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Série : Torchwood
Création : 29.09.2010 à 22h17
Auteur : Rhea01
Statut : Terminée
« Univers Alternatif, toute l'équipe de Torchwood au grand complet au temps de la Reine Victoria. Ou les aventures de Lord Harkness et Ianto Jones, précepteur et bibliothécaire. » Rhea01
Cette fanfic compte déjà 131 paragraphes
Chapitre six : où il est question d'un duel...
Lord Harkness s'éveilla alors que le matin pointait délicatement son nez dans la chambre. Il avait le visage enfoui dans des boucles sombres et un bras couvert de peau tiède lui enserrait la taille. Lui-même avait un bras sous l'oreiller et l'autre posé sur le flanc du propriétaire de ces boucles qui lui chatouillaient si agréablement le visage.
L'espace d'un instant, la mémoire de Jack faillit. Il ne se souvenait pas d'avoir séduit quelqu'un la nuit précédente. Puis le souvenir de la soirée passée revint avec la force et la violence d'une marée à son zénith. Ianto Jones avait été sauvé et reposait à présent dans ses bras, ou plus exactement contre sa poitrine.
Sa respiration était douce, apaisée. Jack n'osait bouger, il était si bien dans ce lit, à humer le parfum qui montait de leurs corps alanguis. Il sentait une envie coquine lui monter le long de l'échine et parcourir de ses doigts mutins la moindre de ses extrémités. Il se sentait plein de vie et lutta contre cet excès de vitalité dont il aurait aimé faire profiter le jeune Ianto. Sans doute qu'il était encore un peu trop tôt pour cela. Le jeune homme avait pourtant fait un grand pas en acceptant qu'il se couchât à ses côtés.
Ianto s'agita, le sommeil qui le tenait prisonnier consentait enfin à relâcher son emprise. Il ouvrit les yeux et tomba sur le regard tout joyeux de Jack. Il réprima l'anxiété qui l'avait saisi en touchant le drap qui les séparait. Il prit intensément conscience du bruit de son cœur qui s'affolait sous sa paume, ému par ce réveil. Il darda la flamme bleue de ses yeux dans les siens, surpris de se sentir si bien dans ses bras.
L'étreinte qui le tenait se desserra légèrement alors qu'il fronçait des sourcils interrogateurs. Il lut de la bonté, de la patience, des sentiments nouveaux dans ses yeux. Il reposa la tête contre son cœur, incapable de s'extraire de cette plénitude. Tout comme Jack, il savoura le moment présent, tous deux perdus entre nuit et aube, tendresse et appréhension.
- Monsieur Jones, dit la voix de Rhys derrière le bois de sa porte, il faut se lever, c'est l'heure.
- Oui, Rhys, nous arrivons, dit Jack qui se leva, sans prêter attention au regard soudain horrifié de Jones, révélé par la claire lumière du matin.
Il était toujours vêtu, il avait dormi là, contre lui en tout bien tout honneur. Ianto rougit en détaillant la haute silhouette de son Lord. Il lui était reconnaissant de l'avoir sauvé la veille, mais sa gratitude était plus intense encore à l'idée qu'il était resté à ses côtés toute la nuit, sans le toucher. Il ne se souvenait pas d'avoir cauchemardé la nuit dernière, il se sentait plus apaisé, plus reposé qu'il ne l'avait jamais été. Et ce malgré les ecchymoses qui lui tiraillaient le visage et le corps.
Finalement, il n'en avait cure que Rhys s'étonne d'apprendre que le Lord avait partagé sa chambre. Celui-ci avait fait plus pour lui qu'aucun autre homme. Il l'avait tiré des griffes de Hart et lui redonnait confiance dans la vie. Il lui était reconnaissant de l'avoir soutenu, d'avoir été à ses côtés. Le soulagement qu'il éprouvait n'avait qu'une seule limite. Son regard s'assombrit en se remémorant qu'il désirait se battre pour son honneur. Cela lui rappelait un peu trop les histoires fleur bleues dont se régalait sa sœur.
Qu'allait-il se passer aujourd'hui ? Quelle serait l'issue de ce duel, dont la pensée seule lui broyait le cœur ? Comment Lord Harkness allait-il finir cette journée ?
Son inquiétude grimpa en flèche en regardant le Lord se préparer à quitter la chambre avec cette nonchalance désinvolte qui n'appartenait qu'à lui. Il rejeta vivement ses draps et attrapa Jack surpris par la main. Il se glissa dans ses bras qui s'ouvrirent à son contact et de ses lèvres meurtries lui donna un baiser léger comme un chuchotis.
Jack écarta les lèvres en un sourire victorieux. Ianto sentit ce sourire éclore contre sa bouche et poussa plus loin son avantage, s'appuyant plus fort contre lui. Leurs lèvres s'ouvrirent à l'unisson et leurs langues se frôlèrent, distillant, engendrant une vague délicieuse qui les ravit à eux-même. Ianto prit peur à cette sensation unique. Jamais, il n'aurait pensé que cela pouvait être aussi puissant, aussi enivrant. Il s'écarta de Jack qui le scrutait rieur, incapable de se détacher de ce corps vibrant sous ses mains.
- Je te l'avais bien dit que tu viendrais de toi-même.
- Monsieur, je suis désolé, commença Ianto.
- Ah, pas ces mots encore ! Il suffit ! si tu m'as donné ce baiser, c'est que tu le voulais, n'est-ce pas ?
- Oui, fit à mi-voix Ianto qui ne pouvait détourner son regard du visage heureux de Jack.
- Ce n'est pas parce que je risque ma peau, ce matin ? demanda-t-il en s'approchant dangereusement, le dévorant du regard.
- C'était parce que cela me semblait la chose à faire, répondit le jeune homme en le fixant, les yeux brillants.
Jack sourit plus largement et Ianto n'eut plus qu'une envie qui lui brûlait le corps, celle de recommencer à goûter à nouveau ses lèvres qui semblaient l'appeler doucement. Cet homme était tout simplement captivant, déconcertant, ensorcelant.
- Monsieur, reprit Rhys derrière la porte, Adam Smith est arrivé, accompagné d'un avoué. Je les fais attendre dans le salon.
- Allez, mon cher Ianto, prépare-toi, nous sommes attendus.
Jack captura à nouveau ses lèvres pour lui donner un baiser doux mais frustrant qui leur donna envie de continuer. Mais il n'était plus l'heure de se créer des souvenirs. Jack quitta la chambre, le cœur battant.
En quelques minutes, Ianto avait expédié sa toilette. Ses mains douloureuses ne l'aidèrent guère alors qu'il procédait au rasage quotidien. Son visage était marqué, sa lèvre fendue tout comme son arcade, des bleus couraient sur sa peau. Il ne se trouva pas beau, les deux mains posées sur la commode, les yeux plongés dans son reflet. Il se demanda ce que Harkness ou même Hart pouvaient bien trouver en lui.
Il trouvait qu'il avait un visage banal, avec ses cheveux trop longs, ses yeux trop grands, son nez trop relevé. Il était incapable de trouver un attrait à sa figure. Il ne prenait pas conscience de la séduction qu'il distillait discrètement alors qu'il se croyait insignifiant. Il mit alors un soin particulier à sa toilette, il sortit de sa chambre vêtu d'une chemise blanche, cintrée d'un gilet d'un bleu soutenu et d'un costume bleu sombre. Il portait les couleurs de Jack Harkness, au lieu de son noir habituel.
Le Lord était déjà dans le salon et signait un document que l'avoué rangea prestement à l'arrivée du jeune homme qui les salua. Jack lui sourit d'un air appréciateur. Il semblait bouillonnant d'ardeur, exsudant une joie de vivre que même la perspective d'un duel peut-être fatal ne pouvait calmer. Il continuait à discourir, pérorer, aussi joyeux que d'habitude. Adam répondait, Ianto rongé par l'inquiétude se taisait. Il ne voulait pas de ce duel mais Jack était décidé, plus déterminé que jamais. Aucune parole ne put le faire changer d'avis.
oOoOo
Le carré de terre de Kew Bridges était à peine quelques minutes de calèche. Habituellement les champs de duel étaient à l'écart de la cité, mais la ville s'était développée autour de ce parc particulier. A cinq heures du matin, les rues étaient vides et un soleil ennuagé les accueillit à leur arrivée, distillant ses rayons rutilants sous les nuages rouges du petit matin. Ils descendirent de la calèche et marchèrent tous les trois sur le champ poudré de rosée qui mouilla leurs bottes. Hart, accompagné de son second, Stanford les attendait déjà, battant la semelle plus pour s'occuper que pour se réchauffer.
- Pour une fois, Harkness, tu es à l'heure, fit Hart en l'accueillant en tendant une main que Jack refusa. Très bien, désires-tu te retirer ou t'excuser ?
- Non, commençons, répondit-il sobrement, la journée est déjà bien entamée.
- Tu as amené Jones, c'est parfait. Tu es magnifique ainsi, Gueule d'Ange. Encore que je préférerais que tu portes du rouge, cette couleur te va tellement mieux.
Ianto répondit seulement d'un regard amer. Stanford prit les coffrets que les deux duellistes avaient apportés et les vérifia avec le concours d'Adam. Ils en sortirent quatre belles armes, celles de Jack venaient de chez Wogdon et Barton, parfaitement équilibrées et conçues pour sa seule main. Les pistolets de Hart étaient conçus par Purdey et possédaient une mire qui rendait le tir plus précis. Des chef-d'œuvres de mort, magnifiquement ouvragés.
- Jack, as-tu quelque chose à déclarer avant que je te tue ?
- Juste que quelque soit l'issue de ce duel, Ianto Jones sera libéré de toi. Il est un homme libre. J'ai transféré à son nom une maison près de Cardiff et une rente. Il n'aura besoin de rien de plus. Tu n'auras plus jamais barre sur lui.
Ianto ouvrit des yeux effarés. Jack semblait avoir pensé à tout, même en cas de décès. C'était un duel au premier sang, mais les deux hommes étaient des tireurs hors-pairs. Les seconds finalisèrent les règles du duel, se mettant d'accord sur le nombre de pas, vingt pas et le nombre de balles à tirer, une seule par arme tant qu'il n'y aura pas de blessé. Ils décidèrent que le premier sang arrêterait le combat. Le duel fut confirmé en l'absence d'excuses de la part de Jack. Il fusillait du regard le dandy fanfaron qui jouait avec ses armes. Ils cachaient l'un et l'autre la tension qui les habitait sous des dehors fallacieux. Hart plaisantait froidement sans que Jack ne sourit le moins du monde.
- Messieurs, il est temps, fit Adam après les dernières vérifications.
Hart et Harkness se mirent dos à dos au milieu du terrain. John ne put s'empêcher de s'exprimer à nouveau.
- Alors, tu as découvert combien ses baisers sont délicieux et ensorcelants ? On ne peut y résister, n'est-ce pas ? Et la douceur de sa peau quand elle s'échauffe sous les caresses, c'est enivrant ? Une ivresse terrible qui appelle à boire jusqu'à la lie.
- C'est ainsi que tu comptes expliquer tes actes ? murmura Jack, dents serrées, ses doigts blanchissant autour de la crosse de son arme. Tu es un être ignoble, abject.
- Cela ne te dérangeait pas tant quand nous étions au lit, n'est-ce pas ? Tu connais mes jeux et mes goûts.
- C'est une autre histoire, nous étions consentants tous les deux. Lui, tu ne lui as jamais laissé le choix
- Parce qu'il n'avait pas besoin de l'avoir. Il est à moi !
- Messieurs, cria Adam depuis la lisière du champ, interrompant l'échange qui virait visiblement à la querelle. Comptez.
- Adieu Jack, je t'aimais bien pourtant, mais si je ne peux l'avoir, toi non plus. Un, deux, trois…
Jack était tendu, les paroles de Hart lui faisaient bouillir le sang dans la cervelle. Il ne rêvait que d'une chose, tirer et mettre un terme à la vie de ce personnage qui avait martyrisé son cher Ianto, se jouant de lui et le manipulant pour arriver à ses fins. En marchant, il observa le jeune homme figé près d'Adam, les bras ballants contre son corps. Son attitude montrait combien il s'angoissait de l'issue de ce combat.
Jack soupira en laissant échapper sa colère pour se concentrer, se focalisant vers la limite du carré de tir. Il lui avait promis qu'il ne tuerait pas Hart. Néanmoins, il s'arrangerait pour le blesser de manière permanente. Le genou, cela serait l'idéal, cela ne guérissait jamais et il serait obligé de rester confiné chez lui de longs mois en attendant une guérison qui ne serait jamais totale. Il boiterait comme Adam pour le reste de sa vie. Il sourit avec férocité à l'idée d'en faire un infirme. Il leva son arme en pliant le bras, le pistolet à hauteur de visage et compta à son tour.
- Dix, onze, douze…
Hart marchait à grandes enjambées, il passa devant Ianto qui se trouvait à la lisère du terrain, blanc comme un linge, son beau visage marqué par les coups qu'il lui avait porté. Il lui adressa un sourire mauvais qui le fit frémir. Le jeune homme détourna la tête et surveilla l'avancée de son maître qui s'éloignait sous le ciel nuageux qui s'éclaircissait sous le soleil qui se levait. Il l'aurait dans les yeux lorsqu'il tirerait, la plus mauvaise situation pour un duel. Ianto pria pour que les balles le manquent. La peur qu'il ressentait lui tordait les entrailles. Il se retint de tordre ses mains devant témoin et il les plaça derrière son dos, plantant ses ongles dans ses paumes pour en retenir les tremblements.
- Dix-huit, dix-neuf, vingt, Messieurs, armez ! Visez ! Tirez !
La voix d'Adam tonna dans l'air matinal et les armes claquèrent. Un nuage de poudre entoura les armes, puis plana jusqu'aux narines des observateurs. Les deux hommes se faisaient face, Hart légèrement déjeté en arrière pour offrir le moins de surface possible, Jack entièrement de face, comme un homme qui ne craint pas la mort pour l'avoir si souvent affrontée. Sa position, les deux pieds fermement ancrés dans le sol lui permettait de tirer plus sûrement.
Ils étaient indemnes, les balles avaient sifflé à leurs oreilles sans les toucher. John avait l'air ébranlé, la balle était passée trop près de lui à son goût. Jack ne le manquerait pas la seconde fois. Il fit passer son deuxième pistolet dans sa main droite, glissante de peur.
- A vos armes, cria de nouveau Adam, Armez ! Visez ! Tirez !
Jack était prêt à tirer et à faire mouche dans le genou, à l'ordre d'Adam, le premier tir lui avait permis d'ajuster sa visée. Tout se passa très vite, à peine le temps d'un clin d'œil à un joli minois. Jack vit John tout d'abord le viser puis dévier son tir vers la gauche. Malgré l'éclat du soleil sous la couverture nuageuse, il comprit instantanément qu'il visait Ianto d'un geste désespéré. Les dernières paroles de Hart firent écho dans sa mémoire « si je ne peux l'avoir, toi non plus ».
Il maîtrisa sa respiration et tira en même temps que Hart qui s'abattit sur la terre riche et meuble, nourrie par le sang des duels qui avaient clos d'anciennes querelles. Ianto vacilla, sous le regard horrifié de Jack. Il recula d'un pas, comme cherchant son équilibre. Il lâcha son arme et se précipita vers le jeune homme. Il était aveuglé par la lumière soudaine du soleil qui sortait de son nid de nuage. L'angoisse lui vrillait le cœur, accélérant sa course. Il ne voyait pas si la balle l'avait touché. Peu de temps après, il tint Ianto dans ses bras, le pressant contre lui.
- tu vas bien ? Il t'a tiré dessus, où ? Où es-tu blessé ?
- je vais bien, je n'ai rien. Je...
- Je l'ai vu te tirer dessus… il m'a fait comprendre qu'il préférait te tuer plutôt que te laisser libre.
Jack passait ses mains sur son corps à la recherche de sang, de blessures. Son coeur manqua un battement en voyant du sang sur sa main.
- Ianto...
- La balle m'a frôlé, regardez, elle a seulement déchiré ma veste et glissé contre la peau, dit Ianto d'une voix apaisante, la distance m'aura sûrement sauvé la vie. Allons lui dire qu'il a manqué son coup, cela ne manquera pas de l'humilier, le connaissant.
Jack baissa la tête.
- quoi ? fit Ianto fronçant des sourcils. Vous l'avez seulement blessé, non ? Vous aviez promis.
- Je le sais… mais le voyant te viser, je n'ai pas réfléchi, j'ai tiré en pleine tête.
- Non… dit-il avant de s'effondrer contre le torse de Jack.
- Ne le pleure pas, il a été tellement horrible avec toi.
- Je le sais, fit le jeune homme d'une voix étouffée, mais il n'a pas toujours été si violent. Parfois… je voyais qu'il m'aimait.
- Même les tyrans ont leurs bons jours, dit Jack en lui relevant le menton, cela ne signifie pas qu'on doit accepter leur domination et les aimer pour cela. J'ai besoin d'un verre. Rentrons.
- Je suis désolé pour lui.
- Tu ne devrais pas, il est mort comme il a vécu en tentant le diable. Il a choisi son sort en cherchant à te tuer, dit Jack implacable. Tu n'es pas responsable de sa mort, ajouta-t-il plus doucement en caressant sa joue et se détachant de lui.
Adam et Stanford revinrent portant le corps de Hart. Il avait été touché en plein front, comme Jack l'avait annoncé, un trou rouge et noir qui faisait comme un œil monstrueux. Ses traits s'étaient détendus dans la mort et il paraissait enfin apaisé. Ianto lui ferma les yeux, un geste qui fit mal au cœur de Jack, par le pardon qu'il lui signifiait malgré les blessures qu'il lui avait infligées. Il paraissait si triste, malgré tout ce qu'il y avait eu entre eux.
Ils repartirent pour la maison de ville, tous silencieux, l'odeur de la poudre collant à leurs vêtements. Le jeune homme paraissait écartelé entre différentes émotions. Jack qui le couvait du regard s'en aperçut et l'interrogea alors qu'ils descendaient de calèche.
- Ianto, qu'as-tu ?
- Je ne comprends pas pourquoi vous m'avez légué une maison. Vous m'avez dit que j'étais libéré de lui. Même vivant, il n'aurait jamais pu me contraindre à nouveau, pas en connaissant toute la vérité.
- Je l'ai fait pour que tu possèdes un bien et la fortune qui lui est attaché. Avec cela, tu seras libre de faire ce que tu souhaites, professeur d'université ou bien voyager. Si je disparaissais, je voudrais que tu aies une chance.
- Maintenant que c'est terminé, je refuse ce legs.
- Mais c'est impossible, dit Jack en riant, il est à toi, ce cottage. Personne ne peut s'y opposer.
- Vous voulez donc vous débarrasser de moi, dit Ianto d'un air désespéré en s'arrêtant sur le perron.
- Non, à moins que tu ne le veuilles. Cette maison est seulement pour toi la garantie de ta liberté. Tu en feras ce que tu veux, vends-la, si tu le désires.
- Et vous que désirez-vous ? demanda Ianto à brûle-pourpoint.
Jack ne répondit pas immédiatement. Il désirait qu'il reste près de lui, qu'il le laisse l'apprivoiser, le toucher, le séduire, lui faire oublier tout ce que Hart avait pu lui faire. Cela seul le rendrait heureux. Hart avait raison, il y avait une ivresse attachée à ce jeune homme.
- Je ne t'ai jamais caché ce que je désirais, répondit Jack en entrant dans le vestibule, laissant Ianto seul avec ses pensées.
Oui, il ne lui avait jamais caché. Pourtant il lui était difficile de sortir de ce cauchemar. Il ne lui était pas aisé de céder aux élans de son propre cœur, au désir qui le poussait à rechercher la compagnie de Jack, cet homme brillant et attirant comme la flamme d'une bougie. Il avait tellement haï ces rapports forcés avec Hart qu'il se trouvait mal à l'aise, gêné à la simple idée de réitérer ces actes avec lui, même volontairement, même par désir. Il était comme paralysé à cette idée. Heureusement que Jack ne le pressait pas alors. Il prit conscience que ce legs, tout embarrassant qu'il soit, était une porte de sortie, une échappatoire que Jack lui laissait. Il était libre de ses choix désormais.
Fin de la partie trois.
Partie Quatre
Chapitre un : où le temps de la reconstruction est venue...
La mort de John Hart avait considérablement troublé le jeune Jones bien qu'elle l'ait libéré de son joug. Il passa quelques jours enfermé à hanter dans la maison de ville, alternant les séjours entre sa chambre et la bibliothèque. Il avait des difficultés à accepter la mort de Hart et le début pour lui d'une toute nouvelle vie.
Le Lord avait éclairci son passé, mais il évitait pour l'heure de le rencontrer seul à seul. Il se savait incapable de lui apporter ce qu'il attendait de lui. Pourtant lorsqu'il pensait à lui, il revivait les sensations qui l'avaient tant bouleversé à ce baiser, offert volontairement. Il n'avait pas réellement réfléchi à ce que cela impliquait. Il lui avait donné ce baiser sous le coup d'une impulsion subite. Alors pourquoi se torturait-il l'esprit à cause de cela ? Pourquoi son cœur lui faisait-il si mal en pensant à lui ?
Il avait senti la différence entre les deux hommes. L'un avait capturé ses lèvres en le manipulant, voleur, l'autre avait capturé son cœur en l'apprivoisant, ensorceleur. L'un l'avait maintenu captif et l'autre ne rêvait que de le voir prendre sa liberté, rompant ses liens pour le voir évoluer. Ces deux hommes, alors qu'ils partageaient le goût de la conquête, étaient aussi différents que le jour et la nuit. Ils étaient aussi séducteurs l'un que l'autre mais leurs différences étaient telles qu'on ne pouvait les confondre. Autant Hart était égocentrique, sombre et manipulateur que Jack était à ses yeux généreux, fier et éblouissant.
Ianto ne pouvait imaginer son maître s'abaisser à des actes aussi veules pour arriver à ses fins. Mais le connaissait-il véritablement ? Que connaissait-il de lui autrement que ses propres dires ? Bien sûr il y avait cette assurance, cette détermination en lui, qui attiraient les regards et la sympathie que méritait un homme aussi solaire. Mais Ianto s'était rendu compte que ce n'était plus tout à fait de la sympathie qu'il éprouvait pour lui. Ces sentiments lui faisaient peur, le confrontaient à une situation qui l'entraînait il ne savait où. Néanmoins, il savait qu'il ne résisterait pas longtemps au désir d'être près de lui. Il évitait le chemin d'Harkness, qui compréhensif ne lui imposait pas plus que nécessaire sa présence.
oOoOo
Jack ne comprenait pas pourquoi le jeune homme semblait pleurer la mort de son tourmenteur. Hart avait été si abject avec lui, autrefois comme ces derniers jours. Il se sentait coupable de sa mort, comme s'il en était responsable. Pourtant il ne devait pas en porter la responsabilité, c'était inadéquat. Il voulut lui parler, mais il remarqua bien vite que le jeune homme le fuyait. Il évitait de se retrouver seul en sa présence.
Peut-être regrettait-il finalement le baiser qu'il lui avait offert ? L'atmosphère de la maison s'alourdit alors qu'il décida de laisser quelques jours au jeune homme pour digérer les événements. Il aurait pourtant aimé le prendre dans ses bras, le réconforter, lui assurer qu'il le protégerait toujours, qu'il serait toujours près de lui. Il se torturait en pensant à la suavité de ce baiser, trop vite échangé, qui surgissait dans sa mémoire enflammée. Il se morfondait en suivant du regard le corps mince de son secrétaire toujours affairé, entre sa chambre et la bibliothèque.
Cette attitude ne manqua pas d'alerter son entourage. Rhys s'interrogeait profondément à leurs propos. Il trouvait leurs relations bien compliquées, bien plus que les précédentes relations de Jack. Mais à sa décharge, Jones était le premier à ne céder au Lord qu'après de longs mois. Habituellement, Jack ne mettait pas autant de temps à mettre quelqu'un dans son lit et en était bien plus joyeux.
Il trouvait que Jones avait un comportement vraiment singulier. Pour un homme qui avait goûté le lit de son maître, il ne paraissait pas en redemander comme tous les autres. Serait-ce un jeu qu'il jouait pour attiser l'intérêt que lui portait le Lord ? Il devrait sans doute lui dire que cela n'était d'aucune utilité, car Lord Harkness était littéralement obsédé par lui.
Il le voyait bien à ses regards inquiets sans cesse posés sur Ianto, ses tentatives pour lui parler. Et si lui, Rhys Williams pouvait se rendre compte de cela, n'importe qui pouvait s'en rendre compte, il pouvait le lui assurer. Il les voyait se morfondre chacun de leur côté, instillant à la maison de ville une atmosphère sombre et étouffante.
Le seul à ne pas être affecté par l'ambiance mélancolique de la maison, était le jeune Ewen qui appréciait énormément son passage dans la capitale. Cela lui faisait un bien fou de quitter la campagne de Blackwood. Il se faisait des nouveaux amis, découvrait de nouvelles façons de vivre et prenait de nouvelles habitudes. Il découvrait le jeu et trouvait qu'il s'en tirait drôlement bien. Il aimait vraiment à vivre en ville et serait bien heureux que le maître décidât de rester à Londres encore quelques mois. Il venait de se trouver une jeune amie tout à fait affriolante et l'ardeur de la jeunesse faisait le reste. Mais Jack parlait de repartir pour Blackwood la semaine prochaine. Alors, il soupirait en faisant les poussières attendant impatiemment l'heure de son repos pour aller voir son amie et échapper à la morosité qui n'arrivait pas à contaminer sa jolie humeur.
Un jour où le ciel bleu de Juin faisait de l'œil au Lord, celui-ci estima que sa patience avait bien assez duré. Il en avait assez d'attendre que son charmant secrétaire traînât le deuil de son tortionnaire de cette manière. Il alla le trouver une fin d'après-midi, dans son actuel refuge, la bibliothèque. Celle-ci était mieux rangée que celle de Blackwood Manor et elle servait habituellement de bureau. Ianto Jones s'en était fait une véritable retraite occupé à ranger les courriers de son maître.
Le jeune homme leva des yeux surpris sur le visage sombre du Lord. Celui-ci avait les yeux cernés, comme une personne qui passait trop de temps à penser au lieu de se reposer durant la nuit. Lui-même savait qu'il ne paraissait guère mieux, les ecchymoses de son visage s'étaient atténuées, offrant à la vue d'un observateur inquisiteur de faibles traces jaunâtres sur sa peau claire. Lèvres et arcade étaient guéries, mais il paraissait épuisé, comme portant le poids de la solitude et de la culpabilité sur ses épaules.
Jack fronça les sourcils en le voyant s'occuper ainsi de ses documents au lieu de profiter de la vie et du temps radieux qui appelait à une promenade de fin d'après-midi.
- Jones, dit-il, l'appelant Jones pour accentuer la solennité de ce moment. Il faut que nous parlions. Nous ne pouvons pas rester ainsi. Cesse de jouer avec moi.
- Comment, Monsieur ? demanda Ianto, ignorant l'état de nerf de son maître, se contrôlant pour ne pas montrer sa propre nervosité.
- Ne fais pas l'innocent, gronda Jack, tu m'ignores littéralement depuis le duel. Surtout ne nie pas et ne t'excuse encore moins.
Il leva la main pour rejeter la protestation que le jeune homme ravala immédiatement. Bien sûr qu'il l'évitait ! Il ne savait comment se comporter à ses côtés. Il l'avait sauvé certes d'une situation pénible, mais il connaissait cette situation et savait la maîtriser. Là, il se trouvait curieusement troublé par la liberté que Jack lui avait offerte. Il ne savait que faire de lui-même dans ce cas. Il se sentait incapable de lui donner ce qu'il désirait si évidemment sans en souffrir.
Il baissa la tête attendant qu'éclate l'orage qui couvait dans les yeux ombrageux du lord. A sa grande surprise, il le vit s'approcher de lui et lui saisir la main.
- Pardonne-moi, Ianto, j'en oublie ce que tu as vécu. Je comprends que tu aies besoin de temps. Il t'en faut pour tout intégrer.
- Pourquoi alors cette tête si sombre, sir ? demanda le jeune homme en relevant la tête, plongeant dans ses yeux si changeants.
- Parce que tu m'ignores et que tu t'enfermes pour compulser des dossiers poussiéreux. Tu n'as rien de mieux à faire que de t'étioler entre ces murs ? Tu peux faire ce que tu veux !
- Je ne désire rien, monsieur, fit Ianto d'une voix faible, seulement la paix que vous m'avez offert. J'essaye seulement de me reconstruire, d'oublier.
- Sais-tu que parler simplement à un ami peut aider plus que tu ne le penses ?
- Non, Monsieur, dit Ianto, cherchant à retirer sa main.
- Allons, allons, je ne te forcerai pas te confier, dit Jack, en se mordant la langue. Je veux simplement que tu saches que tu es libre de venir me parler si tu le désires.
Le soupir qu'il entendit lui froissa le cœur. Il souhaitait plus que tout au monde qu'il lui parle, qu'il exprime enfin les sentiments qu'il pouvait lire sur son visage émouvant.
- Et ne crains pas que je te poursuive de mes assiduités lorsque nous sommes seuls. Je sais me tenir que diable !
La sortie fanfaronne fit enfin sourire Ianto qui ne savait décidément que faire avec cet homme démentiel. Ce n'était pas de lui parler qui lui faisait peur, c'était sa présence qu'il trouvait oppressante, si forte. Son sourire le faisait trembler, ses yeux le fascinaient. C'était de ses propres émotions dont il avait peur, celles qui l'écartelaient indiciblement. Il ne se reconnaissait plus lorsqu'il était près de lui. Sa main trembla et Jack retira ses doigts à regret. Il se rendait compte que Ianto éprouvait des difficultés à gérer ses émotions.
Charismatique, impressionnante, dominatrice, son aura était tout bonnement insupportable pour le jeune homme. Son cœur battait la chamade, alors que ses yeux plongeaient dans le lac vert des siens. Il ne vit qu'un besoin d'aimer qui débordait de ses prunelles. Il avait déjà eu la sensation que Jack était un homme immensément seul. Sa solitude et son manque d'amour, lui paraissait étrange pour un homme de sa qualité et qui semblait draper sa beauté d'un voile invisible.
Alors que Jack exposait ainsi son cœur, Ianto sourit doucement dévoilant ses dents comme ses sentiments. Jack sourit à son tour, il aimait quand ce gallois têtu révélait ainsi son atout maître, son sourire franc si rare. Il était résistant pour ainsi sourire à nouveau malgré les événements. A force de l'éviter ainsi, il n'avait pu véritablement lui parler. Pourtant Jack savait qu'il avait besoin d'être écouté. Il s'assit face à son Ianto souriant, posant les pieds sur le bureau, observant le jeune homme qui travaillait.
Il apparut rapidement à celui-ci qu'il était bien difficile de travailler quand on est observé de cette manière. Il sentait qu'il voulait lui parler, il savait qu'il voulait parler de ce qu'il s'était passé avec Hart. Mais il s'en sentait incapable. Il avait refoulé ces abus tout au fond de sa mémoire pendant plus de dix ans. Et s'être à nouveau retrouvé face à cet homme abject après toutes ces années le mettait face à lui-même et ses sentiments.
Il avait découvert que l'amour éprouvé pour Lisa était aussi inconséquent qu'une amourette de gamin, le coup de cœur d'un jeune homme pour une beauté. Il s'était cru amoureux, ce qui avait fait battre son cœur n'avait été qu'un feu de paille, un caprice, une façon de duper la solitude qui enserrait son propre cœur. Il ne s'était jamais autorisé à aimer, l'amour n'apportait que la souffrance à ses yeux. Ianto ne désirait donc pas s'épancher mais à ce jeu si peu passionnant, Harkness se révéla le plus persévérant. Il voulait comprendre pourquoi il était aussi éprouvé par la mort de Hart.
- John a été un soutien d'une certaine manière, demanda-t-il l'air de ne pas y toucher.
Ianto se méfia instantanément. Il commençait à le connaître. Il savait le Lord redoutable quand il se faisait inquisiteur, prêt à tout pour le faire parler. Il lui avait laissé du temps pour digérer, maintenant il voulait qu'il s'exprime. Ianto soupira avant de répondre, il savait qu'il n'échapperait pas finalement à la question. Il s'assit en face du Lord, séparé de lui par le plateau du bureau de bois.
- Oui, il m'a pris sous son aile lors de ma seconde année à Eton. La première année avait été tellement difficile pour moi et la seconde s'annonçait à peine meilleure. Je ne sais pas vraiment ce qui l'a attiré vers moi. Mais il a cherché à se rapprocher de moi par tous les moyens. Au départ, j'ai été flatté d'être remarqué par l'un des élèves les plus en vus du collège. Mais je me suis très vite aperçu qu'il y avait une contrepartie, celle d'assouvir les besoins de Hart. J'ai refusé, je n'avais aucune envie de devenir sa poupée. Il tenta de me faire céder, cadeaux, suppliques, invitations. Rien ne me tentait. Je n'avais aucun désir pour lui. Je n'étais qu'un gosse, même s'il n'était guère plus vieux. Nous aurions pu être simplement amis mais il désirait plus. Que ses goûts, même à cet âge, le portassent vers les garçons ne me dérangeait pas, mais j'étais devenu sa cible.
Il marqua une pause, passant la main devant ses yeux, comme altéré par les souvenirs douloureux de cette époque.
- Et plus tu le repoussais et plus il te désirait, finit doucement Jack pour lui.
- Exactement, mais je ne pouvais m'y résoudre. Il s'est montré de plus en plus pressant jusqu'à ce que je le rejette violemment. Il fut odieux, disant que j'avais profité de lui, que j'avais attisé ses sentiments, ses envies. Je ne pouvais accepter... je ne le désirais pas. Il m'a dit que je le payerais.
- Mon pauvre Ianto ! murmura Jack, ôtant ses pieds du bureau, prêt à se lever pour le réconforter. Ianto, pris dans sa confession, l'arrêta d'un geste.
- Il me mena la vie dure, interdisant à quiconque de me parler ou de devenir mon ami. J'étais plus seul que jamais, isolé dans cette école. Seul James Furid vint rompre cette solitude. Un ami auquel me confier, un garçon sur lequel mes sentiments s'attachaient.
Jack cacha mal son étonnement, Ianto avait aimé un garçon dans son adolescence, étrange.
- Pas comme vous l'entendez, ajouta rapidement le jeune homme en surprenant son regard soudain allumé. C'était un ami, le seul auquel je pouvais me confier, le seul pour lequel je comptais. Nous nous retrouvions souvent tous les deux dans l'écurie, à s'occuper des chevaux. C'était son travail et c'était une des corvées que je préférais. Avec lui, je trouvais une sorte de contentement même si mes condisciples ne me parlaient pas. J'aurais certainement pu être heureux s'il n'y avait pas eu cet accident.
- celui qui a ravi James à ton affection.
Ianto lui lança un regard noir et continua sa confession. Il sentait que cela lui faisait du bien de parler malgré ses préventions.
- Un jour, j'ai monté Oriane, une jeune jument dont je m'occupais tous les jours. Elle s'est affolée sous mon poids et a rué dans tous les sens. Ses sabots ont heurté James à la tête avant que je ne puisse la maîtriser. Il s'est effondré. Il gisait comme mort sous mes yeux. Je sautais de cheval et je restais sans bouger devant lui, incapable de le toucher. Il y avait tellement de sang, tellement rouge, brillant, écœurant. Je n'osais le toucher, je tremblais si fort. John Hart arriva à ce moment-là avec son ami, Stanford, celui-là même qui était au duel. Hart m'a entraîné hors de l'écurie, pendant que Stanford s'occupait de nettoyer tout le carnage. J'étais conscient de tout ce qui se passait mais incapable de m'extraire de ce cauchemar. Il m'a serré contre lui et il m'a parlé, je me souviens. Cela sonnait comme un acte de propriété, à moi, à moi, tu es à moi !
Ianto se leva brusquement, il s'approcha de la fenêtre, incapable de supporter le regard blessé de son maître. Il contemplait les frondaisons vert tendre du parc et la ville au-delà des murs, serrant ses bras de ses mains comme pour se réchauffer.
- John a toujours été à cheval sur le concept de propriété, dit Jack, tentant d'alléger l'atmosphère.
- Oui, fit Ianto, il aimait le répéter. Il m'a empêché de lier amitié avec quiconque. Une relation à sens unique. Il ne souffrait de me voir avec un autre que lui, sauf s'il l'avait décidé.
- Comment? s'alarma Jack, il t'a partagé avec d'autres ?
Ianto ne répondit pas, ses épaules basses parlèrent pour lui. L'abjection de John avait était destructrice à bien des égards. Il se mit à trembler aux souvenirs odieux qui ne cessaient de le tourmenter. En un éclair, Jack traversa l'espace qui les séparait. L'homme lui tournait le dos. Il le serra contre lui, ses bras croisés sur sa poitrine qui se soulevait difficilement, étouffant sous le chagrin. Il le tint contre lui aussi fort qu'il le put, tentant de soulever ce désespoir qui lui faisait frémir le corps.
- Il m'a marqué, fit encore Ianto, le regard perdu sur les toits de Londres qu'il ne voyait pas. J'ai été sa chose, sa propriété et, Monsieur, j'étais persuadé que j'étais à lui. Cette chose, il pouvait la prêter à qui la désirait. Tout s'est terminé à son départ. Mais j'ai mis longtemps à effacer cela de ma mémoire. Celle-ci est une chose étrange et magnifique. J'ai repoussé les mauvais souvenirs, loin de mes pensées conscientes. Les aliénistes penseraient que mes mauvais rêves viennent de ce que j'ai fait. Une façon d'exorciser mes mauvais souvenirs.
Jack le serra encore, Ianto se laissait faire les bras ballants.
- Tu as encore eu des cauchemars ces dernières nuits, n'est-ce pas ? demanda Jack en posant sa tête contre son cou. Il était de la même taille que lui, mais si svelte qu'il lui semblait qu'il pourrait se briser en deux s'il le serrait trop fort.
- Oui, toutes les nuits, je n'arrive pas à m'en débarrasser. C'est ainsi.
Il ne faisait pas mine de se dégager de ses bras aimants. La chaleur et les battements de son cœur qui se communiquaient à son dos, à travers les étoffes, l'apaisaient. Jack résistait à l'envie de lui embrasser le cou, alors que son odeur lui emplissait les narines, si masculine et si légère, un mélange de savon, d'étoffes et de papiers.
- Je sais comment t'en débarrasser, dit Jack, plaisantant malgré son émotion.
- Si c'est partager votre chambre chaque nuit... ce serait une solution bien temporaire, dit-il en frottant imperceptiblement ses boucles contre le front de Jack qui renifla dans son cou. Non, je dois résoudre cela par moi-même.
- C'est bien dommage ! Mais sache que tu peux compter sur moi pour te venir en aide. Si tu ne trouves pas le sommeil, tu seras toujours le bienvenu !
Il le sentit se raidir. Il souffla dans ses cheveux, amusé par sa réaction.
- Je saurai me tenir. Ne te l'ai-je pas déjà prouvé en attendant que tu m'embrasses ? Ou bien en dormant à tes côtés sans te toucher ?
- Vous n'abandonnez jamais, n'est-ce pas ? dit Ianto en touchant sa tête avec la sienne. Jack ferma les yeux, savourant l'infime caresse qui fit vibrer son cœur plus fort.
- Je ne vois pas pourquoi j'abandonnerais ce si charmant visage, avoua Jack en le tournant vers lui, fasciné par son regard azur, scintillant d'émotions contenues, ces yeux si profonds, continua-t-il, ce front intelligent, ces joues rouge de confusion, ce corps tentateur...
Il s'écarta de Ianto qui paraissait atteint d'apoplexie.
- Non, je ne puis abandonner, finit-il d'un ton doux.
- Mais... Monsieur, je ne suis pas doué pour ce genre de relation, je suis mal à l'aise. Je ne puis vous apporter ce qu'un autre vous offrira de bon cœur.
- Comment ? fit Jack plaisamment, tu ne peux parler avec moi, m'accompagner, me soutenir. J'attendrai que tu sois prêt. J'attendrai que tu renoues avec la vie.
- Je ne sais si cela me sera possible, dit Ianto en détournant le visage, pâlissant à vue d'œil.
- Tu le peux, crois-moi. Comme je l'ai pu.
Ianto le regarda d'un œil surpris, le soleil qui entrait dans la pièce auréolait d'une lumière dorée le Lord, masquant les traits de son visage crispé.
- J'ai subi certaines choses lorsque j'étais prisonnier en Inde. Et puis j'ai fait des choses dans mon passé, dont je ne suis pas très fier.
Ianto ouvrit de grands yeux en contemplant le Lord qui s'ouvrait à lui. Il n'aurait jamais imaginé qu'il avait connu un tel sort. Il vit d'un autre œil les attentions dont il l'entourait, le réconfort, l'aide qu'il voulait lui apporter. Est-ce parce qu'il savait ce qu'il éprouvait qu'il était si tendre avec lui ? Comment avait-il réussi à surmonter l'impression de souillure ? Cette sensation d'avoir été utilisé de la pire des façons ? Où avait-il trouvé les forces suffisantes pour sortir de ce marasme, de cette douleur qui lui vrillait les entrailles comme des serpents vivants ? Son cœur se remplit d'envie, il aimerait tant se montrer aussi courageux que lui, de se montrer aussi fort.
- Je ne te mentirai pas, dit Jack en remplissant deux verres d'un whisky écossais de première qualité, cela restera toujours inscrit en moi, en nous. Mais le temps passant, on fait en sorte d'y penser le moins possible. Chaque pas en avant est un pas supplémentaire vers la vie. Tu es trop jeune pour t'arrêter de vivre. Le monde est rempli de belles choses, de belles rencontres. Il y a une multitude de choses à faire, je ne préfère pas m'appesantir sur les moments sordides de la vie.
Il lui tendit le verre rempli en caressant ses doigts.
- C'est la vie et je dois continuer à avancer, dit Ianto avec un sourire amer.
- En substance, oui, dit Jack en sirotant son excellent whisky. Carpe diem dit Socrate.
- Horace, le reprit Ianto, buvant d'un trait son verre, et si vous voulez mon avis, c'est n'importe quoi. Ce sont des balivernes qu'on sort aux enfants pour les consoler. Mon enfance a disparu, brûlée par Hart. Je n'ai ni fortune, ni talent particulier. Je ne suis qu'un professeur qui ne peut même plus travailler dans aucune famille à Londres à cause... à cause d'une amourette sans conséquence. J'attire les ennuis comme la flamme d'une bougie les papillons. Je n'ai rien ! Ni personne ! cria-t-il sous les yeux surpris de Jack qui ne pensait pas voir son secrétaire s'enflammer si soudain.
- Je ne suis rien... rien... ! hurla-t-il, son verre éclata entre ses mains.
Jack se précipita sur lui, lui ôtant les morceaux de verre qu'il contemplait abasourdi. Il n'allait pas encore se blesser sous sa protection ! Il le fit asseoir doucement dans son fauteuil. En une heure de temps, il avait vu son secrétaire passer par toute une gamme d'émotions qui le laissait exsangue.
- Chut, chut... Ianto, tu n'es pas rien. Tu es quelqu'un, une personne importante, remarquable. Chacun apporte ce qu'il peut dans le monde, même un peu.
Il lui tenait une main et étreignait de l'autre son épaule, penché au-dessus de lui. Il ne le lâcha que l'espace d'un instant pour lui verser un nouveau verre. Le corps de Ianto était secoué de tremblements comme si toute la colère, la honte et le dégoût qu'il éprouvait pour lui-même sortaient de lui en vagues bouillonnantes. Ianto s'empara du verre et le but goulûment, s'étouffant presque.
- Là, là, calme-toi. Hé bien, tu es un faux calme, en réalité.
- N'attendez pas de moi que je change, jeta Ianto d'un ton sec, ne vous moquez pas de moi.
- Non, je ne moque pas, je suis admiratif en fait. Tu conserves toujours une si belle emprise sur tes nerfs. Il t'en faut énormément pour te mettre dans une telle colère... Tu es comme le feu sous la glace... un vrai volcan islandais.
Ianto grimaça. Jack sourit et le secoua amicalement.
- Je sais que cela te prendra longtemps pour oublier, pour digérer tout cela. N'oublie pas que tu as des amis maintenant, des gens qui tiennent à toi.
- Comme vous, fit Ianto le cœur battant, alors que l'alcool brûlait dans ses veines, lui donnant plus d'assurance.
- Oui, comme moi, répondit Jack en s'asseyant près de lui, genoux contre genoux. Disons que ton sort me préoccupe. Je ne peux mentir, tu es un homme si intéressant, passionnant, même si tu n'en es pas persuadé.
- Monsieur, je... commença à vouloir s'expliquer Ianto.
- Chut, fit Jack, je sais que cela prendra le temps qu'il faudra mais un jour tu viendras à moi.
Ianto se redressa et planta ses yeux dans ceux de Jack, brillants de désir. Le cœur du jeune homme battit ardemment jusque dans ses oreilles. Il se sentait comme dans un rêve éveillé. Il posa la main sur celle de Jack et l'attira vers lui, déposa un baiser léger sur ses lèvres étonnées.
- J'avance, dit Ianto en souriant bravement, un pas après l'autre.
Jack sourit plus largement, heureux de l'entendre s'exprimer plus légèrement.
- En l'occurrence, un baiser après l'autre, dit celui-ci en lui caressant la joue, quelque peu râpeuse, où une barbe fine et juvénile poussait négligemment.
Un nuage de contrariété embruma les yeux de Ianto qui recula légèrement. Jack se figea. Ianto le regardait avec des yeux où se mêlaient l'envie et la peur, le désir et l'angoisse. Jack tapota son genou et s'assit plus à l'aise dans son siège.
- Je crois savoir ce que tu dois penser des relations entre hommes, avec ton passé. Je comprends que tu vois cela d'un œil différent du mien. Mais sache qu'elles ne sont en rien ce que Hart t'a fait subir. Ce n'est pas très différent d'une relation avec une femme. L'avantage, c'est qu'il n'y a pas besoin de choisir. Je suis là, pour toi. A toi de choisir le moment où cela te semblera le mieux... pour cela.
- Monsieur, je ne sais rien des relations ... d'aucune sorte, dit le jeune homme en relevant la tête.
- Oh... hé bien, c'est d'abord prendre du plaisir à la compagnie de l'autre, partager des conversations, des sensations, il ne s'agit pas simplement du festin de chair, même si cela joue aussi une part importante...
- J'imagine qu'il s'agit de votre partie préférée, fit Ianto d'un ton plus acide qu'il ne l'avait voulu.
- haha, fit Jack, riant jaune, troublé par sa voix. Cette partie est agréable certes, mais ce n'est pas la seule que j'apprécie. Ne vois pas en moi qu'un jouisseur.
- Pourtant, c'est ainsi que vous vous êtes d'abord présenté à moi.
Ianto détailla Jack qui lui faisait face, aussi fier et troublant qu'à l'accoutumé. Il paraissait cependant ébranlé par ce qu'il venait de lui dire. Mais il décida d'aller jusqu'au bout.
- Je ne suis pas sûr de pouvoir un jour me retrouver dans votre lit.
Jack se débattit avec ses sentiments, bouleversé. Son immense solitude lui retombait sur les épaules. Ianto ne voulait pas s'intéresser à lui. Il se devait de l'accepter, abandonner la chasse au gallois, même si cela lui était difficile.
- Pourtant tu m'as déjà demandé de dormir avec toi. C'est déjà un grand pas, tu ne penses pas ? Mais si cela ne te plait pas, dis-le moi. Je te soutiendrai quoique tu veuilles, je ne forcerai pas tes sentiments. Ce n'est pas mon style de forcer qui que ce soit.
Il se leva pour prendre un nouveau verre, autant noyer sa peine. Il le but, lentement sans le quitter des yeux. Ianto paraissait ébranlé, il ne s'attendait pas à le voir libre de choisir ce qui lui semblerait bon, au détriment de ce qu'il désirait pourtant profondément.
- Je ne souhaite que ton bonheur, Ianto. Qu'importe ce que je veux.
Jack semblait si seul, une chape de solitude qui lui pesait sur les épaules. Ianto ne résista pas, il ne pouvait se résoudre à le sentir si misérablement seul. Il s'élança sur lui et le serra contre lui sans douceur. Son odeur de fougère, sauvage lui tournait la tête. Il lui semblait que les choix ne lui appartenaient plus. Son cœur avait choisi pour lui.
Cela lui serait certainement difficile de sortir de ce cauchemar. Mais le Lord était un point fixe auquel se raccrocher face à son passé, un élément stable dans le tourbillon d'émotions démentielles qui le submergeaient. Il se haïssait de ne pas pouvoir aller plus loin avec lui. Mais s'il lui laissait le temps de se reconstruire, il sentait qu'il pourrait aider cet homme à rejeter cette solitude qui l'étreignait. Il se laissa embrasser, dévorer de baisers la bouche, le front, le cou, goûtant la suavité de l'instant. Carpe Diem ... se dit-il, cueille le jour, en effet. Il lui fallait apprendre à profiter du moment présent.
Jack les yeux brillants savourait la joie de le sentir contre lui. Cela prendrait du temps pour se remettre de ce désastre mais il avait le sentiment que le jeune homme était suffisamment fort pour s'en sortir. Il avait déjà supporté cela adolescent, nul doute qu'il arriverait à oublier à l'âge adulte. Il s'écarta de lui, à regrets. Il aimait le câliner, mais sa chair était faible et ne pouvait résister bien longtemps à un contact aussi doux sans s'en trouver ému. Il lui laissa quelques instants pour se remettre.
- Bien, conclut Jack, nous verrons ce que le temps nous apportera. Nous avons encore tant de choses à faire à Londres.
- Je pensais que nous en avions fini, dit Ianto surpris, Adam nous a fait part des résultats de son enquête et vous avez assisté à la dernière cérémonie de la chambre des Lords.
- Tu oublies pourtant une chose importante.
Ianto leva un sourcil interrogateur.
- L'opéra. La dernière représentation de la Bohème, c'est bien ce soir, n'est-ce pas ?
Ianto s'éclaira soudain, l'amour de l'art lyrique s'épanouit sur son visage.
- Oui, et c'est dans quelques heures, dit-il, mais je pensais qu'au vu des derniers événements, vous préféreriez ne pas vous montrer dans le monde.
- Et te priver de la dernière représentation de cette œuvre. Oh que non ! Va t'habiller, nous sortons dans le monde ce soir.
Le jeune homme s'éclipsa rapidement, trop heureux d'échapper aux émotions qui naissaient en lui au contact du Lord et qui lui faisaient encore peur. Jack resta seul avec ses pensées. Il y avait tant à faire avant que Ianto ne s'affranchisse des blessures infligées par Hart. Jack savait que cela prendrait du temps. Cela avait pris de longs mois dans son cas avant d'oser dormir seul, sans s'éveiller saisi par l'horreur. Il aurait tant aimé lui éviter cette douleur. Peut-être qu'il l'aidera finalement en ne se montrant pas entreprenant, en jugulant le désir qu'il avait de l'inaccessible Gallois.
Il soupira. Owen avait raison, sous des dehors bravaches, il était un incurable sentimental qui s'attachait vite à l'objet de ses désirs. Mais la façon dont Ianto l'avait par trois fois embrassé lui rappela avec acuité qu'il n'était certainement pas le seul à s'attacher à leur relation naissante, même platonique. Il se leva, plus joyeux, car cette entrevue avait eu du bon. Ianto était jeune, fort et résistant. Il pourra certainement se reconstruire. Il lui souhaita de toute son âme.
Partie Quatre
Chapitre deux : la sortie à l'opéra ou comment Jack retrouve une vieille connaissance...
La calèche de Lord Harkness les emporta vers le théâtre impérial qui siégeait non loin de la Tamise qu'ils longeaient à présent. Ianto Jones était absorbé par le flot brun sur lequel naviguaient de l'amont vers l'aval, petites et grandes embarcations, même à cette heure. Il était heureux de ne pas avoir à y naviguer à nouveau. Les derniers souvenirs de la traversée de la Baie de Cardiff étaient malheureusement encore trop vifs dans sa mémoire.
Il glissa un œil vers Jack Harkness qui s'était mis en frais pour cette soirée lyrique. Il portait un costume blanc qui découplait ses larges épaules, la blancheur de sa chemise immaculée rehaussait son teint hâlé par l'air de Blackwood. Il passait tant de temps au-dehors à s'occuper de ses chiens ou de sa voiture que le soleil avait eu le temps de le parer de ses couleurs. Contrairement à bien des Britanniques, celui-ci ne lui donnait pas le teint rouge brique, mais une teinte dorée tout à fait appropriée à son visage digne de la statuaire antique. Une longue cape bleu nuit renforçait l'éclat étrange de ses yeux. Il aimait les belles étoffes et les belles coupes. L'œil de Ianto, entraîné depuis le plus jeune âge à évaluer taille, tissu et coupe par son père, savait apprécier ce qu'il voyait.
Lui-même n'était pas en reste. Pour une soirée de ce genre, il avait dédaigné son habituel habillement noir pour un costume plus clair, bleu sombre qui rehaussait ses yeux. Une veste courte en queue de pie assortie à son veston ajusté, laissait dépasser sa chemise de fine batiste blanche à col haut. Son pantalon moins serré que celui de Jack, dévoilait cependant des formes masculines qui selon Jack feraient tourner la tête des demoiselles. Ce n'était guère son but, il souhaitait seulement faire honneur à son maître en s'accordant à son propre habillement. Pour un fils de tailleur, il lui paraissait normal de se montrer à la hauteur de la soirée qui s'annonçait.
Il n'aimait guère les sorties, son naturel timide ressortait. De plus il n'appréciait guère se trouver aussi près des membres de la bonne société. Mais auprès de Jack, il avait le sentiment que tout se passerait bien. Il était un roc puissant sur lequel se reposer quand le monde tournait autour de lui, comme une rivière agitée. Il se sentait en sécurité dans son ombre, rassuré par sa présence puissante.
Les véhicules qui s'approchaient tous du théâtre en une longue file, déversaient leurs occupants en une foule qui jouait des coudes, impatients d'assister à la dernière représentation de la Bohème à Londres. Jack et Ianto descendirent à leur tour, Rhys qui œuvrait comme cocher les salua de la main en leur souhaitant bonne soirée avant de s'en aller. Les regards qui observaient l'arrivée de la calèche, avide d'en reconnaître les occupants, furent subjugués par le couple qui mit pied à terre. Deux oiseaux aux plumages complémentaires, un sémillant et l'autre sérieux qui tournèrent la tête des dames, demoiselles et quelques gandins venus ici pour observer la foule.
Jack, en homme habitué à pareil accueil ne cessait de saluer à la ronde, décochait des sourires et des regards incendiaires. Ianto aurait dû se déclarer blasé par son comportement. Mais cela l'amusait profondément. Il comprenait qu'il puisse attirer ainsi l'attention. Cependant il ne se rendait pas compte du charme qu'il dégageait lui-même alors qu'il souriait allégrement, amusé par l'attitude volontairement séductrice de Jack. Il s'aperçut enfin de la présence d'Adam, un peu plus loin, s'appuyant sur sa canne, bouche bée. L'homme était vêtu de noir, sans doute ses plus beaux vêtements quelques années auparavant et paraissait joyeusement apprécier l'arrivée des deux hommes.
- Mon ami, je suis heureux de vous voir ici, dit Ianto en lui serrant la main, vous avez réussi à avoir des places finalement ?
- Mieux que ça, répondit Adam, Lord Harkness m'a fait la faveur de m'inviter dans sa loge. Nous allons pouvoir profiter du spectacle ensemble.
- Cela risque d'être en effet bien différent du parterre. Nous aurons une vue sur le spectacle, en haut, en bas et sur la scène sans pour autant en faire les frais, ajouta Ianto en faisant allusion aux batailles qui parfois éclataient dans le parterre pour des prétextes souvent futiles.
- Exactement, fit Adam, regardant le monde qui s'amoncelait dans l'entrée avec un intérêt tout professionnel.
Les demi-mondaines s'accrochaient aux bras de leurs proies, dévoilant leurs appâts et nouvelles toilettes. Les Messieurs se rengorgeaient en profitant de ce joli faire-valoir, annonçant leur bonne fortune. L'œil inquisiteur d'Adam mesurait les liens entre les uns et les autres, le degré d'intimité, les échanges de fortunes. C'était un bien joli spectacle pour un enquêteur. Il s'appuya sur le bras de Ianto pour l'entraîner vers l'entrée. Lord Jack fronça des sourcils d'un air chagrin et les suivi. Il aurait aimé profiter un peu plus longtemps de l'adoration de la foule, subjuguée par son arrivée.
La magnifique entrée était éclairée à grand frais par des lampes à gaz, qui n'avaient comme inconvénient qu'une odeur légère qui faisait tourner les têtes. L'escalier monumental, plaqué de marbre blanc, précieux, étincelait de blancheur. Des peintures sur les murs représentaient les personnages mythiques de la scène anglaise. Roméo sous le balcon de sa divine Juliette, Ophélie flottant dans son étang. C'était un hommage gracieux aux œuvres qui avaient eu le plus de succès dans ce lieu mythique.
Ils montèrent lentement les marches sous les caissons chantournés du plafond. Ianto résistait à la tentation de ne pas détailler les lieux comme un inculte, un barbare. Jack émit un gloussement amusé en le voyant manquer une marche en découvrant le palier qui desservait les loges et le monumental lustre de cristal, entièrement illuminé, dont la beauté rappelait celle de l'hiver malgré la chaleur étouffante.
Il prit par le coude, l'homme subjugué par tant de beauté, le conduisant à travers le couloir circulaire vers sa loge idéalement placée, face au côté jardin de la scène. Ils avaient ainsi une vue imprenable sur les chanteurs et la salle pour le bonheur d'Adam.
Ils s'installèrent dans le brouhaha de la salle qui faisait de même. Ianto ne savait où regarder, de quel élément s'extasier : le lourd rideau qui masquait la scène, l'immensité de la salle ronde avec sa coupole où montaient les murmures, l'acoustique exceptionnelle de ce lieu, le spectacle du parterre qui s'animait, les loges qui se remplissaient.
Jack se sentait d'humeur joyeuses, la discussion quelques heures plus tôt l'avait réjoui et il se tenait prêt à savourer cet opéra dont le jeune homme lui avait dit tant de bien. Il ouvrit machinalement le livret qui racontait l'histoire de l'opéra et répertoriait les noms des chanteurs et membres de la troupe qui avait conçu cette œuvre. Ianto lui avait résumé le propos de cet opéra, la rencontre d'un jeune homme Rodrigo et d'une jeune femme, Mimi, leurs amours contrariés par la vie et leurs retrouvailles avant la séparation suprême dans un Paris de rêve et de pacotille. L'argument était simple à suivre, mais Ianto débordait d'enthousiasme et l'entretenait des diverses hypothèses, interprétations qu'ils pouvaient y voir.
Jack décrocha de la conversation dans laquelle Adam se plongea avec délice. Il se contenta de saluer les personnes qu'il reconnaissait dans les différentes loges, sans s'apercevoir que des yeux bleus sombres avaient capté sa présence et se cachaient dans l'ombre d'une loge toute proche. L'excitation et la fascination enflammaient ces prunelles. Jack sentit enfin la brûlure de ce regard mais il ne vit que le conseiller privé de la Reine, Harold Saxon, accompagné de son fils.
Ils le saluèrent du menton. Les yeux de Saxon étaient glacés mais son sourire aussi gracieux que celui du Lord. Ianto qui avait suivit le mouvement de son maître, ne put réprimer un frisson. Cet homme lui faisait froid dans le dos pour une inexplicable raison. Il n'eut guère cependant le temps de s'appesantir sur cette sensation. Le spectacle commençait enfin. Les musiciens dans la fosse, sous le parterre finissaient d'accorder leurs instruments et les coups traditionnels lancèrent le début de la représentation.
Ils assistèrent au premier acte qui les plongea dans une fièvre lyrique. Ils découvrirent les costumes et les décors magistraux, les chants en italien les emportaient à travers un Paris mythique, celui de la bohème des années 1830. La Stradelli dans le morceau de Mi chiamano Mimi porta Ianto aux cimes du plaisir. Il paraissait vivre les aventures des amants comme les siennes.
Jack sentit sa poitrine se serrer sous le flot endigué des sentiments qu'il éprouvait. La Stradelli faisait preuve d'un talent immense pour le transporter ainsi. Le final de l'acte sembla néanmoins les prendre par surprise par la soudaineté avec laquelle ils reprirent contact avec la réalité. L'espace d'un acte, ils avaient partagé les émotions, les espoirs de la vie de Mimi et son amant Rodrigo. Le second commença et les entraîna à nouveau dans la peinture pittoresque de ce Paris de Bohème. Il était léger, plein d'animation et les personnages prenaient vie dans leurs imaginations enflammées.
Les lumières se rallumèrent pour l'entracte, les laissant pantelants, bouleversés par cette immersion dans la musique. Jack fut le premier à se remettre de ses émotions. Il émit la volonté de se délasser les jambes, afin de consumer par l'action les sentiments qui embrasaient son sang. Ce n'était pas la première fois qu'il assistait à un opéra, bien évidemment, mais c'était la première représentation qu'il partageait avec Ianto et cela l'avait ensorcelé de voir les sentiments se peindre aussi vivement sur son visage. Il avait beaucoup plus apprécié l'opéra en voyant le plaisir que son secrétaire y prenait.
Le jeune homme refusa de quitter la loge, arguant qu'il ne pouvait laisser seul Adam avec lequel il engagea très vite une discussion d'amateurs éclairés qui parut obscure au Lord.
Un léger tapotement se fit entendre derrière Jack. Il autorisa la personne qui frappait aussi poliment à entrer. Un jeune valet, vêtu de la livrée verte sombre de Saxon lui donna un pli en s'inclinant servilement.
- Le Conseiller Harold Saxon m'invite à venir le retrouver dans sa loge. Il désire me présenter une personne. Vous pouvez m'accompagner si vous le désirez, dit Jack après lecture, aux deux hommes qui avaient fait silence à l'entrée du jeune garçon. Mais j'ai l'impression que vous avez plus intéressant à vous dire. Bien, jeune homme, pouvez-vous apporter des rafraîchissements à mes compagnons ? Je vais rejoindre votre maître, immédiatement.
Il hocha la tête en direction de la loge des Saxons qui l'observaient attentivement.
- Mes amis, le devoir m'appelle, attendez-moi.
Ianto le laissa partir non sans lui décocher un regard interrogateur. Lord Harkness n'était pas du style à répondre à une convocation aussi politique. Pourtant il acceptait, cela l'étonnait. Mais il était impatient de continuer la discussion avec Adam, qui lui semblait tout aussi ému que lui-même.
Jack parcourut les couloirs qui desservaient les loges. Être invité par le conseiller privé de la reine le surprenait. Cet homme ne l'avait jamais vraiment apprécié, et ne s'était jamais intéressé à lui. Il le saluait par politesse uniquement. Il devait être une des rares personnes au monde à ne pas être sensible à son charme légendaire. Il se demanda ce qu'il lui voulait vraiment. Ils ne s'étaient jamais réellement parlés, à peine échangés des paroles de politesse lors des événements où sa présence était nécessaire. Ils n'avaient jamais fait preuve d'amitié ou d'intérêt l'un envers l'autre. Pourquoi vouloir alors lui présenter quelqu'un ? Il imaginait qu'il voulait lui présenter son fils. Jack s'avoua piteusement que cela avait excité sa curiosité.
Le valet qui le précédait le fit entrer et s'éclipsa en fermant la porte derrière lui. La pénombre qui baignait cette loge ne laissa pas loisir à Jack d'observer les personnes qui l'accueillirent. Il devina à travers un lourd banc de fumée qui le fit tousser légèrement trois personnes debout. Il comprit à l'odeur épaisse de tabac qu'aucune femme ne les accompagnait. L'étiquette dictait de ne pas fumer devant la gente féminine, même si Jack savait que nombre appréciaient le cigare.
Harold Saxon vint au-devant de lui, un sourire patelin étiré sur son visage mobile, un sourire de politicien. Jack avait horreur de ces animaux politiques qui bien trop souvent utilisaient le pouvoir entre leurs mains pour leur bien-être personnel. Il salua le conseiller, serra la main qu'il lui tendait, accepta le verre qu'il lui proposait. Le fils de Saxon, un homme séduisant, plus jeune de quelques années, remarqua Jack, mince aux épaules larges aussi châtain que lui et d'une taille similaire lui servit un brandy.
Ses yeux paraissaient sombres dans la quasi-obscurité qui noyait la loge. Il accepta avec un sourire sensuel bien qu'il détestât cette boisson trop sucrée à son goût. L'autre renifla de dégoût et se retira derrière son père. Encore un imperméable à mon charme, se dit-il en s'asseyant sur le fauteuil que lui indiquait Harold, je vais finir par trouver cela irritant. Est-ce l'âge qui me rend moins intéressant aux yeux de la jeunesse ?
Un autre homme se tenait dans l'ombre, à demi-caché derrière le conseiller. Jack ne put discerner son visage, mais l'attitude générale lui fut favorable. Il lui avait semblé le voir frissonner, son charme naturel fonctionnait toujours.
- Je vous remercie d'être venu à ma demande, le remercia Saxon alors que Jack commençait à trouver étrange le silence à peine troublé par le bruissement de la foule qui circulait librement dans le théâtre.
- Lorsque le premier conseiller de la reine demande une entrevue, je me fais un devoir de venir. C'est un honneur.
- Vous ne faites pas mentir votre réputation de flatteur, dit Saxon avec un sourire que Jack trouva tout à fait faux. Mais je ne vous ai pas fait venir ici pour échanger des phrases fleuries. J'ai appris récemment que nous avions une connaissance commune.
- Cher Conseiller, je pense qu'au contraire nous devons en partager plus d'une centaine. Je fus assez mondain à une certaine époque et je sais avoir conservé beaucoup de relations à Londres.
- Je suis parfaitement au courant, dit Saxon en perdant son sourire, mais cet ami est étranger au monde.
- Ah, il vit à la campagne ?
Jack expérimentait la méthode dite de faire l'âne pour avoir du son, dont Ianto Jones était passé maître. Il remarqua que le conseiller serra les dents en une grimace qui voulait passer pour un sourire.
- Non, enfin, cela m'étonnerait au plus haut point. Cet homme est plutôt de la race des voyageurs. Cela vous évoque-t-il quelque chose ?
- C'est un homme déjà, cela élimine une bonne partie de mes connaissances. Pouvez-vous m'en dire plus ? La couleur de ses cheveux par exemple, j'ai une certaine préférence pour les bruns, mais je connais très intimement quelques blonds charmants.
Il entendit un rire étouffé provenant de l'homme caché derrière Saxon, il sourit en penchant la tête de côté, incapable de résister à la pulsion qui le poussait à flirter.
- Il suffit, Lord Harkness, claqua la voix du conseiller, menaçante, amenant un sourire mauvais sur le visage de son fils. Vous jouez les idiots alors que je sais pertinemment que vous ne l'êtes pas. Cessez de jouer les imbéciles, sir, je vous en prie, reprit-il d'une voix plus policée.
- Très bien, vous vous dites un ami du Docteur, n'est-ce pas ?
- Oui, un très vieil ami qui n'a pas eu de ses nouvelles depuis très longtemps.
- C'est dans ses habitudes, dit Jack, mordant. Que lui voulez-vous ?
- Le revoir, dit Saxon en joignant les doigts sous son menton, j'ai ouï dire qu'il y a des rumeurs de guerre en Europe. Connaissant sa curiosité, il doit nécessairement s'y intéresser.
- Sans doute, fit Jack, ne comprenant guère ce qu'il faisait ici. Mais en quoi je peux vous être utile ?
- Vous pourriez le contacter, lui parler de mes craintes. Une guerre affecterait immensément l'Empire en le déstabilisant et avec lui l'Europe et le monde.
- Je ne puis le contacter pour tout dire, je ne l'ai pas vu depuis des années, répondit Jack en regrettant d'être venu.
- Mais vous pouvez lui écrire, n'est-ce pas ? dit le conseiller, vous pourriez lui faire parvenir de mes nouvelles.
- Non, répondit simplement Jack, depuis des années, nous vivons chacun nos vies, sans aucun contact. Et croyez-moi, je le regrette.
- Je ne puis le croire, jeta Harold.
- Pourtant, c'est la triste réalité, dit Jack en haussant les épaules, repoussant son habituel petit pincement au cœur en pensant au Docteur. Mais permettez-moi de vous poser une question.
- Faites, maugréa Harold en le scrutant comme pour lire le mensonge sur son visage.
- Comment savez-vous que je connais le Docteur ? J'avoue que cela m'interpelle.
- Oh, cela est bien simple, c'est simplement une autre de vos connaissances a pu s'entretenir de vous avec lui, apparemment.
Il tendit la main vers l'homme qui se trouvait derrière lui, son fils plissa des yeux avec une lueur de dégoût mais laissa approcher l'homme.
Jack n'avait pu deviner son visage, mais il l'avait vu frémir à l'instant où il avait eu conscience de sa présence. Il s'en était brossé le portrait d'un homme sensible à sa personnalité. Mais il fut surpris quand il sortit de l'ombre. Jack se figea en reconnaissant ce visage en lame de couteau, aux pommettes hautes et aux yeux lapis-lazuli dans lesquels il s'était si souvent plongé en imagination. Il se leva en trombe et le serra contre son cœur.
- McNeil, laissa-t-il échapper dans un souffle, mais comment ?
- Jack, souffla l'autre homme en enfouissant son visage dans le cou de son ancien amant.
- Tu es vivant, dit Jack en caressant le dos de ce compagnon qui le renvoyait à des jours heureux et pourtant terribles.
Il le lâcha soudain et Alec sembla vaciller avant de se reprendre. Il s'assit sans quitter de son regard brûlant l'homme dont il avait été si follement épris. Jack se rassit à son tour, bouleversé et ravi de ce retour inespéré. Son regard ne cessait de faire des allers et retours entre Alec et Harold Saxon, incapable de comprendre quel étrange lien les rassemblait dans cette petite pièce.
- Lord Harkness, je présume qu'il n'est pas nécessaire que je vous présente, l'un à l'autre, reprit Saxon avec un petit ricanement.
- En effet, Conseiller, nous sommes de vieux amis.
- Vous avez pleuré sa mort, Harkness ?demanda Saxon de sa voix narquoise.
- Oui, souffla Jack, incapable de soutenir les yeux d'Alec, où tourbillonnaient des lueurs de tendresse et d'excitation.
Le jeune homme qui venait de se poster derrière lui ricana sourdement, l'œil sévère.
- Une bien dure séparation ! se moqua son père avant de raconter les aventures d'Alec. Il était prisonnier au nord de l'Erythrée. Il a finalement réussi à fuir pour Aden par ses propres moyens. L'empire britannique l'a totalement abandonné, lui un colonel. Il a longtemps été considéré comme un déserteur. Il n'est pas un héros, il a seulement survécu et son retour n'est pas vraiment considéré comme un soulagement. Après cinq ans d'absence, il a tout perdu. Ses frères ont hérité de sa fortune et il ne doit son logement qu'à l'amitié qui me liait à son père.
- C'est vrai, Alec ? demanda Jack, l'homme acquiesça d'un bref hochement de tête, mais si tu es autant dans le besoin, tu peux venir au manoir. Je serais heureux de te venir en aide.
- Ne vous inquiétez pas pour lui, dit Harold en fronçant des sourcils, j'ai des relations qui lui permettront de retrouver une situation, n'est-ce pas, McNeil ?
Jack fronça des sourcils à son tour saisi par une sourde inquiétude. Il ne lui semblait pas que la sollicitude du conseiller fut réelle. Il sentait qu'il y avait quelque chose qu'il ne lui disait pas. Cela devait sûrement venir de la manière dont il parlait du Docteur, comme un homme qui l'avait bien connu et qui souffrait encore de son abandon. Alec semblait lui faire confiance cependant. Les liens d'amitiés qui l'attachaient à son père étaient-il suffisants ?
Jack trouvait curieux la manière de se comporter de Saxon avec son ami. Il avait la sensation qu'il le dominait totalement. Alec ne lui avait pas laissé le souvenir d'un homme aussi aisément assujetti.
- Mais Alec, explique-moi comment es-tu revenu d'entre les morts ?
- Il est revenu presque par ses propres moyens, dit Saxon, presque parce qu'il a rencontré une personne qui lui a permis de prendre un vaisseau pour Londres en lui payant un billet. Et cet homme...
- c'était le Docteur, fit Jack, interrompant le conseiller pour s'adresser à son ami. Tu l'as donc rencontré. Comment va-t-il ? Est-il en Angleterre ? Que devient-il ? le submergea-t-il de questions.
- Ce sont les mêmes questions que je lui ai posé, reprit Saxon, la seule chose qu'il a pu me répondre, est que le Docteur souhaitait le bonjour à Jack Harkness et lui souhaitait d'être heureux. Quel toupet ! Il aurait pu avoir la délicatesse de demander de mes nouvelles, s'emporta Harold.
- Sans doute, vous a-t-il aussi oublié ? Je ne l'ai pas vu depuis des années, je vous le rappelle.
- Nul ne m'oublie ! jeta violemment Saxon, grinçant des dents.
- Il a ajouté qu'il viendrait bientôt en Angleterre pour voir ses vieux amis, dit Alec en souriant, tentant d'apaiser les tensions, vous aurez sans doute la chance de le rencontrer.
Harold Saxon grimaça. Jack eut la sensation qu'il avait une dent contre son ami.
- Enfin, si vous ne l'avez pas encore rencontré, tenez-moi au courant de son retour. Je serais ravi de le revoir.
- je tiendrais compte de votre vœu, dit Jack en faisant mine de se lever. Je vous prie de m'excuser, j'aimerai m'entretenir en privé avec Alec.
- Bien sûr, l'autorisa le Conseiller sans attendre la réponse de McNeil.
L'entrevue était terminée, de manière curieuse, mais Jack avait toujours trouvé cet homme particulier. Ce que faisait Alec avec lui, l'étonnait. Ils n'avaient guère de points communs. Alec se leva, Jack le suivit. Ils saluèrent les deux hommes et sortirent. Alec posa la main sur son épaule, dès qu'ils se retrouvèrent dans le couloir.
- Cinq ans, cinq ans sans te voir et pourtant tu n'as pas changé.
- Alec, mon ami, que fais-tu avec lui ?
- C'est un ami de mon feu père, dit l'homme en haussant les épaules. Ils ont travaillé ensemble et depuis mon retour, il veille sur moi. Il m'a invité à l'accompagner pour cet opéra, afin de me changer les idées.
- Tu étais prisonnier, dit Jack en le buvant du regard.
- Oui, mais je n'étais pas aussi mal que tu l'imagines. J'ai été capturé par une chef de tribu qui s'est constitué un harem d'hommes. J'ai vécu en bonne compagnie et su rester en forme comme tu peux le constater...
Ses yeux brûlaient la peau de Jack, sa main qui se crispait sur son épaule faisait naître en lui des vagues d'émotions. Il s'oublia dans ses yeux si semblables à deux lacs sous une nuit étoilée.
- Et je n'ai jamais cessé de penser à toi, malgré la manière dont nous nous sommes séparés, ajouta Alec en effleurant la joue de son ancien compagnon, rompant le charme.
Jack se rappela soudain où ils se trouvaient, l'opéra, Adam et Ianto, Harold Saxon qui lui avait posé de si étranges questions. Il était essoufflé de retenir ainsi son émotion et Alec semblait sous la même emprise, peu désireux de le lâcher.
- Je sais, dit Jack en reculant légèrement sous le regard intense de McNeil.
- Je suis désolé d'être de retour si cela doit te troubler.
- Tu es troublant, dit Jack en souriant. Et te revoir est inespéré. Je n'ose y croire, dit-il en le touchant comme pour s'assurer de sa présence.
- Pourtant, c'est bien moi… Que deviens-tu ? Et ton épouse ? Ton enfant ? Ma mère a reçu tes lettres et m'a parlé de cet enfant. Tu voulais que ma famille le reconnaisse. Pourquoi ?
- Parce qu'à ce moment-là, je pensais que Steven pouvait être ton fils.
Jack se rembrunit en parlant de Steven. Il l'avait reconnu après six ans de difficiles relations. Il espéra qu'Alec n'allait pas se découvrir une âme de père à ses dépens. Steven était son fils parce qu'il l'avait décidé. Le Colonel sentit qu'il se murait dans le silence.
- Suzie a menti, reprit-il d'une voix altérée, je sais que tu ne m'as pas cru à l'époque, mais je n'ai jamais eu de relation avec elle.
- Je le sais, dit Jack, d'un ton apaisant, Steven est mon fils. Tu m'excuseras auprès de ta mère pour les lettres que je lui ai envoyées. J'ai reconnu Steven et il vit à présent auprès de moi.
- J'en suis soulagé, dit Alec, j'ai l'impression que tu es heureux.
- Autant que je le puis, mais alors, tu as rencontré le Docteur ? Marchons, tu veux bien.
- Oui, c'est un homme fantastique, véritablement ! Quand je me suis enfui du Harem de Dame Kebimba Traoré, je suis arrivé à Aden sans aucun argent. Je l'ai rencontré alors qu'il se promenait. Il m'a pris pour toi ! Il est vrai que nous nous ressemblons beaucoup. Cela nous a amusés de voir que nous te connaissions tous les deux. Nous avons eu de longues conversations où tu revenais souvent, je dois te l'avouer, mon ami, dit Alec, les yeux enflammés, désireux de sentir le corps de Jack contre le sien.
- Il ne m'a pas oublié, dit celui-ci d'un ton rêveur, malgré toutes ces années, loin l'un de l'autre.
- Non, de même que moi, ta présence est inoubliable, ton esprit également.
- Cet Harold Saxon ne m'inspire guère confiance. Et ces allusions à une guerre entre états européens ne me dit rien qui vaille.
- J'en suis sans doute la raison, fit Alec en baissant la tête, votre Docteur m'a appris qu'une guerre commerciale fait rage entre la France et l'Empire. La mort de la Reine selon lui serait le moyen d'apaiser cette surenchère. Il n'est visiblement pas anglais pour penser de la sorte.
- le Docteur est au-dessus des considérations nationales. Il dit de lui-même qu'il est un apatride qui ne souhaite que le bonheur des hommes.
- Joli but, mais Mr Saxon a bien mal pris cette idée. Il voit en lui un comploteur, qui souhaite la mort de Victoria. Il croit qu'il est un criminel.
- Beaucoup le décrirait ainsi. Il ne se plie pas aisément aux puissants et aux règles qui les préoccupent. Il voit le monde comme un macrocosme en équilibre précaire, qu'il faut ménager. Je comprends mieux ce que lui veut Saxon, les détails d'un éventuel complot. Il souhaite certainement protéger la souveraine. Vous-a-t-il parlé davantage de ce qui se trame ?
- Non, je ne l'ai cotoyé que quelques jours. Nous avons parlé de vous, longuement. Il m'a payé un billet pour l'Angleterre. Il m'a annoncé qu'il aimerait me suivre pour revoir les personnes qu'il avait laissées ici, mais il devait partir pour l'Amérique. Il dit que de grandes choses se préparaient là-bas.
- Son esprit visionnaire ! dit Jack, je le reconnais bien là, à vouloir être près des événements.
- Certainement, pourtant, ce que j'aimerais savoir, c'est qui est-il exactement ? demanda Alec en se rapprochant de lui.
Ils suivaient le couloir circulaire qui entourait les loges, permettant aux spectateurs de se déplacer entre les loges sans se mêler au peuple. Ils avaient presque fait le tour de la salle de spectacle. Les lampes à gaz éclairaient a giorno les murs et les tableaux qui égayaient cet espace, qui pourtant ne leur laissaient guère d'intimité. Alec se mordait les lèvres sous l'ardeur qui le saisissait dès qu'il posait le regard sur son compagnon. Jack était lucide, il se savait désiré. Il s'appuya contre le mur, dans un renfoncement de porte bien adéquat.
- J'aimerais également le savoir, dit Jack, peut-être est-il un sélénien ? J'ai lu dans ma jeunesse un roman écrit par un français, Cyrano de Bergerac, où il parlait d'hommes tombés de la lune. Il avait un drôle de talent pour décrire des choses incroyables. Notre ami est un étranger à notre monde. Il est immensément riche, d'une culture phénoménale, un savoir encyclopédique.
- je l'avais remarqué, dit Alec, Il est autant capable de parler de l'oliban d'Aden que des dernières nouvelles de la France. C'est un homme captivant.
-oui, il n'a pas son pareil.
- si, vous, dans une autre mesure, dit Alec en posant une main contre le mur, se plaçant face à Jack, à quelques pouces seulement de son visage. Ils étaient de la même taille, tous les deux hauts et fiers, leurs yeux s'affrontaient dans un duel crépitant de désir.
Alec frémissait, se retenait de serrer entre ses bras l'homme qui lui avait tant manqué. Il lui avait demandé de ne plus réapparaître devant ses yeux et avait tenu sa promesse pendant toutes ces années. La manière dont il l'avait accueilli lui laissait pourtant entendre qu'il lui avait pardonné. Il avait pensé à lui si souvent au départ, se déchirant le cœur sur cette passion inachevée. Le temps avait apaisé sa faim, celle de ce corps qui lui avait échappé. Respirer son odeur, si proche, si tentatrice ravivait en lui le chat affamé d'amour. Ses yeux émirent une lueur que Jack n'avait jamais oubliée. Il le devinait tendu, dans l'expectative.
Les souvenirs revenaient à la surface, riches de sons et d'odeurs affolantes. Alec le serra dans ses bras, une accolade puissante à la mesure du manque qu'il avait éprouvé. Il s'humecta les lèvres, le nez dans son cou si chaud. Il ne le repoussait pas. Il se recula pour voir comment il réagissait. Jack souriait doucement, ses yeux étaient un appel au baiser qu'Alec déposa légèrement sur ses lèvres douces. Il avait tellement rêvé de cet instant, celui où il tiendrait Jack entre ses bras. Il chatouilla de sa langue joueuse sa bouche pour quémander une autorisation qui lui fut donnée dans un souffle qu'ils partagèrent fiévreusement. Leurs langues glissèrent l'une contre l'autre, reprenant la mesure l'un de l'autre. Jack rit soudain alors que les mains d'Alec se glissaient sur son corps.
Un bruit de pas qui s'éloignait précipitamment les fit se détacher l'un de l'autre à regret. Jack n'eut que le temps de voir une queue de pie bleu nuit qui s'envolait. Il grimaça amèrement, revenant soudain à la réalité.
A suivre...
Chapitre trois : les passions lyriques...
Alec s'écarta de lui, discernant le changement d'humeur de son ancien amant. Il soupira. Il aurait dû le pressentir, Jack ne l'avait pas attendu. L'homme dont il avait tant chéri le souvenir le repoussait. Ce baiser qui lui avait enflammé ses dernières bribes de raison n'était qu'un baiser d'adieu. Il en conçut un amer dépit qu'il dissimula bien mal.
Jack sourit tristement tout en reprenant leur marche interrompue.
- Certains ne devraient pas écouter aux portes, dit-il mystérieusement, ou bien, ils apprendront des choses qu'il vaut mieux qu'ils ignorent. Mon ami, je suis si heureux de te revoir, reprit-il en serrant l'épaule d'Alec amicalement.
- J'ai cru comprendre, dit Alec avec un sourire narquois, se pourléchant les babines.
- ça, ce baiser... ce n'est rien, dit Jack en haussant les épaules, si tu savais tout ce que j'ai à te raconter. Nous nous sommes perdus de vue depuis si longtemps. Nous devrions nous rencontrer demain.
- Demain je pars pour le manoir de Torchwood, en Écosse. Mr Saxon m'a fait l'honneur de m'inviter à une chasse. Je devrais lui demander de t'inviter, nous passerons quelques jours ensemble comme au bon vieux temps.
- Ce serait une bonne chose, dit Jack, sans relever la claire allusion à leurs ébats mutuels, et je te présenterai mon secrétaire, Ianto Jones. Il est tout à fait intéressant, je suis sûr que vous vous entendriez à merveille.
Quelque chose dans la voix de Jack, le ton léger et tendre qu'il usa pour prononcer le nom de Jones, fit comprendre à Alec McNeil, qu'il ne l'apprécierait pas aussi sûrement que Lord Harkness. Un sentiment de jalousie s'engouffra dans son cœur, lui faisant plisser le visage en un sourire crispé. Jack s'en aperçut et pouffa sous cape. Cela lui faisait plaisir de se sentir si désiré, un état dans lequel il s'amusait de voir ses admirateurs. Ils étaient revenus à la porte de la loge du conseiller qui s'ouvrit à leur arrivée, laissant apparaître le visage peu amène de Grégory Saxon.
- L'opéra va reprendre, Colonel McNeil, vous vous en voudriez de manquer le final. Entrez, je vous prie.
Alec serra la main de Jack à défaut d'autre chose et entra dans la loge en traînant visiblement des pieds. Jack salua avec ironie le jeune homme qui ne semblait pas le porter dans son cœur. Il rechercha dans sa longue mémoire, s'il n'avait pas déjà rencontré ce petit-maître haineux. Son visage lui parlait, il lui semblait le connaître mais son cerveau se révéla incapable de lui montrer dans quelles circonstances il l'avait déjà rencontré. Il ne comprenait pas davantage pourquoi il semblait tant le détester, comme si sa présence lui était insupportable. Sur un dernier regard glacé sur Harkness, le jeune homme allait refermer la porte, lorsque la voix de son père l'arrêta.
- Fais entrer Harkness, j'ai encore quelques mots à lui dire.
- Il a dit qu'il ne savait pas où se trouvait le Docteur, père.
- Gregory ! fit la voix du conseiller, cinglante.
Un voile de peur passa dans le regard du jeune homme qui s'esquiva pour laisser entrer à nouveau Harkness. L'atmosphère enfumée le prit à la gorge.
- Conseiller ? interrogea Jack, je n'ai plus rien à vous apprendre sur mon ami. Il est secret, mystérieux et c'est mieux ainsi, cela ajoute à son charme. Ne trouvez-vous pas ?
- Non, je déteste cela, dit le conseiller, enfin, je voulais simplement vous dire que si vous ne pouvez parler, je trouverais bien un autre moyen d'avoir mes informations. Mais si vous le voyez, je vous prie de lui transmettre mes amitiés. J'aurais certainement autant de plaisir à le revoir que vous McNeil.
- Bien, je comprends, Mr Saxon, je n'y manquerais pas, si un jour, il revient me voir, dit Jack, comprenant qu'il n'abandonnerait pas son idée fixe. Je vous remercie de cette entrevue, Conseiller.
Il salua les trois hommes, dont un seul lui sourit en retour et il retourna précipitamment vers sa loge, au moment où retentissait le début du troisième acte. Il murmura une brève excuse à ses compagnons, qui l'interrogèrent du regard à son arrivée. Ianto lui adressa un regard sombre dont il ne tint aucun plaisir. Il assista songeur à la suite de la représentation, incapable désormais de se plonger dans l'univers de la Bohème.
Cette rencontre l'avait considérablement troublé. Certes, il avait eu plaisir à revoir Alec, mais les deux autres hommes lui avaient fait une impression particulière. Il ne comprenait pas ce que voulait Harold au Docteur mais il avait un mauvais pressentiment. Malgré ses dires, il ne pensait pas que Saxon soit un ami du Docteur. Que lui voulait-il vraiment ? Avait-il peur qu'il menace la sécurité de l'empire ? Croyait-il réellement que le Docteur veuille du mal à la reine ? Il ne le connaissait pas si bien, finalement. Jamais son ami ne s'abaisserait à un acte aussi vil qu'un meurtre, à moins qu'il ait diamétralement changé en dix-sept ans. Non, Saxon devait avoir une autre idée dans sa cervelle pleine de rouages et de métal, une cervelle d'homme politique.
Jack n'arrivait pas à se concentrer suffisamment pour suivre le déroulement des scènes au grand dam de Ianto Jones qui le voyait s'agiter sur son siège. Il supposa tristement qu'il pensait à Alec McNeil. Le jeune homme était revenu dans la loge, bouleversé par la scène qu'il avait entrevue. Il avait quitté la loge pour chercher les boissons que le valet n'avait jamais apportées. Après s'être égaré dans les couloirs, il avait surpris le baiser entre les deux hommes. Un seul coup d'œil lui avait permis de deviner qui était cet homme qui se pressait si tendrement contre son maître. La ressemblance entre les deux hommes était si complète, si réelle, exactement comme Owen la lui avait décrite.
La vision des deux corps l'un contre l'autre lui avait serré le ventre, une douleur qui l'avait poussé à partir précipitamment pour se réfugier auprès d'Adam. Celui-ci avait vu son air décomposé mais n'avait osé lui poser des questions. Il s'était attaché à lui occuper l'esprit en l'entretenant des enquêtes qu'il menait sur certaines personnalités haut-placées. Ianto lui avait été gré d'essayer ainsi de changer le cours de ses pensées. Mais à présent, il se retrouvait pris au piège, trop conscient de la présence de son maître à ses côtés pour apprécier la beauté des chants.
Alec McNeil, une passion qui rejaillissait comme le feu d'un ancien volcan, se dit Ianto, alors que sur scène Rodrigo repoussait Mimi pour qu'elle survive, qu'elle se trouve un nouvel amant qui pourra la rendre riche, s'occuper d'elle et adoucir la fin de sa vie. Voilà, c'est certainement ce que je dois faire, continua-t-il perdu dans ses pensées moroses. Le colonel McNeil offrira à Lord Jack ce que je ne puis lui offrir. C'était là une pensée froidement rationnelle qui le rendit malheureux. Il serra les poings, il se tourmentait alors qu'il sentait Jack aussi éloigné de lui que s'il se trouvait sur la lune. Cela lui gâcha tout le plaisir de l'opéra.