recommencer.
Jones gémissait à présent, les yeux grands ouverts sur une supplique qui refroidit définitivement les ardeurs de Jack. Il contempla silencieusement le jeune homme tétanisé, ses yeux se remplissaient de larmes qu'il n'arriva à maîtriser. Il était conscient qu'il ne pouvait pas s'empêcher de pleurer silencieusement alors qu'il abandonnait toute lutte, toute défense. Il cessa de s'agiter pour devenir aussi raide que du bois, du bois qui cependant tremblait. Il se sentait si mal, son cauchemar et tout ce qu'il avait eu peur de se réaliser, se produisait. Ses pires pressentiments se réalisaient sans qu'il puisse s'y opposer. Son cœur battait à tout rompre comme prêt à sortir tout palpitant de sa poitrine. Il espéra que le Lord en finisse vite, qu'il le prenne et le laisse enfin se reposer, se renfermer sur lui-même, cacher sa peine, sa rage et son dégoût en lui-même. Il ne voulait pas, il ne désirait pas... pas comme cela, imposé, subi, forcé. Il détourna le regard, il ne voulait pas qu'il continuât de le scruter ainsi, avec ses yeux remplis d'une expression mystérieuse. Il ferma les yeux et tenta de détendre ses muscles tétanisés par la situation. Il se résignait à subir un sort qu'il refusait pourtant. Il était douloureusement conscient du corps de l'autre, chaud, ferme et tremblant lui aussi.
Il eut la surprise de sentir le poids de Jack s'envoler, il s'était relevé. Il ouvrit les yeux sous la stupéfaction. L'homme ne tentait pas de le caresser, de le forcer. Il s'abstenait d'assouvir un désir qu'il avait vu si souvent brûler dans ses prunelles. Il releva la tête pour le découvrir, assis, lui tournant le dos, les épaules secoués de mouvements nerveux. Il entendit son souffle heurté s'apaiser tandis que ses muscles se détendaient. Il semblait reprendre souverainement contrôle d'un corps ardent et désireux.
Jones profita de ce répit pour se relever et s'enfuir à toute jambe vers le couloir, vers la liberté. Il n'eut que le temps de faire quelques pas. Tout tournoya autour de lui, la pièce sembla rétrécir au moment où ses tempes battaient violemment. Il vit le sol se rapprocher à toute allure de son visage alors qu'il s'effondrait, comme une poupée désarticulée.
Jack se retourna en entendant le choc sourd de son corps heurter le sol. Il se précipita vers le jeune homme qui venait de s'évanouir pour la seconde fois de la journée. Il le prit dans ses bras en soupirant et le porta au lit. Il lui passa de l'eau sur le visage et lui fit sentir des sels pour le ranimer. Jones papillonna des cils, ces longs cils qui ombraient ses yeux, plus fournis que ceux d'une femme, d'une beauté peu commune. Il était plus blanc qu'un linge et respirait difficilement. Il gémit en découvrant le visage de Jack près de lui. Il recula, pris à nouveau de panique.
- Arrête ça immédiatement, lui ordonna Jack, je ne fais que t'aider. Je ne vais pas te violer. C'est à cause du baiser ? C'était une erreur, certes, mais pas de quoi se mettre dans cet état. Allons, on croirait que tu as vraiment peur de moi.
Le regard malheureux que Ianto lui renvoya lui broya le cœur.
- Je n'ai pas pour habitude de prendre de force que qu'on m'offre si souvent de si bon cœur. Ianto, n'aie pas peur de moi, je te prie. Tu as fait un cauchemar et j'ai seulement essayé de te réveiller. Tu as une sacrée force quand tu te mets dans ces états. Tu as failli m'assommer lorsque tu t'es débattu. Tu es un vrai chat sauvage !
Jack plaisantait afin de faire redescendre la tension qui régnait entre eux. Il avait ressenti un désir puissant quand leurs corps s'étaient touchés. Mais ce regard perdu lui faisait mal. Jones ne le désirait pas, il ne partageait pas cette envie qui lui vrillait le corps et l'âme. Très bien, il ne tenterait plus rien, malgré la claire attirance qu'il éprouvait pour lui. Il n'essaierait plus de lui voler un baiser, s'il le refusait à ce point.
Peu à peu, Jones s'apaisait, l'alarme dans laquelle il se trouvait retombait peu à peu. Son cœur cognait dans sa poitrine, sa tête lui faisait mal et il se sentait nauséeux. Un cauchemar, il avait encore fait ce cauchemar qui lui ébranlait les nerfs et le fragilisait. Jack lui prit la main avec douceur, Jones le regarda avec étonnement. Il ne fuit pas, cette simple poignée l'apaisait, ce contact humain lui faisait du bien, le réconfortait. Il était éprouvé par la tournure des événements. Le temps s'écoula lentement entre les deux hommes.
Finalement, après un long moment, Jack se releva et se dirigea vers l'antichambre, il avait soif. Il avait besoin de se remettre de cette émotion dérangeante. Il le prenait en pitié et n'aimait pas ressentir ce sentiment.
- Non, restez, fit Jones, d'une voix faible, qui fit réagir son cœur avec un petit choc qui se répercuta dans sa chair.
- Je...je ne veux pas rester seul.
- Je reste ici, fit Jack tirant son fauteuil près de la tête du lit, non loin de lui. Sa voix s'éleva doucement.
- Dors, Ianto, dors, je reste ici pour protéger votre sommeil. Je suis ici, tout va bien.
Sa voix douce, ferme et lénifiante poussa le jeune homme à se rendormir, brisé de douleurs et d'émotions. Jones l'écoutait alors que le sommeil l'attirait dans ses bras tendres, bercé par la voix de son maître. Jack le borda à nouveau, puis posa une main inquiète sur un front qu'il trouva brûlant.
- Tu as de la fièvre, je vais faire venir Owen.
- Non, ne me laissez pas seul.
L'angoisse qui avait disparue de son regard revenait, accompagné par le spectre de la commotion, la fièvre.
- Je ne veux pas être seul !
- Je sonne simplement pour qu'Owen vienne te voir. Tu es brûlant.
Quelques minutes plus tard, Ewen ébouriffé arriva, le Lord lui demanda d'aller le Dr Harper. Owen déboula dans la chambre, inquiet.
- C'est bon signe qu'il soit sorti de son sommeil, dit Owen dans l'antichambre, après avoir ausculté Ianto Jones, reste à voir si sa fièvre tombera demain.
- Se souviendra-t-il de ce qu'il s'est passé ?
- pourquoi ? Que lui a tu fait encore ? Ne me dis pas que tu as encore essayé de le suborner ! Éclata Owen d'un air incrédule. Je te faisais confiance quand tu as voulu le veiller cette nuit. Je ne peux pas te faire confiance.
- Owen, s'offusqua Jack, je ne lui ai rien fait, au contraire, c'est lui qui m'a frappé.
- Ce n'est que justice ! jappa Owen, tu te rappelles comment tu l'as accueilli à son arrivée.
- Je sais, dit Jack en baissant la tête, je n'ai pas toujours été tendre avec lui.
- Là, tu m'ôtes les mots de la bouche, fit Owen avec un sourire fin, encore que tu aimerais être bien plus tendre avec lui. Mais cela n'est pas une raison. Jones a été blessé, tu devrais être doux avec lui.
- Je ne fais que cela, dit Jack, en souriant à son tour. Mais je t'assure que je ne lui ai rien fait. Il a fait un cauchemar tout à l'heure, j'ai dû le secouer pour le réveiller et il m'a frappé à ce moment-là. J'ai dû le maîtriser, je ne l'ai pas blessé, ni suborné comme tu dis.
- C'est sans doute la force de l'habitude, excuse-moi.
- Ce n'est rien, les apparences jouent contre moi, dit Jack plaisamment.
- Laisse-moi regarder ce qu'il t'a fait.
- non, ça ira... dit Jack, répugnant à montrer ses bleus, occupe-toi de lui.
- Il lui faut encore du repos, tu as voulu jouer les garde-malade cette nuit. Je te prie, continue. Moi aussi, il faut que je me repose, l'aube se lève dans trois heures et certains d'entre nous ont des obligations, notamment avec un prêtre qui veut absolument me voir demain.
- Ah oui, la préparation au mariage. Toshiko a réussi à te convaincre de te rendre à l'église, alors que tu es le plus opposé à Dieu de nous deux.
- j'ai mes raisons, fit Owen en plissant ses yeux, j'aime ta pupille, elle est exactement ce qu'il me faut et rien que pour cela, je peux me plier à ses envies.
- Ah, mon pauvre Owen, te voilà à sa botte maintenant.
- Pour mon plus grand plaisir, je te l'assure.
- Va te reposer, dit Jack en riant, je vais m'occuper de Jones, aie confiance.
- Je ne sais pas si je fais bien, mais bonne nuit, Jack, dit-il en étouffant un lourd bâillement.
Sur ces derniers mots, Owen sortit sans plus attendre, il avait fait son travail de médecin et il n'aspirait qu'à se coucher.
A suivre (désolé pressé par le temps^^)
Partie Deux
Chapitre cinq : où Jack joue toujours les infirmiers
Jack retourna dans ses pensées et son fauteuil, avec encore plus de questions sur son secrétaire. Le jeune homme conservait son mystère. Il l'observa pendant son sommeil, les poings serrés, recroquevillés sur lui-même, frissonnant comme s'il était congelé. Il rajusta les couvertures autour de lui, il était fébrile et pourtant glacé. Jack avait pitié de lui, ce jeune homme n'avait vraiment pas de chance. Il lui caressa les cheveux doucement, Ianto Jones s'éveilla de son sommeil douloureux. Ses yeux le fixèrent, une flamme fiévreuse y vacillait. Jack s'écarta de lui, il ne voulait pas le voir encore le fuir. Ianto tendit la main et lui prit le bras.
- Merci, souffla-t-il, je suis désolé, Monsieur.
- Mais de quoi ? demanda Jack, interloqué.
- De vous causer autant de désagréments, je n'ai jamais voulu cela.
- Personne ne voudrait se prendre une branche en pleine tête pour le plaisir.
- Je...
- Ianto, je t'ai déjà demandé de ne pas t'excuser à tout bout de champ, dit Jack, un peu énervé, le manque de sommeil le rendait un peu acariâtre. Tu es blessé, tu as de la fièvre et tu as besoin de te reposer. Veux- tu de l'eau ?
- Oui, murmura le jeune homme qui ne pouvait détacher ses yeux du Lord qui se déplaça dans sa chambre avec célérité.
Il le fit boire, le supportant de son bras pour l'aider à se tenir. Il savoura le contact de leurs peaux l'une contre l'autre avec un plaisir torturant. Il le reposa sur l'oreiller sans céder à l'envie qu'il avait de le serrer contre lui, ému par sa fragilité.
- Repose-toi maintenant, chuchota-t-il s'asseyant sur le lit.
- Monsieur ? fit Ianto d'une voix faible.
- Oui, Ianto ?
- Pourquoi m'avoir embrassé ?
Il prit Jack par surprise, il figea en reposant le pot à eau, il ne s'attendait pas à ce qu'il lui demande de s'expliquer alors qu'il était encore dans cet état. Ses yeux suppliants le forcèrent à exprimer ce qui le torturait depuis l'après-midi.
- Ianto, je suis désolé pour ce baiser. J'ai pensé ou plutôt j'ai arrêté de penser pour simplement tenter de te réconforter. Je n'aurais jamais dû t'embrasser sans ta permission alors que tu es blessé et si peu désireux de mes caresses. Tu m'en vois navré, cela ne se reproduira plus. Cependant, tu n'imagines pas le nombre de personnes qui t'envieraient. C'est un très grand honneur que de toucher mes lèvres.
- Je devrais sans doute vous remercier, dit Jones d'un ton faible mais néanmoins moqueur.
- La prochaine fois, je demanderais la permission, dit Jack avec humour, encore que tout à l'heure, c'est toi qui m'as renversé. J'en ai eu le souffle coupé.
- Je m'excuse Monsieur, j'étais en plein cauchemar et j'ai réagi sans savoir...
Jones esquiva le regard fureteur de Jack, il n'avait pas la moindre envie qu'il l'interroge sur ce qu'il lui cachait.
Malgré toute sa curiosité, Jack fit un geste qui balaya les questions, les paroles ou les gestes malheureux.
- Tu as eu une commotion, encore que tu sembles aller mieux. Tu as été un si gentil garde-malade, à moi de me rendre utile.
- Pourquoi me veillez vous ? demanda Jones franchement soupçonneux.
- C'est ma chambre et ma faute si tu es dans cet état. Je préfèrerais dormir, je ne te le cache pas, mais pour l'heure, tu es sous ma responsabilité.
- Vous auriez très bien pu confier cette tâche à n'importe qui d'autre.
- J'ai choisi de te garder cette nuit.
- Pourquoi ?
- Parce que je tiens à toi, Jones, et que je m'en veux de ce baiser.
- Vous mentez, dit Jones, d'un air sérieux.
- non, je m'en veux vraiment. Entre nous, cela t'as mis dans un drôle d'état. Mais n'aies crainte, je ne tenterais plus rien. Cela m'a bel et bien prouvé que tu n'es en rien attiré par moi. Je me suis trompé.
- Trompé sur quoi, Monsieur, demanda Ianto, incisif, continuant de l'interroger. Jack haussa un sourcil, peu heureux de se faire questionner de cette manière. Mais il ne put s'empêcher de continuer, il avait besoin de s'épancher.
- Je pensais que tu étais attiré par ma fabuleuse personne, ma personnalité amusante, ma compagnie agréable.
- Encore une fois, vous n'avez besoin de personne pour vous encenser, fit Ianto, mordant.
- Je note cependant que tu ne démens pas, serait-ce que j'aurais raison ?
Le jeune homme baissa la tête, alors que ses pommettes prenaient une teinte cramoisie. Touché ! Après tout ce qui venait de se passer depuis la veille, il prenait conscience de ce qu'il ressentait. Il appréciait la compagnie du Lord, peut-être plus qu'il n'oserait jamais se l'avouer. Jack se sentit pousser des ailes, il ne lui était pas si indifférent finalement. Il y avait certainement bien des mystères chez ce jeune homme, mais il prendrait son temps pour en découvrir ce qu'il en était, morceau après morceau.
Ianto vrilla son regard à celui-ci du Lord. Il y lisait à présent une grande douceur, des questions par dizaines et une émotion à peine contenue. Il soupira en se renversant sur les oreillers moelleux. Il n'arrivait pas à détacher son regard des prunelles vertes qui le détaillaient calmement.
- Alors, qu'as-tu ? dit Jack, le questionnant à son tour.
- Une blessure à la tête, répondit le jeune homme en bottant en touche.
- Ne fais pas l'innocent, Ianto, je te parle de tout autre chose. Tout ce que je te demande, c'est de me faire confiance, je ne te veux aucun mal. Je te l'assure. Mais inutile de me fuir, je ne t'importunerais plus, je ne prends que ce qui m'est offert. Si tu ne peux souffrir mon contact, je ne te l'imposerais pas. Je ne sais pas pourquoi tu réagis ainsi. Mais quelque soient tes raisons, je te laisserais en paix.
- Désolé, monsieur, fit Ianto, machinalement, baissant à nouveau la tête, tordant entre ses mains le drap blanc.
- Oh ne le sois pas, je n'abandonne pas pour autant l'idée qu'un jour, je pourrais t'embrasser à nouveau. Mais c'est toi qui me supplieras de le faire. J'attendrais que tu le veuilles, voilà tout !
- Je vous en remercie, dit Ianto, conservant les yeux baissés, cependant, je ne veux pas que vous vous fassiez trop d'espérance. Je ne peux ... je suis incapable de vous aimer, comme vous le souhaitez.
- Tu aimes quelqu'un d'autre, je le sais, Bah, tant pis pour moi, dit Jack plaisamment, mais cela ne m'empêchera pas de tenter de te séduire, de loin.
- Monsieur, c'est impossible, nous sommes trop différents, nous sommes de conditions différentes, nous sommes des hommes... et ...
- Ianto Jones, tu es bien trop raisonnable et pourtant vraiment insensé. Cela n'est pas une raison valable, tu le sais comme moi. Cependant, je ne désespère pas qu'un jour tu comprennes que le désir ou les sentiments n'ont pas de genre. Enfin, tout ce que je veux, c'est que tu me fasses confiance.
Ianto le buvait du regard, ce qu'il venait de lui dire l'étonnait et le rassurait. Il semblait qu'il comprenait ses peurs sans en connaître la véritable nature. Qu'il lui jure qu'il ne tenterait plus rien, le rassérénait. Jack sentit qu'il s'apaisait, les traits minces de son visage se détendirent alors que venait éclore un faible sourire qui vint se ficher dans son cœur.
Mon dieu, se dit Jack, il ignore totalement quelle séduction réside en lui. Il détourna le regard alors que ce sourire s'enfonçait en lui comme une douce épine. Cela risquait d'être très difficile de résister à ce désir qui lui enflammait les sens. Mais il lui avait promis de ne plus rien tenter, que ce serait lui qui devrait le désirer. Cette attente le rendrait probablement fou, mais la folie d'amour était la plus douce des folies, disaient les philosophes. Il l'attendrait, le prix en valait assurément l'attente. Cela lui ferait une nouvelle expérience, attendre son bon plaisir plutôt qu'écouter le sien.
- Allez, Ianto, il te faut te reposer. La fièvre n'est pas encore tombée, lui dit-il en lui caressant ses boucles humides.
Le jeune homme s'allongea confortablement tandis que Jack reprenait sa place en soupirant. La nuit était décidément bien longue et ce fauteuil, plus aussi confortable qu'il ne le pensait de prime abord. Il lorgna sur le visage du jeune homme qui s'était endormi, le visage apaisé, doux, comme il aimerait le voir plus souvent. La conversation n'avait pas été facile mais nécessaire. La respiration tranquille le berça peu à peu alors que le soleil tentait une percée à travers les voiles de la nuit.
Jack s'éveilla brutalement, sa tête avait plongé dans le vide sous l'effet d'un sommeil profond. Il se frotta le visage entre les mains pour chasser les miasmes du somme qui l'avait saisi. Il avait résisté le plus longtemps possible, mais Morphée avait été le plus fort, comme toujours.
Il darda un regard vers la forme immobile qui reposait dans son lit. Il avait le visage tourné vers lui, lui laissant le loisir d'admirer son visage endormi. Rien que cette vision lui fit oublier cette nuit difficile. A ce moment-là, il se sentait bien, comme complet, comme si cette solitude qui l'accompagnait à chacun de ses pas s'était un peu soulevée, libérant son cœur du carcan de plomb dans lequel il était enchâssé. Ianto Jones, le mystérieux, le secret Ianto Jones.
Au premier regard, il avait cru que le jeune homme était lié à Lady Harkness et l'avait attaqué. Il l'avait interrogé brutalement, tant qu'il l'avait effrayé. Toshiko avait dû intervenir pour qu'il s'excuse. Il avait alors ordonné à Owen de lui expliquer la situation avec son épouse afin qu'il comprenne réellement. Il avait cherché alors à l'apprivoiser peu à peu et vu le jeune homme s'ouvrir à lui, jusqu'à lui parler franchement. Il avait été étonné de le voir prendre le parti du jeune garçon qu'il repoussait depuis l'enfance. Il avait été encore plus stupéfait de voir qu'il avait eu raison. L'attitude du jeune homme qui n'avait pas vécu les événements en Inde, lui avait ouvert les yeux. La présence d'un étranger à toute cette affaire avait eu curieusement plus d'effet que six années de sièges par ses amis.
Cela l'avait tant bouleversé qu'il se heurte à lui, qu'il s'était enfui pour trouver réconfort chez Letty. Cependant, contrairement aux nombreuses soirées où il s'était amusé dans ce bordel si réputé, il n'avait pas profité aussi pleinement qu'il le souhaitait de son hôtesse et ses compagnons. Il s'était enivré en laissant les paroles de son secrétaire tourner dans son esprit. De plus la conversation qu'ils avaient partagée à son retour, au cœur de la nuit, l'avait ému et permis de découvrir un esprit ouvert face à lui et une attirance réciproque.
Il y avait cependant des questions qu'il souhaitait lui poser, pourquoi faisait-il ce cauchemar récurrent qui le jetait dans des états terribles ? Pourquoi l'avait-il combattu quand il avait tenté de le réveiller ? Cette peur dans ses yeux quand il l'avait embrassé et cette nuit quand il l'avait tenu dans ses bras, pourquoi ?
Qu'avait-il subi pour repousser ainsi toute tentative physique d'un rapprochement que Jack estimait nécessaire. Le désir qu'il lui inspirait était à l'aune du mystère qui l'auréolait. Que lui était-il arrivé pour retenir ainsi ses élans vers lui ? Il avait bien une légère idée mais cela le répugnait au plus haut point. Il avait pourtant remarqué les sourires, les regards qu'il posait sur lui à la dérobée, le soin qu'il apportait à sa toilette à chacune de leurs entrevues. Pourquoi alors le repoussait-il ? Il soupçonnait que le jeune homme avait eu des relations non désirées, un viol ou des abus qui l'empêchaient de vivre sereinement ses sentiments. Comment quelqu'un aurait pu lui faire subir un tel sort alors qu'il n'appelait qu'à la douceur ? Cela méritait qu'il cherche la cause de ce qui l'éprouvait ainsi, ses cauchemars y étaient certainement liés.
Alors qu'il regardait ainsi son visage d'ange endormi, il avait du mal à se remémorer cette violence quand il l'avait réveillé. Cela ne l'incitait guère à rompre la beauté de ce moment.
- Qu'est-ce que tu ne me dis pas, Ianto Jones, murmura-t-il doucement, en le caressant des yeux.
Il eut la surprise de voir le jeune homme l'observer, un léger sourire aux lèvres.
- Tout va bien, Sir ? demanda-t-il.
- Tu me regardes dormir depuis longtemps ?
- Suffisamment pour voir votre tête se décrocher, s'amusa-t-il.
- Comment vas-tu ce matin, fit Jack en se relevant et se rapprochant du lit.
- Je me sens bien, je suis affamé. Une faim de loup.
- Owen va d'abord t'examiner, puis je te ferais amener à manger. Mais je suis sûr que c'est bon signe.
- Surtout que je n'ai pas mangé depuis avant-hier soir.
- C'est tout à fait vrai, fit le Lord en se passant la main dans les cheveux, se levant pour sonner, mon pauvre Ianto, vivre à mes côtés n'est pas une sinécure finalement.
- Ce n'est pas une si mauvaise place, pourtant, dit Ianto en caressant la fine toile des draps du lit de Jack, à part quelques petits écarts.
- Quelques écarts ? l'interrogea joyeusement Jack, je n'ai vu aucun écart sous mon toit.
- Sous son toit, en effet, se répéta Ianto dans son for intérieur. Je suis sûr cependant, reprit-il à voix haute, qu'aucun autre maître n'a autant de sollicitude pour un simple professeur !
- C'est sans doute parce que d'aucun n'ont eu la chance d'apprécier tes qualités et tes compétences à leurs justes mesures.
Ianto ne répondit pas, rougissant sous le compliment à peine déguisé. Quelques minutes plus tard, Owen pénétrait dans la chambre, portant sa valise de médecin. Sémillant, il était vêtu d'un costume brun et d'une chemise immaculée qui s'accordaient à ravir à ses yeux et sa carnation.
- Jones, enfin réveillé ! Je suis heureux de vous voir en meilleure forme. Vous nous avez fait une belle frayeur hier. On va vérifier si cela va mieux. Nausée ?
- Un peu, mais j'ai faim !
- Tant mieux, tant mieux, dit Owen en sortant un stéthoscope avec lequel il voulait écouter son cœur. D'ailleurs, si vous ne cessez de gronder ainsi de faim, je ne pourrais entendre votre cœur.
- Je ne le maîtrise pas, dit Ianto en souriant, il n'en fait qu'à sa tête.
- comme certains que je connais, répondit Owen en regardant Jack.
Celui-ci les abandonna, préférant leur laisser de l'intimité pour la consultation du médecin. Il pénétra dans son cabinet de toilette, où Ewen remplissait la baignoire, faisant trembler la tuyauterie neuve. Jack avait voulu le même confort qu'à Londres et avait fait installer trois salles de bain dans les étages. Un cabinet de toilette personnel et deux autres pour les éventuels invités qui séjourneraient à Blackwood. Ewen s'éclipsa et Jack se plongea avec délice dans l'eau fumante après s'être déshabillé en un tour de main. Il posa la tête sur le rebord frais et fut surpris de la clarté avec laquelle les mots passaient à travers la cloison. Il entendait toute la conversation entre Owen et Ianto, ainsi que les craquements du lit lorsque le médecin le fit bouger pour l'examiner.
- Très bien, votre tête vous fait-elle souffrir ?
- Un peu, j'ai un peu mal au crâne, mais cela va beaucoup mieux. Je pourrais sans doute me lever aujourd'hui, reprendre mes activités.
- Mais qu'y a-t-il dans l'air de Blackwood pour que j'hérite de si mauvais patients ? râla Owen en riant, vous ne pourrez vous lever uniquement pour manger et repos le reste du temps. Vous allez mieux, mais une blessure à la tête doit être prise avec prudence. D'ailleurs, montrez-moi cette plaie... que je vous change votre pansement. Cela tire ?
- Oui, un peu.
- Et qu'est-ce que cela ? demanda Owen d'une voix irascible.
Jack n'entendit pas la réponse indistincte de Ianto.
- Que vous a-t-il fait encore ? s'exclama Owen, outré.
Jack se redressa, inquiet.
- Ce sont des marques de doigts, là sur votre bras. Il a dû y mettre beaucoup de force. Il n'a pas eu de scrupule à vous soumettre alors que vous êtes blessé. Il va m'entendre, tout Lord qu'il est !
- Non, fit Ianto, d'une voix altérée, il ne m'a rien fait. J'ai eu un cauchemar et j'étais… violent avec lui. Il a dû me maîtriser mais il ne m'a pas touché.
- Il aurait dû me faire venir immédiatement, au lieu de jouer au bon Samaritain.
Jack passa la main sur la peau de son ventre, là où il y avait la marque de son poing, puis sur les griffures sur ses épaules que l'eau agaçait. Un vrai chat sauvage !
- Bien, les points sont sains et cela a tenu malgré votre agitation. Bien, repos et tout ira bien. Maintenant parlez-moi. Que Jack vous accueille ici dans sa chambre sans chercher à vous entreprendre, cela m'étonne fortement. Savez-vous pourquoi ?
- Vous devriez lui poser vous-même la question, fit Ianto embarrassé.
Jack rit sourdement, ce jeune homme maîtrisait visiblement l'art de botter en touche. Mais Owen n'était pas du genre à s'en laisser conter, il en eut très vite la confirmation.
- Mais c'est à vous que je pose la question, Ianto Jones. Ne rougissez pas tant ou je vais finir par croire qu'il y a bel et bien quelque chose entre vous. Il m'a parlé du baiser qu'il vous a donné dans les bois. Ne soyez pas si embarrassé, Lord Jack est coutumier du fait. Vous lui plaisez et s'il vous plait, je n'en ai rien à dire. C'est simplement ma curiosité de médecin et d'ami qui m'a fait poser cette question. Vous ferez ce que vous voudrez.
- Il m'a assuré qu'il ne tenterait plus rien, qu'il ne chercherait plus à m'entreprendre de cette manière. Tout ce que je souhaite, c'est continuer à travailler comme je l'ai toujours fait. Ce n'est pas mon désir de me commettre avec mon maître, cela ne se fait pas !
- Vous seriez surpris de ce qu'il se fait ou pas, dit Owen d'un ton narquois, quand vous connaitrez mieux Lord Jack, vous comprendrez qu'il ne s'embarrasse pas de cela. Mais si vous ne le désirez pas, rien ne vous oblige à lui ouvrir votre couche. Sachez-le. S'il vous a promis de ne rien tenter, je sais qu'il tiendra cette promesse, tout du moins celle-ci. Il ne prend personne par la force, il est bien trop noble pour cela.
Jack serra les poings dans l'eau, c'était une promesse qu'il aurait sûrement bien des difficultés à tenir, mais il ne voulait pas le bouleverser. Il ne le désirait pas, tant pis, ce n'était pas l'offre qui manquait après tout. Même si le goût de ses lèvres lui avait semblé un avant-goût du paradis.
- Rhaa, laissa-t-il échapper avant de se plonger dans l'eau qui refroidissait. Owen et Ianto dressèrent l'oreille en entendant ce gémissement de frustration qui provenait du cabinet de toilette. Ils échangèrent un coup d'œil étonné, puis reprirent leur conversation.
- J'ai demandé à Rhys de vous faire monter un plateau léger pour le petit déjeuner. Mangez doucement et surtout reposez-vous. Ne faites pas comme Lord Harkness qui méprise chacune de mes prescriptions dès qu'il va mieux.