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Série : Torchwood
Création : 28.10.2010 à 16h20
Auteur : tessa
Statut : Terminée
« Les personnages ne m'appartiennent pas : ils sont la création de la BBC et je ne fais que les emprunter. » tessa
Cette fanfic compte déjà 11 paragraphes
L'histoire pourrait se passer après ma précédente fic "Possession" : Jack et Ianto sont déjà très proches, Gwen vient d'apprendre qu'elle est enceinte, Tosh et Owen commencent à se découvrir.
Le Cercle de pierre
Prologue
C’était le moment du solstice d’hiver, la période de l’année où la nuit est la plus longue, la période que les hommes redoutaient le plus : le soleil allait-il continuer à s’éteindre ? Les nuits à s’allonger ? Le froid allait-il durer ? Dans les greniers, les réserves s’amenuisaient. La peur grandissait : et si le printemps ne revenait pas ? Pas de semailles, pas de moisson ! La faim, les épidémies, la mort… le désespoir… Seuls les dieux pouvaient apporter leur aide aux hommes, mais ils faisaient la sourde l’oreille et il fallait prier, leur offrir de belles cérémonies, leur sacrifier de belles génisses bien blanches et, parfois, quand cela ne suffisait pas, comme cette année – c’est le druide qui l’avait décrété – une vierge au teint laiteux et aux boucles rousses.
Tout le village s’était massé au centre du cercle de pierre. Personne ne savait qui avait bâti ce sanctuaire de dolmens et de menhirs dessinant des cercles parfaits. De mémoire d’hommes, il avait toujours été là. On murmurait que c’était l’œuvre des géants, mais on ne savait pas très bien si les rochers gris et bleus avaient été amenés et dressés par ces titans ou si c’était les géants eux-mêmes qui s’étaient transformés en rochers. Quelle importance ? C’était de toute évidence un don des divinités, les hommes n’étant pas capables de transporter de telles masses. Et puis, la foule rassemblée là n’en avait que faire, habituée qu’elle était à voir ce cromlech et surtout préoccupée de l’avenir. La cérémonie allait-elle plaire aux dieux ? Le soleil allait-il recommencer sa lente ascension dans le ciel ?
La pierre du sacrifice avait été préparée : des bols en terre cuite finement décorés en bordaient le tour, contenant pour certains de l’hydromel, pour d’autres des graines ou de la viande séchée. Tout cela pour réjouir l’estomac des dieux. Pour le plaisir de leurs yeux, on avait planté des torches tout autour de l’autel, on y avait parsemé des branches de houx et pour charmer leurs oreilles, des musiciens jouaient de la flute et du tambourin. Mais surtout pour le plaisir de leurs sens, allongée sur la couche de pierre, offerte dans une longue tunique de lin blanc, la plus jolie fille du village, la plus jeune des enfants du forgeron, semblait se reposer. Certes, son sommeil était artificiel, provoqué par les drogues fournies par la sorcière du village. Bien sûr, on ne voulait pas que les dieux soient fâchés par les pleurs ou par les cris de la sacrifiée ! Cependant, lorsque le druide leva sa dague pour faire couler le sang, un cri s’éleva, rauque et déchirant, un cri qui venait des entrailles, un cri que même les dieux ne pourraient oublier. La mère de la jeune fille hurlait son désespoir, son incompréhension devant des divinités aussi cruelles et aussi exigeantes. Cependant, le ciel fut clément avec elle : elle perdit connaissance et ne vit pas la fin de la cérémonie.
Mais les prières furent vaines, le sacrifice inutile : le printemps fut maussade, l’été exécrable et les moissons furent gâchées par des orages à répétition. Les vers se mirent dans le grain, la maladie extermina une partie du troupeau et la moitié de la population mourut de faim ou des épidémies qui s’ensuivirent. Lorsque le solstice d’hiver revint, l’année suivante, le forgeron qui avait perdu presque toute sa famille, vint, avec quelques amis et des grosses cordes, et détruisit la table de sacrifice en faisant chuter sur elle quelques unes des énormes pierres. C’est ainsi que le temple de Stonehenge commença sa lente destruction.
Chapitre 1 Une nuit de fin d’automne
Elle courait aussi vite que ses forces le lui permettaient, mais l’obscurité de la nuit glissait des pièges sous ses pas, d’autant plus que sa chevelure trempée de pluie gouttait devant ses yeux. Elle les essuyait d’une main couverte de boue, se barbouillant les joues de zébrures brunâtres que ses larmes striaient de rayures verticales. De temps en temps, un bref sanglot secouait sa poitrine. Elle claquait des dents : la pluie avait fait place à un petit vent aigre et frais et sa mince robe ne la protégeait pas du froid. Pourtant, tout à l’heure, elle l’avait choisie avec soin, elle aimait sa coupe près du corps qui mettait sa silhouette en valeur, son décolleté profond (trop profond pour être honnête, aurait dit sa mère), son tissu doux comme du velours et surtout sa couleur, un brun mordoré qui rehaussait l’éclat de ses yeux verts et l’or bruni de ses boucles auburn. Elle avait complété sa tenue avec une pochette dorée et les chaussures assorties, puis elle s’était longuement contemplée devant la glace, sûre de plaire. Mais elle avait perdu la pochette depuis longtemps et elle avait du enlever les chaussures dont la fragilité n’avait pas résisté aux chemins et aux champs boueux qu’elle traversait dans sa fuite éperdue. Et c’est pieds nus qu’elle courait comme une folle à travers la lande. Ses collants étaient en lambeaux, ses pieds en sang, mais elle ne sentait pas la douleur tant elle était obsédée par sa peur. De temps en temps, elle s’arrêtait pour reprendre son souffle et surtout pour écouter : était-il derrière elle ? Mais elle n’entendait que sa propre respiration, les battements affolés de son cœur et les mille petits bruits de la vie nocturne : de petits rongeurs s’enfuyaient devant elle, au loin dans les bois des chouettes hululaient, et encore plus loin des chiens hurlant à la mort se défiaient d’une ferme à l’autre. Elle aurait tout donné pour entendre des bruits de moteur, des klaxons, des gens en train de s’apostropher, de la musique criarde, bref tous ces sons de la civilisation que d’habitude elle haïssait. Mais rien ! Sa terreur augmentait avec la sensation d’être perdue. En même temps, elle ne comprenait pas ce qui lui arrivait.
Comment sa vie avait-elle basculé de la sorte et aussi rapidement ? Le matin même, alors qu’elle partait travailler, elle se sentait bien, légère, sans souci. Certes, son emploi n’était pas des plus palpitants : elle était clerc de notaire pour Maître Stevens, et ce depuis plusieurs années, dès sa sortie de la faculté en fait. C’est vrai qu’elle aurait souhaité vivre et travailler dans une ville plus grande, plus animée, mais cela aurait pu être pire. Le village d’Avebury attirait les touristes : des historiens, des archéologues, des astronomes, des journalistes d’abord, mais surtout des passionnés de phénomènes étranges – la région en était riche – des chasseurs de mystères, des ufologues convaincus. Parfois même, à cette faune, s’ajoutaient des personnes encore plus bizarres, des soi-disant druides et même des adeptes de la sorcellerie. Elle en riait, mais son patron lui avait appris à discuter avec référence avec tous ces illuminés. « Ils sont peut-être bizarres, ma petite Carol, mais ils font marcher les affaires ! Ils louent des studios, ils achètent des maisons ! Sans eux, vous seriez au chômage et moi aussi ! » Finalement, elle gagnait bien sa vie : elle s’y entendait pour négocier une affaire et elle aurait pu vendre une ruine en prétendant que c’était une « maison de caractère » et qu’avec quatre planches et six clous on pouvait la transformer en palace. Elle était dynamique, joviale et surtout fort jolie : elle inspirait confiance. A chaque transaction réussie, une prime rondelette s’ajoutait à son salaire et au fil des années, elle s’était constituée un bas de laine assez impressionnant. Ce qui lui avait permis d’acheter un cottage, certes petit, mais en bon état. Si l’extérieur était assez typique des maisons anglaises traditionnelles, toit en chaume, murs en bois et torchis, le tout précédé par un jardin bien entretenu et abondamment fleuri à la belle saison, l’intérieur avait été modernisé en respectant l’équilibre de la vieille architecture, le mélange d’ancien et de moderne donnant un ensemble confortable et accueillant.
Jusqu’à ce matin, Carol avait donc tout pour être heureuse, sauf qu’elle vivait seule, même si quelques-uns des mâles du village s’intéressaient beaucoup à elle. Elle avait bien eu quelques aventures, mais « ils » étaient ou trop âgés ou trop mariés. La solitude lui pesait un peu, mais il y a quelques jours, les choses avaient changé. Il avait poussé la porte de l’étude, avait posé des questions sur la région, les sites à visiter, les maisons à vendre, les loisirs à pratiquer et la conversation s’était prolongée au salon de thé voisin. Il était revenu encore et encore sous des prétextes fallacieux et finalement, hier, il lui avait proposé de passer la soirée ensemble : restaurant d’abord, boîte de nuit ensuite. Carol s’était donc soigneusement préparée, sa plus belle robe, ses plus belles chaussures. L’avenir lui semblait merveilleux. Il lui plaisait beaucoup : un physique agréable, pas trop jeune, pas trop vieux, un esprit apparemment cultivé, un grand sens de l’humour et ce qui ne gâchait rien, un portefeuille manifestement bien rempli. Elle s’était réjouie toute la journée et, il y a à peine quelques heures, elle nageait en plein bonheur. Elle aurait du se méfier pourtant : au fond, que savait-elle de lui ?
Les choses avaient mal tourné et elle se retrouvait, en cette fin de Décembre, folle d’épouvante et à peine couverte, à courir pieds nus dans la campagne… La suivait-il ? Elle s’arrêta encore une fois, écoutant les bruits de la nuit. Etait-il derrière elle ? Elle tenta de se calmer, de s’orienter. Les étoiles brillaient dans le ciel à présent et ses yeux s’étaient habitués à l’obscurité. Elle crut deviner, devant elle, des masses sombres et immobiles. Dans un premier temps, ces silhouettes fantomatiques lui firent peur, puis elle les reconnut : les pierres ! Elle était à Stonehenge ! Du coup, sa panique augmenta : la nuit, le lieu était désert. Quel secours pouvait-elle espérer ? Puis, elle entrevit comme un halo de lumière, puis deux, puis trois, toute une procession de boules de feu, des torches manifestement. Elle se remettait à courir vers cette manifestation de vie lorsqu’elle aperçut quelques silhouettes encapuchonnées. Elle se figea sur place : quelles étaient ces étranges apparitions ? Etaient-elles plus dangereuses que l’être qu’elle fuyait ? Elle hésitait, écartelée entre deux angoisses, lorsqu’une main brutale la saisit par les cheveux, lui tirant la tête en arrière. Elle ouvrit la bouche pour hurler, mais une deuxième main la bâillonna avec fermeté. Elle se débattit furieusement, cherchant à mordre son agresseur, tentant de lui donner des coups de talon. Mais il était trop fort, elle ne put se dégager et la main posée sur son visage l’empêchait de respirer. Peu à peu, elle cessa de résister et perdit connaissance.
***
Pendant ce temps, à une trentaine de kilomètres de là, le village d’Avebury s’apprêtait à célébrer les fêtes du solstice d’hiver pour les uns, Noël pour les autres L’ambiance à l’auberge était chaleureuse, un grand feu dans la cheminée égayait les esprits, déjà bien embrumés par l’absorption répétée de diverses boissons plus ou moins alcoolisées Le Red Lion Inn ne désemplissait pas : beaucoup d’habitués visiblement et quelques touristes, assez rares, à vrai dire, le froid étant peu propice à vagabonder sur la lande. On les reconnaissait à leur relatif isolement, même s’ils participaient tous à l’euphorie environnante. Un couple occupait une petite table, assez loin des fêtards et paraissait discuter avec animation. Lui avait l’air simple et sympathique, un peu enrobé mais de visage plaisant. Il avait l’air calme et paisible alors que sa compagne, une jeune femme mince mais musclée, à la chevelure brune entourant un visage plus intéressant que vraiment beau, parlait avec vivacité en s’agitant beaucoup.
— Pourquoi tiens-tu tant à aller à Bath ? En quoi est-ce si différent de Cardiff ?
— Mais Gwen, tout est différent : les bains, les thermes, les jacuzzis ! Tu te rends compte : clapoter dans l’eau sans penser à rien, se faire masser…
— Une fois, peut-être ! Mais ensuite on va s’ennuyer. On ne peut pas clapoter, comme tu dis, toute la journée.
— Cela te ferait le plus grand bien de te reposer un peu ! Je te rappelle que tu es dans une situation « intéressante » comme dit ta mère ! Et puis, il y a des tas de choses à visiter : des châteaux, des jardins…
— Des jardins ? Le 20 Décembre ! Au printemps, passe encore, mais nous sommes presqu’en hiver, Rhys, mon chéri ! Il n’y aura rien à voir !
— Bon, bon ! Mais, si tu ne veux pas aller voir les jardins, on peut pousser jusqu’à Bristol.
— Bristol ? Mais quel intérêt par rapport à Cardiff ?
— Et bien, il y a quelque chose que j’aimerais y voir. Il paraît qu’il y a un cinéma superchouette.
— C’est vrai qu’à Cardiff, on n’en a pas, ironisa-t-elle.
— Pas comme celui-là ! Le plus grand cinéma en 3 D de tout l’Ouest de La Grande-Bretagne !
Gwen se mit à rire :
— Commencer notre voyage par aller au cinéma ! Quel sens de l’aventure !
Rhys prit l’air boudeur :
— Et d’abord, qu’est-ce qu’on fait là ? On ne devait pas aller directement jusqu’à Portsmouth et s’embarquer pour la France ? Aller à Paris, ce n’est pas ce que tu avais dit ? Passer les fêtes sur les Champs-Elysées ? Et au lieu de ça, on se retrouve dans un patelin paumé ! On n’y mange même pas bien ! Heureusement que j’ai eu la main heureuse en choisissant l’hôtel. « The lodge Avebury », une maison ancienne, mais tout le confort ! Tu avoueras qu’en prenant le Red Lion Inn pour notre diner, tu n’as pas fait une bonne affaire !
— Mais oui, mon chéri, tu as fait le bon choix et, moi, je me suis trompée ! Mais tu verras demain pourquoi j’ai voulu m’arrêter à Avebury : nous sommes au centre du plus grand cercle de pierre du monde, enfin à ma connaissance !
— Qu’est-ce que c’est encore que ça ?
— Tu connais Stonehenge naturellement ? Et bien, ici, c’est la même chose, mais en plus grand. Nous sommes au beau milieu du henge ou du cercle si tu préfères.
— J’aurais du m’en douter ! Des thermes, des piscines, des jardins… C’est trop banal pour Madame, trop normal. Non ! Il faut des mystères, des choses bizarres, des extra-terrestres… C’est bien pour ça qu’on est là, non ? Encore ton boulot, bien sûr !
— Rien à voir, je t’assure ! Depuis que je suis toute gamine, je rêve de voir ce cercle de pierre. J’avais dix ans à peu près quand la télévision a passé une série d’émissions sur les sites les plus merveilleux du monde, et je ne sais pas pourquoi, c’est Stonehenge qui m’a le plus impressionnée.
— Evidemment, une piste d’atterrissage pour extra-terrestres !!!
— Absolument pas, voyons ! En tout cas, ce n’est pas ce que disait le reportage, il évoquait plutôt une sorte de calendrier astronomique, un observatoire…enfin, ce genre de choses…
— Dans ce cas…
Rhys leva les mains en signe de capitulation et se mit à rire :
— Qu’est-ce que tu veux me faire voir ? Rien de trop sportif, j’espère ! N’oublie pas que tu es une future maman !
— Mais non ! On peut y aller en voiture, mais c’est vrai qu’on a le choix : le cercle de pierre d’Avebury déjà, bien sûr, celui de Stonehenge ensuite…
— C’est loin ?
— Pas très ! Mais ce n’est pas tout : je voudrais voir le tumulus de Silbury Hill, celui de West Kennet Long Barrow…
Rhys leva les yeux au ciel et il s’apprêtait à protester lorsque le niveau sonore de la conversation se mit à augmenter brusquement. Le patron se disputait avec un grand type à cheveux roux, vêtu d’une veste en loden et d’un pantalon de velours. Le sujet de la dispute était confortablement installé devant le feu, assis sur son derrière, les deux pattes de devant bien écartées pour exposer un bedon plutôt rond à la chaleur du feu : un beagle crotté jusqu’aux yeux mais ne s’en préoccupant manifestement pas, pas plus que son maître apparemment.
— George, je t’ai déjà dit que je ne veux pas de ton chien dans la partie restaurant. Ou alors, tu lui fais prendre un bain… Il est sale et il sent mauvais !
— Pas plus que ta cuisine, Oswald ! D’ailleurs, personne ne semble gêner par Napoléon !
La serveuse intervint alors pour chasser ledit Napoléon de sa cheminée. S’ensuivit alors une course-poursuite des plus réjouissantes entre le chien et la serveuse sous les acclamations d’une table d’habitués, visiblement familiers du spectacle. Gwen observait les clients d’un œil amusé. Rhys lui fit remarquer :
— Je reconnais cet air-là ! Tu es en pleine enquête et je suis sûr que tu cherches à deviner qui sont ces gens.
— Pas bien difficile, mon cher Watson ! Le grand type roux, le maître du chien, c’est le vétérinaire local. Je l’ai vu sortir de son 4 x 4 et sur son pare-brise, il y a l’insigne de sa profession.
— Pas difficile, en effet ! Mais les autres ?
— Le petit gros à lunettes doit être l’érudit local. Il a des livres à côté de lui et il n’arrête pas de les palper. Et il intervient sans cesse dans la conversation d’un air suffisant. En plus, j’ai entendu la serveuse l’appeler « Professeur » d’un air admiratif. Mais les autres à table l’appellent John ! Un ancien enseignant peut-être ou un étudiant très attardé ! En face de lui, tu as le journaliste de la gazette locale : il espionne les conversations, il prend des notes et il surveille la réaction des gens qui lisent son « canard ». Je n’ai pas réussi à saisir son nom ! Les deux autres sont probablement des fermiers du coin, vu leurs bottes et leurs voitures boueuses sur le parking. Tu vois le grand maigre qui vient tout juste d’arriver, un peu essoufflé ?
Devant l’air un peu perdu de Rhys, elle insista :
— Mais si, voyons ! Il est accoudé à côté du vétérinaire à présent. Il est arrivé un peu échevelé, hors d’haleine ! Un petit tour aux toilettes et hop ! Il est redevenu impeccable. Très distingué, un costume bien coupé : du sur-mesure manifestement. Il boit un verre de Bourbon « Four Roses », sa réserve personnelle : j’ai vu le barman la sortir de dessous le comptoir et j’ai reconnu la forme très particulière de la bouteille. Et crois-moi, c’est pas donné ! J’en déduis qu’il a de l’argent et, vue la façon dont les autres le saluent, c’est sûrement un notable : un notaire ou un banquier ! Il n’y a plus qu’eux qui portent cravate aujourd’hui ! Pas tout jeune, mais portant beau…
— Stop ! Arrête ! Ton métier te colle à la peau décidément ! Un dernier verre et au lit ! Je suis exténué ! Pas toi ?
Le pub commençait à se vider et le calme revenait progressivement.
***
Sur la lande également ! Les torches étaient éteintes, plus personne ne hantait les lieux. Seuls, les lambeaux de ce qui avait été une robe de soirée claquaient au vent, découvrant progressivement le corps de la pauvre Carol allongé sur une grosse pierre plate, le cœur percé d’un coup de poignard. Mais, à part la tache de sang qui rougissait sa robe, elle semblait endormie, les jambes bien serrées, les mains jointes sous la poitrine et les cheveux ornés de fleurs blanches.
Chapitre 2 Le lendemain à Avebury
Rhys était de meilleure humeur. Ses querelles avec Gwen ne duraient jamais bien longtemps, car il savait être patient. Et puis, après tout, elle avait raison : les thermes et les jardins attendraient bien l’été… Certes, il n’était pas passionné par l’archéologie, encore moins par celle du néolithique (la Grèce à la rigueur, il y fait beau, il y fait chaud et il faut bien reconnaître que les sculpteurs grecs s’y connaissaient en anatomie féminine !). Mais puisque cela faisait plaisir à Gwen… Il pouvait bien faire cela pour elle. C’est vrai qu’elle pouvait parfois être exaspérante, il n’empêchait qu’il l’aimait profondément. Il n’était pas toujours sûr de la réciprocité. Gwen l’aimait, c’était évident, mais de la même façon que lui l’aimait ? Il en doutait parfois, surtout depuis que Gwen avait quitté la police pour intégrer Torchwood. Elle semblait très motivée par son nouveau métier, le salaire avait sensiblement augmenté, mais ses horaires étaient des plus fantaisistes, les soirées tranquilles de plus en plus rares. Et surtout il se méfiait beaucoup des collègues masculins de Gwen. Sauf, peut-être de Ianto ! Beau mec pourtant, très élégant, mais renfermé, voire introverti, peu loquace, tout le contraire de Gwen… et un rôle assez secondaire dans l’équipe, rarement sur le terrain (ce en quoi Rhys se trompait, mais c’était l’impression qu’il retirait de ses conversations avec Gwen !). Il craignait davantage Owen, moins classiquement beau, mais charmeur, intelligent, important au sein du groupe. Donc un danger potentiel ! Mais ce n’était rien à côté de Jack, le chef ! Au début, Rhys avait souri de sa tenue curieuse, style années 40, puis il avait remarqué sa haute stature, sa démarche élégante, sa beauté (pourtant d’habitude, la beauté masculine ne lui faisait ni froid ni chaud, il ne la remarquait même pas !), le charisme qu’il dégageait. Et Rhys avait commencé à douter de lui-même, si peu sportif, si casanier, si ordinaire…
Mais là, son rival était loin. Il avait accordé à Gwen deux semaines de vacances, il faut dire qu’elle en avait besoin : sa grossesse la fatiguait et limitait considérablement ses performances physiques, même si elle ne s’était pas énormément arrondie ! Bref, ce n’était pas le moment de se dévaloriser aux yeux de son épouse. En plus, le soleil brillait, même si l’air était froid et d’alléchantes odeurs venaient de la salle du petit déjeuner. Et c’est tout guilleret que Rhys ouvrit la porte pour laisser passer Gwen. Ils faillirent être percutés par l’occupant de la chambre voisine qui se hâtait, lui aussi, vers les douceurs promises. Des excuses furent échangées, puis des banalités : Quel ciel bleu ! Mais quel temps froid, etc. Rhys mit fin à la conversation un peu rapidement lorsqu’il eût constaté l’intérêt de Gwen pour l’inconnu. Pas vilain garçon ! Très grand, très mince, très blond, très raffiné, mais des yeux bizarres, du moins au goût de Rhys, un bleu pale, peu commun, un brin dérangeant. Gwen elle-même ne savait pas si elle le trouvait magnifiquement beau ou au contraire étrange et même effrayant. Leur hôtesse avait apparemment tranché et elle était tombée sous le charme de son client. Tout sourire, elle l’accueillit avec une joie non feinte.
— Bonjour, Monsieur Richards ! Avez-vous bien dormi, Monsieur Richards ? L’oreiller supplémentaire vous a convenu ? Vous avez assez de couvertures ? Que prendrez-vous aujourd’hui, Monsieur Richards ? Marmelade d’orange ou confiture de fraises ?
Et, en s’éloignant, elle glissa à l’oreille de Gwen, assez inutilement :
— C’est Monsieur Richards ! Il est là depuis quelques jours déjà ! Quel bel homme ! Et poli avec ça !
Dès qu’elle se fut éloignée, Gwen entreprit de cuisiner l’individu. Etait-il là en vacances ? Ou venait-il pour affaires ? De quelle région était-il originaire ? Qu’avait-il déjà visité dans les environs ? Bref, un interrogatoire en règle ! L’homme répondit aimablement, mais sans donner de détails : il était là pour affaires, il était propriétaire d’une entreprise de haute technologie (mais il ne précisa pas le domaine exact) et il souhaitait acquérir du terrain pour y installer une succursale. Non ! Il ne connaissait pas la région, il était arrivé depuis peu et pour l’instant, il était resté au village. Non ! Il n’était pas sorti la veille ! Et, à ce stade de la conversation, il se leva, prétexta qu’il avait du travail pour prendre congé un peu rapidement. Gwen, un peu interdite, le regarda partir, la bouche ouverte.
— Tiens ! Le chien de chasse en action ! Qu’as-tu remarqué cette fois qui te pose problème ?
— Oh ! Rien de bien précis… Enfin… Il affirme ne pas avoir quitté le village ni sorti hier soir, mais j’ai vu ses chaussures devant sa porte : elles étaient toutes crottées. Or, il n’a plu que dans la soirée !
— Il est peut-être sorti tôt ce matin !
— Possible ! Mais le temps s’est remis au froid et au sec !
— Moi, ce qui m’étonne le plus, c’est vouloir acheter un terrain ici pour y bâtir une usine. Avec tous ces vestiges archéologiques dont tu m’as parlé, le site est sûrement protégé.
Gwen hocha la tête en guise d’acquiescement et elle aurait sans doute cherché à creuser ce petit mystère si elle n’avait pas été distraite par un certain tapage venu de l’extérieur. Madame Pritchard, leur hôtesse, se précipita sur eux, la théière à la main et des informations plein la bouche :
— Ah ! Mon Dieu ! Quel malheur ! Mais quel malheur ! Un village si calme d’habitude ! Et presqu’à Noël encore ! Ah ! Quel malheur… Mon Dieu !
Rhys mit fin à cette logorrhée verbale assez incompréhensible en s’emparant fermement de la théière, puis força la brave dame toute émue à s’assoir.
— Calmez-vous, Madame Pritchard ! Que se passe-t-il ?
— Ah ! Mon Dieu !... On a retrouvé la petite Carol, morte à Stonehenge ! Une si belle enfant !
— Une enfant ? A Stonehenge ? Comment a-t-elle fait pour aller jusque là ? S’étonna Gwen.
— C’est-à-dire… Ce n’est pas exactement une enfant… Elle a vingt-six ans…
— Je comprends mieux ! Mais de quoi est-elle morte ? Et pourquoi Stonehenge ?
— Je ne sais pas ! Je sais seulement que ce sont des touristes qui l’ont trouvée ce matin. Je le sais de source sûre : c’est le laitier qui me l’a dit. Mais cela ne m’étonne pas ! Depuis quelque temps, il se passe de drôles de choses ici.
Gwen dressa l’oreille, pendant que Rhys soupirait
— Des drôles de choses ? Vraiment ? Récemment ?
— C’est ce que j’ai dit, mais en réalité, ça ne date pas d’hier. Mon père – Dieu garde son âme – racontait des histoires bizarres et son père avant lui…
— Des histoires bizarres ? Mais encore ?
Gwen commençait à s’énerver. Mais la brave dame, mise au pied du mur, fut bien incapable de répondre clairement :
— Oh ! Rien de bien précis, mais quelque chose d’étrange dans l’air, des lueurs dans le ciel, des dessins dans les champs…
Rhys haussa les épaules :
— Rien de bien précis effectivement. Des histoires tout ça, des racontars…
— Oh ! Monsieur Williams, ne dites pas ça ! La preuve que ce ne sont pas des menteries, c’est tous ces gens qui viennent ici… Il y en a de toutes sortes. Bon, c’est vrai qu’il y en a des bizarres parfois, mais il y a aussi des archéologues, des mathématiciens, des professeurs et même souvent des journalistes. Des journalistes de Londres, même des fois ! Et on parle de nous dans le journal ! Tenez !
Et elle exhiba fièrement un exemplaire d’un tabloïd publiant une photo du site de Stonehenge survolé par une espèce de bol renversé qualifié d’OVNI dans l’article. L’image était très floue et l’article très alarmiste mais le quotidien avait été lu et relu, vu l’état défraichi des pages : la brave dame devait le montrer à chacun de ses pensionnaires. Et elle conclut :
— Vous voyez bien que c’est sérieux !... Ah la la ! Je savais bien que cela allait mal finir !... Pauvre petite Carol…
Et sur ces paroles, elle se leva dignement et disparut dans la cuisine en emportant le thé qu’elle avait oublié de servir.
— Et bien, tu vois, tu l’as fâchée ! Pas de breakfast aujourd’hui ! Pas d’importance d’ailleurs ! Depuis que j’ai gouté au café de Ianto, le reste me parait fade !
— Tu es sûre que le café est recommandé pour une future maman ?
— Je ne suis pas malade, je suis enceinte. Je ne me suis jamais aussi bien portée. Par contre, je prendrais bien l’air. Je te propose une petite promenade : le tour du village, la visite de l’église, un peu de lèche-vitrine et cette après-midi, on prend la voiture, direction Stonehenge.
Rhys ayant préféré ne pas s’opposer à ce plan – qu’il ne trouvait pas tout à fait innocent – le couple prit la direction du village. Dans un premier temps, Rhys n’y vit rien de bien différent d’un autre village anglais, des maisons basses en pierre ou en torchis, des toits en chaume ou en ardoise, une belle église : l’église Saint James dont une partie remonterait d’après le guide que Gwen avait emprunté à l’hôtel à l’époque saxonne, des moutons, beaucoup de moutons…
— C’est bizarre, fit-il remarquer, ces moutons si près des maisons et surtout ces gros cailloux… Pourquoi on ne les a pas enlevés ? On dirait presque qu’ils sont alignés et de temps en temps, il y a un bloc de béton à la place.
— Mais, mon chéri, ces gros cailloux font la gloire et la richesse d’Avebury. C’est vrai qu’ici, à ras du sol, on ne se rend compte de rien ! Viens !
Et elle traina Rhys vers une boutique de souvenirs : des dizaines de brochures, des centaines de cartes postales, des plans de toutes sortes et même – et cela fit sourire Rhys – la maquette d’une soucoupe volante.
— Regarde, Gwen ! On se croirait à Roswell !
— Jolie soucoupe effectivement ! Mais regarde plutôt cette photographie aérienne !
Immense, elle trônait derrière le comptoir :
— Ah ! La vache ! fit Rhys, impressionné malgré lui.
C’est là que le propriétaire, un vieux monsieur moustachu à l’air docte, surgit de l’arrière-boutique.
— Inattendu, n’est ce pas ? Nous sommes au centre du plus grand ensemble de mégalithes d’Angleterre, de grosses pierres si vous préférez. Il n’en reste pas grand-chose, hélas ! De ce côté de la photo – et il montra l’extérieur de l’ensemble – on voit le reste d’un talus, puis d’un fossé, enfin encore plus à l’intérieur, quelques grosses pierres. Elles ont presque toutes disparu : il n’en reste que vingt-huit, alors qu’au départ, il y en avait probablement une centaine et elles formaient un cercle parfait. Nous sommes au centre ou nous devrions l’être. Mais ce n’est pas tout : à l’intérieur encore, deux autres cercles plus petits. Même chose, beaucoup de pierres ont disparu !
— Comment ça ? demanda Rhys. On ne les a tout de même pas volées ! Avec la taille qu’elles ont…
— Et le poids ! Une quinzaine de tonnes en moyenne, mais il y en a des plus grosses, jusqu’à soixante-cinq tonnes… Non ! Elles n’ont pas été volées, mais elles ont été victimes de l’imbécilité humaine. Le site a été détruit en grande partie aux 18ème et 19ème siècles : c’est l’Eglise qui en a décidé ainsi !
Et devant l’air étonné de Rhys :
— Et oui ! On a considéré les blocs de pierre comme un symbole du paganisme. Et ils ont été détruits… Quand on pense qu’ils dataient du néolithique : 2800 ans Avant Jésus Christ… A peu de choses près ! C’est ce que disent les archéologues.
Rhys n’en revenait pas :
— Et, ils ont fait comment, les gens de cette époque, pour amener ces pierres ici ?
— Alors ça, mon petit monsieur, il n’est pas né celui qui pourra donner la réponse ! On ne sait même pas qui ils sont « les gens de cette époque » comme vous dites. C’est comme à Stonehenge, les avis divergent : pour certains, ce sont les Phéniciens, les Egyptiens, les Danois que sais-je encore, d’autres soutiennent mordicus que c’est l’œuvre des Atlantes ou même des extra-terrestres ! D’ailleurs, tenez, si cela vous intéresse, j’ai écrit une petite monographie sur le sujet. Elle est en vente pour dix livres. J’y explique ma théorie…
— Et quelle est-elle ? S’impatienta Gwen.
— Achetez mon livre, belle dame ! Il en vaut le coup.
Gwen se mit à rire et versa les dix livres demandées. De retour dans la rue, elle feuilleta rapidement le petit ouvrage et poussa une exclamation de colère.
— Oh ! Le gredin ! Il m’a eu ! Tu sais ce qu’il propose comme solution ? Tout bonnement, l’enchanteur Merlin ! Un petit coup de baguette magique et hop ! Mais on se croirait dans Harry Potter, ma parole !...Dix livres pour ça !
— Qu’est-ce que tu croyais ? C’est une explication pas plus stupide que les autres ! Pendant que tu payais, j’ai jeté un coup d’œil à une autre brochure : on y parle de lévitation, d’Atlantes ! Tu imagines cela, un convoi aérien de grosses pierres, retombant en cercle ! Cela me fait penser au dessin animé de Disney « Fantasia », tu ajoutes une petite musique guillerette, Mickey avec son balai et voilà !
Manifestement Rhys s’amusait beaucoup, Gwen beaucoup moins et elle allait répondre vertement lorsque son attention fut attirée par un petit attroupement devant une boutique : le journaliste local qu’elle avait remarqué la veille était en grande conversation avec le constable et un couple d’une trentaine d’années, apparemment les propriétaires du magasin. Gwen s’approcha, feignant de musarder et réussit à saisir quelques bribes de la conversation.
— Donc la police locale affirme qu’il ne s’agit pas d’une mort naturelle ? Cherchait à savoir le journaliste.
— Il est prématuré de prétendre quoique ce soit à ce stade de l’enquête, Monsieur Abernathy, vous le savez bien ! Laissez le légiste faire son travail et il commence à peine.
— Oui, mais vous avez bien vu le corps, non ? Vous savez forcément quelque chose !
A ce moment-là, la jeune femme, une petite rousse bien en chair, intervint avec virulence :
— Mais bien sûr qu’il sait quelque chose ! S’il ne s’agit pas d’un meurtre, qu’est-ce qu’il ferait ici à poser des questions ? Connaissiez-vous Carol ? Et bien oui, mon mari et moi la connaissions, comme tous les habitants du village d’ailleurs. Où étiez-vous hier soir ? Au lit évidemment comme tous les gens honnêtes qui ont travaillé toute la journée.
— Calmez-vous, Madame Loretta ! Calmez-vous ! De toute façon, je ne suis pas chargé de l’enquête, c’est la police de Bristol qui fera le travail. Pour l’instant, elle est à Stonehenge !
Le journaliste jubilait : il avait eu sa réponse. Quant à Gwen, elle n’en perdait pas une miette, mais son attitude commençait à intriguer le quatuor et, pour se donner une contenance, elle poussa la porte de la boutique. Sur sa partie vitrée, on pouvait lire « Loretta et Jonah Young : mystères et magie ». A l’intérieur, une atmosphère lourde de parfum d’encens, une semi-obscurité percée de quelques éclats multicolores : des flacons, des fioles, mais aussi des bijoux assez voyants et scintillants, des cailloux de toutes formes mais travaillés et polis. Une grande table supportait des jeux de cartes, des livres, des magazines : les thèmes principaux en étaient la magie et la sorcellerie. Gwen feuilletait distraitement un livre traitant de la wicca et se demandait ce que cela pouvait bien être lorsque Loretta fondit sur elle.
— Vous avez entendu cela ? Quelle honte ! Ennuyer des commerçants honnêtes, tout dévoués à la communauté !
Gwen profita de cette entrée en matière pour satisfaire sa curiosité et en moins de cinq minutes, elle apprit qu’il y avait eu un drame au village, qu’on avait retrouvé le corps de la pauvre Carol Howard sur la pierre des sacrifices à Stonehenge, qu’on pensait à un meurtre et qu’on les soupçonnait, elle et son mari, parce qu’ils n’étaient pas du coin : cela ne faisait que cinq ans qu’ils étaient là et qu’ils tenaient un commerce d’objets ésotériques (les gens d’ici confondent avec « érotiques » Pfoui !). Pourtant des gens bizarres, dans le village, il y en avait ! Le notaire par exemple trop poli pour être honnête, le vétérinaire trop rustre, le journaliste trop curieux et jusqu’au père de cette pauvre Carol, le gros propriétaire terrien du coin : des terres oui, mais pas d’argent et des maitresses… Mais non, c’était eux que l’on venait questionner en premier, bien sûr ! Et puis, qui prouvait que c’était des gens d’ici qui avaient fait le coup, hein ? Et quand je dis d’ici, je dis des gens de cette planète… Parce que dans le coin, tout le monde savait que Stonehenge était une base d’atterrissage pour vaisseaux aliens.
C’est à ce moment-là que Gwen simula une grosse crise de toux pour cacher le ricanement de Rhys.
— On reviendra, Madame Young ! Il faut que je prenne l’air.
Et c’est hilares qu’ils sortirent du magasin, mais très vite, ils durent constater que l’heure n’était pas à la plaisanterie. Les badauds avaient l’air inquiet, ils affectaient un air pressé ou au contraire s’attardaient et chuchotaient entre eux. Au pub, pour une fois, pas de grands cris, mais des conversations feutrées. Au contraire, au salon de thé, les vieilles dames jacassaient sans relâche, avec même une petite pointe de satisfaction : il y avait longtemps qu’elles-mêmes n’étaient plus belles et désirables et ce châtiment infligé à la jeunesse et à la séduction n’était pas pour leur déplaire. Partout, le sujet de conversation était le même : cette pauvre Carol, tuée de manière particulièrement barbare (en réalité, on n’en savait rien, mais le propre de toute communauté restreinte est d’inventer lorsqu’on ne sait rien). Cependant, selon les uns, le meurtrier serait un alien féroce, avant-garde d’une invasion ou selon les autres – au bureau de poste local surtout – un sorcier extrêmement puissant et la pauvre Carol ne serait qu’un avertissement : les sept plaies d’Egypte allaient s’abattre sur Avebury.
— Rhys, nous nageons en pleine paranoïa. Je crois que je vais prévenir Jack !
— Grands Dieux, mais pourquoi ? Ces gens sont zinzins, cela se voit. Laissons la police locale gérer le problème. Je te rappelle que nous sommes en vacances et je propose même que l’on reparte immédiatement. C’est râpé pour Stonehenge de toute façon. Le lieu doit grouiller de policiers.
— Il y a d’autres choses à voir ! Les curiosités ne manquent pas dans la région : on peut aller voir le West Kennet Long Barrow, c’est à deux ou trois kilomètres d’ici. On peut y aller à pied.
— A pied ? Tu plaisantes ?
— Mais non ! Cela nous fera le plus grand bien !
Et en pinçant l’estomac de Rhys, elle ajouta
— Et ensuite le tumulus de Silbury Hill.
— Je ne sais même pas de quoi tu parles !
— Allez ! Fais-moi un sourire ! On prendra une décision tout à l’heure. Pour l’instant, on peut aller goûter quelques douceurs dans ce joli petit salon de thé.
— Ce sont les vieilles dames qui vont être contentes… De la chair fraiche. De quoi cancaner ! Mais c’est vrai que la devanture de ce salon de thé est fort alléchante. Et tu m’expliqueras comment tu connais si bien le coin alors que tu n’y es jamais venue et que nous n’étions pas censés être là !
Une charmante vieille dame vint les accueillir toute de rose vêtue (même ses cheveux blancs avaient des reflets roses)
— Je vous installe dans ce petit coin ! Vous y serez très bien !
Très en vue surtout à la grande joie des habituées dont le niveau sonore de conversation avait brutalement diminué à l’arrivée du couple. On leur apporta des tasses à thé roses, une théière rose, un assortiment de petits gâteaux dans des assiettes roses et en partant, la vieille dame leur glissa :
— Si vous avez besoin de quelque chose, vous m’appelez bien fort. Je m’appelle Doris, mais ici, tout le monde m’appelle Rosie ! Puis, rêveuse, elle ajouta :
— Mais je ne sais pas pourquoi.
Rhys commençait à trouver la situation cocasse, mais il se rembrunit lorsqu’il constata le sujet de conversation des clientes : meurtre, sacrifice, mutilations et autres atrocités.
— La pauvre ! Il paraît qu’on lui a arraché le cœur !
— Moi, ce n’est pas ce qu’on m’a dit : dépecée ! Elle était littéralement dépecée ! Scalpée en plus, mon Dieu !
— Sait-on si elle a été… Suivit un silence entendu.
— Oh oui ! Et pas qu’une fois !
— Quelle époque ! Quel est le monstre qui a pu faire ça ?
— Quelqu’un qui connait bien le coin ! Ce n’est pas la première jeune fille à être tuée à cet endroit. On l’a trouvée sur la pierre du sacrifice, c’est tout dire !
Le silence régna quelques instants, histoire de digérer toutes ces horreurs. Puis, de plus belle, les hypothèses repartirent.
— Ce n’est pas quelqu’un du village ! Avec tous ces soi-disant sorciers et gens bizarres que l’on voit passer ici !
Et là, Gwen et Rhys se sentirent observés, jaugés, puis ignorés : une jeune femme enceinte, un mari gourmand, rien à craindre ! Enfin, peut-être.
— Possible ! Mais il y en a quelques uns ici qui lui en voulaient à la Carol. Tiens ! Son patron, le notaire, il l’aurait bien mise dans son lit. Elle n’a sûrement pas voulu : il aura voulu se venger.
— Et il n’y a pas que lui. Le vétérinaire, il allait souvent promener son Napoléon du côté du cottage de Carol. Et ce pauvre chien, en guise de promenade, il attendait à la porte. La femme du vétérinaire a peut-être soupçonné la vérité.
— Elle est épaisse comme une planche à pain, en plus, elle a peur de tout ! Je ne la vois pas assassiner quelqu’un.
— Tu parles ! C’est elle qui est chargée de la stérilisation des animaux. Couic !! Elle a peut-être voulu essayer sur un être humain.
Tout le monde se mit à rire. Mais la litanie n’était pas finie :
— Quoi qu’il en soit, la liste est longue de ceux qui lui en voulaient. Vous oubliez tous ceux à qui elle a vendu des baraques pourries… Et je ne parle pas de son père ! Il n’a plus le sou. Or Carol avait hérité de sa mère un joli magot et un bon bout de terrain ! Qui est-ce qui hérite, hein ?
Rhys commençait à être écœuré de cette débauche de diffamations. Gwen, elle, s’en régalait, lorsque la petite bonne qui débarrassait les tables se mit à glapir :
— Des sornettes tout ça ! Ce sont les Martiens qui ont fait le coup ! Vous n’avez pas remarqué ces lueurs étranges dans le ciel, certains soirs ? Cela ne peut être qu’eux ! Et la prochaine, c’est moi !
Rosie intervint énergiquement :
— Gladys, taisez-vous ! Vous ne risquez rien ! Vous regardez trop la télévision, ma pauvre fille. N’effrayez pas ces messieurs-dames.
Mais Gladys avait apparemment touché une corde sensible et tous les regards étaient tournés vers elle comme si elle détenait la vérité. Rosie s’approcha alors de la table de Gwen et de Rhys
— Ne vous laissez pas impressionner. Gladys a toujours été un peu exaltée ! Il n’y a rien à craindre ! Qu’avez-vous prévu de visiter cette après-midi ?
— Et bien, répondit Gwen, nous avions prévu d’aller à Stonehenge, mais…Nous avons pensé à West Kennet Long Barrow et à Silbury Hill…
— Franchement, je ne vous conseille pas Silbury Hill. Il y a là-bas une atmosphère un peu étrange. Tous ceux qui en reviennent disent qu’ils ont eu peur. Allez plutôt au musée local.
Une fois leurs petits gâteaux, trop sucrés, avalés, le couple sortit du salon de thé sous les regards acérés des clientes supputant les risques que ces jeunes gens apparemment si gentils soient en réalité de dangereux psychopathes prêts à occire tout le village.
— Et alors, où va-t-on ? demanda Rhys, redoutant la réponse.
— A Silbury Hill évidemment !
— Ben tiens ! Le contraire m’aurait étonné : une atmosphère étrange, c’est tentant, n’est-ce pas ? Mais cela ne me fait pas peur, je ne crois pas à toutes ces sottises. Je te suis !
Un peu de marche dans une campagne d’herbe rase où la végétation gelée commençait à crisser sous les pas et le couple s’arrêta béat de surprise devant le spectacle qui s’offrait à eux. Une butte, une colline imposante surgissait brutalement dans un paysage pratiquement plat.
— Et bé ! fit Rhys, c’est cela ton fameux tumulus ?
— De toute évidence, répondit Gwen, le nez plongé dans les prospectus confisqués à l’hôtel le matin-même.
— C’est très curieux au point de vue géographique. Je ne suis pas géologue mais je ne comprends pas ce que cette colline fait là.
— C’est qu’elle n’est pas naturelle : c’est un tumulus artificiel… attend que je lise… le plus grand d’Europe d’après le guide, grosso modo quarante mètres de haut, un diamètre de cent soixante sept mètres à la base et de trente mètres au sommet. En réalité, il est fait d’étages superposés, comme la pièce montée de notre mariage : cinq mètres par étage, toujours selon le guide, le tout principalement en craie. Il faut l’imaginer à ses débuts, tout blanc. Il devrait être impressionnant.
— Et ton guide, il te dit à quoi il servait ?
— Et bien non, parce qu’on n’en sait rien. Des fouilles ont été entreprises mais on n’a rien trouvé.
— Tu veux dire que des gens ont construit ça pour rien ?
— Rien qu’on connaisse du moins. Mais les gens de l’époque n’avaient pas les mêmes croyances, ni les mêmes intérêts que nous.
— « Les gens de l’époque » ??? J’ai déjà posé la question, mais quelle époque ? Il dit quoi, ton guide, là-dessus ?
Gwen feuilleta rapidement quelques pages :
— La réponse n’est pas simple apparemment. Certains archéologues prétendent que le tumulus a été achevé vers 2500 Av JC, la première phase datant à peu près de 2750 Av JC….Et si on grimpait ? Pas besoin d’être alpiniste.
Si la montée n’était pas difficile techniquement parlant, elle s’avéra plus pénible que prévu. Très rapidement, les deux grimpeurs durent chercher leur souffle, au grand étonnement de Gwen, pourtant bien entrainée. Rhys peinait énormément. En même temps, le vent s’était levé et rugissait de façon très impressionnante et effrayante, comme s’il cherchait à déséquilibrer les marcheurs. Pourtant, plus bas, les rares arbres visibles ne frémissaient pas, les buissons ne s’agitaient pas. Une odeur bizarre commençait également à leur agresser les narines : un mélange de soufre et d’ozone plutôt surprenant. En outre, une nappe de brouillard qui s’épaississait rapidement était en train de les encercler.
— Tu as déjà vu du brouillard avec un vent pareil ? parvint à articuler péniblement Gwen.
Rhys ouvrait la bouche pour lui répondre lorsque, de façon inattendue, il glissa et s’étala sur le flanc du tumulus au grand effarement de Gwen.
— Que t’arrive-t-il ? Tu t’es buté dans quelque chose ?
— Mais non ! J’ai reçu comme une grande gifle glacée… Je ne sais pas de quoi il s’agit… Gwen, tu vas dire que je suis une poule mouillée, mais je ne suis pas très rassuré, là !
— Et bien, moi non plus, figure-toi ! Redescendons !
Effectivement, Gwen se sentait inexplicablement angoissée. Une boule se formait au creux de son estomac, ses oreilles bourdonnaient et elle était au bord de la nausée. Pourtant, d’habitude, elle n’était pas si impressionnable.
La descente se fit sans difficulté majeure : le vent s’était calmé, l’odeur dissipée, le brouillard levé. Arrivé au pied du tumulus, Rhys fit remarquer :
— Finalement, Rosie avait raison ! Il y a là une ambiance bien étrange et même malsaine. Quittons la région et allons à Bath.
Gwen saisit son téléphone et s’éloigna un peu en disant :
— Cette situation m’inquiète ! Je téléphone à Jack et je demande conseil.
Rhys prit l’air renfrogné tandis que la conversation s’éternisait. Finalement, Gwen revint vers lui.
— Je sais que tu ne vas pas être content, mais Jack nous demande de rester. Il arrive avec le reste de l’équipe demain matin. Tous ces gens ont peut-être une raison d’être inquiets : nos appareils au Hub ont capté une activité anormale de la faille il y a quelques jours et un danger potentiel qui a tendance à se déplacer vers cette zone du pays. Sans compter qu’hier soir, il y a eu un pic d’activité dans la zone d’Avebury, Stonehenge et environs. C’est peut-être une coïncidence, mais Jack dit que…
— Ah ! Si Jack a dit… Dans ce cas…
— Allez ! Ne fais pas la tête, mon gros nounours ! L’affaire sera vite réglée et ensuite, Portsmouth, Paris, les Champs-Elysées…
— Très bien ! Attendons… Mais, je t’avertis, je rentre à Avebury et je m’enferme au pub.
— Cela me va très bien.
Chapitre 3 En route pour Avebury
La veille à Cardiff
— Nom d’une pipe ! Ils sont encore en retard !
Jack écumait : il attendait de pied ferme ses équipiers depuis déjà plus d’une heure ! Un retard ponctuel, il s’en moquait un peu. Après tout, il n’était pas un chef très conventionnel lui-même. Mais depuis quelque temps, c’était devenu une habitude : quelques minutes d’abord, puis un quart d’heure, une demi-heure et aujourd’hui, c’était le bouquet, une heure ! De la part d’Owen, cela ne le surprenait guère, mais de la part de Tosh, si professionnelle, c’était plus surprenant. Jack savait bien pourquoi : Tosh était de plus en plus souriante, Owen de moins en moins caustique et grognon, l’un entrainant l’autre. Jack avait remarqué qu’ils arrivaient ensemble le matin. Owen avait expliqué, sans qu’on lui demande rien, mais d’un air négligent, qu’il avait besoin de marcher, que le studio de Tosh était sur son chemin et qu’il était plus agréable de faire le chemin à deux. Plus agréable, c’était évident, mais plus long aussi manifestement : un trajet qui normalement devait durer dix minutes, en prenait maintenant près de quarante-cinq. Habituellement, Jack en aurait souri, mais il avait des soucis.
C’était d’ailleurs le sujet de conversation entre Tosh et Owen. C’est vrai qu’ils ne se pressaient pas. Ils s’étaient beaucoup rapprochés l’un de l’autre ces derniers mois, en fait depuis leur mésaventure au Snowdon et, si ils ne s’étaient pas encore avoué leurs sentiments respectifs, ils adoraient papoter et ils tombaient souvent d’accord. Là, ils avaient un sujet de préoccupation commun : l’autre « couple » du Hub (Owen n’aimait pas trop cette image) qui semblait aller mal.
— Je ne comprends pas, disait Tosh. Jack, en ce moment, me semble perpétuellement en colère, toujours préoccupé. Pourtant, nous n’avons pas plus d’ennuis que par le passé.
— Jack, c’est une chose, mais as-tu remarqué le comportement de Ianto, ces derniers jours ? Voilà encore un mystère ! J’avoue que j’ai toujours eu du mal à le cerner, mais là… j’y perds mon latin. Tu te souviens, il est arrivé un beau jour avec cette affreuse bestiole…
— Myfawny ? Affreuse ? Tout est relatif ! Si tu étais un ptérodactyle, tu le trouverais peut-être à ton goût.
— Admettons ! Toujours est-il qu’il est arrivé, de Londres soi-disant. Toujours très poli, certes, mais trop à mon goût ! Je n’aime pas les gens obséquieux.
— Non ! Là, tu exagères ! L’adjectif est mal choisi, il me semble. Poli, réservé, trop réservé, je te l’accorde…
— Soit ! Bref, il nous met en danger avec sa petite copine cybernétique et Jack, contre toute attente, ne le met pas à la porte. Ensuite, il nous fait la tête pendant des mois. Oui, bon ! J’exagère un peu. Ensuite, à mon grand étonnement, notre coffee-boy se met à changer : il parle, il s’investit dans les enquêtes et oh miracle ! Parfois même il sourit. Je l’ai même entendu rire, une fois ! On se dit : il va devenir normal !
— On peut être réservé et normal ! Moi-même, je ne suis pas très expansive.
— Tu ne dis peut-être pas grand-chose, mais tes yeux parlent pour toi, mon lapin… Toi, tu es normale et tu le deviens de plus en plus.
— Merci du compliment, fit Tosh, un peu pincée.
— Ne te fâche pas, c’est effectivement un compliment, maladroit, je te l’accorde. Pour en revenir à Ianto, lui aussi semblait bien évoluer, grâce à Jack, je suppose et depuis quelques jours, patatras ! Retour en arrière. Finis les sourires, finies les discussions, les allusions perfides, je me ferme à tout le monde, même à Jack. Je fais mon café et je cours vite aux archives me terrer dans mon coin.
— J’avoue que c’est une attitude qui m’étonne, moi aussi. Jusqu’à une date récente, nous échangions quelques paroles tous les deux. Là maintenant, c’est à peine si je le vois. Il pose ma tasse de café à côté de moi, en bredouillant un ou deux mots et il s’enfuit avant même que j’ai le temps de le remercier. Et puis, il a le regard éteint, il est comme absent.
— Tu crois qu’ils se sont disputés ?
— Je ne pense pas. De la façon dont Jack le regarde… je crois que, lui non plus, ne comprend pas.
Effectivement, Jack ne comprenait pas ! Il avait toujours été confiant dans son charme naturel et jusque là, Ianto n’avait pas échappé à sa séduction. Il avait été difficile à conquérir, mais Jack aurait juré que Ianto lui était profondément attaché. Et voilà qu’aujourd’hui, il se refusait, il ne se laissait pas approcher, il se dérobait non seulement à tout contact physique, mais également à la conversation. Il fuyait littéralement. « Une vraie savonnette » pestait Jack. Les pauses canailles lui manquaient, ainsi que les nuits câlines. Mais son désarroi avait des racines plus profondes et ne se limitait pas à l’absence de relations physiques entre lui et le jeune homme. Jack réalisait qu’il n’était pas lié à Ianto, uniquement par les plaisirs de la chair, mais qu’il tenait réellement à lui, qu’il éprouvait pour lui une affection grandissante, peut-être même plus que cela, sans qu’il veuille se l’avouer. Il se demandait ce que lui, Jack, avait fait ou pas fait pour se voir repousser de la sorte. Si seulement ce fichu Gallois voulait bien s’expliquer, mais non ! Il était fermé comme une huitre. La patience n’était pas le fort de Jack, il n’aimait qu’on lui résiste et il devait se faire violence pour ne pas galoper jusqu’aux archives pour secouer cette sacrée tête de mule et l’obliger à dire ce qu’il avait sur le cœur.
Pendant ce temps, aux archives justement, Ianto se tourmentait. Il lui semblait se trouver dans une situation sans issue. Il avait l’impression de se noyer, de s’enfoncer de plus en plus. Sans l’avoir voulu, il avait fait autrefois une sottise, une bévue plutôt et même, à bien y réfléchir, une simple étourderie. Et cela se retournait contre lui aujourd’hui ! Des années plus tard ! Le passé se rappelait à lui de façon douloureuse et l’avait pris au piège. C’était de sa faute… Si seulement il avait fait… ou s’il avait dit… C’était trop tard maintenant. Pour la millième fois, il se demanda ce qu’il aurait du faire et à quel moment. Il avait longtemps oublié l’incident, mais, bien sûr, pas les circonstances où il s’était produit : les jours sombres de Canary Wharf, l’attaque de Torchwood 1 par les cybermen. Il y travaillait à l’époque. Pas un rôle bien important, un petit archiviste surtout chargé de ranger les piles de dossiers, d’entasser des cartons, de les enregistrer sur informatique – c’est là qu’il avait rencontré Lisa – Il croisait parfois des membres plus importants de la base : des gens en blouse blanche ou en costume sombre qui lui donnaient des dossiers avec un ordre bref, presqu’aboyé : « Section A », « Allée 19 », « Attention, c’est fragile ». Du contenu des dossiers et des cartons, il ignorait tout. De ses supérieurs, il ne connaissait rien. Pourtant, il y a deux semaines, en sortant de leur pizzeria favorite, il avait croisé un homme qui l’avait dévisagé avec insistance. Sur le moment, Ianto n’y avait pas prêté attention. Plus tard, il y avait repensé, poussé par une impression de déjà-vu « Où ai-je déjà vu cette tête- là ? » Et brutalement, la mémoire lui était revenue : il suffisait de remplacer l’imperméable kaki par une blouse blanche et on avait là un ancien de Torchwood Londres, un des scientifiques du Labo 5, celui des technologies sensorielles. Cela l’avait étonné : il y avait donc des survivants, en dehors de lui-même ? mais pas inquiété. Et là, il avait commis sa seconde erreur : ne pas en parler à Jack. Ce n’était pas voulu, mais lorsqu’il était revenu à la base, Jack avait d’autres projets, bien plus agréables et, du coup, lui aussi. Ensuite, il avait oublié, tant cette rencontre lui semblait de peu d’intérêt. Il s’était trompé encore une fois : quelques jours plus tard, en sortant du hub par le syndicat d’initiative, il s’était de nouveau retrouvé face à ce survivant du passé. Sauf qu’il n’était pas seul, un deuxième homme l’accompagnait que Ianto reconnut immédiatement : un des vigiles du service de sécurité de TW1. Cette fois, il eut peur, mais c’était trop tard !
Les deux hommes l’avaient entrainé à l’écart, en dehors du champ des caméras de surveillance et là, le cauchemar avait véritablement commencé.
— Mais voilà notre homme à tout faire ! D’après ce que je vois, tu as repris du service ici, à Torchwood 3 ! Tu sors les poubelles le soir, tu leur ramène des pizzas ! Tu ranges les cartons, comme à Londres ?
Le deuxième homme intervint alors :
— Oui, des cartons ! Cela te dit quelque chose ? Il vaudrait mieux pour toi et ton équipe !
Et en un éclair, le jeune homme s’était souvenu de ce qu’il appelait, depuis, sa première erreur. Le jour de l’attaque des cybermen, il s’activait à son travail, dans les sous-sols du bâtiment, allant du labo 5 au local où on rangeait les artéfacts aliens les plus précieux. Il y transportait des cartons sous l’œil goguenard du vigile de service. Un dernier carton lui avait été confié par un ingénieur du nom de Harold Marx (son nom figurait sur son badge), accompagné d’une mise en garde :
— A manier avec précaution surtout ! Tu le ranges dans la zone sécurisée. Et tu fais très attention à ne pas briser les scellés !
A ce moment précis, les premiers coups de feu avaient claqué. En quelques fractions de secondes, Ianto s’était retrouvé seul, le scientifique s’étant enfermé dans son laboratoire et le vigile s’étant rué vers les étages supérieurs. Le carton dans les bras, il avait bien essayé d’entrer dans l’entrepôt, mais il était déjà envahi par la fumée. De couloir en couloir enfilés à l’aveuglette, il s’était retrouvé au parking, avait pu repérer sa voiture et n’osant pas laisser le carton à l’abandon, il l’avait jeté dans son coffre. Le reste, il s’en souvenait à peine : le retour dans le bâtiment, sa quête pour retrouver Lisa, son combat avec un cyberman pour l’arracher à lui, la fuite éperdue avec elle jusqu’à son appartement. Le carton avait été lancé au fond d’un placard et oublié jusqu’au départ pour Cardiff. C’est après le déménagement que Ianto l’avait retrouvé et, ne sachant qu’en faire, ignorant totalement son contenu, il l’avait entreposé avec d’autres cartons dans les couloirs obscurs du Hub là où personne ne met jamais les pieds. Voulant oublier les jours sombres de Canary Wharf, il n’avait pas eu la curiosité de l’ouvrir.
Et c’était sa première erreur : ce carton ignoré et oublié. Il n’en avait pas parlé à Jack préoccupé qu’il était au début par d’autres soucis. Puis, cela lui était sorti de l’esprit. Pourtant, ce maudit carton devait avoir de la valeur, vue l’insistance des deux hommes.
— On ne te veut pas de mal ! Donne-nous seulement le carton que tu as volé à Londres.
Ianto eut beau protester de son innocence, les deux hommes ne l’écoutaient pas. Ce qu’ils voulaient, c’était le carton, peu importe les raisons pour lesquelles il se trouvait en possession de Ianto.
— Cause toujours, mon bonhomme ! Garde tes explications pour ton chef. Nous, ce qu’on veut, c’est le carton et son contenu.
Ianto avait alors voulu savoir ce que le fameux carton contenait.
— Cela ne te regarde pas ! Mais si tu n’obéis pas, nous nous vengerons : ta famille d’abord, on sait où habitent ta sœur, son mari et ses enfants. Tu ne voudrais qu’il leur arrive quelque chose ? Puis tes équipiers. N’oublie pas non plus que nous pouvons contacter ton chef, lui raconter que tu as volé des artéfacts pour ton usage personnel. Il voudra en savoir plus et lorsqu’il saura, tu seras foutu ! Viré à grands coups de pied dans le derrière !
Et là, Ianto avait commis sa troisième erreur : quelle était la nature du danger ? Pourquoi Jack pourrait autant lui en vouloir ? Et au lieu de l’avertir, il avait cherché le carton, l’avait retrouvé non sans mal et il avait brisé les scellés. Geste stupide, il s’en rendait compte à présent, puisqu’il avait ainsi supprimé la preuve qui l’innocentait, qui prouvait sans conteste qu’il n’avait pas utilisé l’artéfact contenu dans le carton. D’abord, il fut soulagé : des papiers, des dossiers, rien de bien dangereux a priori, puis il trouva une espèce d’écrin. Il l’ouvrit avec une certaine appréhension et y vit une sorte de diadème à l’envers, à poser derrière la nuque, entre les deux oreilles. Perplexe, il feuilleta ensuite la paperasserie accompagnant l’objet : il viendrait d’une lointaine planète, d’un peuple oublié depuis longtemps, et il aurait servi à influencer les pensées et les sentiments d’autrui. Et le cauchemar avait pris forme : comment prouver à Jack qu’il n’avait pas été manipulé, que l’intérêt qu’il portait à Ianto ne lui avait pas été dicté par l’artéfact ? Comment prouver que lui, Ianto, n’était pas un escroc ? Comment convaincre Jack que, s’il estimait et désirait Ianto autant qu’il le prétendait, c’était du uniquement à la personnalité de ce dernier ? Que ses sentiments n’avaient rien d’artificiel ? Ces questions tournaient en boucle dans la tête du pauvre jeune homme et il ne savait comment s’en sortir. Il se refermait sur lui-même, n’osait plus regarder Jack en face, ni même lui parler en tête-à-tête. En même temps, il avait conscience d’agir stupidement. Il irritait Jack et le rendait encore moins susceptible de croire à cette histoire débile.
Finalement, il fut soulagé par le coup de téléphone de Gwen. Préparer le voyage l’occupa, le distrayant de son tourment. Et il espérait également, un peu bêtement, il s’en rendait compte, se couper ainsi de ses maîtres-chanteurs.
On prend la route
Le départ se fit dans l’ordre, sans précipitation, grâce à l’efficacité de Ianto : tout était prêt à l’heure dite. Jack tenta un geste de réconciliation.
— Parfait, Ianto ! Comme d’habitude !
Il fut remercié d’un bref signe de tête et il fut déçu de voir Ianto monter à l’arrière du SUV, laissant la « place du mort » à Owen. Pas très content non plus d’ailleurs ! Puisqu’il n’était pas aux côtés de Tosh.
Jack prit la route de Bristol, se fiant aux indications du GPS. Très rapidement, le véhicule sortit du flux de la circulation matinale et Jack put alors se concentrer sur autre chose que sur la conduite. Ianto, bien sûr, qu’il observait avec discrétion dans le rétroviseur. Il nota une fois de plus ses traits tirés, ses yeux cernés, son expression fermée mais – et c’est la première fois qu’il le laissait deviner – angoissée. Il cache quelque chose, pensait Jack, quelque chose qui lui fait peur. Mais pourquoi ne me dit-il rien ? Il n’a donc aucune confiance en moi ? Son secret est-il si terrible ? A ce moment de ses réflexions, Jack remarqua un fait bizarre : Ianto se retournait fréquemment et fixait les voitures derrière eux.
— Qu’est-ce qu’il y a, Ianto ? Tu as peur que nous soyons suivis ?
— Euh… non ! Je vérifiais seulement… par habitude.
— Sois pas parano, Coffee boy ! Pourquoi nous suivrait-on ? Nous ne savons pas nous-mêmes ce que nous allons faire là-bas. Gwen est inquiète, je veux bien, mais d’après ce que j’ai compris, elle n’a aucune raison précise pour cela.
— Je te rappelle, le morigéna Tosh, qu’il y a eu un meurtre très curieux et que nos appareils de surveillance ont noté une activité étrange dans la région.
Ce qui fit revenir Jack à des préoccupations plus professionnelles : il décida de se consacrer à sa mission.
— Justement, Tosh, tu as fait la recherche que je t’avais demandée hier soir ?
La jeune femme ayant acquiescé, il poursuivit :
— Excuse-moi, ma question était idiote. Que peux-tu nous dire sur la région ? Et au fait, qu’est-ce que nos deux oiseaux venaient y faire ? J’avais cru entendre parler de la France, Paris…avant que le bébé arrive…
— Ils étaient en route, mais avant de partir, Gwen m’avait confié son intention de s’arrêter à Stonehenge. Depuis longtemps, elle rêve d’y aller.
— Explique, veux-tu ?
— Vous savez tous, comme moi, qu’il y a dans le monde quelques lieux qui fascinent les populations par le mystère qu’ils dégagent : le Triangle des Bermudes, les statues de l’ile de Pâques, les pyramides en Egypte, etc. En Grande-Bretagne, nous avons Stonehenge et je ne vous parle même pas du Loch Ness.
— Donc Stonehenge ?
— En fait, il ne s’agit pas seulement de Stonehenge, mais de tout un ensemble de vestiges du néolithique, dont on ignore à quoi ils servaient. Et toute une série de légendes circule à ce propos. Pour être claire, on a plusieurs sites. Vous êtes prêts à supporter un exposé assez ardu ?
— Vas-y ! Mais essaie d’aller à l’essentiel.
Tosh ouvrit son ordinateur portable pour parcourir les notes prises la veille.
— Si cela vous convient, je commencerai par Stonehenge parce que tout le monde connait et en a vu des photos ! En fait, ce sont des menhirs dressés disposés en cercle qu’on appelle « cromlech ». Il y en a d’autres en Grande-Bretagne et ailleurs dans le monde, et de plus grands, mais celui-là est le plus connu, peut-être parce qu’il est le plus complexe. D’abord, il est composé de deux types de pierre – je vous fais grâce de l’aspect géologique – ensuite il est très élaboré : plusieurs cercles de pierres et au centre, des trilithes en grès.
— Des trilithes ? Questionna Owen.
— Oui, trois pierres : deux blocs verticaux supportant un troisième en guise de linteau. L’ensemble devait former un fer à cheval autrefois. Aujourd’hui, beaucoup de pierres sont tombées à cause des intempéries ou ont été volontairement détruites. Autour, un fossé – cent quatre mètres de diamètre - et un talus.
— Effectivement, j’ai déjà vu des photos, intervint Jack. Les blocs sont énormes. Comment ont-ils fait, à l’époque, pour les amener et les dresser ?
— D’autant plus, renchérit Tosh, que la plus grosse devait peser dans les quarante tonnes et qu’elles viennent de loin : cent, deux cents kilomètres, peut-être davantage. Les techniques de la construction nous restent inconnues. Mais ce n’est pas le seul mystère : à quoi servait cet édifice ? On l’ignore encore aujourd’hui malgré certaines fouilles. Les hypothèses sont multiples depuis les plus raisonnables jusqu’aux plus farfelues.
— Allez ! Fais-nous rire ! Gloussa Owen.
— Assez récemment, certains archéologues ont prétendu que le lieu était une espèce d’observatoire astronomique pour prédire les saisons, les éclipses, ce genre de choses. Mais d’autres soutiennent que c’était un sanctuaire religieux aux vertus thérapeutiques grâce à certaines des pierres, effectivement on a retrouvé des sépultures de gens morts de maladie. D’autres théories sont plus fumeuses : l’endroit aurait été construit par des druides, donc encore un lieu de culte, ou bien, il serait un endroit où on sacrifiait animaux et humains pour s’attirer les faveurs des dieux. Mais rien ne confirme cette dernière supposition, il y a bien une pierre dite « du sacrifice » mais c’est une appellation assez récente qui ne repose sur rien de scientifique. C’est simplement une pierre plate.
— C’est pas drôle, marmonna Owen qui commençait à s’ennuyer.
— Attend, Owen ! Je n’ai pas fini. J’ai encore deux théories sous le coude, franchement bizarres. La première, mais vous l’avez déjà lu dans les tabloïds, c’est que Stonehenge est une espèce de repère pour les extra-terrestres, une sorte de balise si vous préférez ou même pour certains, une piste d’atterrissage pour soucoupes volantes !
— C’est vrai, murmura Ianto. De temps en temps, la presse populaire fait ses gros titres avec ça.
Owen se retourna vers lui et lança :
— Je ne t’imaginais pas en train de lire ce genre de torchon !
— Chez le coiffeur, ça m’arrive.
— C’est toujours ce qu’on avance comme excuse, s’esclaffa Owen. Mais continue, Tosh ! Cela devient drôle. Quelle est ta deuxième théorie ?
— C’est la plus folle de toutes : je l’ai trouvé sur un blog Internet. L’ensemble Stonehenge- Avebury serait en réalité une gigantesque centrale électrique. Et la technologie viendrait de l’Atlantide.
— Ouah ! fit Jack. Rien que ça ? Développe, tu veux, cela m’intéresse.
— Oui, mais, pour cela, il faut que je vous parle des autres sites.
— Après une pause, par pitié ! Supplia Owen. On ne peut pas s’arrêter dans un de ces sympathiques petits cafés qu’on n’arrête pas de voir ?
Tout le monde étant d’accord avec cette proposition, Jack arrêta le SUV devant un petit établissement qui venait juste d’ouvrir mais qui était déjà illuminé comme un sapin de Noël. A l’intérieur, une bonne odeur de petits pains chauds et de café vint chatouiller délicieusement leurs narines. Même Ianto parut réconforté par la chaleur de l’accueil et c’est en souriant qu’il alla passer commande. Tout le monde confortablement installé, Tosh rouvrit son portable et continua d’évoquer les curiosités de la région de Stonehenge.
— Déjà, Stonehenge, ce n’est pas que les cercles de pierre, mais nous reviendrons peut-être là-dessus plus tard, si besoin est. Pour l’instant, passons plutôt au village où se sont arrêtés Gwen et Rhys.
— Sûrement pas par hasard, connaissant Gwen.
— Non, Jack ! Probablement pas ! Le site d’Avebury est moins connu mais pourtant plus grand : un fossé de 1,3 km de circonférence bordé par un fossé, un grand cercle de pierres dont il ne reste pas grand-chose et à l’intérieur, deux autres cercles plus petits. Vous y ajoutez deux avenues entre deux de ses entrées et des sanctuaires plus à l’écart. Par exemple, celle de West Kennet relie l’entrée Sud du henge au site d’Overton Hill à deux kilomètres de là, et, parait-il, elle était large de quinze mètres et bordée par cent pierres.
— Cela doit être spectaculaire, dit Owen. Il me tarde de voir ça !
— Tu ne verras rien. Parce qu’il ne reste rien ou pratiquement ! Mais il y a encore au moins deux autres curiosités : le plus grand tumulus d’Europe à Silbury Hill – c’est celui que Gwen et Rhys ont escaladé et qui leur a fichu la frousse – celui-là est entièrement artificiel et on ne sait pas à quoi il servait, mais il y en a un autre : le fameux tumulus à chambres de West Kennet (on le connait sous le nom de West Kennet Long Barrow). Si on ne sait pas à quoi servait le premier, pour le second on sait que c’est une sépulture collective.
— Je comprends pourquoi Gwen a voulu faire étape ici. Mais nous, qu’y faisons-nous ? résuma Owen.
— Peut-être rien ! répliqua Jack, mais Gwen a parlé d’une atmosphère étrange. Et vous la connaissez, elle a le nez pour ça ! En plus, un meurtre a été commis avant-hier soir dans des circonstances obscures. Si on ajoute l’affolement des machines qui surveillent l’activité de la Faille depuis nos bureaux : deux pics à quelques jours d’intervalle, le deuxième justement au moment du meurtre, il est peut-être intéressant d’aller voir ce qui se passe. Ianto, tu t’es occupé de l’hébergement ?
— Oui, mais les chambres sont rares en ce moment. Il parait que lors du solstice d’hiver, il y ait du monde… Bref, deux chambres au Lodge Avebury où sont déjà Gwen et Rhys et deux au Red Lion Inn qui risque d’être plus bruyant.
— Cela ne me dérange pas, fit Jack. Tosh et Owen iront rejoindre Gwen et nous, Ianto et moi, nous irons faire la fête au Red Lion.
Pour une fois, Ianto sourit. Il semblait de plus en plus détendu au fur et à mesure que l’on s’éloignait de Cardiff, ce qui ne l’avait pas empêché d’inspecter le parking au moment d’entrer dans le café. Jack en était un peu rasséréné, mais il se doutait que ce répit n’allait pas durer. A coup sûr, Ianto redoutait quelque chose, quelque chose qui se trouvait à Cardiff. Si cette tête de bois consentait à se confier…
Le reste du trajet fut plus détendu. Pas de dossier à étudier. Owen, d’autorité, s’était installé aux côtés de Tosh et Ianto avait repris sa place habituelle à l’avant. Et de temps en temps, il se mêlait à la conversation. Ce fut d’ailleurs lui le premier à voir le village d’Avebury.
— C’est ici ! On est arrivé. Tosh avait raison : ces pierres sont impressionnantes.
Leur arrivée ne passa pas inaperçue : un gros véhicule noir, à l’allure plutôt officielle (on regardait les séries américaines à la télé, même à Avebury), quatre personnes qui en descendent avec des mines à la fois sérieuses et curieuses. Ça sent le flic !
Et d’ailleurs, le constable local, resserrant sa ceinture sur un estomac un peu distendu par les pintes de bière généreusement avalées au pub, se précipita vers eux.
— Vous êtes les scientifiques attendus par la police de Bristol ? demanda-t-il en louchant sur le portable de Tosh et la mallette de Ianto.
Jack se porta en avant :
— Non ! Nous sommes plus que cela : Torchwood, Affaires Spéciales, antenne de Cardiff !
— Désolé ! fit le constable, très impressionné par la prestance et l’assurance de Jack. Il prit l’air entendu, alors qu’en réalité il était perdu. Et qu’attendez-vous de moi ?
— D’abord nous guider un peu dans le village, j’ai bien repéré le Red Lion Inn, mais pas le Avebury Lodge. Mais ce n’est pas le plus important : il faudrait nous mettre en contact avec les hommes qui s’occupent de l’affaire. Où sont-ils à présent ?
— Encore sur les lieux du crime. Mais le commissaire Murgatroyd a convoqué quelques témoins cette après-midi au Q.G., c’est à la salle des fêtes, tout à côté. Je les appelle ?
— Inutile ! Nous nous installons et nous le contacterons tout à l’heure.
Puis, en aparté, tourné vers ses compagnons, Jack murmura :
— Je suis sûr qu’il va être ravi !
Chapitre 4 Les premiers pas de l’enquête.
A peine le constable avait-il tourné les talons, que Gwen surgissait du pub, suivie à allure plus raisonnable par Rhys.
— Enfin, vous voilà ! Rhys s’impatientait. Il est pressé de partir pour Portsmouth, il dit que si on attend encore je vais accoucher, ici, sur une grosse pierre !
— Et là, doucement, ma grande ! Il faut d’abord que tu nous racontes tes impressions, parce que, pour l’instant, on n’en sait pas plus que le Guide Bleu. On mange bien dans ton pub ?
— Bof ! Grogna Rhys en grimaçant.
— Tant pis ! De toute façon, nous y couchons, Ianto et moi. Quant à Tosh et Owen, ils sont au même hôtel que vous deux. Je compte sur vous pour les y conduire : le constable devait le faire, mais il a préféré s’esquiver… mon autorité naturelle sans doute ! Une demi-heure pour s’installer et on se retrouve ici, on mange un morceau et toi, Gwen, tu nous fais ton rapport. Ensuite, vous pourrez partir, Rhys et toi.
Gwen fit la moue et son mari qui l’observait leva les yeux au ciel d’un air excédé :
— C’est-à-dire, Jack, j’aimerais bien en savoir plus sur ce qui se passe ici !
— J’en étais sûr, ronchonna Rhys ! Un mystère et Madame n’y résiste pas ! Madame sait qu’elle est enceinte et qu’elle approche du terme ? Madame sait qu’elle peut accoucher à tout moment ? En France, cela m’inquiétait déjà, mais il y a de bons hôpitaux, par contre— ici – et il appuya sur le mot – y-t-il seulement un médecin ?
— Il y a au moins un vétérinaire, rétorqua Gwen.
Rhys, suffoqué, ne sut quoi dire et en maugréant, il repartit pour l’hôtel, trainant Tosh et Owen dans son sillage.
Une heure plus tard, l’équipe, sans Rhys, était au courant des grandes lignes du supposé problème. Jack conclut :
— Finalement, on n’a pas grand-chose à se mettre sous la dent : un meurtre, mais rien ne prouve qu’il ne soit pas crapuleux et une ambiance étrange qui, apparemment, n’est pas nouvelle. Les lieux s’y prêtent d’ailleurs. S’il n’y avait pas eu ces signes d’activité de la Faille enregistrés par nos appareils, je dirais que nous n’avons rien à faire ici ! Mais puisqu’on est là, autant rester et fouiner un peu.
A sa grande surprise, Ianto accueillit la proposition avec un certain enthousiasme. Ce qui rassura un peu plus Jack. L’impression qu’il avait eu sur la route se confirmait : Si le jeune homme avait la mine morose depuis quelque temps, ce n’était pas à cause de ses équipiers, ni surtout à cause de lui, Jack, mais à cause de quelque chose liée à Cardiff. Mais quoi ? Jack n’en avait pas la moindre idée et il avait compté sur la soirée et surtout la nuit pour poser des questions. Las ! Il avait été déçu en entrant dans l’auberge : Ianto avait, malgré le manque de place, réussi à obtenir deux chambres. Il ne serait peut-être pas si facile de se retrouver en tête-à-tête avec lui ! Jack avait soupiré mais il ne s’avouait pas vaincu aussi facilement.
— Deux chambres, Ianto ? D’habitude, tu ne répugnais pas à partager mon lit.
— C’est que… Nous sommes à la campagne ici et je ne voulais pas froisser ces braves gens par nos habitudes… disons… peu conventionnelles.
— Certes, on est à la campagne, mais ce n’est pas pour ça que la population est forcément débile ou rétrograde ! Il s’en passe des choses dans les villages anglais !
— Débile, non ! Mais traditionnelle !
Jack avait fait la grimace, mais préféré ne pas insister !
Sitôt le repas avalé et le rapport terminé, l’équipe au grand complet, y compris Gwen, se dirigea vers la salle des fêtes. Sur le parking, trônait le camion mobile de la police de Bristol et entre le véhicule et la salle des fêtes, s’organisait un va-et-vient de jeunes policiers en uniforme portant dossiers, tableaux, ordinateurs, etc. Surveillant le tout, un homme entre deux âges, à la chevelure poivre et sel, donnait des ordres péremptoires :
— Inspecteur Matthews, commencez à afficher les clichés et les renseignements dont nous disposons ! Je veux également des cartes de la région : topographie, espaces habités ou ruraux, routes ! Agent Delham, pressez-vous ! J’ai besoin que ces ordinateurs soient opérationnels le plus rapidement possible ! Les premiers témoins sont-ils arrivés ?
Puis avisant Jack et ses équipiers :
— Il ne me semble pas vous avoir vu hier ou ce matin. Vous êtes convoqués ?
Jack fit un pas en avant et montra sa carte :
— Capitaine Jack Harkness, Torchwood Cardiff, Affaires spéciales ! Vous êtes le commissaire Murgatroyd ?
— Inspecteur-chef Murgatroyd ! Je ne vous attendais pas, mais nous sommes à Stonehenge et j’aurais du me douter que vous alliez débarquer. Mais qu’est-ce qui vous fait penser que nous avons besoin de vos services ici ? Nous sommes parfaitement capables de gérer la situation.
— Je n’en doute absolument pas et je ne compte pas vous retirer l’enquête. S’il s’avère que le crime est crapuleux, nous nous retirerons, mais certains phénomènes nous font penser que la situation risque de se compliquer. Donc, si nous pouvions collaborer… Considérez que nous sommes là pour vous donner un coup de main.
— Dans ce cas, soyez les bienvenus !
L’Inspecteur-chef n’était, en réalité, pas vraiment ravi de cette intrusion, mais, d’un autre côté, il avait quelques inquiétudes à propos de Stonehenge. Depuis son enfance, on l’avait bercé de récits terrifiants sur les lieux, on l’y avait même trainé un jour d’orage et depuis ce temps-là, il éprouvait pour le vénérable site archéologique une crainte inexplicable et inavouée. Certes, il ne croyait pas aux petits hommes verts. Mais sait-on jamais ? En plus, si l’enquête n’aboutissait pas, il pourrait toujours rejeter la faute sur Torchwood… Au fait, comment ce diable d’homme était-il au courant ?
Il n’eut pas le temps de poser la question, les premiers témoins commençaient à arriver. Des amies de Carol, des collègues de travail, des gens bien intentionnés ou tout simplement curieux, en principe des personnes déjà vues la veille. La police n’en espérait pas grand-chose. L’inspecteur-chef soupira :
— Ces gens ne viennent que pour signer leur déposition, ils ne nous ont rien appris de bien intéressant : des évidences ou des racontars. Hier après-midi, nous avons rencontré le père de la victime, Hugh Howard, chez lui, dans ce qu’il appelle son manoir. Une grosse bâtisse, certes, mais fort délabrée. Lui, par contre, il porte beau : la cinquantaine bien sonnée, mais encore svelte, des cheveux grisonnants mais épais, l’élégance du « gentleman-farmer ». Bref, un encore bel homme, à l’élocution distinguée. Il fait, parait-il ravage chez les dames d’un certain âge, mais, dit-on, lui-même préférerait la jeunesse. Il n’avait pas l’air très ému : « Je ne la voyais pas beaucoup », « Nous n’avons jamais été proches », « Elle m’en voulait du décès de sa mère » Il n’a pas osé nous demander à combien se montait l’héritage, mais visiblement cela lui brulait les lèvres : il y a tout de même fait quelques allusions discrètes. Bref, à ne pas écarter comme suspect. Cet après-midi, je compte justement interroger le patron de Carol, le notaire, il pourra peut-être nous parler de son testament, si testament il y a. Ensuite, je verrai le vétérinaire. D’après la rumeur publique, tous deux étaient proches de Carol. Mais jusqu’à quel point ? Vous m’accompagnez ? Si toutefois les méthodes de la police ordinaire ne vous répugnent pas !
— Pourquoi donc ? Cela sera un honneur de vous accompagner ! N’est-ce pas, Owen ? ajouta Jack un peu sèchement à l’intention du jeune homme qui n’avait pas pu s’empêcher de ricaner assez peu discrètement. Tu restes avec moi, de même que Ianto. Gwen et Tosh, vous faites un tour dans le village. Essayez de parler aux gens, de leur tirer les vers du nez. Gwen, tu es plutôt forte à ce jeu-là !
De la visite chez le notaire, on n’apprit rien, sinon que Maître Stevens était bouleversé. Il avait même les yeux rougis. Il prétexta cependant qu’il souffrait d’un épouvantable rhume de cerveau depuis la veille.
L’inspecteur-chef glissa perfidement :
— C’est avant-hier soir que vous auriez pris froid ? Il a plu, puis le temps s’est refroidi brutalement ! Rien de tel pour s’enrhumer !
— Avant-hier soir, j’étais à Londres au Covent Garden pour voir Lauren Cuthbertson ! Une magnifique danseuse ! S’il me faut un alibi, tenez ! Le programme de la soirée, dédicacée s’il vous plaît ! Je ne vous le laisse pas : j’y tiens ! Et le billet ! Et vous pouvez vérifier auprès de Stella, c’est l’ouvreuse attitrée de ma loge, je suis connu là-bas. De toute façon, je n’étais pas seul !
— Nous vérifierons, bien sûr ! Vous pourriez nous donner le nom de la personne qui était avec vous ?
— Pour l’instant, je n’aime autant pas ! S’il s’avère qu’un alibi est indispensable, je vous donnerais le nom. Mais j’espère que vous serez discrets…
L’inspecteur voulut ensuite savoir si Carol avait laissé un testament :
— Je sais bien que ce n’est pas habituel de la part de quelqu’un de si jeune, mais…
— Vous oubliez que Carol travaillait pour un notaire et donc, elle a rédigé ses dernières volontés. L’essentiel du liquide va à son père, la maison revient à une association « Nature et harmonie ». Je ne connais pas, Carol m’a parlé de protection de la nature, de la fusion entre la terre et l’homme. J’avoue ne pas avoir compris ce qu’elle disait, mais j’ai pensé qu’elle était à l’âge où on s’emballe pour des grandes causes et qu’elle avait le temps de changer d’avis. Manifestement, je me suis trompé.
A part cela, rien d’intéressant. Maître Stevens n’était pas vraiment au courant de la vie privée de Carol.
— Une très jolie jeune fille ! Je suppose qu’elle avait des amis. Mais pas au sein de l’étude, je l’aurais remarqué.
Il ne put s’empêcher de jeter un coup d’œil à son second clerc qui baissa le nez sur le dossier qu’il lisait et relisait depuis l’arrivée des policiers. Inévitablement, cela attira l’intention de l’inspecteur-chef qui fondit sur le malheureux jeune homme.
— Et vous, où étiez-vous avant-hier soir ?
La réponse fut longue à venir. Puis finalement :
— Hmm… A Londres, Monsieur… A l’Opéra… Avec Maitre Stevens…
Si Murgatroyd fut interloqué, il n’en laissa rien paraitre. Il prit congé et se dirigea vers le domicile du vétérinaire.
— Je suppose que nous pouvons rayer ces deux-là de la liste des suspects. Ils n’ont pas l’air de s’intéresser au charme féminin.
La visite chez le vétérinaire fut un peu plus animée. Il n’était pas là, parti en rendez-vous dans une ferme voisine et c’est son épouse qui reçut le petit groupe. Une petite bonne femme toute maigre, mais incroyablement nerveuse. Elle ne tenait pas en place et sautillait comme un moineau.
— Carol Howard ? Si je la connais ? Je pense bien ! Trop bien même ! Une belle catin, oui ! A courir après tous les hommes, même s’ils sont mariés…
— Après votre mari également, madame Watson ?
— Non ! Non ! Bien sûr que non ! Je ne l’aurais jamais toléré !
Mais elle protestait trop véhémentement pour être totalement crédible. A la question classique « Où étiez-vous avant-hier soir ? » la réponse fut tout aussi classique « Ici, bien sûr, à la maison, avec mon mari », classique mais invérifiable. Et ce n’était pas Napoléon, vautré sur son tapis devant le feu, qui aurait pu dire le contraire.
En sortant, l’inspecteur-chef fit remarquer que Madame Watson semblait trop fragile pour commettre un meurtre de ce type (« Elle a d’abord été étouffée ») Owen fit la moue :
— Sous le coup de la colère, une petite femme peut faire preuve d’une grande force physique ! Et vous avez vu la taille de ses mains ? Plutôt grandes pour une petite bonne femme, non ?
Pendant que les hommes faisaient chou blanc, les femmes, elles, grignotaient quelques informations. Elles avaient rencontré le prêtre de l’église Saint-James qui avait avoué ne pas avoir beaucoup de fidèles et qu’en tout état de cause, Carol n’en faisait pas partie. Il avait entendu parler du meurtre, bien sûr, mais, désolé, il ne connaissait pas la jeune femme. Il l’avait vue trainer avec des jeunes de son âge (lui-même approchait les soixante-dix ans), parmi lesquels la maîtresse d’école. Peut-être en saurait-elle plus ?
L’école fut facile à trouver : c’était l’heure de la récré et les cris des enfants en train de jouer guidèrent les deux jeunes femmes. Elles trouvèrent l’institutrice emmitouflée dans un gros manteau, surveillant d’un œil les bambins et de l’autre les travaux plus qu’hésitants d’un plombier débutant qui réparait les chéneaux de l’école.
— Mademoiselle Sommers ? Vous êtes l’institutrice ?
— Oh ! Appelez-moi Charlène, comme les enfants !
— Et bien, Charlène, attaqua Gwen, nous voulions parler avec vous de Carol, si vous la connaissiez bien. D’après le pasteur, vous étiez bonnes amies toutes les deux.
— C’est vrai que nous nous connaissions. Très intimes, non ! Nous n’étions pas du même monde, si vous voyez ce que je veux dire ! Mais nous avions assez souvent l’occasion de nous voir. Nous et d’autres filles organisions des petites réunions…
— Vous faisiez la fête, c’est ça ?
— Pas dans le sens où on l’entend généralement, mais c’était effectivement des fêtes pour nous. En réalité, il s’agissait de réunions…spirituelles ! Mais cela n’a aucun rapport avec le meurtre, j’en suis persuadée et tout cela est du domaine privé et ne regarde pas la police !
La jeune femme était manifestement réticente : elle ne souhaitait pas en dire plus. Mais c’était sans compter sur l’habileté et l’obstination de Gwen à quoi il fallait ajouter les clameurs d’une vingtaine de gosiers enfantins. Et les deux équipières revinrent au QG de la police en pensant avoir beaucoup progressé. Jack, devant leur mine satisfaite, leur passa la parole immédiatement alors que l’inspecteur-chef était encore là.
— Nous avons trouvé une information importante, commença Gwen.
— Ahurissante même, enchaina Tosh.
— Carol n’était pas qu’une simple employée de bureau, reprit Gwen.
— C’était une jeune femme plus compliquée qu’il n’y parait, renchérit Tosh.
— Oh ! Coupa Jack. Les Dupond et Dupont ! Vous allez accoucher, oui ? Oups ! Excuse-moi, Gwen, mais votre numéro de duettistes est fatigant.
Tosh se lança :
— En fait Carol avait un passe-temps pas banal : elle était une sorcière !
— Quoi ? S’exclamèrent en chœur Jack, Owen et l’inspecteur-chef, Ianto se contentant de lever les sourcils.
— Elle pratiquait la Wicca, elle était donc une sorcière wiccan.
Murgatroyd leva les yeux au ciel
— Qu’est-ce que c’est encore que ça ?
En lui-même, il pensa que décidément Stonehenge n’était pas un endroit fréquentable et il se félicita d’avoir accepté l’aide de Torchwood : en vérité, tout cela lui flanquait un peu la frousse ! D’ailleurs, Tosh avait déjà la réponse à sa question :
— Nous, on sait où chercher ! Gwen s’est rappelée avoir vu un ouvrage sur ce sujet dans la boutique « Mystères et magie ». On se l’est procuré et il ne nous reste plus qu’à le lire ! Internet fera le reste !
L’inspecteur-chef fronçait les sourcils :
— Cette fameuse boutique, je ne m’y suis pas encore vraiment intéressé. Mais ses propriétaires m’intriguent. Agent Delham ! L’ordinateur est enfin opérationnel ?... Bon ! Alors lancez une recherche sur Loretta et Jonah Young ! Ne vous arrêtez pas à ces noms. Vous avez leurs photos sous le nez – et il désigna un grand panneau couvert des photos des principaux témoins et suspects que le photographe local avait procurés à la police (il faut dire qu’il était en délicatesse avec le fisc) -, donc vous fouinez.
Jack intervint à son tour :
— Pendant ce temps, mon équipe et moi-même allons suivre la piste sorcellerie. Rendez-vous dans deux heures ?
Le quatuor décida d’établir son quartier général dans la chambre de Jack, à deux pas de la salle des fêtes. Rhys, qui faisait la tête, avait élu domicile à l’étage en-dessous, au pub. Assez rapidement, Tosh put annoncer qu’elle avait recueilli des informations sur la Wicca.
— Je n’ai pas grand mérite : la Wicca semble à la mode et les articles Internet sur le sujet sont légion. Cependant, il n’est pas facile de s’y retrouver ! On nous a dit qu’elle était une sorcière wiccan, mais le mouvement wiccan ne mérite peut-être pas ce nom : pour certains, c’est une religion et certains Etats le reconnaissent en tant que tel, pour d’autres, c’est une philosophie, un art de vivre si vous préférez !
— Cette entrée en matière me fait peur, grogna Owen. Je sens que la suite ne va pas être drôle.
— Cela dépend… Bon ! Je continue ? D’abord, le mot lui-même vient de son inventeur, un Anglais – Mais oui ! -, un certain Gérald Gardner. Le problème, c’est que le mouvement qu’il a créé dans les années 1950, s’est développé, transformé et diversifié. Par exemple, mais je simplifie énormément, on peut retenir deux grandes tendances : le gardnerianisme, aux rites très rigoureux (des initiations, des prêtres, des grands-prêtres…) et l’eclectisme où les covens ont leurs…
— Une minute, interrompit Jack ! De quoi tu parles ? Des « covens », qu’est-ce que c’est ?
— Les wiccans pratiquent en général en groupes qu’on appelle « covens ». Donc, ces covens, disais-je, ont des règles beaucoup plus souples et parfois aucune structure : ils ne s’embêtent pas avec des initiations, une hiérarchie, tout ça… Carol appartenait auquel de ces deux groupes ? On ne sait pas encore. Sans compter qu’il y en a beaucoup d’autres.
— Et ils croient en quoi ? Voulut savoir Owen. Comment pratiquent-ils leur… ma foi, je ne sais pas quel mot utiliser ?
— Là non plus, ce n’est pas simple ! En gros, ils croient en deux divinités, une Déesse-mère, associée à la lune et symbolisant la nuit, la magie, l’eau, la terre, la fertilité et un Dieu-père associé, lui, au soleil, au feu, à la sexualité…
— Hé, hé ! Fit Owen.
— Mais aussi à la moisson, la mort, la renaissance…
— C’est un Dieu selon ton cœur, Jack ! Fit remarquer Owen.
— Absolument ! Et comment ! Continue, Tosh.
— Ils pratiquent leurs cérémonies dans la nature, en général, dans des clairières par exemple, ou à proximité des cercles de pierre, loin des lieux d’habitation ! Il faut dire que parfois ils célèbrent leurs rites complètement nus ! Ça, c’est pour toi, Owen !
— Jusqu’à présent, cela a l’air plutôt sympa et folklo !
— Et attend ! Ce n’est pas fini ! La devise de cette religion ou philosophie, peu importe comment on l’appelle, c’est « Fais ce qu’il te plaît, tant que cela ne nuit pas aux autres », le but ultime étant de vivre en harmonie avec la nature !
Ianto avait pris un air un peu rêveur :
— Présentée de cette façon, c’est une philosophie plutôt tentante ! Mais je ne vois pas le rapport entre elle et la mort de Carol. Il y a longtemps qu’on ne condamne plus les sorcières à mort ! Et de toutes façons, on ne les poignardait pas clandestinement, on les brulait en place publique.
Ce à quoi Owen répondit :
— Je suis d’accord avec toi ! Mais on ne sait pas trop ce qui se passe pendant ces cérémonies. Cela a pu déraper : la mort, la résurrection…
— D’autant plus, ajouta Tosh, que les regroupements sont nombreux et l’un d’entre eux, appelé « Yule » a lieu au moment du solstice d’hiver, donc le jour de la mort de Carol. C’est une fête célébrant la renaissance.
— Qui dit « renaissance » dit « mort » ! Conclut sentencieusement Owen
Et c’est munie de ces informations que l’équipe rejoignit Murgatroyd à la salle des fêtes.
— Ah mais, qu’est-ce que ce troupeau de femelles ? s’exclama très élégamment Owen en entrant dans les lieux.
En effet, alignées contre le mur, une douzaine de jeunes femmes attendait, l’air un peu anxieux. Parmi elles, l’institutrice, Charlène Sommers, la propriétaire de la boutique « Mystères et magie », Loretta Young, Gladys, la petite bonne du salon de thé.
L’inspecteur-chef entraina Jack et ses compagnons un peu à l’écart et il s’expliqua très vite :
— Vous vous souvenez que tout à l’heure j’avais demandé une enquête sur le couple Young ? Il me semblait avoir vu la femme dans des avis de recherche. J’avais raison : elle a été arrêtée plusieurs fois pour escroquerie, chantage… Jamais rien de grave et les plaignants ne sont jamais allés jusqu’au bout de la procédure. Il semblerait qu’elle avait l’habitude de jouer les extra-lucides et qu’elle en profitait pour faire pression sur des personnes psychologiquement fragiles. Il y a d’ailleurs une plainte en cours contre elle. Bref, je l’ai un peu cuisinée et elle a tout déballé : elle a organisé ici une espèce de regroupement de femmes qui pratiquent la sorcellerie wiccan.
— Ça s’appelle un « coven », glissa Tosh.
— Ah bon ! Vous savez comment cela fonctionne alors ?
Tosh fit alors un bref résumé de ce qu’elle avait déjà expliqué à ses partenaires. Murgatroyd reprit ensuite :
— Bref, notre Loretta profitait de la crédulité de ces dames pour arrondir sa cagnotte. Elle leur vendait des pierres supposées chargées d’énergie, des potions, des philtres, des gris-gris, que sais-je encore ! J’ai pu lui arracher le nom de certaines de ces sorcières, mais beaucoup ne sont pas d’ici, j’ai cependant pu en réunir quelques unes.
L’inspecteur fit un geste ample pour désigner les femmes sagement alignées, marqua une pause et ajouta d’un ton dramatique
— Mais il en manque une ! Carol Howard ! Mais cela nous le savions déjà !
Il se rapprocha du petit groupe de femmes et dit bien fort :
— En plus, le soir du meurtre, ces dames étaient réunies pour faire leur « petit bazar ». N’est-ce pas, Mesdames ?
— Cela n’a rien d’un « petit bazar », Inspecteur-chef, répliqua Loretta Young, nous étions en train de célébrer le solstice d’hiver, le temps de la renaissance.
— Vous mériteriez déjà que je vous arrête pour attentat à la pudeur !
— Pourquoi vous dites ça ?
Loretta marqua un temps de réflexion, puis se mit à rire :
— Ah ! Je vois ! Vous avez entendu ces rumeurs qui disent que nous sommes nues pendant nos cérémonies ? Inspecteur, voyons ! Nous sommes en Décembre ! La couturière du village – et elle désigna une forte femme aux cheveux gris – nous a dessiné et fabriqué des chasubles bien chaudes, très confortables, avec des capuches nous protégeant de la pluie ou de la neige. Il n’y a pas plus décent.
— Admettons ! Cette cérémonie, où dites-vous qu’elle a eu lieu ? A Stonehenge, je parie !
— Encore une fois vous avez tout faux ! Normalement, on devrait se réunir à Avebury même, à l’intérieur de l’un des petits cercles, celui consacré au soleil mais c’est trop près du village. Donc nous préférons faire nos rencontres à Silbury Hill. Rien à voir avec Stonehenge !
— Peut-être, répliqua l’inspecteur, mais vous avez pu tuer Carol à Silbury Hill et transporter le corps jusqu’à Stonehenge.
Loretta haussa les épaules et pinça les lèvres, résolue à ne plus rien dire. Ce fut Gladys, de sa voix un peu geignarde, qui prit le relais :
— Et pourquoi l’aurions-nous tuée ?
— Un sacrifice par exemple.
Tout le groupe se mit à rire. L’institutrice expliqua les raisons de cette hilarité :
— Oh, inspecteur-chef, on voit bien que vous ne connaissez pas notre religion – le mot fit tiquer le pauvre Murgatroyd – Aucun sacrifice, ni animal, ni humain. Le respect de la nature et des autres, c’est notre devise. Pas de sacrifice, mais des offrandes : du vin, du miel, des fleurs par exemple.
Gladys ajouta :
— Même que Charlène avait amené un bouquet splendide. Nous en avions toutes apporté d’ailleurs !
Le commissaire ne s’avouait pas vaincu :
— Et vous étiez toutes là ?
— Oui, bien sûr, c’est une cérémonie très importante ! Mais pas Carol ! Ce soir-là, elle n’était pas là !
Ayant lâché cette petite bombe, Charlène décida à son tour de se murer dans le mutisme, mais les autres confirmèrent ses dires avant de se taire à leur tour.
Il fallut les laisser partir. L’inspecteur-chef avait l’air déçu.
— J’avais cru tenir une piste avec cette histoire de sorcellerie, mais elles se fournissent toutes mutuellement un alibi. Nous en revenons donc pour l’instant au crime crapuleux ou passionnel. Qu’en pensez-vous, Capitaine ?
— L’alibi collectif ? à vérifier ! Comment se passent les cérémonies ? Sont-elles toujours groupées ? Est-ce que l’une d’elles n’a pas pu s’esquiver pendant la soirée et revenir ensuite ? D’autre part, il faut également tenir compte de la mise en scène du crime, le corps soigneusement allongé, les fleurs dans les cheveux… Le crime crapuleux me semble peu probable.
— C’est peut-être ce que l’assassin veut nous faire croire !
— Bien sûr, tout est possible ! Demain, nous continuerons les recherches avec vous !
L’équipe quitta la salle des fêtes. Gwen courut rejoindre son mari qui en était à son quatrième thé, sa troisième bière, Owen et Tosh se dirigèrent vers leur hôtel. Jack fonça d’un air décidé vers le Red lion Inn, pensant que Ianto le suivait.
— Un grand café me fera du bien ! Il ne sera pas aussi bon que le tien, mais à la guerre comme à la guerre ! Tu en es, Ianto ?
Pas de réponse ! Surpris, Jack se retourna et vit Ianto, figé sur le trottoir, fixant l’arrière d’une voiture qui s’éloignait. Il avait repris son air désespéré et avait l’air plus abattu que jamais. Jack soupira et vint le prendre par le bras
— Que t’arrive-t-il, mon pauvre ami ? On dirait que tu as vu un fantôme !
— Tu ne crois pas si bien dire, Jack.
Et il refusa d’en dire plus. Après un souper frugal et muet, les deux hommes se retirèrent chacun dans leur chambre au grand dépit de Jack qui avait espéré se rapprocher de Ianto. Il se tournait et retournait dans son lit, prêt à forcer la porte de son ami, lorsqu’il entendit un petit grattement à sa propre porte. Il sauta hors du lit mais Ianto était déjà entré sans bruit comme un fantôme. Sans dire un mot, il se glissa dans le lit de Jack, un peu éberlué mais ravi. Il ne fut pas déçu : Ianto s’accrocha à lui et se donna comme il ne l’avait jamais fait, avec une sorte de désespoir, comme si cela devait être la dernière fois. Finalement, cela mit Jack très mal à l’aise et l’inquiéta davantage. Lorsqu’il se réveilla le lendemain, il était seul : Ianto était déjà reparti.
Chapitre 5 La situation se complique
Pendant qu’au Red Lion Inn, Jack était plongé dans un abime de perplexité, à l’hôtel Avebury Lodge, Tosh et Owen, Gwen et Rhys devisaient gaiement en prenant le petit déjeuner que Madame Pritchard n’avait pas oublié de servir cette fois. Ils n’avaient pas terminé que Monsieur Richards, l’autre occupant de l’établissement, s’installait à sa propre table. Il ne chercha pas à lier conversation et s’isola en se plongeant dans le journal. Ce qui permit d’ailleurs aux quatre autres de le détailler à loisir. A peine sortis de l’hôtel, ils se regardèrent d’un air un peu étonné.
— Bizarre, ce type ! Fit remarquer Owen. Ce n’est pas l’amabilité qui l’étouffe ! C’est à peine s’il nous a dit bonjour.
— Oui, approuva Tosh. Il me fait une drôle d’impression. C’est un bel homme, mais il y a quelque chose qui ne va pas.
— Ce sont ses yeux, affirma Gwen. Avez-vous remarqué la couleur de ses yeux, ce bleu très pale, transparent ? C’est extrêmement déroutant !
Tosh approuva d’un hochement de tête. Après un temps de silence, elle ajouta :
— Vous avez noté la façon dont il lit ? Il ne cligne pas des yeux ! Ce n’est pas naturel. On dirait un des elfes du « Seigneur des Anneaux »
Rhys se mit à rire :
— Vous ne pouvez tout de même pas l’arrêter pour ça ! Monsieur le Procureur, il est coupable ! Il ne cligne pas des yeux ! On va vous rire au nez.
— Peut-être, mon vieux ! C’était Owen qui se mêlait à la conversation. Mais à Torchwood, nous sommes très sensibles à ce qui sort du naturel.
En devisant de la sorte, ils étaient arrivés jusqu’au cœur du village où ils furent surpris par l’agitation qui y régnait, agitation fort inhabituelle pour un jour ordinaire à neuf heures du matin. La moitié du village était là, s’agitant et caquetant comme des poules dans un poulailler où le renard vient d’entrer. Jack était déjà là mais il venait manifestement d’arriver et il essayait de comprendre ce qui se disait. Le quatuor le rejoignit au moment même où Ianto arrivait en compagnie du constable. Mais ce dernier n’eut même pas le temps d’ouvrir la bouche que plusieurs dizaines de villageois l’entouraient, avides d’informations et apparemment très effrayés.
— C’est vrai ce qu’on dit ? Une soucoupe volante a atterri à Stonehenge ?
— Mais non ! Elle n’a fait que survoler la campagne !
— Bien sûr que c’est vrai ! Je l’ai vu de la fenêtre de mon salon, clama une grosse dame brandissant un rouleau à pâtisserie. Mais je ne me laisserai pas faire ! Je les attends de pied ferme !
— Ne l’écoutez pas, glapit son mari ! Elle s’est endormie devant la télé pendant un épisode du Docteur Who !
Puis s’adressant à sa femme :
— Et de toute façon, qu’est-ce que tu veux qu’ils te fassent ?
— Enfin, voyons, je suis une femme : ils peuvent me violer, m’enlever !
— Et ils auraient fait des millions de kilomètres pour ça ? Tu rêves, ma pauvre !
Puis, devant le regard menaçant de sa femme, il baissa la voix et le reste devint un bredouillement incompréhensible, d’où il ressortait cependant que, si les extra-terrestres étaient venus jusque là pour enlever sa femme, et bien, ils étaient les bienvenus !
Pendant cet échange aigre-doux, la foule s’était tue, attentive aux démêlés du couple. Puis, les plaintes recommencèrent à fuser.
— Il n’empêche que j’ai vu des lumières bizarres dans le ciel, hier soir. Des espèces de pastilles lumineuses et ça revenait tous les cinq minutes. Cela a duré deux bonnes heures.
— Moi aussi, je les ai vues !
— Moi également !
— Et moi !
Il s’avéra qu’une bonne partie de la population avait vu ces étranges phénomènes lumineux, mais personne ne pouvait apporter d’explications. Le constable réussit à ramener le calme :
— Calmez-vous, voyons ! Je vais me renseigner sur ces lumières que tout le monde a vues ! Un phénomène météorologique, probablement !
A ces mots, s’éleva un murmure de contestation d’où il ressortait que décidément, on les prenait pour des imbéciles. Le constable ne se laissa pas démonter et poursuivit :
— je peux vous affirmer qu’il n’y a pas eu de soucoupe volante à Stonehenge. La police de Bristol y est retournée tôt ce matin et elle ne m’a rien signalé. Ni soucoupes ni Martiens ! Vous pouvez rentrer chez vous !
Si la police de Bristol n’avait rien vu, alors… Le calme revenait peu à peu et la foule commençait à se disperser quand le grondement saccadé d’un moteur de tracteur se fit entendre. L’engin fit une entrée pétaradante, suivie d’un arrêt très bruyant. Le fermier, un de ceux que Gwen avait remarqués au pub, un grand escogriffe, long comme un jour sans pain, et aux cheveux poil de carotte, en descendit, les yeux exorbités.
— Venez voir mes pâtures ! Des dessins bizarres, comme l’année dernière !
— Comme dans les champs des Thomas ? Comment y z’ ont appelé ça, les journalistes de Bristol ? Des « crop circle », c’est ça ? Mais c’était en été, un peu avant la moisson ! Même que le vieux Thomas était pas content ! Mais toi, t’as pas de blé qui pousse en ce moment !
— Je raconte pas de blague ! L’herbe n’est pas couchée, elle est comme brulée avec un chalumeau ! jamais vu ça de ma vie ! Allez, venez avec moi si vous ne me croyez pas.
La foule fit silence, silence interrompu par la sonnerie d’un portable. C’était celui du vétérinaire.
— Hein ? Quoi ? Tous ? Et ils étaient où ?... J’arrive !
Tous les yeux étaient rivés sur lui.
— C’est le berger du hameau voisin. Il a rentré ses bêtes hier soir, une vingtaine de moutons. Et ce matin, il a été alerté par un silence inhabituel : il est allé voir. Tous morts ! Pas un n’a survécu. Ils ne présentent aucune plaie, aucune morsure. Je vais sur place.
Là-dessus, une voix essoufflée se fit entendre. Une petite grand-mère, enveloppée dans un châle immense, un bob bleu pale enfoncé sur le crane, arrivait en claudiquant :
— Attendez ! Ne partez pas ! C’est mes lapins ! Ils sont malades ! Ils ont du attraper la myromatose, la myomatose, enfin la machin chose… je sais plus bien le nom.
Une demi-heure plus tard, on savait que la moitié du cheptel du village était soit malade soit passée de vie à trépas. Mais assez curieusement, ni les chiens, ni les chats n’avaient souffert de cette étrange épidémie.
L’équipe de Torchwood avait été rejointe par l’inspecteur-chef Murgatroyd, totalement dépassé par les événements. Jack ouvrait la bouche pour répartir les tâches à chacun de ses équipiers, lorsque ses plans furent bouleversés. L’institutrice appelait au secours. Les enfants n’allaient pas bien : cela avait commencé par le petit Steven qui s’était mis à tousser, puis sa sœur jumelle s’était sentie mal et de fil en aiguille la moitié des gamins se plaignait de problèmes divers : maux de ventre, la gorge qui pique, des frissons partout, etc.
Cette avalanche de catastrophes pétrifia les villageois ! Puis ce fut la panique ! C’était certain, cette fois : une malédiction frappait le village. Le responsable ? Ou les responsables ? Les hypothèses les plus folles circulaient et l’effroi gagnait toutes les couches de la population.
Jack révisa rapidement ses plans :
— Owen et Gwen… Non, pas toi, Gwen… avec le bébé… Tu veux bien t’occuper tout seul des enfants, Owen ? Tu auras l’aide de Charlène et… Constable, vous avez bien une infirmière au village ?
— Oui ! Cherry, tu peux venir ?
Une blonde pulpeuse se détacha de ses voisins. Owen eut pour elle un regard appréciateur, tandis que Tosh fronçait légèrement les sourcils. Jack reprit :
— Donc, tu auras l’aide de Charlène et de Cherry. Vous maintenez les enfants à l’école et vous essayez de savoir ce qu’il en est. Gwen et Ianto, vous prenez le SUV et vous suivez…
S’adressant à l’agriculteur :
— Puis-je savoir votre nom ?
— Mac Dougall ! Reginald Mac Dougall ! Reggie pour mes amis.
— Vous allez avec Monsieur Mac Dougall voir ces fameux dessins ! Tu te sens d’attaque, Gwen ? Pas d’acrobaties, n’est-ce pas ? Rhys ne me le pardonnerait pas ! L’inspecteur-chef me fait signe qu’il va vous accompagner ! Quant à nous, Tosh, l’inspecteur Matthews et moi, nous allons en compagnie du Docteur Watson examiner les bêtes mortes ou malades et faire des prélèvements. Je pense également qu’il faut prévenir le ministère de la Santé et mettre la zone en quarantaine. Vous vous en occupez, Inspecteur-chef, avant d’aller voir ces agroglyphes ?
L’inspecteur fit semblant de savoir ce que signifiait ce mot et acquiesça de la tête. Jack continua sur sa lancée :
— Il me semble également important de rassurer la population, la réunir et l’informer. Cela évitera les rumeurs les plus alarmistes. Y-a-t’il un endroit assez vaste pour réunir autant de gens ?
Le constable se gratta le crane.
— Ben, en principe, c’est la salle des fêtes. A part ça, je ne vois que l’église… Si le révérend Barrow n’y voit pas d’inconvénient…
Le prêtre s’avança et donna immédiatement son autorisation.
— C’est un moyen comme un autre de repeupler mon église, ajouta-t-il en souriant.
Jack fit taire la foule en criant d’une voix de stentor :
— Tous à l’église vers treize heures ! On vous donnera davantage d’informations.
A l’heure dite, l’église était bondée. Quelques récalcitrants avaient cependant fait scandale en refusant d’entrer dans ce temple dédié à un faux dieu. Parmi eux, le propriétaire de le librairie-boutique de souvenirs, Anthony Donaldson et l’historien local Jacob Abercromie, des vieilles connaissances pour Gwen. Le journaliste de la Gazette d’Avebury avait lui aussi un peu renâclé, mais on ne savait pas si c’était à cause de ses convictions politiques largement orientées vers la gauche ou si c’était parce qu’on le privait de la primeur des informations. Finalement, la curiosité l’avait emporté sur ses réticences.
Le pasteur souhaita la bienvenue à tous et ajouta qu’il espérait revoir la même foule à l’office du Dimanche suivant. Puis, l’inspecteur-chef prit la parole, résuma ce que tout le monde savait déjà et se retira discrètement laissant à Torchwood le soin de se débrouiller. Owen ouvrit le feu :
— Je suis le Docteur Owen Harper et à ce titre, je vous annonce une bonne nouvelle : aucun des enfants n’est réellement malade. Je me suis très vite rendu compte que les maux dont souffraient les enfants étaient très différents d’un individu à un autre. Aucun n’avait de fièvre et beaucoup avaient le regard fuyant. Charlène… euh, Mademoiselle Sommers, leur a rapidement tiré les vers du nez : en fait, elle avait prévu pour ce matin une dictée suivie d’une rédaction et quelques gamins ont vu dans la situation une opportunité d’y échapper. Ils ont déclaré être malades, les autres ont suivi. Une sorte de psychose collective. Ils vont très bien. Mais ils n’échapperont pas à la dictée.
Des soupirs de soulagement et quelques rires se firent entendre dans la foule.
Jack prit le relais :
— En ce qui concerne les animaux, nous sommes plus perplexes. Ils n’ont pas été attaqués par un animal sauvage et ils ne présentent aucun signe des maladies habituelles chez les herbivores. Une analyse toxicologique est en cours : nous soupçonnons un empoisonnement.
Une voix s’éleva parmi les villageois attentifs :
— Vous avez vérifié les radiations ? C’est peut-être une arme extra-terrestre qui a fait ces dégâts ?
— Rassurez-vous, Madame. Pas de radiation ! Nous avons contrôlé. Quant à la soucoupe volante que certains ont vue, elle n’existe pas. En effet, l’armée a bien voulu nous dire qu’elle avait lâché hier soir un ballon-sonde météorologique à qui il est arrivé quelques désagréments. C’est ce que vous avez vu hier.
— Nous, on veut bien vous croire ! Cria une autre voix, mais ces tâches dans le ciel ? Nous sommes plusieurs à les avoir remarquées !
Jack sourit :
— Il ne me vient pas à l’idée de vous traiter de menteurs. Vous avez effectivement vu des lumières bizarres. Mais… il y a une explication rationnelle. Tout le monde sait, ici, qu’une boite de nuit doit ouvrir ses portes très prochainement à quelques kilomètres d’Avebury. Et hier soir, elle faisait son grand show d’inauguration, avec rayons laser. Et ce sont ces rayons, réfléchis par les nuages que vous avez vus. Donc pas de panique. Pas de petits hommes verts ! Cependant, il reste un problème : les étranges dessins dans le champ de Réginald Mac Dougall. Ianto ?
Ianto se leva à son tour :
— Là, on a un vrai mystère. La police avait demandé le concours de la Sécurité Routière qui nous a envoyé un hélicoptère. L’inspecteur Matthews et moi-même avons pu survoler le champ en question. Vu du dessus, le dessin fait effectivement beaucoup penser à un de ces crop circle que l’on voit souvent dans la presse à sensation, un peu partout dans le monde. Et apparemment, dans la région, c’est un phénomène fréquent.
Une voix l’interrompit :
— Ah ben ça, c’est bien vrai ! Dans le champ des Thomas, l’année dernière !
— J’ai vu des photos ! Il était magnifique ! Mais celui-là, c’est différent. D’abord la saison ! Il est peu courant de constater ce genre de dessins en hiver, on les voit surtout l’été lorsque l’herbe est haute. C’est la végétation couchée qui donne ces motifs parfois très complexes. L’effet produit est plus spectaculaire. Ici, l’herbe a été comme brûlée…
— Vous avez pensé aux réacteurs d’une fusée ?
— Curieuse fusée alors ! Deux ovales qui se recoupent : cela ne ressemble pas aux traces laissées par des réacteurs. En outre, nous avons fait une analyse du sol : aucune trace d’un carburant quelconque ! Il y a autre chose de bizarre : tout à l’heure, j’ai parlé de motifs complexes ! Ici, ce n’est pas le cas : la figure est simpliste. On dirait que les personnes qui ont fait ça n’avaient pas beaucoup d’imagination ou pas beaucoup de temps.
— Les « personnes » ? Glissa une petite voix.
— Sans doute ! Certains avancent des hypothèses surnaturelles concernant la création de ces dessins, mais beaucoup pensent qu’ils sont tout bonnement l’œuvre des hommes. Nous sommes quasiment certains qu’il ne faut pas chercher plus loin.
— C’est le « quasiment » qui me gène ! Intervint alors Rosie, la gérante du salon de thé.
L’inspecteur-chef reprit la direction des opérations.
— Donc pas de menace venue de l’espace ! Vous pouvez être rassurés. Néanmoins, il reste deux mystères à éclaircir : la mort d’une partie du bétail et surtout, bien sûr, le meurtre de Carol Howard ! Sans compter que les auteurs de ces fameux crop circle doivent être poursuivis pour nuisance à l’ordre publique. Bref, ne cédez pas à la panique, mais soyez vigilants, ouvrez l’œil. Nous avons parmi nous une ou plusieurs personnes mal intentionnées.
La population semblait un peu plus calme après cette mise au point : une menace humaine, c’est ennuyeux mais on la comprend. L’église commençait à se vider peu-à-peu quand un gamin d’une dizaine d’années surgit en hurlant :
— Les chevaux pales ! Ils bougent ! Ils se déplacent ! Mon papa dit qu’ils vont en direction de Stonehenge !
La foule frissonna d’effroi. Murgatroyd avait l’air éberlué :
— Et ben v’la autre chose !
On interrogea le gamin :
— Notre ferme est tout près de l’un des chevaux et mon papa, il le regarde tous les matins en sortant les cochons et il dit qu’il n’est plus à la même place qu’hier. Il a téléphoné à d’autres fermes et il dit que les autres chevaux ont bougé aussi !
— Tu habites où, mon petit ?
— A Alton Barnes, Msieur ! Mon papa m’a amené en voiture. Il cherche à se garer !
L’inspecteur Matthews avait l’air un peu hagard. Il se pencha vers Tosh :
— Mademoiselle Sato, vous savez quelque chose à propos de ces chevaux ?
— C’est une des grandes curiosités touristiques de la région ! Vous ne connaissez pas ? Etonnant ! Bristol n’est pas si loin !
— C’est que je viens d’y être muté. Jusqu’alors, j’étais en poste aux Iles Falklands ! J’y suis né ! Mais j’ai eu une promotion et j’ai été envoyé à Bristol. J’ai passé du temps à me renseigner sur la racaille locale et je n’ai pas eu l’occasion de faire du tourisme.
— Bon ! Je vous explique et je vous montre !
Toute l’équipe se resserra autour d’eux, même Murgatroyd qui était de la région. Tosh ouvrit son ordinateur portable et choisit quelques photos et une carte :
— Vous voyez ? Nous sommes ici, et vous constatez qu’Avebury est au centre de toute une concentration de curiosités et de sites archéologiques. Parmi les plus connus, des chevaux sculptés à flanc de colline. L’herbe a été arrachée et, dessous, apparait la craie, d’où le nom de « cheval pale » qu’on leur donne. Ils ne sont pas très anciens pour la plupart, du 18ème siècle souvent, sauf celui-là – et elle afficha la photo d’un animal très stylisé – à Uffington qui daterait de l’âge du Bronze ! On suppose qu’au total, ils étaient treize. On n’en voit plus que huit et beaucoup ont du être restaurés : il faut arracher l’herbe, sinon le dessin n’est plus visible. Parfois on les a bétonnés ! Comme ça, plus de problèmes !
— Et ce sont ces chevaux qui bougent ? C’était toujours Matthews qui avait du mal à comprendre le problème.
— Apparemment ! Mais ils ne sont pas sensés le faire ! Ils sont figés dans le temps ! Rétorqua Murgatroyd. Puis se tournant vers l’enfant qui trépignait sur place : Dis-moi, mon petit, ton cheval, il s’est beaucoup déplacé ?
— Ben moi, j’ai pas vu grand-chose. Mais mon papa, y dit que les pattes du cheval avaient bougé de quelques centimètres. Il a téléphoné à Cherhill, Devizes, Hackpen Hill et ailleurs. C’est partout pareil !
Sur ces entrefaites, le père arriva :
— Le plus curieux, dit-il, c’est qu’ils se déplacent tous vers Stonehenge, comme si une force les attirait là-bas !
Les gémissements se firent plus forts dans la foule. Jack entreprit, une nouvelle fois, de ramener le calme :
— Il y a sûrement une explication rationnelle ! Nous allons chercher la solution ! Rentrez chez vous et un conseil, ne vous approchez pas de Stonehenge. Autre chose, - et il fixa le journaliste local -, j’aimerais que l’affaire ne s’ébruite pas ! Nous n’avons pas besoin d’une horde de journalistes et de touristes en ce moment !
Les villageois sortirent de l’église assez lentement, comme s’ils cherchaient un peu de réconfort dans la compagnie des autres. Jack qui les observait surprit un curieux regard de connivence entre l’aubergiste et Howard, le père de Carol ! Rien de significatif, mais étrange tout de même, pensa-t-il ! A creuser !
Il sortit le dernier, juste derrière Ianto, à temps pour voir passer une petite Volvo blanche avec deux hommes à bord qui les regardaient avec insistance.
— Tu les connais ?
— Qui donc ?
— On aurait juré la voiture qui est déjà passé hier soir ! Et ce ne sont pas des gens d’ici !
— Excuse-moi, je n’ai pas fait attention !
« Toi, tu mens, mon bonhomme ! » pensa Jack ; en effet, le jeune homme s’était raidi, ses traits s’étaient durcis.
Jack l’entraina de force vers le reste de l’équipe, vite rejointe par Murgatroyd. L’inspecteur-chef avoua son découragement.
— D’habitude, j’ai affaire à des criminels ordinaires, des ordures, certes, mais j’arrive à comprendre ce qui s’est passé. Ici, je suis perdu : des OVNI, des lumières pas naturelles, des sorcières, partout des gens bizarres… A propos de gens bizarres, vous n’avez pas trouvé étrange l’attitude de ces deux hommes : le libraire, d’abord. Comment s’appelle-t-il déjà ?
— Donaldson, fit Gwen qui n’avait pas digéré les dix livres investies dans un ouvrage inutile.
— C’est vrai, et l’autre, c’est Abercromie. Il écrit des bouquins sur l’histoire locale ! Et apparemment, il en vit. Pourquoi ont-ils refusé si catégoriquement d’entrer dans l’église ?
— C’est peut-être contraire à leurs convictions religieuses ? Glissa Tosh.
— justement, je vais m’y intéresser un peu, à leurs convictions religieuses ! Nous avons déjà des sorcières ; avec un peu de chance, nous aurons des adorateurs de Satan.
Owen fit la moue :
— Des sorcières à Stonehenge, pourquoi pas ? Mais des satanistes ? Je ne vois pas le rapport !
— Je suis dans un état d’esprit qui me pousse à accepter toutes les bizarreries possibles. Et ici, je suis gâté !
Chapitre 6 Où Gwen joue les héroïnes bien malgré elle.
Le petit groupe se mit à rire, même Ianto se permit un sourire tout en gardant un air soucieux que seul Jack remarqua. L’inspecteur-chef proposa un petit briefing dans la salle des fêtes.
— Venez tous ! J’ai besoin de faire le point et de distinguer ce qui est naturel de ce qui ne l’est pas ! Torchwood va m’être d’une aide précieuse !
Et comme Rhys hésitait à se joindre à la compagnie :
— Vous aussi, Monsieur Williams ! Plus on est de fous, plus on rit. Le café ou le thé que nous pouvons vous offrir n’est pas fameux, mais au moins ce sera chaud.
Ianto se porta immédiatement en avant.
— Laissez faire le spécialiste. Pour le thé, je ne promets rien, mais pour le café, je me débrouille assez bien.
Il fit cependant la grimace lorsqu’il vit l’antique machine à café. Mais, nul ne sut comment il avait fait, quelques instants plus tard, la petite pièce qui servait de bureau à Murgatroyd – en réalité le vestiaire – embaumait le café et le thé aux fruits rouges. Il fallut amener des chaises supplémentaires et tout le monde, l’équipe de Torchwood, Rhys, l’inspecteur-chef, son adjoint, l’inspecteur Matthews, se tassa autour de la petite table. L’agent Delham s’était assise un peu à l’écart, devant un guéridon où elle avait installé ordinateur portable et bloc-notes. Gwen étouffa un petit rire :
— On se croirait au Hub, mais il y a moins de place !
— Et c’est plus silencieux, ajouta Owen. On n’entend pas cet oiseau infernal !
Ianto se hérissa instantanément :
— Tu exagères : on l’entend rarement ! Pendant la saison des amours peut-être et encore…
— Et bien, elle revient souvent ! C’est comme pour son maî…
Un coup d’œil sévère de Jack le fit taire. Le calme revenu autour de la table, Murgatroyd ouvrit la séance à la grande surprise de Gwen, déjà suspendue aux lèvres de Jack.
— Si nous revenions à ce qui nous préoccupe ? Je crois, en effet, que l’heure est venue de passer en revue nos indices et de résumer nos hypothèses. La nuit va tomber et, pour l’instant, il n’y a guère que cela à faire. Agent Delham, avons-nous des nouvelles des services vétérinaires ?
— Pas encore, patron ! Demain matin, selon toute vraisemblance !
Murgatroyd grommela et changea de sujet :
— La première question que je me pose est la suivante : y a-t-il un lien entre le crime et les autres événements plus ou moins naturels ?
Jack hocha la tête :
— C’est une question difficile. J’aurais tendance à penser, mais je n’ai aucune certitude, que nous avons plusieurs affaires séparées, mais qui se rejoignent. J’avoue que je ne vois pas le rapport entre l’assassinat et les crop circle par exemple, ni avec ces chevaux qui se déplacent alors que cela leur est physiquement impossible ! L’assassinat me semble l’œuvre d’une personne, mais j’en ignore le motif, les autres phénomènes résultent plutôt d’une action collective ! J’ai également la vague impression que la mort de Carol a provoqué le reste !
— Donc, pour vous, il faut traiter le meurtre et les autres affaires séparément ?
— j’en ai l’intuition, mais l’hypothèse d’un sacrifice n’est pas totalement à écarter, même si, à notre époque, cela semble absurde ! N’oublions pas que Carol était une sorcière Wiccan et que, si cette religion ne pratique pas les sacrifices, d’autres groupes ou sectes ont pu vouloir faire un exemple. Mais c’est tiré par les cheveux !
— Vous avez raison ! Ecartons cette hypothèse pour l’instant. Cependant, Agent Delham, faites-moi une recherche sur des groupes religieux qui fréquenteraient Stonehenge.
Tosh ouvrit la bouche pour se proposer, mais Jack lui fit signe de ne rien en faire. Murgatroyd reprit :
— Un crime crapuleux, alors ? Matthews ?
— Cela semble peu vraisemblable, chef ! Carol portait de très beaux bijoux, aucun n’a été volé. Elle avait des boucles d’oreille en diamant et rubis de grande valeur. Elle ne s’en séparait jamais, nous a dit son père ! Elles lui venaient de sa mère et elle y tenait beaucoup. En plus, nous avons retrouvé sa voiture à quelques kilomètres de là et son sac à main était toujours à l’intérieur avec un peu d’argent, un chéquier et des cartes de crédit. Par contre, il y a un fait intéressant à signaler : le pneu avant droit était à plat, le pneu de secours sorti et le cric était en place ! Elle était peut-être en train de changer son pneu lorsqu’elle a été attaquée ?
L’agent Delham se permit d’intervenir :
— Sauf votre respect, Inspecteur, le médecin légiste n’a pas signalé de taches d’huile ou de cambouis sur les mains de la victime ; elle en aurait eu forcément si elle avait été en train de changer une roue. De la boue, oui, mais elle venait du sol de la lande !
Jack ajouta rêveusement :
— On peut donc supposer qu’elle n’était pas seule !
Owen voulut, lui aussi, donner son opinion :
— De toute façon, je ne vois pas un voleur mettre sur pied une telle mise en scène ! Les fleurs, la pose théâtrale sur la pierre de sacrifice. Il l’aurait tué, aurait piqué l’argent et les bijoux et il se serait sauvé.
— Très juste, fit l’inspecteur-chef. Reste l’hypothèse du crime passionnel ! Carol était une très belle fille et elle a pu soulever des jalousies. Il faudrait revoir les alibis de tous les hommes du village, du moins ceux susceptibles de s’intéresser à une jeune femme de l’âge de Carol…
— Ouh ! Là ! Ça risque de faire du monde ! Glissa Gwen.
— C’est certain ! Dans un premier temps, on pourrait s’intéresser au vétérinaire, au propriétaire de la boutique de magie, ainsi qu’à leur épouse ! Mais peut-être pas qu’eux : l’aubergiste, l’historien local, le libraire…Je laisse de côté le notaire : la rumeur populaire le prétendait amoureux de Carol, mais, nous, nous savons qu’il n’en est rien. Réinterrogez les amis de Carol : il faudrait en savoir plus sur ses fréquentations, ses habitudes !
Jack approuva et ajouta :
— Il y a encore une hypothèse à envisager : le meurtre par intérêt ! Souvenez-vous que Carol a laissé un testament. Elle lègue beaucoup de choses à son père, fort désargenté, parait-il, et à une association. Son nom déjà ?
L’agent Delham répondit très vite :
— « Nature et Harmonie », Monsieur.
Murgatroyd prit le relais :
— Merci, mais cela cache quoi ? Pour le savoir, il faut revoir le notaire, ce qui nous permettra aussi de connaitre le montant du legs. Justifie-t-il un assassinat ? Passons maintenant à nos autres problèmes ! Une bonne partie de la population croit dur comme fer à une invasion extra-terrestre ou alors à une espèce de malédiction. Capitaine Harkness, votre opinion là-dessus ?
— Il y a effectivement une aura de mystère qui s’ajoute au meurtre de Carol Howard. Mais tachons d’être rationnels : l’OVNI vu par plusieurs personnes est en réalité un ballon-sonde, les lueurs dans le ciel ne sont que des illusions d’optique créées par une boîte de nuit. On peut éliminer ces cas. Restent les agroglyphes. Mais, a priori, Ianto, tu penses que c’est l’œuvre de plaisantins ?
— Il y a de fortes chances : le dessin est trop simpliste. Et il faut avouer que la plupart de ces phénomènes sont des œuvres humaines !
— Soit ! Mais la coïncidence crop circle-meurtre est troublante : pourquoi ce dessin juste à ce moment ? Pour profiter de l’émotion causée par la découverte du meurtre ? Possible ! Ensuite, le problème des « chevaux pâles » qui se déplaceraient !... Inspecteur-chef, si c’est possible, il serait bon d’envoyer des hommes surveiller quelques uns de ces chevaux pendant la nuit. J’imagine assez bien des individus arrachant de l’herbe par ici et en rajoutant par là !
Tosh intervint alors :
— D’autant plus plausible que le seul des chevaux qui n’ait pas bougé est justement celui qui est bétonné ! Je viens de l’apprendre sur un blog Internet.
— A surveiller donc ! Reprit l’inspecteur-chef. Mais vous me rassurez un peu : finalement, tous ces mystères n’en sont peut-être pas ! Cependant, le problème des animaux – des herbivores – malades ou morts me préoccupe : je ne crois pas beaucoup à la menace divine ou à une malédiction, mais plutôt à une ou plusieurs personnes mal intentionnées. Pour cela, il faut attendre demain les résultats du labo.
Puis il conclut :
— Demain, nous avons du pain sur la planche : le testament de Carol, ses petits amis, vérifier les alibis de tous ces gens-là ! Pour le notaire et son second clerc, c’est fait. L’ouvreuse attitrée de ces messieurs certifie qu’ils étaient bien à Londres ce jour-là ! Pour les autres, pour l’instant, nous n’avons que leur parole. Mesdames, Messieurs, à demain donc, huit heures !
L’équipe de Torchwood quitta la salle des fêtes un peu mal à l’aise. Jack soupira :
— Et encore ce brave inspecteur ne sait pas tout ! Mais comment pourrions-nous lui parler de la faille ? Au fait, Tosh, tu as vérifié ? Est-elle encore active ?
— J’en ai bien peur, Jack !
— J’avoue que cela m’ennuie un peu de berner ces pauvres gens : nous faisons tout pour les rassurer, mais je ne suis pas persuadé qu’il n’y ait pas de danger !
— Mais en quoi leur avons-nous menti ? Voulut savoir Rhys.
— Et bien, cette histoire de ballon-sonde, par exemple ! C’est ce que nous a dit l’armée, mais est-ce vrai ? Cet agroglyphe également ! Ianto l’a traité par le mépris et il a été très convaincant. Mais sommes-nous vraiment sûrs que c’est l’œuvre de joyeux lurons ? Tout cela n’est pas clair !
Un repas frugal et plutôt silencieux et les membres de l’équipe se scindèrent en deux groupes : l’hôtel d’un côté, le Red Lion Inn de l’autre. Jack attendait et redoutait à la fois ce moment : celui où il allait se retrouver seul avec Ianto. Il s’attendait à le voir fuir encore une fois, mais malgré tout il fut désappointé de le voir s’enfermer dans sa chambre. Il resta donc seul, en tête à tête avec ses questions.
Mais il n’était pas le seul à ruminer. Dans la pièce d’à côté, Ianto, une fois de plus, se demandait comment agir. Naïvement, il avait cru laisser le problème derrière lui en quittant Cardiff. Lorsqu’il avait revu les deux hommes, à deux reprises, il avait su qu’ils ne le laisseraient pas en paix. Il fallait résoudre le problème : céder au chantage était hors de question. Il envisagea d’abord la fuite : se faire oublier de tous, s’embarquer vers d’autres continents. C’était le plus simple, mais – outre que matériellement, ce n’était pas si facile – il ne pouvait s’y résoudre : c’était faire preuve de faiblesse, voire même de lâcheté. On menaçait sa famille, ses amis ! Pouvait-il les abandonner ? Qui était-il donc pour refuser d’assumer ses responsabilités ? Il y allait de son honneur ! Autre chose le retenait d’ailleurs : déserter, c’était aussi renoncer à Jack, et cela, il ne pouvait le supporter. Il avait trouvé en lui un soutien, un ami, et, il fallait bien se l’avouer, bien plus que cela. On ne renonce pas à un tel cadeau, pas sans se battre en tout cas. Certes, avouer la vérité risquait de heurter Jack, de semer le doute dans son esprit, de ruiner la confiance qu’il avait en Ianto. Peut-être serait-il renvoyé, sa mémoire serait sans doute effacée. Mais c’était plus honnête et plus honorable. Ianto prit une grande inspiration et sans plus réfléchir maintenant que sa décision était prise, il courut jusqu’à la chambre voisine. Il frappa brièvement et entra sans qu’on l’y invite, comme s’il avait peur de se raviser en cours de route… il trouva Jack debout, devant la fenêtre, contemplant le village endormi.
— Jack, pardonne mon intrusion. Mais… il faut que je te parle !
— Et bien, prend une chaise ! Je t’écoute !
Lui-même resta debout scrutant Ianto. « On y est ! » pensa-t-il.
Le jeune homme cherchait ses mots ; il se lança enfin.
— J’ai quelque chose à t’avouer. J’ai fait autrefois une bêtise, puis d’autres ensuite, mais jamais je n’ai voulu te nuire, ni nuire à Torchwood…
— là, tu commences à me faire peur. Continue !
— Et bien… tu as remarqué ces deux hommes dans la Volvo blanche, n’est-ce pas ? Cela a un rapport avec eux. Tout a commencé à Londres, j’y étais…
Boum ! Boum ! Les deux hommes tressaillirent violemment et restèrent pétrifiés en entendant la voix de Rhys.
— Gwen ! Tu es là ?
Jack courut à la porte, fit entrer un Rhys échevelé et manifestement paniqué.
— Vous n’avez pas vu Gwen ? Je pensais qu’elle était peut-être ici ! Oh, mon Dieu !
Jack prit les choses en main :
— Calme-toi, mon vieux ! Respire à fond ! Viens t’assoir et raconte-nous ce qui se passe.
Rhys prit sur lui et tenta d’expliquer le problème.
— Nous allions nous mettre au lit, lorsque Gwen a eu une envie subite de chocolat chaud : il y a un distributeur automatique dans le hall d’entrée et elle y est descendue ! J’ai attendu cinq à dix minutes, j’ai commencé à m’inquiéter, ne la voyant pas revenir. Je suis descendu à mon tour, mais il n’y avait personne. J’ai juste trouvé ça !
Et il leur tendit une pantoufle rose très artistiquement décorée d’un fouillis de petits nœuds roses et de duvet de cygne.
— C’est à Gwen ! Un cadeau de ma mère ! Elle ne serait pas sortie sans sa pantoufle et sans son manteau, pas dans son état !
— On va la retrouver, ne t’inquiète pas ! Tenta de l’apaiser Ianto en lui serrant affectueusement le bras. Jack est très fort, il ne permettra pas qu’on fasse du mal à quelqu’un de son équipe.
Un quart d’heure plus tard, l’équipe était sur le pied de guerre, la police mobilisée et on s’apprêtait à organiser la plus gigantesque battue que le village ait jamais connue. Mais par où commencer ? Par chance, l’aubergiste était en train de fermer son établissement. Interrogé, il put fournir quelques informations :
— Ben oui ! J’ai vu passer une voiture il y a quelques minutes, une assez belle bagnole, ma foi ! A l’intérieur, j’ai vu une jeune femme brune, habillée bizarrement, une sorte de peignoir. Je la connais : je l’ai déjà eu comme cliente.
Puis, fixant Rhys :
— Et mais, c’est pas votre femme ? En tout cas, elle m’a fait un signe. J’ai cru qu’elle voulait me saluer ! Et…
— Direction de la voiture ? Coupa Jack.
— Par là ! Et il montra la route qui allait vers Stonehenge.
Au même moment, Murgatroyd reçut un coup de téléphone. Quelques secondes de conversation, puis un bref :
— On arrive !
A l’intention de ses hommes et de Jack, il expliqua :
— C’était l’équipe que j’avais laissée à Stonehenge. Je lui avais demandé de surveiller discrètement les lieux. Elle vient de voir arriver une procession de voitures, des hommes en descendre. Deux d’entre eux semblaient soutenir une femme apparemment en état d’ébriété : elle était incapable de marcher seule.
Rhys gémit de désespoir. Jack lui tapa sur l’épaule :
— On va la récupérer ! Puis il hurla : On fonce !
Pendant qu’à Avebury, c’était le branle-bas de combat, à Stonehenge, Gwen se maudissait au fond d’elle-même. Qu’est-ce qui lui avait pris de descendre en robe de chambre (rose de surcroit) et avec ces ridicules pantoufles pour boire un chocolat ? Et qu’est-ce qui l’avait poussée à sortir de l’hôtel dans la même tenue, par ce temps ? Maudite curiosité qui allait la perdre ! En effet, elle avait cru voir dans le jardin son voisin de chambre, le mystérieux Monsieur Richards et cette vision fugitive l’avait intriguée : c’était bien son manteau, son allure, mais son visage lui avait semblé différent, un peu aplati et d’une couleur peu habituelle pour un être humain. Mais bon ! Elle l’avait vu de loin, très rapidement, à côté des guirlandes de Noël qui clignotaient allégrement. Elle se demandait maintenant si elle n’avait pas rêvé et de toute façon, elle n’avait pas eu le temps de l’observer. Elle avait à peine pointé son nez à la porte de l’hôtel que deux hommes l’avaient ceinturée, bâillonnée et trainée de force jusqu’à leur voiture. Elle s’était débattue, mais peine perdue ! Elle avait pu apercevoir l’aubergiste du Red Lion Inn pendant que la voiture traversait le village et elle lui avait fait signe. C’était un appel au secours, mais l’autre imbécile lui avait répondu joyeusement ! Pas d’espoir de ce côté-là, mais cela lui avait valu un bon coup de coude dans les côtes avant d’avoir les mains attachées. Après un trajet qui lui avait paru interminable, la voiture s’était enfin arrêtée derrière d’autres qui semblaient les attendre. L’obscurité n’était pas totale : la lune brillait et elle avait reconnu les trilithes de Stonehenge. A ce moment-là, deux pensées saugrenues lui avaient traversé l’esprit. La première était que Rhys avait eu raison : on aurait du aller à Bath et la seconde, encore plus bizarre, fut pour sa belle-mère : « Finalement, j’ai bien fait de mettre ces chaussettes roses à pompon assorties aux pantoufles que la mère de Rhys m’a offertes. Si je m’en sors, jamais plus je ne me moquerai de ses cadeaux »
Elle avait été extirpée du véhicule, revêtue de force d’une longue tunique blanche et trainée jusqu’à la pierre du sacrifice. C’est seulement à ce moment-là qu’elle avait réalisé vraiment l’horreur de la situation. Elle s’était rappelée les photos du corps de Carol poignardée à mort sur cette même pierre et elle avait compris ce qui l’attendait. Aucun secours à espérer : même si Rhys avait alerté Jack, et cela elle n’en doutait pas, comment Jack saurait-il où la chercher ? Et quand bien même il l’aurait su, il n’aurait jamais le temps d’arriver.
On l’allongea sur la pierre, les mains et les pieds attachés. Mais on lui avait enlevé son bâillon.
— Que me voulez-vous ? Je vais avoir un enfant ! Vous ne pouvez pas faire de mal à mon enfant.
Une voix masculine qui ne lui était pas tout à fait inconnue lui répondit avec douceur :
— Qui te parle de te faire du mal ? Au contraire, nous allons t’envoyer rejoindre le domaine des dieux. Tu y trouveras calme et sérénité. Tu y élèveras ton enfant et vous chevaucherez tous les deux aux côtés de la déesse Epona. Vous serez respectés jusqu’à la fin des temps.
Pendant ce temps, quelques personnes, huit ou neuf, des hommes surtout, pour autant qu’elle pouvait en juger, s’étaient rassemblées autour d’elle, décorant l’autel où elle allait être immolée : de l’eau, de l’hydromel, des pommes, des boules de gui. A la lueur des torches, elle les voyait s’affairer en psalmodiant une litanie qu’elle ne comprenait pas. Elle crut reconnaitre une ou deux voix féminines. Mais ils étaient tous vêtus de façon identique : une grande toge blanche, recouverte d’une cape couleur bronze à ce qu’il lui semblait. L’homme qui lui avait parlé se distinguait des autres par la couleur dorée de son manteau, par la couronne de gui qu’il portait sur la tête ! Dans sa main gauche, il tenait un bâton très ouvragé et dans sa droite, un long poignard très effilé. Il se pencha vers Gwen, tétanisée par la peur :
— Cet endroit est sacré pour nous, les Druides ! Or, il a été souillé par le sang et c’est par le sang qu’il doit être purifié, le sang d’une future mère, symbole de fertilité !
C’est alors que Gwen le reconnut ! L’homme leva le poignard. Elle ferma les yeux, acceptant l’inéluctable. Elle eut une pensée pour son enfant qui ne viendrait jamais au monde, pour Rhys condamné au désespoir ! Et elle attendit la mort.
A ce moment précis, le vent se leva, tantôt hurlant et gémissant comme une femme désespérée, déchiré de sanglots profonds, tantôt grondant et menaçant, écho d’une fureur sans borne ! Les torches grésillèrent, puis s’éteignirent. Les décorations s’envolèrent, les bols se renversèrent, les pommes et les boules de gui roulèrent au sol. En même temps que le vent rugissait, le brouillard envahissait le cœur de Stonehenge. Epais et nauséabond, il escamotait les silhouettes de pierre, il assiégeait les soi-disant druides. Il semblait cacher quelque ennemi invisible qui, manifestement, terrorisa les assaillants de Gwen. Battus par le vent qui semblait vouloir leur arracher leurs vêtements, poursuivis par des tentacules de brouillard, ils battirent en retraite pour courir jusqu’à leur voiture. Lorsque le bruit des moteurs se fut définitivement éloigné, le vent se calma brusquement, le brouillard se dissipa et Gwen se retrouva seule, ligotée sur son étrange couche. A force de se tordre les mains, elle réussit à se libérer de ses liens, elle parvint à se redresser et elle commençait à reprendre ses esprits lorsqu’elle entendit les sirènes des voitures de police. Une horde de policiers l’entoura, mais elle ne vit que Rhys et s’abattit dans ses bras.
— Tu remercieras ta mère pour ses chaussettes ; sans elles, j’aurais perdu mes orteils !
Puis, elle se plia en deux en criant de surprise. Immédiatement alarmé, Rhys rugit :
— Une ambulance, vite ! Ma femme est blessée !
Murgatroyd se porta immédiatement à son secours :
— Elle est déjà là ! Une civière, s’il vous plait ! Et que ça saute ! Où êtes-vous touchée, Madame ?
Personne ne comprit pourquoi Gwen se mit à rire :
— Tu avais raison, Rhys ! Je vais accoucher à Stonehenge !
Cinq minutes plus tard, elle était dans l’ambulance, en compagnie de Rhys, montre en main, qui comptait les espaces entre chaque contraction, mais également de Owen : Jack l’avait envoyé au chevet de Gwen en tant que médecin d’abord, en tant qu’enquêteur ensuite ! Qu’était-il arrivé à Gwen ? Qu’avait-elle vu ou entendu ? Le sort qui lui avait été épargné était-il celui qu’avait subi Carol ?
La « scène du crime » fut passée au peigne fin, à la lueur de puissants projecteurs. A part quelques pommes, on ne trouva rien. Le vent avait tout balayé. Les policiers qui avaient signalé l’arrivée des voitures étaient trop loin pour faire des photos. Tout au plus, avaient-ils noté la marque des automobiles, mais pas la couleur – l’obscurité ayant faussé les estimations – ni les plaques d’immatriculation. A la question « pourquoi n’étaient-ils pas intervenus ? », ils avaient répondu que, là où ils étaient planqués, ils ne voyaient rien de la scène, ils croyaient donc que se déroulait une cérémonie bizarre certes, mais sans danger. Et de toute façon, ils n’étaient que deux contre une dizaine de gaillards. Cela mit en rage Murgatroyd qui leur colla le lendemain un rapport particulièrement salé, leur ôtant pour longtemps tout espoir de promotion.
Il n’y avait plus qu’à attendre : le témoignage de Gwen et les interrogatoires prévus le lendemain feraient peut-être progresser les choses. Le retour vers Avebury d’une équipe réduite se fit en silence. Chacun en revenait à ses préoccupations : Ianto se remettait difficilement de sa conversation avortée avec Jack, Jack se demandait quelle faute avait pu commettre le jeune homme pour le mettre dans des états pareils, Tosh rêvassait et s’interrogeait sur les sentiments d’Owen à son égard. Le SUV s’arrêta d’abord devant l’hôtel de Tosh qui remarqua :
— La vie nocturne d’Avebury est plus riche que je ne pensais. Notre voisin s’apprête à sortir ! Il est pourtant bien tard !
Ils aperçurent en effet sa haute silhouette mince dans le hall d’entrée. Richards leur jeta un bref coup d’œil avant de se détourner précipitamment et de s’éloigner à grandes enjambées en direction de la campagne. Jack qui ne l’avait pas encore vu s’exclama :
— Quel singulier personnage ! Il a des yeux vraiment bizarres !
Tosh se mit à rire :
— Décidément, il fait la même impression à tout le monde ! Bon ! A demain ! Vous me tenez au courant pour Gwen ?
— Je pense qu’Owen te téléphonera à toi, d’abord ! Gloussa Jack.
Tosh eut un large sourire et tourna les talons.
Jack et Ianto rentrèrent, quant à eux, au Red Lion Inn.
— Je suis désolé, Ianto, de l’interruption de notre conversation. Mais…
— Je comprends, Jack, nous avions un cas d’urgence. Mais si tu le permets, pendant que j’en ai le courage…
Ianto emboîta le pas à Jack et entra avec lui dans sa chambre.
— Je voudrais terminer ce que j’avais commencé à te dire, si tu le permets… Donc, à Londres, j’étais plus ou moins archiviste. Ou plutôt, j’empilais des dossiers, des cartons, des centaines de cartons. Et c’est justement un de ces cartons qui pose problème. Le jour de l’attaque des cybermen…
La sonnerie stridente du téléphone de Jack le coupa net dans son élan :
— C’est toi, Tosh ?... Calme-toi, je t’en prie !... Disparu, tu dis ? On arrive !
Puis se tournant vers Ianto, Jack ajouta :
— Quelque chose me dit que nous ne dormirons pas cette nuit. Tosh est bouleversée : sa chambre a été fouillée et le détecteur d’activité de la faille qu’elle y avait laissé a disparu. Désolé, Ianto, mais ta confession devra attendre… Nous reparlerons plus tard de ce fameux carton.
Chapitre 7 : Trop de suspects !
Ianto pesta intérieurement : à Cardiff, il avait eu de multiples occasions de parler à Jack et il n’avait pas osé ! Ici, il voulait tout lui avouer et il ne pouvait pas ! Le sentiment qui le dominait maintenant n’était plus le désespoir, mais une espèce de colère froide. Contre lui-même d’abord. Qu’est-ce qui l’avait empêché de parler à Jack de ces deux hommes ? Dans le fond, il n’avait rien fait de mal ! Il n’avait pas tout de suite parlé du carton, c’est vrai ! Mais il l’avait tout simplement oublié. Il n’avait pas pensé une seule seconde que ledit carton puisse contenir autre chose que des dossiers. Il y en avait d’autres dans le même style dans les sous-sols sans fin du Hub, des cartons que Jack et son équipe avait ramenés de Londres. Il en avait ouvert quelques-uns : des papiers, encore des papiers, toujours des papiers ! Comment aurait-il pu deviner que le sien contenait quelque chose de plus dangereux ? Donc pourquoi n’avoir rien dit ? C’est vrai qu’il l’avait ouvert, ce fichu carton ! Mais comment pouvait-on prouver qu’il avait utilisé ce qu’il contenait ? Une petite voix en lui essayait de dire « Et comment peux-tu prouver que tu ne l’a pas fait ? » mais il la fit taire.
Mais sa colère se tournait également contre les autres, Jack qui ne voulait pas l’écouter, Gwen qui s’arrangeait toujours pour se retrouver dans des situations impossibles, Tosh qui ne pouvait pas se débrouiller seule…
— Alors, tu viens ?
La voix de Jack le ramena à la réalité présente. Il se secoua, reprit son calme « Tu deviens dingue, mon vieux ! Tu ne peux en vouloir qu’à toi-même ». Saisissant son manteau et sa mallette, il fonça à la suite de Jack.
Tosh les attendait sur le pas de sa porte. Elle était pâle, mais maitresse d’elle-même. Elle les fit entrer mais dans un premier temps, ils ne virent rien d’anormal : la pièce leur sembla en ordre.
— Celui qui a fait ça a procédé méticuleusement. Tout a été soigneusement remis en place ! Quelques détails ont attiré mon attention : mon agenda un peu de travers par rapport aux quelques dossiers que j’avais empilés, le réveil un peu déplacé, la courtepointe du lit mal repliée… Ce que j’avais de précieux est toujours là : mon ordinateur portable, mon Ipod, ma montre. La seule chose qui ait disparu, c’est le détecteur d’activité de la faille.
— Etrange ! fit Jack, songeur. Qui peut se rendre compte de l’intérêt d’un tel objet ? Qui, à Avebury, sait ce qu’est la Faille et le danger qu’elle représente ? Ianto, vérifie s’il y a des empreintes ! Mais je n’y crois pas : un cambrioleur aussi minutieux portait sûrement des gants.
Effectivement, quelques instants plus tard, Ianto s’avouait vaincu.
— Rien, Jack ! Les empreintes de Tosh, quelques unes de Gwen et d’Owen.
Tosh rougit fugitivement. Jack conclut :
— Rien que de très normal en somme ! Bon ! En attendant, que fait-on ? Il est déjà quatre heures du matin. Je propose que nous prenions un peu de repos.
Tosh hésita, puis :
— Jack, je suis peut-être froussarde, mais rester seule ici ! Après cette intrusion dans ma chambre et l’enlèvement de Gwen… Bref, je ne me sens pas tranquille.
— Tu as raison ! Nous allons rester avec toi ! Tosh, tu prends le lit : tu as besoin de repos. Ianto, tu prends ce petit canapé, là, dans l’angle et moi… et bien, ce fauteuil me conviendra très bien. Vous êtes prêts ? Alors, on éteint !
Le reste de la nuit fut plus calme mais peu réparateur et c’est les traits tirés que tous trois se réveillèrent le lendemain matin. Ils avaient à peine émergé du sommeil que l’on tambourinait furieusement à leur porte.
— Tosh ! Ouvre-moi ! Je ne trouve pas Jack !
— Il est là ! répondit Jack en déverrouillant la porte.
Il fallut expliquer à Owen la présence incongrue de Jack et de Ianto dans la chambre de Tosh. Puis Owen, à son tour, lâcha les informations qu’il détenait :
— D’abord une bonne nouvelle ! Le bébé est là ! Cela a été douloureux pour Gwen, mais, comme on dit, la mère et l’enfant se portent bien, Rhys, un peu moins bien ! Il a fallu le sortir de la salle d’accouchement : il était devenu tout vert.
— Et alors, fille ou garçon ? Tosh s’impatientait.
— Un garçon ! Trois kilos deux cents ! Tous ses doigts et tous ses orteils ! Il crie comme sa maman et il est vorace comme son papa !
— Owen !!! Gronda Tosh en souriant malgré elle.
Jack et Ianto pouffèrent de rire ! Mais Tosh n’avait pas fini ses questions.
— Et ils l’appellent comment ? Si je me souviens bien, ils hésitaient entre plusieurs prénoms !
Owen prit l’air déconfit :
— Flûte, j’ai oublié de demander !
Devant l’air moqueur des autres, il ajouta :
— Et oh ! Ce n’est pas si facile d’avoir une conversation cohérente avec une femme en train d’accoucher. J’ai bien cru qu’elle allait me frapper ! En plus, j’ai les traces de ses ongles dans le bras. Tenez ! Regardez ! Et encore, moi, je ne me plains pas ! Rhys, lui, en a pris pour son grade : comme quoi, les hommes, s’ils avaient aussi mal que leurs femmes en accouchant, et bien, ils y regarderaient à deux fois avant de leur faire un enfant. Et encore, j’ai édulcoré ses propos !
Jack éclata de rire.
— C’est tout Gwen, ça !
Il reprit son sérieux :
— Si nous en revenions à notre enquête ? Que t’a-t-elle dit à propos de son enlèvement ?
— Et bien, elle a vu une dizaine de personnes, à ce qu’il lui semble, des hommes principalement. Elle a décrit leurs tenues, des espèces de toges blanches et des manteaux bronze et or. Elle a parlé de la mise en scène qu’ils avaient organisée, des boules de gui notamment. Et surtout, elle m’a rapporté les paroles de celui qui tenait le couteau : Il a invoqué une déesse – Epona ? Quelque chose comme ça – et il a affirmé parler au nom des druides.
— Des druides ! Firent en chœur Jack et Ianto passablement étonnés, pendant que Tosh tapait furieusement sur le clavier de son ordinateur.
— Et ce n’est pas tout ! Ajouta Triomphalement Owen, Gwen a reconnu son agresseur, le druide en chef si vous préférez ! Sa voix d’abord, son visage ensuite. Je sens que Murgatroyd va être content.
A huit heures, tout le monde – l’équipe de Torchwood et la police – était réuni à la salle des fêtes. Owen reprit pour les policiers ce qu’il avait déjà dit à ses amis. Murgatroyd semblait tomber des nues :
— Des druides, vous dites ?
— Pas si étonnant, en fait ! Répliqua Tosh. Le site de Stonehenge est revendiqué par beaucoup de groupes qui se prétendent des religions et notamment par les druides.
Murgatroyd n’en revenait pas :
— Mais ça n’existe plus, les druides ! En plus, c’était gentil, un druide ! Il fabrique des potions, il cueille du gui… C’est du moins ce que disait ma maîtresse d’école.
— D’abord, ça existe encore, le reprit Tosh. En outre, la description que vous en faites peut à la rigueur concerner les druides d’aujourd’hui, mais pas ceux du passé ! Pour les druides de l’époque de la civilisation celtique, la réalité est un peu différente, si tant est qu’on la connaisse vraiment. Pas de traces écrites les concernant, ce sont les Romains qui nous ont fourni les informations que nous possédons et leur regard nous renvoie une image probablement déformée. En plus, ils connaissaient davantage les druides gaulois que les nôtres.
— Je vois que vous avez creusé le sujet, mademoiselle Sato ! Alors, résumez-nous ce que vous savez !
— En fait, ma science est toute neuve et je n’ai pas eu le temps de pousser mes recherches plus loin qu’Internet. J’ai donc appris que les druides sont loin d’être les gentils personnages des bandes dessinées, mais qu’ils étaient des personnages très importants dans la civilisation celtique, des sortes d’intermédiaires entre les dieux et les hommes. Ils n’étaient pas seulement des prêtres, mais ils détenaient le savoir qui leur était transmis oralement : le droit, l’histoire étaient leur domaine et ils étaient les conseillers des nobles et des rois. Et ce sont eux qui procédaient aux sacrifices !
— Nous y voilà ! Fit l’inspecteur-chef.
— Mais les sacrifices humains semblent avoir été assez rares : criminels, prisonniers de guerre… Le plus souvent, on sacrifiait des animaux. Et on pense également que les druides ont récupéré des monuments plus anciens comme Stonehenge.
— Oui ! Mais c’était autrefois ! C’est bien ce que vous avez dit ?
— Oui : deux mille ans ou un peu moins ! Mais le druidisme est ressuscité au 18ème siècle et ce, justement en Grande-Bretagne. C’est même actuellement une religion officiellement reconnue par l’Etat britannique.
— Le gouvernement a reconnu une religion qui admet les sacrifices ? L’inspecteur-chef tombait des nues.
— Bien sûr que non ! Répliqua Tosh. La définition du druidisme a bien changé : les druides d’aujourd’hui respectent la nature, pratiquent le culte des ancêtres. Ils rejettent la violence. Et Stonehenge, pour eux, reste un lieu sacré.
Murgatroyd ruminait toutes ces informations. Puis :
— Manifestement les druides auxquels votre collègue a eu affaire ne sont pas de la même école. Ils s’apprêtaient à l’assassiner ! Et ils sont peut-être les meurtriers de Carol.
Jack prit l’air pensif :
— N’oublions pas ce que Gwen nous a dit : le site de Stonehenge a été profané par la mort sanglante de Carol. Il serait bizarre que les druides aient eux-mêmes profané leur lieu de culte !
— Hon Hon ! Ronchonna Murgatroyd. Nous en saurons probablement plus si nous arrivons à mettre la main sur le chef. Mais tout ce joli monde est en fuite, vous vous en doutez bien !
Il fut interrompu par la sonnerie du téléphone, écouta avec attention et, semble-t-il, une certaine excitation, puis :
— Très bien ! Amenez-le ! On vous attend.
Se tournant vers ses hommes et vers Jack, il ajouta :
— Justement, nous allons pouvoir lui parler. Cet imbécile n’avait pas pensé qu’il pouvait être reconnu et il est retourné chez lui prendre quelques affaires.
Presque tout de suite après, un groupe de policiers fit irruption, trainant avec eux Donaldson, le libraire- vendeur de souvenirs, celui qui avait vendu à Gwen un ouvrage sans intérêt. Il faisait triste mine et semblait avoir abandonné toute velléité de résistance.
— Regardez, Chef, ce que nous avons trouvé dans le coffre de sa voiture.
Le policier étala sur la table une série de sachets en plastique contenant pour l’un une toge blanche, pour un autre un manteau doré et dans le troisième un poignard effilé.
— Portez-moi ça au labo ! Avec un peu de chance, nous y trouverons des traces de sang, celui de Carol. Et, dans ce cas, l’enquête est finie !
Mais le libraire, tout déconfit qu’il fut, refusa d’avouer le meurtre de la jeune femme. Au contraire, pour lui, cet assassinat, à cause du lieu où il avait été perpétré, était un sacrilège et le sacrifice avorté de la veille était indispensable au pardon des dieux. Il ne regrettait rien, sinon de ne pas avoir mené à son terme la cérémonie purificatrice. Cependant, il ne fit aucune difficulté pour donner le nom de ses complices : beaucoup étaient de Londres ou de Bristol, mais un nom au moins était connu : celui d’Abercromie, l’historien local. Arrêté à son tour, il tint un langage assez incohérent, d’où il ressortit, pour tous ceux qui l’écoutaient, que les deux hommes avaient – à partir d’une religion fort honorable – construit un petit groupe de fanatiques qu’ils manipulaient comme ils voulaient. Interrogés à propos des femmes que Gwen semblait avoir entendues, les deux gredins refusèrent de dévoiler leur nom.
Murgatroyd récapitula :
— On n’est guère plus avancé ! Deux arrestations, oui, mais l’assassinat n’est pas élucidé ! Je crois que nos gaillards nous ont dit la vérité à ce sujet ! Au moins, ils hériteront d’une accusation d’intention de donner la mort.
Il soupira, puis se retournant, il brailla :
— Agent Delham ! Avons-nous des nouvelles des services vétérinaires ?
— Justement, chef, ils viennent d’arriver ! Je vous les imprime.
Quelques secondes plus tard, le verdict tombait :
— Poison ! A priori du poison a été mélangé aux compléments alimentaires que l’on donne aux moutons et agneaux : des granulés et des flocons de maïs et d’orge. C’est ce qui résulte de l’analyse du contenu de l’estomac des moutons et des sacs d’aliments prélevés chez les fermiers. Vu que plusieurs troupeaux sont concernés, la source de l’empoisonnement est probablement en amont, à la coopérative agricole.
— Oui mais, alors, pourquoi les lapins ? Vous vous rappelez Grand-mère Elspeth ? Avec le bob Bleu ! Fit le constable.
— Très juste ! Il faudra revoir cette brave dame ! Comment nourrit-elle ses lapins ? Vous vous en chargez, Constable ? Vous semblez bien la connaitre.
L’intéressé se mit à rire :
— Tout le monde connait Grand-mère Elspeth à Avebury ! Avec sa mini rouillée, ses chapeaux bizarres et ses lapins anémiques qu’elle vend la peau des… Excusez-moi, Mesdames !
Il sortit dignement pour revenir à peine dix minutes plus tard :
— Justement, elle était à l’épicerie. Elle a tout avoué tout de suite. Je cite : « mais, mon p’tiot ! Avec ce temps-là, comment veux-tu que j’aille à l’herbe à lapin ? Alors je leur donne des granulés ! Mais comme j’ai point le sou, je suis allée les prendre chez le Mac Dougall ! J’y vends des lapins des fois et je me sers ! les lapins, c’est comme les moutons, ça mange la même chose »
Murgatroyd sourit :
— Bon ! nous savons maintenant qu’il n’y a pas de malédiction sur le village. Reste que ce poison a été mélangé aux granulés. Par qui ? Qui a intérêt à exterminer le cheptel local ?
Un brouhaha interrompit la séance. Deux policiers en uniforme entrèrent en maintenant fermement un homme en colère.
— Regardez, Inspecteur-chef, qui nous avons trouvé ce matin à Alton Barnes. Ce monsieur était en train de saboter le cheval de la colline.
Murgatroyd s’exclama :
— Mais c’est notre aubergiste ! Asseyez-vous donc ! Vous allez nous raconter tout ça ! Mais avant ça, Matthews, allez faire un tour dans l’établissement de ce monsieur et ramenez-nous un casse-croute. La matinée est déjà bien avancée !
Puis se tournant vers L’équipe de Torchwood :
— Vous en êtes ? Donc, Matthews, pour une dizaine de personnes !
On laissa mijoter un peu l’aubergiste pendant que tout le monde se restaurait. Au début, il protesta énergiquement, puis de plus en plus faiblement. Finalement, il se tut en tortillant sa veste entre ses doigts. Lorsque le moment de l’interroger fut venu, il avait perdu tout courage et il commença par bafouiller de façon pitoyable.
— Ben… Euh… C'est-à-dire… Vous comprenez, on ne voulait faire de mal à personne ! Et le meurtre, on n’y est pour rien ! On l’aimait bien, Carol ! Et, un meurtre, ça va à l’encontre de ce qu’on voulait !
— On ? C'est-à-dire ?
— Ben… On est quelques uns : Monsieur Howard, le papa de Carol, justement, Monsieur Abernathy, vous savez, c’est le propriétaire de la gazette locale, Rosie, la patronne du salon de thé…
— Si je m’attendais à un complot ! Mais quand vous dites « on voulait », qu’est-ce cela signifie exactement ?
— Voilà ! On a remarqué que les touristes aimaient bien les trucs bizarres, tout ce qui a rapport avec les extra-terrestres. Alors, on a décidé d’en remettre une couche ! Vous comprenez ? Pour attirer plus de monde. Tout le monde y trouve son compte : Rosie vend ses gateaux, Abernathy ses articles, moi, j’ai du monde à l’auberge.
Murgatroyd hocha la tête :
— Ça, je peux comprendre, mais Howard ?
— Il voudrait vendre son manoir et il espérait qu’un groupe hôtelier s’y intéresse !
C’est Jack qui posa la question suivante, devançant de peu l’inspecteur-chef :
— Donc, on sait qui vous êtes, pourquoi vous faites ça ! Mais qu’avez-vous fait exactement ?
— Les crop circle, c’est nous. Le dernier, on l’a un peu bâclé, c’est vrai. Mais il faisait froid ! Les chevaux, c’est nous aussi ! Ça, ce n’est pas bien compliqué à faire !
Jack conclut :
— Je m’explique mieux cet étrange coup d’œil entre l’aubergiste et le père de Carol ! Inspecteur-chef, croyez-vous qu’ils soient allés jusqu’au meurtre ?
L’aubergiste se récria :
— Mais j’étais à l’auberge toute la soirée. J’ai servi des bières à des dizaines de clients. Je ne pouvais pas être à Stonehenge !
— Curieuse coïncidence tout de même ! Carol est assassinée et tout de suite après, vous faites votre petite cuisine.
— Ce n’est pas exactement une coïncidence. On s’est dit que des journalistes allaient venir pour le meurtre et on a voulu en profiter !
Tosh eut un cri d’horreur :
— Vous n’avez pas honte d’exploiter le malheur des gens ? Et encore, vous, cela ne vous touche pas, mais le père de Carol ! Comment a-t-il pu profiter de la mort de sa fille ?
L’aubergiste baissa la tête main ne pipa mot. L’inspecteur-chef gronda :
— Vous n’éviterez pas les poursuites judiciaires : dégradations du patrimoine local, incitation – Murgatroyd chercha le mot – au désordre, entrave à la justice… et j’arriverai bien à trouver autre chose. Matthews, arrêtez-moi tout ce joli monde !
Jack, cependant, n’était pas au bout de ses questions :
— Et les animaux empoisonnés, c’est vous aussi ?
— Non, sûrement pas ! Qui voudrait visiter un endroit où les animaux tombent comme des mouches ? Je serais vous, j’irais voir du côté du notaire.
— Le notaire ? Mais il n’était pas là le soir du meurtre ! S’exclama un des policiers.
— J’ai pas dit qu’il avait tué cette pauvre fille ! Je dis que je pense qu’il a empoisonné les moutons. Il paraît que l’autre jour – c’est ma femme qui me l’a dit – il rodait à la coopérative agricole. Il a pas de bêtes, même pas un poisson rouge, pas de jardin ! Alors qu’est-ce qu’il y faisait ?
— On peut se poser la même question pour Madame votre épouse ! Glissa perfidement l’inspecteur-chef.
— Vous avez pas entendu les chiens ? Répondit l’aubergiste en se tournant vers Jack et Ianto. Deux, on en a ! Des Saint-bernards : c’est suisse et ça bouffe, croyez-moi ! Et puis, c’est fragile : les restes du restaurant, ça les rend malades. Ils me coutent une fortune en croquettes !
Quelques sourires et murmures dans l’assistance, puis :
— Matthews !... Ah ! C’est vrai, il n’est pas là ! Agent Delham, prenez deux hommes avec vous et ramenez-moi le notaire.
Cela fut vite fait : le notaire était à son étude. Il n’opposa aucune résistance et très vite il avoua :
— Oui ! les moutons, c’est moi ! Mais je ne voulais pas les tuer, seulement les rendre malade. J’ai mal calculé les doses ! Ce que j’espérais, c’était provoquer des difficultés financières pour les fermiers, les obliger à me vendre leurs terres ! Je leur rendais service : ils triment comme des forçats pour survivre et moi, je leur rachetais leurs terres à bon prix !
— pour eux ou pour vous ? Et qu’auriez-vous fait de ces terres ?
— J’ai été contacté par un riche investisseur qui voudrait bâtir un parc d’attractions, ici, à Stonehenge, un espèce de circuit des horreurs, extra-terrestres, sorciers, tout le bazar ! Cela marche très bien depuis Harry Potter.
Une fois le notaire embarqué, l’inspecteur-chef fit remarquer :
— Comme quoi on peut aimer la danse et être un parfait filou ! Mais nous n’avançons pas : qui est le meurtrier de Carol ?
A ce moment, l’inspecteur Matthews revenait avec Rosie, Abernathy et Howard.
— Et que faisons-nous de ces joyeux lurons, amateurs de crop circle et de sculptures sur collines ?
— Vous leur collez un procès-verbal, vous les ferez passer devant le juge après les fêtes. En attendant, vous les relâchez : je ne peux tout de même pas arrêter tout le village ! Ils n’ont tué personne apparemment… Justement, revenons à notre enquête concernant le meurtre. Il y a un point à résoudre qui me chiffonne un peu : Carol lègue ses biens à son père et à une association « Nature et Harmonie » si je me souviens bien ! Combien laisse-t-elle à cette organisation ? Et surtout qui se cache derrière ce nom ? L’ennui, c’est que j’y pense un peu tard et que je viens d’arrêter et d’expédier à Bristol celui qui pouvait nous renseigner.
Owen fit alors remarquer :
— Qu’est-ce qui nous empêche de poser la question au second clerc ? Il n’a pas grand-chose à nous refuser !
Effectivement, le jeune homme ne souleva aucune objection. De toute façon, il allait perdre son boulot. La fameuse association n’était autre que le coven wiccan, représentée sur le papier par Charlène Sommers, laquelle fut convoquée illico presto.
— Bien sûr que je suis au courant du legs. D’ailleurs, moi aussi, je lègue une partie de mon héritage au coven, en fait pas grand-chose. Nous avons toutes légué une petite somme à l’association.
— je croyais que vous étiez détachées des choses matérielles dans votre… hmm, religion ! S’exclama Murgatroyd plutôt étonné
— C’est exact. Mais nous voudrions rendre visite à nos sœurs américaines et toutes sorcières que nous sommes, cela demande de l’argent. Nous ne faisons pas partie de la catégorie des sorcières qui chevauchent un balai. Nous devons prendre l’avion et il a bien fallu constituer une cagnotte. Mais nous ne comptions pas vraiment sur des héritages pour la remplir.
Elle se mit à rire. Manifestement, elle était très à l’aise et elle n’avait pas le comportement d’une coupable. Elle reprit d’elle-même, devançant les questions :
— Si vous vous demandez si je sais combien Carol nous a laissé, et bien oui, je le sais ! Deux mille livres en tout et pour tout ! Est-ce que cela vaut le coup de tuer ? Non, bien sûr que non ! De toute façon, cela nous était physiquement impossible. Rappelez-vous : nous étions en train de célébrer notre culte au moment du meurtre.
Jack fronçait les sourcils et se glissa dans la conversation :
— Tout le monde s’en souvient ici, n’est-ce pas, inspecteur-chef ? Vous permettez que je pose une question ? Merci ! Charlène, pouvez-vous nous décrire comment se passent ces réunions ?
— En réalité, c’est très libre ! Dans notre coven du moins. Nous nous partageons en petits groupes : certaines discutent entre elles, d’autres méditent, soit au centre de l’assemblée, soit un peu à l’écart, d’autres encore jouent de la musique et dansent. Vous voyez, c’est très varié !
— Et au cours d’une cérémonie, vous pouvez changer de groupe ?
— Bien sûr ! C’est d’ailleurs tout l’intérêt de ces cérémonies.
— Donc, si je comprends bien, vous ne pouvez pas être sûre à cent pour cent que toutes vos amies sont restées la soirée entière ?
Charlène s’apprêtait à nier vigoureusement, mais elle prit le temps de réfléchir puis avoua :
— Effectivement ! Certaines s’éloignent pour méditer. En plus, il n’y a pas trop de lumière : un grand feu de bois, quelques torches. Et nous avons nos manteaux à capuche… Je ne peux pas jurer que tout le monde est resté là toute la soirée.
— Et voilà ! Gémit Murgatroyd en levant les yeux au ciel. Plus on élimine de suspects, plus il y en a.
Charlène sitôt partie, les discussions reprirent de plus belle. Jack s’imposa une fois de plus en demandant :
— mais Carol n’était pas à cette assemblée ! Pourquoi ? Qu’avait-elle à faire qui l’a poussée à ne pas respecter ses habitudes ? elle s’est peut-être confiée à quelqu’un ? Avez-vous interrogé ses amies à ce propos ?
— Bien sûr ! S’exclama Matthews. Mais des amies très proches, il semble qu’elle n’en avait pas ici !
— A-t-on vérifié son carnet d’adresses ? Peut-être a-t-elle une amie en dehors d’Avebury ? Après tout, elle n’est pas restée ici pour ses études. Nous pourrions poser la question à son père ?
Murgatroyd réagit au quart de tour :
— Delham ! Téléphonez-lui ! Tout de suite !
Par chance, Howard était rentré directement chez lui après avoir quitté le commissariat improvisé. Mais les amies de Carol ? Il ne les connaissait pas vraiment. Il y avait bien une amie du temps du pensionnat, elle était venue une ou deux fois passer quelques jours au manoir. Mais elle habitait Londres. Comment elle s’appelait ? Marion Quelque chose ! Flaherty ? ou un nom du même genre !
— Delham ! Dans le carnet d’adresses de la victime, est-ce qu’il y a… Vous avez bien son carnet d’adresses ?
— Oui, Chef ! Il était dans son sac !
— Bon ! Y a-t-il une Marion Machin-Chose qui habiterait à Londres ?
— Voyons ! Rien au début du répertoire. E.. F… Ça y est ! Une Marion Flinnegan…
— vous l’appelez et vous lui demandez si elle a parlé à Carol récemment et si elle sait quelque chose à propos de la soirée du 20 décembre. Et allez-y mollo ! On peut supposer qu’elle n’est pas au courant de la mort de Carol.
Après cinq minutes d’exclamations, de cris de désolation et de pleurs de la part de Marion, de paroles de consolation de la part de l’agent Delham, cette dernière put enfin obtenir le renseignement.
— Merci, Marion et courage ! Chef ! Elle avait rendez-vous avec un homme, un resto chic, puis une boite de nuit. Mais sur l’homme, Carol est restée très vague.
— Vous avez le nom du resto ? Bon, on fonce !
Un joli château à quelques kilomètres d’Avebury, une belle salle richement décorée et des convives manifestement fortunés.
— Seigneur ! Fit Matthews. Le Réveillon ! Bon sang ! je l’avais oublié. Ma femme va me tuer !
Le maître d’hôtel toisa policiers et membres de Torchwood avec une once de mépris. Cependant, Ianto, toujours impeccable, eut l’heur de lui plaire et il répondit aux questions en s’adressant uniquement à lui.
— Carol Howard ? Bien sûr, je la connais. Elle vient souvent avec les clients de maître Stevens. Le 20 Décembre ? Attendez ! je vérifie…
Et il feuilleta d’un air très digne un gros carnet posé devant lui.
— Oui ! Elle avait réservé pour 20 heures. Elle est venue avec un fort bel homme, grand, mince avec les plus incroyables yeux bleus que j’ai jamais vus. Un bleu très pâle, presque transparent !
Tosh et Owen se regardèrent et firent un signe discret à Jack. A la sortie du restaurant, Murgatroyd qui n’avait pas remarqué la mimique des deux équipiers, commença à échafauder son plan de bataille :
— Ce soir, il est un peu tard pour entreprendre quoique ce soit ! Mes hommes sont pressés de retourner à Bristol. C’est le Réveillon après tout ! Je vous confie les lieux, Capitaine Harkness ? Demain, nous nous mettons à la recherche de cet inconnu. En même temps, nous fouillerons de façon plus systématique la maison de la victime. Peut-être pourrons-nous en apprendre plus sur sa vie privée.
De brefs adieux et l’équipe, déjà fort réduite en l’absence de Gwen, se retrouva seule devant le Red Lion Inn. Maintenant qu’ils étaient loin des oreilles de la police, Tosh et Owen bondirent sur Jack.
— Ce mystérieux inconnu dont nous a parlé le maître d’hôtel… Nous savons qui il est et où le trouver ! Il occupe une chambre dans le même hôtel que nous : Richards, si je me souviens bien.
Tosh ajouta :
— D’ailleurs, tu l’as vu, toi aussi, Jack ! Ianto également ! Lorsque vous m’avez ramené chez moi, après l’enlèvement de Gwen. Tu as même trouvé qu’il était étrange !
— C’est vrai ! Mais pourquoi ne pas en avoir informé la police ?
Tosh et Owen se regardèrent, un peu gênés. Tosh se lança :
— C’est-à- dire qu’il nous a toujours paru un peu bizarre, sans qu’on sache vraiment pourquoi : son regard probablement, vraiment peu commun.
Owen ajouta :
— En plus, Gwen m’a dit quelque chose de curieux : elle l’aurait entre-aperçu, un peu avant son enlèvement et il lui a paru – comment dire ? – différent. Si tu ajoutes à ça l’activité de la faille…
— Sans compter la disparition de mon détecteur d’énergie…
— Tu conviendras que les coïncidences ont de quoi faire réfléchir !
Jack les regarda l’un après l’autre :
— Et vous pensez à quoi ?
— A vrai dire, on n’en a aucune idée.
— Et bien, essayons de tirer cela au clair. D’abord : retrouver notre bonhomme !
Personne ne remarqua la Volvo blanche sagement garée sur le parking et les deux hommes qui occupaient les sièges avant en se partageant une thermos de café.
Chapitre 8 Drôle de Noël !
— Retrouver notre bonhomme ? Il est bien tard, Jack ! Emit plaintivement Owen qui n’avait pas beaucoup dormi la nuit précédente. Je suis claqué, moi !
— Nous également, Owen ! Mais il faut battre le fer pendant qu’il est chaud, dit-on. La police n’est pas là, elle ne peut pas nous mettre de bâtons dans les roues et surtout Richards ne se méfie pas : jusqu’à présent, il n’a pas été inquiété. Personne ne s’est intéressé à lui. On le trouvera probablement au Avebury Lodge.
— Pas sûr ! Rétorqua Tosh. Rappelle-toi : hier, il est sorti très tard.
— Dans ce cas, on fouillera sa chambre. Mais c’est vrai que cette sortie tardive est vraiment curieuse, à bien y réfléchir ! Une fois, le pub fermé, que peut-on faire ici la nuit ? Surtout par ce froid ! Et en plus, il commence à neiger. Qu’en penses-tu, Ianto ? Toi aussi, tu veux attendre demain ?
— Je n’ai pas vraiment d’avis là-dessus. C’est vrai que nous sommes tous fatigués, mais tu as raison, Jack, nous avons plus de chance de surprendre Richards cette nuit que demain matin. En plus, Murgatroyd, qui est loin d’être bête, va sûrement s’intéresser à lui ! Je suis d’accord avec toi, Jack, il faut agir dès ce soir.
Owen grommela quelques mots indistincts, du genre :
— Ben tiens ! Le contraire aurait été surprenant !
Ce qui lui valut un coup de coude dans les côtes de la part de Tosh. Jack fit semblant de n’avoir rien entendu, ni rien vu et reprit d’un ton guilleret :
— C’est entendu ! En outre, depuis le début de cette histoire, j’ai l’impression de ne servir à rien : nous suivons la police, mais nous ne la devançons pas. Et ce n’est pas dans mes habitudes.
Tosh et Owen soupirèrent mais s’inclinèrent. Comment faire autrement face à ce diable d’homme ? D’ailleurs, il poursuivait son idée :
— Avons-nous besoin du SUV ? Ce Richards a-t-il un véhicule à lui ?
— Je n’en ai pas l’impression, répondit Tosh. Hier, nous l’avons vu s’éloigner à pied et, sur le parking de l’hôtel, en dehors de la voiture des Williams et des deux utilitaires de l’établissement, il n’y a rien. En plus, Carol semblait conduire sa propre voiture lors de ce fameux rendez-vous.
— Parfait, nous y allons à pied : de cette façon, nous attirerons moins l’attention.
Celle de Richards peut-être ! Mais pas des fêtards du Red Lion Inn qui y célébraient Noël en vidant pinte de bière sur pinte de bière et qui prenaient justement le frais au moment du départ de l’équipe. Quolibets et chansons se mirent à pleuvoir sur le petit groupe :
— Eh Ho ! Eh ho ! Nous rentrons du boulot !
— Venez boire un coup ! Vous avez pas laissé le patron en taule ! Ça se fête !
— Vous venez, mes petits poulets ?
— Mais fermez-la, bon sang ! C’est des flics ! On peut pas leur faire confiance !
— Ben, partez pas ! Laissez-nous la poulette au moins !
Jack pressa le pas :
— Ces imbéciles vont nous faire repérer !
Pendant qu’Owen continuait à grommeler entre ses dents :
— Ne pas attirer l’attention ! Et bien, on peut dire que c’est réussi !
Heureusement, les avinés du pub ne s’éloignaient jamais bien loin de leur source d’approvisionnement et Jack et ses compagnons purent arriver jusqu’à l’hôtel avec toute la discrétion qui s’imposait.
— Tosh, tu sais où est sa chambre ?
— Pas de problème, je vous y conduis !
La moquette rouge sombre du couloir étouffait fort heureusement leurs pas. Arrivés devant la porte, ils marquèrent un temps d’arrêt. Etait-il là ou pas ? Tosh se lança : elle frappa doucement à la porte.
— Monsieur Richards ? Service d’étage ! La serviette que vous avez demandée !... Pas de réponse : soit il n’est pas là, soit il dort.
Owen chuchota :
— On enfonce la porte ou on crochète la serrure ?
Jack lui fit signe de se taire, puis il se tourna vers Ianto
— Ianto, ouvre-nous cette porte !
Le jeune homme avait manifestement des prédispositions au métier de cambrioleur et en deux secondes et pas un bruit, il avait déverrouillé la porte. Owen murmura :
— Si mon appart est cambriolé un de ces jours, je saurais où m’adresser ! D’où tiens-tu ce talent ? En tout cas, si tu perds ton boulot, tu peux te reconvertir.
Ianto grimaça : comme à son habitude, Owen avait appuyé là où cela faisait mal, mais il n’eut pas le temps de répondre.
— Chut ! ordonna Tosh.
Mais bien inutilement ! La chambre était déserte.
— Flûte ! L’oiseau s’est envolé, dirait-on.
Ianto fit un tour rapide des lieux et fit remarquer :
— Extrêmement curieux ! Il n’y a pratiquement pas de bagage ! Peu d’affaires de toilette, peu de vêtements de rechange. Pas de livre, pas d’agenda… C’est vraiment vide !
— Oui ! Renchérit Tosh. Gwen nous avait parlé d’une espèce de chef d’entreprise qui souhaitait s’installer ici ! On s’attendrait à voir des vêtements chic, un ordinateur portable, des papiers, ce genre de choses. Or, ici, il n’y a rien ! ll y a bien une valise, flambant neuve, mais elle est vide.
— Même pas de crème à raser ou de cachet d’aspirine, pas de baume contre le froid, ajouta Owen. Ce n’est pas normal.
— Il semble bien que vous ayez eu raison, finit par dire Jack. Cet individu se comporte de façon bizarre. Je propose que nous redescendions dans le hall de l’hôtel pour guetter son retour, si retour il y a.
Tout le monde redescendit avec les mêmes allures de conspirateurs qu’à la montée : pas étouffés et chuchotements. Mais là encore, ces précautions furent inutiles. En effet, alors que l’équipe se regroupait silencieusement dans le vaste vestibule de l’hôtel, une ombre longiligne se profila à la porte d’entrée. Tout le monde se figea, l’équipe contemplant sa proie, Richards, immobile, la main sur la poignée, une expression d’incrédulité peinte sur le visage. Le tout ne prit qu’une seconde, mais le temps sembla suspendu jusqu’à ce que Richards tourne les talons dans une tentative de fuite éperdue.
Jack réagit le premier :
— Vite ! Poursuivons-le !
Mais le bougre était diablement rapide. Il distança vite les hommes de Torchwood. Il s’était dirigé d’instinct vers le village où les cachettes étaient plus nombreuses. Et lorsque l’équipe de Torchwood arriva sur la Grand-Place, en face du pub, elle ne vit rien d’autres que quelques fêtards attardés ! Fêtards, oui, mais bavards :
— Il est passé par là !
Mais la direction indiquée était pour le moins hésitante. D’ailleurs, tous n’étaient pas coopératifs.
— Et vous lui voulez quoi à cet homme ? Fichez-lui la paix !
D’autres prenaient la chose à la rigolade :
— Je mise cent livres sur le grand type !
— Et moi sur la poulette !
L’équipe eut même droit à des chansons :
— « Il court, il court, le furet ! Il est passé par ici, il repassera par là »
Jack essaya de parlementer :
— Où est-il passé ? Croyez-moi, c’est sérieux !
Mais il se heurta à un fou rire généralisé, un fou rire d’ivrogne incontrôlable. Découragés, Jack, Owen, Ianto et Tosh se regardaient en silence, lorsqu’un des hommes, en riant de plus belle, montra du doigt une ruelle obscure :
— Le furet ! Il est passé par ici !
Et les autres de rugir :
— Il repassera par là !
Mais Jack avait entrevu une longue silhouette et il fonça, suivi de toute l’équipe sous les acclamations des amateurs de bière. Ils s’engouffrèrent dans des rues très étroites à peine éclairées, durent éviter une pléthore de poubelles, quelques matous en goguette et ils arrivèrent enfin, hors d’haleine, face à l’église Saint James. Jack imposa le silence en scrutant les environs. Dans un premier temps, il ne vit rien, pas plus que ses compagnons. L’endroit était doucement éclairé par la lumière multicolore qui se déversait des vitraux, peignant les tombes qui se massaient au pied de l’église de couleurs pastel. L’air vibrait de musique : c’était l’heure de la messe de minuit et, si les fidèles étaient peu nombreux en temps normal, ce n’était pas le cas en ce moment. Le prêtre chantait et les fidèles reprenaient en chœur les refrains, avec beaucoup d’enthousiasme semblait-il ! Jack se demanda fugitivement si les événements des jours précédents n’avaient pas rapproché les habitants de Avebury de leur pasteur. Ianto écoutait également et, assez curieusement, pour la première fois depuis plusieurs semaines, il se sentit apaisé, comme délivré d’un grand poids. Il avait fait un premier pas vers Jack et l’aveu qu’il devait lui faire lui parut soudain plus facile. Tout en savourant cette paix retrouvée, il fouillait du regard, tout comme ses équipiers, le moindre buisson, la moindre pierre tombale et finalement il lui sembla voir une ombre bouger :
— Là ! Il est là ! Derrière le mausolée !
Ce fut la ruée en avant pour Jack et Tosh, pendant qu’Owen prenait par la droite et Ianto par la gauche. Richards se trouva encerclé. Il recula jusqu’à ce que son dos heurte la grille du cimetière. Et là, de façon assez inattendue, il tendit les mains, paumes en l’air, dans un geste de paix.
— Je n’ai pas d’arme ! Je ne vous veux aucun mal !
Mais Tosh avait vu ce qu’il cachait sous son manteau :
— Le détecteur d’activité de la faille ! Jack, c’est lui, mon voleur !
Et sans plus réfléchir, elle se jeta sur lui pour récupérer son bien.
— Non, Tosh ! Attend !
Jack avait crié, mais c’était trop tard ! L’étranger s’était redressé et il se rebellait contre l’attaque de la jeune femme. Il se mit à siffler de colère et l’espace d’un instant, son visage changea de forme : le nez s’aplatit, les yeux se rétrécirent et sa peau se recouvrit de fines écailles de couleur vert bronze. Très vite, il se domina et son visage reprit sa forme initiale. Toute l’équipe avait instinctivement reculé.
— Jack ! Bégaya Owen. Qu’est-ce que c’est que ça ? Quelle créature peut ainsi changer d’apparence ?
— Je suppose qu’il s’agit d’un polymorphe ! N’approchez pas ! Il n’a pas d’arme visible, mais …
La créature fit un nouveau geste d’apaisement.
— Croyez-moi, je ne vous veux aucun mal ! Je ne viens pas envahir votre monde ! D’ailleurs je suis seul ! Au contraire, je veux regagner le mien ! Je sais que mon histoire peut paraître folle, mais Torchwood, mieux que quiconque, peut la comprendre.
Jack le coupa un peu brutalement :
— Comment se fait-il que vous connaissiez Torchwood ?
— Hier, je me suis introduit dans la chambre de Mademoiselle – et d’un signe de tête, il désigna Tosh – j’ai ouvert son ordinateur et ce que j’y ai lu m’appris beaucoup de choses.
Ce fut au tour de Tosh de réagir :
— Ce que vous y avez lu ? Mais tout est codé et le code n’est pas facile à craquer !
— J’ai quelques compétences dans ce domaine. Mais laissez-moi m’expliquer : vous jugerez ensuite.
Ianto fit remarquer :
— Je ne sais pas si le lieu est bien choisi. La messe est en train de s’achever et les premiers fidèles ne vont pas tarder à sortir. Jack, il faut l’emmener dans un endroit plus discret.
Tosh proposa la chambre de Jack
— Tu n’y penses pas, Tosh ! Tu as vu le nombre de clients qu’il y avait encore quand nous sommes passés ! Non ! Chez toi, Tosh ! Tu ne risques rien, nous sommes tous là !
L’étranger fut encadré et dirigé fermement jusqu’à l’hôtel. Arrivé dans la chambre de Tosh, il fut assis sans trop de ménagement sur une chaise. Mais lorsqu’Owen s’approcha de lui pour lui lier les mains, Jack s’y opposa :
— Inutile ! Je crois que notre visiteur n’a pas d’intentions belliqueuses. Cependant, j’ai beaucoup de questions à lui poser.
— La première, sans doute, c’est d’où je viens et qui je suis ! Je viens d’un autre système solaire, dans une galaxie que vous appelez la Constellation de la Vierge. Enfin, c’est ce que j’ai déduit de mes recherches. Chez nous, les noms sont, bien sûr, différents. Qui je suis ? Tout à l’heure, Monsieur – et il regardait Jack – vous êtes le chef, n’est-ce pas ? Vous avez dit que j‘étais un polymorphe ! Ce n’est pas tout à fait exact. Vous avez entrevu mon aspect naturel un bref instant, mais mes semblables et moi avons développé une faculté qui se rapprocherait de celle de votre caméléon : nous nous adaptons très vite au milieu où nous sommes. Vous comprenez, nous sommes un peuple d’explorateurs et c’est bien commode pour nous fondre dans la population locale. Nous adoptons son aspect physique, sa langue et nous passons inaperçus.
Eberluée et un rien envieuse, Tosh ne put s’empêcher de dire :
— La nature fait bien les choses !
— Oh non ! La nature n’y est pour rien, les manipulations génétiques oui !... Enfin, peu importe ! Nous sommes un peuple pacifique, mais doté d’une curiosité sans borne. En outre, nous avons un grand sens de l’observation et cela fait de nous des scientifiques hors pair.
— Et les autres, ils sont où ? Demanda Owen dont la méfiance n’avait pas faibli.
— Les autres ? Répartit patiemment l’étranger. Je vous ai déjà dit que j’étais seul. Hélas !
— Et que venez-vous faire ici ? Prendre des repères pour une invasion, une extermination ? Owen ne désarmait pas.
— Rien de tout cela ! Nous sommes un peuple pacifique, je vous l’ai dit également… Je ne peux pas expliquer ma présence ici ! J’en suis incapable !... J’étais en train de travailler : des relevés géologiques sur un petit satellite de ma planète, du genre de votre Lune. J’ai entendu un bruit bizarre, comme une espèce de musique, mais une musique peu habituelle. J’ai relevé la tête et ce qui m’entourait m’a paru soudain tout déformé, dans une brume épaisse, mais mouvante. La suite ? Je m’en rappelle mal ! J’ai eu l’impression d’avoir été aspiré par un vent violent, puis de tomber dans un puits sans fond. J’ai perdu connaissance et je me suis réveillé sur une plage heureusement vide, toujours revêtu de ma combinaison spatiale et bizarrement en possession de mes échantillons. Je me suis caché le temps de m’adapter à mon nouvel environnement, j’ai volé quelques vêtements… Je ne comprenais pas ce qui m’arrivait. J’ai l’habitude des planètes inconnues, mais d’ordinaire, je suis préparé au voyage. Ici, pas d’argent, bien sûr ! Comment survivre ? Mais j’ai eu de la chance ! Je suis entré dans une boutique qui vendait des bijoux, des pierres précieuses. J’ai étalé devant lui mes possessions, à vrai dire bien maigres. Rien ne l’intéressait, jusqu’à ce que, par pur hasard, je lui ai montré un de mes échantillons. Il l’a regardé longuement, il l’a testé et ses yeux se sont mis à briller. J’ai su alors que je détenais quelque chose de précieux. Ce qui à mes yeux n’avait que peu de valeur vaut très cher sur votre planète. C’est, m’a-t-il dit, un diamant brut et il m’en a donné beaucoup d’argent. Enfin, sur le moment, j’ai cru que c’était beaucoup. Ensuite, je me suis rendu compte qu’il m’avait escroqué ! Peu importe ! Cela m’a permis de m’habiller plus élégamment et d’arriver jusqu’ici !
— Justement, pourquoi ici ?
— Là aussi, c’est quelque chose d’étrange ! Cette musique, ou ce son, dont je vous ai parlé, j’ai continué à l’entendre après mon arrivée, mais très doucement, comme s’il était implanté dans ma tête ! Et en me rapprochant de Stonehenge, je l’entendais de plus en plus nettement. J’ai alors pensé qu’une fois là, je pourrais repartir. Mais… Et vous êtes arrivés ! J’ai tout de suite deviné que vous n’étiez pas comme les autres policiers, que c’était autre chose qui vous intéressait. D’où mon intrusion dans cette chambre et la lecture de vos notes, veuillez m’en excuser ! J’ai découvert l’existence de ce que vous appelez la Faille, ce contact entre plusieurs mondes et je suis à peu près certain que c’est à cause d’elle que je suis là.
— Et vous avez volé mon détecteur d’activité pour mieux la localiser ? Voulut savoir Tosh.
— Oui ! Dans l’espoir de repartir !
Jack dut lui expliquer que ce n’était pas si simple et que l’aller et retour n’était pas garanti.
— Peu importe ! Je dois essayer : j’ai une famille qui m’attend ! Je dois tout faire pour la retrouver.
Owen était toujours méfiant :
— Des intentions pacifiques ? Je veux bien vous croire ! Mais Carol, dans tout cela ? Quels étaient vos rapports avec elle ? Vous êtes tout de même impliqué dans un meurtre !
— Une vraie tragédie, c’est vrai ! J’avais besoin d’un prétexte pour rester ici, d’une couverture si vous préférez, d’où ma visite chez le notaire, la rencontre avec Carol… Elle s’est fait de fausses idées sur mon compte, j’en ai peur ! Mais j’aimais bien sa compagnie. Je l’ai invitée au restaurant, ce fameux soir, un restaurant chic et nous passions une bonne soirée. Jusqu’au retour ! Sa voiture s’est mise à zigzaguer, Carol a réussi à l’arrêter. Elle est descendue, a fait le tour du véhicule et elle m’a dit qu’un de ses pneus était à plat. Elle a poursuivi en disant que j’étais un galant homme et que je ne demanderai pas mieux de l’aider. Le problème, c’est que je ne connais rien à vos engins de locomotion. Je suis capable de réparer beaucoup de choses, mais pas ça. Je n’arrivais pas à déboulonner cette fameuse roue. Je me suis un peu énervé et j’ai perdu mon calme. Du coup, j’ai perdu le contrôle sur moi-même et l’espace d’un instant, j’ai retrouvé mon apparence naturelle. Elle s’est mise à hurler et s’est enfuie à toutes jambes. J’ai bien essayé de la rattraper, mais je l’ai perdue… Quand j’ai appris le lendemain qu’elle avait été tuée, je me suis senti terriblement coupable. Je ne l’ai pas tuée, mais je suis responsable de sa mort !
Owen était toujours méfiant :
— Tu le crois, toi, Jack ?
— Et bien, cela peut vous paraitre bizarre, mais oui, je le crois ! Des gens comme lui, j’en ai rencontré et, si tous ne sont pas honnêtes et pacifiques, beaucoup le sont. Je crois en son histoire. Par exemple, pourquoi aurait-il pris la peine d’organiser toute cette mise en scène ? Il lui suffisait de la tuer. Tout ce cinéma autour du corps de Carol me paraît suffisamment vicieux pour être humain !
— Donc, conclut Ianto, non seulement nous n’avons pas résolu le meurtre de Carol, mais nous avons un nouveau problème sur les bras. Comment renvoyer notre nouvel « ami » chez lui ? A propos, quel nom vous donne-t-on ?
— Appelez-moi du nom que je me suis donné sur cette planète : Keith Richards – c’est le nom du bijoutier qui m’a acheté mon diamant – mon vrai nom est trop difficile à prononcer pour un palais terrien.
— Sans compter, reprit Ianto, que la police risque de s’intéresser à lui ! Comment va-t-on expliquer sa présence ?
— Oui, Jack, poursuivit un Owen toujours inquiet. Que va-t-on en faire ? On ne peut pas le relâcher dans la nature !
— Non ! Nous allons le garder avec nous pour lui permettre de trouver un moyen de retrouver sa planète (et pour le surveiller, pensa-t-il en même temps) Quant à la police, j’en fais mon affaire ! Le plus simple pour l’instant, c’est de rester à l’hôtel. Je reste avec Richards. Un volontaire pour se joindre à moi ? Ianto ? Owen ?
Ianto se proposa immédiatement à la grande joie d’Owen qui avait d’autres projets, notamment entamer une longue conversation en tête-à-tête avec Tosh. Jack, Richards et Ianto migrèrent donc vers la chambre d’Owen, libérant les lieux pour le jeune couple. Cela gênait un peu le jeune Gallois de se retrouver si proche de Jack et de ne pas pouvoir lui dire ce qu’il avait sur le cœur. Mais la présence de l’étranger coupa court à toutes les confidences. D’autant plus que Jack s’était trouvé des affinités avec lui et les deux hommes chuchotèrent toute la nuit, en parlant d’étoiles, de nébuleuses, de planètes, tandis que Ianto, allongé sur le lit, la couette remontée jusqu’aux oreilles, tentait de trouver le sommeil. Le fameux carton occupait toujours ses pensées, mais un second sujet d’inquiétude commençait à lui tarauder l’esprit : si Jack s’entendait si bien avec le nouveau venu, n’était-ce pas parce qu’ils étaient tous les deux étrangers à cette planète ? Parce qu’ils partageaient les mêmes goûts pour les voyages, les aventures ? Et si cela rappelait à Jack le temps de son passé, le temps où il était libre, sans attache, sans obligation ? N’aurait-il pas alors envie de quitter la Terre et ses habitants si ingrats, d’abandonner Torchwood ? Finalement, il s’endormit en pensant au lendemain qui risquait d’être décisif pour l’enquête et pour lui-même. Mais il ne se doutait pas à quel point.
Et le lendemain matin, jour de Noël, les policiers étaient de retour. Ils faisaient triste mine. Non seulement, la soirée avait été courte, mais la fête de Noël était gâchée. Seuls quelques uns d’entre eux, à la tête de familles nombreuses, avaient eu l’autorisation de rester chez eux. Mais Murgatroyd, Matthews et l’agent Delham étaient là. Ainsi que le constable d’ailleurs : pour une fois qu’il pouvait participer à une véritable enquête !
A 9 heures, le briefing débuta. Il fallut d’abord présenter le nouveau venu, Richards, que l’équipe continuait à tenir à l’œil ! Jack, très brièvement, prétendit qu’il était un consultant, spécialisé dans la paranoïa provoquée par de supposés événements surnaturels, qu’il était resté dans l’ombre jusqu’alors pour étudier les réactions de la population locale et que s’il portait des lunettes noires, c’était à cause de problèmes oculaires. Murgatroyd s’y intéressa à peine tout préoccupé qu’il était par la mission du matin : fouiller de fond en comble la maison de Carol, au besoin la démolir pierre par pierre pour trouver quelque chose, sacrebleu ! On ne rentrera pas à Bristol avant d’avoir trouvé une piste !
Une armada de policiers investit donc la maison et ses dépendances, fouilla tous les coins et recoins, ouvrit tous les placards et les armoires, fureta dans tous les tiroirs. Le frigo fut vidé, le four inspecté, les pommes de terre triées. Rien ! L’agent Delham avait passé en revue tous les DVD, ouvert les boitiers, puis elle avait feuilleté une par une les revues artistiquement disposées sur la table basse devant la télévision et, enfin, elle s’était attaquée à la bibliothèque, plutôt abondamment fournie : livres de droit, études sur la sorcellerie, livres policiers (l’intégrale d’Agatha Christie notamment), quelques beaux livres d’images sur Stonehenge et quelques albums photos. L’agent Delham avait commencé par ces derniers, en tournant toutes les pages, regardant toutes les photos, puis en soupirant, elle s’était tournée vers les livres de droit. Dans les trois premiers, elle ne trouva rien, en dehors de quelques annotations d’étudiante, mais en ouvrant le quatrième, elle fit tomber une facture d’hôtel, très récente puisque datant du mois de Septembre : un séjour d’une semaine pour deux à Paris. Pour deux ! Mais une seule chambre ! Elle mit sa trouvaille de côté et, revigorée, elle poursuivit sa fouille. Beaucoup de livres plus tard, elle trouva cette fois une photo : un couple sur les quais de la Seine ! Au dos de la photo, une date et un lieu : Paris, Septembre 2010. Elle étudia de plus près le cliché : une femme, Carol, aucun doute là-dessus ! Et un homme, plutôt grand et mince, une petite quarantaine, des traits agréables et une abondante tignasse blond vénitien.
— Chef !!! Sous le coup de l’excitation, elle s’était mise à hurler.
— Oh ! Delham ! Vous nous cassez les oreilles ! J’espère que cela vaut le coup !
— Je pense que oui, Chef !
Murgatroyd se pencha sur la photo :
— Carol ! Bien reconnaissable en effet ! Avec un homme qu’elle connait plutôt bien, vue la façon dont ils se regardent sur la photo ! … Je connais cet individu… Matthews ! Approchez ! Il vous rappelle quelqu’un ?
— Bien sûr ! C’est Watson ! Le vétérinaire… Ainsi, la rumeur était fondée.
— Et bien ! Ramenez-nous cet oiseau ! Qu’on le cuisine un peu !
La chance souriait enfin aux enquêteurs ! En outre, Watson était en consultation à son cabinet. L’interrogatoire put donc commencer sans tarder. Le vétérinaire ne nia pas connaitre intimement Carol.
— Nous avions une liaison depuis maintenant deux ans. Je voulais l’épouser ! Mais…
Il se tut visiblement bouleversé.
— Qu’est-ce qui vous empêchait de le faire ?
— Nous avons rompu ! Et cela d’un commun accord. Carol souhaitait quelqu’un de plus disponible. Je suis marié, Inspecteur-chef ! Vous le savez déjà, puisque vous avez vu mon épouse. Elle est fragile, psychologiquement fragile je veux dire. Et pour tout vous dire, elle me fait un peu peur. J’ai reculé devant ses menaces répétées, à mon encontre, à l’encontre de Carol. Elle a parlé également de mettre fin à ses jours. Au départ, je ne la prenais pas vraiment au sérieux, mais il y a deux semaines, elle s’est rendue jusque chez Carol pour la menacer. La mort dans l’âme, j’ai du accepter de rompre moi aussi.
— Vous aviez donc pris ces menaces très au sérieux ?
— Sur le moment, oui ! Mais Rachel n’a pas tué Carol ! Des menaces, oui, elle en est capable ! Des petites vengeances mesquines, oui ! Mais rien de grave : rayer sa voiture, envoyer des lettres anonymes, renverser sa poubelle, ce genre de choses…
Watson avait l’air sincère.
Pour la forme, Murgatroyd lui demanda quel avait été son emploi du temps le soir du 20 Décembre.
— Je suis allé jusqu’à la ferme des Martins, à trente kilomètres de là, à l’opposé de Stonehenge : une de leurs vaches était en train de vêler et ça ne se passait pas très bien. En revenant, je me suis arrêté au pub et j’y ai passé toute la soirée. Même que mon chien a fait scandale ! Il aime bien la ferme des Martins, il va se rouler dans l’étable et, évidemment, ensuite, il sent la campagne.
— C’est vrai, fit Ianto. Rhys nous a raconté la scène. Ça l’a beaucoup fait rire !
— Vous êtes rentré tard ?
— Une ou deux heures du matin : j’ai fait la fermeture. C’est facile à vérifier, j’ai discuté avec Howard, le père de Carol, justement.
— Et votre épouse était à la maison, à votre retour ?
— Je ne l’ai pas vue : nous faisons chambre à part et comme elle n’était pas de très bonne humeur à mon départ, je n’ai pas cherché à la rencontrer. Il n’y avait aucun bruit : soit elle dormait, soit elle était sortie.
— Sortie ? Seule et aussi tard ?
— Cela lui arrive de temps en temps : un cercle de lecture, m’a-t-elle dit un jour.
Il fallut renoncer à inculper le vétérinaire. On le laissa partir. Mais Murgatroyd était songeur :
— Si lui nous dit la vérité, sa femme a fatalement menti. Si je me souviens bien, elle a déclaré être restée à la maison avec son mari. Exact, Delham ?
— Exact, Chef !
— Après le mari, l’épouse ! Matthews, allez me la chercher ! Delham, procurez-vous un mandat de perquisition !
Rachel Watson fut plus difficile à interroger. Elle commença par réclamer un avocat qu’il fallut faire venir de Bristol, puis elle refusa longuement d’être enregistrée. Finalement, elle daigna s’intéresser aux questions qu’on lui posait.
— Carol ? Je ne la connaissais pas vraiment ! Nous ne sommes pas du même monde ! Je ne suis pas une Marie couche-toi-là, moi !
— Vous saviez donc que votre mari avait une liaison avec elle ?
Elle eut l’air surprise, mais sa voix ne faiblit pas :
— Sûrement pas ! Mon mari m’est fidèle. Je vous interdis d’insinuer le contraire !
— Et pourtant, nous savons qu’ils ont passé une semaine ensemble à Paris en Septembre dernier.
— Vous vous trompez. Mon mari est parti quelques jours, c’est vrai, mais il était à Edimbourg pour un congrès.
Murgatroyd fit glisser sur la table la photo trouvée chez Carol, puis il prit soin de la retourner pour lui montrer la date. Le visage de Rachel Watson devint d’un gris de cendres.
— Oh ! Le faux jeton ! Je vais lui faire sa fête !
— Vous n’étiez donc pas au courant ?
— Il m’avait juré qu’il était en train de rompre, que c’était pratiquement fini entre eux !
— Donc, si je comprends bien, vous étiez au courant de leur liaison ?
Rachel Watson réalisa soudain qu’elle avait répondu trop vite. Son visage se crispa, devint haineux et elle siffla :
— Cette petite roulure n’a eu que ce qu’elle méritait.
A ce moment de la conversation, Matthews frappa à la porte de la salle d’interrogatoire et murmura quelques mots à l’oreille de son supérieur :
— Apportez-moi ça, Matthews !
L’inspecteur revint avec quelques vêtements posés sur le bras. Il les étala sur la table dans un silence religieux : une longue robe blanche, une cape couleur bronze et par-dessus le tout une couronne de gui.
— Nous avons trouvé ceci dans un de vos placards, Madame Watson.
— Ce n’est pas à moi ! C’est… C’est à mon mari !
Rachel avait à peine hésité avant de proférer son accusation, mais Matthews souleva la robe :
— Je ne vois pas les un mètre quatre-vingt de votre mari là-dedans !
Rachel haussa les épaules :
— Oui ! Bon ! J’appartiens à un mouvement religieux : un groupe de druides. J’y suis une des rares femmes ! Et alors ?
Et elle ajouta d’un ton hargneux :
— Qu’est-ce que cela prouve ?
— Cela prouve que vous n’avez pas arrêté de nous mentir depuis le début !
Il fit une pause, sembla réfléchir intensément, puis il se tourna vers le magnétophone :
— Interrogatoire suspendu le 25 Décembre à 16 heures 20 à la demande de l’Inspecteur-chef Murgatroyd.
Il jaillit hors de la salle, laissant Rachel Watson sous la garde d’une femme agent de police et fonça sur Matthews.
— Téléphonez au commissariat de Bristol ! Donaldson y est toujours et il y a une question à laquelle lui seul peut répondre. Le résultat de l’enquête dépend de sa réponse.
De longues minutes plus tard, c’est un Murgatroyd triomphant qui revenait s’installer dans la salle d’interrogatoire.
— Le soir du 20 Décembre, le soir du meurtre, vous n’étiez pas avec votre mari ! Cela, nous le savons déjà ! Mais vous n’étiez pas non plus à la maison contrairement à vos affirmations ! Vous appartenez au groupe de druides de Donaldson et ce soir-là, vous étiez à Stonehenge pour célébrer votre culte.
— Je n’étais pas seule, loin de là !
— En effet, mais vous êtes arrivée en retard et vous n’êtes pas repartie avec les autres. Vous avez prétendu vouloir nettoyer les lieux et vouloir le faire seule… Voilà comment je vois les choses : En arrivant aux abords du site, vous avez aperçu Carol complètement affolée qui courait vers Stonehenge. Vous l’avez attendue, attrapée par surprise, étranglée et poignardée. Vous l’avez cachée dans le fossé qui entoure le monument. Puis la cérémonie terminée, vous avez organisé une mise en scène pour nous aiguiller vers une fausse piste, celle du sacrifice !
— La petite peste ! C’est tout ce qu’elle méritait ! Oui, je l’ai tuée et je ne regrette rien ! Mon mari est à moi, rien qu’à moi !
Elle avait hurlé ces derniers mots, les derniers mots cohérents qu’elle prononcerait de sa vie. Sa folie l’avait rattrapée : elle s’affaissa sur elle-même et tomba dans un état catatonique dont elle ne devait plus sortir.
Une fois l’ambulance partie, Murgatroyd soupira :
— Pauvre femme ! C’est une meurtrière, mais je ne peux pas m’empêcher de la plaindre ! Deux vies perdues !
Il se secoua, se tourna vers Jack :
— L’enquête est finie ! Nous avons de la paperasse à faire, puis nous quittons Avebury ! Merci de votre soutien ! Et vous, qu’allez-vous faire à présent ?
— Et bien, la nuit tombe déjà ! Nous allons donc prendre une dernière collation au Red Lion Inn, récupérer nos bagages et filer sur Cardiff.
Après quelques adieux, Tosh, Owen et Richards se regroupèrent autour de Jack.
— Où est Ianto ? Demanda Jack, sans paraitre s’inquiéter.
— Je l’ai envoyé en avant-garde à l’auberge réserver une table et commander quelques sandwichs ! répondit Owen.
— Tu l’as envoyé seul ?
— Ben oui ! C’est un grand garçon maintenant ! Il peut traverser la rue tout seul.
— Mon Dieu ! Fit Jack et il fonça vers l’auberge, cherchant parmi les clients qui se pressaient au bar l’élégante silhouette de son ami. Une bonne partie du village était là, mais de Ianto, point !
Chapitre 9 Où est Ianto ?
Attention ! Quelques passages violents !
— Qu’est-ce qu’il se passe, Jack ? Pourquoi as-tu l’air aussi bouleversé ? Voulut savoir Tosh.
— Je ne trouve pas Ianto !
Tosh et Owen se regardèrent, très étonnés de cette réaction qu’ils trouvaient pour le moins excessive.
— Il est sans doute monté dans la chambre récupérer les bagages ! Voulut le rassurer Tosh, sans bien savoir les raisons de cette soudaine inquiétude.
— Va vérifier, Owen, je te prie, mais j’ai peur que la situation soit plus grave.
Owen revenu, sans Ianto comme le redoutait Jack, Jack commença à poser quelques questions autour de lui. Il évita le vétérinaire qui noyait son chagrin dans le whisky en compagnie d’un Napoléon le couvant du regard et il fonça sur la serveuse :
— Avez-vous remarqué le jeune homme qui était avec mon équipe et qui logeait ici avec moi ?
— Bien sûr ! Un beau garçon, mais plutôt taciturne.
— L’auriez-vous vu récemment ?
— Il n’y a pas dix minutes. Il a réservé une table et réglé les chambres. Puis il est reparti en disant que vous alliez tous revenir ! C’est pourquoi j’ai été surprise ensuite.
La serveuse fit mine de tourner les talons. Jack la retint par le bras.
— Un moment, ma jolie ! Qu’est-ce qui vous a surpris ?
— Et bien, je l’ai suivi des yeux quand il est sorti. Je le trouve joli garçon et…
— Passons ! Racontez !
— Oui ! Cela m’a paru bizarre parce qu’il m’avait dit que vous alliez tous revenir et au lieu de ça, je l’ai vu monter dans une voiture. Deux hommes l’ont accosté sur le trottoir et il est parti avec eux.
— De son plein gré ? Quelle voiture ? Dans quelle direction ?
— Oh, M’sieur ! Vous m’entournez ! Je n’ai pas bien vu, il y avait du monde ! Mais la voiture, je l’avais déjà vue : une Volvo blanche.
— M… ! Fit Jack. Quelle direction a-t-elle prise ?
— Je ne suis pas sûre ! En fait, je n’ai pas bien vu. C’est important ?
Jack ne répondit pas, mais il s’était décomposé. Ce que Ianto redoutait, quoique ce soit, venait probablement d’arriver. Qui étaient ces hommes ? Que lui voulaient-ils ? Cela avait sûrement un rapport avec son passé, son travail à Torchwood Londres ! Mais il n’en savait pas plus. Pourquoi ne l’avait-il pas écouté ? Pourquoi ne pas avoir pris le temps d’entendre ce que le jeune homme, après de longues hésitations, voulait lui dire ? Jack se maudissait de sa négligence, il n’avait pas pris au sérieux son compagnon. Pourtant il avait l’air si préoccupé ! Peut-être que lui, Jack, avait eu peur de ce que son jeune amant avait à dire. La fragile relation qu’ils entretenaient lui était précieuse et il redoutait ce qui pouvait la menacer.
Owen et Tosh se pressaient autour de lui, inquiets à leur tour.
— Qu’est-ce qu’il se passe, Jack ? Questionna Owen à son tour. Ianto est-il en danger ?
— Je le crains, hélas ! Il faut le retrouver au plus vite. Il est monté dans une voiture, ou plutôt il a été enlevé par deux hommes qui l’ont obligé à monter dans une Volvo blanche, juste ici, devant le pub. Nous devons rechercher cette voiture, mais j’en ignore à peu près tout. Je ne connais même pas sa plaque minéralogique et on ne peut pas compter sur ces … « piliers de comptoir » pour avoir remarqué quoique ce soit.
Plantée sur le trottoir, Tosh examinait les environs. Elle poussa une exclamation :
— Mais c’est bien un distributeur automatique de billets qui est là en face ?
— Oui, mais en quoi cela nous avance ?
— Chaque distributeur est équipé d’une caméra, pour la sécurité ! Avec un peu de chance …
Le trio, rejoint par Richards, rentra précipitamment dans le pub, déblaya une table des verres qui l’encombraient et Tosh y installa son ordinateur portable. Elle eut quelques difficultés à pirater le réseau de la banque, mais, satisfaite, elle annonça :
— Nous y voilà ! 25 Décembre vers 17 heures ? … Parfait ! Derrière les clients de la banque, on voit le pub et la circulation ! Voilà Ianto ! Il sort de la salle des fêtes, il entre dans le pub… Il ressort… Voilà la Volvo. Elle s’arrête devant lui, deux hommes en descendent et… Tu as raison, Jack, c’est bien un enlèvement… Flute ! Je ne vois que les portières… Attendez ! Elle fait demi-tour. Stop !
Triomphalement, elle montra l’écran à Jack : la plaque d’immatriculation était bien visible.
— Avec ça, je saurai à qui appartient la voiture !
Effectivement, deux minutes plus tard :
— Une voiture de location, Jack. Une agence de Cardiff. La voiture a été louée à un certain Pierce Wilfred.
— Inconnu au bataillon ! fit Owen.
— Une seconde ! Il y a une photocopie de son permis de conduire : il est né en 1969 et il habite à Londres. Je cherche d’autres renseignements… Tiens ! Il a un casier : acte de violence sur voie publique… mais rien sur son métier.
— Cherche les noms de ceux qui travaillaient à Torchwood Londres, fit Jack d’une voix un peu altérée.
Tosh, un peu étonnée, le fixa.
— Fais ce que je te dis, s’il te plait !
— Tout de suite, Jack… Wilfred… Wilfred… Ça y est ! Je l’ai ! Il était vigile à Canary Wharf au moment de l’attaque des cybermen. Il a disparu à ce moment-là, mais on n’a pas retrouvé son corps. Maintenant, on sait pourquoi.
Jack était consterné.
— Tout ça ne nous dit pas comment retrouver la voiture.
— Ah ! La voiture !... Oui, c’est bien ce que je pensais. Elle est équipée d’un GPS comme beaucoup de voitures de location, cela ne permet pas seulement de se renseigner sur la route à suivre, mais c’est aussi une sorte de mouchard qui indique la position du véhicule. Attendez ! Je vais tenter de la localiser…
Pendant qu’elle cherchait, violant un million de lois contre la piraterie informatique, Jack se morfondait. Toutes ces minutes que l’on perdait à chercher la voiture éloignaient le jeune homme de lui, augmentaient le danger qu’il courait et rendaient la poursuite plus difficile.
— Ça y est ! Triompha Tosh. Je sais où est la Volvo.
Un peu plus tôt, propulsé dans ce même véhicule, sous la menace d’un révolver fermement piqué dans ses côtes, Ianto avait cru toucher le fond du désespoir. Il avait bien cherché des yeux Jack ou quiconque de l’équipe, mais personne n’était sorti de la salle des fêtes. Il était seul.
Harold Marx se tourna vers lui :
— Et bien ! Nous nous retrouvons tout de même. Et tes amis ne sont pas là pour te protéger cette fois. Nous allons prendre un peu d’avance sur eux.
— Où comptez-vous m’emmener ?
— Ah ! Monsieur fait son curieux ! Mais à Cardiff, bien sûr, mon mignon ! Ce n’est pas toi qui nous intéresse, mais ce que tu as caché là-bas. Tu nous ouvriras la porte, nous nous servons et bye bye !
Ianto savait bien que ce n’était pas si simple. Laisser un témoin derrière soi ? Sûrement pas ! Il préféra ne pas répondre.
L’aventure est finie, pensa-t-il ! Mourir si jeune ! Mais il l’avait toujours pressenti : les membres de Torchwood ne faisaient généralement pas de vieux os, mais au moins, eux, ils étaient morts de façon honorable, au hasard d’une mission. Ils essayaient de sauver le monde, tandis que lui… Sa vie lui parut tout-à-coup bien triste, pire que cela un ratage complet : une enfance pas très heureuse, des études brillantes certes, mais son intelligence et sa soif d’apprendre avait éloigné de lui ses camarades, une jeunesse sans amis, un emploi peu glorieux à Torchwood Londres, malgré tous ses diplômes. Une lueur de bonheur dans tout ça : Lisa, mais de courte durée. Il n’avait pas réussi à la sauver des Cybermen : Encore quelque chose qu’il avait raté ! Sa vie, finalement, n’était qu’une suite de déceptions. Et là, il allait encore décevoir ses équipiers, et Jack surtout, Jack qui avait éclairé sa vie pendant ces derniers mois. Jamais il n’aurait cru cela possible : s’enticher d’un homme, en faire le centre de sa vie, vouloir le satisfaire en tout et pas seulement physiquement. Il aurait tant voulu que Jack soit fier de lui ! Il le voulait encore plus que jamais. Ne pas le décevoir, c’est la pensée qui s’imposait à lui avec de plus en plus de force.
Il releva la tête et reprit conscience de ca qui l’entourait. Les deux hommes qui l’avaient enlevé semblaient se disputer violemment :
— Mais pourquoi l’emmener avec nous ? Répétait encore et encore le vigile. Je lui prends ses clés et on le zigouille ici !
— Tu ne sais pas ce que tu dis ! On ne dirait pas que tu as déjà travaillé pour Torchwood ! Entrer dans la base n’est pas si simple ! Mot de passe, empreinte rétinienne peut-être…
— Oh, Prof ! Pour ça, on n’a pas besoin de lui ! Vous me le laissez un petit moment. Je saurais bien le faire parler !
— Et l’empreinte rétinienne ?
— Ne vous en faites pas pour ça !
Et la brute éclata d’un rire gras qui fit frémir Ianto. Heureusement pour lui, Harold Marx refusa le plan de son acolyte.
— Non ! On le garde en vie, du moins pour le moment. Qui sait quel piège nous attend à Cardiff ? Et puis, un otage, ça peut avoir du bon !
Wilfred maugréa, mais obtempéra, du moins pour l’instant. Mais la dispute reprit très vite. Les deux hommes se querellaient maintenant sur le chemin à suivre.
— Et Prof, on va où, là ? On est sur la route de Stonehenge. C’est pas par là qu’on arrivera à Cardiff !
— Si tu crois pouvoir mieux faire, tu prends le volant !
— Je ferai pas plus mal, en tout cas ! Et si vous vous serviez de ce truc-là ? Et il désigna le GPS.
— Oui ! Bon !... Si je comprends bien les indications de ce machin, il faut faire demi-tour. Flûte ! On va essayer de contourner le village. Je ne tiens pas à tomber nez à nez avec les copains de cet oiseau-là !
Les deux complices, après le demi-tour, continuèrent à se quereller. Ianto qui les écoutait décida brusquement qu’il en avait assez d’obéir, de subir, d’être une victime. Quitte à mourir, autant le faire avec un certain panache. Et il se déchaina ! De ses deux mains attachées, il aveugla le conducteur, le scientifique, tablant sur le fait que l’autre, le vigile, n’oserait pas tirer ! On ne tue pas la poule aux œufs d’or, après tout ! En même temps, il se mit à hurler comme un possédé. Aveuglé, assourdi, le conducteur perdit le contrôle du véhicule sur une route rendue glissante par la neige. La voiture zigzagua un instant, heurta un talus et tomba dans le talus en contrebas, le nez en avant. Ianto jaillit de la voiture et se mit à courir comme un dératé, droit devant lui. En même temps, il essayait de se débarrasser des liens qui lui entravaient les mains. Derrière lui, les deux hommes s’extrayaient péniblement de la voiture, tout en s’invectivant copieusement. Ianto prenait de l’avance sur eux. Il réussit à libérer une de ses mains et l’espoir l’envahit. Pas pour longtemps ! Il sentit un liquide chaud couler sur son front et il s’essuya machinalement. En regardant sa main, il vit qu’elle était tâchée d’un liquide foncé : du sang ! Une coupure au front, probablement sans gravité, mais qui saignait beaucoup.
« Flûte ! » pensa-t-il en se retournant ! Sur la neige immaculée, non seulement on distinguait ses traces de pas, mais, en plus, elles étaient soulignées par de petites gouttes écarlates. Il serait facile à pister !
Soudain, il vit devant lui une masse noirâtre, puis deux : d’énormes pierres dressées. Il tâtonna et trouva un orifice, une sorte d’ouverture ouvrant sur ce qu’il lui sembla un tunnel. Il s’y engouffra. Mais les deux hommes étaient sur ses talons. Et cette maudite blessure à la tête qui ne s’arrêtait pas de couler ! En outre, il n’y voyait goutte : l’obscurité était totale et il avançait prudemment, en tâtant les parois et en explorant le sol de ses pieds.
« Mais où suis-je ? » Pensait-il.
Pendant ce temps, le SUV roulait à vive allure dans la direction que Tosh avait donnée : West Kennet Long Barrow. Jack avait résumé pour ses amis les quelques informations dont il disposait, faisant partager son inquiétude au reste de l’équipe. Richards s’était joint à eux.
— La voiture ne bouge plus, Jack ! Ralentis ! On est tout près maintenant ! Le site n’est qu’à 2, 5 km du village d’Avebury.
— Et que va-t-on trouver là-bas ?
— Une petite colline et par-dessous un tombeau collectif, une quarantaine de sépultures, le tout du néolithique !
— Et qu’est-ce qu’ils viennent faire là ?
— Freine, Jack ! Nous y sommes !
En effet, à la lueur des phares, ils virent la Volvo blanche, l’arrière bien visible, mais l’avant dans le fossé. Une fois le SUV immobilisé, Jack fonça :
— Personne !
Puis il fronça les sourcils : du sang sur le siège arrière, du sang sur la portière correspondante. Il jeta un coup d’œil aux abords immédiats de la voiture et, à la lueur de sa torche, il vit des traces de pas soulignées de gouttes de sang s’éloigner dans la neige. Mais manifestement deux autres personnes avaient donné la chasse au fuyard. Tosh saisit Jack par le bras.
— Ils vont en direction du tumulus. Ianto doit être piégé à l’intérieur.
Jack réagit très vite :
— Surtout pas de bruit ! On va essayer de les surprendre. Eteignez vos torches !
Heureusement, les nuages se dispersèrent à ce moment et la lune apporta quelque clarté.
— Richards, vous en êtes ? Ou vous restez ici ? Je sais que ce n’est pas votre combat ! Mais un homme de plus nous serait utile !
— Je n’appartiens pas à une race de lâches ! Vous m’avez bien traité et je vous suis redevable ! Je viens avec vous.
Juste à ce moment, le détecteur d’activité de la faille se mit à crépiter, doucement d’abord, puis de plus en plus distinctement en approchant du tombeau. Tosh entoura l’appareil de son écharpe pour assourdir les sons et tous entrèrent.
Dans un premier temps, ils ne virent et n’entendirent rien. Puis après quelques mètres à tâtonner, ils commencèrent à percevoir des voix et, enfin, ils entrevirent la lueur de torches électriques. Ils s’approchèrent prudemment. Ianto avait été acculé dans le fond de ce qui était probablement une chambre funéraire et ses deux agresseurs ne lui laissaient aucune possibilité de fuite. Jack se glissa suffisamment près pour jeter un coup d’œil dans la cavité. Manifestement Ianto était mal en point. Il gisait au sol et il était évident qu’il avait été roué de coups. Il avait perdu sa veste dans la bataille et la chemise déchirée laissait voir, outre une peau bleuie par le froid, des marques de contusions infligées brutalement. Ses vêtements portaient des traces des coups de pied donnés par ses tortionnaires, tandis que son visage était tuméfié. Mais ses agresseurs n’en avaient pas fini avec lui. Le vigile l’avait redressé en le tenant par les cheveux:
— Mais vas-tu parler à la fin ? On va te foutre à poil : par ce temps, tu vas geler sur place ! Je vais te casser tous les doigts les uns après les autres et ensuite, je m’attaquerai à d’autres parties de ton corps et crois-moi, tu regretteras d’être né ! D’une manière ou d’une autre, tu nous le donneras ce fameux code !
— Jamais !
Le craquement et le hurlement qui suivirent tétanisèrent Jack.
Mais le malfrat reprenait déjà :
— Parle et je t’achève sans te faire souffrir ! Sinon, même ta mère ne te reconnaitra plus ! Personne ne te viendra en aide ! Vas-y ! Crache le morceau !
Et il ponctua ses menaces d’une nouvelle grêle de coups. Ianto hurla de douleur, mais il réussit à cracher :
— Je ne trahirai pas mes amis ! Jamais ! Faites ce que vous voulez, mais je ne dirai rien ! Je préfère mourir !
— C’est comme tu veux !
Le bruit d’un coup ! Un hurlement d’agonie ! Jack se ramassa sur lui-même pour bondir, mais un crépitement plus fort du détecteur le fit hésiter. Un étrange bourdonnement se fit entendre, l’air se mit à trembler, comme troublé par de la fumée.
— La faille ! Fit Tosh d’une voix tremblante.
Jack croisa le regard de Richards et avant qu’il ne puisse intervenir, il le vit bondir en avant, bousculer les deux tortionnaires de Ianto, soulever le jeune homme pantelant avec une facilité déconcertante. Il le jeta dans les bras de Jack, en hurlant :
— Fuyez ! Et ne vous retournez pas !
Jack eut néanmoins le temps de le voir se précipiter sur les deux vauriens et les ceinturer fermement. Il ne vit pas la suite dans sa fuite éperdue pour quitter le tumulus. Owen vint à la rescousse et, à eux deux, ils trainèrent le jeune homme hors du monument. Ils crapahutèrent désespérément dans la neige pour s’en éloigner jusqu’à ce que Tosh, à bout de souffle, arrive à ânonner :
— Ça y est ! C’est fini ! La faille n’est plus active. Nous sommes à l’abri.
On ne revit jamais ni Richards, ni les deux brigands.
Le retour fut extrêmement silencieux. Jack avait drapé son manteau autour du corps de Ianto dans une vaine tentative de le réchauffer. Mais le jeune homme était fort pâle et respirait difficilement.
— Owen ! Va-t-il s’en sortir ?
— J’ai appelé une ambulance : elle sera à Avebury le temps qu’on y arrive. Il est en hypothermie et il a été sévèrement battu, mais il est solide, Jack, plus que tu ne penses ! Physiquement, il peut se rétablir ! Psychologiquement, c’est une autre histoire !
L’ambulance les attendait effectivement sur la place du village, mais pas seulement elle, la moitié de la population était là, le nez en l’air, très excitée.
— Vous avez vu ça ? C’était magnifique !
— Qu’est-ce que c’était ?
— Sais pas ! Ça ressemblait à une horreur boréale, comme on voit des fois sur les photos !
— Une aurore boréale, ignare ! A propos de photos, tu as pensé à en prendre ?
— J’aurais pu, si tu avais mis des piles neuves comme je te l’avais dit!
Le journaliste local venait d’arriver avec quelques minutes de retard : il n’avait rien vu. Et il regretta toute sa vie d’avoir dormi pendant que se produisait l’événement du siècle.
Jack ne prêta aucune attention à ce brouhaha. Il regardait Ianto, étendu sur la civière, à peine conscient.
— Tu veux aller avec lui, Jack ? Questionna Owen.
— Non ! Vas-y, toi ! Tu es médecin !
— Possible ! Mais c’est de toi dont il a besoin en ce moment !
— Monte, je te dis !
— Comme tu veux ! Mais je ne suis pas d’accord et tu le regretteras !
Jack regarda l’ambulance s’éloigner, Tosh figée à côté de lui. Puis, elle ne put se retenir et éclata :
— Je ne comprends pas, Jack ! Pourquoi ne pas l’avoir accompagné ?
Puis elle ajouta, plus doucement devant l’air soucieux de Jack :
— Tu lui en veux ?
— Peut-être ! Ou j’en veux à moi-même, je ne sais pas très bien !... Il nous a mis en danger, tu sais !
— Cela nous arrive à tous ! Toi aussi, tu nous mets en danger !
— Le pire, je crois, c’est qu’il s’est lui-même mis en danger ! Et ça, je ne suis pas près de lui pardonner !... j’ai besoin de temps, Tosh, pour faire le point et digérer la disparition de Richards !
— Tu crois qu’il est retourné dans son monde ?
— Ou il s’est vaporisé dans le néant ! Nous ne le saurons jamais.
L’équipe se disloquait encore une fois : Gwen à Bristol avec Rhys, Ianto accompagné d’Owen était en train de la rejoindre, même s’il ne risquait guère de la rencontrer. Jack revenait seul avec une Tosh bien silencieuse.
En conduisant, il se remémorait les jours passés à Avebury. Deux sujets revenaient en boucle dans son esprit : Richards d’abord, avec qui il avait sympathisé. Entre voyageurs de l’espace, on se comprend. Réussirait-il à rentrer chez lui ? Ou allait-il échouer sur une planète inhospitalière ? Ou bien encore allait-il se dissoudre dans la faille ? Curieusement, Jack n’éprouvait aucun regret vis-à-vis des deux truands que Richards avait emmenés avec lui. Mais jamais il n’oublierait que leur étrange visiteur avait sauvé Ianto. Ianto qui, précisément, était son second sujet d’inquiétude, de loin le plus préoccupant d’ailleurs. La question de Tosh « lui en voulait-il ? » l’avait pris au dépourvu. Oui, il lui en voulait. Il lui en voulait de ne pas lui avoir fait confiance ! Il lui en voulait d’avoir mis l’équipe en danger ! Et par-dessus tout, il lui en voulait d’avoir mis sa vie en danger, une vie de plus en plus précieuse aux yeux de Jack. En même temps, comme il l’avait laissé entendre à Tosh, il en voulait à lui-même. Avait-il fait un effort pour écouter le jeune homme ? L’avait-il suffisamment observé ces derniers temps ? Il l’avait fait, bien sûr, mais pour des raisons superficielles, pressé qu’il était de le mettre dans son lit. Avait-il posé les bonnes questions ? Avait-il cherché à percer les mystères de l’ombrageux jeune homme ? Pas vraiment ! Il en avait bien conscience. Et puis, il s’en voulait déjà de sa réaction sur la place du village : pourquoi diable n’avait-il pas accompagné son jeune ami dans cette maudite ambulance ?
Une ambulance où Ianto somnolait plus ou moins, assommé par les analgésiques donnés sur l’ordre d’Owen. Malgré les médicaments, il avait mal partout : ses côtes le faisaient souffrir et il avait du mal à respirer. Son doigt cassé le lançait terriblement. Et surtout, il avait froid, il ne pouvait s’empêcher de claquer des dents. « Etat de choc » crut-il entendre ! Mais il savait bien pourquoi il n’arrivait pas à se réchauffer : la douleur lui importait peu, mais c’est l’absence de Jack qui le glaçait ! Jack n’était pas là ! Il avait refusé de l’accompagner, Ianto l’avait distinctement entendu. Pourquoi ? Sans doute qu’il ne lui faisait plus confiance, sans doute qu’il l’avait déçu ? Il n’imaginait plus sa vie sans Torchwood, sans Jack. Ces questions devaient le hanter les jours suivants, alors qu’il était condamné à rester dans sa chambre d’hôpital. Il savait qu’Owen prenait régulièrement de ses nouvelles auprès de ses médecins, Tosh lui téléphonait tous les jours, Gwen était venue lui présenter son petit garçon et Rhys avait été un visiteur assidu. Mais Jack n’avait pas cherché à le contacter !
Ianto attendait impatiemment sa sortie de l’hôpital, mais quand on l’autorisa enfin à partir, il commença à paniquer à l’idée de la confrontation inévitable avec Jack. Lorsqu’il arriva en face du Hub, quittant le taxi sanitaire qui l’avait amené depuis Bristol – cela aussi était une déception : il avait espéré confusément que Jack vienne le chercher – il marqua une pause, hésitant à entrer. Cette hésitation ne passa pas inaperçue : Jack fixait l’écran de surveillance extérieur et il remarqua la réaction du jeune homme. Lequel finit par se décider et franchit le seuil. Owen vint à sa rencontre et lui donna l’accolade :
— Comment va notre grand blessé ?
— Aussi bien que possible, Owen ! Merci d’avoir pris de mes nouvelles.
Tosh arriva en courant, elle voulut le serrer entre ses bras, mais elle eut peur de lui faire mal et se contenta de lui caresser la joue avant de l’embrasser avec précaution. Au dessus d’eux, Myfawny ne se tenait plus de joie : il virevoltait en poussant des cris tous plus perçants les uns que les autres. On aurait dit qu’il reconnaissait son maître. Cela fit sourire Ianto, mais brièvement : Jack ne se montrait pas. Tosh montra le bureau et lui dit :
— Il t’attend ! Plus tu tardes, plus cela sera difficile.
Ianto monta les escaliers avec la mine d’un condamné à mort qui va à l’échafaud. Il frappa à la porte et fut accueilli par un très sec :
— Entre !
Jack, le visage fermé, était assis derrière son bureau. De la main, il désigna la chaise de l’autre côté du bureau.
— Assied-toi !
Le jeune homme obtempéra, la mort dans l’âme. Dans le secret de son cœur, il avait espéré un autre accueil. Mais, en fait, il savait que cela ne se passerait pas bien : Jack n’était pas venu le voir une seule fois, ne lui avait pas téléphoné. Il s’était comporté comme si Ianto était un parfait étranger pour lui. Le jeune homme ignorait, bien sûr, que Jack avait contacté l’hôpital plusieurs fois par jour pour s’enquérir de l’évolution de sa santé, qu’il avait maintes fois cuisiné Rhys pour savoir quelle mine il avait, s’il mangeait suffisamment, s’il ne s’ennuyait pas, etc. Il ignorait également, parce qu’il avait la tête basse que Jack était en train de le détailler, notant les cernes sous les yeux, les bleus sur son visage, le bras gauche en écharpe, les deux doigts maintenus par une attelle et sa façon un peu guindée de s’assoir comme s’il était sanglé par un bandage autour du torse. Tout cela, il le savait déjà, mais le voir aussi mal en point lui fit mal. Mais il fallait d’abord crever l’abcès.
— Raconte ! Que te voulaient ces deux hommes ? Que voulaient-ils obtenir de toi ?
Et Ianto, d’une voix tremblante d’abord, puis de plus en plus ferme, raconta toute l’histoire sans rien omettre, soulignant ses fautes, mais jurant qu’il n’avait pas voulu trahir l’équipe, qu’il n’avait pas abusé de la confiance de Jack.
Jack l’écouta sans mot dire et lorsque Ianto eut terminé, il se pencha et de dessous son bureau, tira un gros carton.
— C’est de ce carton qu’il s’agit ?
— Oui ! Il porte les scellés de Torchwood Londres.
— Et c’est toi qui les as brisés ?
— Oui ! Je n’aurais pas du, mais je l’ai fait.
Sa voix ne tremblait plus ! Jack ouvrit le carton et en sortit l’artéfact tant convoité par les deux truands.
— C’est l’objet en question ? Et devant la réponse affirmative de Ianto, il ajouta :
— Et tu sais à quoi il sert ?
— Il rend celui qui s’en sert capable d’influencer les pensées et les sentiments de ceux qu’il côtoie ! Je sais ce que tu peux ressentir en ce moment, mais je te le jure, je ne l’ai jamais utilisé, ni sur toi, ni sur quiconque !
— Tu veux que je te fasse confiance ?
— Je n’ai que ma parole à te donner, Jack ! Je ne peux rien prouver ! J’ai toujours été sincère avec toi quand je…, quand nous…
— Je connais cet objet. Je l’ai vu utilisé. Il est redoutable. Il pousse des gens à haïr leurs proches, à adorer leurs pires ennemis. Il peut changer les idées des plus convaincus. C’est pour cela qu’il a été interdit sur la plupart des planètes. Tu aurais pu t’en servir pour m’imposer l’attachement que j’ai ressenti pour toi.
Ianto voulut répondre, mais quels arguments pouvait-il avancer ? Glacé de désespoir, il préféra se taire. Cependant, Jack poursuivait :
— Mais je te crois quand tu dis que tu ne l’as pas utilisé ! Je te crois pour deux raisons : la première parce que tu me le dis – et cela me suffit – la seconde parce que cet objet ne marche pas. Il manque une pièce : il est inutilisable !
Ianto était stupéfait :
— Pourtant, Jack, tu m’en veux, je le vois bien. Or tu sais que je ne t’ai pas manipulé !
— Tu ne comprends pas, Ianto. Oui, je t’en veux, parce que tu ne m’as pas fait confiance, qu’à cause de cela tu as mis l’équipe en danger. Je veux que les membres de mon équipe soient soudés entre eux, je veux qu’ils se fassent confiance et je veux qu’ils aient confiance en moi. Tu m’as déçu, Ianto.
La réaction de Ianto prit Jack au dépourvu. Il se leva brutalement, en grimaçant de douleur.
— Oui, je t’ai déçu ! Mais tu es tellement difficile à comprendre, tu es tellement parfait ! Tu ne te trompes jamais, tu n’hésites jamais ! Tu ne montres aucune faiblesse, tu n’as jamais peur ! Alors, j’ai eu peur de tes réactions. Parce que, moi, je ne suis qu’un homme ordinaire, je suis faible, j’hésite, j’ai peur ! Peur de te décevoir ! J’y pense constamment ! Et bien, maintenant, c’est fait ! Alors tu fais ce que tu veux, tu me vires si tel est ton souhait !
Et il quitta la pièce sans se retourner, en claquant la porte. Mais en descendant les escaliers, il réalisa que ses mains tremblaient, que sa tête tournait. « Mon Dieu, pensa-t-il, je viens de faire la plus grosse sottise de ma vie » Il passa comme une flèche devant Tosh et Owen, médusés et il décida de faire un café, le dernier probablement dans cette cuisine.
Il restait là, planté devant la machine à café, « sa » machine à café, en la caressant du bout des doigts, sans se rendre compte que des larmes inondaient ses joues, lorsqu’il entendit la porte s’ouvrir. Il sentit deux mains se poser se poser doucement mais fermement sur ses épaules.
— Voilà comment je veux que tu réagisses ! Arrête de te contrôler à chaque instant. Laisse sortir tes sentiments. Tu te rends compte que si tu avais osé me parler plus tôt, rien de tout ceci ne serait arrivé !
Et Jack effleura le visage tuméfié du jeune homme, le bras en écharpe, les doigts cassés. Il s’attarda sur le bandage de sa poitrine :
— Tu as souffert bien inutilement, mon pauvre ami !
— Je sais, Jack. J’ai été stupide ! Je t’en prie, ne sois plus fâché.
— Tu sais pourquoi j’étais si en colère ? J’ai eu peur, Ianto, j’ai eu peur pour toi, peur de te perdre. Et c’est cette peur qui m’a fait réagir si violemment. Jamais auparavant, je n’avais éprouvé une telle angoisse, sauf lorsque j’ai perdu mon frère. Je ne veux pas qu’il t’arrive quelque chose ! Je ne le supporterai pas ! Je veux que tu restes avec moi !
— Même si je ne suis pas parfait ? Même si j’enchaîne sottise sur sottise, comme je viens de le faire ?
— Crois-tu être le seul à faire des sottises ? Tout à l’heure, tu m’as dit que je ne me trompais jamais. Et pourtant, je l’ai fait à ton sujet ! Tu avais des soucis et je ne l’ai pas compris. Tu as voulu me parler et je ne t’ai pas écouté. Tu souffrais et je ne t’ai pas consolé. Pourtant Owen m’avait bien mis en garde « tu le regretteras » m’avait-il dit lorsque j’ai refusé de t’accompagner à l’hôpital, mais lui non plus je ne l’ai pas écouté. Tu m’attendais et je ne suis pas venu. Tu vois, moi aussi, j’ai enchainé les erreurs. Alors je te propose qu’on efface l’ardoise des deux côtés ! Qu’en penses-tu ?
Le sourire de Ianto lui donna la réponse ! Jack se pencha vers lui et lui murmura quelques mots à l’oreille. Le jeune homme se laissa aller contre lui et lui répondit :
— Moi aussi, Jack ! Moi aussi ! (1)
— Cela ne m’empêchera pas de te punir de m’avoir fait si peur : tu es consigné au hub pour tout le mois à venir ! Mais ne t’inquiète pas : je me débrouillerai pour t’occuper à plein temps ; tu ne t’ennuieras pas !
Le sourire charmeur de Jack laissait facilement deviner à quelles occupations il pensait !
(1) Je vous laisse trois possibilités de dialogue entre Jack et Ianto :
— Vous aimez le mystère, donc vous ne lisez pas les deux propositions suivantes
— Les incurables romantiques que nous sommes presque toutes liront :
« Je t’aime, Ianto ! Je t’aime plus que tout au monde ! »
— Les autres, moins accros au couple Jack-Ianto, liront :
« Si on allait manger une pizza ? J’ai très faim ! »
Quelle possibilité préférez-vous ?