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Série : Torchwood
Création : 29.09.2010 à 22h17
Auteur : Rhea01
Statut : Terminée
« Univers Alternatif, toute l'équipe de Torchwood au grand complet au temps de la Reine Victoria. Ou les aventures de Lord Harkness et Ianto Jones, précepteur et bibliothécaire. » Rhea01
Cette fanfic compte déjà 131 paragraphes
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Ianto Jones s'installa dans la chambre de Jack afin de garder un œil sur le Lord qui reposait entre ses draps frais. Il avait le visage tiré par la fatigue et la fièvre. Il n'avait toujours pas repris connaissance et Ianto en posant la main sur son front s'aperçut qu'il était brûlant.
Cela lui rappela la première nuit qu'il avait passé à Blackwood Manor, celle où il avait connu pour la première fois un tel émoi pour un autre homme. Il détailla son visage rouge de fièvre, tordu par une secrète douleur. Ianto posa sa main fraîche sur son front pour apaiser le feu qui le dévorait et effacer ce masque de souffrance qui lui déplaisait. Il avait eu si peur lorsqu'il lui avait été enlevé. Il avait cru devenir fou en attendant le moment d'aller le délivrer. Le voir dans un état aussi pitoyable lui ravageait le cœur. Il lui fallait du repos, du temps pour guérir et pour retrouver cet éclat, cette beauté qui l'avait frappé au premier regard échangé.
Il ne pouvait plus se mentir, il l'aimait. Penser à lui lui faisait chanter le cœur. Il n'aurait jamais cru que sa poitrine put contenir autant de sentiments. La peur de le perdre lui avait fait douloureusement prendre conscience que ses sentiments n'étaient pas une simple amitié, un remerciement pour l'avoir sauvé. Non, il se rendait compte qu'il comptait plus pour lui que sa propre vie. Pour lui, il avait été jusqu'à se battre, tuer un homme et sauter dans le vide pour lui éviter un dilemme trop épineux. Pour lui, il s'était défié et avait passé outre ses propres blocages.
Jack était un homme qu'il suivrait jusqu'en enfer, les yeux bandés s'il lui en donnait l'ordre. Il soupira de tendresse, son cœur trop petit pour contenir ce qu'il ressentait. Il souhaita de toute son âme qu'il s'éveilla pour pouvoir lui avouer tout ce qu'il éprouvait pour lui. Il voulait lui dire ce qui le faisait se tenir à ses côtés, tout frémissant d'émotions contenues.
A présent qu'il n'y avait plus Hart, que Jack était libre et visiblement heureux de l'avoir retrouvé, il allait pouvoir donner libre cours à son amour. Tout lui semblait s'éclaircir, l'avenir semblait se parer des couleurs magnifiques de la passion amoureuse. Il savait à présent que son long voyage solitaire approchait de sa fin.
Jack s'agita dans son lit, son visage tuméfié faisait mal à voir, tout comme la multitude de coups de fouets qui avaient déchiré sa chair. Owen n'avait pas paru inquiet cependant de ses plaies mais de la montée de fièvre. Jack frissonnait alors que sa peau semblait brûler d'un feu intérieur.
Ianto se leva et posa le livre qu'il avait emporté pour occuper sa veille pour aller lui chercher de l'eau et un linge humide. Il le lui passa tendrement sur le front afin d'aider la fièvre à tomber tout en lui parlant doucement. Il lui expliqua qu'Owen allait lui concocter un remède qui pourrait le soigner. Il espérait de toutes ses forces que cela le guérisse. Il savait déjà que trop bien dans quel état la fièvre pouvait le mettre. Jack sembla s'apaiser alors qu'il passait ses mains dans ses cheveux.
C'était la première fois qu'il prenait l'initiative d'un tel geste mais il découvrit qu'il aimait le toucher, sentir sous ses doigts les battements de son cœur juste là, à l'angle de la mâchoire où poussait une barbe incongrue.
Il évita les endroits les plus marqués pour s'attarder sur ses lèvres tuméfiées, sa pomme d'Adam qui s'agitait. Il laissa sa main glisser le long de son cou, jusqu'à la clavicule qu'il suivit d'un tracé léger jusqu'aux pectoraux couverts de bandage.
Jack gémit dans son inconscience, et Ianto retira ses doigts comme s'il se fut brûlé. Il soupira de dépit cette fois et s'installa pour lire à voix haute jusqu'à ce qu'Ewen lui apporte son dîner auquel il ne toucha presque pas, trop soucieux pour Jack pour manger. Il fit honneur cependant à la tarte aux fruits qu'Ewen avait préparée à son attention. Il en conserva une partie pour la faire goûter à Jack à son réveil qu'il espérait imminent.
Owen passa leur rendre visite quelques minutes afin de s'assurer que tout se passait bien. Il morigéna le jeune homme pour son manque d'appétit et l'épuisement qui se lisait sur son visage. Mais il ne put le faire changer d'avis, il ne désirait prendre aucun repos tant que Jack ne s'éveillerait pas. Owen lui apprit alors que cette inconscience pouvait durer un certain temps, pendant laquelle il espérait que Jack récupérerait.
- C'est nécessaire, dit-il, il s'agit d'une défense du corps humain lorsqu'il est trop sollicité. Ne crains rien, ajouta-t-il avant de partir, il souffre moins ainsi. Crois-moi, une fois qu'il sera éveillé, nous n'aurons qu'une seule envie, celle qu'il dorme à nouveau.
- Rien n'est moins sûr en ce qui me concerne, dit Ianto, avec un doux sourire.
Owen cligna de l'œil en jappant de rire avant de fermer la porte de la chambre et finir ses visites. Il était fatigué et n'avait qu'une hâte, celle d'aller se coucher dans son lit douillet.
La lampe à huile qu'il avait apportée éclairait les deux hommes, d'une lumière dorée qui faisait ressortir certains détails pour en adoucir d'autres. Ainsi de son poste d'observation, Ianto pouvait contempler à loisir le visage de son maître. Il sourit doucement, gravant dans sa mémoire ses traits martyrisés. Jack était un homme fort qui contredisait littéralement les lois de la nature. Dans quelques jours, il ferait tout ce qui serait en son pouvoir pour échapper à sa chambre comme lors de sa dernière crise de fièvre, celle qui avait suivi son arrivée à Blackwood.
Ianto se plongea à nouveau dans la lecture de son livre, "The tales of the two cities" lisant à mi-voix pour que l'histoire pénètre dans l'esprit de Jack et le ramène jusqu'à lui.
Il lut jusqu'à ce que le sommeil le rattrape, il posa son visage sur les couvertures de Jack et sombra, bercé par la respiration du Lord. La fièvre agitait Jack, dont les mains brûlantes se crispaient inlassablement sur les draps humides.
La lampe s'éteignit et la clarté de la lune baigna les deux hommes de sa lueur douce, effaçant dans l'ombre le mobilier de la chambre. Les deux hommes paraissaient être seuls au monde dans cette chambre, isolée du reste de l'humanité. Ianto avait tenté de résister aussi longtemps qu'il lui avait été possible mais l'épuisement allié à l'intense soulagement d'avoir retrouvé Jack et Steven vivants ne lui avait pas laissé le choix.
Il avait sombré sans que Jack ne soit sorti une seule fois des limbes de l'inconscience. Il l'avait senti si loin de lui, éloigné par cette maladie qui ressurgissait au plus mauvais moment. Il aurait tellement aimé lui parler, lui avouer tout ce qu'il ressentait pour cet homme exceptionnel. Il avait tenté de résister mais Jack n'avait pas daigné ouvrir un œil et le gratifier de ce sourire tendre qui le faisait immanquablement fondre.
Il avait attendu mais seul le sommeil avait répondu à son appel.
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Jack s'agita. Il leva une main lourde et se frotta le visage. Il se sentait fébrile, épuisé par les cauchemars qui avaient agité son sommeil. Il ressentait comme un vide lourd dans son esprit. Il releva légèrement la tête, sentant une main qui lui tenait le bras gauche. Un jeune inconnu reposait le front sur ses draps. Ses yeux firent le tour de la chambre qu'il ne reconnaissait pas. Il se frotta la tête de sa main libre, tout son corps le faisait souffrir. Il ne se souvenait de rien, le feu de la fièvre qu'il sentait encore puissante en lui avait tout emporté. Il dégagea doucement son bras et le dormeur dévoila son visage, fin, honnête, un joli brun au nez retroussé, tout à fait à son goût.
- Où suis-je ?
La voix tonnante du Lord fit sursauter le jeune homme qui se reposait, le front sur son lit. Un coup d'œil rapide sur sa montre lui apprit qu'il avait dormi seulement deux heures. Il étouffa un bâillement, heureux de l'entendre sortir de son sommeil. Lord Harkness le regardait en fronçant des sourcils, et pourtant dans ses yeux brillait une lueur coquine. Il fit un large sourire au jeune homme engourdi par son somme.
- Alors jeune homme, où suis-je ? Répondez !
- Vous êtes dans votre chambre à Durham Street, répondit Ianto avec une voix douce.
- Comment ? s'écria Jack en se redressant, avant de se mordre la lèvre sous la douleur. Comment suis-je arrivé ici ?
Il ne semblait pas comprendre, Ianto craignit soudain pour sa mémoire.
- Je vais aller chercher Owen, le docteur Harper.
- Où est Alec ? demanda Jack, d'un air gourmand qui blessa le cœur de Ianto. J'ai besoin de le voir, il m'a sauvé la vie. Je veux qu'il m'explique ce que je fais à Londres.
- Il se repose dans la chambre en face. Ses blessures sont graves tout comme vous. Reposez-vous Jack.
- Hé gamin présomptueux, qu'avons-nous vécu pour que tu m'appelles par mon prénom ? s'écria le Lord en l'attrapant par le bras et l'approchant de lui de force.
Il laissa glisser sa main le long de sa mâchoire tandis que l'autre lui malaxait les fesses. Ianto frémit sous la caresse de l'être aimé. Mais le regard qui le fascinait tant semblait le détailler comme un insecte digne d'une collection. Malgré ses blessures et sa fièvre, le Lord faisait preuve de force et le maintenait contre sa volonté. Ianto se débattit, alors qu'il sentait sa main sans vergogne se poser sur lui. Son corps ne lui appartenait plus, son esprit battait la campagne alors que la main se pressait contre son entrejambe sans ambiguïté.
- Va me chercher Alec, j'ai besoin qu'il m'explique.
La demande claire doucha le désir qui montait chez le pauvre Ianto. Il le regarda bouche bée, surpris et blessé. Il lutta pour échapper à son étreinte cavalière, son cœur battait la chamade et il sentait ses yeux se remplir de larmes.
- Monsieur ? demanda-t-il interloqué par le comportement de Jack qui s'emporta.
- Qui êtes-vous ? Que faites-vous ici ?
- Monsieur, je vous en prie calmez-vous, dit Ianto en reculant devant le regard soudain courroucé de Jack.
- Que je me calme ! cria Jack rouge de colère, que je me calme ? Alors que je suis ici dans ma chambre à Londres avec un godelureau que je n'ai jamais vu de ma vie. J'apprends qu'Alec est blessé mais il faut que je me calme ! Ça par exemple !
Il retomba sur son lit, vaincu par la fièvre et la colère. Ianto ne savait plus que faire, l'état dans lequel se trouvait Jack l'inquiéta. Il ne le reconnaissait visiblement pas et il tremblait de fièvre. La dernière fois qu'il l'avait vu dans cet état, il avait failli le tuer. Il jugea plus prudent de se retirer pour aller réveiller Owen. Le médecin pourrait certainement lui venir en aide.
- Où allez-vous ? dit Jack d'une voix radoucie, alors qu'il le détaillait soigneusement, reprenant sa respiration rendue difficile par la fièvre.
- Chercher le Docteur Harper. Il va pouvoir vous expliquer.
- Bien, très bien. J'attends avec impatience... votre retour... vous savez que vous avez de très jolis yeux.
Ianto ne répondit pas, son cœur battait douloureusement dans sa poitrine.
- Cela me rappelle quelque chose, mais je suis incapable de retrouver de quoi il s'agit. Je ... J'ai chaud, ouvrez la fenêtre et donnez-moi à boire.
Ianto s'exécuta en tremblant légèrement. Le Lord l'écrasait de sa présence autoritaire, son charisme renversant. Il lui apporta un verre d'eau. Leurs mains se frôlèrent et le Lord eut un instant d'hésitation en rencontrant le regard blessé de ce jeune homme inconnu. Il avait l'air bouleversé, au bord des larmes. Le Lord se sentit misérable. Il ne comprenait pas pourquoi.
Il avait l'impression qu'il lui était familier tout en étant incapable de le reconnaître. Pourquoi son cœur se serrait-il autant en le voyant si émotif ? Il but d'un trait son verre et en exigea un second. L'idée de l'embrasser lui traversa l'esprit. Il avait une bonne mémoire en ce qui concernait les baisers. Sans doute, pourrait-il se rappeler qui était cet homme si charmant en l'embrassant ? Mais Ianto échappa à sa prise et sortit de la chambre, presque en fuyant. Il le laissa seul, avec ses souvenirs manquants. Une impression d'étrangeté se répandit en lui, comme un vide écœurant.
Il chercha dans sa mémoire, les derniers souvenirs qui revinrent concernaient sa capture dans les montagnes bengali et son sauvetage par Alec McNeil. Le courageux colonel avait été blessé en le sauvant du sort que les bandits lui faisaient subir. Il lui revint à l'esprit l'horreur de sa captivité, la manière dont il avait été avili pour le plaisir.
Deux mois, deux mois passés à souffrir mille morts, à se faire torturer, violer, utiliser de la pire des manières. Il avait été détruit par cet enlèvement. Ses cauchemars restaient vivants dans sa mémoire. Les brigands l'avaient maintenu emprisonné dans une caverne glaciale, à leur merci. Son cœur se serra sous l'horreur. Il sembla étouffer sous le poids de cette noirceur. Ses yeux débordèrent de larmes. Il était secoué de tremblements incoercibles. Il ne voulait pas se souvenir de cela. Il refusait de continuer à se souvenir, cela était si douloureux. Il laissa ses larmes déborder ses yeux. Il gémit, seul sur son lit.
- Alec ! hurla-t-il soudain.
Partie Cinq
Chapitre deux : ou la fièvre de Jack s'aggrave.
Ianto courait dans les couloirs, atterré par la manière dont Jack venait de se réveiller. Il ne le reconnaissait plus, il ne savait plus qui il était. Il lui fut difficile d'expliquer cela au médecin qui sortait d'un sommeil profond et réparateur. Il tenta d'exposer les faits clairement mais il dut s'y reprendre à plusieurs fois sous l'œil d'abord contrarié puis compréhensif d'Owen.
- Calme-toi, Ianto. Explique-moi cela posément.
- Jack vient de se réveiller, mais je pense qu'il y a quelque chose qui ne va pas. Il semble avoir perdu la mémoire.
- Il ne t'a pas reconnu ? s'enquit Owen en fronçant des sourcils, c'est inquiétant, mais ce n'est pas inhabituel. Avec ce qu'il a vécu et ce type de fièvre, cela peut arriver. Je vais lui donner quelque chose qui va le calmer et tout rentrera dans l'ordre. Ne te mets pas dans des états pareils.
- Je n'aime pas le voir ainsi, dit Ianto, tremblant, la dernière fois, il voulait me tuer.
- Il n'a pas tenté de te tuer cette fois-ci ?
- Non, seulement de me... enfin, disons, il a voulu m'embrasser.
- Je comprends, fit Owen avec un mince sourire.
Celui-ci prit sa valise de médecin qui ne le quittait jamais et se précipita dans la chambre d'Harkness, suivi de Ianto qui s'empêchait de se tordre les mains.
- Il est malade, Ianto, murmura-t-il avant d'ouvrir la porte, ne t'inquiète pas, demain, cela ira mieux... il peut arriver que la fièvre efface des souvenirs entiers.
Il ouvrit la porte et resta figé par la stupeur dans laquelle le jeta le spectacle qu'ils découvrirent. AlecMc Neil et Jack Harkness s'embrassaient à bouche perdue, leurs corps malgré les blessures, la fatigue ou la maladie, étaient oubliés sous les caresses dont ils se gratifiaient. Les deux hommes étaient étroitement enlacés dans le lit de Jack, perdus dans un baiser fiévreux qui les laissa essoufflés à l'entrée d'Owen et Ianto dans la chambre.
Owen resta interdit devant ce spectacle. Les deux blessés s'écartèrent l'un de l'autre pour leur faire face. Alec s'assit sur le lit, tenant fermement la main de Jack. Ianto devint blanc comme un linge, incapable de faire un pas de plus. Il détourna le visage, s'arma de toute sa volonté pour ne pas laisser éclater sa peine. Son cœur lui semblait être de verre et d'un seul coup, Jack venait de le mettre en miettes.
L'irruption d'Owen dans leur intimité dérangea finalement les deux hommes qui semblaient prêts à célébrer leurs retrouvailles d'une manière toute personnelle. Jack leva son visage rubicond vers le médecin qui le dévisageait bouche bée.
- Hé bien, que t'arrive-t-il, Owen ? Ce n'est pas la première fois que tu rencontres Alec, n'est-ce pas ? Je me contente de le remercier de m'avoir sauvé.
Owen fronça des sourcils tandis que Jack caressait le dos d'Alec qui le regarda interrogateur. Son bras blessé pendait contre son corps, mais il parvenait encore à conserver une allure incroyable qui semblait subjuguer Jack.
- De quoi te souviens-tu Jack ? demanda Owen d'une voix doucereuse, en s'approchant de lui comme d'un animal dangereux.
- Je n'ai pas envie de parler de cela, répondit-il d'un ton entêté.
- Jack, je t'en prie, c'est important.
- Non, dis-moi plutôt qui est ce jeune homme qui se cache derrière toi ! ordonna le Lord d'un ton sans réplique.
- C'est Ianto Jones, ton secrétaire particulier.
- Ianto... Jones, dit Jack en faisant rouler le nom sur sa langue, plissant le front comme si cela lui disait quelque chose.
Ianto espéra que cette absence ne s'éterniserait pas, son cœur n'y résisterait pas. Il lui était difficile de regarder les deux hommes, dont les mains étaient toujours tendrement enlacées. Alec couvait Jack du regard, un regard où Ianto pouvait lire de la tendresse, du désir et de l'inquiétude. Il recula, alors que Jack Harkness le scrutait durement.
- Vous m'êtes familier mais sans plus, quel dommage d'ailleurs, car vous êtes assurément un très beau gaillard. Mais cela vous choque-t-il de voir deux hommes s'aimer, s'embrasser, se faire plaisir ? Venez nous rejoindre...
- Jack ! claqua Owen, Ianto est ton employé, respecte-le !
- Très bien, grogna le Lord en tendant ses lèvres à Alec, subjugué par la tentation qu'offrait Harkness. Viens ici, nous n'avons pas fini de nous retrouver. Owen, tu peux disposer avec ton jeune Jones.
- Non, Jack, je n'en ai pas fini avec toi. Tu es blessé, et la fièvre te fait délirer.
Alec se détacha de lui, douché. Il venait de comprendre que Jack n'était pas dans son état normal. Il posa la main sur son front et le trouva bouillant. Il se tourna vers Owen, inquiet pour son ancien amant. Ianto ne put supporter de le voir toucher le Lord de cette manière. Il trouvait cela déplacé, inapproprié, désolant. Il sortit de la pièce, le cœur déchiré. Owen ne remarqua pas son départ, à cause de son inquiétude pour son ami et son obligation professionnelle.
L'ancien colonel lui laissa la place, sans pouvoir détacher son regard du corps alangui du Lord. Il avait les pommettes empourprées et une sueur fine collait à ses tempes et couvrait son corps. Ses yeux habituellement verts étaient presque gris et un voile jaunâtre semblait s'y déposer. Alec s'en voulut de l'avoir tant sollicité. Il lui fallait du repos et ce n'était pas le baiser qu'ils s'étaient octroyés qui pouvait être qualifié de reposant. Certes non, on pouvait le qualifier de dévorant, sensuel, luxurieux... pas vraiment de tout repos.
Owen prit le pouls de Jack et le trouva bien trop rapide, il fallait qu'il se calmât d'urgence. Il fourragea dans son sac à la recherche d'un calmant qui pourrait agir malgré la fièvre. Jack lui sourit, un sourire presque dément, une douleur sans nom dans le regard qui fit peur à Owen.
- A quoi penses-tu ? lui demanda-t-il doucement, il ne voulait pas à nouveau le braquer.
- Je me souviens de ma capture et de ce que... j'ai attendu, tous les jours, des semaines pour qu'on vienne à mon secours. Ils m'ont torturé, Owen, plus durement qu'un autre homme. Je suis brisé...
- shhh, Jack, c'est fini, nous sommes là. Tu es en sécurité dans ta maison, Nox ne pourra plus rien te faire.
- Qui est Nox ? demanda Jack en relevant la tête, les yeux scintillants de fièvre.
- L'homme qui nous a tenus prisonnier, fit Alec d'un ton lénifiant.
Il était épouvanté par ce qui arrivait à Jack. Il perdait la mémoire tragiquement. Il tenta de le ramener à la réalité en lui racontant brièvement son arrivée. Mais Jack secoua la tête.
- Non, nous étions dans les montagnes et c'est toi qui es venu me délivrer ! Je serais mort sans toi ! Où est Suzie ?
- Suzie ?
- Oui, il faut que je lui parle immédiatement. Comment va-elle ? A-t-elle accouché ?
Owen soupira. Il venait de comprendre. Jack ne se remémorait que des morceaux du passé. Pas étonnant qu'il ne se souvienne pas de Ianto Jones ou de la mort de son épouse, se dit-il. La fièvre et l'angoisse de son enlèvement avaient très certainement mélangé les souvenirs dans son esprit.
- Jack dit-il doucement, Suzie a accouché il y a six ans. Tu as un charmant petit garçon et tu souffres de la fièvre. Alec a été fait prisonnier comme toi. Ianto Jones, Rhys et moi, accompagnés de policiers, nous sommes partis à ta recherche et nous avons pu te récupérer. Mais tu as souffert et la fièvre profite de ton état de faiblesse pour s'installer. Tu confonds le présent et le passé. Il faut que tu te calmes et te reposes mon ami, ajouta-t-il d'un air malheureux. Tu es blessé et Alec aussi doit se reposer. Je ne pense pas que son bras va supporter d'autres excentricités.
Jack le regardait confus, Owen avait l'air si sûr de lui, Alec paraissait si embarrassé qu'il devait s'agir de la vérité.
- Comment, j'ai un fils ?
- Oui, Jack, il dort dans la chambre suivante. Il a été enlevé comme toi et Alec. Ianto a fait tout ce qui était en son pouvoir pour te venir en aide. J'imagine qu'il doit être blessé par ce qu'il vient de voir.
- Je n'avais pas l'intention de le blesser dit Jack en le regardant dans les yeux, je ne sais même pas qui il est.
- Jack, murmura Owen, je ne sais pas quoi te dire. Cet homme est sans doute celui auquel tu as le plus tenu depuis la disparition d'Alec.
- mais Alec n'a pas disparu, il est là, près de moi.
Owen se pinça l'arête du nez. Il n'aurait jamais imaginé devoir expliquer à son ami la relation qu'il avait avec le jeune homme, si relation il y avait.
- Alec, viens près de moi, j'ai froid, exigea le Lord d'une voix confondante.
Alec frémit, cet homme avait toujours eu sur lui un effet démentiel. Mais il sentait que s'il cédait maintenant, l'un ou l'autre s'en voudrait lorsque la fièvre serait tombée. Pourquoi avait-il cédé à son appel ? Alec se passa la main dans les cheveux. Il fallait qu'il parle au jeune homme qui vivait dans l'ombre de Jack. Alec était un homme passionné mais il était bon et ne souhaitait pas qu'autrui souffre par sa faute.
- Mais... dit Jack d'un air boudeur en voyant Alec se lever de son lit.
- Owen a raison, Jack, tu es trop faible et moi également. Nous allons nous reposer et demain, nous y verrons plus clair.
- Je ne veux pas attendre demain. J'ai déjà attendu deux mois dans cette caverne. Je ne veux pas rester seul ! Alors si Alec ne peut rester avec moi, que le jeune homme qui était là, revienne. Je serais ravi de sa présence à défaut de celle d'Alec.
Owen se retourna et découvrit effectivement que Ianto avait disparu. Il fronça des sourcils, la scène aperçue par le jeune homme avait sûrement été trop pénible pour lui.
- Je vais voir ce que je peux faire. Mr McNeil, rejoignez votre chambre, je vous prie. Jack, je vais te donner quelque chose pour que tu t'apaises.
- Je vais très bien !
- Je suis médecin et je n'ai absolument pas la même opinion que toi à ce sujet. Attendons que la fièvre soit tombée pour reparler de tout cela.
- Je n'ai pas sommeil, fais-moi la lecture comme tout à l'heure.
Owen avisa le livre que Ianto avait abandonné sur la table de chevet.
- Très bien, si tu prends cela, dit-il en lui tendant un verre rempli d'un liquide ambré, je te promets de te faire la lecture.
Jack heureux d'avoir gagné sur au moins un tableau avala la décoction d'un trait. Owen s'empara du livre et commença à la page marquée d'un signet. Le Lord ferma les yeux alors que la voix d'Owen montait dans la chambre qui retrouvait son calme. Au bout de quelques minutes, il entendit la respiration de Jack s'apaiser. Le laudanum avait toujours eu un effet rapide sur la constitution de Jack. Il referma le livre et resta plongé dans ses pensées. Ianto et Jack avaient fait beaucoup de chemin mais cette crise allait certainement ralentir la progression de leur relation. Il s'en désola profondément, il avait vu l'influence que le jeune homme avait sur son ami. Il devenait meilleur à son contact, plus agréable à vivre, moins solitaire également.
- Jack... murmura-t-il, tu avais tout ce qu'il fallait pour être heureux et maintenant tu as tout réduit en miettes. Cela va être difficile pour Ianto de se remettre de cela.
Seul un ronflement vint lui répondre. Owen se prépara à rester près de lui pour la fin de la nuit. Avec la façon dont il réagissait à la fièvre, il pouvait faire n'importe quoi.
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Ianto s'était réfugié dans sa chambre. Les battements de son cœur lui semblaient résonner à travers la pièce. Le spectacle que venaient de lui offrir Jack et Alec lui confirmait s'il était besoin les sentiments passionnés qu'il éprouvait pour le Lord. Il étouffa un sanglot qui s'échappa en un gémissement sourd. Il écrasa son poing contre le mur. La douleur physique amoindrit légèrement, trop légèrement la souffrance intérieure ressentie en voyant les deux hommes s'embrasser si intimement.
Bien sûr, ils se connaissaient bien, comme des vieux amants. Ianto se força à considérer Alec d'un œil neuf, comme celui qui conviendrait le mieux à son Lord. Celui-ci avait besoin d'un corps impatient, exultant sous le sien, non celui d'un homme qui avait peur de lui-même. Il lui fallait un compagnon qui lui ressemblerait, qui le pousserait, qui l'aimerait passionnément pour tout ce qu'il était jusqu'à partager le festin de chair qu'il désirait tant. Il se sentait si peu digne de cet homme incroyable, il n'était qu'un professeur, ses seuls talents étaient sa mémoire et son savoir. Il n'aurait jamais dû penser à Jack Harkness comme un possible amour. Il ne pouvait pas continuer à l'aimer ainsi. Alec était un homme respectable, un colonel qui lui apportera l'amour et le soutien. Il l'avait lu dans ses yeux, il l'aimait encore.
Ianto gémit et repoussa les surgeons de la jalousie qui ne manquaient pas d'éclore dans son cœur. Il arracha les sentiments doux que Jack lui faisait ressentir. Il continua d'amputer sa mémoire des souvenirs du Lord. Si lui ne pouvait se souvenir de lui, autant oublier à son tour tout ce qu'il avait pu croire. Il s'effaçait devant son rival, qui, sans combat, lui avait ravi le prix.
Mais un malaise montait dans sa gorge. Il se sentait malade à l'idée de laisser le Lord à l'amour de McNeil. Il s'aperçut qu'il ne pourrait souffrir de les voir amoureux, de subir leurs visages extatiques. Il l'aimait. Il voulait le savoir heureux tout en sachant qu'il ne pourrait le supporter. Il devait choisir ce qui était le mieux pour lui, après avoir choisi ce qui était le mieux pour le Lord.
Il lui fallait partir, il ne supporterait pas de voir Jack oublier dans les bras d'Alec ce qu'il aurait pu lui dire. Jack lui avait toujours dit qu'il devait choisir ce qu'il voulait. Il l'avait rendu plus libre qu'il ne l'avait jamais été. Il lui avait donné son libre-arbitre, celui de choisir ce qui était le mieux pour lui.
Alors pourquoi ses mains tremblaient-elles et pourquoi son cœur se brisait-il dans sa poitrine ? Des vagues de douleur terrassaient son âme et érodaient ses certitudes. Il l'aimait et il devait le laisser libre de ses choix comme il l'avait laissé libre des siens. A lui de retirer de cette situation si difficile ce qu'il pouvait encore. Il rassembla ses effets personnels, chemises, pantalons, livres, ses précieux livres et des menus objets qui l'accompagneraient dans son exil. Où irait-il ?
Retourner vivre chez ses parents était exclu, il ne pourrait le supporter une nouvelle fois. Mais il savait qu'il ne pouvait rester ici plus longtemps à assister à cette romance. Il devait... disparaître. Sa sœur serait sans doute d'accord pour l'accueillir quelque temps. Il avait besoin de se couper d'un monde qui le blessait si durement. Jack...
Il haussa les épaules. Il fallait qu'il l'oublie, cela valait mieux pour lui. En quelques minutes, il eut fini d'empaqueter ses affaires. Il jeta un dernier coup d'œil à sa chambre nue, il n'avait pas même eu le temps de l'arranger à son goût. Pourtant cette chambre conserverait dans sa mémoire un charme particulier. Il y avait dormi aux côtés de Jack, savourant la douceur de ses bras. Il lâcha un profond soupir, cette chambre, ce lit, ce corps qu'il avait senti contre le sien, mais qui jubilait sous les caresses de celui de McNeil. Il ferma les yeux très fort et se mordit les lèvres pour ne pas éclater en sanglots. Il ferma la porte de la chambre comme on tourne une page de sa vie, doucement mais inexorablement.
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Alec s'en voulait d'avoir laissé la situation dégénérer à ce point. Jack l'avait appelé dans sa chambre. Il ne pouvait pas nier qu'il avait attendu son appel depuis le début de la nuit, dès que le calmant avait cessé d'agir. Il connaissait Jack, il désirait être à ses côtés, il voulait se rapprocher de lui, le tenir dans ses bras, se remémorer les instants de leur passion inachevée. Lorsque Jack l'avait appelé, il avait fait fi de sa douleur, de son bras cassé pour trouver du réconfort auprès de lui. Il n'avait pas compris lorsque Jack l'avait enlacé impatiemment en le dévorant de baisers. Il n'avait pas cru à sa chance, trop heureux de le sentir vibrant contre lui.
Lorsque Owen et le gamin étaient arrivés dans la chambre, ils les avaient surpris dans une attitude particulièrement compromettante. Mais les paroles échangées avec le médecin lui avaient fait prendre conscience de la situation. Jack n'avait plus toute sa tête. Il ne se souvenait pas des années qui s'étaient écoulées, des relations qu'il avait pu établir. Le jeune Ianto était bouleversé par ce qu'il avait vu. Il l'avait vu blêmir en comprenant les paroles de Jack.
Jack n'avait pas réagi, même après avoir soupesé d'un regard fort appréciateur ce jeune homme. Celui-ci avait quitté la pièce quelques instants plus tard, laissant à un Owen accablé expliquer à un Lord réticent, délirant de fièvre ce qu'il s'était passé pendant six ans. Visiblement Jack ne l'avait pas cru, mais il avait accepté de prendre les médicaments qu'Owen lui avait concoctés.
Alec était alors sorti pour rejoindre sa chambre, pensif. Il fallait que Jack retrouve le sens commun même si cela sonnait le glas de ses espérances. Cependant, il ne pouvait décemment laisser un malentendu entre lui et Ianto Jones. Il n'entra pas dans sa chambre mais continua pour aller parler au jeune secrétaire.
Il arriva à la porte de Ianto Jones, il voyait de la lumière sous l'interstice de la porte. Il gratta contre le bois, murmurant le nom du jeune homme. Aucune réponse ne parvint jusqu'à lui. Il colla son oreille contre la porte, aucun bruit. Il regarda à droite et à gauche incapable de savoir ce qu'il devait faire. Il prit son courage à deux mains et entra dans l'antre de son rival.
A part une chandelle qui mourait sur le bougeoir, il n'y avait personne et la chambre était nue. Son regard fit le tour de la petite pièce avant de sortir pour parler à Owen. Il boitilla jusqu'à la chambre de Jack et frappa doucement. Owen grimaça en le voyant à la porte, il n'ouvrit pas entièrement la porte. Alec vit que Jack s'était rendormi.
- Alec McNeil, que dois-je faire pour vous faire garder le lit ? Vous droguer vous aussi ?
- Avez-vous vu Ianto Jones, demanda Alec sans s'émouvoir du ton du médecin qu'il avait toujours connu acariâtre. Je voudrais lui parler.
- Non ! Et après ce qu'il a pu voir dans cette chambre, je comprendrais qu'il ne souhaite pas vous voir.
- Il n'est pas dans sa chambre, dit Alec.
- Il est sans doute dans le parc à prendre l'air. Je sais qu'il aime particulièrement s'y promener.
- même à 3 heures du matin ?
- Sans doute pas, dit Owen, mais vous l'avez blessé. Vous et Jack, accusa-t-il, Jack est malade. Mais vous, vous avez cédé à votre passion, à vos désirs. Cela ne vous dérange pas de profiter d'un homme blessé de toute évidence.
- Il ne m'avait pas semblé diminué, se défendit Alec, mais je conviens que je n'aurais pas dû accéder à ses désirs.
- Heureusement que vous en convenez, martela Owen.
- Avez-vous déjà été amoureux, demanda Alec brusquement, braquant ses yeux si bleus dans ceux d'Owen qui cillèrent sous l'impact.
- Je me marie dans un mois, répondit Owen, en fermant la porte derrière lui, la conversation pouvait réveiller Jack, il n'en avait aucune envie. Je me marie avec la plus belle femme qu'il m'ait été donné d'approcher. Miss Toshiko m'a fait l'honneur d'accepter ma demande.
- Donc, vous pouvez comprendre ce que j'éprouve pour Jack. C'est ce qui m'a soutenu durant ma captivité, comme un vivant soleil, une âme triomphante, un fantasme...
- Il suffit, fit Owen, épargnez-moi, les détails, je vous prie. Je comprends que vous l'aimiez mais Jack a reconstruit une vie, un monde dans lequel vous n'avez aucune place. Ianto... Hé bien disons-le tout net, vous a remplacé dans son cœur. Il a enfin réussi à vous oublier après toutes ces années à chérir votre souvenir. Oh ne croyez pas que cela fut agréable. Il était comme un avare sur son trésor, incapable d'aimer, de s'ouvrir aux autres. Près de ce jeune homme Jack redevenait vivant. Cette scène m'a choqué et je suis sûr que Ianto également.
- Nous parlerons de cela demain, je dois parler à Ianto Jones. Demain Jack ira mieux, vous l'avez dit vous-même !
- Le drame, c'est que je ne sais pas si ses souvenirs reviendront alors. Pour l'heure, il vous veut, mais dans deux jours, dans une semaine, un mois, il se souviendra de tout et voudra la présence de Ianto à ses cotés. Tenter quoique ce soit pour regagner son amour ne fera que vous rendre tous malheureux. Et je ne veux pas avoir encore à gérer tout cela !
- Je ne tenterai rien, dit Alec, frémissant, mais je ne réponds de rien si Jack me demande à nouveau près de lui.
- Je comprends, fit Owen renfrogné, tenez-vous à carreau, ou bien Gwen se chargera de vous...
- Je n'ai pas peur d'elle !
- Vous seriez bien le seul ! Faites comme bon vous semble ! Mais tout ce que je vous demande, c'est de ne pas blesser inutilement mes amis. Jones a déjà pas mal encaissé dans sa vie. Inutile d'y ajouter d'autres problèmes sentimentaux.
- Parce que Jack et lui ont une relation ? demanda Alec sourdement.
- En quelque sorte, ce sont deux oiseaux blessés qui s'appuient l'un sur l'autre pour avancer. Mais cela vous le verrez par vous-même lorsque Jack ira mieux. En attendant, allez vous reposer, je vous en prie. Je veillerai sur Jack et parlerai à Ianto Jones demain matin.
- Très bien, fit Alec en se raidissant, je comprends.
Il regagna sa chambre où il passa le reste de la nuit à réfléchir aux implications des paroles d'Owen.
Jones, cet homme mince et discret avait charmé le cœur de son ancien amant, pourtant il était si différent de lui. Jack était étincelant, brillant, drôle, du moins dans son souvenir. Se pourrait-il qu'il ait changé si profondément durant son absence ?
Les gens évoluent dans le temps, parfois par de petites touches imperceptibles, indécelables, d'autres fois par une complète transformation de l'individu. Jack mettait toujours en avant cette armure étincelante mais une douceur l'habitait, atténuant les ciselures barbelées de sa carapace. Il s'en était aperçu durant leurs réclusions forcées. Alec se morigéna. Jack avait souvent parlé de Ianto durant leur dernière captivité. C'était alors ce qui l'avait soutenu pendant les tortures que lui avait fait subir Nox. Il faisait le lien maintenant. Il soupira alors que le soleil se levait. Il n'avait pas dormi. Il prit la résolution de laisser Jack choisir par lui-même ce qu'il désirait profondément.
Il ferait seulement en sorte de lui faire comprendre qu'il serait toujours là pour lui, qu'il ne l'avait jamais oublié. Il ne l'avait jamais pu.
oOoOo
Owen prenait seul son petit-déjeuner, le journal étalé devant lui. Il prenait calmement des nouvelles de la cité. La gazette relatait les événements de la veille avec une certaine retenue. Il comprit que Frame et Mott avaient usé de quelques ficelles pour museler la presse de manière efficace. On parlait cependant de l'étrange disparition d'Harold Saxon, le conseiller de la Reine et son fils Gray Lenton. La Reine avait demandé une enquête sur ce cas précis, il espéra que cela ne soulèverait pas des questions embarrassantes pour la royauté. Il fallait que Jack se remette suffisamment pour pouvoir parler à la Reine. Lui seul possédait le crédit nécessaire pour lui faire comprendre la situation.
Ewen lui apporta le courrier et le café. Il semblait avoir l'air épuisé et les yeux rouges de quelqu'un qui avait trop pleuré. Owen fronça des sourcils en le rappelant.
- Pourquoi ne donne-tu pas cela à Ianto ? demanda-t-il en lui rendant la corbeille avec les lettres destinées à Jack Harkness.
- Je ne l'ai pas trouvé. Maître Harper, je ne savais pas quoi en faire.
- Dépose-le là. Il va certainement descendre déjeuner.
- Bien, Maître Harper.
Owen se resservit du café, puis son regard fut attiré par une enveloppe libellée de l'écriture élégante de Ianto Jones. Il la prit avec un mauvais pressentiment. Elle était adressée à Lord Jack Harkness, Seigneur de Blackwood. Mais Owen ne s'embarrassa pas de honte et décacheta la missive à l'aide de son couteau à beurre qu'il essuya tout de même. Ewen ouvrit de grands yeux en le voyant faire. Mais un ordre bref l'envoya s'occuper de ses affaires à la cuisine. Après ce qu'il avait fait, le médecin n'était pas prêt à lui faire confiance à nouveau.
Il sortit une simple feuille de papier pliée en deux de l'enveloppe. Elle était un peu froissée, un peu tachée. Des larmes ? Il ouvrit vivement le courrier et en prit rapidement connaissance avant de se lever précipitamment pour monter les escaliers quatre à quatre
"Le 21 juin 1897, Durham Street,
Monsieur,
Je suis au regret de vous annoncer ma démission. Des raisons personnelles m'obligent à prendre mon congé sans pouvoir faire mes jours. Je vous prie de bien vouloir m'en excuser. Vous pourrez envoyer mes gages par poste restante.
Votre accueil me fut particulièrement agréable et je me souviendrai toujours avec chaleur et considération de votre maison. Je suis désolé de vous abandonner en ce moment, mais des affaires urgentes me poussent à partir. Pourtant je n'oublierai jamais ce que vous fîtes pour moi, j'espère avoir au moins avoir rempli mon office de la meilleure façon possible. Ne voyez aucune animosité entre nous suite à mon départ précipité. Nous pouvons nous considérer quitte l'un envers l'autre.
Je vous resterai éternellement reconnaissant. Je vous prie d'agréer ma sincère considération et mes plus chaleureuses salutations.
Vôtre, Ianto Jones.
Poste Restante. Boîte 5, Berkeley Place."
Owen se précipita à la chambre de Jones pour la découvrir vidée de ses effets personnels. Les jurons fortement colorés réveillèrent Alec qui se leva pour s'enquérir de la raison de cette colère matinale.
- Que se passe-t-il ? demanda-t-il d'un air ensommeillé, soutenant son bras blessé de sa main valide.
- Vous... vous et votre irrépressible besoin d'embrasser Jack ! C'est à cause de vous, tout cela.
- Quoi ? Que racontez-vous Dr Harper?
- Jones est parti.
Alec soupira intérieurement, car en voyant le médecin si bouleversé, il avait soupçonné le pire.
- Ne prenez pas cet air soulagé avec moi, dit Owen outré, ne vous réjouissez pas de son départ. Jack va être ébranlé par son abandon. Il n'a pas besoin de cela dans son état. Il...
- Il n'a guère besoin d'un médecin qui perd tout sens commun. Vous hurlez, Harper.
- Quand bien même, c'est mon droit. Vous ne vous rendez pas compte de ce que vous avez fait. Jack va être malheureux. Il va être seul à nouveau.
- Je resterai à ses côtés, dit Alec en passant devant le médecin rouge de colère qui en resta sans voix.
L'aplomb et le toupet dont il faisait preuve lui cloua littéralement le bec. Il le vit entrer dans la chambre d'Harkness comme dans un rêve et refermer la porte doucement derrière lui avec un éclat dans le regard qui mit le feu aux poudres chez Owen.
Il entra à son tour et claqua violemment la porte, réveillant Jack en sursaut. Celui-ci se ramassa sur lui-même, la peur brilla dans ses yeux comme ceux d'un animal.
- Jack, fit Owen, d'un ton ulcéré, Ianto est parti ! Il démissionne ! A cause de lui ! accusa-t-il en montrant Alec.
- Alec, comment ? Mais que se passe-t-il ? Ici tous les deux !
Jack lissa ses draps avant de leur faire signe de s'approcher. Alec s'assit près de lui. Owen lui donna la lettre qu'il attrapa négligemment.
Il en prit rapidement connaissance. Ses yeux s'assombrirent peu à peu, alors que seules ses pommettes demeuraient rouges sur son visage qui pâlissait. La fièvre continuait de le consumer.
- Qu'est-ce que cela, demanda Jack en froissant la lettre et la jetant au feu.
- La lettre de démission de Jones, dit Owen écœuré en se précipitant pour la récupérer, il est parti. Cela ne te fait rien ?
- Eh bien, je ne sais pas quoi te dire.
Owen serra les dents et les poings, chiffonnant la lettre qu'il venait de sauver et l'abandonnant sur le couvre-lit brodé. Contrairement à ce qu'il avait espéré, l'amnésie de Jack perdurait. La colère embrasa le médecin qui jeta un œil acéré aux deux hommes si proches. Il avait la sensation désagréable de gêner. Très bien, s'il le prenait ainsi... Owen ravala la colère qui lui contractait le visage et prit une voix melliflue pour lui parler.
- Jack, mon ami, nous reparlerons de cela plus tard lorsque tu iras mieux. Tu es encore souffrant. Je n'aurais pas dû t'annoncer cela. Ce ne sont que des broutilles d'intendance. Nous en parlerons plus tard. Mr McNeil, voulez-vous venir avec moi, je vous prie ?
- Pourquoi donc, demanda l'ancien colonel avec réluctance.
- J'aimerai vous parler.
Owen maîtrisait sa voix et ses gestes mais Alec crut comprendre qu'il ne valait sans doute mieux ne pas le contrarier démesurément.
Il se détacha à regret de Jack qui s'abattit à nouveau sur ses oreillers. Il se sentait nauséeux, épuisé, malade. Il ressentait tous les symptômes de la fièvre qui continuait de l'assiéger. Sa tête lui faisait si mal, tournoyant, martelant. Son cœur battait trop vite. Il mit la main sur sa poitrine inquiet de le sentir autant s'emballer.
Il ne comprenait pas pourquoi Owen était si en colère, si sérieux à propos du départ de ce Jones. Il ne savait pas de qui il s'agissait au juste. Il reprit la lettre entre ses mains et la lut une nouvelle fois, remarquant des endroits tachés comme si l'encre avait été diluée par un liquide quelconque. Il ne savait pas de quoi il le remerciait, ni pourquoi il partait sans faire son préavis.
Son nom ne lui était pas inconnu. Il devait s'agir du jeune homme qui l'avait veillé la nuit dernière, un garde-malade employé par Owen ? Serait-ce pour cette raison qu'Owen était si énervé par son départ ?
Il se souvint distinctement de ses traits. Mais pour le reste, il ne savait pas ce qui lui arrivait. Sa mémoire était comme embrouillée, confuse. Et de cet embrouillaminis semblèrent soudain s'échapper des images, comme une tempête d'éclairs sous son crâne douloureux. Il vit émerger des scènes dont il ne comprit pas la teneur, éloignées comme un rêve.
Il vit Hart, reposant sur un gazon vert, une balle en pleine tête, le rouge brillant qui se répandait sur sa peau blanche. Il aperçut ce Jones, des visages tour à tour sérieux, rieurs, inquiets, tendres. Il le découvrit enfin à terre dans ce qui ressemblait à une salle de bain dévastée, les yeux scintillants de larmes.
Cette dernière vision l'étourdit. Il ne comprenait pas. Son cœur battait si douloureusement, sa raison l'ignorait mais son cœur se souvenait. Qui était cet homme pour lui ? Owen, Owen pourrait lui répondre. Il devait lui expliquer pourquoi cela lui faisait si mal de penser à lui.
Il se leva, son crâne l'élança violemment, la nausée qui n'était jamais très loin le reprit. Il s'agrippa au montant de son lit alors qu'un nouveau souvenir surgissait devant ses yeux hagards, comme un fantôme fugace. Son visage grave... le visage de Ianto qui s'éclairait de tendresse, les lèvres entrouvertes sur un sourire véritable. Un sourire qu'il savait instinctivement être si fugitif vint lui transpercer le cœur.
Il s'écroula au sol dans un gémissement sourd, victime d'un malaise. Le bruit de sa chute alerta Owen qui revint rapidement dans la chambre suivi d'Alec.
- Jack ! s'écrièrent les deux hommes, surmontant leurs inimitiés pour venir au secours de leur ami.
Ils le relevèrent et le recouchèrent dans son lit. Il avait l'écume aux lèvres et ses yeux roulaient dans ses orbites. Il grondait des mots incompréhensibles. Saisi par l'angoisse, Owen s'activa autour de lui, jetant des ordres brefs à Alec.
- Allez me chercher de l'eau. Sonnez pour qu'on m'apporte ma valise. Jack ! Reste avec moi ! Je t'en prie Jack.
Voir Owen si angoissé fit peur à Alec qui s'exécuta, lui apportant un pot à eau. Owen bassina les tempes de son ami et nettoya les sanies qui le maculaient. Jack était perdu dans une crise qui le faisait trembler durement. Le médecin avait désormais peur pour sa vie. Il ne lui restait plus beaucoup d'options en sa possession. Il était impuissant devant cette crise. Ewen arriva après de longues minutes, portant sa lourde sacoche de cuir.
Owen fouilla fébrilement à l'intérieur de celle-ci, sortant divers flacons et instruments avant de se saisir d'une lancette. Il avait horreur de pratiquer la saignée, qu'il comparait à une pratique archaïque de la médecine. Mais il n'avait guère le choix, le visage empourpré de Jack qui avait plus en plus de mal à respirer lui faisait craindre un transport au cerveau. Il haletait maintenant et son pouls devenait erratique. Son corps le lâchait. Il se maudit de lui avoir parlé aussi sèchement. Il s'exécuta rapidement. Le sang bouillonnant coula vif dès qu'il appliqua son instrument sur le bras. Jack gémit dans sa transe. Owen était concentré sur chacun de ses gestes, malgré sa peur qu'il repoussait au plus profond de lui.
Les yeux d'Alec allaient de l'un à l'autre pris dans une intense frayeur. Owen lui fit un clin d'œil et souffla bruyamment en voyant le visage de Jack s'apaiser, changer peu à peu de couleur.
La fièvre faisait toujours le siège de son esprit mais sa respiration se calmait. Il fit un sourire contrit à Ewen, blanc comme un linge. Celui-ci se dandinait d'un pied à l'autre incapable de détourner le regard du visage de son maître. Alec ne semblait guère mieux.
- Alec asseyez-vous avant de me faire un malaise vous aussi. Ewen, tu te sens capable de marcher ?
- Oui, Maître Harper.
- Va me chercher une bouteille de whisky et deux verres.
- Que lui arrive-t-il ? balbutia Alec terriblement ébranlé par cette scène.
- La fièvre, je pense, il ne s'est jamais réellement remis de cette maladie qu'il a attrapée aux Indes. Et dans l'état dans lequel il se trouve, elle l'attaque plus durement que jamais. Il a réellement besoin de se reposer. Je suis sûr que votre présence n'est pas nécessaire.
- Ne pouvez-vous rien faire pour lui ?
- Je lui ai composé un remède avec des plantes qu'on ne trouve qu'en Inde, dit Owen, d'un ton rêveur, il est très difficile à faire venir ces plantes.
- Donnez-le-lui, je vous prie.
- Je n'ose pas, c'est expérimental. Cela pourrait lui être fatal. Je ne peux pas.
- Qu'attendez-vous, dit Alec en braquant sur lui un regard brillant de colère, qu'il meurt pour l'utiliser ? C'est maintenant qu'il en a besoin.
- J'ai pu seulement avoir les derniers plants hier soir. Je ne sais pas quel effet cela aura sur lui.
- Si vous ne faites rien, que se passera-t-il ? demanda âprement Alec en lui décochant un regard acerbe. Il mourra, c'est cela ?
- Sans doute, peut-être pas, reprit Owen précipitamment.
- Pareil si vous le lui donnez.
- Oui, souffla le médecin.
- Donnez-lui le remède, conclut l'ancien colonel d'une voix autoritaire qui avait souvent fait trembler ses hommes.
Owen lui décocha un regard féroce, reconnaissant malgré tout qu'il avait raison. Il n'avait plus rien à perdre. Jack ne pouvait pas rester dans cet état. Il avait bon espoir que sa potion fonctionnât. Il avait tant travaillé sur cette formule, sur les plantes qui lui avaient sauvé la vie six ans auparavant. Il avait passé des jours et des nuits à peaufiner les dosages, à extraire les principes actifs des plantes en teinture-mère, en distillation jusqu'à avoir ce flacon sur lequel ses doigts se refermaient fébrilement. Il avait ajouté les derniers extraits de plantes, la veille et espérait que cela suffirait.
Il aurait préféré lui en parler avant, discuter avec son unique patient des effets et conséquences de ce produit. Mais une nouvelle fois, il se trouvait au pied du mur et devait agir. Il ne supportait pas plus qu'Alec qui le dévorait du regard de rester impuissant. Il déboucha le flacon et força Jack à le boire. L'amer liquide pénétra dans sa bouche molle, sans que le Lord ne déglutisse. Owen dut masser les muscles de son cou pour que le liquide entre dans l'œsophage puis tombe dans l'estomac.
Une fois l'opération réalisée, il le recouvrit de ses couvertures et lui prit la main.
- Jack, je ne sais pas si tu m'entends mais je reste auprès de toi. Reviens-nous. Je ne sais pas ce que je ferai pour que tu ailles mieux, que tu te remettes. J'aimerai tant que tout redevienne normal.
Il enfouit son visage dans les draps atterré par la situation dramatique. Alex le regardait, il semblait sincère. Il était prêt à tout pour le bien de Jack tout comme lui. Il effaça les mots durs qu'il lui avait tenus dans le couloir pour ne conserver que le souvenir d'un homme inquiet pour son ami.
- Owen, puis-je faire quelque chose ?
- Retrouver Ianto, jeta le médecin en se tournant vers lui, sérieux, je n'ose penser dans quel état il se trouvera en découvrant que Jones a disparu, qu'il l'a abandonné. La fièvre, votre présence a dû troubler sa mémoire et causer toute la crise.
- Je sais que j'ai des responsabilités, mais j'aime Jack également. J'ai autant le droit que ce Ianto à être auprès de lui.
- Sans doute, fit Owen, plus conciliant, essuyant ses larmes, mais alors tout ce que je vous demande, c'est d'attendre qu'il ait retrouvé ses esprits. Ne profitez pas de sa faiblesse pour reprendre des droits sur son cœur. Ianto doit revenir. Jack choisira entre vous ce qu'il désire vraiment.
- Ce n'est pas juste pour moi, vous m'avez dit qu'il était guéri de moi, qu'il m'avait oublié. Ce n'est pas équitable.
- C'est tout ce que je vous propose... Ce n'est juste non plus de profiter d'un homme malade, ni pour lui, ni pour vous.
L'argument frappa Alec au coin du bon sens. Il comprit que ce n'était pas le moment de tenter sa chance. Owen avait raison, il fallait qu'il attende que Jack reprenne ses esprits. Entre temps, il resterait auprès de cet homme qui pour l'heure ne se doutait pas qu'il déchaînait les passions les plus violentes.
Chapitre Trois : Retour à Canary Wharf.
Ianto se laissa bercer par le roulis du fiacre qui l'emportait à travers la ville. Avoir pris la décision de démissionner avait été un arrachement mais que pouvait-il faire d'autre? Rester à l'hôtel particulier à voir Jack embrasser Alec, l'ignorer, l'oublier, lui était bien trop pénible.
Il lui fallait partir le plus loin possible, éviter qu'Owen ne le retrouve. Il ne pourrait affronter le regard du médecin et lui expliquer pourquoi il fuyait ainsi. Il étouffa un sanglot. Il ne voulait pas pleurer. Le Lord était hors de sa portée. Il ne pouvait pas pleurer sur lui et leur relation fantasmée. Il ne pouvait rester auprès d'un homme qui en aimait un autre.
Le fiacre s'arrêta. La voix du cocher arriva à ses oreilles.
- Maître, je vous attends ici ou bien ...
- C'est bon, vous pouvez partir.
- Mais le quartier n'est pas sûr. Il s'est passé des choses hier matin.
- Je le sais, dit Ianto en descendant et le payant.
L 'homme avait l'air réellement inquiet pour sa sécurité. Laisser un monsieur aussi bien vêtu dans ce quartier pourri de Canary Wharf lui collait des angoisses. Ianto ajouta un shilling pour apaiser sa conscience. Le cocher hocha la tête. Ce monsieur avait l'air de savoir ce qu'il faisait après tout.
Drôle quand même ces yeux rouges ! remarqua-t-il en son for intérieur, on croyait qu'il a pleuré. Encore un qui a du chagrin avec pas grand-chose, il a l'air riche, bien nourri. Ah, ces riches ont toujours le chic pour s'inventer des tragédies... Nous, les pauvres gens, on est bien plus heureux, même si on crève la dalle !
Il claqua de la langue et son cheval partit aussitôt. Ianto le regarda partir avant de s'enfoncer dans les ruelles obscures du quartier. Il passa devant l'ancienne tannerie où son cœur se serra. Il se raidit contre les pensées parasites qui menaçaient de l'étouffer. Il endurcit son cœur et continua son chemin à travers le fog londonien qui cachait la lumière naissante du soleil sous un dais saumâtre qui seyait à son humeur.
Il arriva devant l'échoppe de tailleur "Jones'Shop", une minuscule devanture qui était déjà chichement éclairée. Son père devait déjà être levé. Il passa la porte et pénétra dans la boutique. Tout lui parut étrangement plus petit que dans son souvenir, même le large établi sur lequel s'amoncelaient les découpes de tissus. Un homme mince, courbé par l'âge et son métier, cousait à la lueur d'une bougie. Il leva la tête de son ouvrage, alerté par le son argentin de la clochette qui annonçait l'arrivée des acheteurs. Le visage gris, tavelé de taches de vieillesse parut chenu aux yeux de son fils. Son regard se plissa afin de reconnaître le visiteur si matinal. Il n'avait guère de visite si tôt habituellement.
- Anthony ? c'est toi ? demanda-t-il en lâchant son travail et se levant avec difficulté, dépliant sa longue carcasse. Amalia, c'est Anthony. Approche-toi, mon garçon !
Ianto fit un pas en avant, surpris par l'accueil de son père qui le regardait avec effarement. Sans que le jeune homme n'esquisse un geste, le vieil homme vint le serrer contre son cœur. Sa mère arriva bientôt de l'arrière-boutique, un torchon à la main et la taille serrée d'un tablier noir.
- Ianto ! s'exclama la petite femme en se ruant dans les bras de son fils.
Celui-ci s'attendait à cet accueil de la part de sa mère. En revanche, il était étonné par celui de son père, avec lequel il avait toujours eu des rapports tendus. L'homme le couvait du regard, le détaillant avec attention et tendresse.
- Mon dieu, j'ai cru ne jamais te revoir, dit enfin sa mère, en séchant ses larmes.
- Pourquoi ? demanda Ianto totalement perdu.
- Nous n'avons pas eu de tes nouvelles depuis plus de deux mois, Ianto, le gronda-t-elle, gentiment. Nous avons reçu de tes lettres de Blackwood Manor puis plus rien. Alors lorsque ton père a appris que le manoir où tu vivais a brûlé, on a cru t'avoir perdu.
- Là, là, Mère... je suis désolé, je n'ai pas pensé que vous inquièteriez autant pour moi. Mon dernier séjour ici a été difficile pour tous les trois après tout.
- Mais non, mais non, même si toi et ton père n'êtes jamais d'accord sur rien, tu es toujours notre fils, dit sa mère en respirant l'odeur qui montait de lui, alors que son père hochait la tête en souriant.
Ianto ne comprenait plus rien. Dire qu'ils avaient des opinions contraires était un tendre euphémisme, ils avaient été tous les deux soulagés lorsqu'il avait retrouvé un nouvel emploi. Mais ils ne méritaient pas l'inquiétude dans laquelle il les avait laissés. Il avait été trop immergé dans la vie de son employeur, cela avait empiété sur ses relations avec sa famille, à laquelle, il devait bien se l'avouer, il n'avait guère eu le temps de penser.
- Pardonnez-moi, souffla Ianto, bouleversé par la tendresse de ses parents.
- Tu as l'air d'aller mieux que jamais, dit son père en soupesant son fils du regard. Six livres de chair en plus et tu te tiens enfin droit ! Tu parais au meilleur de ta forme, garçon.
Ianto sentait les larmes couler sans honte sur son visage à cette scène touchante de retrouvailles. Son père avait toujours maintenu des relations distantes avec lui et il était étonné de le découvrir si content de le voir. La peur de l'avoir perdu avait certainement changé sa façon de le voir, à moins que cela ne soit la mention de ses gages lors de sa dernière lettre. Comment lui dire qu'il avait démissionné ? Et qu'il revenait auprès d'eux, faute de logis et de travail ?
- Père, commença Ianto, cela devenait trop difficile. Je ne pouvais plus assumer toutes les tâches qu'ils m'avaient données.
- Ah, mais ce n'est pas grave, mon fils, dit sa mère en essuyant ses larmes d'un pouce nerveux, tu es riche maintenant.
- Comment ? laissa échapper Ianto d'un ton surpris.
- hé bien, oui, tu as une jolie fortune attachée à ton nom et une maison à Cardiff. C'est magnifique.
Ianto gronda intérieurement. Il avait refusé la maison que Harkness lui avait offerte mais il semblerait que celui-ci avait continué à agir comme il l'entendait, envoyant à ses parents les titres de propriété que son père sortait à présent de sa boite à trésors.
- Tiens, mon fils, c'est bien pour cela que tu venais ? Pour pouvoir les récupérer ?
- Non, je venais pour vous voir. Je ne savais pas que cela vous avait été envoyé.
- Alors pourquoi viens-tu si tôt ? demanda son père en lui faisant signe de s'asseoir derrière l'établi et posant un mug de thé chaud, fort et trop sucré.
Tout ce qu'il détestait, mais dans cette tasse, il y avait le goût de l'enfance, de la maison familiale, de l'affection qu'ils se portaient à cette époque. Il eut les larmes aux yeux à l'évocation de tant de souvenirs, l'odeur des étoffes, l'odeur de son père si proche. Il lui sembla qu'une vanne au barrage qu'il imposait à ses émotions explosait sous la pression. Les écluses ouvertes, ses yeux bleus se noyèrent de larmes, alors que ses épaules étaient secouées de lourds sanglots sous le regard interloqué de ses parents.
- Hé bien, hé bien, mon fils, qu'as-tu ? Tu ne va pas bien ?
Son père l'attrapa maladroitement par l'épaule et le serra contre lui. Ianto laissa s'écouler le chagrin qu'il ne pouvait plus contenir.
- Allons, allons, Ianto, dit l'homme qui ne l'avait jamais nommé ainsi, ni tenu aussi serré depuis l'enfance. Pourquoi ces larmes, tu n'es pas heureux, fier ce que tu as accompli ?
- Père, vous êtes fier de moi pour des raisons qui n'existent plus. J'ai démissionné.
- Ah, fit simplement son père.
- Je ne pouvais plus rester auprès de lui, continua le jeune homme.
- Ce n'est pas grave, mon fils, avec la fortune que tu possède désormais, tu pourras voyager, enseigner, faire tout ce qui te plaira.
- Mais, père, vous ne comprenez pas, je ne puis utiliser cet argent, il ne m'appartient pas.
- Pourtant il est à ton nom, dit son père sans comprendre.
- mais les raisons pour lesquelles, le Lord m'a fait ce leg, cela ne vous dérange pas ?
- Quelles raisons ? fit Peter Jones, les sourcils froncés, tu as fait du bon travail et tu as été récompensé. Tu as eu de la chance de tomber sur un homme aussi généreux.
- Père... murmura Ianto en baissant la tête, c'est pour une toute autre raison.
Son père s'écarta de lui, cherchant à comprendre. Son fils avait l'air malheureux, tout comme lors de ces années sombres qu'il avait passé à Eton. Il se renfrogna en supposant une raison identique.
- Encore ! jeta-t-il entre ses dent, ces puissants ! Ils sont toujours persuadés que les pauvres gens sont à vendre. Ton Hart nous a fait suffisamment de mal, en croyant t'attacher à lui par des cadeaux. Paix à son âme, je ne veux pas parler en mal d'un mort, mais il a eu ce qu'il méritait en se faisant tuer en duel. Harkness devrait subir le même sort. Penser à acheter mon fils ! Tu ne lui as pas cédé n'est-ce pas ?
- Père, s'exclama Ianto, il n'est pas comme Hart ! je... Je...
Comment avouer à ses parents ce qu'il pouvait éprouver ? Ils ne comprendraient jamais. Le clair carillon les tira de cette embarrassante conversation. Une femme proprement vêtue, coquette et d'une tournure agréable venait d'entrer dans la boutique. Elle se figea en découvrant Ianto Jones. Elle se précipita sur lui et le serra dans ses bras.
- Ianto, oh, Ianto, mon frère, tu es de retour ?
- Rhiannon, dit celui-ci en subissant la tendre embrassade.
- Tu viens nous rendre visite, oh, je suis si heureuse de te voir. Tu vas venir voir les enfants ? Leur oncle leur manque si fort.
- Comment va ton mari ?
- Bien, mais les temps sont durs, il a été renvoyé de son dernier emploi. Tu le connais, il n'aime pas rester sans rien faire.
La conversation roula sur les derniers évènements familiaux. Ianto était heureux de sa présence. Sa sœur était si fraîche, si pétillante qu'il sentit le désespoir desserrer son étau autour de son cœur. Sa présence débonnaire et joyeuse était bienvenue. Il avait eu désespérément besoin de changer de conversation et elle était arrivée à point nommé.
Son père était persuadé que Jack Harkness était du même acabit que Hart. Comment lui expliquer qu'il le fuyait pour une toute autre raison ? Comment lui avouer qu'il quittait cette maison où il avait cru trouver une seconde famille pour le laisser être heureux avec un autre ? Son père ne comprendrait jamais. Il paraissait si heureux de son retour et de sa bonne fortune que Ianto n'eut pas le cœur de le contrarier. Ils s'étaient si souvent querellés qu'il ne voulait pas briser cette paix fragile.
- Oh, Ianto, il faut que tu voies Michaelle, elle est si mignonne, n'est-ce pas, maman ?
Leur mère acquiesça, elle contemplait ses deux enfants avec amour et fierté. Pourtant son cœur de mère sentait que son fils était troublé par quelque chose dont il n'osait visiblement pas parler. Il était toujours aussi secret et taciturne. Il avait toujours eu ce défaut, l'incapacité d'exprimer les besoins de son cœur, les affres de ses pensées, même à elle, sa mère. Elle encouragea Rhiannon à emmener Ianto chez elle. Il s'agissait après tout de la seule personne à laquelle Ianto ne résisterait pas. Elle serait capable de confesser le Bon Dieu, s'il lui en prenait l'envie.
oOoOo
Jack s'éveilla de son inconscience. La lumière lui blessait les yeux. Il avait la bouche sèche et le corps douloureux. Il s'agita et une ombre s'interposa entre lui et les rayons malicieux du soleil. Il gémit et une main fraîche se posa sur son front brûlant. Le bord d'un verre entrechoqua ses dents. De l'eau ! Il était assoiffé, les lèvres craquelées par la fièvre. L'eau coula dans sa gorge, la bienfaisante douceur porta son corps aux nues. L'espace d'un instant, il ne put penser qu'à cette sensation intense, comme s'il était un morceau de terre desséchée arrosé par une pluie vivifiante.
En vie, il se sentait en vie et son corps se chargeait de lui rappeler, une véritable agonie. Ses muscles, sa peau, ses os tombés de la tour la plus haute n'auraient certainement pas fait aussi mal. Il se sentait malade, il ne devait pas rester une seule partie de son corps qui ne le fasse pas souffrir. Ah si ! Peut-être une parcelle de peau sur sa hanche droite. Il bougea pour s'en assurer et hurla sous le choc de la douleur. L'infime mouvement avait fait hurler la moindre de ses plaies.
Les souvenirs de sa captivité déferlèrent dans son esprit, violents, durs, couleurs de sang, terrifiants par leur acuité. Il étouffa. Nox, Suzie, Gray...tous morts. Alec, Steven, lui, sauvés. Ianto qui lui tenait la main.
Son cœur se serra inexplicablement à l'évocation du jeune homme, qui s'était montré si courageux en venant le secourir au péril de sa vie.
Ses lèvres formèrent le nom de celui qu'il aimait. Les longues heures de sa captivité lui avaient permis de l'éclairer sur ce point, occupant sa solitude lorsqu'il se faisait torturer. Il n'avait eu de cesse de penser à lui, d'imaginer ses grands yeux bleus s'éclairer sur un de ses si rares sourires, s'imaginer la douceur de sa peau qu'il désirait tant toucher, son corps qu'il rêvait de serrer dans ses bras amoureux, son cœur qu'il voulait sentir battre sous ses doigts.
Il lutta pour ouvrir les yeux, l'un d'eux refusa trop gonflé pour répondre à son injonction et l'autre pleura sous l'abrupte lumière qui pénétrait à flot dans sa chambre. Il leva le bras pour se protéger le visage. Il ne put bouger. Il était attaché. Il crut être revenu dans ce grenier à sel, avec Nox en tourmenteur ricanant.
Mais il reconnaissait le moelleux de son propre lit, la douceur de ses draps qui avait son odeur. Il grimaça, incapable d'articuler le moindre son, encore moins un nom.
- Jack, enfin, tu reviens parmi nous, fit une voix mélodieuse, une voix qui reconnut immédiatement, Alec, Alec était prêt de lui. Il agita la main, toujours attachée.
- Owen t'a attaché, tu étais bien trop agité pour ton bien. Attends, je vais te détacher.
Jack sentit ses doigts frais glisser le long de son poignet, il le déliait tout en caressant sa main délicatement. Jack sourit malgré ses lèvres craquelées. Alec ne changerait jamais, toujours à l'affût d'une opportunité.
- Je vais faire venir Owen, dit l'homme près de lui avant de s'éclipser.
Jack resta seul, il s'habituait à la lumière, il devait être près de midi pour que le soleil entre si volontiers dans sa chambre. Il était seul. Il tourna la tête à la recherche de compagnie. Ianto, où était-il ? Que faisait-il ? Pourquoi n'était-il pas à son chevet ?
Il secoua la tête en se disant que Ianto devait très nécessairement s'occuper de Steven. C'était son travail après tout et Jack savait combien il prenait son emploi à cœur. Peut-être qu'Owen allait l'emmener jusqu'à lui. Une fois au courant de son retour à la vie, il allait se montrer. Jack remit ses cheveux en place, du mieux qu'il le put. Malgré les noeuds, il voulait faire bonne figure lorsque le jeune homme se montrerait enfin. Il se caressa le visage, y découvrant une barbe de plusieurs jours, d'une telle longueur, qu'il en resta effaré.
Il observa son bras, certaines plaies étaient encore fraîches, mais les autres semblaient en bonne voie de guérison, couvertes d'une croûte brunâtre.
Owen arriva à ce moment-là et Jack fut déçu de trouver seulement Alec dans les pas de son médecin. Il cherchaiIanto du regard. L'absence du jeune homme le faisait souffrir, plus peut-être que son corps martyrisé. L'amère déception l'empêcha de suivre le discours d'Owen qui parlait de maladie, de longue inconscience, de fièvre et d'amnésie. Jack fronça le seul sourcil qui ne le faisait pas souffrir, tentant d'interpréter les paroles mais il n'arrivait pas à se concentrer, trop épuisé pour comprendre. Il s'attacha davantage à décrypter l'expression d'Owen. La bouche pincée, les yeux noirs et rapprochés, il ne disait pas ce qu'il avait sur le cœur. Alec derrière lui paraissait plus calme, mais soucieux lui aussi.
Que lui cachaient-ils alors ? Il tenta de parler mais il ne put émettre qu'un grognement indistinct. La fatigue lui plombait les yeux et la langue. Il n'arrivait plus à suivre les déplacements d'Owen dans sa chambre. Son attention ne pouvait se focaliser plus longtemps. Malgré les efforts dont il faisait preuve, son corps ne résista pas bien longtemps à l'appel d'un sommeil réparateur. Cela lui était nécessaire. Sa dernière pensée consciente fut une fois encore de s'étonner de l'absence de Ianto à son chevet.
oOoOo
Ianto suivit sa sœur dans la rue remplie de la faune travailleuse qui animait le quartier. Les étals étaient ouverts et il entendit onze heures sonner. Il ne s'était pas rendu compte que le temps avait passé si vite dans la boutique en parlant avec sa famille. A cette heure d'affluence, il s'apercevait que le quartier de Canary Wharf avait changé, plus gai, plus bigarré, plus divers alors qu'il regardait passer un Parsi couvert d'un turban rouge. Il le suivit d'un regard étonné sous l'œil amusé de Rhiannon.
- Oui, le quartier a bien changé. C'est devenu le quartier des étrangers maintenant, dit la jeune femme avec un petit sourire, tous les jours, j'ai l'impression que de nouveaux pays nous envoient leurs malheureux.
- L'empire est grand et Londres en est son œil. Ils ont de l'espoir, c'est normal que cela attire les visiteurs. Mais ils ne trouveront pas toujours ce qu'ils veulent.
- En parlant de pays étrangers, Père m'a appris que tu avais maintenant une maison à Cardiff. C'est de là-bas que nous venons, tu l'as visitée ?
- non, et Père ne devrait pas en parler.
- Allons, si ton Lord t'a offert cette maison, c'est sûrement pour s'en servir, n'est-ce pas ? Allez, dis-moi, il y a plus entre vous deux que ce que tu veux bien en dire.
Ianto ne répondit pas mais la teinte cramoisie que prirent ses oreilles s'en chargea pour lui.
- Oh, mon Ianto !
- Ce n'est pas ce que tu crois !
- Mais je ne crois rien du tout, dit-elle amusée, c'est simplement que Johnny t'a aperçu à l'opéra, il travaillait comme aide-cocher et il m'a dit que ton Lord était tout à fait affriolant, un vrai dandy et que tu lui étais très proche.
- Rhiannon, gémit Ianto, ne pouvons-nous pas en parler ailleurs, ou ne pas en parler du tout ?
Elle éclata d'un rire cristallin et poussa la porte d'un pub.
- Entrons ici, à cette heure, il n'y a personne.
Le Sixth Candle était un petit établissement typiquement londonien avec ses tonneaux de bière, mis en perce sur le bar et sa sciure sur le sol. Rhiannon prit deux bières au comptoir au bois verni par l'alcool et les coudes qui le ciraient quotidiennement. Puis elle entraîna son frère dans un box à l'écart pour continuer cette conversation qu'elle trouvait bigrement intéressante.
- Alors comment se passe ta merveilleuse vie à Blackwood Manor ?
- c'est épuisant, exaltant mais...
- Tu as pris un congé pour venir nous voir ?
- Non, un congé définitif, dit Ianto en baissant la tête vers sa bière, se plongeant dans la couleur miel de la boisson, suivant les bulles fines qui remontaient le long du verre.
- Quoi ? Mais pourquoi ? Tu n'as pas encore été licencié ? Ce n'est pas vrai !
- Non, je suis parti, j'ai démissionné, dit-il sombrement.
- Mais pourquoi cette tête alors ? Tu devrais être soulagé à moins que tu n'y aies été obligé. Explique-moi.
Elle lui prit la main et la serra. Le jeune homme esquiva son regard curieux et plein de compréhension. Il se sentait incapable de répondre à sa demande.
- Allons Ianto, c'est moi, Rhiannon, ta grande sœur. Tu sais que je peux tout entendre. Johnny m'a dit que vous étiez très proches l'un de l'autre, plus que des amis. C'est vrai?
Ianto hocha la tête. L'évocation de cette soirée lui était pénible.
- Alors, pourquoi as-tu démissionné ? Parce qu'il voulait plus ? Parce qu'il voulait te mettre dans son lit? Tu es trop joli garçon, ça t'a toujours attiré des ennuis.
- Non, dit faiblement Ianto, non, c'est plus compliqué que cela.
- Alors, explique-moi !
Le silence tomba entre eux si épais qu'un ange pourrait s'y engluer. Rhiannon prit une gorgée de bière et scruta son regard troublé.
- Ianto, tu voulais l'embrasser, le tenir serré contre toi ?
Il rougit et répondit enfin après un rapide tour d'horizon vérifiant que personne ne les observait.
- Oui.
- Alors, tu l'as fait ?
Elle frétilla du nez comme pour suggérer un acte qui l'émoustillait. Il se plaignit qu'avoir une sœur aussi curieuse, aussi déterminée à ses secrets Il savait qu'elle aimait les histoires croustillantes, et particulièrement en ce qui le concernait. Mais elle était sans doute la seule personne à laquelle il pouvait dire la vérité sans fard et sans honte. Elle, si fine mouche, comprendrait ce qu'il éprouvait. Elle faisait toujours preuve de bon sens et d'une écoute exceptionnelle.
- Non, souffla-t-il finalement, en réponse. Je ne puis, pas après ce qu'il s'est passé au collège.
Elle hocha la tête. Elle savait qu'il s'était passé dans ces murs, une chose qui l'avait profondément affectée. De l'enfant doux, rieur et plein de vie, il était devenu cet homme taciturne, morose, incapable de sourire spontanément. Cela l'avait détruit, puis il avait semblé aller mieux. Depuis qu'il travaillait à Blackwood Manor, le ton de ses lettres était devenu plus léger, moins triste, comme s'il expérimentait un nouveau style de vie, comme s'il était amoureux.
- Tu l'aimes ? demanda-t-elle de but en blanc.
- Oui mais... je ne puis.
- Pourquoi ? Tu l'aimes, tu le désire ? Tu aimes les hommes ? l'interrogea-t-elle rapidement, les yeux écarquillés.
- Non, pas les hommes, juste lui !
- Oh ! s'exclama-t-elle, je pense que j'avais compris. Mais ce que je ne comprends pas, c'est la raison pour laquelle tu quittes ton emploi près de lui.
- Parce que je ne suis pas digne de lui et qu'il en aime un autre.
- Hum ! elle est bien simple, ton histoire si compliquée ! Si tu l'aimes tant, tu devrais te battre pour lui, pour ce que tu ressens et ne pas laisser tomber aussi facilement !
Ianto sourit, elle était d'une nature si vindicative !
- Il m'a oublié, dit-il, et il en aime un autre, plus proche de lui, ils sont de la même nature passionnés, amoureux. Je ne veux pas être entre eux.
- Sûrement qu'ils apprécieraient, dit-elle légèrement.
Ianto releva la tête et lui dédia un de ses trop rares sourires.
- Ben quoi, tu apprendrais sûrement des choses, dit-elle en haussant des épaules.
Ianto éclata de rire, cela ne l'étonnait guère de la part de sa sœur à la langue vive et acérée. Nul doute qu'elle plairait à Jack ! Jack... Ne pas penser à Jack, s'interdit-il. Il s'assombrit et plongea dans son bock de bière, au grand dam de sa sœur.
- Mon Ianto, dit-elle affectueusement en lui caressant la joue. Veux-tu que je parle à ton Lord ? Tu verras avec moi, il comprendrait tout de suite ce qu'il perd !
- Non ! s'exclama-t-il en dardant la flamme bleue de ses yeux.
- Alors change-toi les idées, fais ton grand voyage. Pars en Europe, visite le monde. Oh, j'ai une idée, tu devrais aller visiter ta nouvelle demeure.
Ianto secoua la tête.
- Il n'en est pas question, se buta le Gallois.
- Est-ce la sienne ? demanda-t-elle finement, je veux dire, s'y est-il installé ?
- Non, c'est seulement une des nombreuses propriétés qu'il possède.
- Il est si riche que cela ? Sans doute pour t'avoir accordé une rente.
- Peut-être, dit-il maussade.
- Il t'a offert une liberté dont tu ne souhaites pas user. Tu es bien sot, mon frère !
- Mais...
- Il n'y a pas de mais, tu l'aimes, mais son cœur est ailleurs. Tu ne veux pas lui être redevable. Mais as-tu bien le choix ? Tu sais bien que tu ne pourras pas rester chez les parents. Au bout d'une semaine, Père et toi allez vous manger le nez à nouveau. Et chez moi ? Tu connais Johnny, il t'aime bien mais...
- Hé l'inverti ! hurla une voix joyeuse dans le dos de Ianto qui se figea.
Il jeta un regard désabusé et écœuré sur sa sœur qui sourit doucement en haussant les épaules.
- Il considère que je suis un homosexuel, merci, murmura-t-il
- Ce n'est pas lui qui est amoureux d'un homme, dit-elle sur le même mode, regarde-moi.
- Alors mon petit, il parait que tu aimes quand c'est viril ?
- Bonjour Johnny, dit Ianto à l'homme grand et hâbleur qui s'approchait de leur box, effectivement, je ne pourrai pas rester chez vous, dit-il à sa sœur, mezza-voce.
- alors, réponds ! C'est vrai que tu aimes quand c'est viril ? demanda Johnny en s'asseyant avec sa chope de bière sans faire plus de façon.
Rhiannon le gronda du regard mais elle fondait pour lui depuis toujours, lui passant toutes ses volontés, même quand il s'en prenait à son cher frère.
- Autant que toi, répondit Ianto du tac au tac, tu fais encore du rugby ? C'est idéal pour te rapprocher des messieurs, non ?
- Ah, ah, rit Johnny, mon Ianto, tu m'as manqué... Passe voir les gamins, tu verras comme ils ont grandi. La petite Micha est belle comme sa maman et David, fort comme son papa. Et lui aussi, il préfère déjà les filles.
- ça suffit Johnny, dit Rhiannon, ne sois pas désagréable avec mon frère.
- Pff, toujours à le défendre. C'est de ta faute s'il est comme ça, toujours craintif et timoré.
- Johnny ! Ianto ! s'écria Rhiannon alors que son frère sautait au cou de son beau-frère et lui maintenait le col d'une main de fer, l'adossant au pilier du bar qui en avait vu bien d'autres.
- Johnny, murmura-t-il à son oreille, c'est parce que ma sœur est heureuse avec toi que je n'ai jamais relevé, mais si tu me cherches encore, tu pourrais bien me trouver et, crois-moi, je ne me retiendrai pas, même pour l'amour de ma sœur !
- Ianto, lâche-le.
Les yeux flamboyants du jeune homme semblèrent calmer les velléités de se moquer de Johnny, qui se rassit en tremblant légèrement. Il lui jeta un coup d'œil surpris.
- Eh bien, Ianto, je ne savais pas que tu pouvais te montrer aussi vindicatif, dit Rhiannon en posant une main sur les siennes qui se crispaient de rage contenue.
- C'est ton lord qui t'a donné des couilles ? Bah, c'est sans doute les siennes, fit Johnny qui s'était aperçu que leur petite altercation avait eu des témoins et qui voulait ébaudir l'auditoire.
Sa femme n'eut pas le temps de retenir son frère, qu'ils roulaient déjà tous les deux dans la sciure imbibée de bière. Les coups de poing plurent contre des poitrines et des crânes, un nez explosa, concluant la brève bagarre.
L'aubergiste intervint en leur demandant de se calmer. Les deux hommes lui assurèrent que c'était fini. Il retourna derrière son bar en les surveillant du regard.
- Tu m'as cassé le nez, jura Johnny.
- Mais non, dit Ianto en l'aidant à se relever, j'ai fait valoir mes arguments.
- Mouais, tu as pris du muscle dans ton manoir... tu es en vacances ?
- Non, il a démissionné, dit Rhiannon, en les faisant asseoir.
- Ben pourquoi, t'avais l'air de t'entendre avec ton Lord...
Ianto ne répondit pas, ses doigts serrèrent son verre jusqu'à blanchir. Expliquer à sa sœur ce qu'il en était de ses sentiments pour Harkness était une chose, devoir en parler avec ce beau-frère un peu court en cervelle en était une autre. Il fut surpris par sa réaction.
- Je comprends mieux ta hargne, tout à coup, dit Johnny, mais tu devrais t'en servir pour le récupérer. Enfin vos histoires de fesses, moi, je m'en contrefous.
- Ce n'est pas une histoire de fesses, dit Ianto d'un air déprimé, ce serait plus simple. Non, il en aime un autre et je suis transparent.
- ça m'étonne tout de même, la manière dont il te regardait quand je vous ai vu, c'est ça qui m'a fait penser que vous étiez ensemble.
- non, on ne l'a jamais été et on ne le sera jamais.
Ianto était sidéré d'avoir ce genre de conversation avec Johnny. Il l'avait peut-être mal jugé au final.
- Mon gars, tu devrais réfléchir... vous étiez un joli couple. Même si franchement, qu'est-ce que tu peux trouver à un homme que ne peut t'offrir une femme ? Qu'est-ce que tu lui trouves ?
- ça, je ne peux pas te répondre. C'est un ensemble. J'en reviens pas que je sois en train de te parler de ça?
- C'est montrer à tel point que ta vie amoureuse est un désastre !
- ça, je le savais déjà, maugréa Ianto, aimer un homme comme Jack Harkness, c'est aimer une inaccessible étoile. Cela brille mais ne réchauffe pas.
- Tu devrais peut-être te rapprocher au lieu de t'éloigner, dit Rhiannon, on dit que les étoiles sont des soleils très très loin.
- Sans doute, mais je ne peux les voir ensemble, cela me ...
- brise le cœur, poursuivit Johnny, et du coup, tu me brises le nez et les noisettes. Fais ce que tu veux ! Va le retrouver ou bien éloigne-toi, mais ne reste pas sans rien faire ! C'est la pire des choses !
- Je le sais, fit Ianto en baissant la tête, une amie m'a dit la même chose, elle a passé des années à attendre que revienne l'homme qu'elle aime et jamais il ne s'est montré. Elle vieillit et bientôt elle sait qu'elle ne le reverra plus.
- C'est la chose la plus triste que j'ai jamais entendue, dit Rhiannon, que vas-tu faire ? Voyager ?
- Cela me permettrait de me changer les idées. J'ai toujours voulu voyager bien que je n'aime guère prendre la mer, je m'en suis aperçu en traversant la baie de Cardiff. Mais cela ne pourra durer toute la vie. Je crois que je pourrais monter une école.
- Tu as suffisamment d'argent pour cela et une maison en plus pour toi tout seul. C'est une chance, nous, nous partageons celle de la mère de Johnny, ce n'est pas facile tous les jours.
- Mamie est très gentille, s'offusqua Johnny.
- Mais oui, mon chéri, répondit sa femme en niant de la tête.
Ianto sourit faiblement. Ils continuèrent à parler de choses plus légères avant d'aller rejoindre les enfants que gardait Mamie.
Michaelle et David sautèrent au cou de leur oncle qu'ils n'avaient pas vu depuis presque six mois. La petite babillait et lui montra la poupée qu'il lui avait envoyée.
- Elle a des cheveux doux comme maman...
- oui ma chérie, dit Ianto en lui caressant la tête, mais j'espère qu'elle n'en a pas le caractère.
- Non, elle parle pas, c'est une poupée.
Ianto sourit, elle lui avait manqué, cette petite. Cela lui fit penser à Steven. Il lui manquerait lui aussi, il avait démissionné sur un coup de tête sans savoir ce qu'il pouvait bien faire de sa vie maintenant. Mais Steven, il n'avait pas pensé à lui, l'enfant allait certainement être perturbé par son absence. Il espéra que Miss Toshiko puisse lui trouver un remplaçant qui sache s'y prendre avec les jeunes enfants. Il prenait conscience de tout ce qu'il allait manquer désormais. Les efforts d'Ewen et Helena, l'apprentissage de la lecture pour Steven, son entrée au collège, tant de choses qui lui remirent le cœur en berne.
- Pourquoi tu es triste, Oncle Ianto ? demanda Micha en l'accompagnant vers le seul fauteuil de la petite pièce.
- Parce que ton oncle vient de s'apercevoir qu'il lui manquerait des amis.
- J'en ai plein des amis, je peux t'en donner si tu veux, dit David.
- Les amis, cela ne se donne pas, cela se garde, se cultive et malheureusement, on souffre quand on en est éloigné.
- ça se cultive comme les carottes ?
- Oui, mon lapin, comme les carottes, tu t'en occupes et tu fais en sorte que ça s'épanouisse, que ça grandisse.
- Alors c'est facile d'être ami, dit la petite fille en s'asseyant sur les genoux de son oncle, j'aime bien faire pousser les légumes. Tu aimes ça aussi, Oncle Ianto ?
- Oui, ma chérie, dit Ianto en posant son menton dans les cheveux doux de la petite Micha.
- Mais ça doit faire mal quand on les arrache, dit David en pleine pensée philosophique.
Son oncle rit et lui ébouriffa les cheveux.
- Oui, David cela fait mal quand on en est arraché. Mais parfois il n'y a pas d'autre solution.
- Si tu es triste, il faut que papa chante, maman rigole toujours quand papa chante.
- Il faut dire que les chansons qu'il connaît sont plus stupides les unes que les autres, dit Rhiannon en pleine préparation du déjeuner.
- Tais-toi femme et écoute !
Johnny avait un joli brin de voix et peu à peu Ianto, épuisé, glissa dans le sommeil, réchauffé par cette ambiance familiale si douce. Les enfants ne le réveillèrent pas en le quittant et Rhiannon lui couvrit le corps d'une couverture.
- Mon pauvre Ianto, tu as encore vécu des choses pas faciles, mais un jour, tu seras heureux. Je te le promets...
Ianto gémit dans son sommeil, elle n'entendit qu'un seul mot qui lui fit hocher la tête d'un air concerné. Son frère était encore une fois aux prises avec un destin douloureux.
Chapitre quatre : La croisée des chemins.
Le jour suivant, Jack put enfin se lever pour faire quelques pas en s'appuyant sur l'épaule amicale d'Owen. Alec se reposait ce jour-là. Il était lui-même blessé et il semblait à Jack qu'Owen ne voulait pas qu'il reste trop longtemps debout ou dans sa chambre. Son ami était toujours aussi séducteur, certes, mais Jack avait d'autres amours en tête. Il attendait avec impatience que celui-ci montrât son visage. En attendant, il devait se contenter de son médecin particulier et de sa tête inquiète de le voir encore si faible.
- Tu n'as plus de fièvre, c'est mieux, lui dit son ami en l'aidant à se relever.
- J'ai été malade combien de temps ? demanda Jack, d'un air blasé.
- Trois jours, cela fait trois jours que tu divagues ! dit Owen. Je n'aurais jamais cru que tu réagirais ainsi à mon remède.
- Remède ? demanda Jack, Tu as testé une de tes mixtures sur moi ?
Il se renfrogna alors qu'il sondait sa mémoire. Il ne se rappelait rien de concret, à part la fièvre. Il avait rêvé, tant rêvé, une vie entière dans le monde onirique, toujours menteur et évanescent.
- Mixture, peut-être mais elle a eu le mérite de faire tomber enfin la fièvre. Tu es dans un sale état, laissa échapper Owen, tu as été salement amoché.
- Si mauvais que cela ? demanda Jack, cela va-t-il marquer mon altière beauté ?
- Tu retrouveras ta beauté naturelle, Apollon à la petite semaine, jeta Owen, ton visage n'a pas été trop touché, le reste du corps en revanche, c'est une autre histoire.
- J'ai mal partout.
- Tu as été battu, dit Owen comme une évidence.
- ça je m'en souviens, dit Jack en levant une main pour toucher son visage gonflé, un œil poché aux contours sensibles, une écorchure le long du front et des plaies le long du corps.
- Et fouetté aussi, ajouta Owen.
- ça aussi, je suis au courant, fit Jack en laissant ses doigts courir sans pudeur sur son torse plat, criblés de coupures plus ou moins profondes qu'Owen avait bandé.
- Allez, il faut que tu marches quelques pas. Je veux vérifier si tu as récupéré totalement de ta crise. Tu peux dire que tu nous as fait peur. D'ailleurs, en quelle année sommes-nous ?
- 1897, nous sommes en juin. Pourquoi me demandes-tu cela ?
- Tu as eu une profonde amnésie, je voulais m'assurer que c'était fini, fit Owen, en soupirant de soulagement, de quoi te souviens-tu ?
Jack lui parla de son enlèvement, de sa captivité en compagnie d'Alec, de la mort de Suzie et de Gray, apprenant par là à son ami qu'il s'agissait de son frère. Il expliqua sa libération, le choix crucial que lui avait offert Nox et comment il avait cru voir mourir Ianto. Il sourit rêveusement à l'évocation de son sauvetage.
Il n'avait toujours pas vu son secrétaire mais il supposa qu'il était venu pendant une de ses nombreuses périodes de sommeil. Mais il commençait à s'inquiéter sérieusement. Il osa s'en ouvrir à Owen qui prit un air chagrin.
- Jack, tu ne te souviens de rien ?
- Me souvenir de quoi ? demanda Jack flageolant sur ses jambes.
Il voyait dans le regard sombre d'Owen, une douleur qui lui fit peur.
- hé bien, Ianto a démissionné et il a quitté la maison.
Jack chancela sous l'aveu brutal. Owen n'était pas la meilleure personne pour annoncer les mauvaises nouvelles. Il allait toujours droit au but sans prendre de précautions oratoires qu'il jugeait inutiles. C'était sa nature qui parfois pouvait faire dire de lui qu'il était un homme insensible. Mais il était loin d'être aussi peu sensible que cela. Il savait que la douleur n'était pas moins grande parce qu'on avait fait attention à ses propos. Il préférait la vérité brute à bien des douceurs hypocrites.
Jack se rattrapa à la commode de sa chambre, Owen lui tira une chaise pour qu'il puisse s'asseoir.
- Je pensais que tu te souviendrais au moins de cela, fit Owen, comme ta mémoire est revenue. La nuit même après ta libération, il démissionnait et laissait une lettre. Je n'ai même pas eu le temps de lui dire adieu ou d'essayer de changer sa décision. Il est parti comme un voleur. Tu as eu une sorte de crise en apprenant son départ, tu ne te souviens pas ?
- Ianto ? murmura Jack d'un ton accablé, tandis que le sang se retirait de son visage pour venir à son cœur éclaté.
- Jack, il a disparu. Adam est à sa recherche en ville. Mais nous ne savons pas où il se cache.
- Il a laissé une lettre ? demanda Jack, posant une main fébrile sur son front.
- Oui, je l'ai récupérée, tu veux la voir ?
Le regard blessé de Jack lui fit comprendre la futilité de sa question. Bien sûr qu'il voulait la lire !
Owen tira du secrétaire une enveloppe décachetée, roussie par les flammes. Jack l'ouvrit fébrilement et la parcourut rapidement. Son cœur s'arrêta en reconnaissant les délicats jambages de Ianto et ses tournures de phrases méticuleusement pesées.
- "Nous pouvons nous considérer quitte l'un envers l'autre. Je vous resterai éternellement reconnaissant", lut-il à voix haute.
La signature était illisible comme si une larme avait brouillé l'encre. Il renifla la lettre qui sentait le feu et le papier à la recherche de l'odeur de son ami. Il ne restait rien de son secrétaire. Owen baissa la tête.
- Pourquoi est-il parti ?
- Il t'a surpris avec Alec dans ta chambre. Vous vous embrassiez et tu lui as dit ...
- Que lui ai-je dit bon sang !
- Qui il était et pourquoi il semblait aussi choqué de voir deux hommes s'aimer ! Jack, que se passe-t-il ?
Jack passa la main sur ses yeux, il se sentait faible, la nausée l'écrasa et l'évanouissement le saisit. Il sombra dans les bras d'Owen bouleversé. Toutes ces émotions avaient eu raison de lui. L'oubli des limbes était doux et plus réconfortant que l'accablement qui lui serrait le coeur.
oOoOo
La maison de Durham Street était bien morose malgré le temps éclatant qui promettait un été exceptionnel. Juillet battait son plein et la chaleur rendait la ville insupportable. Rhys ne cessait de gémir après les vertes vallées du Pays de Galles qui lui manquaient autant que son épouse. Owen n'était pas en reste, ne supportant plus de jouer les gardes-malades sans sa fiancée. Il lui avait écrit pour lui demander de le rejoindre, à cause de l'état de santé de son tuteur.
Alec résidait encore à Durham Street. Owen, malgré son hostilité ouverte, ne pouvait le renvoyer, blessé comme il l'était. Cela ne serait pas compatible avec ses principes moraux. Il l'avait autorisé à continuer d'occuper la chambre. Mais il voyait d'un très mauvais œil que l'ancien amant s'attardât au chevet de Jack Harkness. Cela ne lui faisait aucun bien. Il le voyait à son visage qui se crispait lorsque ses yeux se portaient sur son visage.
Pourtant, Alec ne pouvait s'empêcher de l'approcher. Jack était dans un état pitoyable et ce n'était pas son genre de l'abandonner à ce triste sort. Il n'était pas un imbécile, il voyait bien dans quel état cela mettait Jack de le voir. Il lisait dans son regard désespéré une solitude sans nom, victime d'une perte qui ne saurait guérir qu'avec le temps. Owen pouvait dire ce qu'il voulait. Alec s'arrogeait le droit de tenir compagnie à Jack, tant que celui-ci ne lui disait pas de partir.
L'ancien colonel entra dans la chambre de Jack. Cela faisait maintenant deux semaines que Jack avait été libéré et depuis qu'Owen lui avait appris le départ de Ianto, il n'avait plus prononcé un mot. Il soupira. Jack fixait le plafond d'un air vague. Aucun muscle ne bougeait sur son visage hiératique et fermé sur ses émotions. Il ne parlait qu'à peine, il ne souriait plus. Cette dernière crise avait balayé tout ce qui faisait de lui Jack Harkness. Il se contentait de respirer, de regarder le plafond comme aujourd'hui.
Une bien triste vie, se dit Alec en posant le repas qu'il avait apporté à Jack sur une console.
Il se demandait bien pourquoi il faisait cela. Jack ne s'alimentait plus ou seulement quelques morceaux du bout des dents. Seule sa vie résidait dans ses yeux, brillants dès qu'il entendait le nom de Ianto Jones, suivie par une amère déception et une détresse sans nom.
Owen fit vite passer la consigne de ne plus parler de l'absent. Prononcer son nom était de toute évidence bien trop douloureux pour Jack. Il était l'instigateur de son propre malheur. Il avait de lui-même mis un terme à cette relation qui n'existait que dans son imagination. Ianto l'avait abandonné et son cœur s'était littéralement brisé.
Alec soupira en le voyant détourner le regard de lui. Jack ne pouvait supporter sa vue comme Owen le lui serinait depuis quinze jours. Il savait que leurs convalescences allaient être difficiles s'il ne voulait pas lui parler. Il s'installa dans le fauteuil qui jouxtait la tête du lit et s'empara du livre qui attendait d'être ouvert, "le conte des deux cités". Il commença à le lire pour occuper ce long silence qui les séparait.
- Arrête, croassa soudain la voix de Jack.
- Je commence à peine, rétorqua Alec, en fronçant des sourcils.
- C'est son livre, je ne veux pas qu'on y touche.
- La vie d'un livre est d'être lu, non pas d'être contemplé, répondit Alec en se tournant vers lui lentement.
Un duel entre vert et bleu sombre s'engagea. Jack luttait contre une douleur qui le poussait à une haine qu'Alec ne méritait pas. C'était sa propre faute si son secrétaire avait fui. Il le savait et cela le rongeait.
- Repose ce livre.
Alec reposa l'ouvrage en soupirant de dépit. Les premiers mots que Jack prononçait en deux jours étaient des ordres et d'un ton qui ne souffrait aucun délai.
Ses yeux se fixèrent à nouveau dans le vague. Que pouvait-il bien regarder pour être aussi concentré ? Une vision, une illusion qu'il ne voulait pas abandonner. Jack était bizarre, étranger à lui-même, depuis cette crise qui l'avait laissé aussi faible qu'un nouveau-né.
Le silence retomba entre eux, lourd, visqueux de paroles non dites, d'actes non exécutés, de mémoires mortes.
Alec sortit de cette chambre où sa présence n'était pas souhaitée. Il ne pouvait rien faire pour soulever la désespérance et la solitude de Jack. Il ne pouvait pas le tirer de cette langueur où il se plongeait peu à peu.
Owen s'apercevait de cette nouvelle évolution de son état et s'en inquiétait. Il n'avait jamais rencontré une dépression aussi profonde. Jack s'enlisait dans un marécage d'émotions. Il s'avoua impuissant à s'occuper de cette maladie. Il fit appel à Harlow un aliéniste de renom qui avait travaillé avec le jeune Charcot. Ils avaient travaillé ensemble sur l'hystérie de manière prodigieuse et commençaient à traiter des cas de mélancolie, ce dont souffrait visiblement Jack.
L'aliéniste avait ausculté Jack afin d'écarter les raisons physiques qui aurait pu causer son état. Malgré les tortures qu'il avait subies et qui avait consterné le médecin, il augura que tout provenait du cerveau.
- Une forte fièvre, combinée à de fortes émotions a certainement provoqué son état actuel, dit-il à Owen qui le raccompagnait au-dehors après sa visite. Il faudrait qu'il vienne à mon Institut. Je pourrai utiliser une technique qui a fait ses preuves, les chocs électriques.
Owen soupesa du regard l'homme qui proposait d'électrocuter son ami.
- Jack n'ira nul part, tant que je serai responsable de lui, dit le médecin en fronçant des sourcils,
- Malgré les progrès que cela apporterait ? vous m'étonnez docteur Harper.
- Je ne veux pas qu'un nouveau scandale éclabousse le nom de Harkness. Sa position est bien faible depuis qu'il est malade.
- Je comprends, fit Harlow en voyant l'occasion d'avoir un nouveau malade lui échapper. N'hésitez pas à venir me trouver si vous avez besoin. Faites-lui prendre le traitement que je vous ai recommandé. Cela l'aidera sûrement. Mais je n'ai guère d'illusion quant à une amélioration de son état. Les différents chocs reçus ont été bien profonds et lui font perdre peu à peu la raison. Il sombre dans ce qu'on appelle la neurasthénie.
- Je comprends, murmura Owen d'un air sombre.
Il referma la porte qui sonna comme celle d'un caveau.